SCENE X THÉRÈSE, MONSIEUR NÉRISSE
Ma chère enfant, je vous apporte une nouvelle qui, je crois, vous sera agréable.
THÉRÈSE
Dites...
MONSIEUR NÉRISSE
Souriez!... Souriez, ou je ne dis rien.
THÉRÈSE
Je n'ai aucun désir de sourire.
MONSIEUR NÉRISSE
Si vous saviez ce que je viens de faire pour vous, vous m'accueilleriez avec moins d'hostilité.
THERESE
Vous ne pouvez rien faire pour moi. Je vous demande même de ne pas vous occuper do moi.
MONSIECR NÉRISSE
Je ne mérite pas que vous me parliez ainsi, je vous l'assure... Ecoutez, Thérèse, il faut que nous ayons ensemble une dernière explication. 11 existe entre nous un malentendu au sujet de ce qui s'est passé le mois dernier. Je vous ai alors juré de me taire. N'ai-jc pas tenu ma parole?
TllKliKSE
Si.
Me garderez-vous éternellement rancune, et ne pouvons-nous être des amis? De mon amitié, moi, je vous donne des preuves. Je viens de faire deux démarches pour vous. La première, chez l'éditeur que vous devez voir demain, et la seconde auprès de notre nouvel associé. Voilà : on voulait vous renvoyer ou vous contraindre à d'humiliantes besognes. J'ai dit que si vous ne restiez pas, je ne resterais pas non i)lus... J'ai l'ait des concessions sur d'autres points. Demain, j'aïu'ai la r<'q)onse définitive et je sais qu'il me suflil de no pas céder pour réussir.
TIIEHKSE
Mais pourquoi avez-vous agi ainsi? Nous devions ne jamais iTparler de l'aveu que vous avez osé me faire. Mais je suis bien forcée de vous dire que vous vous êtes alors enlevé tout droit de me protéger ou de m'aider.
MONSIEUR NÉRISSE
J'ai conservé celui de vous aimer en secret.
THÉRÈSE
Non. Et il faut croire que vous l'avez mal gardé, votre secret, car madame Nérisse le soupçonne et j'ai bien vu qu'elle était jalouse de moi. Je lui dois beaucoup de reconnaissance : c'est elle qui m'a recueillie, qui m'a fait entrer ici. Pour rien au monde je n'accepterais de lui causer un chagrin. Lorsqu'elle apprendra votre démarche, que pensera-telle?
MONSIEUR NÉRISSE
Gela m'est bien égal.
A moi, pas. Je vous le répète, vous m'avez compromise.
MONSIEUR NÉRISSE, très sincève.
Compromise!... Voilà le mot!... Ah! fille de bourgeois que vous êtes et que vous êtes restée!...
Qu'est-ce que vous faites ici, alors? Qu'avez-vous appris? Rien. Compromise... Alors, vos rêves de bienfaits à distribuer à l'humanité, vos rêves de gloire, vos ambitions, votre destinée, là réalisation de vous-même, vous renoncerez à tout cela, plutôt que d'être ce que vous appelez de ce mot imbécile et ])ourgeois : « compromise »... Vous avez agi en femme énergique, lorsque vous avez quitté vos parents. Vous agissez maintenant, et vous pensez comme une poupée à la mode... Ce n'est pas vrai?... Je fais appel à votre intelligence, à tout ce que vous avez dans l'esprit de supérieur à la banalité générale. Votre mot est d'une provinciale. Ne le sentexvous pas ?
THÉRÈSE, décontenancée.
Ah! si j'étais certaine qu'il n'y ait dans votre sympathie aucune arrière-pensée, aucun calcul...
MONSIEUR NKRissE, arec une hidUjnatlon réelle.
Calcul! Vous avez dit calcul! Voilà le mot (h)nt vous me souffletez! Vous! \'oilà l'injure que vous me jetez à la ligure ! Pour qui me prenez-vous?
THÉRÈSE
Jo vous demande pardon!
MONSIEUI! XÉUISSE
Quels serments voulez-vous <{ue je vous fasse? Vous ne croyez donc plus à rien ? Vous n'aurez pas
enfin un geste spontané et vous ne direz pas : « J'ai conlîance en vous et j'accepte votre amitié » alors que cette amitié vous est offerte honnêtement et loyalement! C'est vraiment à désespérer!
THÉRÈSE, sans enthousiasme.
Eh l)ien, oui, je vous le dis.
(LIL; met ses mains dans les mains tendues de M. Nêrisse.)
MONSIEUR NÉRISSE
Merci! [Un silence. A voix basse.) Oh! Thérèse, que je vous aime! Que je vous aime!
THÉRÈSE
Ah! c'est odieux! Vous m'avez tendu un piège où ma vanité m'a fait tomber.
MONSIEUR NÉRISSE
Je vous en prie. Laissez-moi vous parler de moi, de la misère où je suis quand votre absence fait le désert en moi.
