CHAPITRE PREMIER
LE ména:ge irabourdin.
A Paris, où les hommes cFétiicJé et dé pcMiséé otit quelques analogies en rirant àittis lé même miRéu , vous âVea dû rencontrer pihisteurs figures semblables à celle dé M. RaboofdRtr , ^tié ce récit prend au moment oà if est chef de bureau à l'ttn des plus f mportans ministères : qtta^ rante ans, des ehereux gris d'une si joKt
nuance que les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoucissent une physionomie mélancolique ; des yeux bleus pleins de feu , un teint encore blanc, mais chaud et parsemé de quelques rougeur» violentes; un front et un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse , une taille élevée ^ maigre ou plutôt maigrie comme celle d'un homme qui relève de maladie, enfin une démarche entre l'indolence du promeneur et la méditation de l'homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère^ la mise de l'homme contribuait peut-être à le mettre en relief.
M. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue , une cravate blanche , un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds , des bas de soie gris et des souliers découverts. Rasé , lesté de sa tasse de café dé» huit heures dutnatin, il sortait avec une exactitude d'horloge, et passait par les mêmes rues en se rendant au ministère ; mais si pro^ ipve^ si compassé que vous l'eussiez pris pour un
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Anglais allant à son ambassade. A ces iraits principaux , vous devinez le père de famille harassé par des contrariétés au sein du miénage, tourmenté par des ennuis au ministère^ mais assez philosophe pour pre{)dr6 la vie comme elle est ; un honnête homme aimant soii pays ^ le servant, sans se dissimuler les obstacles que l'on rencontre à vouloir le bien ; prudent parce qu'il connaît les hommes y d'une exquise politesse avec les femmes parce qu'il n'en attend * rien ; enfin, un homme plein d'acquis^ affable avec ses inférieurs, tenant h une grande dis^ tance ses égaux, et d'une haute dignité avec SCS chefs. Â cette époque , en id24> vous eussiez remarqué surtout en lui l'air froidement résigné de l'homme qui avait enterré les illu'* sions de la jeunesse y qui avait renoncé à de secrètes ambitions; vous eussiez^reconnu l'homme découragé mais sans dégoût et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour employer ses facultés qiie dans l'espoir d'un douteux
!l4 L\ P&ttMB SltPÉRlEUafi.
triomphe, il notait décoré d'aucun oi'dre , et s^accusait comme d'une felblesso d'avoir porté tù\ul dtt Lys au^ premiers jours de la Restau^ ration.
Là vie de cet homnie offi'ait dçê particularités mystérieuses. Il n-afoit jamais toimu son pare. Sa mère , fémmé clv^t qui le luxe écla^ tait , toujours parée , toujours eu féte $ ayant un riche équipage, doot la beauté lui parut mer'veilleuse par souvenir, et qu'il voyait rarcraenr, lui laissa peu de chose ; mais elle lui avait donné Péducation vulgaire et incomplète qui produit tant d'ambitions et si peu de capacités. A sei^ ans I quelques jours avant la mort de sa tnére ^ H était sorti du lycée Napoléon pour entrer comme surnuméraire dans les bureaux. Un pro^ tecteur inconnu l'avait promptement fait appdnter ; li vingt-deux ans il était sous-chef, et chef à Vingt-cinq. Depuis oe jour, la main qui le soutenait dans la vie n'avait plus fait sentir son pouvoir que dans une seule circonstance ;
L4 FEMME SlifÉtllEtJRE. sS
elle Pavait amen^ , lui pauvre , dans la lUàtson de M. Lcprince , ancien coinmîssâire*priséur, homme veuf^, passant pour très-riche et père d'une (ilte unique. Xavier Kabourdin devint eperdument amoureux de mademoiselle Cèlestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et qui avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigneusement élevée par une mère artiste qui lui transmit tous àes talèns , celte jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut placés. Elle était grande , belle et admirablement bien faite ; elle peignait , était botine musicienne , parlait plu^ nieurs langues et avait reçu quelque teinture de Bcience, dangereux avantage qui oblige une femme à beaucoup de précautions , si elle veut éviter toute pédanterie. Aveuglée par une tendresse mal entendue , sa mère lui avait donné de fausses espérances sur son avenir : à l'en* tendre ) un duc ou un amba^adeur, un maré^ ehal de France bu un ministre pouvaient seuls
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mettre sa fille à la place qui lui convenait dans la société. Célestine avait d'ailleurs naturellement les manières , le langage et les façons dû grand monde. Sa toilette était plus riche et plus élégante que ne doit l'être celle d'une fille à marier. Un mari ne pouvait plus lui donner que le bonheur; encore les gâteries continuelles de la mère , qui mourut deux ans avant le mariage de sa fille , rendaient-elles assez difficile la tâche d'un amant, car il fallait du sang-froid pour gouverner une pareille femme. Les bourgeois efh*ayé$ se retirèrent. Orphelin , sans au-* Ire fortune que sa place de chef de bureau , Xavier fut proposé par M. Leprince à Célestine qui résista long-temps. Mademoiselle Leprince n'avait aucune objection contre son prétendu : il était jeune , amoureux et beau ; mais elle ne voulait pas se nommer madame Rabourdin ; le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les ministres; Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin
hk FEMME SUPÉRIEURE. 27
n'arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans ses retranchemcuS) le père commit une grave indiscrétion en déclarant à sa fille que son futur serait Rabourdin de quelque chose y avant Tàge requis pour entrer à la chambre ; Xavier devait être bientôt maître des requêtes et secrétaire-général de son ministère ; de ces deux échelons ^ il s'élancerait dans les régions supérieures de l'administration , riche d'une fortune et d'un nom transmis par certain testament à lui connu. Le mariage se fit* Rabourdin et sa femme crurent a cette mystérieuse puissance. Emportés par l'espérance et par le laissez-aller que les premières amours conseillent aux jeupes mariés, M. et madame Rabourdin dévorèrent en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justement effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer en terres les cent mille francs restant de sa dot , placement qui donna peu de revenu; maid un jour la succession de M.. Le-^
