‹ La femme studieuseChapitre 1 sur 7 · CONVIENT · texte numérisé non relu

CONVIENT

Pendant que j'écrivais des lettres aux hommes du monde, sur les études qui conviennent à leurs loisirs, plusieurs personnes ont demandé si mon intention avait été d'étendre aux femmes les conseils que j'offrais aux hommes, ou s'il n'y aurait pas dans ce volume quelque chose de spécial sur les études qui conviennent à une femme chrétienne vivant au milieu du monde.

Souvent, mes lecteurs l'auront peut-être

2 La femme sludietise dans le ynonde.

remarqué, dans le cours de cette correspondance, ou, si on l'aime mieux, de ces entretiens avec les hommes du monde, il a été question des femmes en même temps que des hommes, et un grand nombre des coniLil que j'ai adressés aux uns peuvent aussi s idresser aux autres.

Ncanmoins, je suis frappé de l'utilité qu'il

iv aurait â résumer brièvement quelques i,onsiderations qui appellent plus spécialement sur cette grande question du travail, 1 attention des femmes chrétiennes, et aussi -ur offrir quelques conseils pratiques qui SL proportionnent et s'adaptent plus directement à leurs devoirs et à leur vie.

le Lcde donc très-volontiers aux désirs qui m ont été exprimés à cet égard; et ceux qui ont bien voulu jusqu'ici me lire, me suivront encore, je l'espère, avec quelque inté- 1 et dans cette excursion sur un si important iiujct — Dansloutcequej'écriraiicijje serai guide par la sollicitude paternelle, et, pour-

-jyavai! iiilrlkctucl qvi lui c'iiii'inil.

quoi ne le dirais-je pas? par le tendre respect que m'inspire toute femme chrétienne, chaque fois que je songe à tout ce que le christianisme a fait pour elles, et à tout ce qu'elles peuvent et doivent faire pour la cause de Dieu.

Je sais d'ailleurs avec quelle docilité celles ù qui je m'adresse accueillent, recherchent I même les conseils qui leur sont offerts par un dévoûment sincère, et quel courage elles mettent souvent à les suivre. Ici elles comprendront vite que ce qui va leur être dit dans ces pages, a plus encore pour but le bien le plus élevé de leur âme, que la culture pourtant si désirable de leur esprit.

J'ose espérer encore que les maris chrétiens seront mes approbateurs ici et au besoin mes auxiliaires. Je leur demande seulement de vouloir bien être des auxiliaires indulgents et doux, eC de prêcher surtout d'exemple, sous peine de se voir peut-être bicntùt dépassés.

4 La femme studieuse dans le monde.

Erque tous veuillent bien me pardonner la franchise de mon langage, en songeant que depuis la première page de ce volume jusqu'à la dernière, je n'ai eu qu'une pensée, celle des ménages chrétiens, de leurs intérOts les plus churs, de leur plus solide bonheur.

Il est d'abord incontestable que les femmes qui vivent au milieu du monde ne doivent pas moins redouter que les hommes le grand péril que j'ai combattu dans mes lettres précédentes, ce fléau de toute âme et de toute vie, le désœuvrement, et, en particulier, le désœuvrement intellectuel. Qui ne sait, qui n'a vu de prés les tristes conséquences qu'entraîne, pour une femme, une mère de famille, une maîtresse de maison, l'absence d'occupations sérieuses? Des fautes lamentables, d'irréparables malheurs n'on:

Travail intellectuel qui lui convient. 5

souvent pas àTorigine d'autre cause. Aussi la gravité d'un tel danger n'échappe à personne. Pas un père, digne de ce nom, pas un mari, fût-il des plus frivoles, qui ne le redoute pour son intérieur; et pas un observateur attentif qui ne s'en alarme en songeant à l'influence , utile ou pernicieuse , qu'une femme peut exercer autour d'elle et dans la société.

Les femmes sont d'autant plus obligées de se soustraire à de tels périls, que leurs devoirs sont plus grands. Ces devoirs, comme le dit admirablement Fénelon au début de son beau et si solide écrit sur V Éducation des filles^ ne sont rien moins que « les fondements de toute la vie humaine.

« Ne sont-cc pas les femmes, en effet, qui « ruinent ou qui soutiennent les maisons, « qui règlent tout le détail des choses « domestiques, et qui, par conséquent, dé- « cident de tout ce qui touche de plus près < à tout le genre humain ? Par là, elles ont

I^fcm

•: studieuse dans le monde.

« la principale part aux bonnes ouauxmau- « vaises mœurs de presque tout le monde. »

Ce que Féndon ajoute est de la plus grande vérité et digne d'être médité profondément par tout homme soucieux de ses vrais intérêts et de son vrai bonheur : « Une femme « judicieuse, appliquée et pleine de reht gioa, est r âme de toute une grande tnai- « son ; elle y met l'ordre ponr les biens >< temporels et pour le salut. >

Supposez au contraire une femme futile,

'y\ légère, dissipée, inintelligente, inoccupée

ou occupée de bagatelles, ne sachant à quoi

employer ses heures : que devient-elle, et

que peut devenir sa maison ?

Le désœuvrement intellectuul des femmes du monde, entre les moindres maux dont on peut l'accuser, est la cause de ce vide, de cet ennui profond, qui pèse quelquefois si lourdement sur elles, de cet affadissement d'esprit, de cette mollesse d'âme et de caractère qui sont les dissolvants les plus dan-

gereux que je connaisse de loutt; intimité et affection de famille. Pour moi, je n'ai jamais rencontré ni vie, ni flamme, daas aucun de ces tristes foyers, où celle qui préside ne reçoit que de sa frivolité la capricieuse inspiration de l'emploi de ses heures : tout languit et s'éteint, là où elle devrait tout animer, tout réchauffer, tout exciter autour d'elle.

Mettons-nous ici dans la vérité, entrons dans le fond même et la réahté des choses. Il )■ a pour toutes les femmes, à quelque condition sociale qu'elles appartiennent, des devoirs sacrés, imprescriptibles, qu'avant tout elles doivent remplir . Ces devoirs sont, avec ceux envers Dieu : i" les devoirs envers leur mari; 2" ceux envers leurs enfants: 3" le soin de leur maison ; et, puisqu'il s'agit d'une femme chrétienne, on ne s'étonnera pas si j'ajoute le soin des pauvres.

Mais tous ces devoirs une fois rcmphs, et la charité envtrs Dieu et envers le prochain

s La femme studieuse dans le mon.

satisfaite, il reste à se faire à soi-même la charité de travailler un peu pour soi> de cultiver son esprit, d'élever son âme, par des habitudes de travail intellectuel sagement mesuré et bien ordonné.

Je me propose précisément d'établir dans ces pages que ces habitudes de travail intellectuel et d'occupations sérieuses, loin j,.^ de nuire à l'accomplissement de ces premiers F .'.' et essentiels devoirs de la femme chrétienne : 1 dans le monde, l'aideraient puissamment à l les remplir dans toute leur étendue.

Et d'abord, qui ne sait, par sa propre expérience et par l'observation, que les personnes les plus oisives et les plus inoccupées sont précisément celles qui ne vent du temps pour rien, tandis que celles qui sont accoutumées à travailler trouvent toujours moyen de placer dans leur vie les choses essentielles ?

Je n'ai pas à entrer ici dans le détail de tous ces devoirs, si étendus, si complexes, si

Travail intellectuel qui lui convient. 9

délicats, parfois si difficiles, d'une femme dans -son intérieur ; mais je dis sans hésiter que de tels devoirs sont impossibles à remplir sans un fond solide, sans un esprit, un caractère, une âme, un cœur fortement trempés, et partant sans des habitudes sé- >; rieuses. Pas un mari, pas un père, pas un chef de maison qui ne comprenne ceci. Et c'est là justement le point de départ de tout ce que j'ai dessein d'établir dans ces pages. Car, si je désire qu'une femme sache s'occuper, ce n'est pas assurément afin qu'elle néglige, pour un travail de surérogation, ses devoirs essentiels, mais au contraire, afin qu'elle les remplisse mieux.

La piété elle-même, la piété toute seule, ne suffirait pas à de tels devoirs. Ou plutôt la piété elle-même, sans ce solide fond et ces fortes habitudes, ne pourrait être qu'une piété, comme on en voit trop, amoindrie et superficielle, faible ou fausse, incapable, par conséquent, de donner la vigueur et l'éner-

La fcm

e studieuse dans le monde.

gîe nécessaire : c'est la piété agissante, la piété lumineuse, qui seule peut être d'un secours efficace aux âmes pour tous les devoirs sérieux de la vie.

« Je dois avouer, disait un jour madame Swctth i\<., qui,' la plctc seule ne me suffit pas. s il ne a \ joint le rayon lumineux d'intelligente Alors seulement je me sens dans , mon état \rai et la possession de ma vie. » I La vie ' elle n'est un jeu ni une fiction f pour personne ; et c'est vous surtout, lemme^ du monde, qui apprenez cela vite ' par \ os mécomptes et vos douleurs ! Mais I crovez-en mon expérience : une vie bien j gou\ernee, un temps utilement employé J préviendrait bien des tristesses, ou aiderait à les supporter. Car enfin, les femmes, bien que faites, par Dieu pour l'ornement et le charme de ce monde : In ornamentiim, dit l'Écriture, ne sont pas simplement, il s'en faut, des êtres souriants et charmants, mais soustraits aux graves obligations et aux

grandes responsabilités Je l'existence. On peut plaire un instant par je ne sais quelles grâces légères et pour ainsi dire toutes de surface ; mais cela ne suffit pas à former un intérieur attachant, intéressant, capable de retenir un mari chez soi, et de le soustraire aux appels du dehors, aux sollicitations du club, au bien-être facile et dangereux du cercle ; cela ne suffit pas à fonder ces attachements sérieux, profonds, durables, qui ne vont pas sans l'estime et la confiance.

Sans doute il n'est pas question de don- I Dcr a un mari une femme qui l'ennuierait d'une autre façon, par le pédantisme de la ( science, prête à trancher sur tout : mais une femme qui d'abord sache rester chez elle, chose rare par ie temps qui court; qui, instruite convenablement, puisse instruire ses I enfants ou du moins présider utilement à ' leurs lîtudes, et parler d'autre chose que de I toilette et de plaisirs ; une femme, dont les ' modèles existent encore parmi nous comme

13 La femme studieuse dans le monde.

au dix-septième siècle, qui sache écouter un mari sérieux, tenir avec lui de douces et graves conversations, s'intéressera sa carrière, à ses études, à ses travaux, l'encourager au besoin, modestement toujours, et w^i^i fortement : voilà la femme qui remplira le Y ~ \ ^"^ '^^ l'union conjugale, qui sera pour son '^^'T^ mari une vraie compagne , c'est-à-dire , comme le dit l'Écriture, une aide et un soutien dans la vie. Soda, adjutorium (i).

' (i) Je ne puis résister au plaisir de mettre ici sous les yeux de mes lectrices quelques lignes frappantes de M. de Tocqueville sur ce sujet. Je les emprunte à une de ses lettres à madame Swetchine : s Rien ne m'a plus frappé, dans feïpÉrience àé]à assez longue que l'ai faîte des affaires publiques, que l'influence qu'j- exercent toujours les femmes en cette matière; inHuence d'autant plus grande qu'elle est indirecte. Je ne doute pas que ce ne soient elles surtout qui donnent â chaque nation tin certain tempérament moral, qui ne se manifeste ensuite dans la politique. Je pourrais citer nominative rnent un grand nombre d'exemples qui achèveraient d'éclaircir ce que je veux

^ffisa*»»^^

Travail hileilectuel qui lui convicit. i3 EJOlfl

Tel est le but principal des conseils que je 1?TF/

me propose d'offrir ici. Wj^

Rjfl

Mais ce n'est pas tout. Je viens de le dire ; ^^t\

une jeune femme a des enfants; or, ce n'est ^TwJ

IB

pas l'amabilité comme l'entend le monde, |çSl

compagne trop ordinaire de la frivolité, qui |^%

pourra inspirer à cette jeune mère la vigi- ^Wjl

lance attentive et la haute conscience, né- U^Sh

cessaires pour présider à ces jeunes éduca- TjMk]

tions, et pour donner à ses fils et ù ses filles n^jS

les premières et fondamentales leçons, soit ftH|

de la langue maternelle, soit de la géogra- iS

Ml

dire. J'ai vu cent fois, dans le counide ma vie, des ^H

hommes bibles montrer de véritnblea vertus publî- mSS

ques, parce qu'il s'était rencontré a coté d'euic une goSi

fvmme qui tes avait soutenus dans cette voie, non an Wf^U

leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais Ikt/I

en exerçant une inliuence fortifiante sur la manière «^W

dont ils devaient cnnsidÉrer en général le devoir ou jOSt

m-^me l'attibition. * Il est vrai que d'autres femmes ^ffi

exercent parfois sur leur mari une influence moins tn^

heureuse, que M. de Tocqueville, dans le lettre que j|ky%

je cite, signale également, ^j»

^^^^^^^^^^^^^^^^^OuA ^

^Ês^^^^^^^^^&ii^^Mgt

Lafem

•; studieuse rfdJ/s k n

phie et de l'histoire, que nulle autre bouche ne donne aussi bien que celle d'une mère.

Je parte ici, on le voit, non-seulement des filles mais des fils, des jeunes garçons. C'est que ) ai vu des femmes, et les maris ne s'en plaignaient pas, qui, en attendant les années du i.ollége, — qu'on fait trop souvent venir bcauLOup trop tût, — servaient elles-mêmes de répétiteur, de premier maître à leurs jeunes fils, et avaient pris dans ce but la Ml'J pcme légère d'iîtudier les éléments du latin, I 1)| ^e manière à leur en donner les premières leçons, et se passer ainsi de précepteur pen-

j dant quelque temps. Et on ne peut dire combien le souvenir de ces premiers cnsei-

' gnements inspire plus tard aux jeunes gens de respect et d'affection pour leur mère.

Tout cela, il est vrai, paraît si naturel et SI important, qu'on le croirait très-facile ; il n en est rien cependant. Tout ce qui demande un certain travail, une application, des habitudes suivies, des heures réglées,

Travail hilelleduel qui lui convient. \b

une vie ordonnée, coûte toujours, et il faut avouer que les exemples de vie ainsi employée sont encore assez rares.

Mais ce qui l'est moins, c'est l'anomalie que je vais dire ; c'est une jeune fille, trèsoccupét;, du matin au soir, comme le sont d'ordinaire aujourd'hui les jeunes filles, — i à des études plus ou moins bien choisies, mais enfin très-occupée; toutes ses heures sont prises; — cependant elle voit sa mère trÈs-peu occupée elle, très-désœuvrée; se couchant fort tard, se levant de même; pas- I sant beaucoup de temps à ses toilettes; puis, après quelques ordres donnés rapidement le matin, perdant le reste du jour en sorties, en promenades; jamais chez elle, ' toujours dehors. Que voulez-vous que se dise cette jeune tille, travaillant pendant que sa' mère ne fait rien, s'allant coucher ' pendant que sa mère va au bal et au spectacle, lisant la grammaire de Chapsal pendant que sa mère lit des romans? Elle s

i5 La femme studieuse dans le monde.

console plus ou moins en se disant cette chose très-simple : Je ferai un jour comme ma mère. La vie, le bonheur, l'avenir, ne lui apparaissent que sous ces faux dehors de liberté et ce mirage trompeur des distractions mondaines. Se peut-il rien concevoir qui soit d'un plus triste enseignement, d'un plus funeste exemple?

Et comment ira d'ailleurs le ménage I d'une telle femme? Je dis le ménage; car enfin il faut bien qu'il y ait là aussi un ménage. Quelle ne sera pas sa négligence des choses les plus importantes à surveiller?

ï»i Quelle autorité pourra-t-elle avoir sur ses I ' domestiques, hommes et femmes, si elle ne kiPj s'occupe de rien, ou s'occupe de tout, en l'air, sans suite et sans gravité, avec cette agitation précipitée et brouillonne.de la femme, dont l'Ecriture dit : « Ces, rbrame une lionne dans sa maison : elle y bouleverse les domestiques et toutes choses ? »

Il y a en tout ceci, assurément, de graves

/TÎV

Sl^

Travail intellectuel qui lui convient 17

sujets de réflexion. Car il est évident qu'une femme ainsi livrée au monde, à la légèreté, à Tamusement, et qui par là même ne sait s'occuper en rien chez elle, sera tout à la fois une pauvre maîtresse de maison, une triste mère, une médiocre épouse.

Devoirs envers son mari, devoirs envers ses enfants, devoirs de ménage, toutes ces choses qui doivent passer évidemment en première ligne, seront comptées à peu près pour rien par toute femme qui n'aura pas su se faire ce fonds solide d'habitudes sérieuses, cette vie gravement et utilement employée, dont je pose ici en principe l'impérieuse nécessité.

Qu'on l'entende donc bien : ce que je demande avant tout, ce ne sont pas des femn . savantes, mais, — ^ce qui est nécessaire," et à leurs maris, et à leurs enfants, et à leur ménage, — des femmes sensées, judicieuses, appliquées, instruites de tout ce qu'il leur est nécessaire et utile de savoir,

iif.

iS La Jcmmt studieuse dans le monde. |

comme mères, maîtresses de maison et ' femmes du monde; attentives, réfléchies, i laborieuses. Et j'ajoute que ce qu'il faut !

craindre à l'égal des plus grands maux, ce i sont ces femmes frivoles, légères, molles, , désœuvrées, ignorantes, dissipées, amies du plaisir et de l'amusement, et par suite ennemie:, de tout travail et presque de tout de- 1 voir, mi.apables de toute attention suivie, | et par ii mcme hors d'état de prendre dutune part réelle à J'éducation de leurs entants — A celles donc qui se sentiraient ^u^ le ptnthant de ces tristes défauts, et à celles aussi plus heureuses, en qui une ' bonne nature secondée par une bonne édu- , cation aurait développé les qualités que je \iens de dire, ce que je demande, ce sont des habitudes de vie qui neutralisent ces dcfauts, tonifient ces quaUtés et rendent une lemme cipable de soutenir dignement toutes les obligations qui pèsent sur elle. Je veux, en un mot, des femmes qui soiciii des

Travail intetiectuet qui lui convient.

modèles de vie sérieuse; ce qui seul a un prix réel, et illumine ces grâces visibles que l'on croit être tout.

