SCENE IX
TEHRESE, CAROLINE LEGRAND, MADEMOISELLE GRÉ- GOIRE, MADAME CIIANTEriL, MADEMOISELLE DE MEL'RK)T. Mademoiselle Grégoire dit dans le bruit : Au revoir Mesdames. Puis elle va au petit salon où on Va vue entrer, et pendaiit ce qui suit, revient en mettant son chapeau et sort par le fond, sans qu'on fasse attention à elle.
THKRESE
Eh bien, que pensez-vous de cela?
MAIIAME CIIANTKLIL ol CAIiOLLNE LEGRANl)
C'est une indignité !
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Calmez-vous, je vous en prie. Thérèse, que comptez-vous faire?
THÉRÈSE
Partir!
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Vous devriez rester.
MADAME CÏÏANTEUIL
Non, Thérèse! Vous avez raison! Toutes, nous partons toutes.
THÉRÈSE
Dès demain... Dès ce soir!
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Êtes-vous certaine de trouver l'équivalent autre part ?
THÉRÈSE
Ce ne sera pas difficile.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Vous croyez?
THÉRÈSE
Je le crois.
CAROLINE LEGRAND
Je voudrais bien savoir où.
THÉRÈSE
Il n'y a pas que cette revue à Paris.
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Vous en connaissez beaucoup d'autres qui paient?
THERESE
Une seule me suffira.
CAROLINE LEGRAXD
Elt VOUS croyez que vous y trouverez, tout de go, une place vacante. Le nombre des candidates...
THÉRÈSE
.Te donnerai des leçons. J"ai mon brevet supérieur.
CAROLINE LEGRAND
Un beau chopin !
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Vous serez institutrice? Dans les familles, on donnait autrefois douze cents francs à une institutrice, aujourd'hui c'est six cents, cinquante francs par mois, moins qu'à la cuisinière!... Et si vous acceptez d'être dame de com[)agnie...
THÉRÈSE
Pourquoi pas femme de (diambre?
CAI'.OLINE LEGRAM)
Eh! eh! femme de chambre, voilà une idée. C'est le seul emploi qu'une fille de bourgeois élevée comme les bourgeois élèvent leurs filles, peut à peu près être certaine de trouver et de remplir convenablement, si elle est sans (jri.'^neil.
THERESE
Sans descendre jusquo-là, je saurai me tirer d'affaire. Je trouverai, je courrai le cachet s'il le faut.
MAÇEMOISELLE DE MEURIOT
Mais vous ne voyez donc rien autour de vous? Il en passe cependant ici, des malheureuses aussi bien élevées que vous, aussi instruites, à la recherche d'un gagne-pain! Vous ne vous rappelez pas celles que vous avez vues?... Vous n'avez donc pas remarqué cette annonce d'une jeune fille à qui Caroline Legrand s'intéresse. Voilà trois mois que l'annonce paraît dans la Revue, je vais vous la faire voir. {Caroline Legrand a pris un numéro de La Femme libre et le passe à mademoiselle de Meitriot.) La voilà. {Lisant.) « Jeune fille distinguée, ayant brevet supérieur, certificat d'a[)titude pédagogi([ue, musicienne, connaissant le "dessin, l'anglais, la sténographie, demande leçons ou répétitions. » Je la connais, cette jeune fille. Elle me tient au courant de ses espoirs. Savez-vous ce qu'on lui ofîre? Elle a demandé deux francs dans une famille pour une heure de leçon de piano. On lui a ri au nez, parce qu'il y a un ancien premier prix du Conservatoire qui en donne pour ce prix-là... Elle en a trouvé à quinze sous. Enlevez de ces quinze sous le prix du voyage en métro ou de l'usure des bottines, le temps perdu en chemin et comptez.
CAROLINE LEGRAND
Soyons justes. Elle a reçu des propositions de places équivoques à l'élranger, des lettres de vieux satyres et des invitations à poser pour des cinémas spéciaux.
MADEMOISELLE DE MEUIUOT
Alors... Quoi?... Le théâtre... C'est tout natur(d, VOUS pensez au théâtre...
TllÉliÈSE
S'il le faut!
CAROLINE LECRAND
S'il le faut, vous daignerez, i)auvre petite!
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Avez-vous moins de vingt et un ans et trois ans à passer au Conservatoire? Non. Avez-vous du génie? Non. Alors?
CAROLINE LEGRAND
Avez-vous un amant riche qui puisse devenir un commanditaire?
>L\DEMOISELLE DE METRloT
Non. Alors, vous ne trouverez rien à moins d'une amitié, ou de dix complaisances.
THÉRÈSE
Eh bien, je serai employée... Au moins une fuis le magasin fermé, je serai libre.