3 8 LA PiuioL supISrièurb;
prince récompéiiBêrdit dé sdges privations par leë fruits d'une belle aisance. QUând le tieux commissaire-priseur vit son gendre déshérité de ses protections, il tenta, par amôuf pouf sa fille , dé répare!^ ce secret cchec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine de chances favorables ; mais le pauvre homme mourut de chagrin au milieu de désastres inouïs^ ne laissant qu'une dizaine de beaux tableaux qui ornèrent lé salon de sa fllte, et quelques meubles antiques qu'elle mit au grenier. Huit années de vaine attente firent enfin comprendre h madame Rabourdin que le paternel protecteur de son mari devait avcrff été surpris par ta mort, que son testament avait été supprimé ou perdu. t>êux ans avant la mort de M« Leprince , la place de dhef de division , devenue vacante , avait été donnée k un monsieur de La Btilardicre^ parent d'un député de la droite^ fait ministre en iSaS^ C'était à quitter le métier i Mats Rabourdin
pouvait^il abandonner buit mille francs de traitement avec gratifications , quand son ménagé s'était accoutumé à les dépenser , et qu'ils formaient les trois quarts du revenu ? D'ailleursj^ au bout de quelques années de patience ^ n'avait-il pas droit à une pension ? Quelle chute pour une femme dont Jes hautes prétentions au début de la vie étaient presque légitimes , et qui passait pour être une femme supérieure ! Madame Rabourdin avatk justifié les espérances que donnait mademoiselle Leprince »
elle possédait les élémens dç l'apparente supériorité qui plait au monde : sa vaste instruction lui permettait de parler à chacun son langage $ ses talens étaient réels ^ elle montrait un esprit indépendant et élevé , sa conversation captivait autant par sa variété que par l'étrangeté des idées. Ces qualités utiles et bien placées chez une souveraine , chez une aipbassadrice , ser« valent à peu de cbo^ dans up ménage qù tout devait ^Ucr tçrre^à-terre. Les personnes qui
3o Ii\ FEMME SLPl^RIEURE*
parlent bien veulent un public , aiment à parler long-temps et fatiguent quelquefois. Pour satisfaire aux besoins de son esprit, madame Rabourdin avait pris un jour de réception par semaine; elle allait beaucoup dans le monde , afin d'y goûter les jouissances auxquelles son amour-propre l'avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris sauront ce que soufTrait une femme de cette trempe, assassinée dans son intérieur par Tcxiguité de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de niaises déclamations sur l'argent , il faut toujours quand on habite Paris être acculé au pied des additions , rendre hommage aux chiffres et baiser la patte fourchue du veau -d'or. Quel problème! douze mille livres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de deux enfans, d'une femme-de-chambre et d'une cuisinière , le tout logé rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis ! Prélevez la toilette et les voitures de madame avant d'évaluer les
pouvaitril abandonner huit mill^ fraqcs de traitement avec gratification^ 9 quand son ménage s'était aççoutuQoé h les dépenser, et qii'i{§ for*maient les trois qii^rt^ du revenu ? D'ailleurs, au bo|it de quelques années de patience , q'avait-il pas droit k une pension ? Quelle chute pour une femme dont les hautç^ prétentions ^u début d§ la vie étaient presque légitimes ^ et qui passait pour être ui)Q femnae supérieure ! Madanie Rabpurdin avait justifié les espérances que donnait nfi^d^piioîs^ll^ Leprinçe^ elle possédait les élémens dç l'apparente supériorité qui plait au monds * sa vaste instruction lui permettait (jje p4rlçr ^ ç|^cun son langage , ses t^lens étaient réels, elle montrait un esprit indépendant et élevé ^ sa conversation captivait autapt par sa variété qi^e par l'étrsingeté des idées. Ces qu£|lités utjle# et bien placées chez une souveraine, chez iipe ambagsf^dnce ^ ^r« voient à peu de c^iose daqs un ménage qù tout devait aller terre-à-tçrre. Les pe;*aonnes qiJii
3o L\ FEMME SUPÉRIEURE*
parlent bien veulent un public , aiment à parler long-temps et fatiguent quelquefois. Pour satisfaire aux besoins de son esprit, madame Piabourdin avait pris un jour de réception par semaine; elle allait beaucoup dans le monde ^ afin d'y goûter les jouissances auxquelles son amour-propre l'avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris sauront ce que souffrait une femme de cette trempe, assassinée dans son intérieur par l'exîguité de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de niaises déclamations syr l'argent , il faut toujours quand on habite Paris être acculé au pied des additions, rendre hommage aux chiffres et baiser la patte four* chue du veau -d'or. Quel problème! douze mille livres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de deux enfans, d'une femme-de-chambre et d'une cuisinière, le tout logé rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis ! Prélevez la toilette et les voitures de madame avant d'évaluer les
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grosses dépenses de maison, car la toilette passait avant tout; voyez ce qui lesle pour l'éducation des enfans ( une fille de sept ans , un garçon de neuf ans, dont l'entretien , malgré une bourse entière, coûtait déjà deux mille francs), vous trouverez que madame Rabourdin pouvait à peine donner trente francs par mois à son mari. Presque tous les maris parisiens en sont là , sous peine d'être des monstres. Cette femme qui s'était crue destinée à briller dans le monde, à le dominer, vit enfin arriver le moment où elle serait forcée d'user son intelligence et ses facultés dans une lutte ignoble , inattendue , en se mesurant corps à corps avec
son livre de dépense. Déjà, grande souffrance
d'amour-propre ! elle avait congédié son domestique mâle , lors de la mort de son père.