Mais, je le demanderai ici, l'éducation que reçoivent généralement parmi nous les femmes, les prépare-t-elle suffisamment a ces grands devoirs? On est fondé à exprimer sur ce point bien dus regrets. L'instruction des femmes, telle qu'elle est donnée dans notre siècle, ne leur apprend pas assez ce qui leur serait le plus utile : réfléchir, comparer, raisonner juste. L'éducation du dix-septième siècle avait sur la iiùtre un avantage incontestable sous ce rapport : elle était moins étendue et moins variée, mais elle était plus forte et plus solide. On apprenait moins de choses, mais on les savait mieux. Cette éducation cherchait plus que la nôtre le but essentiel de toute éducation, qui est de former l'esprit, le jugement, la raison; elle s'appliquait à donner les moyens d'apprendre, plutôt qu';\

îo La Jeinme studieuse dans le monde.

multiplier les connaissances; à fortifier les facultés, plutôt qu'à surcharger l'esprit.

L'éducation modèle, sous ce rapport, est celle dont madame de Main tenon avait conçu la pensée pour les demoiselles de Saint-Cyr, et dont la haute inspiration se retrouve dans les lettres et les écrits de cette femme supérieure. Madame de Maintenon a le génie du bon sens et de la rectitude; deux qualités sans lesquelles les plus brillants esprits donneront toujours l'éducation la plus fausse ; et ces qualités, qui, bien à tort, passent pour communes, jnadame de Maintenon les relève de telle sorte, qu'en la Usant on découvre qu'elles sont encore trÈs-rares, quoique indispensables au bonheur et à la bonne conduite de la vie. Après l'avoir lue, on demeure convaincu que, si on peut et si on doit même aujourd'hui étendre pour les femmes le cercle de l'instruction, néanmoins former leur jugement et leur raison sera toujours

jy^^j-s'.y

Travail intellectuel qui lui convient, 2 1

le principal de leur éducation; et la perfec-^ tion serait de faire concourir l'instruction à ce but, qu'on peut appeler unique, tant il est prépondérant!

Que l'on songe aussi au temps très-con-r sidérable accordé dans l'éducation des jeunes filles de notre époque à l'étude des arts d'agrément, à ces longues heures consacrées au piano, par exemple, — souvent trois ou quatre heures de la journée; — qu'on se dise qu'à dix-huit ans une jeune fille commence à entrer dans le monde, c'està-dire à interrompre à peu près complètement toute étude, qu'à vingt ans elle est souvent mariée; et l'on comprendra de quelle nécessité il est pour elle de se donner plus tard des habitudes sérieuses de vie et des heures de travail réglé.

S'il est vrai que les études d'un jeune homme ne commencent véritablement à être fructueuses qu'à l'époque où il est censé les avoir finies, et avoir terminé son éducation.

Laftrm

■ Studieuse dans le monde.

cela est encore plus certain des études d'uoe jeune fille.

Le jeune homme, une fois entré dans la vie, continue, sous une forme ou sous une autre, dans la carrière qu'il a choisie, s'il â le bonheur d'avoir une carrière, l'éducation de son esprit. La jeune femme n'a moyen de continuer son éducation que chez elle, et dans les heures de travail suivi qu'elle saura lager. Après donc les devoirs, les dis- ! tractions, les dissipations inévitables des premiers temps du mariage, quand enfin la vie est entrée dans son cours régulier, c'est alors qu'il importe à la jeune femme de prendre tout d'abord ces résolutions, ces i I habitudes, qui influeront sur toute son existence, lui donneront son caractère, en feront une vie mal gouvernée et mal remplie, ou sagement ordonnée et occupée. C'est alors qu'il lui importe de poursuivre, d'achever les études qu'elle a commencées, soit celte des langues, soit l'histoire, soit les arts, et

Trai'a

inleUectucI

qui

de ne pas tout interrompre et laisser !à. En un mot, les heures de travail bien réglées sont, avec la fidélité aux exercices de piété, la seule manière pour elle de gagner l'estime sérieuse de son mari : ce bien dont une jeune femme d'ordinaire ne se soucie pas assez, et qui est le plus nécessaire ! car si elle ne compte que sur ces premiers sentiments dont la vivacité passe vite, si e!Ie ne donne pas, en s'honorant elle-même aux yeux de son mari, un fond solide à l'affection qu'il lui porte, c'est toute sa vie qu'elle compromet.

Examinons de près les choses : En quelle estime sérieuse et durable voulez-vous que oit pour un mari une jeune femme de ingt ans qui ne fait rien, n'a rien à faire, t ne s'occupe que de sa parure, de son amu- I sèment et du monde ? Une telle vie, si vide et si vaine, surtout dans ces années si décisives, où il faut absolument qu'une femme s'attire la considération de son mari, de f

e studieuse dans le monde.

proches, et de la société où elle est appelée à vivre, c'est plus que du temps perdu : si elle ne se fait alors ni estimer ni considérer, et moins de son mari, qui la voit de plus près, que de tout autre, — car si léger que soit un mari, il n'aime pas à découvrir que sa femme est légère, et qu'il n'y a rien de solide en elle — alors le mal est sans remède.

Mais s'il est nécessaire, en soi et absolument, qu'une femme ait des habitudes de vie sérieuse, et d'autant plus nécessaire que l'éducation moderne ne les donne pas suffisamment, ces habitudes peuvent-elles facilement trouver place dans la vie des femmes du monde ? Telle est la seconde question qui se présente maintenant. Et si je la résous affirmativement, c'est que l'expérience ne me permet aucun doute à cet tijard.

Travail intellectuel qui lui convient.

En effet, si tenue que soit une femme par les devoirs impérieux dont nous avons parlé, ou plutôt à cause même de ces devoirs, et afin de se mettre, par l'éloignement de toute futilité et de toute frivolité, et par ce fond solide d'âme et de caractère, qui lui est indispensable, mieux en état de les remplir, je dis qu'une femme peut et doit toujours, sauf les cas exceptionnels, se ménager du temps pour la culture de son esprit.

Qu'on sache seulement employer toutes les heures qu'on perd et qu'on jette au vent, et on verra qu'il en reste pour les occupations intellectuelles.

J'affirme donc sans hésiter que, si les femmes auxquelles je m'adresse ne sont ni molles ni futiles, si elles savent régler leur journée, comme je dirai qu'on peut la régler, bien du temps leur restera pour de belles et

Yjm

iCi La femme studieuse dans le monde.

graves lectures, pour un vrai et convenable travail d'esprit, sans que rien en souffre dans leur maison.

Je vais plus loin : Tout, dans la maison

et dans l'intérieur du ménage, s'en trouvera

nu Ca la force acquise par de telles

hab udesp ohteramêmeauxautresdevoirs.

Ou quand ous travaillez courageuseiirent

I à ele e o e âme tout entière, pour être

I d gnc i ou e votre mission maternelle,

est alors que vous êtes vraiment dévouée

à la iam lie dont, selon la belle parole de

Fenelon D eu vous a faite l'âme, dont il

ut que pour votre part, vous soyez la

1 ned on et la lumière, et dont il vous

' d mande a ompte un jour.

U ne faut pas d'ailleurs l'oublier, partout, même dans les intérieurs les plus unis et les plus heureux, il y a des difficultés, des peines, des souffrances, qui prennent quelquefois bien du temps dans la vie. Eh bien !

je ne crains pas de le dire, et toutes les per-

Travail iiilcllecliiel qui lui cniivient. 27

sonnes qui en ont fait l'expérience le diront avec moi, le travail, un travail modéré, mais habituel et régulier, auquel or revient chaque jour et, autant que possible, aux mêmes heures, c'est l'une des choses qui aident le mieux à supporter ou à éviter les peines delà vie, en apprenant a ne pas se faire de chagrins pour des riens, mais à sentir et à penser sainement, et â agir prudemment.

Les gens qui n'ont rien à faire se font sans cesse des chagrins à plaisir.

Le travail recueille, apaise et calme; il élève le niveau habituel de la pensée; il donne une plus entière possession de soi, plus de gravité et d'autorité par conséquent pour commander, plus de force pour se soumettre et obéir, plus de patience pour supporter et attendre; je le dirai même, le travail fait diversion aux mille petits tracas qui absorbent trop souvent l'existence des femmes; sans les taire sortir de la maison, il les fait sortir d'clles-mCmes et de leurs

L^ Icn.

e studieuse dans le i

soucis domestiques auxquels, sans ce contrepoids, elles seraient portiîes fréquemment à donner dans leurs préoccupations plus de place qu'il ne convient: car si on s'occupe trop uniquement d'une même chose, sans trêve ni repos, on s'en frappe l'esprit, l'humeur s'aigrit, le découragement gagne, l'impatience prend. Dieu, en plaçant la nécessité du sommeil et l'interruption de toute chose a la fin de la journée, a voulu nous enseigner qu il doit y avoir dans notre vie des temps d arrêt et des choses qu'il faut savoir quitter pour les mieux reprendre.

\prt.s deux heures de lectures intéressantes et de travad utile, quelles que soient les prLOCcupations qu'on y ait apportées, on se sent de meilleure humeur, le cœur reposé, le jugement plus net. Et le corps lui-même, si souvent fatigué par l'agitation . nerveuse et les émotions excessives auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, reprend, par le travail intellectuel.

>sâ

Travail intellectuel qui lui convient. 29

lorsqu'il n'a rien d'excessif, — et, je l'ajouterai, dans la prière, bien que je n'en traite pas ici, — les forces qu'il chercherait vainement ailleurs.

J'ai parlé des femmes du monde, des mères de familles les plus appliquées à leurs devoirs, et je viens de montrer que celleslà mêmes peuvent trouver du temps pour un travail utile ; mais que dirai-je d'une foule de jeunes femmes qui ne sont occupées, pour ainsi dire, qu'à ne s'occuper jamais ; qui perdent un temps énorme à la toilette^ à la promenade, à des conversations absolument vaines et indéfiniment prolongées, mais ne se prennent jamais à rien d'utile, de grave, de sérieux, et qui, dans les heures de solitude, ne savent que s'ennuyer, s'étendre tristement sur un fauteuil, et sont, en un mot, un poids insupportable à elles--mêmes, à leurs maris, à leurs domestiques, à tout le monde ? on sait assez que je n'exagère rien ici. Car, dans le vrai, rien

ifj^

SW

T7rAiiOi»«»-MUiez.

L„fem

e studieuse dans te monde.

de moins facile à gouverner ou à satisfaire qu'une femme ennuyée : elle ne sait ni agir, ni commander, ni obéir. — Quant à celleslà, et elles sont en grand nombre, on ne prétendra pas que c'est le temps qui leur manque pour le travail.

La vérité est que, dans les premières années de leur mariage, la plupart des jeunes femmes, si elles le veulent, ont bien des momenCs de liberté. Si elles ont le bonheur 1 detre mères, l'enfant est au berceau : qu'il I soit soigné, sérieusement surveillé, il le faut, ' et )e sais tout ce qu'il y a alors de sollicitudes nécessaires et de tendresse bénie de Dieu dans le cosur d'une mère. Les devoirs de la maternité doivent toujours passer avant tout Nourrir et élever un homme sera toujours la plus noble chose qu'une mère puisse faire sur la terre. Mais enfin tes justes sollicitudes même laissent d'ordinaire encore du temps à une jeune mère, k moins qu'elle ne fasse de cet enfant, qu'on me passe le mot,

Travail intellectuel qui lui convient.

une poupée qui lui prenne en pure perte de longues heures sans aucun profit, ni pour l'enfant, ni pour la mère.

Il y a, en outre, beaucoup de femmes qui, vivant, du moins pendant les premières années de leur mariage, chez leurs parents, n'ont point de ménage à tenir, et doivent même éviter avec soin de paraître usurper une autorité qui ne leur appartiendrait pas.

Celles-là encore ont bien du temps à elles assurément.

Plus tard, il y a aussi bien des moments de vide, et quelquefois de grand vide, dans l'existence d'une mère de famille, quand les garçons sont au collège, et quand, ce que les circonstances rendent parfois nécessaire, les filles sont au couvent. Une femme peut très-bien se trouver, à vingt-huit ou trente ans, tout à fait isolée, et dans un isolement qui augmentera avec les années. C'est l'âge des grands dangers. Plus que jamais alors, il faut que le travail, des études conve-

32 La jemmc studieuse dans le monde.

nables, des lectures utiles, remplissent le vide de l'âme et conjurent les périls.

Qu'on veuille bien excuser ici l'austériti' de mon langage, il m'est inspiré par les motifs les plus sacrés. Avant tout, je suis pasteur, et ma charge est celle des âmes.

Eh bien! j'ai vu des âmes splendides tomber du ciel, et la chute avait commencé, dans l'isolement du cœur, par l'engourdissement de l'esprit.

Et que dire de tout le temps qui reste à une l'emme, jeune encore, après que ses filles sont mariées et ses fils placés dans les grandes écoles?

Tl est donc juste de reconnaître que les devoirs de mère et d'épouse laissent à la plupart des femmes bien des loisirs, qu'il dépend d'elles d'employer utilement ou de laisser misérablement périr, au grand détriment de leur cœur et de leur esprit, comme aussi de la dignité de leur vie, de lapais de leur intérieur, du bonheur de leur foyer:

Je ne parle pas des femmes qui, pour une raison ou pour une autre, ne s'ctablissent point et qui, n'étant pas appelles à la vie religieuse, restent dans Jeur famille; si celles-là ne veulent ou ne savent pas se créer des occupations, leur destinée est d'être u lourde charge pour elles-mêmes et pour ceux qui les entourent. Les exemples n'en sont que trop communs.

Mais s'il est facile d'établir la nécessité où se trouvent toutes les femmes, que leur position n'oblige pas à travailler pour vivre, de se créer des occupations sérieuses et suivies; s'il est facile d'établir que ces occupations, loin de rien enlever aux devoirs d'état, rendent les mères de famille plus propres à remplir ces devoirs, il l'est moins de donner ces habitudes ù qui ne ks a pas.

Aussi beaucoup de femmes sentent le besoin d'occupations, mais elles ne savent pas s'occuper; elles ignorent comment s'y prendre pour combli-T le vide dont elles

souffrent. Quelles lectures faire, quel travail ', choisir ï Quelles sont pour elles les études j possibles? Elles l'ignorent; elles ne savent pas se tracer une méthode et la suivre. Qu'y aurait-it donc à leur dire ici pour les aider? Je vais essayer d'exposer brièvement sur ce ' point quelques pensées.

Je suppose toujours, ceci demeure bien entendu, je suppose une femme qui fait passer avant tout ses indispensables devoirs

envers sa famille, ses enfants, son mari; le soin de son intérieur, de son ménage, de ses serviteurs, de ses comptes de maison qui doivent être constamment bien tenus, et tous les détails enfin de Tiiconomie domestique ; une femme, en un mot, méritant les graves éloges que l'Écriture Sainte adresse â la femme qui ne craint pas de mettre la

Travail iiilcUcctuel qui lid cniivit'iU

main, selon l'énergique expression du texte sacré, aux choses fortes, mamim misit ad fortia, aux occupations laborieuses, et qui par là se montre digne des louanges que font d'elle son mari et ses enfants (i) : tout cela fait, soigné, réglé et mis en ordre parfait chez elle, si elle veut employer les loisirs qui lui restent à des lectures profitables, quelles lectures, quelles études, peut-elle I faire?

Il est facile de répondre à cette question .

En fait de lectures et d'études, il peut v avoir des préférences, il n'y a pas, selon moi, de spécialités rigoureuses pour les femmes ni d'exclusions absolues. En général donc, la plupart des indications que j'ai données sur les études qui conviennent aux hommes du monde peut s'appliquer également aux femmes; dans une certaine me-

f.) Surre.-

f bcatissUnan prtsdh

La/f»

onde.

sure, cela va sans dire, et avec ie discernement nécessaire, eu égard à leurs loisirs, à leurs goûts, à leurs aptitudes, et aux goûts et aptitudes de leurs maris; car il est toujours bien à désirer, entre époux, que les goûts s'accordent, et que les esprits s'entendent; qu'il y ait, en un mot, l'association de l'esprit, comme il y a l'association du cœur.

Leurs préférences pourront donc se porter à leur gré sur telle ou telle des études que nous avons successivement parcourues.

Pour moi, je le répète, je ne leur en interdirais aucune d'une manière absolue; et quel que fût le travail intellectuel auquel une femme sérieuse se sentît attirée et voulût demander l'utile emploi de ses loisirs, je la laisserais volontiers suivre ses aptitudes réelles et ses goûts réfléchis.

Parmi les lectures et les études possibles, je propose simplement de faire un choix, avec modération et sagesse,

'ravail hilcllcctucl qui lui convieiil.

Pour éclairer un choix si important, je me bornerai à reprendre les différentes branches d'études dont nous nous sommes entretenus, et aux indications déjà données, j'essayerai d'ajouter quelques conseils spéciaux.

