‹ La femme supérieureChapitre 24 sur 36 · MONSIEUR DES LUPEAULX · texte numérisé non relu

MONSIEUR DES LUPEAULX

AU ministère de Rabourdin , florissait alors comme secrétaire -général certain. nK)nsieur Clément Chardin des Lupeaulx> un de ces personnages que le flot des événemens politiques met en saillie pendant quelques années , qu'il emporte en unjourdWago^ et que vous retrouvez sur la rive , à je ne sais quelle distance.

échoués comme la carcasse d'une embarcation , mais qui semblent être encore quelque chose.

Lé voyageur se demande si ce débris n'a pas contenu des marchandises précieuses, servi dans de grandes circonstances, coopéré à quelque résistance , supporté le velours d'un trône ou transporté le cadavre d'une royauté. En ce moment , M. Clément des Lupeaulx ( les Lupeauix absorbait le Chardin ) atteignait à son apogée , car dans les existences les plus illustres comme dans les plus obscures y il y a pour l'animal comme pour les secrétaires-généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de tout son éclat. . Dans la nomenclature créée par les fabulistes, IM. des Lupeaulx appartenait au genre des Bcrf rand , et ne s'occupait (ju*à trouver des Ratons. Les morallstesdéploientôrditiaircment leur terve sur les abominations transcendantes: pour eux, les crimes sont à la cour d^assisds ou h la police correctionnelle, mais les finesses sociales

L\ VEMMË SUP]iRlEURE. <^3

lear échappent : rhabilcté qui triomphe sous ^ les armes dû Code est au-dessus ou au-dessous d'eux , ils n'ont ni loupe ni longue-vue ; il leur r^

fout de bonnes grosses horreurs , bien visibles ; toujours occupés des carnassiers , ils négligent les reptiles ; heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances qui colorent le Chardin des Lupeaulx.

Egoïste et vain , souple et fier , libertin et gourmand, avide a cause de ses dettes^ discret comme une tombe d'où rien ne sort pour démentir Hnscription destinée aux passans, intrépide et sans peur quand il sollicitait , aimable et Spirituel dans toute l'acception du mot, moqueur à propos, plein de tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec grâce , effronté voltairien et allant a la messe h Saint-Thomasd'Âquin quand il s'y trouvait une belle assemblée^ M. le secrétaire-général ressemblait à ton tes

les médiocrités qui forment le noyau du monde politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position d'écouteur , et il n'en existait point de plus attentif; aussi, pour ne pas éveiller le soupçon , était-il flatteur jusqu'à la nausée , insinuant comme un parfum et caresr^ sant comme une femme. Il allait accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l'avait dése^ré pendant long-temps , car il sentait.que l'assiette de sa fortune politique dépendait de la députa, tion. Comment était-il parvemi? se dira-tron* Par un moyen biep simple : Bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait des missions délicates que l'on ne peut donner ni à un homme qui se respecte , ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient à des êtres sériçux et apocryphes tout ensemble , que l'on peut avouer ou désavouer à volonté. Son état étaild'étre toujours compromis, et il avançait autant par la défaite que par le succès. Il avait compris que sous la Restauration, temps de transactions continuelles

entre les hommes, entre les choses , entre les faits accomplis et ceux qui se massaient à l'horizon y le pouvoir aurait besoin d'une femme de ménage. Une fois que dans une maison il s'in-troduit une vieille qui sait comment se fait et se défait le lit, où se balaient les ordures , où se jette et d'où se tire le linge sale , où se serre l'argenterie, comment s'apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à la porte; cette créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancroche ou édentée , mit-elle a la loterie et prit-elle trente sous par jour pour se faire une mise , les maîtres l'aiment par habitude , tiennent devant elle conseil dans les circonstances les plus critiques : elle est là , rappelle les ressources et flaire les mystères , apporte à propos le pot de rouge etleschall, se laisse gronder, rouler par les escaliers , et le lendemain au réveil présenté gaimerït un excellent consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besôiti d'une femme de ménage avec laquelle il puisse

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être faible, indécis, dîsputailieur avec son propre destin, sMnterroger, se répondre et s'enhardir au combat. N'est-ce pas comme le bois mou des Sauvages, qui, frotté contre du boîs dur, donne le feu? Beaucoup de génies s'allument ainsi.