THÉRÈSE, d'un ton de raisonnement.
Tout ce que vous pourrez me dire je le devine et je le résume par ces mots : « Vous m'aimez ». C'est net. Je vous réponds aussi nettement : « Je ne vous aime pas »...
Je souffre !
MONSIEUR NERISSE
THEliESE
Que vous souffriez de n'être pas aimé do moi, si c'est vrai, c'est un malheur pour vous, un malheur auquel je ne peux rien et dont je no suis pas responsable, car vous n'avez i)as à me reprocher d'avoir été coquette.
MONSIEUR NKRISSE
Je ne vous demande pas de m'aimer encore. Je vous supplie de me permettre de mériter votre amour.
T 1 1 !•: I ! ES 1-: . frciiiissan te .
Mais encore une fois, taisez-vous donc! Si vous n'êtes pas un misérable, comment avez-vous pu me parler de cela aujourd'hui, aujourd'hui que ma vie matérielle dépend de vous! Vous connaissez ma situation, m'avez-vous dit. Alors, vous savez ([uo si je ne reste pas ici, je n'ai que deux attitudes devant moi : ou aller vivre aux dépens de ma marraine, ce que je ne veux pas, ou courir les aventures de la femme seule à la recherche d'un travail à Paris. Vous n'avez pas compris que me reparler de votre amour aujourd'hui, c'était me jeter à la rue.
MONSIEUR NERISSE
Vous ne serez dans la rue que si vous le voulez bien.
Alors, voilà de nouveau l'éternel et odieux marché : (( Donne-toi ou tu ne mangeras pas. » Si je cède, je reste... Sinon...
MONSIEUR NÉRISSE
Je n'ai pas dit cela. Mais il est bien certain que mes efforts seront plus grands, si je sais qu'ils doivent profiter à une amie.
THÉRÈSE
Et vous le dites ! Vous vous croyez un honnête homme et vous ne sentez pas, vous non plus, que votre acte n'est pas autre chose qu'une tentative de viol sous conditions, et que de tous les crimes contre la personne, il n'en est pas de plus abominable !
MONSIEUR NERISSE
Est-ce que j'ai attendu votre réponse pour vous défendre, pour vous rendre service ?
THERESE
Soit, mais vous croyez que je vous céderai par gratitude ou par crainte. Eh bien n'y comptez pas ! Quand je devrais en finir par le suicide, je ne me
vendrai [)as ni à vous, ni à <rautres. Alors, c'est ça, c'est ça ! Partout où n(»ns voulons entrer pour avoir le droit au travail, à la vie, on trouve la porte barrée par un homme qui vous dit: « Déshabille-toi ou crève de faim ! » Parce qu'on est seule, parce qu'ils savent qu'il ne surgira pas un autre homme pour défendre sa propriété ! Il n'y a pas de plus immonde lâcheté !... Quand on y pense, on ne peut pas croire que des êtres soient aussi féroces pour d'autres êtres ! Ah! l'abominable chantage!... Pour manger ! Pour manger !... Parce (ju'ils savent qu'il dépend d'eux de nous donner à manger... Parce que nous avons chez nous des vieux ou des petits qui attendent que nous leur apportions à manger ils veulent nous imposer cet avilissement, ils veulent nous contraindre à faire ce que font les filles des rues ! C'est honteux, c'est honteux, c'est honteux 1... C'est à hurler de colère, de honte et de désespoir !
MONSIEUR NÉiussE, civec aiiiorilc.
Je ne vous demande pas de vous vendre, je vous (k^maiidc de m'aimer.
THÉRÈSE
Je ne vous aimerai jauiais.
MONSIEUR NKRISSE, de même.
Vous n'aimerezjamais. alors? Ni moi, ni d'autre? ■Ecoutez...
l.A FEMME SEULE 171
THÉRÈSE
Je...
MONSiEun NÉRISSE, l'empêchant de parler.
Non. Je veux dire d'abord ce que j'ai à vous dire. Alors, vous n'aimerez pas ? Toute votre vie, vous serez toute seule? Vous avez, vous aussi, la prétention orgueilleuse et insensée de vous passer de l'affection d'un homme!
Mais je...
MONSIEUR NÉRissE, (le même.
Non! Non! Vous saurez la folie de ce que vous rêvez. Les efforts que vous ferez pour échapper à la vie sentimentale seront inutiles, et c'est ce qui peut vous arriver de mieux. Vous ne vivrez pas sans amour?
THÉRÈSE
Et pourquoi? Pourquoi?...