Et d'abord i.a llitéiîatuhf.. Cette étude est une de celles, incontestablement, qui conviennent le mieux aux femmes, et il faut reconnaître qu'elles ont généralement pour les Lettres de très-heureux dons : c'est aussi une des études qui sont ie plus acceptées pour elles; seulement il faut, et ceci est de toute importance, que ce goût soit grave et sérieux.

a, je n'en disconviendrai certes pas,

bien des hasards à courir dans les lectures

' littéraires pour les femmes, et je redoute-

singuliêremenl de les voir se jeter dans

la littérature mauvaise ou légère. Mais en

conveiiant du péril, surtout aujourd'hui, où

38 La femme studieuse dam le monde.

nous sommes inondés de tant d'écrits attrayants par leur légèreté même, je réponds d'abord qu'il n'y a pas non plus un médiocre danger pour les femmes, au point de vue même ile !a gravité des mœurs, à se désaccoutumer des nobles et purs plaisirs de l'esprit. On en a un exemple frappant dans ce qui s'est passé chez nous au dixhuitième siècle.

On s'était, au commencement du siècle

I précédent, beaucoup moqué des précieuses, des femmes savantes, et, à plus d'un point de vue, on avait eu raison. Toutefois il eût fallu faire ici un juste discernement, et en se

■ moquant des femmes ridicules, comme on l'avait peut-être aussi fait trop des juges et des médecins, il aurait fallu ne pas envelopper dans une commune raillerie les femmes sérieuses, et même ces femmes illustres qui restent l'honneur incontesté de ce temps.

Il aurait fallu distinguer entre les femmes savantes et les femmes studieuses ; il aurait

fallu respecter ce qu'il y avait de solide et de profondément honnête dans ces délicatesses et ce goût déclaré pour les choses de l'esprit: ÎI faliait surtout ne pas se jeter, comme on le fit plus tard, et comme on le fera toujours en France, sous le coup du ridicule, d'un excès dans l'autre; dans l'ignorance, d'abord, à laquelle ce ridicule condamnait; de l'ignorance dans la futilité, et plus tard dans la lîcencu. Les précieuses avaient été elles-mêmes, il ne faut pas l'oublier, une réaction contre une grossièreté de langage et de sentiment intolérable. On réagit contre elles; mais de quelie façon?

On le sait. Beaucoup de jeunes femmes, dans les dernières années du siècle de Louis XIV, mais en secret alors, et presque toutes les femmes de la cour, sous la Régence, passèrent leur vie au jeu, aux plaisirs, aux conversations libres et â ces petits soupers trop célèbres : on sait encore ce qui suivit. Molière, s'il eût vécu quarante ans

40 La femme studieuse dans le monde.

de plus, aurait pu regretter d'avoir touché aux précieuses, en voyant vers quels écueils le siècle s'était emporté. Il aurait vu que ces mauvais rires seuls ont triomphé, et qu'on n'a tenu aucun compte de ce beau

laqu'u

Que l'on veuille cela seul, et il suffit.

Amsi, des abus justement attaqués, on avait conclu, c'est le judicieux Fleury qui le remarque, « comme d'une expérience assu- « ree que les femmes n'étaient pas capables t d études. > Et on en était venu à ce pomt, que Fénelon était obligé d'adresser aux mères de famille des recommandations tomme celles-ci i

« Apprenez à une fille à lire et à écrire ■< correctement. 11 est hooteuï, mais ordi-

(ij Clitandre, dans les Femmes

Travail inleileiluel qui lui coiti'icnt B naire de voir des femmes qui ont de l'es- « prit et de la politesse ne savoir pas bien " prononcer ce qu'elles lisent. Elles man- 1. quenl encore plus grossièrement pour « l'orthographe, ou pour la manière de « former ou de lier les lettres en (icrivant : « au moins accoutumez-les à faire leurs ' « ligruis droites, à rendre leur caractère net i « et lisible... » Il faudrait aussi qu'unefiUe « sût la grammaire...

« Elles devraient aussi savoir les quatre ■* règles de l'arithmétique; vous vous en ser- « virez utilement pour leur faire faire sou- « vent des comptes. C'est une occupation *; fort épineuse pour beaucoup de gens... >•

Et Fleury, de son côté, s'indignait avec raison de l'ignorance à laquelle on avait condamné les femmes, * comme si leurs ■ âmes, disait-il, étaient d'une autre espèce ■' que celle des hommes; comme si elles « n'avaient pas, aussi bien que nous, une - raison à conduire, une volonté à régler,

La /m

e studieuse dans le monde.

' des passions à combattre, une santé à ( conserver, des biens à gouverner, ou s'il ( leur était plus facile qu'à nous de satis- ( faire à tous ces devoirs sans rien appren- 1 dre. » — « Et, disait-il encore, ce sera < sans doute un grand paradoxe, qu'elles ! doivent apprendre autre chose que leur ; catéchisme, la couture et divers petits ! ou^^ag^is, cliunter, danser i;t s'habiller à ; la mode, faire bien la révérence et parler ; civilement; car voilà en quoi l'on fait ; consister, pour l'ordinaire, toute leur ( éducation. »

Contre cette triste et ignorante éducation, — qu! était devenue l'éducation de toutes les jeunes demoiselles, et ne dura que trop longtLmps en France, Fleury avec Fénelon, et aussi madame de Maintenon, réagirent, timidement d'abord, mais fort heureusement, et on en recueillit les fruits, au milieu même de la corruption générale du dixhuitième siècle. Les élèves de Saint-Cyr

Traçai

Iclk-c

■cl i/iii

lurent de vraies consteilaiions au milieu de cette boue de la Régence. Leur instruction n'était pas plus étendue qu'il ne convenait ; mais elle était fortsolide, fort chrétienne, et communiquée d'ailleurs par des esprits si cultivés, que la conversation là remplaçait bien les livres. .Cette réaction toutefois ne se fitguÈre sentir que dans certaines familles qui conservaient la gravité des anciennes mœurs, ou dans la vie retirée des provinces.

Paris et la Cour, et trop de grands seigneurs continuèreril à suivre les tristes errements de l'âge précédent. On sait ce qui s'ensuivit, et ce que furent le règne de Louis XV et les dernières années qui précédèrent la Révolution, malgré les philosophes et les bureaux d'esprit philosophique : bien qu'il soit aussi vrai de dire qitc madame de Tencin, Madame du Deffant et plusieurs des tristes notabilités de cette époque n'avaient pas eu besoin de passer par l'igno-

44 L^ femme studieuse dans le monde.

De nos jours, où en est-on ? Assurément, l'instruction n'est pas systématiquement négligée dans l'éducation des femmes. Je l'ai dit, on étudie plus de choses aujourd'hui qu'autrefois, mais on apprend moins bien.

L'instruction a plus de variété, mais pas assez de solidité. L'éducation morale est plus forte qu'au dix-huitième siècle, mais elle ne Test pas encore autant qu'il le faudrait. Les femmes s'occupent assez de littérature: mais pas assez de la bonne littérature. Certes, on est loin, en fait de lectures, des réserves de ir.adame de Maintenon. Il v a .ur-ourd'hui djns le monde, chez les jeunes femmes et quelquefois chez les jeunes filles, dos facilites de lectures véritablement déplorables. Mauv.2:s romans, mauvaises poésies, mauvaises pièces de théâtre, on se permet J.c tout ;irc. ar.n. d::-on, de pouvoir parler vie tout. 0:1 arfronte également les livres c.^r.trc k> ::";.i:urs et les livres contre la foi, .'. ce poir.î que k- plus répugnant ouvrage

qui ait paru de nos jours, et le plus fait pour inspirer le dégoût, cette Vie de Jésus, par M. Renan, a trouvé, dît-on, chez les femmes chrétiennes, par une vaine et coupable curiosité, plus d'une lectrice (i).

Ainsi, on ne rougit pas d'avoir lu les livreï les plus détestables; et en revanche, on rougit des lectures sérieuses. Et les personnes frivoles ont ici, contre celles qui ne

(i) Ce livru et son auteur ont été dignement appréciés par M. de Montatsmbert dans son discours au Congrès de Malines :

* Soyez sûrs qu'il ne se passera pas un si long temps avant que le même arrêt soit porté sur ce vola laçon de son érudition frelatée, qui nous a tous personnellement outragés en outrageant la personne divine de Notre Jésus ; qui le transforme en charmant imposteur, en jeuyie démocrate, en ce délicat; qui a trouvé ainsi moyen de faire de réloRi; la forme la plus répugnante du bliàsphéme; qui plaidi ispour Judas, eiquitrouv.

4<J La femnte studieuse dans le n

nde.

leur ressemblent pas, des tyrannies véritablement étranges. A ce point qu'une jeune femme aujourd'hui pourrait à peine avouer qu'elle lit les Oraisons funèbres de Bossuet, le Discours sur l'histoire universelle, quelques pages de Malebranche ou de M. de Maistre, sans s'exposer â s'entendre dire aussitôt :Oh ! vous êtes bien sérieuse! Eh bien! je demande aux femmes chrétiennes de mépriseï- de tels mépris, de dédaigner

Travail intellccliicl qui lui convient.

dans leurs lectures tout ce qui est creux ou médiocre, et, pour tout dire en un mot, de ne !ire, dans leurs heures de travail, que les chefs-d'œuvre. Je leur demande surtout de repousser loin d'elles tout ce qui est mauvais ou pernicieux. C'est la conscience qui fait UQ devoir impérieux aux femmes de pas toucher à ces œuvres malsaines, où elles perdraient, je ne dis pas seulement la délicatesse de leur esprit, mais encore la pureté de leur âme ! Les femmes, si je puis m'exprimer ainsi, sont bien plus pétries que les hommes par ce qu'elles lisent, à cause de la vivacité de leur imagination et de leur intelligence, 11 est étonnant à quel degré de fortes lectures peuvent quelquefois développer en elles les vertus; comme aussi il est effrayant de voir à quelles inévitables et lamentables faiblesses de mauvaises lectures les entraînent!

Oui, il faut que les femmes lisent, peu, si on te veut, mais rien l]uc de pur

4S La femme studieuse dans le monde.

d'exquis, et surtout qu'elles relisent (i), et qu'elles reviennent sur leurs lectures.

Qu'elles relisent les mêmes choses à plusieurs années de distance. Rien n'est curieux et profitable comme de constater à des âges différents la différence de ses impressions et de sa manière de lire et de sentir les choses.

Et il faut de plus qu'elles lisent toujours attentivement, et autant qu'il se. peut la

([) Mais, pour relire, il faut avoir des livres à soi. Il ^ a des personnes, même riches, qui ont la manie de ne lire un livre que si on le leur prête, et ne vivent que de ce qu'on peut appeler des lectures d'empruni. Jl ne prétends pas qu'on ne puisse pas emprunter de livres Mais autant que le permet la fortune de chacun il y a des livres qu'il faut avoir à soi et chez soi, pour les lire et les relire au besoin. Il faut se faire, autant qu'il se peut, une bonne bibliothèque de campagne, et la grossir un peu chaque année 1 on en rapporte à la ville les livres et ce qu'il faut pour son

.câ

Travail intellectuel qui lui convient. 49

plume à la main : sans quoi, les lectures les plus sérieuses risquent de devenir vaines :

rien n'en reste. Ne jamais quitter un livre sans l'avoir achevé , et ne pas l'achever sans le résumer, et par écrit : voilà le grand principe, on ne saurait trop le redire. Les repas littéraires, si je puis me servir de cette expression, doivent être à la fois solides et délicats, pris lentement et bien digérés; la précipitation et la surcharge y seraient dangereuses.

Je n'entrerai pas d'ailleurs ici dans un long détail sur les études littéraires possibles pour les personnes dont j'écris : presque tous les grands génies que j'ai nommés dans mes lettres précédentes sur la littérature peuvent être lus aussi par les femmes.

Mais une époque littéraire que je leur conseillerai particulièrement de choisir, c'est le grand dix-septième siècle; Bossuet, ses Oraisons funèbres ; Bourdaloue et Massillon, leurs chefs-d'œuvre ; Pascal lui-même.

lî.»",*

La/™

studieuse dans le monde.

ses Pensées ; Nicole , les Essais de morale, viande solide et nourrissante, malgré les exagérations qui parfois s'y rencontrent ; Fénelon, tout ce qu'il a écrit pour l'éducation du duL de Bourgogne, aussi bien que son livre sur l'Éducation des Filles, qui est incontestablement ce qui existe de plus lumineux et de plus pratique sur ce difficile . sujet les Lettres de Racine, où il se montre 1 esprit si élevé, si grand écrivain, père si 1 tendre et si ferme ; e: celles surtout de Pl madame de Maintenon, pleine de si haute •.on et d'une si rare expérience ; les I Caractères de La Bruyère, cet observateur i pénétrant, cet émtnent écrivain.

Notre littérature possède des chefsl^LU^re dramatiques de premier ordre: je n aima pas conseiller aux femmes des pi de théâtre, il y a dans de telles lectures une pente où elles peuvent gUsser trop facilement mais je ne puis redouter qu'elles s abaissent, je crois au contraire qu'elles

élèveront leurs âmes, en lisant, par exemple, de Corneille, ce génie des grands cœurs, des tragédies comme Polyeucîe ; de'Racine, des pièces comme Athaîie et Esther, ouvrages merveilleux qu'il faudrait savoir par cœur :

j'ajouterai même aux grandes tragédies de ces deux princes de notre scène dramatique, Mérope, et aussi le Misanthrope, pièces choisies qu'on trouve réunies avec d'autres dans le recueil intitulé Théâtre classique.

Quelques Mémoires du temps, Madame de Motteville, par exemple, dans l'édition qu'en a donnée l'abbé Cognât; madame de Sévigné, en prenant de ses Lettres, non pas la légèreté, qui parfois y est grande, mais la solidité qui s'y trouve aussi, et admirablement, sous cette grâce distinguée et charmante qui caractérise cette femme illustre.

Je voudrais que toute femme du monde lut au moins tous ces ouvrages, et d'autres encore, soit du dix-septième siècle, soit du nôtre, que i'ai indiqué dans mes lettres. J'ii

5ï La femme studieuse dans le monde.

diquerai aussi, quoiqu'en tremblant, la poésie contemporaine. J'aimerais que de temps j en temps une femme du monde lût quelque ' poésie ; non pas assurément cette poésii vaine et quelquefois détestable qui leur fait J tant de mal, mais une potsie saine et chrétienne, comme il en est encore de nos jours, comme de grands poètes, égarés depuis, en avaient eu l'inspiration dans leur jeunesse, et comme nous en ont donnés des poètes de talent, tels que MM. Reboul, de Laprade, Autran, et autres encore. 11 y a, d'ailleurs, , un grand nombre d'excellents recueils de poésie contemporaine, où l'on n'a admis que des pièces excellentes, les perles, sans ce mélange dont ne sont pas toujours exempts même les bons ouvrages : je vou- ■ draÎB qu'une femme eût au moins parmi ses livres un de ces recueils, et qu'elle l'ouvrît de temps en temps pour ne pas refuser à son âme un peu de cet arôme qui s'appelle la poésie.

Travail intellectuel qui lui convient. bS

Quant aux langues vivantes^ les femmes en ont souvent appris une ou plusieurs dans leur enfance. Pourquoi n'en pas faire usage, pour étudier ce qu'U y a de plus élevé et de meilleur dans les littératures étrangère», tandis que d'ordinaire on ne s'en sert près* que uniquement que pour lire des romans.

J'ai dit déjà combien il est utile que le»

femmes sachent quelque chose du latin, ne fût-ce que pour être en état d'enseigner les éléments de cette langue à leur fils, et de leur donner, là, comme ailleurs, les premières leçons. Je maintiens, avec M. de Maistre, qu'en six mois d'études régulières et un peu actives, avec un bon maître, une personne dont l'esprit a quelque culture peut en venir là. Elles y trouveront de plus l'avantage de pouvoir lire dans le texte Vlmitation et ÏÉvangile, et de pouvoir suivre les Offices dans la langue de l'Église.

Un bel exemple, à mes yeux, des étude»

littéraires, et, en général, du travail d'esprit.

54 La femme sludieuse dans k monde.

tel que je le conçois pour les femmes du monde, fut cette admirable madame Swelchine. Dès sa jeunesse, le noble et courageux désir de cultiver son fime, de se perfectionner elle-même, l'animait constamment. Et dans une longue vie, dont le monde aurait pu être le seul objet, mais à laquelle elle sut donner un but meilleur, on la voit toujours occupée à développer et à régir avec soin les facultés que Dieu lui avait départies.

Non-seulement elle orne son esprit, mais elle l'exerce aux fortes études, en même temps qu'elle élève et épure ses sentiments.

Ce qu'elle faisait ainsi, avant même d'être catholique, dans un but purement moral.

Dieu le bénit, comme il bénit tous les efforts généreux et sincères, alors même qu'il n'en est pas encore l'objet unique; et quand arriva le jour où cette âme toujours debout atteignit la vérité, elle y était si bien préparée qu'elle entra dans la lumière comme

Travail Intdlccluel qui lui cinvieiit. ^^

dans son lieu naturel, et qu'elle marcha depuis à grands pas vers une perfecrion de plus en plus élevée.

Et, chose qui mérite surtout d'être remarquée, ce qu'il lui avait été donné d'acquérir, elle eut le rare mérite et le grand bonheur de n'en pas profiter seule : sans prétention, avec une âme simple, unie à un grand es- î prit, elle eserça une influence étonnante et ' la plus heureuse sur tous ceux qui l'appro- ■ chèreni.

Que chaque personne, désireuse de se cultiver et de s'améliorer, étudie les procédés de cette noble et sainte vie, elle verra que, sur les points qui nous occupent, la pratique est très-accessible.