La plupart des femmes se fatiguent dans cette lutte journalière , elles se plaignent , et finissent par se plier à leur sort ; mais au lieu de déchoir, l'ambition de Céleslînc grandissait avec les
3^ L4 Fm^fi supébieurï;.
difïicultés : ellç ne pouvait p^s les vaincre , elle voulait tes enlever ; car y h ses yeux , cette çompUçation dans les ressorts de la vie était comnie un nœud gordien qui ne se dénoue pas et (jue 1^ géniç tranche. Loin dç çopsentir k h Ipesqqinerie d'une destinée bourgeoise, ellf^ s'impatientait des retards qu'éprouvaient 1^^ grandes choses ^ç son aY^pir^ çp agcusai^t le sort de trornpçrîe- Elle se croyait d^ bonnQ fQi une femuie supérievire. Pept-^tre avait-elle rgi« son^ peut-être eiit-elle été grande daqs d§
grandes circonstances, pçut-êtré fi'étaiMIe P99 k sa place, IleçQnnaîssops-b : jl e.^istç (Içs variétés d^ns la feoime comme dans l'hoiQme que sç façonnent les sociétés poyr leprs besoins. Or, dans l'ordre sQcial conune dans l'orçlre naturel , il SQ trouve plus de jçunes pousses qu'il n'y a d'arbrps, plus de ffai qqe (}e poisr- ^ns arrivés à tout leur développeinent : beau-r coup de capacités intellectuelles doivent donc mourir étouffées çomn^c les graines qui tom^
bent sur une roche nue. Certes > il y a des femmes de ménage, des femmes d'agrément , des femmes de luxe y des femmes exclusivement épousés 9 ou mères, ou amantes, des femmes purement spirituelles ou purement ma^ térielles ; comme il y â des artistes , des soldats, des artisans, des mathématiciens, des poètes, des négocians , des gens qui entendent l'argent, l'agriculture ou l'administration. Puis la bizarrerie des événemens amène des contre-sens :
beaucoup d'appelés et peu d'élus, est une loi de la Cité aussi bien que du Ciel. Madame Habourdin se jugeait très-capable d'éclairer un homme d'état , d'échauffer l'ame d'un artiste , de servir les intérêts d'un inventeur et de l'assister dans ses luttes , de se dévouer à la politique financière d'un Ouvrard , d'un Jacques Laffitte, de représenter avec éclat une haute fortune. Peut-être voulait-elle ainsi s'expliquer à elle-même son horreur pour le livre du blanchisseur les contrôles journaliers de la cuisine, T. i. 3
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1^ svpfN^tîQw <i»>nami<|Hft? et Iti» soins d'un petit ménsÊge. £Ue se disait supérimiFe là ou elle avait |4aisîr à l'être.
En awtant aussi viveinent les ë|ûnes d'une position ^và peut se comparer à celle de sainl: Laurent sur son gril ^ elle devait laisser écbappet' des dis. Aussi « dans ses parosismes d'ambiti(m contrariée^ dans les rnooiens où sa vanité blessée lui causait de lancinantes douleur^ Gélestine s'attaquait - elle à Xavier Rabourdin. N'était-ce pas à sofi mari de la placer convenablementl Sî elle était un h<Mnnie , elle aurait bien, eu l'énergie de foire une pr<Hnpte fortune pour rendre beureuse une femme ^tméel Elle lui reprochait d'être trop honnête hooune^ oe fuif dans la bouche de certaines femmes i e$t un brevet d'imbécillité. EUe lui dessinait de sqperbes pUms dana lesquels elle nëgligeate 1^ obstacles qu'y appwtent les honunes et les ^xxses'; puk, co^oàme toutes les femmej» animées par \m si^Qtiment violent, elle devenait t^
peoséç phis iBacbîavéUque que le plus vieux
politique, piu3 raué^ que le plus habile bomme
d'affaires i s(m ei^rit concevait tout> et elle x
oontemplaît eUe-xoéme daiis l'étendue de ses
idées. Au débouché de ces J>elles imagiuations ,
Babourdin , à qui la pratique était coaoue ,
restait iroid* Célesti&e attristée jugea son mari
étroit de cervelle^ timide, peu compréheostf,
et prit iBsensU>lement la plus fausse opinion
sur le compagnon de sa vie. D'abord, die
l'ëteignait constamment par le brillant de sa
discussion } puis, comme ses idées lui venaient
par édairs^ elle l'arrêtait court quand il com-
mençait à donner une explication, afin de ne
pas perdre une étincelle de son e^rit. Dès les
premiers jours de leur mariage, en se sentant
aimée et admirée par Rabourdin, Célestine fut
sans &çon avec lui : elle se noit au-dessus de
toutes les lois conjugales et de politesse intime,
en demandant au nom de l'amour le pardon de
ses petits méfaits; et comme elle ne se corrigea
point, elle le démina constamment. Dans cette situation y un homme se trouve vis-k-vis de sa femme comme un enfant devant son précepteur, quand il ne peut ou ne veut pas croire que l'enfant qu'il a régenté petit, soit devenu grand. Semblable à madame de Staël , qui criait en plein salon à un plus grand homme qu'elle :
« Savez-vous que vous venez de dire quelque chose de bien profond! » madame Rabourdin disait de son mari : — Il a quelquefois de l'esprit. Insensiblement la dépendance dans laquelle elle continuait à le tenir se manifesta sur sa physionomie par d'imperceptibles mouvemens; son attitude et ses manières exprimèrent son manque de respect. Sans le savoir, elle nuisit donc à son mari ; car en tout pays, avant de juger un homme, le monde écoute ce qu'en pense sa fenfime^ et demande ainsi ce que les Genevois appellent un préavis (en genevois on ^vononcQ préavisse).
