‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 18 sur 49 · THÉRÈSE, MADAME NÉRISSE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE, MADAME NÉRISSE THÉRÈSE

Que c'est aimable à vous, chère madame, d'avoir pris la peine de venir. II ne fallait pas vous déranger.

MADAMP: NÉRISSE

Comment donc! Mais c'est tout naturel. Je tenais à vous montrer ces deux photographies pour que nous décidions ensemble laquelle passera dans le numéro... Je pensais bien que vous seriez fatiguée...

THÉRÈSE

Pas du tout... Enfin! Puisque vous êtes là, tout est bien.

MADAME NERISSE '

Celle-ci est d'un air plus décidé... Celle-là plus \ rêveur... Je préfère celle-ci. Et vous?

THÉRÈSE

Moi aussi. i

MADAME NÉRISSE j

C'est entendu... Quel succès vous avez eu, tantôt! ::

THÉRÈSE 1

Oui, on a été très aimable... [Sérieuse.) Je suis ;

bien contente de vous voir, chère madame, et de J

pouvoir causer avec vous, pendant quelques mi- ■

nutcs... J'ai quelque chose d'assez sérieux à vous ^

dire. !

MADAME NÉRISSE !

Si je pouvais vous être agréable... '■

THÉRÈSE

Vous allez voir. Je vous demande surtout <\o mo j

( répondre avec la plus grande franchise. '

MADAME NÉRISSE '*

Comptez sur moi. j

THÉRÈSE

Vous m'avez dit (jue mon article avait beaucoup ^ plu... Je me rends compte (ju'il entre dans vos coin- \ plinuMits une grande pr^rt de politesse. Je voudrais j

être fixée sur la valeur réelle de ce que je suis capable de faire.

MADAME NÉRISSE

Demandez à madame Guéret de vous répéter ce que je lui disais tantôt à votre sujet.

THÉRÈSE

Enfin, vous considérez que ma collaboration peut être utile à l'Art féminin?

MADAME NÉRISSE

Il n'y a rien de plus flatteur pour un journal comme le nôtre que la collaboration de jeunes filles du monde.

THÉRÈSE

Voulez-vous que je vous envoie d'autres articles du même genre que le premier?

MADAME NÉRISSE

Tant que vous voudrez !

THÉRÈSE

Et... Et ces articles, on me les paierait le même prix que celui qui a déjà paru?

Le même prix... Et je serai très heureuse!... J'aime tant ce que vous faites. V^ous avez un talent

si rare, si délicat... On ne se lasserait jamais de ; vous lire. ■

THÉRÈSE J

Puissiez-vûus dire vrai... Je vais vous apprendre '; une grosse nouvelle... Pour difîérentes raisons de ; l'amille, mon parrain et ma marraine vont quitter Paris. J'y resterai seule et je voudrais y vivre de ma ' plume.

MADAME NÉRLSSE

Quelle fantaisie!

THERESE

Ce n'est pas une fantaisie ! C'est une nécessité ! ]

MADAME NÉRISSE j

Comment!... Je n'ose comprendre... Une néces- '

site. Vous... M. Guéret... Mais je ne veux pas être \

indiscrète. \

Vous n'êtes pas indiscrète, et je vous conterai tout |

un jour. Ce serait trop long en ce moment... Pou- j

vez-vous vous engager à me prendre un article par j

semaine? l

MADAME NÉRISSE, pluS fl'oide. j

Certainement. |

THERESE, joijeitse. i

Vraiment!... Oh! je vous remercie! je vous renier- I

cie!... Vous ne savez pas à quel point vous m'obligez.

MADAME NKRISSE

Du moment que vous me parlez avec celte confiance, ma chère petite, je ferai tout mon possible. Je vous aime beaucoup... Je ne prévois pas de résistance (le la part du conseil d'administration.

THÉRÈSE

Pourquoi y en aurait-il?

MADAME NÉRissE, faiblement.

Il n'y en aura pas... Cependant... Ces messieurs tiennent à varier l'aspect de chaque numéro. C'est une chose à laquelle ils tiennent beaucoup.

Je pourrais traiter des sujets très différents.

MADAME NÉRISSE

Ce sera un jeu pour vous; mais il y aura toujours la répétition de la signature.

THÉRÈSE

Une fois sur deux, par exemple, je signerai d'un pseudonyme.

MADAME NÉRISSE

Rien ne serait plus simple et ces messieurs n'auront plus rien à dire... ou alors ils objecteront que

ce sera un nouveau nom à faire connaître, à faire aimer.