La Philosophie. — Ce grand mot, et cette grande chose, effrayera peut-être ici plus d'une de mes lectrices : mais j'aime à croire e les effravera pas toutes : car l'expé-

56 La femme studieuse dans le monde.

rience décisive de Madame Swetchine, et l'exemple de cette femme éminente prouveraient surabondamment, s'il en était besoin, que la Philosophie n'est pas interdite aux femmes, et ne doit pas être trop dédaignée f/^\ par elles. Bitn que les champs de l'imafii- /J\ nation et les choses du sentiment paraissent t'''^ plus spécialement leur domaine, elles ont toutefois dans l'esprit, avec ce charme et ce brillant, je ne sais quoi de déiié, de pénétrant, de délicat et d'ailé, pour ainsi dire, qui leurpermet de saisir à leur manière les questions élevées et les spéculations hardies de la pensée. Je ne les crois donc pas du tout incapables d'entendre les questions philosophiques ; je le dirai même, une des choses que je regrette de ne pas voir assez dans leur éducation, et dont l'absence se fait toujours sentir dans leurs écrits, quand elles écrivent, c'est la philosophie.

Je ne parle pas ici, cela va sans dire, des subtilités métaphysiques, ou des inutilités

vâL

yu

Travail intellectuel qui lui convient, 57

de la science : je parle de ses grands côtés et des nobles questions : je dis qu'elles sont parfaitement abordables aux femmes, et je verrais pour elles dans de telles études de nombreux avantages. Leur esprit y trouverait à la fois plus d'élévation plus d'étendue et plus de solidité ; ces études bien choisies et bien conduites les préserveraient d'ailleurs de deux écueils qui se rencontrent fréquemment : la légèreté, qui fait qu'on recule devant les sujets graves et ardus, et le sot orgueil, qui se pavane parce qu'il a su les aborder. Non, il n'y a dans ces études, prises convenablement, ni de quoi s'effrayer, ni de quoi se prévaloir; car toute philosophie bien faite porte avec elle assez de haut intérêt pour soutenir le courage, et assez de difficultés pour entretenir l'humilité.

Je me hâte d'ajouter qu'en un tel sujet d'étude plus qu'en tout autre chaque esprit se trouverait bien d'une direction spéciale : c'est là surtout que des conseils compétents

38 L,a femme studieuse dans le monde.

et autorisés, et qui n'en peut recevoir, s'il en cherche ? seront très-utiles pour indiquer I soit les questions, soit les méthodes, soit les auteurs .

Je voudrais qu'il existât une philosophie .

à l'usage des femmes, où les grandes et ; belles questions de. la théodicée, de la psychologie, de la morale, de la logique, leur fussent exposées dans un langage et une lumière appropriés à leur genre d'esprit.

De cette façon eiies pourraient apprendre la philosophie : faut-il dire à condition qu'elles l'étudient, mais sans en parler, sauf à huis clos?

Trois ou quatre grands livres, d'ailleurs, bien lus et médités, suffiraient pour initier suffisamment la plupart des lectrices intelligentes aux choses philosophiques et aux plus belles thèses de la grande philosophie chrétienne : Fénelon, l'Existence de Dieu et les Lettres sur la Religion, dans le Christianisme présenté aux hommes du monde ;

Travail intelteduet qui lui Bossuet, la Connaissance de Dieu et de soimême, les Élévations sur les Mystères (livre I") ; Pascal, les Pensées (édition de Dijon); le P. Gratry, la Connaissance de Dieu et la Connaissance de l'âme. Le premier de ces deux derniers ouvrages a cet avantage surtout qu'il fait connaître les \ traditions, admirablement soutenues d'âge en âge des vrais génies philosophiques, qui ont presque toujours été les plus grands esprits de leur siècle comme les plus pieux. Quant au second ouvrage, la Connaissance de l'âme, nous savons qu'il a consolé des malades au lit de mort. Et il semble en ciTet, comme le désire Fauteur, que ce livre pourrait s'intituler : Consolation.

Quelques femmes légères souriront peutêtre de ces indications et de ces lectures, et croiront faire preuve de sens en raillant la métaphysique. Mais ces railleries me font peu d'impression. Et pourquoi voudriezvous empêcher les femmes chrétiennes,

qu'une éducation sérieuse y a préparées, de lire cette saine et forte métaphysique i grands esprits? Quel péril courront-elles à élever de temps en temps leur âme sur ces hauteurs? Mais d'ailleurs on n'évite pas si facilement que vous le pensez l;i philosophie et la métaphysique : il y en a un peu partout, jusque dans vos romans; et vousmêmes n'en lisez-vous pas, dans la Revue des Deux Mondes et sàW^urs, delamétaphy- ' sique, et une métaphysique détestable, matérialiste, athée, inintelligible du reste, et antiphilosophique (i), mais que vous com-

j (i) 11 faut lire à ce sujet le Petit manuel de cri- > tique du P. Gratry, où l'on peut apprendre à connaître les principaux philosophes de \b Revue des Deux Mondes, telsque MM. Renan, Vacherot, Taine, Sch^rer, Havet et autres que je ne nomme plus. La critique du P. Gratry consiste surtout à citer, sans omettre un mot, des chapitres ou paragraphes entiers de ces auteurs ; puis à souligner simplement, par des j italiques ou majuscule», les f

Travail intellectuel qui lui convient. 6i

^ ^-Tiez assez toutefois pour vous pervertir ^^prit dans ces lectures pernicieuses ?

3 e conseille donc sans hésiter aux femmes

^Vi monde de lire, et, de temps en temps,

de relire les grands et beaux ouvrages des

génies chrétiens. Je ne sache pas de travail

plus utile pour former à l'attention, à la

sur lesquels il veut attirer l'attention. Nous ne craignons pas d'affirmer que quiconque aura lu, avec le commentaire qui les précède, ces textes continus des écnvains dont il s'agit, celui-là sera éclairé, pour toute sa vie, sur leur incorrigible et inintelligible égarement intellectuel , leur révolte patente contre la raison même, et leur radicale ignorance des lois logiques, universelles et nécessaires. Je ne crains pas d'en proposer hautement l'expérience. Et c'est là même le premier travail qu'il faut faire si l'on veut s'occuper, si peu que ce soit, de philosophie. 11 fiiut évidemment apprendre d'abord à distinguer la philosophie de son contraire, la sophistique. Or cette distinction se trouve établie aujourd'hui avec une rigueur scientifique, et une clarté véritablement décisive; vous avez là, en son commmencement , l'art du discernement des livres.

tVIAM.u»-MALlE2 .

bi La femme studieuse dans le monde.

réflexion, et fortifier la raison : point capital. Car ce n'est pas le raisonnement qui manque aujourd'hui ; on ne raisonne que trop, mais on ne raisonne pas juste. Ce qui manque, c'est la saine et forte raison; c'est l'atcention. Ce sont li^a pensées graves, élevées, qui élèveraient tout dans la vie. Et voilà pourquoi il est bon à tous cî à toutes d'entrer en quelque commerce avec les grands esprits et avec les vrais philosophes.

L'Histoire, plus encore que la philoso- I phie et autant que la Littérature, est sans I contredit de la compétence et du goût des j" femmes dont l'esprit est cultivé. Et l'histoire, sans contredit encore, est une étude solide autant qu'attachante.

Je me bornerai à rappeler ici le grand eioge que Bossuet donnait à la jeune Henriette d'Angleterre, sur son attrait pour l'histoire, u qui lui faisait perdre le goût

Travail iitteikctuct qui lui cciimoit. G?

les romans et de. leurs fades héros. » Soigneuse de se former sur le vrai, cette jeune et brillante princesse dédaignait, dit Bossuel, les vaines et dangereuses lectures, et demandait aux grands Événements de l'histoire de plus graves et plus sûres leçons, KLes lectures historiques sont, à mon avis, ^nr les femmes, une des plus précieuses Bjbources contre cette littérature futile ou ^ngereuse qui les entoure et les envahit.

Il est incontestable aussi, et cela est important à rappeler en passant, que dans tous les pays et dans tous les siècles, les femmes ont une action, tantôt bonne, tantôt mauvaise, mais toujours considérable sur l'esprit public et sur les événements les plus importants, Que de révolutions ont eu leurs causes premières dans l'action des femmes! Les passions qu'elles ont excitées, les négociations ou les intrigues qu'elles ont conduites, ont souvent changé la face des choses, N'y a-t-il pas dès lors pour

? studieuse dans le monde.

elles un intérêt de haute curiosité, et surtout de grave enseignement, à regarder dans l'histoire le spectacle du bien et du mal qu'elles ont pu faire, par leurs vices ou par leurs vertus? Assurément, sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blanche de Castille, Jeanne d'Arc, et tant d'autres femmes justement célèbres, sont de splendides modèles à étudier ; comme aussi Brunehaut, Krédegonde, Isabeau de Bavière, ou, au dix-huitième siècle, celles que je ne veux pas nommer, offrent des leçons tristement salutaires.

Des livres historiques pleins d'intérêt et de charme seraient des biographies dans le genre de celles que M. Cousin a consacrées à plusieurs femmes illustres, et qui font si parfaitement connaître la société du grand siècle. On a remarqué surtout parmi ces biographies celles de madame d'Hautefort et de madame de LongueviUe. Sans doute, il y a des réserves à faire sur certains désur telles ou telles préférences da

Travail uttcllccluel qui lui cni'icnt. il5

l'auteur, peu dangereuses, du reste, aujourd'hui. Mais i! reste toujours que ces biographies font merveilleusement pénétrer dans l'histoire vraie de cette époque, et que, par le spectacle des vertus et même des fautes qu'elles racontent, elles peuvent offrir des enseignements sérieux aux femmes du dix- , neuvième siècle. Pour ma part, je ne puis oublier comment M. Cousin a raconté l'origine du Carmel français, et avec queUe admiration et quel respect il a parlé des premières Carmélites.

J'insiste donc ici sur l'intérêt, l'utilité et le charme des lectures historiques pour les femmes; surtout de l'histoire de France.

Sœurs, épouses ou mères de Français, il ne faut pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes choses que Dieu a faites dans le monde par la France, et qu'il peut faire encore.

Quant au choix des historiens, je l'ai indiqué déjà suffisamment.

fi'") La femme studieuse daits le monde.

Je ne parlerai ici du Droit que pour dire, en passant, que certaines notions pratiques de cette science devraient trouver place dans l'éducation des femmes, lesquelles sont à cet égard, trop généralement, dans une i ignorance incroyable, et souvent trèsfâcheuse pour leurs affaires.

Sur ce grave sujet, qu'on se rappelle les sages conseils de Fénelon, dans son Traité de l' hducation des Filles :

« Il serait bon, dit-il, qu'elles eussent quelque chose des principales règles de la justice ; par exemple, la différence qu'il y a entre un testament et une donation ; ce que c'est qu'un contrat, une substitution, un partage de cohéritiers ; les principales règles du droit, pour rendre ces actes valides ; ce que c'est que propre, ce que c'est que communauté, ce que c'est que biens meubles et immeubles. Si elles se marient, toutes leurs principales affaires rouleront U-dessus,

- Mais en même temps, montrcit-lcur combien elles sont incapables d'enfoncer (Uns les difficultés du droit: combien le droit lui-même, par la faiblesse de l'esprit des hommes, est plein d'obscurités et de r£^es douteuses; combien la jurisprudence varie: combien tout ce qui dépend des ' juges, quelque clair qu'il paraisse, devient ! incertain; combien les longueurs des meilleures affaires mêmes sont ruineuses et insupportables. Montrez-leur l'agitation du ; palais, la furuur de la chicane, les détours ' pernicieux et les subtilités delà procédure, ' les frais immenses qu'elle attire, la mtsèrc de ceux qui plaident, l'industrie des avocats, des procureurs et des greffiers, pour s'enrichir bientôt en appauvrissant les parties. Ajoutez les moyens qui rendent mauvaise, parla forme, une affaire bonne dans le fond ; les oppositions des maximes de tribunal à tribunal : si vous êtes renvoyiî i la fîrand'chambre. votre procàs est gaffné :

Lafcty.

si vous allez aux enquêtes, il est perdu.

N'oubliez pas les conflits de juridiction, et le danger où l'on est de plaider au conseil plusieurs années pour savoir où l'on plaidera. Enfin remarquer la différence qu'on trouve souvent entre les avocats et les juges sur la même affaire; dans la consultation vous avez gain de cause, et votre arrêt vous condamne aux dépens.

« Tout cela me sembSe important pour empêcher les femmes de se passionner sur les affaires, et de s'abandonner aveuglément à certains conseils ennemis de la paix, lorsqu'elles sont veuves ou maîtresses de leur bien dans un autre état. Elles doivent écouter leurs gens d'affaires, mais non pas se livrer à eux.

« Il faut qu'elles s'en défient dans les procès qu'ils veulent leur faire entreprendre, qu'elles consultent les gens d'un esprit plus étendu et plus attentif aux avantages d'un accommodement, et qu'enfin elles soient

Travail inU'Uectuel qui lui convient 'iri

persuadées que la principale habileté dans les affaires est d'en prévoir les inconvénients tt de les savoir éviter. »

Ces conseils de Fénelon, — nos réserves laites toutefois sur les manifestes progrès de la justice et de la simplicité des affaires, — CCS conseils disent tout avec un bon sens, une précision, une netteté et des détails techniques qui ne nous laissent rien â ajouter.

Que dirai-je maintenant de l'Esthétique?

C'est une étude assurément tout à fait con-

labJe pour les femmes. J'en ai traité lon-

' guement : et à tout ce que nous en avons

1, et qui ne convient pas moins aux femmes

qu'aux hommes, j'ajouterai cette remarque

I importante, c'est que les femmes exercent

' une influence considérable sur l'art en géné-

[ rai et sur le goùt d'une nation. Si leur goût

' les porte à rechercher ce qui est beau et ce

70 La femme stuJifusi- dans le monde.

qui est bon, dans le sens le plus élevé du bon et du beau, cette influence sera heureuse et morale; mais si elles cherchent le bon et le beau, tels que certaines natures abaissées d'artistes l'entendent, ce sera un grand malheur, et elles prendront une terrible responsabilité ; car eUes concourront à précipiter le goiit et l'art sur la pente funeste d'un sensualisme, qu'il faut appeler païen, pour lui donner son vrai nom.

11 leur siérait si bien, au contraire, d'épurer l'art et de l'élever, d'y porter toutes les dêhcatesses et toutes les distinctions de leur nature; d'en faire cette chose sainte qui, en même temps qu'elle charme les âmes, les transporte dans des régions supérieures, et devient pour la vie humaine un principe d'élévation et de perfectionnement.

Mais pour cela il faudrait écarter de l'art, non-seulement les souillures qui le flétrissent, mais encore les frivohtés et les futilités qui le rapetissent ; supprimer les produt

ions plus que médiocres qui inondent les

ables de tant de salons : car elles faussent goût, c'est le moins qu'on en puisse dire,

JirÈs avoir coûté un temps précieux. Et

.uantà la musique, si elle ne s'élêYe pas à

art sérieux, elle porte avec elle, nous ,vons dit, d'autres inconvénients, étant

:op souvent, non pas seulement vaine,

tais dangereuse.

Il n'est pas rare de voir dans le monde is personnes qui, après avoir employé,

îant jeunes filles, au mécanisme du piano du dessin, une quantité d'heures et des "orts de volonté et de courage considc-

ibles, l'abandonnent entièrement, une fois ées, et n'en veulent plus faire du tout; :-cela, sans que les occupations plus sé-

euses y gagnent beaucoup. Il y a, évidement, un excès regrettable dans cet abanm total d'un art qui pourrait donner au oins quelques heures de bon et agréable

élasscment. J'en dirai de même du dessin.

JîlÇZi^^Sm'^

fil

■fi

jfc

72 La femme studieuse dans le monde.

D'autres, par un excès contraire, continuent à y employer, ou plutôt à y perdre un temps considérable, sans devenir réellement ni musiciennes ni peintres, parce que les facultés spéciales leur manquent, ou parce qu'elles ne cherchent qu'une distraction vaine dans un exercice qui devrait être une étude, et beaucoup plus un travail de l'esprit que des doigts.

Non, c'est autrement qu'il faut faire de l'art : répétons-le, l'art n'est vraiment digne de ce nom que pratiqué d'une façon élevée, à l'école des grands maîtres, de telle sorte qu'il soit une véritable, une intelligente culture et comme un épanouissement des plus riches et des plus brillantes facultés de la nature humaine; disons plus, un appui pour la vertu elle-même, une force pour l'âme, et comme une aile au moyen de laquelle on puisse monter des beautés artistiques à la source première de toute beauté, qui est Dieu; de telle sorte encore que le

ellechic

i (ni t

culte religieux de l'art nourrisse cet amour du beau, cette soif de l'idéal, qui soutient l'essor de l'âme vers les régions de la beauté pure et de l'amour saint; amour qui, s'il n'est pas encore îa piété, c'est-à-dire l'amour direct de Dieu, s'en rapproche et y élève. Je le demande, pourquoi les femmes i du monde ne s'appliqueraient-elles pas concevoir et à cultiver ainsi les arts? Leur talent même y gagnerait, non moins que leur âme et leur vie.

On me permettra d'indiquer encore une occasion, très-naturelle et très-fréquente pour les femmes, d'appliquer le goût de l'art et qui est bien négligée de nos jours.

Je veux dire les travaux d'aiguille ou autres, qui doivent avoir une part dans leur vie, avec le travail d'esprit.

Autrefois, par exemple, les tapisseries étaient des œuvres d'art : le choix des dessins, l'harmonie des couleurs, la finesse eC l'habilité de l'exécution, en faisaient des

74 ^1 /t'"i>"i! shiilifiisc dans le iiKjiidc, productions parfois merveilleuses, dont nos musées s'honorent de recueillir les débris.