Quand Rabourdin s'nperçut des fautes que
L^ FEMME SUPÉRlEUaE. 37^
l'amour lui avait fait commettre, le pli était pris : il se tut et souiTrit. Semblable à quelques hommes chez lesquels le sentiment et les idées sont en force égale, chez lesquels il se rencontre tout à la fois une belle ame et une cervelle bien organisée, il était l'avocat de sa femme au tribunal de son jugement : il se disait que la nature l'avait destinée à un rôle manqué par sa faute, à lui ; elle était comme un cheval anglais de pur sang, un coureur attelé à une charrette pleine de moellons, elle souffrait ; enfin il se condamnait. Puis, à force de les répéter, sa femme lui avait inoculé ses croyances en elle-même; les idées sont contagieuses en ménage : le Neuf Thermidor est , comme tant d'événemens im« meuses, le résultat d'une influence féminine. Aussi, poussé par l'ambition de Célestine, Ra* bourdin avait-il songé depuis long-temps au moyen de la satisfaire ; mais il lui cachait ses espéranoes pour ne pas lui en infliger les tourmens. Cet homme de bien était résolu de se
3S hk PBMME SdPiRlCUitB.
faire jour âsns l'achninbtration en y pratiquait une . forte trouée ; i\ voulait y produire une de ce5 révolutions qui placent un homme à la léte< d^une partie quelconque de la société ^ mak^ incapable de la bouleverser à son profit, il roulait des pensées utiles et rêvait un Irtomphe obtenu par de nobles moyens. Cette idée k la fois ambitieuse et généreuse^ il est peu d'employés qui ne l'aient conçue ; mais dies les employés eomme chez les artistes, il y 21 beaucoup plus d'avortemens que d'enfantemens, ce qui revient au mot de BufToo : le génie c'est la patience. Mis à portée d'étudier l^administra* tion française et d'en observer le mécanisme^ Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard disait mouvoir sa pensée^ ce qui, par parenthèse, est le secret do beaucoup d'teovreé^ humaines , et il avait fin! par inventer un nou* veau système d'administrati<m. CcMinaissant les: gens auxquels il aurait af&ire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonc-
LA FfiMME SUPÉftlBblir. 3^
tmnne encore et qui fonctiotiiiefa long-tettps ; car tout le inonde se serait effrayé à f i(Me (fe fa refàtre, et personne ne pouvait se refbser à la simplifier t le problème à résomfre était dcmc un meiReur emploi des mêmes fbrces. Dans sa plus ttmpie expression, son plan consistait à remanier les impdts de manière à les dîminuei^ sans que l'État perdtt ses revenus , et k obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résuttâlts actueb. Sa longue pratique Ibi avait démontré qu^an toute chose la perfection était produite par de simples revrremens. Economiser c W simplifier^ simplifier c'est supprimer un rouago inutile : il j a donc déplacement. Aussi, son système reposàit-il sur un dédassèoiekit , il se tradunait par une nouvelle nomenclature ad« ministrative. La gtt peut-être la raison de In !iatne que s'attirent les novateurs. Les suppressicMos exigées par leurs perfeelionnemens , et
4o LA FEMME SUPÉRIEDAE*
d'abord mal comprises, meDacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition ; mais ce qui rendait Rabourdin vraiment grand, était d'avoir su contenir l'enthousiasme qui saisit tous les inventeurs, d'avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d'éviter les chocs, en laissant au temps et à l'expérience le soin de démontrer l'excellence de chaque changement.
La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité , si l'on perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système ; car il n'est pas indifférent d'indiquer, d'après ses confidences tout incomplètes qu'elles furent , le point d'où il partit pour embrasser l'horizon administratif. Ce récit, qui tient d'ailleurs au cœur de l'intrigue, expliquera peutêtre aussi quelques malheurs des mœurs présentes.
Son cœur avait d'abord été profondément ému par les misères qu'il avait reconnues dans
LÀ FEMME aUPÉRIEURE. 4^
Texistence des employés , et il s^était. demandé d'où venait leur croissante déconsidération. Il en avait recherché les causes , et les avait trouvées dans ces petites révolutions partielles qui sont comme le remous de la tempête de 1 789 et que les historiens des grands mouvemens sociaux négligent d'examiner , quoiqu'en définitif elles fassent les mœurs actuelles ce qu'elles sont. Autrefois, sous la monarchie, les armées bureaucratiques n'existaient point. Peu nombreux, les employés obéissaient à un premier ministre toujours en communication avec le souverain , et servaient ainsi presque directement le roi. Les chefs de ces serviteurs zélés étaient simplement nommés dts premiers commis* Dans les parties d'administration que le roi ne régissait pas lui-même y comme les Fermes, les employés étaient à leurs chefs ce que les commis d'une maison de commerce sont à leurs patrons : ils apprenaient une science qui devait leur servir à se faire une fortune. Ain.ni, le
4 a LA rtMMt SU^ÉRIBtlBE.
iiioimlre point de la circonférence se rattachait au centre et en recevait la vie. It y araît donc déYoucmentet foi. Depuis 1789, FÉtat, h patrie si Ton veut , a remplacé le prince. Au lieu de reterer directen^ent d'un premier magistrat politique , les commis sont devenus , malgré nos bettes idées sur ta patrie , des emptofés du gouçemement; leurs cliefs flottent à tous tes ventsd'un pouvoir qui nesaitpas ta veille s^it eiis>tera le lendemain et qui s'a{^tle te ministère. Le courant des affaires devant toujours s*expédrer, il surnage une certaine quantité de commis qui se sait indispensable quoique congéable à merci et qui veut rester en place. La bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains , est née ainsi. Si en subordonnant toute chose et tout tiomme à sa tolonté) Napoléon avait retardé pour un moment ^influence de la bureaucratie , ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui pourrait l'ordonner, elle s'était définitivement organisée
LA FEMME SUPÉIttEURB. 4^
soèft le gouvernement constitutioiifiel , néee^ saîroment ami des médiocrités , grand amateur de pièces probantes et de comptes , enfin fracasser comme mie petite bourgeoise. Heureux de voir les Qfiînistres eu lutte constante avec
quatre cents petits esprits , avec dix ou douze tètes ambitieuses et de mauvaise foi, remployé se hàtâ de se rendre indispensable en supptéanl ses chefs : il créa \t raj^rt, les dossiers^ les cartons, les paperasses à l'appoi des pièces sans teeqnettes la France serait perdis , la cîr* culaire sans laquelle elle nirait pas ; il entretint à son f»rofit la méfiance entre la recette et la dépense ) il calomnia Tadministratiofi pour le sahit de l'administrateur ; enfin il inventa les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la ceniralisaticm parisienne, comme si > de tSooà 1800, la France n^avait rien pu faire sans trente mille commis. En s'attachant à la chose publique comme te guy au poirier , Remployé s'en désintéressa complètement , et voici
44 ^'^ FEMME SUPERIEIJRE.
