SCENE VI
THÉRÈSE, RENÉ, puis M. FÉLIAT.
[Ils vont l'un à l'autre en s efforçant de rester maîtres de leur émotion.)
THÉRÈSE
Bonjour, René!
RENÉ
Bonjour, Thérèse.
[Ils se serrent la main. Puis, cédant à leur amour, ils s'embrassent gravement, 'passionnément.)
THÉRÈSE, à voix basse.
Laissez... laissez... {Puis, avec un sourire amoureux et suppliant, tout en se dérobant à l'étreinte.) Laissezmoi, mon chéri, laissez-moi. Parlez-moi.
RENÉ, nn peu solennel.
Je viens vous rappeler ce qui s'est passé entre nous le soir de la représentation de Barberine. Dans un liel élan, vous m'avez dit : « Epousez-moi tout de même, malgré ma pauvreté. Nous aurons du courage et nous serons heureux. » A ce moment, je n'étais qu'un pauvre être veule, que l'effort effrayait. Vos lettres, vos chères lettres ont soutenu mon courage. Par vous, j'ai connu l'enthousiasme de l'action, la joie des tentatives, des espérances, du succès... Je viens vous dire : « Je suis l'homme que vous avez voulu que je sois, marions-nous et allons ensemble. » Ah! la douceur de ce mot! Ensemble! J'entends encore la tendresse de votre voix lorsque vous me l'avez fait remarquer... « Allons ensemble à la conquête de noire place au soleil ! »
THÉRÈSE, simplement.
.)e suis à vous, mon ami.
[Elle hd Icnd les mains.)
RENÉ
Enlin !
THÉRÈSE
Enfin !
(Jls se regardenl mndemenl.)
C'est vous!
THERESE C'est VOUS !
RENÉ
C'est bien vous!
THÉRÈSE
Que de choses nous avons à nous dire!
RENÉ
Oh! oui...
[Un long silence. Ils rient.)
THÉRÈSE
Nous allons avoir toute notre vie pour nous les répéter..
RENÉ
Toute notre vie! Vous rappelez-vous quand nous nous sommes quittés...
THÉRÈSE
Ne le rappelez pas. J'ai été si méchante pour vous.
RENÉ
Moi, j'étais sûr que vous me reviendriez.
Vraiment?
RENÉ
Oui.
THERESE
Alors, lorsque vous avez reçu ma lettre, ma première lettre...
RENÉ
Je ne croyais pas que vous récririez aussi tôt.
THÉRÈSE
Elle n'était pas bien longue.
RENÉ
Non : « Mon ami, je vous crois, J'ai confiance en vous et je vous attends. Thérèse ». Il a suflî de ces quelques mots pour assurer mon succès. J'ai pris de l'orgueil en me sachant aimé... Et j'ai vu la vie comme je ne l'avais encore jamais vue... Je suis entré en possession de moi-même... Si vous saviez à quel point le p(>tit jeune liomuK! que j'avais été jns(iu'aIors m'a fait l'effet d'un étranger ! Il s'est produit comme un dédoulilement de moi-même et je continuais à le voir, C(! j)elit inutile, s'agitant dans le vide et la mesquinerie de la vie des enfants de bourgeois i)arisiens... Kl j'ai connu la délicieuse saveur du morceau de [tain qu'on doit à ses propres efforts.
THÉRÈSE, fière.
C'est bon, n'est-ce pas?
RENE
Oui, c'est bon!... Et vous? Vous voilà directrice d'atelier! '
THÉRÈSE
Mais oui !
RENÉ
Savez-vous que mon oncle m'a écrit tout une page d'éloges sur vous?
THÉRÈSE
Je n'ai pas beaucoup de mérite à me dévouer, je suis si heureuse ici. [Un grand soupir heureux. Elle le regarde et redevient grave.) Dieu, que je vous aime !
RENÉ, de même.
Que je vous aime!
THÉRÈSE
Eh bien, maintenant, il faut aller voir votre père.
RENÉ
Je viens de le voir...
THÉRÈSE, commencement d'inquiétude.
Vous ne me disiez rien !
RENÉ
Je ne voulais pas vous attrister.
THERESE
Il refaso?
RENÉ
Oui.
TiiKUÈSE, anxieuse.
Que s'est-il passe depuis iiuit jours?
