SCENE III THÉRÈSE, LUCIENNE
THÉRÈSE, riant.
Tu l'as efTarouché, cet Ebroïcïen.
Oh! je n'ai ajouté à la vérité que juste le nécessaire pour la rendre piquante... Mais j'ai bien autre chose à te dire. Ça y est!
Quoi donc?
Mon mariage
Vraiment?
THERESE
LUCIENNE
THERESE
LUCIENNE
Bouclé! Armand a parlé à ses parents, lesquels ont parlé aux miens ! Enfin ! Je ne ferai plus de piano, je ne chanterai plus des airs langoureux! Je ne me contraindrai plus à être coquette ! Je ne lancerai plus sur les groupes de jeunes gens des regards amorceurs! Je ne flirterai plus! Ouf! Et sais-tu comment il s'est décidé...? C'est assez inattendu... Mes parents se saignaient aux quatre veines pour me parer, n'est-ce pas, pour se donner l'air plus riches qu'ils ne sont, afin d'attirer les regards des futurs épouseurs. Moi, de mon côté, dans la même intention, je prenais des airs de mondaine, et j'affectais de mépriser l'argent, et de n'être au courant que des plaisirs parisiens. Tout allait à l'cncontre de mes projets. Je voulais séduire Armand, je n'arrivais qu'à lui faire peur. Il trouvait trop coûteux l'entretien d'une femme comme celle-là. Il a fallu je ne sais quel hasard de conversation, je ne sais quel besoin sujjit d'expansion de ma part, pour qu'il apprenne mes goûts réels qui sont très simples. Il en a été ravi, et il s'est enfin décidé.
THÉRii:SE
Je te félicite, ma bonne Lucienne... Je te souhaite d'être heureuse. I»i(Mi Iionrouse...
LUCIENNE
C'est une autre question... Armand n'est j)as sans
défauts... Mais que veux-tu... L'essentiel, c'est de se marier, n'est-ce pas?... ,
THÉRÈSE
Évidemment. Eh bien, si ton mariage s'est aujourd'hui décidé, le mien s'est rompu.
LUCIENNE
Je viens de causer avec René : jamais il ne m'a paru si heureux, ni si épris de toi,
THÉRÈSE
Il ne sait rien encore. Ou peut-être apprend-il la nouvelle en ce moment même.
LUCIENNE
Quelle nouvelle?
THÉRÈSE
Je n'ai plus de dot, ma pauvre petite.
Tu n'as plus de dot?
THÉRÈSE
Non ! Enlevée ma dot, avec le notaire qui la gardait...
LUCIENNE
Depuis quand?
THÉRÈSE
Je l'ai su avant-hier matin. Parrain et marraine,
qui perdent aussi une grosse somme de leur côté, ont eu la jolie pensée (ne me croyant pas avertie) de ne rien me dire, a[in, je suppose, de ne pas me gâter mon plaisir d'aujourd'hui. J'ai fait comme eux, et personne ne sait rien, sauf toi maintenant et René sans doute.
LUCIENNE
Que vas-tu faire?
THÉRÈSE
Que veux-tu que je fasse?... Il ne peut pas m'épouser sans le sou, n'est-ce pas? Je lui rendrai sa parole, naturellement.
LUCIENNE
Tu crois qu'il acceptera que tu la lui rendes?
Ses parents l'y obligeront bien. Ils n'auraient qu'à lui couper les vivres pour le tenir à leur merci. Je crois qu'il gagne cent francs par mois dans l'étudi' où il est... Alors, tu vois...
LUCIENNE
Ma pauvre Thérèse ! Et lu as pu ioni^v Barbcriiuavec ce secret-là dans le creur !
THÉRÈSE, (Jouloitreuse.
Je ne t(! dis pas (jue je n'ai i)as soulïert (lei)uis avant-hier : les nuits sont longues.
LUCIENNE
Ma pauvre chérie!... Tu l'aimais bien.
THÉRÈSE, très L'imic.
Oui!... Ne me fais pas pleurer, veux-tu?
LUCIENNE
Quand tu pleurerais !
THÉRÈSE
Tu sais que...
LUCIENNE, très tendre.
Oui... On sait que tu es très orgueilleuse.
THÉRÈSE
Que veux-tu!
LUCIENNE
Alors, tu lui rendras sa parole?
Oui... Je ne le reverrai plus.
LUCIENNE
Tu ne le reverras plus !
THÉRÈSE
Je lui écrirai... Si je le voyais, je ne serais peutêtre pas assez maîtresse de moi... En lui écrivant, je pourrais mieux lui faire comprendre qu'il faut nous résigner à l'inévitable !
LUCIENNE
Comme il va soiiflVir!
THÉRÈSE
Et moi!... Ah! s'il avait de l'énergie!... S'il me connaissait bien!... S'il devinait que je saurais gagner ma vie, et qu'il pourrait arriver à gagner la sienne... S'il osait se passer du consentement de ses parents...
LUCIENNE
Dis-lui qu'il le doit...
THÉRÈSE
C'est impossible... Ses parents sont riches. De quoi pourrait-on me soupçonner, grands dieux ! Je lui donnerai au contraire tous les arguments que pourrait lui donner son père... Ah! s'il trouvait à y répondre. Lucienne!... s'il trouvait à y répondre! {Larmes.) Mais le pauvre petit ! 11 ne saura qu'obéir...
Comme lu l'aimes!
THÉRÈSE
Oui, oui, oui, je l'aime... il est faible, c'est vrai, mais si loyal, si bon (Presque sans voix), si tendre!
LUCIENInE
Comme je le plains, ma chérie...
THERESE
Je suis à plaindre, on effet... [Se reprenant.) Tu ne sais pas... je vais profiter de cette aventure pour me séparer de mon parrain et de ma marraine.
LUCIENNE
Mais si tu n'as plus d'argent...
THÉRÈSE
Je n'étais pas toujours heureuse ici... Voici quelles sont... [Elle aperçoit madame Guéret.) Va-ten. Je te conterai tout cela demain... [Hant, (Viin ion enjoué.) Eh bien, au revoir, mon vieux, à demain. Au Palais de Glace ou à la Sorbonne!... Au revoir.
LUCIENNE
Au revoir, Thérèse.
[Elle sort.)