SCENE V
MADEMOISELLE DE MEURIOT, CAROLINE LEGRAND, THÉRÈSE, puis MADAME NÉRISSE, MADEMOISELLE GRÉGOIRE, MADAME GIIANTEUIL, LA PETITE RARON
CAROLINE LKGI'.ANO
Bonjour, Mcui'iot.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Bonjour, Caroline Legrand.
[Poùjnccs de mains.)
CAROLINE LEGRAND
Eli liicii, il paraît qu'il y a du nouv(,Mu ici?
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Je le crois, mais je ne sais rien de i)récis.
CAlîOLINIC LEGRAND
La llevue ne marche ])as? Le mariage de la carpe
et du lapin n'aura pas réussi cette fois encore. Et même le trentième article de madame Nérisse sur le divorce à la volonté d'un seul n'aura pas soulevé l'enthousiasme des populations. Tout en laissant prêcher l'union libre, en réalité elle n'a créé la Revue que parce qu'elle a cru obtenir par son aide la réforme qui lui permettrait d'épouser son chéri...
THÉRÈSE
Mademoiselle Legrand, j'ai à vous dire une nouvelle qui vous fera plaisir.
CAROLINE LEGRAND
Tous les hommes sont morts?
THÉRÈSE
Non, mais j'ai appris que dans une petite ville on allait créer un syndicat d'ouvrières.
CAROLINE LEGRAND
Ça ne réussira pas. Les femmes sont encore trop bêtes.
THÉRÈSE
On vient d'y ouvrir un atelier, et le travail qui dans d'autres maisons est fait par des hommes, le sera par des femmes.
CAROLINE LEGRAND
Tant mieux. Ujie ouvrière de plus, c'est une esclave de moins.
MADEMOISELLE DE MEUUIOT
En êtes-vous bien certaine ?
CAUULINE LEGRAND
Oh! Comprenez moi bien. Econtoz ce que je vais vous (lire : il viendra un temps où l'iinmanité aura autant de honte d'avoir fait travailler les femmes, qu'elle peut en avoir aujourd'hui d'avoir jadis organisé l'esclavage... Mais en attendant...
TllÉRlisE
Le patron a un peu peur des conséquences.
CAROLINE LEGRAND
11 a raison. 11 faut s'attendre aune révolte féroce de l'hommc! devant cette concurrente à meillcnr marché. Je vous prédis une nouvelle forme do la guerre des sexes. La lutte pour le pain. L'homme se défendra avec toute sa force et toute sa cruauté. On verra des choses qui ne seront pas des galanteries, je vous en réf)on(ls !
[Enli'c madame Nérisse.)
IMADAME NÉRISSE
Ah! bonjour Legraud, je suis contente do vous rencontrer. Je voulais vous demander votre avis sur une idée qui m'est venue. Je pense à ouvrir (\(i,nii La Femme Libre une campagne pour la constitution d'une ligue de femmes élégantes...
CAROLINE LEGRAND
Et, les autres ?
MADAME NÉRISSE
... De femmes élégantes et autres qui s'engageraient à ne plus porter à leurs chapeaux, des ornements formés d'ailes ou de corps entiers de petits oiseaux... afin de protester contre le massacre de ces admirables créatures.
CAROLINE LEGRAND
Ce n'est plus La Femme Libre, c'est l'oiseau libre alors?
MADAME NÉRISSE
Vous n'êtes pas sérieuse.
CAROLINE LEGRAND
Faites donc plutôt une ligue pour supprimer le chapeau tout entier, afin de protester contre la misère des femmes qui en ont cousu la paille au rabais ou tissé les rubans à des prix de famine. Moi, je m'attendrirai sur le sort des moineaux quand on pourra ne plus pleurer sur celui des ouvrières.
MADAME NÉRISSE
Mais le voilà, l'article à faire... !
CAROLIIS^E LEGRAND
Parbleu !...
MADAME NERISSE
Sous forme de lettre à un député (il vaut mieux que ce soit à un homme puisque nous lui donnons tort) qui veut fonder la ligue en question.,, etrivezlui son clou,., en terminant par votre phrase sur les moineaux,,. Voulez-vous?
CAliOLlNE LEGRAND
A la bonne heure ! Au moins, vous ne tenez pas à vos opinions. C'est tant mieux, lorsqu'elles sont mauvaises,,. Je vais l'écrire, votre papier,..
