‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 28 sur 49 · SCÈNE IV THÉRÈSE, MADEMOISELLE DE MEURIOT · texte numérisé non relu

SCÈNE IV THÉRÈSE, MADEMOISELLE DE MEURIOT

MADEMOISELLE DE MEURIOT, SOiniaut.

Je crois qu'elle avait envie de rire, la nouvelle. Elle est gentille.

THÉRÈSE

Oui, elle a l'air très brave.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Installons-nous.

[Elle s'assied à un bureau. Thérèse à côté d'elle, au bout du même bureau. Pendant tout ce qui suit. Thérèse ouvre les enveloppes à l'aide d'un canif et les passe à mademoiselle de Meuriol qui en sort les lettres, les parcourt et en fait trois ou quatre petits tas.)

THERESE

Voilà.

MADEMOISELLE DE MEURIOT, tout 611 travaillant.

Et vous... comment êtes-vous, ce matin? [La regardant dans les yeux et la menaçant gentiment du doigt.) Vous êtes fatiguée... Vous avez encore travaillé tard cette nuit, petite fille?

THÉRÈSE

J'ai voulu finir de copier mon manuscrit... La copie m'a pris très longtemps parce que je l'ai faite en belle petite ronde, comme une vraie copiste.

MADEMOISELLE DE MEURIOT, grave.

11 ne faut pas tomber malade, Thérèse.

THÉRÈSE

Que vous êtes bonne, mademoiselle, et que j'ai de la chance de vous avoir rencontrée... Ma grande amie!... Si je ne vous avais pas, comme je serais malheureuse...

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Et votre marraine?

THÉRÈSE

Je n'étais pas heureuse cliez ma marraine. Elle avait pour moi une antipathie qu'elle ne réussissait pas à cacher et qui a fini par se manifester avec

lâO LA FEMME SEULE

éclat. Lorsqu'elle a vu que, malgré ses observations, j'allais la quitter cependant, la veille du jour fixé pour notre séparation, elle a perdu tout contrôle d^^e^-mème et m'a fait la scène la plus violente à laquelle mon parrain, pourtant si bon, a pris une part inattendue, comme si mon acte d'indépendance était une injure pour eux... Il y en a un courrier, aujourd'luii!

MADEMOISELLE DE MEUIUOT

C'est l'échéance des abonnements.

THÉHÈSE

Ah ! c'est cela, [fieprenant.) De sorte que nous nous sommes quittés, non pas on ennemis, mais séparés, très séparés. Nous échangeons maintenant do courtes lettres à la fois affectueuses et gla(iah\s. Oui, sans vous, je serais bien seule.

MADEMOISELLE DE MEUllloT

Pas plus que moi !

TlIÉliÈSE

J'ai maintenant quelqu'un ù ({iii je puis me confier, raconter mes chagrins... Ça encore, on trouve des gens pour vous écouter et vous plaindre... Ce qui est plus rare, c'est quchiu'uii à (jui on j)eut dire ses rêves les plus fous, avec la certitude qu'ils ne seront pas tournés on dérision... C'est ça, la vraie confiance... (Z;7/e arrête son Iravail pour dire ce gui

LA fi:msie seule 121

suit.) Oser penser tout haut devant une autre et savoir qu'on peut lui montrer ses dieux secrets sans les exposer aux ])lasphèmes... Que c'est bon à vous, d'être ce quelqu' un-là, et de m'aimer un peu...

[Elle reprend son travail.)

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Ce n'est pas un peu, mais beaucoup que je vous aime. Et je vous aime, parce que vous êtes vaillante, parce que vous foncez crânement sur l'obstacle, comme un jeune petit chevreau... Parce que vous avez un regard droit et clair... et que vous méritez l'éloge que je ne sais plus qui considérait comme le plus rare, vous êtes i>raie.

TiiÉiiÈSE, qui ne peut réussir à ouvrir au canif l'enveloppe quelle tient.

Voulez-vous me passer les ciseaux? Merci... [En coupant le bord de V enveloppe.) Je pourrais être tout cela qu'il ne m'en aurait servi de rien, si vous n'aviez pas été là pour vous en apercevoir.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Croyez-vous qu'en vous aimant je ne reçoive pas plus que je ne donne. Depuis que j'ai quitté ma famille dévote et titrée, j'ai été toute seule, toute seule pendant près de quarante ans. Vous aimer ! Je suis ])ieu égoïste en vous aimant... J'ai été si rarement favorisée de pareilles aubaines.

THERESE

Vous VOUS êtes dévouée aux autres femmes. Vous en avez tant réconforté! Vous avez fait tant de bien!

MADEMOISELLE DE MEUr.iOT, clcissant ses IcUres.

Encore une qui ne renouvelle pas.

THÉRÈSE

Qu'est-ce que va dire madame Nérisse! {Reprenant.) Voyez-vous, mademoiselle, ce n'est pas seulement de gloire que je suis avide; oh! j'ai un grand orgueil et une folle ambition... Je voudrais que parce que j'aurai vécu, il y ait un peu moins de souffrance sur la Icrre... Voilà ce que je ne puis dire qu'à vous.

