‹ La femme selon mon cœurChapitre 6 sur 8 · LE MEDECIN · texte numérisé non relu

LE MEDECIN

La chose n'est que trop vraie.

ALFRED

Vous entendez?. . . Eh bien ! monsieur, c'est pour cela , vous dis-je 5 c'est parce qu'elle est follfe , laide , malade , et va mourir peut-être ; c'est pour cela que je l'aime , que je l'aime plus que jamais !

M. LARIVIÈRE

Mais elle redeviendra jolie... d'autres aussi l'aimeront, et je suis là pour aider à son mariage...

ALFRED

C'est cela ! Et J'irais , moi , la jeter tout cruellement aux bras d'un autre , quand les miens l'étreignaient encore il n'y a pas une heure ; et cet autre , je l'outragerais à ce point de lui livrer ma victime comme on se débarrasse d'une esclave dont le scr-

vice ennuie!... Et dites-moi, mon père?... M. lariviÈre, brusquement.

Allons, allons, qiie voulez-vous?... Vite, monsieur, finissons... que voulez-vous?

ALFRED

Ce que je veux? Je veux donner à Marie un rang dans le monde ; oui , mon père, un rang : car toute femme doit en avoirun, et, pour Marie, son honneur aujourd'hui exige qu'elle n'en reçoive un que de celui-là qui l'a séduite. . . de moi, mon père, de moi... Je l'épouserai...

M. LARIVIÈRE

Je vous dis , Alfred , que vous plaisantez...

ALFRED

Je plaisante ! Eh! comment donc , je vous prie?

M. LARIVIÈRE

Jamais vous ne l'épouserez —

ALFRED

Jamais!... Eh! quelle loi donc m'en empêche?... Oh! fi , fi de ces beaux messieurs qui sont riches , et pour cela se croient tout permis ! . . . Eh ! messeigneurs , criblez-vous de dettes , ravagez les terres dans vos belles parties de chasse , foulez les malheureux sous

— 3i6 — les pieds de vos chevaux... Vos dettes, vous ne les paierez pas ; les paysans qui vous demanderont le prix d'un dégât , vous les bourrerez à coups de cravache : car, en ce beau temps d'égalité, pareilles choses arrivent; le malheureux que vous écraserez , vous lui donnerez une pièce d'argent dont il vivra deux jours... Mais séduire les filles, leur tourner le cœur ! . . . et puis , les laisser là luttant contre leur passion , se débattant dans le désespoir , et ensuite j peut-être , s'en targuer comme d'un haut fait ! . . . Ho ! ho ! est-ce que cela se paie , l'honneur des filles ? Est-ce que cela se paie, leur malheur, leur malheur irréparable ?. . . Je l'épouserai !

M. larivière.

Mais, Alfred, mon ami, je ne vous reconnais plus!

ALERED.

Et si notre amour , ô monsieur , s'était fécondé , si je l'avais rendue mère !

M. LARIVIÈRE

Je ferais veiller sur elle et son enfant.

ALFRED

Son enfant ! Mais ce serait le mien aussi ;

le mien... et le vôtre , entendez- vous ? Mais , non : je lui donnerais un peu d'or pour élever son fils , une nourrice , si elle ne peut l'allaiter elle-même. Oui, j'aurais bien cette g^énérosité de lui donner une nourrice. Mais ce sera tout; mais la mère se lamenterait de ne ppuvoir donner un père à son fils ; mais ce pauvre enfant n'aurait pas de père qui le baisât au front et lui fît caresse; mais un jour on lui demanderait le nom de son père , et il répondrait qu'il n'en a point , et on le repousserait,. . Savez-vous bien, monsieur, que ce serait infâme?... Je l'épouserai!

M. larivière.

Mais. . . cet enfant , cet enfant , vous ne l'avez point... et il n'y a pas apparence que vous l'ayez jamais...

Je l'ai eu. . . Je ne l'ai plus , hélas ! . . . Il est mort, ce pauvre cher enfant 1...

Marie entendit cela parmi son demi-sommeil, et se leva , et vint droit à M. Larivière.