Napoléon faisait ménage avec Berlhier , et Richelieu avec le père Joseph : des Lupeâulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait ramt des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès de ceux qui arrivaient • il embaumait ainsi la dernière flatterie etparfu* maît le premier compliment. Il entendait d'ailleurs admirablement les petites choses auxquelles un homme d'État n'a pas le loisir de songer t il comprenait une nécessité , il obéissait bien } il relevait sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d'en relever tout le prix , et choisi»* sait toujours dans les services à rendre celui que l'on n'oublierait pas. Ainsi, quand il fallut fran*" chir le fossé qui séparait l'Empire de la Restauration, quand chacun cherchait une planche

pour le passer , au moment où les roquets de l'Empire se ruaient dans un dévouement de paroles , des Lupeaulx passait la frontière après avoir emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout , il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi Louis XVIII « et liquidait par ce moyen , lui le premier , prés de 3 millions à 20 pour 100 ; car il eut le bonheur d'opérer à cheval sur 181 4 et sur 181 5, Les bénéfices furent dévorés par les sieurs Gobseck, Werbrust et Gigonnet, croupiers de l'entreprise : des Lupeaulx les leur avait promis ; il ne jouait pas une mise^ il jouait toute la banque^ en sachant bien que Louis XVIII n'était pas homme à oublier cette lessive.

Des Lupeaulx fut nommé maître des requé* tes 5 chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion-d'Honneur. Une fois grimpé j l'homme habile chercha les moyens de se maintenir sur son échelon , car dans la place forte où il s'était introduit les généraux ne conservent pas long-

temps les bouches inutiles. Aussi , à son métier de ménagère et d'entremetteur , avait-il joint la consultation gratuite dans les maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les'prétendues supériorités de la restauration une profonde infériorité relativement aux événemens qui les dominaient , il avait imposé leur médiocrité politique en leur apportant , leur vendant au milieu d'une crise ce mot d'ordre que les gens de talent écoutent dans l'avenir. Ne croyez point que ceci vint de lui-même. Autrement , des Lupeaulx eût été un homme de génie, et ce n'était qu'un homme d'esprit. Ce Bertrand allait partout, recueillait les avis, sondait les consciences et saisissait les sons qu'elles rendaient , il récoltait la science en véritable et infatigable abeille politique. Ce dictionnaire de Bayle vivant ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et tombait droit sur la chair la plus exquise , au

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milieu de la cuisine. Aussi , passait-ii pour un bomme d'État indispensable. Cette croyance avait pris de si profondes racines dans les esprits , que les ambitieux arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre, aGn de Tempécher de monter plus haut ; ils le dédommageaient par un crédit secret de son peu d'importance publique. Néanmoins , en se sentant appuyé sur tout le monde, ce pécheur d'idées avait exigé des arrhes perpétuelles : il était rétribué par l'état- major dans la garde nationale où il avait une sinécure payée par la ville de Paris, il était commissaire du gouvernement près d'une Société Anonyme , il avait une inspection dans la maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles de secrétaire-général et de maître des requêtes. Pour le moment , il voulait être commandant de la Légion-d'Honneur, gentilhomme de la chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille francs d'impôt , la misérable

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bicoc|ue des Lupeaulx valait à peine cinq cenU francs de rente. Où prendre l'argent pour y bà* tir un château , pour l'entourer de plusieurs domaines respectables , et venir y jeter do la poudre aux yeux de tout un arrondissement?