CAROLINE LEGRAND
Vous croyez qu'on vous attend! Vous oubliez qu'il faut savoir des choses qu'on ne demande pas au brevet supérieur, comme la sténo et la machine à écrire, et il y a vingt mille femmes à Paris qui s'offrent aux bureaux et aux magasins et n'y trouvent pas de place.
MADAME CHAXTEUIL
Je sais bien, moi, ce qu'il me reste à faire.
CAROLINE LEGRAND
Vous, VOUS allez dire une sottise.
MADAME ClIANTEUIL
Vous croyez! Vous m'avez devinée... Je pense que des filles de bourgeois ruinés comme nous en sommes ne peuvent pas s'affranchir de l'homme : mari ou amant. Il nous manque la clef de la porte de la prison : il nous manque un métier. Nous avons appris à sourire, à danser, à chanter, à faire des grâces. Tout ça, ça n'a de valeur que dans une liaison ou un mariage. Et quand l'homme nous manque, nous ne sommes que des épaves. Nos parents ne nous ont préparé qu'une carrière : l'homme... J'ai été folle en ne le comprenant pas, maintenant je vois clair.
CAROLINE LEGRAND
Et allez donc! Vous allez prendre un amant!
MADAME CÏÏANTEUIL
Vous Tavcz dit!
CAROLINE LEGP.AND
Et je vous l'avais ju'odit quand vous êtes arrivée ici avec des cris de révolte et des clameurs d'apôtre. Et, en vous disant féministe, vous n'êtes, vous et vos semblables, que des féministes d'occasion. Il n'y a de féministes sincères que les femmes laides comme moi ou vieilles comme Meuriot... Les autres viennent autour de nous dans une crise, et forment un troui)eau incertain (jui diminue d'une unité à chaque appel d'un mâle. Dès qu'un homme daigne leur faire un signe, elles se lèvent et vont à lui. Elles ont la nostalgie de l'esclavage. Allez, ma belle, allez prendre un amant. C'est votre destinée. Bonsoir !
[Elle i<orl.)
>L\DE.M(»ISEIJ,E Di; MEURIOT
Ne l'écoutez pas, mon enfant. iN'cngagez pas toute votre existence dans un moment de douleur et d(; colère.
MADAME ClIAMiaiL
Je ne resterai pas ici. Je ne suis i)as une sainte, ni une folle, moi! Je ne peux pas vivre avec ce qu'on veut nous payer!
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Restez, en attendant, et cherchez un autre emploi.
MADAME CHANTEUn.
Chercher un autre emploi? Jamais ! Alors, il faudrait que je recommence à faire tout ce que j'ai fait avant d'entrer ici et que je gravisse le même calvaire! Ah! non! Ah! certainement non! Chercher de l'ouvrage, c'est-à-dire marcher, trotter dans la boue, monter des escaliers, tirer des sonnettes, revenir, revenir encore, recevoir encore des rebuffades et. lorsqu'on croit avoir réussi, se heurter à une porte barrée par un homme qui vous guette, et dont il faut satisfaire la fantaisie avant de pénétrer dans l'atelier, le bureau ou le magasin! Et recommencer avec d'autres pour ne pas être renvoyée! Ah! non! Ah! non! Et puisque c'est fatal, impossible <à éviter, puisque c'est une chose entendue, acceptée, que la seule carrière d'une femme, c'est de servir au plaisir de l'homme, j'aime mieux servir au plaisir de celui qui ne me dégoûte pas !
MADEMOISELLE DE MEURIOT
Et s'il vous a!)andonne avec un enfant?
MADAME CIIANTEUIL
Eh bien ! je ['élèverai, cet enfant : je ne serai pas la première... On les élève, les enfants naturels. Il y en a un sur cinq à Paris. Demandez donc à mademoi-
selle de Meuriot, la solitaire, si elle ne serait pas heureuse aujourd'hui d'en avoir un. Quand on n'est j plus jeune, mieux vaut un enfant naturel que pas ( d'enfant du tout... Voilà ce qu'elle vous répondra, si J elle est sincère. Demandez-lui si elle ne soulTre pas
dans sa solitude. '
ÎMADEMOISELLE DE MEURIOT {
Oui, c'est vrai... Il y a des jours...
[Elle fond en larmes. Thérèse va à elle el rembrasse.)
TllÉRJisE j
Mademoiselle! Mademoiselle! [
MADAME CHAXTEUIL
Adieu, mademoiselle... A(li(ni, Thérèse...
MADEMOISELLE DE MEURIOT, à madame Chanieail.
Je descends avec vous... Je ne veux pas vous , quitter maintenant... ;
Mademoiselle de Meuriul sorl avee madame
Chanleull. Tliérèse^ seule, réfléchit longue- ■;
ment. Puis, elle va prendre les deux volumes ■
(jue madame Nérisse lui a préparés, et, par ' vn. bel e/fort. s'assied el se met au travail.
Après un momenl. enlre par le fond M. TW- \