<c Oui , il est mort ! . . . Je l'aimais bien , je

vous assure... Il est mort!... Je l'ai tué, tué... Aussi ! je souffrais tant ! . . . J'ai beaucoup souffert, vraiment... Imaginez... oh, c'est horrible!... Il était là, là... je le tenais... pendu à mon sein... Oh, joli comme im cœurl... Et voilà que tout à coup... attendez... si je me rappellerai. . . Je le tenais, je le tenais bien, oh ! de toutes mes forces. . . Quelqu'un vient. . . c'était. . . il me semble. . . enfin je ne sais pas. . . Je l'ai tué ! . . . O mon Dieu, qu'il était beau ! . . . Entre nous , c'est un peu sa faute , à Alfred. . . Il m'a quittée... j'ai eu de la peine... je l'aimais... Et puis, son père... son père m'a méprisée... C'est mal! Je suis une honnête fille... et j'avais dis que j'irais le trouver... Je l'aurais bien prié de me laisser mon Alfred. . . Et ma rivale aussi , cette grande dame, je l'aurais vue : « Vous êtes riche, (( madame , lui aurais-je dit à genoux ; vous (c êtes haut placée dans le monde ; vous avez (( de l'esprit, des talents ; vous êtes belle ! Avec « cela , il est facile d'être aimée ; et , j'en ré- (( ponds, vous trouverez toujours, et tant (( qu'il vous plaira , de jeunes et beaux mes- « sieurs qui s'inclineront devant vous , qui

— 3i9 — «. vous aimeront, qui vous le diront, et « parmi lesquels vous choisirez... Moi, qui « qui n'ai rien de tout cela , j'ai un amoureux c( par hasard : laissez-le-moi, madame! ))...

Or , peu à peu , comme voyez , Marie reprenait sa raison.

C'est , j'imagine , un eftet assez ordinaire parmi les fous. Vous dire comme il s'opère , je ne le saurais ; mais n'est-ce pas, messieurs de la science, qu'il est incontestable?

Lors donc , Marie reconnut Alfred :

«Te voilà!... Oh! embrasse-moi, je te pardonne ; embrasse-moi ! »

Et elle lui sauta au cou , et le baisa longuement.

(( Marie , dit Alfred pleurant à grosses gouttes, je n'aimai que toi jamais... »

Elle prit M. Larivière par un pan de son habit, et le secoua rudement :

« Ah ! c'est donc vous qui êtes son père?... Eh! oui, je me rappelle maintenant... Vous êtes son père ! et c'est vous qui avez, fait tout

mon malheur ! c'est vous , monsieur ,

qui avez tué mon enfant : car Alfred, vous l'avez rappelé, ou du moins retenu; car vous m'avez écrit une lettre à me faire mourir du coup ; vous m'avez traitée comme une femme de rien... Et là-dessus, moi, je suis partie, et suis venue... et en route je suis accouchée... et mon enfant était un pauvre enfant , bien sûr : il avait sept mois! . . . Et il est mort... et c'est vous, monsieur, qui l'avez tué !»

M. Larivière voulut la repousser.

(c Écoutez , monsieur , écoutez-moi ! C'est bien le moins, après tout ce que j'ai souffert!... ))

Et , s'attachant à lui d'une étreinte invincible :

(( Pourquoi l'avez-vous tué, dites? Pour-

quoi avoir voulu détourner de moi un homme qui m'aimait ? pourquoi m'avoir méprisée ? Cette lettre , pourquoi l'avoir écrite ? Et cet argent. ... oh ! cet argent ! . . . . Tenez , monsieur , le voici ! »

Et elle le lui jeta.

(( Pourquoi me faire tant de mal , voyons ?

De quel droit? Ètes-vous Dieu , pour

punir ainsi ? Punir ! Et de quoi , s'il vous plait? où est mon crime? Me suis- je jetée dans les bras de votre fîls?^ Lui ai -je commandé de ne plus aimer ni son père ni sa mère ? de ne les plus avoir en un saint respect? a-t-il par moi manqué à ses devoirs? Je jure, monsieur, que je suis

pure et sans tache comme le ciel ! »

Alors ce fut beau de la voir , beau de l'entendre : ses yeux étaient d'un ange , sa voix d'un ange... d'un ange qui serait venu sur terre pour enseigner la vertu dans la souffrance...

