‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 19 sur 49 · THÉRÈSE RENÉ · texte numérisé non relu

THÉRÈSE RENÉ

Thérèse ! Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible ! Tout n'est pas perdu... Tous nos beaux rêves...

TlIÉrJKSE

Soyez courageux, mon ami.

RENÉ

Mais je ne veux pas vous perdre !

THÉRÈSE

Je n'ai plus un sou, mon pauvre René !

RENE

Ce n'est pas une raison pour que je cesse de vous aimer. Je ne veux pas vous perdre, Thérèse, je ne veux pas vous perdre, moi ! Je vous aime, moi, je vous aime !

THERESE

Calmez-vous, je vous en supplie... J'ai besoin de tout mon courage, moi aussi. Ne me l'enlevez pas. Allons ! vos parents ne consentiront plus à notre union.

REi\E

Mon oncle me l'a affirmé... Mais je veux les voir... Je veux les supplier... leur expliquer...

THERESE

Vous savez bien qu'ils ne m'aimaient pas, et qu'ils ont été heureux de cette raison de vous reprendre à moi...

RENÉ

Je ne sais pas... Mais je ne puis accepter de vous perdre... Qu'est-ce que je deviendrais, sans vous?... Tout à coup... parce que ce malheur vous arrive, il me faudrait renoncer au bonheur de toute ma vie !

THÉRÈSE

Vos parents ont raison, René.

RENE

Oh ! c'est vous, vous (Jui dites cela !

(// cadic sa figure dans ses mains. Un silence.)

THÉRÈSE, ha écartant les mains.

Regardez-moi... Vous pleurez !... Oh ! mon ami, mon ami ?

RENÉ, la prenant dans ses bras.

Je vous aime! Je vous aime!

THÉRÈSE

Moi aussi, je vous aime ! Je vous en supplie! Ne pleurez plus ! [Elle l'embrasse^) Mon ami, mon chéri, ne pleurez plus... Vous me brisez le cœur... Je ne peux plus supporter mon chagrin... J'oublie tout ce que je dois vous dire... {Pleurant aussi.) Oh! que nous sommes malheureux. [Us pleurent ensemble. Elle se détache de lui en disant :) Je suis folle ! Je suis folle !

Restez là, Thérèse !

TIIÉUÈSE

Non... Il faut nous reprendre... être forts... l'oui'- (juoi êtes-vous venu... .j'allais vous écrire... Nous ne pouvons rien contre ce (]ui est arrivé...

RENE

Je ne sais pas, moi... Mais je ne veux pas vous perdre.

THÉRÈSE

Il faut que je fasse mon devoir... Ne pleurez plus... Ecoutez-moi...

RENÉ

Je vous aime I

THÉRÈSE

Oui, il y a notre amour ; mais il y a la vie qui est bien cruelle, et qui nous domine... Il y a votre avenir, mon ami...

RENÉ

Mon avenir, c'est de vous aimer. Mon avenir est perdu si vous n'êtes pas à moi !

THÉRÈSE

11 y a celte vérité contre laquelle nous ne pouvons que nous briser : vous ne pouvez pas épouser une jeune fille qui ne vous apporte rien. Écoutez-moi... Je vous en supplie, écoutez-moi... Vous n'entendez pas. René, je vous supplie de m'écouter.

Je vous écoute...

THERESE

Je vous rends votre parole, sans colère, sans rancune...

RENÉ

Je ne veux pas...

THÉRÈSE

Laissez-moi, laissez-moi vous dire... Vous ne pouvez pas sacrifier toute votre existence à un amour, si grand qu'il soit.

lŒXÉ

C'est en vous abandonnant que je la sacrifierais !

THÉRÈSE

Faites un effort, ressaisissez-vous... Envisageons gravement notre situation... Allons, je suppose que nous passions outre à ropj)osition de vos parents... Que deviendrions-nous ? Regardons avec énergie la réalité... Comment vivrions-nous, René?... C'est terrible de rabaisser ainsi notre exaltation, mais la r('alité mesquine, terre à terre, est implacable... Vous savez bien que vos parents vous laisseraient réduit à vos propres ressources... Est-ce vrai?

RENÉ

Hélas! Mon père est si dur...

THERESE

Il a raison, mon pauvre ami!... Il a raison. Si j'étais votre sœur, je vous donnerais le conseil de ne pas faire un mariage qui vous forcerait à renoncer à la situation que vous avez visée et à laquelle vous vous êtes préparé...

RENÉ

Mais je vous aime...

THÉSÈSE, émue.

Moi aussi, je vous aime. Eh bien, il ne faut plus nous aimer.

RENÉ

C'est impossible !

THÉRÈSE

Ayons la sagesse de comprendre...

[Elle s'arrête afin de ne pas laisser voir son émotion.)

RENÉ

Je suis très malheureux.

THÉRÈSE, qui s'est à peu près reprise.

Ne vous exaltez pas. Nous ne sommes pas dans un rêve. Ne vous dites pas : <( Je suis malheureux », vous vous exposeriez à le devenir.

.le VOUS aime laal, Thérèse ! Je vous aiino tant!

THÉRÈSE, douce.

Vous m'oublierez.

RENÉ

Jamais !