THÉRÈSE

Nous lâcherons d'y arriver.

MADAME NÉRISSE

Il faudra aussi compter avec les jalousies. Ces messieurs ont naturellement des protégées... Il ;^ a la propre femme de l'un d'eux qui attend son tour depuis deux mois... 11 y a tant de jeunes (illes et de dames qui écrivent, aujourd'hui!

THÉRÈSE

Oui, mais en général, ces essais n'ont qu'une valeur très relative, je crois.

MADAME NÉRISSE

Mais non. Il y en a beaucoup, beaucoup qui ont beaucoup de talent... On ne se figure pas combien il y a de jeunes hlles qui ont du talent... Mais, enlin... Si je ne réussis pasà vous prendre un article par semaine, vous pouvez compter sur moi pour vous en demander le plus souvent possible... Oh! je me ferai des ennemies.

THÉRÈSE, consternée.

Des ennemies? Comment cela?

MADAME NÉRISSE

Si vous devenez une ])rofessionnello... tout est

changé... Vous allez comprendre : nous avons nos collaborateurs réguliers, n'est-ce pas? La direction leur fait accepter la concurrence passagère, irrégulière, intermittente de jeunes filles du monde, parce qu'on leur fait valoir la nécessité d'intéresser les familles à notre succès, parce que cela constitue une réclame excellente... Cela vous explique même, soit dit en passant, comment nous publions parfois des articles vraiment quelconques. Mais s'il s'agit d'une collaboration régulière, professionnelle, nous sommes tenus à plus de circonspection ; il faut respecter les droits acquis, les situations établies depuis longtemps... Chaque numéro n'a qu'un nombre de pages limité sur lequel il faut que tout le monde vive.

THÉRÈSE, livide.

Oui, je comprends.

MADAME NÉRISSE, qui voit Icmotion de Thérèse.

Vous me troublez beaucoup... Si vous saviez combien j'en vois comme vous... Allons!... Ne vous désolez pas.

Hélas I

MADAME NÉRISSE

Je VOUS devine exceptionnellement digne d'intérêt. Il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait pour vous.

Écoutez-moi. Je vous disais toul à l'heure que j'avais de grands projets... Je vais vous les conlîer. Mon mari et moi nous allons fonder une grande revue féministe bi-hebdomadaire, sur des bases absolument nouvelles et qui laissera loin derrière tout ce qu'on a fait dans ce sens jusqu'à ce jour. Mon mari vous exposera son plan. C'est le programme le plus généreux, le plus élevé et en même temps le plus pratique. Rien que sa conception est un coup de génie. Mon mari, vous le connaîtrez, est un homme hors ligne, d'un talent considérable et qui serait au premier rang dans la littérature contemporaine si l'envie ne lui avait obstinément barré la route par les plus basses intrigues. Il n'y a peutêtre pas un journaliste qui le vaille... Je vous lirai de ses vers, et vous vous sentirez en face d'un grand poète... Mais je n'en finirais pas. Avant-hier il a trouvé enlin les derniers capitaux qui lui manquaient, lia la parole formelle de la personne. Nous sommes prêts et nous nous occupons de former notre rédaction. Nous publierons des articles de doctrine, bien entendu, et aussi des articles littéraires... Voulez-vous que je lui parle de vous?

TUKUÈSE

Je crois bien... mais...

MADAME NKIUSSE

Nous voulons créer le Journal du féminisme élé-

gant et sage. Mais sans, pour cela, vous le pensez bien, mettre notre drapeau dans notre poche. Rien que notre titre le prouve. La Revue s'appellera : « La Femme Libre y>. Comptez sur moi... Avant de partir, et puisque nous sommes peut-être destinées à nous rencontrer souvent, il faut que je vous révèle, sur ma vie, un secret... enfin un secret... Je me fais appeler madame Nérisse, mais je n'ai pas le droit de porter ce nom. M. Nérisse est marié. C'est le chagrin de mon existence, ma chère Thérèse... Je ne vis que pour lui. Mais mon malheur a voulu que je le rencontre trop tard... Je vous devais cet aveu.

THÉRÈSE

Il n'a fait qu'augmenter mon amitié pour vous, par ce qu'il me laisse deviner de votre douleur.

MADAME NÉRISSE

Vous êtes bonne de m'avoir dit ce que vous m'avez dit... A bientôt... [Elle sort. Thérèse reste seule pendant im moment. Entre Itené, vingt-six ans. Il est très ému.)

René !

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