Quoique dînant tous les jours en ville , quoique logé depuis neuf ans aux frais de l'État^ quoique voilure par le ministère ^ des Lupeaulx ne possédait guère que trente mille francs de dettes fraqches et liquides sur lesquelles personne n'élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à flot en écopant sa barque pleine des eaux de la dette ; mais le bon mariage dépen*' dait de son avancement \ son avancement voulait la députation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux , il ne voyait qu'un immense service h rendre ou quelque bonne affaire à combiner. Mais, hélas! les conspirations étaient usées , et les Bourbons avaient en appa^ renoe vaincu les partis. En6n malheureusement!» depuis quelques années le gouvernement était

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si bien mis à jour par les sottes discussions de la gauche qui s'étudiait à rendre tout gouvernement impossible en France, qu'on ne pouvait plus y faire d'aflàires; les dernières s'étaient accomplies en Espagne , et condibien n'avait^on pas crié I Puis des Lùpeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à l'amitié de sor\ ministre, auquel il eut l'imprudence d'exprimer le désir d'être assis sur les bancs ministériels. Les ministres devinèrent d'où venait ce désir, des Lùpeaulx voulait consolider une position précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le basset se révoltait contre le chasseur. Les ministres lui donnèrent quelques coups de fouet et le caressèrent tour à tour : ils lui suscitèrent des rivaux ; mais des LupeauIx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec de nouvelles venues : il leur tendit des pièges , ils y tombèrent , il en fit promptement justice. Plus il se sentit mcDacé, plus il désira conquérir ùri poste inamovible ; mais il fallait jouer serré! En un

9^ LA. wwMif^ sm6w^w^

mtMitt, il pQUTait toi^ tfi^4/^ ' un imit- ^

jgl^ç. ab^^ait se» épapiJIfEttw dq oftloffi^ €Î?il , MD in^pectloQ ;. sa ûoécure à la Société Anor nym^f se^ deux places et hms. a^amage^j, « toutj^ six traiteojuçiis Gonservéa sous le fi^ de la loi sur le cumul* Souveiit il mençait so« miii^tre ecmime une maittesse utenaçe^ son aiuvml» 'd m disait sur le poLot; d'éj^qmper uae fiche yeuve ; le nûiûstre cajolait sri w& le cher des I^upeaulx. Dans un de ces raQG0i3aiiïiadeiBeii% il reçut la profoessc foriaaeUe d'une pbce à.FAcar demie des inscriptions et beUes-lettrea^. lûrs de la première vaoanfi^ C'était, djeaitril, le paie d'un cbe?al*

Dans son admicahle fpsition , M. Cléeaeiift Chardin des Lupeaub était coQ^ne un arlvre plante dans un terrain fayoraUe^ il poucV^t sa? tisfaire ses vices,, ses fantaisies, se^ rertus et. ses défauts* Voici ks^ Êdâgijie;^ de sa* vie* Entie cinq Qu àjL invitations j(H2rnaUéi?es» liairaîtà chqisb la maisoj» où se trouvait le meîUeiir

