SCÈNE DERNIERE MONSIEUR FÉLIAT, THÉRÈSE, pziis MONSIEUR GUÉRET
MONSIEUR FÉLIAT
Ma ciière enfant, depuis deux jours, il s'est passé dans nos ateliers des choses assez graves, que je vous ai cachées, pensant que la situation s'améliorerait. Les événements se sont précipités. Je suis forcé de tout vous dire. Il faut vous préparer à l'éventualité d'une grosse déception.
Vous me faites peur. Il s'agit de mes ouvrières?
MONSIEUR FÉLIAT
De VOS ouvrières, de votre syndicat et de vous. Je ne puis me décider à tout vous révéler d'un seul coup, parce que je suis honteux de vous dire quelle
exigence il m"a fallu discuter et que je serai peutêtre forcé (le sul)ir. Ne me jugez pas mal, je vous en prie. Attendez de tout savoir. Je suis aussi malheureux que vous le serez lorsque vous aurez tout appris. Les ouvriers se rendent compte que vous êtes l'âme de la résistance.
TiiÉRf:sE, folle <r émotion.
Ils ne demandent pas mon renvoi, je suppose?
MONSIEUR FÉLL\T
Ils le demandent.
THÉRÈSE
Vous avez refusé?
MONSIEUR FÉLIAT
Naturellement. Alors, je me suis trouvé eu face de forcenés. Ils voulaient envaliir l'atelier des femmes. Il y a eu une bagarre. II y a un blessé.
THÉRÈSE
Vous n'avez pas pu leur faire entendre raison?
S'ils étaient seuls, on y réussirait. Mais il est venu des gens dont la mission est de semer la haine, des gens illuminés et ignorants, qui croient que le bien des ouvriers s'augmente en jiroportion (hi mai fait au patron. Ceux-là sont néfastes |)Our
ceux qu'ils attaquent, mais plus encore peut-être pour ceux qu'ils prétendent secourir. Le téléphone a apporté ici un ordre de grève.
THÉRÈSE
Les femmes feront le travail abandonné.
MONSIEUR FÉLIAT
Alors, c'est la mise à l'index, le sabotage, les machines brisées, le feu à l'usine peut-être.
THÉRÈSE
Vos ouvriers sont d'abominables tyrans.
MONSIEUR FÉLIAT
Oui. De même qu'en général les anciens pauvres font les plus mauvais riches, il n'y a pas de pires tyrans que les anciens opprimés.
THÉRÈSE
Alors?
MONSIEUR FÉLIAT
Alors, si je résiste, c'est la ruine. {Très ému.) J'ai une femme et des enfants, Thérèse.
THÉRÈSE
Vous venez me dire de m'en aller?
Non. Je vous ai exposé la situation et je vous laisse juge.
THERESE
Je ne dois pas abandonner colles qui ont eu conlîance en moi.
MONSIEUr, FÉLL\T
On ne demande pas le renvoi des ouvrières.
THÉRÈSE
On vous le demandera demain.
MONSIEUR FÉLL'VT
C'est possible, hélas!
THÉRÈSE
Eh bien?
MONSIEUR FÉLIAT
Je ne les laisserai pas sans secours.
THÉRÈSE
l)ien, ce sera pour un jour, une semaine... Mais après, dans un mois? Plus tard? C(jmmenl mangeront-elles? Les enfants? Il y aura des iwMits enfants (|ui tendront leurs mains pour avoir du pain, vers des mèros qui n'en auront pas à leur donner!...
MONSIEUR FFLIAT
Je ne puis résister (ju'ou fermant l'usine. La solution n'en sera pas meilleure p(un" elles.
J.A FEMME SEULE â35
THÉRÈSE
Et de moi, vous n'aurez pas pitié?
MONSIEUR 'fÉLIAT
Je saurai reconnaître les services que vous m'avez rendus. Puis voyons la situation avec calme. Vous avez retrouvé René, vous vous marierez.
THÉPJÈSE
Non. Vqus savez (Ce qu'ont fait et m que. feront ses parents [Atterrée.] Qu'est-ce que je vais devenir... Si vous m'abandonnez, je suis perdue... Je m'étais créé ici une existence honorable, je réalisais mes rêves, je faisais un peu de bien... et je vous avais une grande, une profonde reconnaissance de m'avoir recueillie... Je suis toute seule sur la terre, vous le savez bien. Avant de me décider à venir ici, j"ai tout ess9-yé pour gagner ma vie... Par grâce, ne me rejetez pas dans l'angoisse! Faites un effort, rien qu'un... Le dernier! Laissez-moi parler aux ouvriers... C'est ma vie qiie je joue !... Si vous me chassez, je ne sais plus où aller...
MONSIEUR FÉLIAT, angoissé.
Mais, mon enfant, ils me tiennent à la gorge! Ils me placent en face de la ruine... Oh! que c'est mal ce qu'ils font, de me contraindre, moi, un honnête homme, à une action monstrueuse! Moi qui ai appris à vous aimer, moi qui voulais leur bien et le
vôtre, ils me forcent à la haine et à l'ingratitude, à la lâcheté... Thérèse, je suis très malheureux. 11 n'y a rien de plus atroce que la détresse d'un homme de honne volonté... Mais que faire, que faire...