MAItAMK NÉlîISSK
Allez, et envoyez-moi mademoiselle Grégoire et madame Chanteuil qui vous gêneraient d'a])ord. et avec qui nous avons à travailler ici,
CAROLINE LEGRAND
Côté lait virginal. Knlcndu.
[Elle sort par la dru i le).
MADAME NÉRISSE
Elle est un peu toquée, mais elle a quelquefois d'excellentes idées...
{Entre le garçon de Imrcaii.)
LE GARÇON DE BUREAU, à madame Nèruse.
Ces messieurs sont là. M. Cazarès et un autre monsieur.
MADAME NERISSE
Chez M. Nérisse?
LE GARÇON DE BUREAU
Oui, madame.
MADAME NÉRISSE
Bien, j'y vais. [Le garçon sorl. Aux vêdaclriccs.) Distribuez-vous la besogne... (A mademoiselle Grégoire et madame Chanicuil qui entrent.) Allons, mesdames, au travail.
[Elle sort par la gauche.)
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Installons-nous. [Elle s'assied. Ce qui suit pendant que les autres prennent leur place autour de la table. Prenant une première lettre.) Ça, c'est pour la publicité. La petite Baron n'est pas là?
MADEMOISELLE GRÉGOIRE
Elle bat le pavé de Paris pour tâcher de dénicher quelque annonce, la pauvre !
MADAME CHANTEUIL
Quel métier : courtier de publicité pour une Revue que les trois quarts des gens ne connaissent pas ! J'en ai encore la petite mort en me rappelant ce qu'il m'a fallu endurer quand j'ai passé par là...
Et la petite Baron qui est si timide, n'y réussit guère.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Elle n'a gagné que cinquante francs le mois dernier.
.^1 ADEM ois i:i,LE Gi; ÉOOIUE
Je la connais. Je Tai rencontrée. Elle m'a dit qu'aujourd'hui elle avait bon espoir. Elle a rendezvous avec le gérant de l'institut de Jouvence.
MADAME CUAXTEL'IL
Et elle a bon es[)oir?
MADEMOISKIJ.I': CRÉGOUIE
C'est une maison (jui, pai'ait-il, donne de grosses a flair es.
MADAME CUANTRUIL, (JVaVC.
Aux jeunes courlières... Oui, mais à (|uel prix! Je n'ai plus voulu y retourner... Dh ! celui-là !
MADEMOISELLE DE MEURIOÏ
Pauvres petites !... Allons !
[l'Jllc coiniiwncc le Iv'ukjc fies Irllrcs.)
TiiKiiKsi;. coiiiiiK' à cllc-inriiic.
... Notre titre « La Femme Lihn' » m'apparait d'une ironie atroce !
MADEMOISELLE DE MEUUIOT, iine letlrc à la main.
Oh! Chantcuil, qu'est-ce que vous avez fait? En voici une qui est furieuse... Elle vous a demandé de lui donner par la voie du journal un renseignement. Vous aviez à lui dire qu'elle se trompait. Elle avait le pseudonyme de Toujours jeune, vous imprimez froidement : « Toujours jeune, c'est une erreur. » Elle croit que vous l'avez fait avec intention. 11 faudra lui écrire une longue lettre personnelle.
MADAME CIIANTEUIL
Oui, mademoiselle.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
(( Petites questions de sentiments. » C'est pour vous, Thérèse. [L'mxnl.) a. Je suis désolée de vieillir, etc., etc. (( Répondez... « Pourquoi cette tristesse...
THÉRÈSE
... Les cheveux blancs sont une couronne... »
[Elle écrit quelques mois au crayon sur la lettre que lui a passée mademoiselle de Meuriot.)
MADEMOISELLE DE MEURIOT
« Influences astrales »... Qui est-ce les influences astrales?
MADAME CHANTEUIL
Moi.
MADEMOISELLE DE MEUHIOT
En voilà, deux, trois... Une sans mandat-poste, au panier. Et n'oubliez pas qu'il ne faut leur prédire que du bonheur... avec de légères difficultés pour leur donner en plus, l'orgueil de la victoire... Et ne leur trouver que des qualités, avec quelques vices aimables, et les défauts dont on aime à se vanter. [Continiianl de lire.) « Pour utiliser les blancs d'œufs, pour ôter l'acidité à l'oseille, pour enlever les taches d'eucre... » C'est pour vous, docteur.