MADEMOISELLE DE MEUIUOT

Thérèse à l'àmo ardente!

THÉRÈSE

Oui, Thérèse à rame ar(h'nte!... \'ous m'avez donné ce surnom et je crois le mériter. Voilà l(> livre des abonnés... Gomme Guyau, j'ai plus do larmes qu'il ne m'en faut pour mes propres souffrances; alors je vomh'ais donner aux autres tout ce que j'ai de trop, et non seulement des larmes, mais des consolations, mais des forces dont je n'ai pas l'emploi pour moi-m'ême... Vous me comprenez?

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Si je vous comprends ! Je crois me voir revivre. [Avec mélancolie.) Puissiez-vous... Mais je porte en moi des morts très anciens dont il ne faut pas troubler la paix... Je ne veux pas inquiéter votre confiance... Et puis, des existences comme la mienne, sont peut-être nécessaires à la réalisation d'existences plus belles... Gardez votre beau rêve... {Cn sile)2ce.) Quand je pense qu'au lieu d'être une vieille fille, je pourrais être la mère d'une enfant comme vous !

THÉRÈSE, se penchant vers elle et rembrassant dans les cheveux.

Vous n'allez pas pleurer ?

MADEMOISELLE DE MEURIOT, Une larme à Vœil et vn sourire aux lèvres.

Mais non... Et quand je pense aussi qu'il y a quelque part un jeune nigaud que vous aimiez.

THÉRÈSE, souriant.

Il faudra un jour que je vous raconte un tas de choses au sujet de René.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Vous l'avez revu?

THÉRÈSE

Oui.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Mais, VOUS deviez ne plus vous revoir.

TiiÉHÈSE, avec un sourire jeune el mulin.

Eh oui! nous devions ne plus nous revoir... On dit cela, et puis on se revoit tout de même... Je n'aurais peut-être jamais revu le René veule et lamentable que j'ai eu devant moi le soir de Barberine... Seulement, vous ne savez pas ce qu'il a fait, le petitjeune homme. Vous ne le savez pas?

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Mais non.

Je le sais bien que vous ne le savez pas. Mais je veux me donner plus longtemps le plaisir de vous le dire... Eh bien, il a changé, il est devenu un autre... Oh! il n'est plus le petit bourgeois pitoyable qui, à vingt-cinq ans, attend encore la becquée do ses parents.

MADEMOISELLE DE MEUKIOT

Comment s'cst-il amélioré?

Tlli^RÈSE

Vous allez in(! forcer à rougir.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Parce qu'il vous aime?

THERESE

Je crois que c'est pour cela... Voilà... Il a voulu me revoir, il m'a attendue à la sortie de mon travail, comme si j'étais une petite modiste. Et puis il est revenu, et revenu encore. Pendant tout le trajet d'ici à chez moi, nous bavardions, nous bavardions plus que nous ne l'avions jamais fait, et je me suis aperçue avec plaisir que sa faiblesse de volonté était surtout le résultat du despotisme de ses parents... Puis il y a eu une catastrophe... [Elle rit.) Une heureuse catastrophe! Son père lui aintimé l'ordre de me fuir, le menaçant s'il n'obéissait pas, de lui couper les vivres... Alors... Savez-vous ce qu'il a fait, mon cher René? Il a renvoyé à ses parents la mensualité qu'il venait d'en recevoir et il y a joint une jolie petite lettre, respectueuse et nette... Puis il a quitté son élude d'avoué, et il est entré à des appointements dérisoires dans une maison de phosphates, et là il a travaillé. {Riant.) 11 a fait du zèle au grand scandale de ses collègues. Puis il s'est intéressé à ce qu'il faisait, il a étudié, ses patrons s'en sont aperçus, lont pris en considération, et maintenant onvientde l'envoyer en Tunisie. Voilà ce qu'a fait le bon petit jeune homme, pour l'amour de moi, tout simplement... Vous croyez que ça ne mérite pas qu'on l'aime un peu... Dites?

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Si... Mais s'il est en Tunisie?

THÉRÈSE

11 en reviendra...

MADEMOISELLE DE MEUIUOT

A quaml le mariage?

THÉRÈSE

Il sait que ses parents le laisseront liI)ro dès qu'il se sera Tait nno situation... Nous attendrons.

[Entre le (jarçon de bureau avec sept ou huit rouleaux dans les liras.)

LE GARÇON DE RUREAU

Voilà les manuscrits de ce matin.

MADEMOISELLE DE MEURIOT

Mettez-les avec les autres.

LE C.ARÇON DE RUREAU

Il y en a une qui voulait absolument remettre le sien à vous-même. Elle disait que c'était très précieux. Il est dans le tas.

MADE^DjISELLE DE MEURIOT

Bien.

LE GARÇON DE BUREAU

Voici mademoiselle Caroline Legrand. J'entends son pas.

(// va ouvrir la porte et s'efface pour laisser entrer Caroline Legrand.)

[Il sort. Caroline Legrand est vêtue d'une longue redingote tailleur marron et d'un gilet blanc, avec une cravate jaune citron.)

Page 1