TiiKBÈsE, ardente.
Une tentavive encore, par la prière, par la persuasion, ou par la fermeté. Par pitié pour moi, par pitié... je demande la pitié, je la mérite... oui. je la mérite... Qu'est-ce que j'ai fait pour être ainsi rejetée par tout le monde... [Effondrée, comme une enfant :) Je ne suis pas méchante, pourtant... Alors ! La ruine m'a chassée du mariage. La hassesse d'un liomme m'a chassée de chez madame Nérisse, l'égoïsme de l'homme me chasse de chez vous... Où irai-je? Où?... J'ai hon courage, je fais de mon mieux... Je vous le jure, monsieur, on ne peut pas me reprocher d'avoir été paresseuse ou mauvaise... Je m'efforce d'être bonne, je veux rester honnête... Et je suis renvoyée de partout, de parliMit... {Dans <les sanijlols :) Si je suis do trop sur la terre... Alors... si je suis de trop sur la terre...
MONSiEdR FHLiAT. prenant 1/n ]tarti.
Taisez-vous, Tiiérôse, je ne puis en sui)portor davantage... 11 ne sera pas dit que je n'aurai i)as tout essayé... Je vais les voir...
THERESE
Oui... Oui... Vous réussirez...
MONSIEUR FELIAT
Leur dire.
Allez...
[Entre M. Guéret, très ému.)
MONSIEUR GUÉRET
Féliat! II ne faut pas attendre. II faut céder tout de suite... Ils sont fous! Ils s'excitent! On les excite!... Ils sont capables de toutes les sottises... Ils parlent d'envahir l'atelier des femmes et de les mettre dehors, tout de suite... J'ai placé devant la porte deux gaillards solides... Mais...
On entend dans râtelier' voisin un bruit de vitres brisées. Puis, des cris de femmes.
THÉRÈSE, affolée.
Allez, monsieur, allez... Empêchez qu'il arrive un malheur... Je partirai... Allez...
M. Guéret et M. Féliat se 'précipitent en courant dans Vatelier des femmes. Le bruit redouble. Meubles renversés. Cris stridents de femmes.
^8 LA FEMME S-ÉULE
THÉRÈSE, seule.
Oh! mon Diou! Oh! mon Dieu!
Elle est debout hypnotisée, clouée au sol par la terreur, les yeux grands ouverts fixés sur la porte de râtelier.
Le bruit redouble. Un coup de revolver. Puis, un silence. On entend lavoix de M. FéliaL.. Puis une acclamation poussée par des voix dliommes.
M. Guéret et M. Féliat entrent.
Le coup de fou?
MONSIEUR FÉLIAT
En rail", ponr eflVayer, je vous (iis..i lls ont enfoncé la porte, renversé un établi... et beaiiconp crié... Je suis arrivé à temps... Dès qu'ils ont eu ce (jifiis voulaient, ils se sont calmés. Il n'y a plus ilans l'atelier que des femmes qui pleurent.
THÉRÈSE
Il n'y a plus dans l'atelier que des femmes (|iii pleurent... Alors, je cède. Je m'en vais.
__ MONSIEUR GUÉRET
Où alle/.-vous?
MONSIEUR FELIAT
Rien ne vous force à partir aussi vito...
THÉRÈSE, très grave.
Si. Je m'en vais. Je vais où je suis contrainte d'aller.
MONSIEUR FÉLIAT
Vous partirez demain.
THÉRÈSE, de même.
Non. Je tiens à prendre ce soir le train pour Paris. Mais que vos ouvriers ne se réjouissent pas. Dans cette nouvelle guerre des sexes c'est eux, eux les hommes qui seront vaincus, parce que la femme travaille à meilleur marché, n'ayant pas besoin comme eux d'un surcroît de salaire à porter au cabaret... Et il n'y aura pas que les ouvriers qui connaîtront ces défaites, entendez-vous, monsieur Féliat! Les lils des bourgeois qui n'ont pas l'énergie d'épouser les filles sans dot les trouveront plus tard sur leur chemin, ces malheureuses qu'ils auront eux-mêmes contraintes au travail !... Il faut en prendre votre parti... Des temps nouveaux sont venus. Dans tous les pays, dans les villes, dans les campagnes, chez les pauvres et les demi-pauvres, de chaque foyer déserté pour l'alcool ou laissé vide par ceux qui
n'ont pas le courage du mariage, se lèvera une j femme qui l'abandonnera et qui viendra s'asseoir à 1 côté de vous, à l'usine, à l'atelier, au bureau, au ! comptoir. Vous ne l'aurez pas voulue ménagère, et ; comme elle ne se voudra pas courtisane, elle sera : l'ouvrière, la concurrente... et la concurrente victo- ; rieuse...! Adieu! j i
[Elle sort.)
RIDEAU
E. GREVIN — IJiriUMlillIE DE LAGNY
PQ Brieux, Eugène