^iner, U allait law tire le matiii 1^ nûoistre et

sa finnoia^ au petit Icrver^ tmom^ii Ws mfam M

joQaU avec eux ; puis U travailbit «me heur^ cm

deusy c'eat-à^dire U s'éleodait daas un bon lau-*

ieuil pour lire lea jouraaus^ dicter le sens d'uM

leUve^ vecev^Âr lyuad le mânistre n'y était pad,

egc g ti q^ ae r en gros la besogne^ atu*aper ou db«

ifSMier quelques gaiAtes d'eau bénite de ciMa*,

parcourir des pétiti<sia d'un eo«^ de loffgMii

oaleaapestiller pav uoe ^piature qui sigiÀ&aît r

(c Je m'en^ moqu^^ faites eoMne ç(ms p0u^

dnsi ! » chaçuo savaîl qœ quand dea LupeauEs

slatéressait i quelqu'un ou à quoique cboBe ^

il s'en mêlait persoikoeUem^iM;. IL periMt^t

aux eiuplayéa supérieuiv» qBelqnea causeries

iDtiinea sur lea affaires dâicates , eà il écoutait

leura cancan» i&témufi. De toBe^ ea temps 'A

allait au chAtttu prendre le mot d'ordve. EnBm

il attendait le miaktre au retour de h Ckambre

quand il y avait session , pour savoir s'il feltatt

invenSer et diriger quelque manœuvre. Le

84 Li^ FEMMB SUPÉRIEURE^

sybarite ministériel s'habillait, dînait et visitait douze ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin. A l'Opéra , il causait avec les journalistes, car il était avec eux du dernier bien. Il y avait entre eux un continuel échange de petits services : il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs; il les empêchait

ijl'attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle chose qui ferait, disait-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs maîtresses. « Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez-le si vous pouvez ; mais ne dites pas que Victorine a mal dansé. .Calomniez notre affection pour nos:proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces de jeune homme. Diantre ! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous ne savons pas àe que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous serez peut-être ministre, vous qui salez aujourd'hui les tartines du Constitua iionnel. » En revanche, dans l'occasion il ser«* vait les rédacteurs, il levait tout obstacle à la

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représentation d'une pièce, il lâchait à propos des gratifications ou quelque bon diner/il pro-^ mettait de faciliter la conclusion d'une afTaire. D'ailleurs, il aimait la littérature et protégeait tes arts : il avait des autographes, de magnifia ques albums g^m^/^, des esquisses, des tableaux. Il iàisait beaucoup de bien aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines occasions où leur amour-propre voulait une satisfaction peu coûteuse. Aussi était-il aimé par tout ce monde do coulisses^ de journalistes et d'artistes. D'abord , ils avaient les mêmes vices et la même paresse ; puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux danseuses ! le moyen de ne pas être amis ? Si dés Lupeaulx n'eût pas été secrétaire-général ; il aurait été journaliste. Aussi dans la lutte des quinze années où la batte de l'épigrammé ouvrit la brèche par où passa l'insurrection , des Lu-* péaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.

En le voyant jouer à la boule dans le jardin

86 LA pftimfi sui»iiitEURE.

du minîstëFe ûirec les ^nfaos de Motifieigneur, le fretin des emptoyés i^ creusait la oervelle pour deTÎncr le secret de son niflaraoe et la nature de son tratail ; tandis que tes talons rou^ de tous les ministères le regardaient comme le plus dangereux MépUsU^phéiès ^ l'a^doTMent et lui rendaient arec usure les flatteries quil débitait dans une sphère plus élevée. Indéchiffrable comme une énigme hiérogiyphi* que pour les petits, Putilité du secrétatre-générai était daire comme une règle de trois pouf les intéressés.

Au physique^ Clément des Lupeaufac était le reste d'un joli homme : taille de cinq pieds quatre pouces , embonpoint lotérable , le teint échauffé par la bonne chère , un air usé , une tilus poudrée^de petkes lunettes fines ; au moins btond, couleur indiquée par une main potelée comme celle d'une vieilie femme blonde , im peu trop carrée, les ongles courts, une main de atrape ; le pied ne manquait pas de distinction.

cinq lieiires, 3 Ma toafovrs en bmé^ suie h jour, en «onliievs^ padtettoo nioir^ gxicï da cadieiiiiW) moachoir de j»IÂte ssàs^rfooMy càalxie d^or, habit biea de rai « bontmis cisd^ et A brodistte d'ordres; ie madn ^ des bottes CTBquaBtes et im [Witaloai gris. Sa Denue res^ semblait buuooup fiiiii à œlle d'un avoué nott^ dré qu'à la omlBiiaiice d'un ministre. Son oott Boamté par Tiisafe des lunettes le pendait plus laid qu'il ne Pétait réellement quand par mat» faear d les était. Poar les juges babilœ, pour ks gi6ns droits que Je vrai seul met à i^ise , M. des Lupoaux était Jnsuppartafaie : siss iàçon^ gtàj^kaam fiisaîent le moisodge, ses protoslia* tmis aimabiesy ms vieilles gentillesses tMfOuivi neuves pour les imbéciles^ montraient trop la corde. Tout homme perspioaoe voyait en hii ane ^nohe pourrie sur laquelle il feUait lÀen se garder de poser le pied.