THÉRÈSE

Oui... Vous garderez mon souvenir, peut-être. Mais cela vous empêchera-l-il jusqu'à la iin de votre jeunesse de vivre, de rire, d'aimer, de travailler?

RENÉ

Mon amie... je ne sais pas... Je ne puis raisonner... Je ne sais qu'une chose... je ne veux pas vous

j»erdi'e...

THÉRÈSE

Mais nous serions malheureux, René !

RENÉ

Malheureux, ensemble !

THÉRÈSE

Réfléchissez, réfléchissez... Il se passera d(^ longues années avant {\\\(i vous puissiez gagner voire vie. Est-ce vrai?

Mais je.

THERESE

Allons ! Vous avez essayé déjà... L'an dernier vous avez voulu quitter vos parents... Et vous avez dû revenir chez eux parce que vous mouriez de faim. Est-ce vrai ?

RENÉ

C'est torrible ! C'est terrible ! [Il est atterré.)

THÉRÈSE

Enfin, il faut voir la vie, la prose, hélas. Il nous faudra nous loger, nous meubler, nous vêtir. Comm e n t f c r o n s-n o u s ?

RENÉ

C'est terrible!

THÉRÈSE

Supporteriez-vous de me voir dans la misère?... [lise lait. Elle attend le cri qu'elle espérait de lia. Elle se redresse lentement, et son visage devient dur.) Vous n'avez rien à répondre à cela?... Dites, vous ne trouvez rien à me répondre ?

RENÉ

Non.

THÉRÈSE, humiliée de le voir si humble et gagnée par ses nerfs.

Alors, vous voyez que j'ai raison...

RENÉ. Il pleure. Hélas! Ilélas!

THÉRÈSE, entre ses dents.

Ah! vous ne savez que pleurer!

RENÉ

Quel pauvre être je suis!

THÉRÈSE

Oui... Allez... Vous voyez, vous êtes plus raisonnable...

RENÉ

J'ai honte d'être l'incapable que je suis.

THÉKÈSE, //v},s' douloureuse.

Vous êtes comme les autres... Allons, ne vous désolez plus... Je ne vous adresse aucun reproche... C'est moi qui vous ai conseillé... et convaincu... Alors, il est inutile de prolonger cet entretien... Allons, René... Disons-nous adieu... Adieu, mon ami, adieu...

RENÉ

Thérèse !

THÉRÈSE, ir,rilée.

Mais tout ce que nous disons maintenant est inutile, et ne peut que nous torturer, et nous humilier... Allons! C'est fini... Vous m'avez comprise... Restons-en là... Un dernier effort...

RENÉ

Thérèse, je vous aimerai toujours...

C'est cela... Allez...

RENÉ

Mon Dieu !

THÉRÈSE

Allez...

RENÉ

Je vais aller voir mes parents et je saurai si bien les supplier...

THÉRÈSE

Eh bien, c'est cela...

RENÉ

Je vous écrirai...

THÉRÈSE

C'est cela, vous m'écrirez...

RENE

Au revoir, Thérèse...

(// se dirige lentement vers la porte.)

Ti[i':iiÈSE, honteuse^ se cache le visage... puis tout à coup, elle sanglote, ayant perdu tout enipire sur elle-même, et jette un cri.)

RENÉ, revenant, a/folê.

Thérèse! Qu'avez-vous?

Tiii':nKSE. se laissant aller à sa grande émotion, vibrante.

Voulez-vous! Voulez-vous que tout de môme, nous nous épousions ? Ecoutez. Je vous aime })lus que vous ne^ri'oyez. Plus que je ne vous l'ai laissé voir. Un respect humain imbécile mo poussait à vous cacher la grandeur de mon affection. Ayez conlîance en moi. Confiez-moi votre destinée. Epousez-moi tout de mémo. Croyez en moi. Epousez-moi. Vous verrez : nous serons heureux. Vous ne savez pas combien je suis forte, et toutes les énergies que je saurai déployer. .Te travaillerai. Vous aussi. Vous ne réussissiez pas quand vous étiez tout seul, mais vous serez plus fort quand vous me sentirez là, (juaiid je serai jirès de vous pour vous consoler de vos défaites, i)Our vous encourager et crier bravo ! à vos succès... J'accepterai gaiement, si gaiement,

René, la vie la plus simple, la plus modeste, la plus humble; jusqu'à ce que tous les deux, par notre propre effort, un effort qui nous illuminera de fierté, nous ayons conquis ensemble! Oh! la douceur de ce mot : jusqu'à ce que nous ayons conquis ensemble une belle place dans le monde, une place que nous ne devrons qu'à nous ! Ayons la noblesse...

[A ce moment, elle le regarde et rayant vv, veille, pitoyable, elle s arrête de parler.)

RENÉ

Je vous assure, Thérèse... Mes parents se laisseront fléchir...

[Un très long silence.) ■

THÉRÈSE, sans voix.

Allez... Allez !... Mon pauvre ami... Mettons que je n'ai rien dit... Adieu...

RENÉ

Non... Pas adieu!... Je saurai forcer mon père.

THÉRÈSE

Trop tard, mon ami! C'est moi, maintenant, qui ne voudrais plus de vous!

{Elle sort violemment.) [René, seul, tombe sur une chaise et sanglote j éper dûment.)

RIDEAU

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