Aujourd'hui, on travaille encore, maïs on ne fait presque plus d'œuvre sérieuse; et certes, l'art n'a rien à voir dans ces ouvrages qui se font surtout remarquer par un assemblage informe de couleurs criardes, dont les yeux sont étonnés, sans en être

irmés, et qui, avec leur courte fraîcheur, ' perdent bientôt absolument tout leur prix.

Disons aussi que les longs travaux ef- ' frayent; on aime à changer d'ouvrage, et la légàretC naturelle ne s'accommode pas d% ■ ce qui est de longue haleine et d'exécution difficile.

Cependant le goût et l'art du dessin pourraient trouver là une application des plus heureuses; el les femmes du monde, au lieu de dépenser leur temps, leur argent et leurs soins à des ouvrages d'une infériorité évidente, pourraient, sans remonter bien haut, reprendre la tradition des belles ta-

pisseries, rendues durables par leur bon goût et leur rare exécution. En tout ceci, je ne prétends pas toutefois, on le comprend, faire le procès à de petits travaux réellement utiles et entrepris dans une intention charitable.

.ie ne dirai rien de plus sur ce point. Je passerai de même rapidement sur l'étude •isi Sciences .

Celte étude, en général, et sauf les exceptions et les réserves nécessaires, n'est guère de la compétence des femmes du monde; cependant s'intéresser aux sciences usuelles, en avoir une connaissance succincte et précise, sera toujours tort utile, car il n'est pas permis de rester tout à fait indifférent à ce qui, autour de nous, modifie si profondément les conditions matérielles de la vie.

par des applications pratiques et des découvertes du plus haut intérêt et de plus en plus muUipIiOcs.

76 La Jemme studieuse dans te monde.

Je m'étendrai quelque peu, cependant, sur une branche des connaissances humaines qui peut être d'une réelle utilité pour une femme; Je veux parler de celles qui se rapportent à l'agriculture.

la conseille sans hésiter à toute femme qui a le bonheur d'habiter toujours ou souvent la campagne, de s'instruire en détail, le plus qu'il se pourra, de ce qui concerne la pratique de l'art agricole. Loin de détourner leurs maris et leurs frères, quelquefois par des récriminations puériles, d'une occupation si importante et si morale, les femmes chrétiennes devraient, selon moi, user au contraire de toute leur influence pour les porter à faire avec intelligence, et même avec science, de l'agriculture pratique.

Assurément, la vie élégante et fashionable n'y trouvera pas son compte; mais où sera le grand mal, si elle est remplacée par une vie active, laborieuse, utile au pays, et

Travail intellectuel qui lui convient, --

-tr conséquent exemplaire et respectée?

.ris doute, pour faire avec succès de S^'iculture, il faut de l'entente, du juge- "^■^"^-^nt, de l'activité, beaucoup de suite, et **^ point s'engager à la légère dans des en- '■^*^f>rises qu'on ne saurait mener à bonne ^'^ - Là, comme partout, il est nécessaire de \ p*-"^*^portionner la dépense au revenu : aussi, s la rtour, ie coup d'ceil d'un-; femme expé-

leiitée sera tou]Oi

tile, soit pour n

^""er, soit pour presser l'entreprise.

•—'important, c'est que des .^^^Hes la mettent à même de donner dans ^*^casion des conseils éclairés. Ces connaissances se prennent bien un peu dans les UA?Tes, mais elles s'acquièrent surtout par V Observation; et si l'on aime la vie des champs, l'initiation aux secrets du métier sera rapide.

On a coutume de faire à ceci l'objection que l'ai rappelé^; déjà : Cette vie est grave, Jit-on, elle vous astreint, vous arrache à

7S L, ta,.

: sliidicuic dn'ii le iiifiàf.

VOS goûts, à vos plaisirs, cl nous savons que toutes celles qui s'y sont vouées ont dû renoncer à bien des jouissances. — Mais, cette vie, n'a-t-elle pas aussi ses compensations? Croit-ou que celle des femmes du monde les plus enviées n'ait pas ses amertumes? Et encore un coup, quel mal est-ce de modifier ses poûts, s'ils sont futiles, ses plaisirs s'ils sont vains, et de chercher le bonheur où il se trouve réellement, dans

l'Ilijj l'accomplissement des devoirs sérieux de

'[■[[.jj l'existence?

Cela parait fort grave; j'affirme néanmoins que la joie, la meilleure joie s'y trouvera, et ce qui est mieux encore, la santé, la prospérité, l'honneur. Hélas! de fréquentes catastrophes !e prouvent surabondamment : i'air de Paris n'est pas toujours bon à la santé, à l'honneur et à la paix des familles! Et ces biens méritent qu'on leur sacrifie quelque chose.

Les femmes, on n'en saurait douter.

went beaucoup pour retenir ieur fa- .^-lleà la campagne; îl dépend d'elles que *- ï^térét et le charme de cette vie des champs '^ soutiennent pour ceux qui les entourent; ^t ce charme et cet intérêt, elles le savent ^^Veux que personne, tiennent à des riens *i-ontlecœur donne le secret! Si leurs préférences se prononcent, si elles savent tout j Organiser et tout simplifier, si elles sont , ^V j]Our leurs voisins un centre de réunion cor- ^Kdîal et bienveillant, si elles partagent leur ^pyie entre les lectures sérieuses et agréables, t les œuvres de charité, et une coopération intelligente, dont leurs enfants et le pays ont le plus pressant besoin, est-ce qu'elles n'auront pas fait de leur intelligence et de ' leur vie un emploi honorable, heureux, et b'éni de Dieu?

Mon Dieu! si les femmes savaient seulement comprendre ce que peut être la campagne pour leur bonheur, comme la famille et la société s'en trouveraient micu!

H'i La Jemme studieuse dans le monde.

devrions bien sur ce point profiter des exemples et des leçons que nous donne l'aristocratie anglaise. C'est là d'ailleurs, à la campagne, qu'on a des heures, que l'orga- ' nisation de la vie peut être sérieuse et forte, et qu'on peut faire un bien immense autour de soi sans s'éparpiller.

Je ne veux rien dire de plus sur ce point, et j'acliÈverai par ces belles 'paroles du patriarche de notre agriculture, Olivier de Serres, qui définissait sommairement l'art agricole, par ces trois mots : Science, expérience, diligence. Art dont le fondement, ;ij(»utnit-il, sst la bénédiction de Dieu, la— quelie nous devons croire estre comme la tjuintcsscncc et l'âme de nostre mesnage, (■/ prendre pour principale devise de nostre maisim cette belle maxime : Sans Dieu, rii-n ne peut profiter. Là-dessus, nous bastirons no.-itrc agriculture.

,1e u'iii rien dit d'une scieni

.câ

rv

Travail intellectuel qui lui convient. Hi

pourtant les femmes peuvent ne pas rester tout à fait étrangères : Je veux parler de V Économie sociale. Je ne dis pas qu'elles doivent lire les livres de théorie et de système, où les économistes se combattent les uns les autres et traitent des questions spéculatives; mais les livres à' Economie chrétienne, qui expliquent comment la richesse se forme par le travail et les vertus domestiques ; comment, après tout, le meilleur capital de l'homme est un capital moral, etc.: de tels livres ne peuvent être inutiles entre leurs mains. Il y a là, qui ne le sent? un genre d'étude fort intéressante pour une femme que la charité met en rapport avec les classes pauvres et ouvrières.

Je conseillerais aussi volontiers V Histoire naturelle, La vérité est que nous sommes entourés de merveilles et nous ne nous en doutons point: à la campagne, on rencontre à chaque pas une fleur, un insecte, dont les conditions de vie, la véi^étation ou les

oo La femme studieuse dans l» monde.

instincts ont donné lieu aux observations les plus curieuses, et on ne les regarde pas ; on a des yeux pour ne point voir ces œuvres ' du Créateur, des oreilles pour ne point entendre ce que dit la nature; on est, devant 1 ces grands spectacles, faute d'un peu d'attention et d'étude, aussi indifférent, ou peu s'en faut, que le plus grossier paysan.

Pourquoi donc, lorsqu'au printemps on revient prendre possession d'une habitation ' désertée pendant l'hiver, ne pas s'imposer, durant toute la saison qu'on y passe dans le ' calme et !c repos, la loi de s'attacher à étu- j dier un peu ia nature et les merveilles de la création?

Reste eniin la grande étude de la Religion. A ce que nous en avons dit déjà, nous n'ajouterons ici que peu de mots.

En général, on sait mal son catéchisme et \ son Évangile, et par suite très-mal sa religion. Or, cet état d'ignorance, déplorable |

iiitelh'c.

pour toutes les âmes, l'est bien plus encore, qui ne le sent? pour les personnes qui ont charge d'âmes, pour les mères de famille.

Aussi, tout ce que j'ai dit aux hommes du monde sur cette nécessité capitale de l'étude sérieuse de la religion, s'applique également aux femmes, et à plus forte raison encore.

Sans doute elles pratiquent la religion plus que les hommes ; mais cela suflit-il toujours pour qu'elles aient une véritable instruction religieuse? Ce serait une erreur de le croire.

Eh bien! qu'on examine la question devant Dieu, et l'on verra que, pour une femme chrétienne, pour une mère surtout, il n'y a guère de plus rigoureux devoir que celui de s'instruire à fond de sa religion dans l'intérêt des âmes si chères de son mari et de ses enfants. Il est triste de voir parfois des femmes pieuses ne pas savoir donner, sur un point important de religion,

La fan.

t dans le munde.

la plus simple explication à un homme du monde qui la leur demande, ou ne pouvoir pas résoudre quelque pauvre objection. — Pour cette grande étude, voici le plan que je propose -. il suffira, à condition qu'on tasbc des livres que je vais indiquer, non une lecture superficielle, mais une étude attentne et suivie.

Le Catéchisme du Concile de Trente, et la bonne édition du Catéchisme historique de Fleury,

Les livres de Lhomond intitulés l'Histoire de la Religion avant Jésus-Christ, la Docli ine chrétienne, l'Histoire de l'Église. Cc!. trois ouvrages sont indispensables ; il n'est pas permis de ne pas les connaître.

Apràs quoi, on pourra lire l'Exposition de la Doctrine catholique, de Bossuet.

Et surtout on étudiera les Œuvres de Bourdaloue.

Quant ù l'Histoire de l'Église, une mani.iL [■'kiiiL Jl' charme pour la connaître .

~rr-^>^

fur.iil iiitfllccliii'l qiit lui i;niivien!, Hï

serait de l'étudier dans la Vie des saints.

Qu'on se procure sur chaque époque les monographies les plus intéressantes, en suivant l'ordre chronologique, et l'on aura bientôt appris l'histoire de l'Église dans les grandes âmes qui personnifient le plus' dignement son esprit et son action; car on peut le remarquer, il n'y a pas d'époque de l'histoire, si triste et si douloureuse qu'elle soit, en laquelle des saints, des martyrs, des docteurs ne soient venus consoler et soutenir l'Église de Dieu.

Qu'on commence donc par tire les Actes des apâtre.t, l'Histoire de sainte Madeleine, les Actes des martyrs, la Vie de sainte Cécile; qu'on lise l'histoire des Pères du I désert; puis celle des grands docteurs, de saint Augustin, de saint Chrysostome, de saint Grégoire le Grand, etc., et encore le hc;iii livre sur les moines d'Occident, par M. de Montalembert.

l'on poursuive dans le moyen Site

SG

La femme studieuse dans le monde.

avec la vie des grands papes et des grands moines : saint Grégoire Vil, Innocent III, saint Dominique et saint François, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Catherine de Sienne, saint Bernard; puis dans les temps plus modernes : saint Vincent de Paul, saint François de Sales, saint Charles Borromée, sainte Jeanne de Chantai, sainte Thérèse, saint Philippe de Néri, M. Olier, saint Liguori. Voilà assurément une manière de s'instruire de l'histoire ecclésiastique pleine d'intérêt, de charme, et capable d'occuper longtemps les loisirs.

La reUgion pratique, !a piété se doit nourrir aussi de bonnes et solides lectures d'éducation, et j'ai indiqué précédemment une série de livres, soit pour la méditation, soit pour la lecture pieuse ; deux exercices qui ne doivent jamais manquer ù la journée d'une femme chrétienne.

J'ajouterai enfin un dernier mot sur un genre de livres qu'il est quelquefois ini

Travail htteUfctiwI qui lui convient. 87 ^^f '

pensable de lire à notre triste époque : ce UHrl ^^|

soniceuxquidéfendent larelîgioncontreles WQêà ^^|

attaques des impies. Et ici je me borne à ce ^Mï ^^

simple avis : c'est que, si dételles lectures f^J

sont quelquefois nécessaires, il importe, là W^&y

plus qu'ailleurs peut-être, de ne lire que \^nm

les réfutations les meilleures, celles qui teiHjK

donnent ù la vérité l'éclatante lumière qui ^S^^É

lui appartient. Les livres de polémique fai- ^^£m

blés et médiocres ont beau être faits à bonne ^^§^Ê^

intention, il vaut mieux ne les pas lire, car jMB

ils peuvent être quelquefois plus dangereux vS^B'^^H

qu'utiles. C'est ici surtout qu'il importe de .J^B^H

"^^fl^^^H

J'ai indiqué dans mes précédentes lettres I^PS^^^I

plusieurs bons livres apologétiques : j'ai UaH^^H

remarqué que parmi ces ouvrages, deux ^^h^^^I

surtout sont lus avec facilité et profit se- fi^iw^^^^

rieuxpar les femmes, et même par les femmes J^k

du monde, ce sont les Conférences de F^SH

JJgr Frayssinous et les Études philosohiquen lpV9;

Brr/e Christianisme de M. Nicolas. f/^fi

S8 La femme studieuse dans le monde.

On le voit donc, ce ne sont pas les occupations sérieuses, les travaux utiles, les sujets d'études, les moyens de cultiver leur intelligence, qui manquent aux femmes : ce sont elles trop souvent qui manquent à tout cela. Pourquoi? Moins encore peut-être par la légàrcté on les distractions du monde, ou par les embarras d'une maison, que par le défaut d'énergie, de volonté et do bonnes habitudes prises; puis, parce qu'elles ne savent, devant cette multiplicité d'études utiles et attrayantes, faire un choix intelligent des choses à étudier, des travaux à essayer: et surtout parce qu'elles ne savent pas ordonner leur journée de manière à se donner du temps pour les occupations sérieuses et régulières ; enfin, Isissez-moi vous le dire, parce qu'armée des deux mots de Molière, comme de grossiers ciseaux, la sottise mondaine vous a coupé les ailes, ô âmes qui aviez reçu de Dieu des ailes pour moutcrdans les nobles régions de la lumière!

sA^

Travail intellectuel qui lui convient. 89

C'est donc à cela, c'est à vouloir, à choisir, à trouver du temps, que je voudrais maintenant vous aider.

Je sens bien tout ce qu'il y a de délicat et de grave dans le rôle de conseiller, sur des matières comme celles qui nous occupent ici, et je sens aussi tout ce qu'au premier abord a d'effrayant la multiplicité des choses que nous venons de passer en revue. Mais que mes religieuses et délicates lectrices me permettent de le redire : Il ne s'agit pas le moins du monde d'embrasser tous ces divers sujets d'études. Il s'agit simplement, je ne saurais trop y insister, de faire un choix ; un choix intelligent, en rapport avec les goûts, les aptitudes, les loisirs, les convenances. Certes, même un seul de ces sujets d'étude peut suffire, et au delà, pour le but qu'il s'agit d'atteindre, c'est-à-

/\fM'

La/™

e studieuse dans le monde.

dire pour se faire une vie dignement et utilement occupée.

H n'y a donc pas lieu de s'effrayer. Il n'est question, je le répète, que de faire un bon choix, sans se jeter dans des études impossibles ou exagérées. Cela dit et bien entendu, j'arrive au détail des conseils pratiques.

, La première chose à faire, c'est de bien I ordonner sa journée : c'est d'avoir un nk-

t GLEMENT,

I Ceci est d'une importance capitale: je

I m'y arrête.

Oui, si une femme veut échapper au vide des journées, au péril du désœuvrement,

' aux ennuis de la futilité, et arriver à faire quelque chose de sérieuï, elle doit avoir un règlement. 11 faut que tout dans la journée soit, autant que possible, réglé et ordonné. Sinon, qu'on en soit bien persuadé, rien n'est possible.

Non, rien n'est possible sans des habi-

Travail intellectuel qui lui coiiviem tudes nettes, fermes et fermement gardées:

rien avec la fantaisie, le caprice, la mobilité ou le laisser aller. Ceci est d'expérience constante, universelle. Cela ne veut pas dire assurément qu'en dehors de son plan d'études, on ne puisse faire un travail que les circonstances amènent , ou telle lecture qu'une légitime curiosité permettra : cela ne doit s'entendre que des occupations habituelles.

Donc il faut, avant tout, un règlement.

Il faut de toute nécessité être décidée, mais I absolument décidée, à s'établir dans l'ordre d'un règlement, et pour cela parfois à se i contraindre, â se gêner, afin de mettre pour ' ainsi dire sa vie dans un lit tracé comme celui d'un fleuve, et que les journées s'écoulent d'un cours plein, puissant, fécond, et ne se perdent pas comme des eaux qui débordent et se répandent.

Voilà le premier point, et il est capital i

1)2 La femme studieuse dans le monde.

Un autre point, capital aussi, c'est la dis-» tinction à établir entre la matinée et la soirée.

Autres doivent être les occupations du matin, et autres celles du soir.

Règle générale, les heures d'occupation sérieuse, du travail suivi, c'est au matin qu'il faut les prendre. Sinon on ne les trouvera plus. On sera sans cesse dérangé.