Dès ^fxb la belle madame fidx)ilrdia daigna s'occuper de la fortune admibisiralive dé son

mari y elle devina Clément des Lupeaulx et Vétudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau à la Division ^ ■■ de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure crut pouvoir jouer ce roué politique. M. des Lupeaulx fut donc un peu cause des dépenses extraordinaires qui s'étaient faites et qui se continuaient dans lé ménage de Rabourdin.

La rue Dupbot, bâtie sous r£mpire , est re*marquable par quelques maisons élégantes au dehors et dont les apparteraens ont été généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait d'excellentes dispositions , avantage qui entre pour beaucoup dans la noblesse de la vie intérieure. C'était une jolie antichambre assez vaste , éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon , se trouvaient le cabinet et la chambre de Rabourdin ^ en rc

hk FEUMB SUPÉniEUHE. 89

tour desquels était la salle à manger où l'on entrait par l'antichambre ; à gauche, la cham« bre à coucher de madame et son cabinet de toilette , en retour desquels était le petit appartement de Clotilde. Aux jours de réception, la porte du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient ouvertes. L'es* pace permettait de recevoir une assemblée choisie j sans se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où le luxe s'improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît une exception. Le salon venait d'être retendu en soie jaune avec des agrémens de couleur carmélite. La chambre de madame était vêtue en ctofie ivraie perse et meublée dans le genre rococo. Le cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l'ancien salon nettoyée , et tut orné des beaux tableaux laissés par M. Leprince. La fille du commissaire -priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissans tapis turcs ^ bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant

iuà à» vieiDc ébèûeê ^ d'un prix devina exorbttant. D'admiraUès buflfetB db BooUe ^ adietê» ëgiahsineiit par le cotntmanire - pri^ew , méa* Mènent le pouitom* de cette pièce y du rmfieii deiaqnelie scimîttèrènt im arabesques e^ cutvre îocnastées dans TécsÂUe de la première horloge à «ode qui reparut pour remettre eu honneur les €fae&-d'i(euyre du dîx-eeptième siècle. Deê fleurs embaumafeot cet apparteBwut plein de goSit et de belles choses y où chaque détail était une œuvre d^art bien placée et bien acoompa-^ goëe, où noa^nie RabounHn , miae avec cette originale sîmplidlé que trouvent les artistes , se montrait comme une femme accoutumée 4i ces jouîasasces , n'en parlait pas et M contentait d'achever par les grâces de son esprit Tt^fet produit sur ses hâtes par cet ensembie. GiSiCè à sbn père, dès que le mcoco (ut ii la modp, elle fit parler d'eUe«

Quelque habkné qu'il fût aux âiusaes et am péelies magnificences de tout étage^ M. des Iai-

pesrtilx fi^ 6urpri6 chez madatne Rabôurdia.

Le<:;haf{ne qui saisit cet Asmodée parisien petit s'expliquer par une comparaison, fmagifies isn T^jrageifir fatigué des mille aspects si ridbes de l'Italie , du Brésil ^ des Indes^ qui revient dans sa patrie et trouve sur son chemm uu déiicieuic petit lac , oonmie est le lac d^ta au pied du Mont-Roee : une lie bien jetée dans des eaiux caAmeB) coqu^te et simple^ naïve et cependant parée, aolitâtre et bien accompagnée : éléganft bouquets d'arbres , statues d'un bel effet. A l'enioinry des rives à la fois sauvages et ciil* lîvées ; le grandîooe et ses tumultes an-dehws , au«dedans les proportions humaines. Le moode qu'ii a vu se retrouve en petit, modeste et pur. Son àme reposée le convie k rester là. Un channe poétique et mélodieux l'entoore de toutes les harmonies et révmUe toutes les idées 'y c'est à la fois une Chartreuse et U vie 1 Quelques jours auparavant^ la belle madame Firmtani , l'ime des plus ravissantes femmes du

