‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 12 sur 49 · SCENE III THÉRÈSE, LUCIENNE · texte numérisé non relu

SCENE III THÉRÈSE, LUCIENNE

THÉRÈSE, riant.

Tu l'as efTarouché, cet Ebroïcïen.

Oh! je n'ai ajouté à la vérité que juste le nécessaire pour la rendre piquante... Mais j'ai bien autre chose à te dire. Ça y est!

Quoi donc?

Mon mariage

Vraiment?

THERESE

LUCIENNE

THERESE

LUCIENNE

Bouclé! Armand a parlé à ses parents, lesquels ont parlé aux miens ! Enfin ! Je ne ferai plus de piano, je ne chanterai plus des airs langoureux! Je ne me contraindrai plus à être coquette ! Je ne lancerai plus sur les groupes de jeunes gens des regards amorceurs! Je ne flirterai plus! Ouf! Et sais-tu comment il s'est décidé...? C'est assez inattendu... Mes parents se saignaient aux quatre veines pour me parer, n'est-ce pas, pour se donner l'air plus riches qu'ils ne sont, afin d'attirer les regards des futurs épouseurs. Moi, de mon côté, dans la même intention, je prenais des airs de mondaine, et j'affectais de mépriser l'argent, et de n'être au courant que des plaisirs parisiens. Tout allait à l'cncontre de mes projets. Je voulais séduire Armand, je n'arrivais qu'à lui faire peur. Il trouvait trop coûteux l'entretien d'une femme comme celle-là. Il a fallu je ne sais quel hasard de conversation, je ne sais quel besoin sujjit d'expansion de ma part, pour qu'il apprenne mes goûts réels qui sont très simples. Il en a été ravi, et il s'est enfin décidé.

THÉRii:SE

Je te félicite, ma bonne Lucienne... Je te souhaite d'être heureuse. I»i(Mi Iionrouse...

LUCIENNE

C'est une autre question... Armand n'est j)as sans

défauts... Mais que veux-tu... L'essentiel, c'est de se marier, n'est-ce pas?... ,

THÉRÈSE

Évidemment. Eh bien, si ton mariage s'est aujourd'hui décidé, le mien s'est rompu.

LUCIENNE

Je viens de causer avec René : jamais il ne m'a paru si heureux, ni si épris de toi,

THÉRÈSE

Il ne sait rien encore. Ou peut-être apprend-il la nouvelle en ce moment même.

LUCIENNE

Quelle nouvelle?

THÉRÈSE

Je n'ai plus de dot, ma pauvre petite.

Tu n'as plus de dot?

THÉRÈSE

Non ! Enlevée ma dot, avec le notaire qui la gardait...

LUCIENNE

Depuis quand?

THÉRÈSE

Je l'ai su avant-hier matin. Parrain et marraine,

qui perdent aussi une grosse somme de leur côté, ont eu la jolie pensée (ne me croyant pas avertie) de ne rien me dire, a[in, je suppose, de ne pas me gâter mon plaisir d'aujourd'hui. J'ai fait comme eux, et personne ne sait rien, sauf toi maintenant et René sans doute.

LUCIENNE

Que vas-tu faire?

THÉRÈSE

Que veux-tu que je fasse?... Il ne peut pas m'épouser sans le sou, n'est-ce pas? Je lui rendrai sa parole, naturellement.

LUCIENNE

Tu crois qu'il acceptera que tu la lui rendes?

Ses parents l'y obligeront bien. Ils n'auraient qu'à lui couper les vivres pour le tenir à leur merci. Je crois qu'il gagne cent francs par mois dans l'étudi' où il est... Alors, tu vois...

LUCIENNE

Ma pauvre Thérèse ! Et lu as pu ioni^v Barbcriiuavec ce secret-là dans le creur !

THÉRÈSE, (Jouloitreuse.

Je ne t(! dis pas (jue je n'ai i)as soulïert (lei)uis avant-hier : les nuits sont longues.

LUCIENNE

Ma pauvre chérie!... Tu l'aimais bien.

THÉRÈSE, très L'imic.

Oui!... Ne me fais pas pleurer, veux-tu?

LUCIENNE

Quand tu pleurerais !

THÉRÈSE

Tu sais que...

LUCIENNE, très tendre.

Oui... On sait que tu es très orgueilleuse.

THÉRÈSE

Que veux-tu!

LUCIENNE

Alors, tu lui rendras sa parole?

Oui... Je ne le reverrai plus.

LUCIENNE

Tu ne le reverras plus !

THÉRÈSE

Je lui écrirai... Si je le voyais, je ne serais peutêtre pas assez maîtresse de moi... En lui écrivant, je pourrais mieux lui faire comprendre qu'il faut nous résigner à l'inévitable !

LUCIENNE

Comme il va soiiflVir!

THÉRÈSE

Et moi!... Ah! s'il avait de l'énergie!... S'il me connaissait bien!... S'il devinait que je saurais gagner ma vie, et qu'il pourrait arriver à gagner la sienne... S'il osait se passer du consentement de ses parents...

LUCIENNE

Dis-lui qu'il le doit...

THÉRÈSE

C'est impossible... Ses parents sont riches. De quoi pourrait-on me soupçonner, grands dieux ! Je lui donnerai au contraire tous les arguments que pourrait lui donner son père... Ah! s'il trouvait à y répondre. Lucienne!... s'il trouvait à y répondre! {Larmes.) Mais le pauvre petit ! 11 ne saura qu'obéir...

Comme lu l'aimes!

THÉRÈSE

Oui, oui, oui, je l'aime... il est faible, c'est vrai, mais si loyal, si bon (Presque sans voix), si tendre!

LUCIENInE

Comme je le plains, ma chérie...

THERESE

Je suis à plaindre, on effet... [Se reprenant.) Tu ne sais pas... je vais profiter de cette aventure pour me séparer de mon parrain et de ma marraine.

LUCIENNE

Mais si tu n'as plus d'argent...

THÉRÈSE

Je n'étais pas toujours heureuse ici... Voici quelles sont... [Elle aperçoit madame Guéret.) Va-ten. Je te conterai tout cela demain... [Hant, (Viin ion enjoué.) Eh bien, au revoir, mon vieux, à demain. Au Palais de Glace ou à la Sorbonne!... Au revoir.

LUCIENNE

Au revoir, Thérèse.

[Elle sort.)

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