Pour le travail d'esprit, du reste, on le sait, les heures de la matinée sont les meilleures.

Ce sont celles aussi, pour les femmes, qui leur appartiennent le plus. L'usage accorde généralement aux femmes le libre emploi de leurs matinées, c'est-à-dire des heures qui s'écoulent depuis leur lever jusqu'au déjeuner, lequel il convient, afin de se laisser plus de temps, de renvoyer assez tard, ù onze heures nu plus tôt, si cela dépend d'elles. Elles ne sont pas tenues de paraître au salon !■! ces premiers moments de la journée; elles doivent donc garder

TrLif.iil iiilclkcluel qui lui amvii^iit

soigneusement cette liberté et la ciinsacrt;r au travail sérieux, réservant la simple lecture, le dessin, la musique, la correspondance, pour les heures de l'après-midi.

Le matin donc, après les exercices pieux, qu'il ne faut jamais omettre, après un coup d'oeil attentif donné au ménage, aux enfants, à la maison, à toutes ces choses qui sont facilement réglées, si la veille elles ont été prévues et ordonnées : ce qu'il faut, c'est de se ménager quelques heures, deux ou trois, s'il est possible, pour son travail à soi, ses études favorites , et une fois ces heures fixées, y tenir fortement. Sinon, sans cesse, se présentera un prétexte ou un autre pour les entamer et les sacrifier.

Je l'ai dit pour les hommes, et je le redis

ici : Toute femme qui ne se ménagera pas

I le matin ces quelques heures sacrées, se

laissera nécessairement envahir, distraire,

éparpiller, et elle ne fera jamais rien.

Ce quu je dis ici regarde principalement

Lafem

; studieuse dans le monde.

les femmes qui ont toute possibilité de se ménager la matinée. Mais, je le sais, toutes les femmes n'en sont ' pas là ; beaucoup d'entre elles, même quand elles ne sont pas obligées de U'availler pour vivre, ont des devoirs qui réclament une bonne partie des premières heures de la journée ; aussi combien n'est pas admirable la mère de famille, la maîtresse de maison, qu'une fortune médiocre oblige à faire beaucoup par elle-mtme pour le soin de ses enfants et le gouvernenment de son ménage, et qui, justement absorbée p» ses soins pMidant la matinée, sait encore trouver du temps pour son travail intellectuel pendant l'aprèsdîner, en disputant quelques heures aux visites et aux occupations frivoles de la vie !

Un autre point, capital aussi, c'est de bien fixer son choix de lecture ou de travail, et ' de se tracer son plan. Rien n'est pire que l'incertitude : hésiter, ne savoir à quoi

^H Travail intellectuel qui liiï c

^ Rendre, essayer aujourd'hui ceci et demain ^ ^la, c'est un moyen infaillible de ne rien - ^*ire, de perdre le temps, er de se diSgoùter "^^u travail. Il faut donc avoir ses plans et les Suivre, ne pas voltiger de livre «n livre, ni «3.e sujet en sujet; en un mot, se donner sa H^éche et la rempSir, coûte que coûte.

Il Par exemple, dirai-je aux femmes du ^ Hoionde qui, d'ordinaire, partagent leur ^année en trois ou quatre mois de séjour 1 à la ville, et huit ou neuf mois de séjour à la campagne : vous arrivez dans votre pro- [ vince; eh bien ! faites-vous de suite et sans perdre de temps un plan d'étude et de lecpour la belle saison. Choisissez, parmi les lectures sérieuses que vous pourrez celles qui pourront vous occuper mdant quelques mois d'une manière sui- , vie; ne donnez rien au hasard et au caprice du moment; choisissez, mais une fois votre choix arrêté, tenez-vous-y , Ainsi, proposezvous une année l'histoire de l'Eglise, ]

c)Lt;mplc, et prenez pour lecture suivie ce , qui se rapporte à cette histoire ; l'année , suivante, vous pourrez prendre les grands , moralistes français, ou telle autre étude qui ^-^t vous agréera, /\ Et de même à la ville, et partout où vous

■*ryg^ êtes établie d'une manière fixe, ayez toujours votre plan d'occupations nettement tracé, et ne restez jamais dans le vague et rindécisioQ sur la manière dont vous emploierez votre temps.

Supposé donc qu'une femme ait cette raison, ce courage, cette énergie, de se faire son règlement, d'avoir ses habitudes fixes, de se tracer son plan et d'y tenir : à quels genres d'occupations intellectuelles pourrat-elle se Uvrcr dans les moments qu'elle aura su se ménager?

II y en a de plusieurs sortes, proportionnées aux aptitudes et aux goûts de chacune.

L'occupation intellectuelle la plus simple et la plus facile, c'est la lecture. J'cr

Travail intellectuel qui lui convient. 97

une lecture rapide, qui ne coûte aucun effort, mais une lecture sérieuse qui soit un travail. Ou le conçoit ; lire simplement ne peut guère s'appeler un travail ; la lecture seule habitue l'esprità une sorte de paresse, elle l'amuse, le distrait sans l'obliger à travailler par luï^meme, n'exerce pas ses forces k vives. Je dirai même que la lecture, telle / .<ju'etle est trop souvent faite, n'est qu'u ftitiiité de plus ajoutée aux autres futilités, quand elle n'est pas un danger grave . La plupart des femmes du monde, en effet, quand ailes Lsent, que lisent-elles ? Je me suis élevé souvent, dans ces lettres, contre la malKeu- 'ïfeuse facilité k tout lire et l'oubli complet \ du sens chrétien, j'allais dire du sens moral, que montrent à cet endroit certaines femmes, même chrétiennes ; je n'y reviendrai pas. Ce que je recommande particuhètement ici, ce sont les bonnes lectures, sans ^oute, mais les lectures réfléchies. Sans ] contredit, quand la lecture ne court pas a

e studieuse dans le monde.

hasard de livre en. livre, quand elle se fait d'après un plan bien tracé et fidèlement suivi, elle peut apprendre beaucoup de choses. — A la condition toutefois, si souvent rappelée par nous, qu'on Use, la plume à la main, avec attention et réflexion, appréciant ce qu'on lit et fixant son appréciation par des notes, s'assujettissant, au besoin, à copier quelques-uns des passages les plus remarquables, ou indiquant dans un résumé rapide les idées qui auront le i plus frappé. Autrement, et si l'on ne fait que lire, tout glissera dans l'esprit sans lais- .^ ser de traces.

J Mais une femme doit-elle se contenter de lire de la façon sérieuse que nous venons de dire, et de telle sorte que sa lecture soit un travail ? Ne pourrait-elle pas s'exercera un genre d'occupation où l'esprit soit moins passif que dans une lectureméme ainsi faite, et réagisse davantage sur ses pensées et ses réflexions?

Travail intellectuel qui lui convient. 99

Un excellent travail, en ce genre, serait la critique littéraire. — Il paraît quelque ouvrage considérable : le lire avec soin et en faire par écrit une examen critique et détaillé, cela incontestablement exerce beaucoup Tesprit, accoutume à réfléchir en lisant, à Juger ce qu'on lit, à comparer un auteur à un autre. Rien ne .fixe autant les souvenirs, et ne forme mieux ce jugement littéraire élevé et juste, qui n'est pas uniquement un ornement de l'esprit, mais qui est aussi une force de l'âme ; car ce ne sera jamais inutilement qu'on aura appliqué sa pensée et exercé sa raison.

Il y a aussi des femmes qui se plaisent à faire ce qu'elles appellent leur journal, habitude que je n'approuve guère, et qui n'est pas sans inconvénients.

L'abus à craindre ici, je le dois signaler, c'est le défaut de simplicité, et puis la prolixité, l'épanchement sans mesure, l'éva-

loo La femme studieuse dans le monde.

nouis sèment de l'esprit et de l'âme dans des écritures sans but et sans fin.

Cette habitude de s'observer trop curieusement fait des femmes fatiguées d'ellesmêmes, et & ia longue fatigantes, ou prétentieuses. Les bonnes mères de famille agissent, vont de la cave au grenier, et de leur prie-Dieu à la salle d'étude, sans écrire tes petits mémoires complaisants et inutiles — Ces sévérités ne s'appliquent pas, bien entendu, à un journal de voyage.

S il faut exprimer sur ce point toute ma pensée, Je dirai que le journal, aujourdhui, pour une femme, me fait peur. Le hUi-ces posthume de certains journaux de femmes est monté, semble-t-il, au cerveau de plusieurs. Là se glisse, bien plus que dans la correspondance, dont nous parlerons tout à l'heure, l'a rrière-pe usée de la publicité. C'est un auteur qui pose, ce sont des mémoires d'outre-tombe qui se préparent. On relit, on savoure son journal,

Travail hitdlectud qui lui conviai non parce qu'on y retrouve mille motifs de bénir et de remercier Dieu, mais tout simplement parce qu'on y est soi-même en scène. Il y a des femmes pour qui leur propre vie devient ainsi le roman préféré, et ce roman les absorbe plus que tout autre, les dégoûte delà vie réelle, et les détourne également des devoirs austères. Je connais telle femme à qui j'aimerais mieux voir lire les romans d'autrui que de faire ainsi son propre roman.

Je crains donc l'habitude du journal quotidien et étudié; mais que, de temps à autre, dans certaines circonstances solennelles, au baptême ou à la première communion de ses enfants, aux grands anniversaires de sa vie, une femme se recueille et écrive quelques pages intimes sur les grâces reçues de Dieu, qu'elle note de temps en temps ses lectures, ses méditations, les impressions de ses communions, ou l'état présent de son âme, c'est autre chose. Ce ti

toï La femme studieuse dans le monde.

vail serait le moyen de se reconnaître, de se rendre compte de sa vie, de s'avertir soimême, d'élever ses pensées et ses sentiments. Pourvu qu'il fût fait avec brièveté, simplicité et vérité, ce travail pourrait être excellent.

Un autre genre d'occupations, que certaines femmes d'un esprit cultivé choisissent quelquefois, c'est un travail de traduc- 1 tion. Ainsi, il paraît un bon ouvrage en i Angleterre ou en Allemagne, il n'est pas [ encore connu un France; une femme qui I sait l'anglais ou l'allemand, le lit; pourquoi i n'essayerait-elle pas de le traduire? Ce travail exerce beaucoup les facultés de l'esprit, I lorsqu'on veut le faire avec soin ; il oblige à se rendre bien compte du génie de sa propre langue; rien ne rompt davantage à écrire. Sans prétendre au renom d'auteur, on peut quelquefois de la sorte faire naître au public des ouvrages ignorés et dignes d'être lus.

îf/yr^>^^t

Travail intellectuel qui lui convient. io3

Une occupation qui peut être encore facilement convertie en travail utile et agréable, c'est la correspondance.

La correspondance, — j'entends avec la famille; une correspondance utile, nécessaire : elle doit être fidèle, exacte, affectueuse, non pas vaine, prolixe, bavarde.

C'est une excellente habitude de répondre de suite à ses lettres, et de ne les pas laisser s'arriérer et s'accumuler. De plus, j'aime, quant à moi, que les femmes s'accoutument à écrire leurs lettres avec tout le soin dont elles sont capables, et qu'elles y mettent, sans aucune prétention, leur âme, leur esprit, leur style. La correspondance alors, au lieu d'être un assujettissement fastidieux, devient un exercice profitable, qui aiguise, assouplit et polit l'esprit, et peut, dans certains cas, permettre à une nature bien douée de déployer ses plus riches, ses plus aimables et ses plus solides qualités. Témoin les correspondances célèbres de madame de

• studieuse dans le monde.

Sévigné, de madame de Maîntenon, et, de nos jours, de madame Swetchine.

C'est ici le lieu de dire que les femmes

ont des dons étonnants pour ce genre d'écrits; quelque chose de simple, de délié, de délicat, de fin, de gracieux, qui n'exclut pas la noblesse, la solidité et l'élévation. Il faut donc écrire ses lettres avec soin, maïs avec naturel et simplicité; surtout sans aucune arrière-pensée de publicité : rien ne serait I pire et ne leur enlèverait plus sûrement leur charme.

Allons plus loin maintenant, et demandons-nous : Se peut-il qu'une femme compose des ouvrages? Question assurément bien délicate i qui ne sent de suite les objections que beaucoup de gens pourraient élever contre une femme auteur: Certes, pour moi, je ne voudrais pas voir les femmes se jeter indistinctement, et sans une vocation bien reconaue, dans la grande composition

Travail iiitellecliiet qui lui co'meni, et dans les hasards de la publicité. En général, ce n'estpas leur affaire ; bien que plusieurs d'entre elles puissent écrire, souvent avec plus de bon sens que tels ou tels écrivains. Mais est-il d'ailleurs toujours nécessaire de publier ce qu'on écrit? Quand une femme écrirait avec la pensée de n'être jamais connue du public, quand elle ne travaillerait que pour elle et pour ses enfants, un tel travail serait-il inutile? Et faudraitil interdire absolument tout travail de composition ù une femme? Ce serait bien rigoureux. D'ailleurs, le travail de composition a ce grand avantage qu'il met en œuvre toutes les facultés de l'esprit, qu'il oblige à rédéchir, et qu'il occupe de l'objet du tra-

I vail même en dehors des heures qui luisont consacrées.

Les femmes, sans doute, ont un st)'Ie qui

' leur est propre, mais qui ne leur défend

I certes pas de tenir une plume.

Je dis plus, et, supposant que ses goûts et

io6 La fem

t studieuse dans le monde.

ses aptitudes portent une femme à écrire ; que, d'ailleurs, les convenances de son intérieur, de son mari, de ses enfants, ne s'y opposent pas; si, dans de telles circonstances, et du consentement de son mari, une femme publiait, dans les revues, qui les accueillent si volontiers, ou de toute autre manière, des travaux de critique, ou même des ouvrages composas par elle, je ne me croirais autorisé à le trouver mauvais que si l'œuvre elle-même ttait mauvaise.

II y a, parmi nos contemporaines, quelques femmes qui, en gardant ou ne gardant pas l'anonyme, ont eu ainsi le mérite de met- Ire en circulation de très-bons livres, ou d'apporter une collaboration utile à la presse religieuse, dont la tâche aujourd'hui est si rude, et qui a tant besoin d'auxiliaires intelligents.

Mais, quoi qu'on fasse, quoi qu'on étudie ou qu'on écrive, ce qu'il faut, que mes lec-

Travail hilcl/cctiic! qui fui trjces, j'allais presque dire, avec trop d'ambition, mes disciples, si j'ai l'honneur d'en rencontrer ici, nie permettent d'y insister, ce qu'il faut, c'est la suite, la persévérance dans ce que l'on fait; sinon rien ne reste, tout s'en va. On ne trace dans son esprit que des caractères confus et fugitifs ; on effleure, on n'approfondit pas : on a passé son temps, mais on n'a pas travaiUé, La suite dans ce qu'on fait, c'est là ce qui demande le plus de volonté, même aux natures les plus courageuses ; mais il y en a

I plus d'une, je le sais, parmi celles à qui je

' m'adresse.

C'est pour l'après-midi, avons-nous dit, qu'il faut réserver, autant que possible, la correspondance, les comptes, certains I ordres à donner, les simples lectures, les visites, le travail des mains, et, je l'ajouterai, les bonnes œuvres. Tout cela entre dans la vie d'une femme clirétienr

io8 La femme studieuse dans le monde.

au milieu du monde, mais rien de tout cela ne réclame la forte attention, l'effort viril du travail réservé à la matinée.

L'inspection attentive, quotidienne, active sur toutes choses, ce coup d'œil géné- ^fp^ fal et pénétrant de la maîtresse de maison, /^ qui est nécessaire, ne demande pas, surtout

^=^=^^ quand l'habitude en est prise, un trop long ^ temps dans l'après-midi.

", -* J'ai parlé de la lecture, qui peut être condérée comme une étude, comme :\\U »|' i' ' table travail, ayant sa place dans les heures sérieuses de la matinée. Je n'ai pas entendu méconnaître par là de quel secours pourrait être aussi la simple lecture, bien entendue et bien conduite, pour remplir les heures vagues, les fragments de temps qui se trouvent souvent dans l'après-midi, ou les heures passées dans l'après-dîner au salon.

Je voudrais donc qu'en dehors des ouvrages qu'elle étudie de plus prÈs, une femme eût toujours sur sa table un 11-

Travail intellectuel qui lui convient. loij ie ou sérieux, qui se pût reprendre et sans inconvénient, dont tlle lirait jour quelque chose, plus ou moins, les dérangements inévitables dans mce d'une mère de famille et d'une de maison; ou bien encore une vraiment bonne et chrétienne, telle ^ Correspondant, ou la Revue d'Écocharitable.

lecture a en outre cet avantage qu'elle 1 ivoir lieu en commun. Le dessin de ipeut très-bien se faire dans un salon.

les après-déjeuners des journées d'été, , ■que la chaleur empêche de sortir, i donc placer des heures de dessin, ou l'on ne sait pas dessiner, des heures de e en commun. La lecture en commun charme de la famille ou des réunions ïs. Que de leçons indirectes et charis on y reçoit des réflexions d'autrui!

ê sérieuse étude du cucur humain l'on It faire! Prier, prendre ses repas, et »

e studieuse dans le monde,

n, voilà ce qui unit le plus les

uo La/em< lire en comm hommes.

Le dessin et la lecture en commun sont

des occupations qui interrompent heureusement la monotonie des journées de campagne, comme la musique est une grande ressource pour les soirées d'automne et d'hiver. Rien de mieux assurément que de chercher ainsi à rendre profitable, lorsqu'on le peut, soit à l'aide d'un travail de dessin, soit à l'aide de la lecture à haute voix, le temps qu'il est d'usage de passer tous ensemble, au salon, lorsqu'on est en famille ou lorsqu'on reçoit des amis ce des voisins.