MONSIEUR NÉRlSfîte
Malheur à ceux qui sont seuls! Mais deux fois, cent fois, malheur à la femme qui est seule ! Vous ne savez pas ce que c'est. C'est passer son existence au milieu de l'hostilité ou tout au moins de l'aversion générale... Au milieu des soupçons... oui, des soupçons. Le monde n'admet pas qu'on vive une
vie (litTéronle sans d(3s raisons cachées et il déclare que si ces raisons sont cachées, c'est qu'elles sont inavouables... Et ce n'est pas tout... C'est la chambre froide où l'on pleure sans jamais être consolée, c'est la chambre où. si l'on est malade, s'ajoute aux souffrances l'angoisse violente, aiguë, la peur instinctive et affolante de mourir seule. C'est le cœur vide, les bras vides. Toujours! Toujours! Et dans la vieillesse c'est de la douleur encore, qui vient du regret d'une vie gâchée !... Et à quoi, à qui faites-vous ce sacrilice? A une convention, à la morale, à une morale que personne ne pratique réellement. Qui donc vous en saura gré? On ne croira même pas à votre vertu, ou on l'expliquera par des motifs dont la révélation vous ferait mourir de confusion. C'est cela que vous ami)itionnez. Thérèse? Je suis malheureux. Aimez-moi. Si vous saviez !
TllKliKSE
.le ne veux pas de vos conlidenccs.
MONSIEUR NÉRISSE
Vous croyez, de ma ])art, à un caj)ricc, de même que vous avez cru à un calcul. Vous vous trompez. Je vous offre de partager ma vie.
TUKKKSE
Je ne veux pas être votre maîtresse.
MONSIEUR NERISSE
Je suis donc bien indigne, de vous...
THÉRÈSE
Je ne veux pas être votre maîtresse...
MONSIEUR NÉRISSE
Ah! vous êtes orgueilleuse, et vous êtes forte. C'est le mariage que vous voulez... Eh bien, soit...
THÉRÈSE
Je ne veux pas de vous ! Je ne veux pas de vous !
MONSIEUR NÉRISSE
Pourquoi ? R,épondez ! •
THÉRÈSE
Je vais vous répondre. Et ma réponse, j'espère, tranchera tout entre nous. Oh! je vais être franche et puisque j'y suis forcée par votre obsession, je vais vous dire mon secret... Vous avez raison. Je ne serais peut-être pas assez forte pour vivre dans l'isolement dont je sais les tristesses. Mais, comme le disait tout à l'heure une malheureuse, je me réserve le droit de choisir. Ecoutez. Si jamais je cède à quelqu'un, ce sera à quelqu'un que j'aimerais, [Avec éclat.) Et j'aime quelqu'un! j'aime quelqu'un !
174 LA FEMME SEULÇ
MONSIECP. XÉUISSE
Vous avoz un amanl ! Malheureuse ! Si vous dites vrai...
THÉRÈSE, avec vn cri de triomp/ic.
Ah! montrez-la (hjnc enlin toute votre ùme dans sa bassesse et sa js^rossièrelé!.,. Si jamais j'avais pu être en péril, ce mot-Là m'eût sauvée. Vous n'avez envisagé que ceci : un amant! Non. Je n'ai pas d'amant, ,1'ai un amour.
:monsi];ui! xéiusse
Je n'y vois pas tant de différence.
TnÉKÈSK, très flère.
Je le sais Inen. et c'est ce qui vous mesure ! Cet amour-là est le seul de ma vie. C'est celui que j'ai eu pour mon liancé. La l'uine nous a séparés. Mais nous nous sommes retrouvés. 11 souffre. Je souffre aussi de n'être pas à lui. Cette souffrance, nous l'acceptons pour obéir à ce que vous appelez des l)réjugés. et que je respecte parce qu'ils sont la voix du passé, la voix de mes morts; parce que je sais la douleur qu'en ne les respectant pas, j'inlïigerais à ceux qui m'aiment. Moquez-vous de moi. Vous ne pouvez pas savoir ce que cela m'est indifférent... J'attends... Nous aUenilous. Eu pleine conliauce, en plein amour... Et vous devez comprendre maintenant que je suis gardée contre vous. Allez-vous-en.
î^roNsiEUR NÉRISSE, d'une voix sourde et tremblant de colère et de jalousie.
Vous n'auriez pas dû nye dire cela, Thérèse... Evoquer ce tableau-là devant moi!... Je ne vous laisserai pas à un autre.
[Il s'avance vers elle.)
THÉF'.ÈSE, avec une émotion folle.
Ah! non! Pas ca ! Pas ça ! Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas !
[Elle a crié ces mots avec rine telle violence et une telle autorité, que M. Nérisse s'arrête et tombe assis stir une chaise, balbutiant.)
MONSIEUR NÉRISSE
Je vous demande pardon... Je suis fou... Je ne sais plus ce que je fais...
THÉRÈSE, à mi-voix.
Voulez-vous me laisser. J'ai à travailler.
MONSIEUR NÉRISSE
Oui. (// se lève, humblement.) Je voudrais vous demander... Vous ne nous quitterez pas?
THÉRÈSE
Vous en êtes là... Vous croyez que je m'exposerai