SCENE IV MONSIEUR FÉLIAT, LE DÉLÉGUÉ
Que désirez-vous, monsieur?
LE DÉLÉGUÉ
Monsieur, je viens, au nom du Comilé ceniral de Paris, vous demander la dissolulion de voire syndical féminin.
MONSIEUR FÉLIAT
Toul simphïmcnl?
LE DÉLÉGUÉ
Tout simplement.
MONSIEUR FÉLIAT
En quoi vous gênc-t-il?
LE DELEGUE
Il VOUS donne trop do force contre nous.
MONSIEUR FËLIAT
Si je vous demandais de dissoudre le vôtre pour la môme raison, que me répondriez-vous?
LE DÉLÉGUÉ
Cela n'est pas en discussion.
MONSIEUR FKLIAT
Alî ! très bien !
LE DÉLÉGUÉ
Le syndicat féminin se rattache à un ensemble que nous avons décidé de combattre.
Lequel?
LE DÉLÉGUÉ
La concurrence de la femme. L'invasion de la main-d'œuvre féminine.
MONSIEUR FÉLIAT
Invasion peu redoutable.
LE DÉLÉGUÉ
Vous croyez?... Tenez, je vais vous donner un exemple. Je suis venu de Paris ici, qui m'a donné mon billet? Une femme. Qui ai-je trouvé au guichet
de la poste, au bout du 111 du téléphoue? Une
femme. J'ai eu de l'argent à toucher. C'est une ;
femme qui me l'a donné chez le banquier. Je ne j parle pas des doctoresses, ni des avocates. Mais
dans l'industrie comme partout, la femme cherche [■
à nous évincer. Il y a des femmes maintenant '
jusque dans les usines de métallurgie. Chacun a le '
droit de se défendre contre une concurrence. L'on- i
vrier se défend. j
MONSIEUR FÉLIAT i
Contre la femme, parce qu'elle travaille à meil- '
leur marché. Si elle le fait, c'est qu'elle est plus j
courc\geuse et plus sobre. Est-ce donc à cause de ses 1
vertus que vous la condamnez? j
LE DÉLÉGUÉ i
Nous ne condamnons personne. !
MONSIEUU FÉLIAT -
Si. En privant la femme de son travail, vous la !
condamnez à la misère ou à la dél)auche. Vous !
n'êtes pas des concurrents, vous êtes des ennemis. \
LE DÉLÉGUÉ
Vous vous trompez. Nous sommes si peu les i
ennemis des ouvrières que si nous vous demandons {
la suppression de votre syndicat, c'est dans leur l
intérêt. i
MONSIEUR FELIAT
Bah!
LE DÉLÉGUÉ
Nous ne voulons plus que la femme touche un salaire inférieur au nôtre.
MONSIEUR FÉLIAT
Je connais la formule : « A travail égal, salaire égal )).
LE DÉLÉGUÉ
11 n'en est pas de plus juste.
MONSIEUR FÉUAT
Vous savez bien qu'ici au moins le patron n'emploierait plus de femmes s'il devait les payer aussi cher qu'il paie les hommes. Votre apparente sollicitude n'est qu'une hypocrisie. En réalité, vous ne voulez pas que la femme travaille.
LE DÉLÉGUÉ
Nous ne voulons plus de concurrentes.
MONSIEUR FÉLIAT
Que deviendront-elles, toutes celles que j'emploie?
LE DÉLÉGUÉ
Elles feront ce qu'elles faisaient autrefois. Elles resteront chez elles.
La mère Boiujnc est entrée depuis quelques instants sans qifon ait fait attention à elle. Elle se livre à ses occupations coutuniières pendant ce qui suit.
LA MÈRE liOUCN'E
On voudrait l)ieiî... On voudrait l)ien rester chez nous, monsieur Féliat. Mais qu'est-ce qu'on y ferait? Autrefois, la femme pouvait rester chez elle, elle avait à s'occuper. Je vois encore ma pauvre grand'mère. Dès le jour, c'était le l)ois à aller ramasser, c'était l'eau à aller chercher à la fontaine. On faisait son pain, on lavait sa lessive, on lllait, on tricotait des habits pour l'hiver, on cousait ses robes.
LE DÉLÉGUÉ
Vous ferez comme votre i^n'and'mère.
LA MÈRE ROUGNE
C'est changé, monsieur. On n'a plus j-iou à faire de tout cela. Y a i)lus besoin d'aller chercher do l'eau. Sufht de tourner un robinet pour en avoir. Plus besoin de faire du feu. Y a encore qu'à tourner le robinet du gaz j)0ur en avoir. On nous apporte le pain tout fait, et les repas, on les trouve tout faits chez le charcutier ou dans des boîtes de conserves. On trouve des bas, des vêtements tout faits dans les confections. C'est vrai (lue les femmes n'ont plus de raisons de rester chez eHes. Ah>rs, on