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&ul^K>urg Saiot-Geraiain /qui aimait et recevait madame Rabourdin , avait dit à des Lupeaulx , invité tout exprès pour entendre cette phrase". — Pourquoi n'ai lez- vous donc pas chez madame ? elle a des soirées délicieuses , et surtout on y dine. • . mieux que chez moi. Des Lupeaulx s'était laissé surprendre une promesse par la belle madame Rabourdin qui ^ pour la première fois , avait levé les yeux sur lui en par-* lant ; il y était allé , n'est-ce. pas tout dire ? La femme n'a qu'une ruse ^ s'écrie Figaro y mais elle est mfaillible. En dînant chez un simple chef de bureau , des Lupeaulx se promit d'y diner quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme que quelques rivales surnommaient déjà la Célimène de la rue Duphot , il y dinait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi. Depuis quelques jourS) après de savante^ et fines perquisitions , madame Rabourdin

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croyait avoir trouvé dans cette planche la place d'y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d'employés où l'on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant d'une nomination espérée , caressée^ choyée. Combien de souffrances apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles! cotnbien de visites intéressées! Enfin j grâce à sa hardiesse, madame Rabour* din entendait tinter l'heure où elle allait avoir vingt mille francs par an au lieu de douze mille. — Et je me serai bien conduite , se disaitelle. J'ai fait un peu de dépense ; mais nous ne sommes pas dans une époque où l'on va cher^ cher les mérites qui se cachent ; tandis qu'en se mettant en vue , en restant dans le monde j en cultivant ses relations , en s'en faisant de nou* velles, un homme arrive. Après tout , les ministres et leurs amis ne s'intéressent qu'aux gens qu'ils voient, et Rabourdin ne se doule pns du

g4 M^ F^BUIE. SI^JMSjIJRE.

n^ondei! Si je si,'avais pa3 eotoirtU^ c^ troU dér fixté&f ils aument pçutH&tre voulp la place de La Biilardiére 'y, tandU que, reçus chex moi , la TergogiBie le» prend , ils deviennei;^ nos aj^ub au lîea d'être nos riyaux. J'ai &it un peu b coqjttette ^ mais j^ suis heureuse ({oe les premîèrea maiseries avec lesquelles oo anci»se les hqmams aient suffît..

Le }0^r où commença réellement une li^te inattendue à propos de cette place, après le dîner m^nîstérîel qui précédait une de ces soirées (|9e les. ministres considéraient comaae putii* <|aety des Lupeaulx*se trouvait à la cheminée auprèsde la femme d«i mbistre. En prenant sa tasse de cale , il Im arriva de comprendre encore une fois madame Rabourdin parmi lessept oy huit Gammes véritablement supérieures de Paris. Â plusieurs reprises j il avait mis au; jeu madame Rabourdin comme le capwal Trim y mettait son bonnet.

--• Ne le dites pas trop ^ cher ami , vous lui

fioTH^ du tort y lui dit l^ fenuao ésk mmtee^en riante demi.

Aucune femnpîe ik'aiiD^. à oaleQdxe £iîfe d^ vaut elle Téloge^ d'une autre. f<^me f touteti^M réservent en ce cas la parokt^ afiack vînaip^eF Ia.iQ4angev

— Ce |»ai(p& La Bills^rdi^ esl en %vsm de mourir, reprit so^ Excell^icei aasuocemcuiadmiiudtralite revient à Ralpourdin <yii est un de nos fiu^s habiles employés , et envers- qui nos prédécesseurs ne se sont pas bien conduita^qucâ* que l'un d'eu^ ait du sa préfecturo de pqiice sous Tempire à cert^ {feraoïni^ge pa^é pw?

s'ijutéress^ à Babourdû^* FrawhenieBl, eb^ ami, TOUS ét^ e woce asaei&îewie pwr être aisoié pour vous-même

— Si la place de La Billardiére ert acquise à Eahouffdin y je puiùs être cru quand je vante la supériorité de sa fexunoe^ répUqua des Lupeaidix en sentant l'ironie du miniatre '^msuà si madaiBc la comMase vent eu iuger par eUe^^mêiae. . . . .