Quant au travail à l'aiguille, au travail Ç' manuel, bien loin de le dédaigner, je conseille très-expressément à toute femme, quelle qu'elle soit, d'y consacrer, chaque jour, un certain temps de la soirée ou de l'après-déjeuner. Dédaigner de travailler pour leurs enfants, pour leur mari, pour maison, quelles femmes auraient ce

Travail intellectuel qui lui convient. 1 1 1

it? quelques-unes néanmoins pourraient

vailler plus particulièrement, si leur po-

on de fortune le leur permettait, pour

églises ou pour les pauvres : c'est une

nière de faire l'aumône qui exerce à la

s l'adresse des mains et de l'intelligence ;

on arrive, en songeant aux besoins des

"livres, à faire grande attention pour tirer

xneilleur parti possible de chaque morceau

toffe, ou en pensant aux églises dépour-

cs d'ornements, pour rehausser par le bon

"Et la simplicité de ceux qu'on leur des-

e, si on ne leur destine que cela.

Ceci n'est qu'une partie des bonnes

Vavres qu'une femme chrétienne doit faire,

pour lesquelles il est nécessaire aussi

'elle sache trouver du temps «

Les visites de pauvres ou de malades

"uvent souvent très-bien servir de but aux

ï^ ^'^CDmenades, ou se combiner avec les vi-

-"-"^«s de société. Je n'insiste pas sur ce point,

*^^^^gré son importance dans la vie d'une

Bien des choses, on le volt, se disputent \ ces journées de femmes, que l'on croit quel- i quefois si vides, qui le sont en effer si souvent et si tristement, et qui cependant pourraient être si heureusement remplies.

Mais ù une condition évidemment ; je le | disais en commençant ces conseils, et je demande la permission d'y revenir en terminant : à la condition que ces journées se- , font ordonnées, de concert avec qui de î droit, cela va sans dire; et que deux choses ' surtout, desquelles dépend tout le reste, seront réglées et fixées autant que possible, et pas trop retardées : le lever et le coucher. Il faut être conséquent avec soi-même, et '■ si on veut un but sérieux, il faut avoir le 1 courage de vouloir aussi les moyens :

Travail intellectuel qui lui convient. 1 1 3

bZJj

A la condition aussi que le déjeuner non plus ne sera pas placé trop tôt.

Car si Ton se couche et se lève tard et que Ton déjeune tôt, c'est fini ; la matinée est perdue et point de travail possible; surtout si la lenteur à s'habiller, si les soins exagérés de la toilette, ces toilettes ruineuses, fléau de tant de jeunes femmes aujourd'hui et de tant de familles, viennent s'ajouter à cette mauvaise organisation des heures.

Bien des femmes chrétiennes se plaignent justement de ne rien faire, et de voir le temps leur glisser pour ainsi dire entre les mains. Mais à qui la faute? Quelle en est la cause ? La cause en est dans les détails de la vie, dans ces pertes de temps quotidiennes, absolument inutiles et futiles^ dans ce défaut d'attention et de règle : à cela, les plaintes, les regrets n'apportent aucun remède. Le remède, ce sont les bonnes résolutions; ce qui changera quelque chose ici,

1 14 La femme studieuse dans le monde.

c'est un bon règlement, fidèlement accompli.

Je le demande : telle femme du monde se couche à deux heures du matin, se lève à neuf, puis déjeune; comment voulez-vous qu'elle fasse quelque chose? et que voulezvous, au bout de quelque temps, que devienne sa vie?

Le travail du matin ne m'est pas possible, disent certaines femmes. — Je le crois bien, certes, vous n'avez pas de matin. Et c'est pour ne pas vous en passer tout à fait qu'à Paris vous appelez matinée l'après-midi.

Ce sont ces habitudes, je le répète, qu'il faut changer absolument.

Si, de plus, on est toujours sortie, comme il arrive à certaines femmes, toujours en visites, en promenades, regardez ce qu'il y a, en fin de compte, dans de pareilles journées, et ce que sont en réalité de pareilles existences. Non, il n'en peut pas aller ainsi: il y a préalablement une réforme nécessaire

Travail intellectuel qui lui convient.

à opérer dans ce gouvernement inintelligent de ses heures, ou plutôt dans cette vie jetée à l'abandon.

Un règlement donc, et des habitudes :

Un règlement, variable dans les détails, selon les circonstances, mais fixe sur les points que j'ai indiqués :

Je dis variable, car il y a des circons- j tances qui font une nécessité de déranger ses heures de travail de temps à autre, pour jt : des motifs sérieux, pour les convenances ou ^J les complaisances du ménage ; je le dirai ^ même, par exemple, pour accompagner son mari dans une promenade matinale, ou ne point entraver ses projets. 11 faut adoucir les angles de sa règle pour ne pas blesser, j'ai connu une jeune femme qui, nar excès de régularité ec d'exactitude à remplir la tâche quotidienne qu'elle s'imposant librement, ahabitué son mari à se passer d'elle, à sortir toujours seul, et qui,pouracquérir unevertn trop austère, a perdu celle de son mari

1 16 La femme studieuse dans te monde.

Ces dérogations à la règle pour de tels motifs entrent dans la règle elle-même et n'appartiennent en rien à la fantaisie. Endehors de ces cas exceptionnels, des habitudes nettes, précises, fermes et invariablement observées.

Voilà ce qui est absolnment nécessaire ; sans cela, il n'y a rien ("i attendre d'une vie féminine, qu'une inutilité ou une médiocrité déplorable.

Les grandes vies ne vont jamais sans les grandes résolutions et les habitudes fortes,

Si j'ai été assez heureux pour persuader mes lectrices, je leur demande seulement de commencer, de s'y mettre, et d'acquérir au prix de quelques sacrifices beaucoup de paix pour elles et un peu de bonheur pour les autres. Tout ceci d'ailleurs est un fait d'expérience ; je n'ai rien conseillé ici qui ne se pratique tous les jours, et que moi-

bZy.

Travail intellectuel qui lui convient, 1 1 7

même je n'aie vu pratique pour le grand bien de tous. Oui, par la grâce de Dieu, il y a des femmes, même de jeunes femmes, qui ordonnent et remplissent ainsi leur Journée; il y a des maris intelligents qui, loin de contrarier dételles habitudes, les favorisent ; et ni le mari, ni la femme^ ni les enfants, ni le ménage ne s'en trouvent mal. Tout au contraire, je ne connais pas d'intérieurs plus unis et plus heureux que ceux où l'ordre des occupations remplace ainsi le vide et la fantaisie. J'ai connu des familles entières, réglées avec une force et une douceur incomparables, parce que là des femmes, aussi appliquées que modestes, donnaient à tous simplement le grand exemple de la fidélité au travail et du sérieux de la vie chrétienne.

Et qu'on le sache bien, ce sérieux n'est point la tristesse ; loin que le foyer domestique en soit assombri, vous trouverez, dans les ménages régis de la sorte, les heures de

1 18 La femme studieuse dans le monde.

délassement comme celles du travail ; vous y trouverez les douces joies de la vie de famille, l'union des cœurs et leurs intimes épanchements, le libre usage enfin de ce qu'il y a de légitime dans les distractions du monde. Rien d'ailleurs n'évite mieux les froissements de la vie commune, et enfin rien n'attire plus sûrement les bénédictions

ide Dieu qu'une lAle vie, dont toutes les heures ont un emploi qu'approuvent également la raison et la vertu.

Cela dit, je ne m'excuse pas d'avoir paru austère et peut-être même quelquefois un peu sévère dans ce qui précède. Je sais qu'une femme vertueuse est toute-puissante pour le bien, quand elle le veut ; j'en ai eu la preuve par trop de généreux et charmants exemples, pour ne pas céder à la tentation de demander beaucoup là où tout est possible.

120 Femmes sapantes

Dans ces pages, j'essayais de démontrer combien il est nécessaire qu'une femme ge donne des habitudes de vie sérieuse : d'autant plus que l'éducation moderne ne les donne guère ; et j'ajoutais que ces habitudes peuvent très-facilement trouver place dans la vie des femmes du monde (j),

EnBn, j'indiquais les belles et graves Étiidcs, les lectures solides et intéressantes, soit littéraires, soit historiques, soit artistiques et même philosophiques, et surtout religieuses, auxquelles elles peuvent s'adonner.

J'entrais aussi dans quelques détails tout à fait pratiques sur la méthode et les c lions des bonnes études, des lectures utiles, des compositions sérieuses.

(i) Ce voliimû, intitule Lettres aux hommes du monde sur les études qui leur conviennent et Conseils aux femmes chrétiennes , se vend sépabément des autres volumes de l'ouvrage sur VEdueation, chei Douniol, éditeur, rue de Tournoo, 21

tt femmes studieuses.

r ce que j'ai publié là, j'ai reçu bien jservations diverses : à côté des approis les plus favorables, j'ai rencontré întradictîons très-vives .

ne m'en suis pas étonné : dans un i comme le nôtre, il n'était guère posque de tels conseils fussent offerts imnent. Dans le pays de Molière, deman- j ux femmes d'étudier, de s'instruire, de 'er les lettres et les art^, et même 18 d'écrire , ne pouvait passer sans tion.

s plus considérables et les plus sérieux es divers contradicteurs s'appuyaient, ur Molière, mais, ce qui m'a étonné, sur ï Maistre. Les autres n'objectaient que ■ivolitéa. C'est donc M. de Maistre et ce qu'on a cité de lui ou objecté en son que j'examinerai d'abord.

Quelques-unes des lettres deM.deMais- 3 à ses filles sont un vrai traité sur

l'humble destinée des femmes ici-bas, et sur les lois somptuaires qui doivent présider à leur éducation et à leur savoir.

« Le grand défaut d'une femme, écrit- il, « c'est d'être un homme, et c'est vouloir « être homme que vouloir être savant...

« Permis à une femme de ne pas igno « rer que Pékin n'est pas en Europe, et « qu'Alexandre le Grand ne demanda pas « en mariage une nièce de Louis XiV. . .

M. de Maistre lui permet aussi, en fait de science, d'écouter et de « comprendre ce « que font les hommes. » Ceci est même

ce qu'elles peuvent accomplir de plus parfait : c'est « leur chef-d'œuvre. »

11 leur permet encore d'aimer et d'admirer le beau, mais ce qui ne leur est pas permis, c'est de chercher elles-mêmes à l'exprimer. Quand l'aînée de ses filles, mademoiselle Adèle de Maistre, déclare son goût pour la peinture, et quand la plus jeune, mademoiselle Constance, confie à son père l'ardeur qui l'anime pour les études littéraires, M. de Maistre effrayé, s'abritant sous la triple autorité de Saloraon, de ^Jgénelon et de Molière, déclare : •< Que les ^Êb femmes ne dpivent pas s'adonner à des ^^B connaissances qui contrarient leurs de- ^Bt voirs ; que le mérite de la femme est de « rendre son mari heureux, d'élever ses <f. enfants et de faire des hommes... Que, ' « dès qu'elle veut émuler l'homme, elle n'est « plus qu'un singe ; que les femmes n'ont ï « fait aucun chef-d'œuvre dans aucun I f genre... Qu'une jeune fille est une folle,

ti4 Femmes savantes

« si elle veut peindre â l'huile, ei qu'elle « doit s'en tenir au simple dessin... Que, du « reste, la science est ce qu'il y a de plus « dangereux pour les femmes, que nulle « femme ne doit s'occuper de science sous « peine d'être ridicule et malheureuse, et « que, par suite, une coquette est bien plus « facile à marier qu'une savante. » En vertu lie ce dernier argument qlii résume tous les autres, M. de Maistre les renvoie définitivement toutes ■< au façonnage, »

tolérant néanmoins qu'elles consacrent quelques heures aux études à titre de distraction.

Mais qu'elles se gardent bien de vouloir élever leur esprit et d'être «entrepreneuses « de grandes choses. » On les appellerait :

« Donne barbute . »

Du reste, « ce n'est pas la médiocrité de « leur éducation qui fait leur faiblesse, * c'est leur faiblesse qui fait nécessairement la médiocrité « de leur éducation. » En un

et femmes studieuses. i25

^^'t, elles sont radicalement incapables, en d'instruction, de rien qui soit grand et leux.

Ce serait peut-être prétention que de ^^'ntester de telles assertions, si fermes et ^ tranchées. Je ne le ferai pas. Je me permettrai seulement de chercher (et c'est ce Clui importe le plus ici), si ces principes nous conduisent logiquement et impérieusement à la conclusion de M. de Maistre ; si une femme « qui veut rendre son mari 4c heureux, bien élever ses enfants et ne pas 4c se transformer en singe pour tenter «ic d'émuler l'homme, » doit par cela même renoncer, je ne dis pas seulement à exercer toute faculté créatrice dans les arts et dans les lettres, mais à s'instruire sérieusement ; et s'adonner au taconnage, sans autre condition que « de savoir si Pékin n'est pas en «. Europe, et . si Alexandre ne demanda pas « en mariage une nièce de Louis XIV. »

|1IAM.MrMIU£2.

Quand on entame un sujet, il faut le préciser.

Avant tout, mettons de cûté ce nom de femme savante, donton a lait depuis Molière un si étrange usage. En France, on décide trop souvent, à tort et à travers, les plus grandes choses avec des mots plaisants ; les plus absurdes préjugés se nourrissent et se perpétuent pendant des siècles avec de sottes railleries.

Tout d'abord, n'est-il pas évident qu'il y a ici un juste discernement à faire, et qu'il faut bien se garder de confondre et d'envelopper dans un même anathème les femmes studieuses avec les femmes savantes ; les femmes instruites avec les femmes ridicules;

et femmes studieuses. 127

les femmes sensées, réfléchies, appliquées, sérieuses, avec les pédantes ?

N'est-jl pas évident que Molière, dans ses Femmes savantes, n'a pas attaqué l'instruction, l'étude, mais le pédantisme, comme, dans son Tai-tuffe, il avait attaqué, non la vraie dévotion, mais l'hypocrisie?

N'est-ce pas Molière lui-même qui a écrit /' ce beau vers :

El je

X quu

e femme ait des clartés de ti

Celadil, je vais au fond.

Toute la théorie de M. de Maistre se ' réduit à ceci : il faut que les femmes restent I 4ans leur domaine et ne s'emparent pas de celui des hommes. Eh ! sans doute : il s'agit seulement de savoir quel est ce domaine de 'homme. L'homme est-il par droit div 'unique propriétaire du domaine de l'intelligence? Dieu lui a réservé la force physique, et je reconnais avec M. de Maistre que, t

malgré Judith et Jeanne d'Arc, les femmes ne doivent nullement prétendre à porter le glaive nia être générales d'armée. Mais l'intelligence leur est-elle exactement mesurée dans les mêmes proportions que la force physique et avec les mêmes exclusions ? Je ne l'ai jamais pensé : la plume me paraît aussi bien placée dans la main de sainte Thérèse que dans celle de M. de Maistre ; et si ie cite ce nom, — j'en citerai tout à l'heure bien d'autres encore, — c'est que le nom de sainte Thérèse suffit à réfuter l'argument d'après lequel les femmes ne doivent pas écnre, par ce qu'elles n'ont jamais pu le faire avec supériorité .Sainis Thérèse est un des plus grands, sinon le plus grand prosateur de l'Espagne, et même parfois elle cultivait la poésie.

Sans aucun doute encore, !e grand mérite, l'honneur incomparable d'une femme, c'est de bien élever ses enfants et d'en faire hommes, comme son bonheur le plus

«joux et son premier devoir, c'est de rendre heureux son mari. Mais pour rendre un mari et des enfants bons et heureux, pour iaire des hommes, « de braves jeunes gens, « comme disait M. de Maistre, qui croient « en Dieu et n'ont pas peur du canon, » il faut précisément avoir des femmes fortes .

par l'intelligence, fortes par ie jugement et 3 lar le caractère, appliquées, laborieuses, ' attentives : il faut, comme dit l'Écriture, que [ ce regard, cette beauté, cette bonté, qui ornent et embellisent tout dans une maison, soient illuminés d'en haut : Sicut sol ariens tnundo, sic mulieris bonœ species in ornavnentum domus ejus. Il faut que cette main j qui tient le fuseau et s'applique aux détails l'intérieur, soit conduite par une tête qui conçoit et gouverne. Le portrait tracé i par Salomon n'est pas celui de !a femme uniquement appliquée à la vie matérielle, j i de la femme capable; et si ses enfants !

se lèvent pour la proclamer glorieuse

i3o Femmes savantes

bienheureuse, c'est parce qu'elle a ie se élevé des choses de la vie, les prévoyances de l'avenir, le soin des âmes ; parce qu'elle

est en toutes choses au niveau des plus nobles devoirs et des plus sérieuses pensées, en un mot la digne et intelligente compagne d'un époux qui est assis aux portes de la Cité sur les premiers sièges de la justice.

i5e pourrais citer ici d'autres passages des saintes Ecritures qui montrent que les sciences naturelles, les arts, les lettres sacrées, ]a poésie, l'éloquence, n'étaient pas ' étrangères à l'éducation des jeunes filles \ israélites et à l'existence des femmes juives. ! N'est-ce pas une femme, la mère de Samuel, ; qui, dans un admirable cantique, a proclamé que Dieu est le Seigneur des sciences, et que c'est lui qui donne l'intelligence à nos pensées? N'est-ce pas Marie, la sœur de Mo'lse, qui enseignait aux jeunes Israélites la musique et les cantiques sacrés ?

Mais c'est surtout depuis l'Évangile que

et fcrnum studieuses.