MADEMOISELLE (■.RÉCOIi;!-
Oui... Jt' ne me doutais pas de cela en preiianL mes inscriptions.
MADEM01Si:i.I.E DE MEIIUOT, continiKuil.
(( Grossir de poitrine ». C'est encore pour vous. Que veut-elle celle-là? Quatre pages... Ah! voilà : (( faire maigrir et diminuer les hanches, n'ayant que cette partie du corps trop grosse ». Conseils du docteur.
[Elle donne la lettre à mademoiselle Grégoire ainsi que les suivantes.)
MADEMOISELLE GUÉGOIUE
Savon iodé...
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Pas du tout... Le savon sylphide...
MADEMOISELLE GRÉGOIRE
C'est la même chose, je crois.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Je sais bien, mais c'est à cause de la remise... {Continuant.) « Le nez rouge. »
MADEMOISELLE GRÉGOIRE
Jus de citron.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
(( Duvets superflus. » Indiquez la pâte (|ui nous donne des annonces, ne vous trompez pas... « Points noirs sur le menton... Atténuer une cernure des yeux exagérée... »
MADEMOISELLE GRÉGOIRE
II n'y a pas de spécialité?
MADAME CHANTEUIL
Dites-lui de se coucher de bonne heure et toute seule.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
C'est trop simple. Elle n'y croirait pas. Inventez quelque chose... [Continvant à lire.) « Les raffermir sans les grossir ». C'est encore pour vous. Et tout
le reste, je crois. « Blanchir les dents, blondir les cheveux... Donner de la consistance au l)usle... »
MADAME CIIANTEUIL
Très demande.
MADEMOISELLE DE MELUIOT
(( Agrandir les yeux... Effacer les rides el h's doubles meiiLoiis. Un teint clair... Ne pas vieillir)),.. Voilà,,. G"(^st loul... Encore une qui veut des bras blancs,,. Tout y passe,,. Pauvres femmes!
MADEMOISELLE GF.ÉOOIP.E
Tout cela, pour plaire à riiumme.
MAIiAMl-: CIIAXTEUIL
Pour lui donner plus d(^ [jlaisir (ju"une auln^ et mériter ainsi d'èlre nourrie, logée, et (uiIreltMiue par lui...
MADEMOISELLE CUÉCOIlll':
Entretenue, c'esl le mot,
[/■Juive 1(1 patilc Baron, toule mince dans une pmtvre robe noire.)
MADEMOISELLE DE MEUHIOT
Ah! voilà la petite Baron,.. Eh bien?
LA l'ETiTi; r.Aïutx, lainenlaijle.
11 n'y a personne à l'administration. Je vous apporte signe le traité de publicité de l'Institut de
Jouvence... J'ai maintenant à aller à l'imprimerie... Voilà... Au revoir, mesdames.
[Un silence.)
^[ADEMOiSELLE DE MEURIOT, d'ime voix blancke.
Au revoir, mon enfant.
[Elles la regardent tristement s'en aller. Long silence. Puis, quand elle est partie,)
TiiÉuÈSE, avec une grande émotion.
Pauvre, pauvre petite !
MADEMOISELLE DE MEURIOT, de même, lentement.
Elle a peut-être chez elle quelqu'un qui a faim.
[fJiine répond par un « oiif » à voix basse, r autre par un soupir. Mademoiselle Grégoire et madame Chanteuil se lèvent en prenant leurs papiers.)
MADEMOISELLE GRÉGOIRE
Allons rédiger la « Causerie du docteur ».
MADAME ClIAXTEUIL
Et le « Courrier des Moissonneuses ».
[Elles sortent par la droite. Thérèse réfléchit profondément, les deux poings sous le menton. M. Nérisse entre par la gauche.)
MONSiEUP. NÉRLSSE, (dix personnes qui sont da^is 1(1 pièce voisine^ </'un ton un peu irrite.
Mettez-vous d'accord. Moi, je vous ai tout dit... Je m'en désintéresse... Quand votre projet sera prêt vous me le donnerez... {Il ferme la porte, Thérèse en V entendant a pris ses papiers et se dirige vers la porte de droite. M. JVérisse rappelle.) Mademoiselle...
TllÉKÈSE
Monsieur...
MONSIEUU NÉRISSE
Écoutez. J'ai (|iielquo chose à vous dire. /'Jlle rr rient en scène.