RENÉ
Rien.
THÉRÈSE
Vous m'avez écrit que vous aviez reçu de lui une lettre affectueuse au moment de votre départ.
RENÉ
1! croyait que j'avais renoncé à vous.
TUER ES K, (le plus en. plus émue.
Comment l'a-t-ii pu croire?
p. EN H
Vous savez qu'il m'avait défendu de lui parler de vous. Je lui ai obéi. Il a interprété mon silence à sa façon.
THÉRÈSE
Mais vons lui av(;z dit que vous aviez une situation.
Oui.
THÉRÈSE
Eli bien? Je me rappelle une phrase de lui que vous m'avez rapportée : « Quand tu gagneras ta vie, tu feras ce que tu vomiras. »
RENÉ
Lorsqu'il m'a dit cela il me croyait incapable de vivre par moi-même.
THÉRÈSE, arrivant à r affolement.
Mais ses lettres ?
RENÉ
Elles étaient muettes à votre égard... Et dans mon désir de le voir changer d'avis, j'y ai vu une atténuation de ma résistance, et j'ai affecté vis-à-vis de vous plus de conliance que je n'en avais parce que je savais que vous en, auriez de la joie?
THÉRÈSE, éperdue.
Alors?
RENÉ
Alors nous ferons ce que vous acceptiez vousmême il y a un an : nous nous marierons sans son consentement.
THÉRÈSE, s' affaissant.
Ce n'est plus possible.
Pourquoi?
THÉHÈSE
Je vais vous le dire, mon Dieu!... Oli! que j'aurais voulu vous laisser ignorer cela toujours! René, pendant votre absence, votre famille a été à mon égard eIîroya])le! Votre père est venu, des mon arrivée ici. 11 savait que nous nous écrivions et que nous nous étions jtromis de nous marier à votre retour de Tunisie. Eh bien, il m'a demandé le serment de ne plus vous revoir jamais... Jamais!.... Naturellement, j'ai refusé... Alors, la colère l'a fait déraisonner... Oh! René, ce qu'il a pu me dire! ce ce que j'ai pu entendre!... 11 ne sait pas combien je vous aime... Mou refus de. lui céder... 11 l'a attribué à iiu calcMl cL il m'a dit : « S'il n'avait pas le sou vous ne tiendriez pas autant à lui. » Voilà, René, voilà ce que m'a dit votre père que j'aurais voulu respecter, chérir... 11 a supposé cela de moi... Alors, là, je lui ai juré, et je me suis juré à moi-même que je ne vous épouserais jamais sans son consentement. Je ne puis pas être soupçonnée de cela, vous compren(îz bien. Plus je suis pauvre, plus je dois être Hère. [S'elfondrant.) Oh! mon ami, mon
ami, mon ami ! Que j'ai eu du chagrin !... Je n'aurais pas voulu vous dire cela. Mais le moyen de ne pas vous répondre!... Alors, vous comprenez, mon chéri, il faut attendre, il faut attendre qu'il me connaisse mieux.
RENÉ
Non, il ne faut pas attendre.
THÉRÈSE
Je vous jure que je ne manquerai pas à mon serment. Notre constance, notre soumission nous rendront vainqueurs.
Mais, vous...
RENE
THERESE
Moi, je travaille, et cela me permet de vous attendre... Si je ne travaillais pas, si je ne gagnais pas ma vie, je serais condamnée ou à la soumission, ou à la misère, ou à un mariage quelconque. Je travaille, et je puis choisir, et je puis attendre celui que j'ai choisi. C'est parce que je travaille que le refus de votre père ne fait pas mon malheur : il retarde notre bonheur, voilà tout... Attendons.
RENÉ, ardent.
Attendons. Quoi? Un changement d'opinion qui ne se produira peut-être jamais? Et nos années de
jeunesse passeront, nous aurons raté notre vie. Alors, je vais retourner à Paris, passer mes longues soirées silencieuses en pensant à vous et souffrant (le ne pas être à vous, pendant que vous, ici, vous souffrirez les mêmes souffrances dans la même so^ litude! Et nous nous aimons! Et il ne dépendrait que de nous de nous réunir et de remplacer nos deux misères par un seul bonheur!... Moi, je suis trop malheureux. Tiiérèse. Voilà deux ans que je vous aime et un an que j'ai accepté tous les labeurs pour vous conquérir. Je vous veux!