^^ dignité intellectuelle et morale de la '^mme a été relevée, et que les femmes ■^retiennes ont pris une si noble place dans ' société humaine. Ce que je demande, ^st que des préjuges ridicules, des noms ~<^ssiers et de lades railleries ne les fassent *ïs descendre du haut rang que l'Évangile ■^ï" donne, dans la frivolité ou le matérîasrtie de la vie.

Ciju'en l'entende bien ; ce que je désire •'"^^nt tout, ce ne sont pas des femmes sa- *rites, mais, — ce qui est nécessaire et à '^rs maris et â leurs enfants et à leur mé- ^ëe, — des femmes intelligentes, judi- ^*ises, attentives, instruites de tout ce qu'il *^r est utile de savoir, comme mères, maî- ^sscs de maison et femmes du monder ne -^^aignant jamais le travail des mains, et ^^tefois sachant occuper non-seulement '^'"s doigts, mais aussi leur esprit, et culti- ,. leur âme tout entière. Et j'ajoute que, ftli'il faut craindre à l'égal des plus grands

i32 {Femmes savantes

maux, ce sont ces femmes frivoles, légères, j molles, désœuvrées, ignorantes, dissipées, amies du plaisir et de l'amusement, et par 1 suite ennemies de tout travail et presque j]

de tout devoir, incapables de toute ctudc, v

de toute attention suivie, et par là même '

hors d'état de prendre aucune part réelle à '

l'éducation de leurs enfants et aux affaires

de leur maison et de leur m?.ri.

et femmes studieuses.

ient loin de la mépriser. Le biographe l'illustre saint Boniface déclare sans déir que saint Boniface aimait sainte Lioba cause de la sijreté de son érudition, eru~ '.ionjs sapientia. Cette admirable vierge, ns laquelle les lumières de l'Esprit-Saint S'ajoutaient aux lumières laborieusement recueillies par l'étude, unissait à une pureté et à une humilité, vertus qui gardent tout dans un cœur, une science dans la théologie et le droit canon qui devint un des (lambeaux de l'Église germanique naissante. Et du reste saint Boniface était si loin de mépriser les efforts de sa fille spirituelle pour s'élever vers les choses de 'intelligence, que parfois il dérobait à l'aposlat des heures qu'il ne croyait pas perles, pour corriger les compositions litté- 'aïres, les vers latins, de Lioba, et lui répondre, dans le même style : poétiques messages, portés au travers des mers par des confesseurs et des mirtvrs.

i34 Femmes savantes

Et si, remontant plus haut, nous examinions de plus près les souvenirs de l'histoire, nous trouverions que depuis l'étahltssenient du christianisme, des noms de femmes ge lisent sans cesse sur les monuments littéraires que les siècles ont le plus respectés, témoin cette célèbre Hypatie dont Clément d'Alexandrie fut le disciple: témoin cette illustre sainte Catherine, qui ensei- I gnait la philosophie chrétienne, et confon- I dait les philosophes pa'iens dans les écoles ' d'Alexandrie, témoin encore sainte Perpétue écrivant les actes de son martyre et la gloire de ses compagnons.

Dès que la paix fut rendue à l'Église, et I que commença, après le siècle des martyrs, le siècle des docteurs, qu'y a-t-il de plus célèbre, par la gravité de leur esprit et l'étendue de leur savoir, que les Paule, les bilarcelle, les Mélanie, les Eustochium, et tant d'autres saintes et grandes femmes chrétiennes : sainte Marcelle, dans laquelle

cl Jeminei studieuses. l'i^

saint Jérôme trouva un 31 puissant auxiliaire contre les hérétiques; sainte Paule, qui inspira à saint Jérôme ses plus nobles et plus importants travaux, la traduction latine de la Bible sur le texte hébreu, et un travail complet de commentaires sur tous les prophètes?

Rien n'est plus beau que la lettre de sainte Paule à sainte Marcelle : on y comprend tout ce que celle-ci avait fait pour élever l'âme et les facultés des saintes femmes et des jeunes vierges qui l'appelaient leur mÈre, et quelle était l'intelligence et l'éloquence de sainte Paule ( i ).

Qui ne sait, dans le siècle suivant, ce que fut Thérésia ponr Paulin, le brillant dis-

(1) On lira avue grand inléi-ùt, dans VHistoire de

Milite Paule, que vieni de publier M. l'abbé F. I.a-

' grange, les chapitres où sont raconliîts les Études des

' dames romnines but- l'Écfiture sainte, à l'école de

il .îiirùmc, et les travaux de sainte Paule ellc-mÈcnc

■1 Bclhlcein. sous lu direction du nrl-mt- saint.

ciple d'Ausone, et de plus un si grand saint? qui ne sait encore qu'Elpicia (femme de Boëce) composait des hymnes adoptées par la liturgie romaine ?

Au milieu de la barbarie, apprendre les lettres fut une des premières lois imposées aux vierges chrétiennes. Dès que l'on remarquait chez qudques-unes d'entre elles des aptitudes littéraires, on les dispensait du travail des mains, selon le précepte de I saint Césairc, afin qu'elles pussent se livrer ' entièrement aux labeurs intellectuels. Dans la plupart des monastères, on les voit appliquées à l'étude. Elles écrivent, traduisent, copient, déchiffrent sans interruption.

Sainte Radegonde ne se contente pas de recueillir à Poitiers un des derniers poètes romains, mais l'enseignement qu'elle fait donner par lui à ses religieuses y forme des écrivains qui dépassent bientôt leur maître, La pureté et l'élégance classiques revivent

i38 Femmes savante}

loin de leur suffire. Elles quittaient volontiers la quenouille et l'aiguille, non-seulement pour transcrire des manuscrits et les orner de miniatures, dans le goût de leur temps, mais surtout pour lire et étudier les Ki*^'} livres saints, ks Pires de rÉ^^IisC, et mcnie /— 1 les auteurs classiques ( i). »

'^^f^ Sainte Gertrude, sous Dagobert, savait toutes les Écritures par cœur et les tradui- 1 sait du grec. Elle envoyait au delà des mers I chercher des maîtres irlandais qui ensei-

(t) Les Moines d' Occident, tatac\. Ce cinqui&mfi

volume, et les deux qui le procèdent, dcrits au milieu 'une cruelle et pErsistunte maladie, étonnent pur l£ îuffle puissant, la tendresse et l'élâvation du cceur qui s'y font sentir, ci montrent comment une Snie chrétienne et vaillante sait se tenir debout, sans défaillance, dans les épreuves physiques et morales les plus dangereuses. — Voilà des livres que je voudrais voir entre les mains de tous, aujourd'hui surtout qu'une littérature misérable et tant d'écrits d^inc odeur malsaine nous inondent.

ef femmn studieuses.

gnaisni la musique, la poésie et le grec a vierges cloîtrées de Nivelle. De tous ces foyers sortent de brillants flambeaux, tels que Lioba, fondatrice de l'abbaye de Bischofsheim, Roswitha, sainte Brigitte. C'est par une sainte femme que l'étude du grec est inaugurée dans le monastère de Saint- < Gall. Et les lumières de la savante Hilda étaient tellement estimées dans l'Église anglo-saxonne, que plus d'une fois la sainte abbesse assista aux délibérations des évêquea assemblés en concile ou en synode, et qui voulaient recueillir l'avis de celle qu'on regardait comme spécialement éclairée de l'Esprit-Saint.

11 faudrait écrire trop de noms et parcourir tous les siècles chrétiens s'il fallait rappeler tous les exemples de femmes dans lesquels la sainteté a été accompagnée du don de la science la plus lumineuse.

Nous pourrions nommer encore ici une fille de Guillaume le Conquérant, Cécile,

abbesse d'un monastère à Caen, l'iUustre Emma, abbesse de Salnt-Amand, et surtout Herrade, qui étonna ses contemporains par de savants travaux cosmologiques, où se trouvait résumée toute la science de son temps.

Au douzième siècle, sainte Hiîdegarde recevait des révélations sur la constitution physique du globe, et écrivait sur les lois de la nature des traités qui devançaient la '' science moderne : rien ne surpasse l'éléva- ' tion, la noblesse d'esprit, que révèlent les ceuvres si diverses de cette illustre femme.

C'est sainte Elisabeth de Schenawge qui a écrit l'admirable page citée dans la Logique du P. Grairy. Sainte Hiîdegarde et sainte Elisabeth vivaient l'une et l'autre dans ces monastères des bords du Rhin où les femmes écrivaient, peignaient, travaillaient... « où l'on faisait des choses étonnantes, * dit encore le P. Gratry.

Et que dire de sainte Catherine de

./ fem

^ *-«nin;, qai partage la gloire des grands

^'^Tivains? dit Ozanam.

M. de Maistre prétend qu'une jeune

*^lle est folle de vouloir peindre. Mais que

*^e grandes saintes ont eu cette folie ! Sainte ^^atherine de Bologne était une célèbre ïtiîniaturisic : elle écrivait des traités sa- "Vants et peignait des chefs-d'ceuvre : elle ^ composait aussi de la musique sacrée et perfectionnai i: les instruments; jusque sur \ son lit de mort elle faisait encore de la musique avec les instruments dont la conception et l'exécution lui appartiennent; si bien , que l'on place dans ses mains la lyre ou viole qu'elle a inventée, lorsqu'on la repré- ' sente sur les autels. j

A travers tant de noms que les arts réclament aussi bien que les lettres, nous ar- i rivons à sainte Thérèse, dont j'ai déjà prononcé ic nom. Ici, M. de Maistre est vaincu.

Oui, le génie est descendu sur une intelligence de femme, il y est descendu par 1

don le plus éclatant qui se puisse rencontrer. On aurait peur de faire une profanation en prononçant le nom de chef-d'œuvre et de génie humain à propos de ces pages sublimes toutes pénétrées d'une lumière divine, merveilleux échos du ciel qui nous émeuvent encore sur la terre. Mais où trouver nulle part le beau réalisé, avec plus d'éclat, de simplicité, de naturel et de grandeur?

Si tous ces noms sont des noms de saintes, pour lesquelles la religion a été le but et l'inspiration suprême, il ne faut pas s'en étonner, Je l'ai dit : les femmes avaient été relevées par le christianisme, âme, cœur et intelligence : elles lui devaient l'hommage de tous les dons qu'elles en avaient reçus, elles le lui offrirent.

Pour achever ce coup d'œil jeté sur l'histoire, non pas tant des femmes savantes que des femmes intelligentes, des femmes d'esprit et de coeur, des femmes de foi et de

et femmes studieuses. 14Î

vertu chrétienne, je dirai enfin que, dans des temps plus voisins de nous, Christine Pisani a écrit d'admirables Mémoires sur Charles V, où l'on trouve une grande élévation morale, en même temps que le charme du style.

Je nommerai aussi Elisabeth de Valois et Marie Stuarr, qui ont eu une correspondance latine 'de plusieurs années sur l'avantage des études littéraires ;

Elisabeth Sirani, un des peintres les plus religieux de l'école bolonaise au dix-septième siècle;

Helena Cornaro, au seizième siècle, qui ui reçue docteur à Milan, et est morte en odeur de sainteté,

Et la mère de Chaugy, quel charmant crivain, au commencement du dix-septième [ sièclt;!

Et comment ne pas nommer aussi ma-

I dame de Sévigné et madame delà Fayette?

Enfin, au dix-huitième siècle, je rappel-

lerai mademoiselle de Lézardière, qui Écrit un ouvrage que M. Guizot estime « le plus instructif qui existe sur l'ancien droit français, » Ainsi c'est une femme qui a consacré une vie où le travail austère et les œuvres de charité avaient seuls une place, à faire le premier ouvrage qui ait frayé la voie aux nouvelles découvertes de la science moderne, un ouvrage prodigieux d'érudition ; la Théorie politique des lois françaises. Cette savante, il faut bien se décider à la nommer ainsi, a vécu dans un château isolé, où sa piété était l'exemple de § tous les siens, et a laissé une mémoire nérêc parmi ses compatriotes.

Je pourrais citer bien d'autres exemples :

encore pour réhabiliter mÉme ce mot de |

femme savante, que, du reste, j'ai promis :

d'abandonner et abandonne de très-bon :

cœur. Mais c'est assez.

cr femmes studieuses.

M, Maistre termine ses disseriations en disant : « Les femmes n'ont jamais fait de chefs-d'œuvre. » Qu'est-ce à dire? Prétend-il conclure de là que leur travailintellectuel a été et sera toujours stérile et qu'il faut n'en tenir aucun compte ?

Mais nous avons vu, et l'histoire nous i révèle à quel point les labeurs et la science J des femmes sont venus en aide à ceux qui nous conservaient l'héritage des lettres an- ' tiques. Il serait assez singulier qu'on les chassiit d'un navire qu'elles ont contribué i\ sauver des tempêtes de la barbarie.

De plos, est-il besoin de faire des chefsd'œuvre pour justifier le talent intellectuel ? Non, Dieu arrose les petites fleurs comme les grands arbres. Il y a d'humbles travaux qui reçoivent la fécondité d'une bonne action. Et d'ailleurs le succès de nos adversaires doit être notre encouragement. Si des femmes de talent ont fait tant de mal, il faut que les lemmes chrétiennes luttent

■.a- ::rs^ :

et femmes studieuses.

ouvrier ne doit rester inoccupé, inutile, sans travail et sans récompense.

Mais, me dira-t-on peut-être, la plupart des exemples que vous venez de citer prouvent seulement que les femmes sont surtout faites pour la science chrétienne. — Je le reconnais : l'inspiration, quand elle descend dans leurs Smes, remonte plus facilement vers Dieu. Leurs talents doivent se lier plus étroitement à la vertu, et briller au dehors comme un de ces rayons purs où l'on retrouve la lumière et la chaleur du foyer divin.

Mais hélas! il faut le reconnaître aussi, cette source suprême n'a fait que trop souvent défaut a des femmes nées avec des talents et pour des œuvres de premier ordre.

M, de Maistre, après avoir déchargé toute sa plus injuste mauvaise humeur contre madame de Staël, qu'il nomme peu poliment « la science en jupons, une impertie femmelette, » dont il qualifie les

[48 Femmes savantes

ouvrages de « brillantes guenilles, » avoue ■ cependant lui-même, dans une de ces im- \ pétueuses contradictions qui lui sont familières, qu'il n'a manqué à madame de Sta£l :

que le flambeau de la vérité pour élever au I plus haut degrÉ « ses immenses facultés. »

« Si elle eût été catholique, dit-il plus tard, j « elle eût été adorable au lieu d'être fa- « raeuse, »

Qu'eût-il dit des femmes qui écrivent de nos jours ? |

De nos jours, que de chutes intellectuelles! Quelle douleur d'avoir perdu, pour \ la cause divine, des talents, des iimes, qui, , dans leur chute, portent encore l'empreinte ; du rayon céleste; temples écroulés, qui parfois semblent faire effort pour se relever de i leurs ruines, et du fond de leurs tristesses laissent entendre des accents comme ',

« O ma grandeur! ù ma force! vous , ; avez passé comme une nuée d'orage, et

ri femmes studieuses.

a VOUS êtes tombées sur la terre pour rava- « ger comme la foudre. Vous avez frappe ' de mort et de stérilité tous les fruits et f toutes les fleurs de mon champ. Vous en " avez fait une arène désolée, et je me suis ' assise toute seule au milieu de mes ruines.

< O ma grandeur, ô ma force ! étiez-vous ' de bons ou de mauvais anges?

" O ma fierté ! ô ma science ! vous vous ' êtes levées comme des tourbillons brû-

< lants que le simoun répand dans le désert ; • comme le gravier, comme la poussière,

■ vous avez enseveli les palmiers, vous avez

■ troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cher-

< ché l'onde où l'on se désaltère, et je ne

< l'ai plus trouvée, car l'insensé qui veut > frayer sa route sur les cimes orgueilleust;s t de l'Horeb, oublie l'humble sentier qui i mène à la source ombragée ! O ma fierté !

' ô ma science! étiez-vous les envoyés du : Seigneur ! étiez-vous des esprits de té- ' nèbres?

i5o Femmes savantes

« O ma religion ! ômon espérance ! vous « m'avez porté comme une barque incer- « taine et fragile sur des mers sans rivages, « au milieu des brumes décevantes, vagues « illusions, infimes images d'une patrie in- , - . , « connue; ùt quand, lassiie de lutter contre ^^ L-?^yl " le vent et de gémir courbée sous la tem- .■ « péte, je vous ai demandé où vous me « conduisiez, vous avez allumé des phares « sur les écueils pour me montrer ce qu'il « fallait fuir et non ce qu'il fallait atteindre. « O ma religion ! ô mon espérance ! étiez- « vous le rêve de la folie ou la voix mysté- « rieuse duDieu vivant?... »

Eh bien, moi, qui recueille avec émotion et tristesse ces cris de votre angoisse, je vous crie à mon tour :

Non, ces élans vers le ciel, ce besoin de Dieu, cette force, cette grandeur, cette fierté, n'étaient pas de mauvais anges : c'étaient de grandes et nobles facultés , des dons sublimes... Mais il ne fallait pas les égarer!

et femmes studieuses. li, ^

11 ne fallait pas les prostituer à la vanité et |^

au mensonge. Il fallaic les consacrer à la *■

vérité, à la vertu, et n'en pas faire des es- K

prits de ténèbres. 3

Mais les droits des femmes à la culture ^

intellectuelle, ce ne sont pas seulement des 1 droits, ce sont en même temps des devoirs. <^

Voila ce qui les rend inaliénables. Si ce M n'étaient que des droits, les femmes pour- T?

raient les sacrifier; mais ce sont des devoirs. M Le sacrifice n'est pas possible, ou ce serait W

Voilà le point de départ de tout ce que ^

j'ai à dire ici. Et c'est ce que je déclare sans u

:^^^i^^Si^^p^#:^i^2àé^^

Page 1