comme. Obligés d'obéir aux princes ou aux chambres qui leur imposent des parties pre^ nantes au budget et forcés de garder des tra* vailleurs , les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois , en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gou^ vernement , plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l'univers : il n'y a d'énergie que par la rareté des principes agissants; aussi l'événement a*t*il prouvé Terreur du ministérialisme. Pour implanter un gouvernement au cœur d'une nation , il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l'employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent : situa* tion aussi peu tolérable pour l'administration que pour l'employé , si tous deux osaient se tater le pouls, et si les gros salaires n'étoufiàient
pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir^ de toucher ses appointemens et d'arriver à sa pension , l'employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat.
Cet état de choses amenait le servilisme du commis , il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des ministères où les pauvres employés luttaient contre une aristocratie dégénérée qui venait pâturer dans les communaux de la bourgeoisie , en exigeant des places pour ses enfans ruinés. Un homme supérieur pouvait dilHcilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier , ramper , se couler dans la fange de ces sentines où les têtçs remarquables effrayaient tout le monde.. Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n'imite pas Sixle-Quint pour devenir chef de bureau. 11 ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s'établissait lentement la médiocrité de l'administration française. Entièrement composée de petits esprits.
46 LÀ WVMM^ SUPil&UUEB.
ella tmttait ui^ obstacle à la prospérité dapay^, retardait sept ans daa$ aes bureaux le projet d'un canal qui eûrt stimulé la production d'uwe praviace, s'épouvantait de tout^ perpétuait les lenteiu*S| éternisait les abus qui la perpétuaient et réternisaient elle-même ; elle tenait tout et le ministre même en lisières ; enfin elle étou(&it les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l'éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d'être publié, M. Rabourdin y vit un garçon de bureau avoir une retraite supérieure à celle des vieux colooiels criblés de blessures : l'histoire de la btireaucratie était là tout entière. Autre plaie eagendrée par les mœurs modernes , et qu'il . comptait parmi les causes <le cette secrète déoioralisation ! L'administration n'avait pcmt de subordination réelle ^ Il j régnait une ^^- Une complète entre le chef d'une division importante et le dernier expéditionnaire : l'un était aussi savant que l'autre dans une arène où
l'on so rejetait la besogne les uns aux autres. Les employés pouvaient se juger entre eux sans aucun respect. L'instruction , égaleoieot dispensée sans mesure aux aiasses, amenait le fils d'un concierge de ministère à prononcer sur le sort d'un homme de mérite ou d'un grand propriétaire chez qui son père avait tiré le cor- <ilon de la porte. Le dernier venu pouvait donc lutter avec le plus ancien. Un surnuméraire édaboussait son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui portait une jolie femme à laquelle il indiquait, par un mouvement de 9on fouet, le pauvre père de &millc à pied, en kii disant : \foilà mon chef! Les libéraux nommaient cet état de choses le progrès , Rabourdin y voyait l'anarchie au cœur du pouvoir ; car il voyait en résultat des intrigues agi* tées comme celles du sérail entre des eunu* ques^des femmes et des sultans imbéciles ^ des petitesses de religieuses, des vexations sourdes^ des tyrannies de collège , des travaux diploma^
48* LA FEMME SUPÉRIEURE. "v^
tiques à effrayer un ambassadeur entrepris .
pour une gratification ou pour une augoaen'ta^ '^n tion, des sauts de puces attelées à un char de carton , des malices de nègre faîtes au ministre lui-même ; les gens réellement utiles, les travailleurs victimes des parasites ; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d'ignobles trahisons. Toutes les hautes places allaient appartenir à l'influence parlementaire et non à la royauté, les employés se voyaient alors dans la condition de rouages vissés à une machine , il ne s'agissait plus pour eux que d'être plus ou moins graissés; fatale conviction qui étouffait bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages , corrodait les probités les plus sévères , fatiguées de l'injustice et conviées à l'insouciance par de dissolvans ennui«. Un commis des frères Rothschild correspond avec toute l'Angleterre, un seul
emplp^é pourrait correspondre avec tous les pl^feta; mais là où Tun vient apprendre les élémens de sa fortune ^ l'autre perdrait inutile* ment son temps , sa vie et sa santé. Là était le mal. Certes un pays ne semble pas immédiate*ment menacé de mort parce qu'un employé de talent se retire et qu'un homme médiocre le remplace. Malheureusement pour les nations ^ aucun homme ne leur parait indispensable à leur existeûceé Mais quand tout s'est à la longue amoindri^ les nations disparaissent. Char Gun peuty par instruction^ aller voir à Venise^ à Madrid f à Amsterdam $ à Stockolm et à Rome les places où existèrent d'immenses pouvoirs | aujourd'hui détruits par la petitesse qui s'y est infiltrée et a gftgné les sommités : au jour d'une lutte ^ tout s'est trouvé faible^ l'État a succombé devant une &ible attaque. Adorer le sot qui réussit^ ne pas s'attrister à la chute d'un homme de talent est le résultat de notre triste éducation et de nos mœurs qui poussent Usk
5o Lk FEMME SDPÉRrEURE.
gens (l'esprit à la raillerie et le génie au désespoir. Mais quel problème difficile à résoudre que celui de la réhabilitation des employés, au moment où le libéralisme criait par ses journaux dans toutes les boutiques industrielles que les traitemens des employés constituaient un vol perpétuel , configurait les chapitres du budget en forme de sangsues, et demandait chaque année où allait le milliard des impAts. Aux yeux de M. Rabourdin, l'employé, relativement au budget, était ce que le joueur est au jeu; tout ce qu'il en emporte, il le lui restitue; tout gros traitement impliquait une production. Payer mille francs par an à un homme pour lui demander toutes ses journées, n'était-ce pas organiser le \ol et la misère; un forçat coûte presque autant et travaille moins ; mais vouloir qu'un homme auquel l'état donnerait douze mille francs se vouât à son pays, était un contrat profitable à tous deux , et qui pouvait tenter les capacités.