(( Monsieur , vous êtes son père ; vous avez.

sur lui quelque droit. Usez-en... Qui l'empêchera ? Certes , ce n'est point moi ; et , d'ailleurs , je ne le saurais Mais , voyezvous , vous n'êtes pas si fort que la nature , et vous n'avez pas autant de droit. ... Il

m'aime, Alfred : qu'y ferez-vous? Vous

le présenterez à une autre femme. — je le veux. Mais, si c'est encore moi qu'il aime,

après avoir vu l'autre? Regardez-moi en

face , monsieur : car c'est juste , ce que je vous dis là. »

ALFRED

Oh ! oui , c'est juste ! et il faudrait n'avoir pas d'entrailles pour ne le point sentir. . . O Marie, Marie, tu parles bien!... [udu médecin.) Monsieur, faites... oh! faites qu'elle soit toujours ainsi ! Elle a bien sa tête , n'est-ce pas. . . et ne la perdra plus ?. . . Marie , Marie , dis-lui bien , à mon père , comment toujours nous parlions de lui avec amour , et de ma mère , et de tout ce qu'il y a au monde de sacré ; dis-le-lui. . . qu'il voie ton âme, ton âme telle que je l'ai vue. . . Et vous sentirez , ô mon père! le prix delà vertu — et vous verserez des larmes, ô mon père, des larmes brûlantes.

aux récits partis de son âme... car voilà ce qui m'a séduit, moi !... Aujourd'hui vous la voyez , et triste , et quasi mourante , et tout abaissée aux misérables petites choses de la vie... Eh bien , mon père , autrefois , et il n'y a pas encore si long-temps , c'était une forte femme, qui s'occupait du pays, raisonnait son bonheur à venir, dont l'esprit s'élevait et se berçait en de hautes et profondes pen»

sées

• LE MÉDECIN , entre ses dents.

Et la voilà... folle d'amour! Ainsi sontelles faites , les femmes !

ALFRED

O vous , mon père ! qui êtes un homme d'âge , pourtant ! vous l'eussiez aimée peutêtre rien qu'à l'entendre... Mais seulement, regardez -la ! quoiqu'elle ait bien souffert , ses traits sont grands, et son front, et ses yeux... Voyez ses yeux!...

Ses yeux justement étaient retournés, son front plissé, sa bouche grimaçant, tous ses traits bouleversés. Le souvenir des affronts qu'elle avait subis , le souvenir de son enfant

mort , ses souffrances physiques, le feu qu'elle avait mis tout à l'heure à parler : tout cela , certes , était bien propre à la rejeter dans sa folie.

LE MEDECIN , s^ empressaut autour d'elle.

C'est une nouvelle crise ! . . . Parlez bas !

Alfred tomba sur ses deux genoux , et se traîna jusqu'aux pieds de Marie :

« Oh ! ange du Ciel , mon ange sur cette terre , oh ! écoute-moi ! . . . Je t'aime ! . . . ne te retire pas de moi! Après toi, vois- tu, je mourrai. . . Que veux-tu que je devienne après toi?... On aura beau faire, Marie, je t'aimerai toujours, je n'aimerai jamais que toi... Oh ! reviens , entends-moi ! . . . Ce n'est pas ma faute... Je ne voulais pas te quitter... Je t'ai amenée ici : c'est pour t'épouser... C'est peu de chose , bien sûr , que le mariage ! Autrefois, je n'y songeais pas; mais tu es mal... De petits esprits croiraient incessamment que je vais te laisser, et je ne le veux pas... Et, comme la seule façon de les convaincre , c'est en t'épousant... eh bien, je t'épouse !

— Je t'entends... je t'aime!... »

Et sa voix était toute faible; et sa pauvre main , amaigrie et tremblante , caressait les cheveux épars de son ami...

Alfred retourna vers son père , qui , petit à petit , s'était ému , et , dans ce moment , essuyait une larme à la sourdine.

« Vous êtes touché , mon père ? Je l'épouserai , n'est-ce pas? »

Entre madame Larivière.

«Venez, ma mère, venez!... Vous êtes bonne , ma mère ; vous joindrez votre voix

à la mienne Vous fûtes jeune, jeune et

belle.... et votre cœur savait bien l'amour... N'est-il pas vrai que je l'épouserai?... »

A ces mots , à la vue des personnages , à la scène qui se déroulait devant elle , madame Larivière fut prête à tomber de son haut.

Son mari , d'une voix moitié grave , moitié tendre , la mit au fait.