THÉKÈSE
Taisez-vous !
RENÉ
Je vous veux! \ulrc amour est le seul de ma vie. 11 est ma vie elle-même, il est toute ma vie ! Je ne puis pas renoncer à ma vie! 11 faut que je sois à Paris ce soir. Allez-vous me laisser y retourner dans la désolation et rentrer chez moi pour y pleurer ?
THÉRÈSE
Si vous croyez que je ne pleurerai pas.
RENÉ
Je ne souffrirai pas moins parce que je saurai que vous souffrez aussi.
LA FEMME SEDLE 21^7
THERESE
Nous n'^ pûiVVons rien.
RENÉ
Nous pouvons tout. On refuse a notre amour la consécration du mariage. Nôtre aniour est assez f'ort pour s'en passer. V'enez, Thérèse, venez àVéc moi.
THÉRÈSE
René! René! Qvie me demandez-voUs?
RENÉ
Avez-vous conliance en mm? Regardez mes yeiix, les voyez-vous sincères? Me croyez-vous un honnête homme? Croyez-vous que si l'on refuse à notre union la sanction d'une cérémonie, notre union sera moins durable? Est-ce le serment qui en fait la force? Venez, Thérèse. Venez avec moi. Soyez ma femme. Venez. Venez ce soir. Partons ensemble. Aimons-nous! Ah! Si vous m'aimiez autant que je vous aime, vous n'hésiteriez pas.
THÉRÈSE
Ne dites pas cela, je vous en supplié!
RENÉ
Alors, vous n'avez pas confiance en moi?
THÉRÈSE, dans itn cri de pudeur.
Je ne ferai pas cela! Je ne ferai pas cela!
RENÉ
Qui vous retient? Vous êtes seule sur la terre. Vous ne devez de comptes qu'à vous-même. Nul ne pleurera, nul ne souffrira de votre action. Aux préjugés du monde, nous avons donné un an de notre vie, c'est assez les avoir respectés. On a d'abord empêché notre mariage parce que vous étiez pauvre, on veut l'empêcher maintenant parce que vous travaillez. J'ai su m'affranchir, j'ai su me libérer grâce à vous. Je laisse à mes parents leur fortune dont je n'ai plus besoin. C'est assez leur donner, je ne leur dois pas le sacrifice de toute mon existence.
THÉRÈSE
Vous me faites souffrir ! Vous me torturez, mon chéri. Je ne pourrai jamais faire cela, jamais ! Pardonnez-moi! Je vous aime, je vous jure que je vous aime.
Je vous aime, Thérèse ! Je vous jure que je vous aime! Toute ma vie est à vous ! Toute ma vie! Ne me rendez pas malheureux, si malheureux, si malheureux, d'autant jiliis malheureux que je vous aime davantage.
LA FEMME SEULE 2i29
THERESE
Je ne pourrai jamais!
RENÉ
Ah! quel malheur!
THÉRÈSE
Quel malheur!
[Elle pleure. Entre M. Fcliat.)
MONSIEUR FÉLIAT
Eh bien! C'est pour la faire pleurer comme ça, que tu voulais être seul avec elle? C'est ça qu'on t'a appris dans les phosphates!.., (A Thérèse.) Allons, mon enfant... [D'un ton de gronderie douce.) Vous... C'est vous que je trouve en larmes comme une petite fille...
THÉRÈSE, séchant ses larmes.
Excusez-moi.
MONSIEUR FÉLIAT
Oui... Je comprends... Mais son ])ère finira par céder... Et toi, René, je te le dis aussi : « Aie confiance. Ne brusque rien. »
Vous ne...
MONSIEUR FÉLIAT, VarrêtoMt.
Ah! non! non... Si tu veux bien, pas maintenant.
230 LA FpMME SEULE
Nous reparlerons de ce\^ p|us tard... A rhcure qu'il j
est. nous avons d'autres- chiens à fouetter. Laisse- j
nous. '
THÉRÈSE. f)as à René. j
Soyez à la gare une demi-heure avant le départ \
du train. J'irai vous consoler, vous donner (hi murage, vous dire au revoir.
RENÉ '
J'y serai, merci. i
(// sort.) \