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Ces réflexions avaient donc conduit M. Rabourdin à une refonte du personnel. Employer peu de monde , tripler ou doubler les traitemens et supprimer les pensions , prendre les employés jeunes , comme faisaient Napoléon , Louis XIV, Richelieu et Ximenès , mais les garder long-temps en leur réservant les hauts emplois et de grands honneurs, étaient les points • capitaux d'une réforme aussi utile à l'État qu'à l'employé. Il est difficile de raconter en détail , chapitre par chapitre , un plan qui embrassait le budget et qui descendait dans les infiniment petits de l'administration pour les synthétiser ; mais peut-être une indication des principales réformes sufHra-t-elle à ceux qui connaissent comme à ceux qui ignorent la constitution ad^ ministràtive. Quoique la position d'un historien soit dangereuse en racontant un plan qui res*semblé à de la! politique &ite au coin du feu^ encore càlAl nécessaire de le crayonner > afin «d'expliquor l'homme par l'œuvre. Supprimez
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le récit d^ ses travaux , vous ne voudrez plus croire le nairateur sur parole , s'il se consentait d'affirmer le talent ou l'audace d'un chef de bureau.
M. Babourdin divisait la haute administration en trois ministères. Il avait pensé <]ue si jadis il se trouvait des tètes assez fortes pour embrasser l'ensemble des affaires intérieures et extérieures, la France d'aujourd'hui ne manquwait jamais de Mazarin y de Suger » de Sully, de Choiseul , de Golbert pour diriger des ministères plus vastes que les ministères actuels* D'ailleurs, constitutionnellement parlant , trois ministres s'accordaient plus facilementque sept j il était moins difficile aussi de se tromper quant au talent , et peut-être la royauté éviterait-elle ainsi ces perpétuelles, oscillations ministértelles qui ne permettaient de suivre aucun plan de politique e^Ltérieure, ni d'accomplir aucune amé* lîoration intérieure. En Autriche . où des ua^ ûons diverses réunies offraient des igtérèts dif^
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térens à concilier et à conduire sous une même couronne, deux hommes d'État supportaient en ce moment le poids des affaires publiques , sans en être accablés. La France était-elle plus pauvre que l'Allemagne en capacités politiques? D'abord , n*élaît*îl pas naturel de réunir le ministère de la marine au ministère de la guerre ? Pour Rabourdin , la marîne paraissait tin des comptes courans du miniistère de la guerre ^ comme l'artillerie , la cavalerie, Pinfant^e et l'intendance. N'était-ce pad un contre-sens de donner aux amiraux et aux maréchaux une administration séparée , quand ils mardiaient vers un but commun : la défense du pays^ l'attaque de l'ennemi , la protection des possessions na^ tionales ? Le ministère de l'intérieur devait réunir le commerce y la police et les finances ^ sous pmne de mentir à son nom. Au ministère des affaires étrangères appartenaient la justice , la maison du roi , et tout ce qui dans le minis* tère de l'intérieur concernait les arts, les lettres
et les grâces : toute protection devait découler immédiatement du souverain , et ce ministère impliquait la présidence du conseil. Chacun de ces trois ministères ne comportait pas» plus de deux cents employés à son administration centrale, où Rabourdin les logeait tous, comme jadis sous la monarchie. En prenant pour moyenne une somme de 1 2,000 fr. par léle, il ne comptait que 7 millions pour des chapitres qui en coûtaient plus de 20 dans le budget actuel ; car en réduisant ainsi les ministères à trois têtes, il supprimait des administrations entières devenues inutiles , et les énormes frais de leurs établissemens dans Paris. Il prouvait qu'un arrondissement devait être administré par dix hommes^ une préfecture par douze au plus , ce qui ne supposait que cinq mille employés pour toute la Franco, justice et armée à [tort , nombrc que dépassait alors le chiffre, seul des employés aux ministères. Mais, dans son plan , les greffiers des tribunaux étaient chargés du ré-
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gime hypothécaire / mais le ministère f>ublic était chargé de l'enregistrement el des domain nés y car il avait rémii dans un même centre les parties similaires : ainsi l'hypothèque , la suc* cession , l'enregistrement ne sortaient pas de leur cercle d'action ^ et ne nécessitaient que trois surnuméraires par tribunal, et trois par cour royale.
L'application constante de ce principe avait conduit Rabourdin à la réforme des finances.
Il avait confondu toutes les perceptions d'im-» pots en une seule , en taxant la consommation en masse au lieu de taxer la propriété. Selon lui , la consommation était l'unique matière imposable en temps de paix. La contribution foncière devait être réservée pour les cas de guerre ; alors seulement l'État pouVaitdemander des sacrifices au sol, car alors il s'agissait de le défendre ; mais ^ en temps de paix^ c'était une lourde faute politique que de l'inquiéter audelà d'une certaine limite, on ne le trouvait plus
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dans les grandes crises. AiqM VEn^nmt pen»
«tant la paix, parce qui! se faisait au pair et non à einquanté pour cent de perte comme dans les temps mauvais; puis, pendant la guerre , I9 eontributionftmoière* « LHnvasion de iBi4 et de f 8i5 , disaMl , a fondé en France et dé« montré une institution que ni Law ni Napoléon n'avaient pu établir : le crédit. » Malheureuse* ment il considérait les vrais principes de cette admirable machine comme encore peu compris.
Rabourdin imposait la consommation par le mode des contributions directes, en supprimant tout l'attirail des contributions indirectes ; la recette de l'impôt se résolvait par un rôle \m^ que composé de divers articles. Il abattait ainsi les gênantes barrières qui barricadent les villes auxquelles il procurait de plus gros revenus, en simplifiant leurs modes actuels de perception , énormément coûteux. Diminuer la lourdeur de l'impôt n'est pas en matière de finance dimi« nuer l'impôt, c'est le mieux répartir ; ^'alléger
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«^e3t avguieiiler la masse des tranaaetiona en leur laissant plus de jeu ; l'indiyidu paie moins «t TËtat reçoit davantage. Cette réforme , qui pent sembW immense , reposait sur un mécanisme fort simple.