96 l.k FEMME SUPÉRIEURE.

— Je l'inviterai à mon premier bal, n'est-ce pas ? Votre femme supérieure arriverait quand j'aurais de ces dames qui viennent ici pour se moquer de nous, et qui entendraient annoncer madame Rabourdin.

— Mais n'annonce- 1 - on pas madame Delabarre chez le ministre de l'intérieur ?

— Il y a presque un rfe, dit vivement le nouveau comte en lançant un coup d'œil foudroyant à son secrétaire général, car ni lui ni sa femme n'étaient nobles.

Beaucoup de personnes crurent qu'il s'agissait d'affaires importantes ^ les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. DesLupeaulx sor« tit y et la comtesse nouvelle dit à son imari : — Je crois des Lupeaulx amoureux ?

— Ce serait donc la première fois de sa vie , répondit-il en haussant les épaules comme pour dire à sa femme . que des Lupeaulx ne s^occu* pait point de bagatelles sans solidité.

Le ministre vit entrer un député du centre

LA FEMME SUPÉaiEURË. 97

^roit et laissa sa femme pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d'un désastre imprévu qui l'accablait, ce député voulait s'assurer une protection et venait annoncer en se*cret qu'il serait sous peu de jours obligé de donner sa démission. Ainsi prévenu , le ministère pouvait faire jouer ses batteries avant l'opposition.

Le ministre, c'est-à-dire des Lupeaulx, avait invité h diner un personnage inamovible dans tous les ministères, assez embarrassé de sa personne , et qui , dans son désir de prendre une contenance digne , restait planté sur ses deux jambes réuniesà la façon d'une gaine égyptienne. €e fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de remercier le secrétaire-général ^ dont la retraite brusque et imprévue le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C'était purement et simplement le caiçsier do ministère, le seul employé qui ne tremblait jetmais lors d'un changement. Dans ce temps^ la

98 l'i FEMME SWÉRlBdBE.

chambre ne tripotait pos oiesquÎBenieiit le budgot coiuftue c)an$ le tempa déplorable où bous vivons , oUe ne réduisait pas ignoblement les émolumens ministériels , elle ne faisait pas ce qu^en style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles^ elle acooi^oit à chaque ministre qui prenait les affakes une indemmié dite de déplacement; car il en coûte autmil pour entrer au ministère que pour ea sortir^ et ^arrivée entraîne des frais de toute nature qu'il est peu convenable d'inventorier* Cette indao^ iiité consistait en vingt-cinq jolis petits mille francs. L'ordonnance apparaisaait-elle au Mo^ niUur^ pendant que grandset petits^ attroupés autour des poêles ou devant les cheminées, se« couéspar l'orage dans leurs places, se disaient : « Que va fdre celui ^^ là ? va*t-il augmenter le nombre des employés, va^t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois ? » le paisible cais<^ »er prenait vingt-cinq beaux billets de banque^ iesr attactiait avec une épingle, gravait sur sa ii<*

gtire de misée de cathédrale une espreâskm joyisufle ; il enfilait l'escalier des appartemens et se faisait introduire chez monseigneur à son le^ Te par les gêna qui toi» confondent, en un seul et même pooroir, l'argent et le gardiai de l'ar^ gent i le contenant et le contenu , l'idée et )t fonise. Le cfflsster saisissait le couple ministémi à l'aurore du ravissement pendant laipieUe un homme d'État est bénin et bon prince. Au -^ Que voulez-vous ? du ministre , il répondait par l'exhibition des chUfons, ^i disant qu'il s'empressait d'apporter à Son Ëxœllencel'indeoHiité d'usage ; il en expliquait les motifs à madame étouftée^ffiais heureuse, et qui ne manquait ja^ mais de prélever quelque chose, souvrat le tout^ car un déplacement est une alfaire de méxa^e. Le caissier tournait son comptiment , et |^^it à monseigneur quelques phrases : «^ Si Son Excdlence daignait lui conserver sa place , si e()e était contente d'un service puremast mé^ caniqW) si, etc« Gomme un homme qui apporta