« Alfred , dit - elle , mon ami , attends qu'elle soit mieux !

— Eh ! non , ma mère , pas attendre , pas attendre. Elle n'a qu'à mourir. . . Il faut qu'elle meure ma femme !

— Sans doute sa femme , sans doute... » s'écria Marie , qui de nouveau revenait à elle. « Viens , Alfred ; viens à leurs genoux ; prions ! »

Et elle l'entraîna.

Tous deux se prosternèrent.

« Qu'il m'épouse ou ne m'épouse pas , dit Marie ; vous , ses père et mère , ferez comme il vous plaira ; qu'il m'aime seulement , et vous ne pouvez l'en empêcher. Tu m'aimes , Alfred, n'est-ce pas? Et puis encore, une

grâce , une seule ! Vous , son père , et

voiis , sa mère ! placez - vous entre nous deux , et bénissez - nous ! . . . Mariée ou non

devant les hommes , que m'importe ? Au moins je serai ton épouse, ô Alfred, devant Dieu , ton père , ta mère , et pour ton bonheur ! ))

Et elle pencha sa blanche figure , comme fait une âme pieuse à l'approche du saint crucifix.

Monsieur Larivière , cependant , hésitait ; madame Larivière pleurait...

Alfred perdit tout.

(( Eh bien , eh bien ! bénissez-nous , puisque voilà tout ce qu'on vous demande ! . . . . Répondez donc ! . . . Est-ce que vous êtes de fer?

— C'est fort mal parler, mon fils , dit la mère.

— Oh! ce n'est plus là notre fils... ajouta le père. Notre fils, à nous, était tendre et plein de soumission pour ses parents. . .

— Et il l'est encore , mon Dieu ! répliqua Marie , joignant les mains. 11 l'est encore...

Mais aussi, vous lui avez fait bien de la peine : convenez-en ! . . . Il m'aimait , et vous lui avez dit : (c Ne l'aime plus. » Supposez deux doigts de la main , dont vous arracheriez l'un : c'est une cruelle souffrance , n'est-il pas vrai? Or, disjoindre deux cœurs, c'est plus douloureux cent fois... Ainsi , vous l'avez aigri , mon Alfred ; et voilà pourquoi il est si méchant ! . . .

— Folle ! )) murmura monsieur Larivière , haussant l'épaule.

Marie tomba sur sa face. « O le cœur dur ! » fit-elle. Et, le délire la reprenant, le médecin l'enleva hors de cette affreuse scène.

Alfred , lui , se releva. Il était redevenu calme ; tout son visage était parfaitement digne. Et il parla bien ;

(( Vos raisons , ô mon père , ne m'ont point convaincu ; ni les vôtres , ma mère ! Et je persiste à croire au bonheur près de celle que j'ai choisie. Même, sans cela, mon devoir maintenant m'y attacherait Je n'ai

point l'âge voulu pour forcer votre consentement ; mais cet âge viendra , et , si vous n'êtes point changés, je me servirai de la loi. J'épouserai Marie ! Je vous aime toujours , oh I et beaucoup. Jamais je ne déclinerai votre belle et sainte juridiction ; mais , toutes fois que je la trouverai en défaut, j'en appellerai. «

A quoi, certes, il n'y avait rien à redire. Monsieur Larivière , pourtant , allait lâcher de gros mots bien bouffis de colère. Sa femme le retint.

Une heure après , Alfred et Marie étaient hors de la maison.

(BHiiîPTOîBîB m.

Espérance , Coaflaace , C'est le refrain Du pèlerin.

(Scribe.)

^n'attiP^a^tHi ?

Marie est toujours folle.

Alfred ne la quitte pas; Alfred l'aime toujours.

Il l'épousera ; folle ou non, il l'épousera.

Le savant docteur Blanche promet de la guérir sous quatre mois. Fasse Dieu qu'il en soit ainsi !

Car Marie est une femme rare : bonne , douce , tendre , et fort à propos réunissant , comme dit Labruyère, le mérite des deux sexes ; une femme telle que la nature a voulu qu'elles fussent toutes , et telle , il faut l'espérer, qu'elles seront toutes un jour.

On l'a menée à la campagne , pour y passer les derniers jours d'été : possible qu'elle y passe l'hiver ; car la campagne est toujours belle, et là seulement la nature est toute puissante.

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