Rabourdin avait pris l'impôt personnel et mobilier Mmme la représentation la plus fidèle de la consommation générale. Les fortunes individueilQs s'expriment admirablement en France par le loyer , par le nombre des domes^^ tiques ^ par les chevaux et les voitures de luxe qui se prêtent à la fiscalité ; car les habitations et ce qu'elles contiennent varient peu, et dispa* raissent difficilement. Après avoir indiqué les moyens de confectionner un rôle de contributions mobilières plus sincère que ne l'était le râle actuel, il répartissait les sommes que produisaient au trésor les impôts dits mrf/rec/^' en un tant pour cent de chaque cote individuelle. En effet , l'impôt est un prélèvement d'argent fait sur les choses ou sur lespersonnes, sous des
déguisemens plus ou moins spécieux ; mais le temps dé ces déguisemens , bon quand il fallait extorquer l'argent, était passé dans une époque où la classe sui" laquelle pèsent les impôts sait pourquoi l'État les prend etparquelmécanisme il les lui rend , car le budget n'est pas un coffre-fort , maïs urï arrosoir ; plus il prend et répand d'eau, plus un pays prospère. Ainsi supposez six millions de co^e^ aisées' (il en avait prouvé l'existence y en y comprenant les cotes riches )j ne valait-il pas mieux leur demander directement un droit de rin qui ne serait pas plus ridicule que l'impôt des portes et fenêtres et produirait soixante millions, plutôt que de les tourmenter en imposant la chose même ?
Par cette régularisation de l'impôt, chaqueparticulier paierait moins en réalité, l'État recevrait davantage, et les consommateurs jouiraient d'une immense réduction dans le prix des choses que l'État ne soumettrait plus à des tortures infinies. Il conservait un droit de culturesurles
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vigQobles^afin de protéger ceUc industrie contre la trop grande abondance de ses produits. Puis, pour atteindre les consomn^ations des cotes pau; . très y les patentes dès débitana étaient taxées d'après la population des lieux qu'ils habitaient. Ainsi, sous trois formes ; droit de vin, droit de culture et patente , le trésor levait une recette énorme sans frais ni vexations , là où il y avait un impôt vexatoire partagé entre ses employés et lui. L'impôt pesait ainsi sur le riche au lieu de tourmenter le pauvre. Un autre exemple..
Supposez un franc ou deux par cote de droits, de sel y vous obtenez six ou douze millions , la. gabellb moderne disparaît^ la population pauvre respire, l'agriculture est soulagée, l'État reçoit tout autant, et nulle cote ne se plaint , car cette cote est propriétaire , et peut reconnaître immédiatement les bénéfices d'un impôt ainsi réparti en voyant au fond des campagnes la vie. s'améliorer ; puis, d'année en année , l'État verrait le nombre des cotes aisées s'accroître. En
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aupprimaiit radministration des contributions indirectes, machine extrêmement coûteuse y et qui est un État dans PÉtat, le trésor et les particuUers y gagnaient donc énormément, à ne considérer que l'économie de ses frais de peroep tion. Le tabac et la poudre s'affermaient en régie, sous une surveillance. Son système sur ces deux régies, développé par d'autres que lui lors du renouvellement de la loi sur les tabacs, était si convaincant qu'elle n'eût point passé dans une chambre à qui l'on n'aurait pas mis le marché à la main, comme le fit alors le ministère. Ce fut alors moins une question de finance qu'une question de gouvernement. L'État ne possédait plus rien en propre , ni forêts, ni mi* nés, ni exploitations. Aux yeux de Rabourdin PÉtat possesseur de domaines constituait un oontre-sens administratif , car il ne savait pas faire valoir et se privait de contributions ; il perdait deux produits à la fois. Quant aux b* briques du gouvernement, c'était le même non*
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sen«reportéda06 la sphère de l'industrie. L'État obtenait dea produits plu$ coûteux que ceux diji commerod ^ plus lenteinent confectionnés ^ et perdait ses droits sur les mouvemens de l'industrie > & laquelle il retranchait des alimenta-r tiotts. Était-ce administrer un pays que d'y &* briquer au lieu d'y faire Êtbriquer^ d'y posséder au lieu de créer le plus de possessions diverse^ L'État n'exigeait plus Un seul cautionnement en argent. RaboUrdin n'admettait que descdution*nemens hypothécaires^ Voici poUit[uùi. Oii l'E* tat gardait le cautionnement en nature, etc'était gènef le mouvement de l'argent ; ou il l'em** ployait à un taux supérieur à l'intérêt qu'il en donnait,et c'était un vol ignoble; ou il y perdait, et c'était une sottise ; enfin^ s'il disposait un jour de la masse des cautionneméns , it préparait dans certains cas une banqueroute horriblo# L'impât territorial disparaissait donc, et lespro* dlictions du soi devenaient libres. Les riches administraient gratuitement les départemens ,
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en ayant pour récompense la pairie sous certaines éonditibns. Les magistrats , les corps savans, les oflficîers inférieurs vovaîent leurs services honorablement récompensés ; il n'y avait {^s d'employé qui n'obtint une immense cônsidération , méritée par l'étendue de ses travaux et l'importance de ses appointemens ; chacun d'eux pensait lui-même à son avenir, et la France n'avait plus sur le corps le cancer des pensions. En résultat, Rabourdin trouvait sept cents millions de dépenses seulement et douze cents millions de recettes. Il était clair qu'un remboursement de cinq cents millions annuels jouait avec un peu plus de force que le maigre amortissement dont il avait démontré le vice , car c'était encoi!Ç selon lui l'État se faisant rentier, comme l'État s'entétant à posséder et à iabriquer. Enfin, pour exiécuter sans secousses sa réfoijpe 9 et pour éviter une Saint - Bâitliélemy d'employés, Rabourdin demandait de lôaS à 1845,