IXH) LA FEMMB SUPÉaiBURË.'

yingt - cinq mille francs est toujours un digne emph>yé ^ le caissier ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d'où il voyait pas^ sér, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cioq ans. Puis il se mettait: aux ordres de madame , il apportait les treize mille francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à commandement, et se ménageait ainsi, sui^ vant Une vieille expression monastique, une voix dans le chapitre.

Ancien teneur de livres au Trésor quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles , M. Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça. C'était un gtos et gras bonhomme trè&-fort sur la tenue des livres et très-faible en toute autre, chose, rond comme un zéro , simple comme bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant et s'en allait de même^ à la Place-Royale où il demeurait dans le reznde^chaussée d'un vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore

.tk FEMME SUràRmXJEE. lOI

JBaudoyer^ chef de bureau dans la division de M. La Biliardière et partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Elisabeth, et avait naturellement pris un appartement au dessus du sien. Personne ne doutait au ministère que le père Saillard ne fût une bête , mais personne n'avait jamais pu savoir jusqu'où allait sa bêtise ; elle était trop compacte pour être in-terrogée , elle ne sonnait pas le creux, elle absorbait toutsansrien rendre. Bixiou (un employé dont il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à perruque sur le haut d'un œuf et deux petites jambes dessous, avec cette inscription : Né pour payer , et recevoir sans jamais commettre d'erreurs^ Un peu moins de bonheur j il eût été garçon de la banque de France; un peu plus d'ambition^ il était remercié. En ce moment, le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la corniche, sans imaginer que ces deux ornemens puissent entendre le

lOa M FUME SnPÉRIXURI.

diseoursy ni oomprendre qdo penséo aecr^e.

— Je tiem d'autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet dans le plua pror fond mystère , que des Lupeaulx a des préleii* U0A6; sa bicoque est dans votre arrondisaenient et nous ne voukms pas de lui.

*— Il n'a ni le cens> ni l'âge, dit le dépoté.

^-** Oui , mats vous savez ce qui a été décidé pour Casimir Périer , relativemeot à l'âge.

Quant à 4a possession annale, nous sommes à la fin de décembre, Pélectioo se iei*ait en janvier, les commissiiNas ont la manche large pour les députés du centre, et nous ne pourrions pas nous <^>poser osten^blement à la bonne volonté que l'on aurait pour notre cher des JUupeaulx.

— ^Mais où prendratt^il l'argent d'une prO' priété ?

— Et comment Manuel a*-t-il été possesseur d^une maison à Paris?

La patère écoutait bien à son corps défendant, et ces vives interlocutions quoique mur^^

*" LA FEMME SUPÉRIEURE. Io3

murées aboutissaient à Toreille de Saillard par des caprices d'acoustiques encore mal observés. Savez -vous quel sentiment s'empara du bonhomme en entendant ces confidences politiques? l'embarras le plus cuisant. Il était de ces gens naïfs qui se désespèrent de paraître écouter ce qu'ils ne doivent pas enten dre, d'entrer là où ils ne sont pas appelés , de paraître hardis quand ils sont timides, curieux quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le tapis de manière à se reculer, en sorte que le ministre ]e trouva fort loin, quand il l'aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre indiscrétion ; si le ministre l'avait cru dans son secret, il n'aurait eu qu'à lui dire : motus ! Le caissier profita de l'afHuence des courtisans, regagna un fiacre de son quartier , pris à l'heure lors de ces coûteuses invitations, et revint à la Place-Royale.

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