Telles étaient les pensées qu'il avait mûries depuis le jour où sa place avait été donnée à M. de la Billardiére, homme incapable. Ce plan si vaste en apparence , si simple en réalité, qui supprimait tant de gros états-majors et tant de petites places également inutiles, exigeait de continuels calculs, des statistiques exactes , des preuves évidentes. II avait pendant longtemps étudié le budget sur sa double face , celle des voies et moyens , celle des dépenses ; il avait passé bien des nuits à l'insu de sa femme. Ce n'était rien encore que d'avoir osé concevoir ce plan et de l'avoir superposé sur le cadavre administratif, il fallait s'adresser à un ministre capable de l'apprécier. Le succès de Rabourdin tenait donc à la tranquillité d'une politique alors toujours agitée. II ne considéra le gouvernénjent comme définitivement assis qu'au moment où trois cents députés eurent lè courage de former une majorité compacte, systématiquement mi* nîstérielle. Une adnrûnistration fondée sur cette
base s'était établie depuis que Rabourdin avait achevé ses travaux. A cette époque , le luxe de la paix due aux Bourbons faisait oublier le luxe guerrier du temps où la France brillait comme un vaste canip, prodigue et magnifique parce qu'il était victorieux. Après sa campagne en Espagne 9 le ministère paraissait devoir commencer une de ces paisibles carrières où le bien peut s'accomplir, et depuis trois mois , unnou* veau règne avait commencé sans éprouver aucune entrave ; le libéralisme de la gauche avait salué Charles X avec autant d'enthousiasme que la droite. C'était à tromper lesgens les plus clair- voyans , le moment semblait donc propice* N'était-ce pas un gage de durée pour une lulministration que de proposer et de mettre à fin une réforme dont les résultats étaient aussi grands? Jamais donc Rabourdin ne s'était montré plus soucieux , plus préoccupé le matin quand il allait par les rues au ministère^ et le soi^r à quatre heures et demie quand il en revenait»
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De aon côté, madame Rabourdin, désolée de sa vie manquée, ennuyée de travailler en secret pour se procurer quelques jouissances de toilette 9 ne s'était jamais montrée plus aigrement mécontente ; mais en femme attachée k son mari , elle regardait comme indignes d'une femme supérieure les lionteux commerces par lesquels certaines femmes d'employés suppléaient à l'insuflisance des appointemens. Elle était surtout humiliée d'être mariée à un homme sans énergie, car elle prenait l'immobilité du penseur politique et la préoccupation du tra* vailleur intrépide pour l'apathique abattement de l'employé dompté par l'eunui des bureaux y et vaincu par la plus détestable de toutes les misères, par une médiocrité qui permet de vivre, Donc^ vers cette époque ^ elle avait, dans sa grande ame , résolu de faire à elle seide la fortune de son mari, de l'élever à tout prisi et de kû cacher les ressorts qu'elle ferait jouer* Elle porta dans ses conceptions cette indéped*
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(lance d'îdéesqui la distinguait, etsecomplutàs'élever au-dessus des femmes en n'obéissant point à leurs petits préjugés , en ne s'embarrassaùt point des entraves que la société leur impose. Dans sa rage , elle se promit de battre les sots avec leurs armes , et de se jouer elle-même sH! le allait. Elle vit enfin les choses de haut. L'occasion était favorable. M. de la Billardière, attaqué d'une maladie mortelle , allait succomber sous peu de jours. Si Rabourdin lui succédait , ses talens ^ car Céle^tine lui accordait des talens administratifs , seraient si bien appréciés, que la place de maître des requêtes , autrefois promise , lui serait donnée ;' elle le voyait commissaire du roi, défendant des projets de loi aux chambres : elle l'aiderait alors, elle deviendrait 5 s'il était besoin', son secrétaire , elle passerait des nuits. Tout cela pour aller au bois de Boulogne dans une charmante calèche ; pour marcher de pair avec madame Delphine de Nucîngen, pour élever son salon à la hauteur
de celui du baron Martial de la Roche-Hugon, pour être invitée aux grandes solennités ministérielles , pour conquérir des auditeurs , pour Élire dire d'elle : Madame Rabourdin de quelque chose (elle ne connaissait pas encore sa terre), comme on disait madame Firmiani , madame d'Ëspard , madame d^Aiglemont , madame de Carigliano. Enfin pour effacer surtout Podieux nom de Rabourdin. Ces secrètes conceptions engendrèrent quelques changemens dans l'intérieur du ménage. Madame Rabourdin commença par marcher d'un pas ferme dans la voie de la dette. Elle reprit un domestique mâle, lui fît porter une livrée insignifiante , drap brun à liserés rouges ; elle rafraîchit quelques parties de son mobilier , tendit à nouveau son appartement , l'embellit de fleurs souvent renouvelées, l'encombra des futilités qui devenaient ' alors à la mode ; puis , elle qui avait quelques scrupules sur ses dépenses , n'hésita plus à remettre sa toilette en harmonie avec le rang au-
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quel elle aspirait , et dont les bénéfioes furent escomptés dans quelques magasins où elle fit ses provisions pour la guerre. Ses mercredis devinrent beaucoup plus suivis. Elle donna ré^ guUèrement un diner le vendredi , ses convives furent tenus à faire une visite en prenant une tasse de thé , le mercredi suivant. Elle choisît habilement ses convives parmi les députés influons , parmi les gens qui , de loin ou de près , pouvaient servir ses intérêts , enfin elle eut un entourage fort convenable. On s'amusait beau<coup che?^ elle j on le disait, du moins, ce qui suffit à Paris pour attirer le monde. Habourdin était si profondément occupé de son grave et grand travail , qu'il ne remarqua pas cette recxudescençe de \uw au sein de son ménage.
h\m la femme et le mari assiégeaient la même place y en opérant eur des lignes parallèles , à rinw l'un 4^ rautre«