‹ La femme supérieureChapitre 25 sur 36 · LES TARETS · texte numérisé non relu

LES TARETS

A l'heure où le père Saiilardl voyageait dans Paris, son gendre et sa chère Elisabeth étaient néGessaireoient avec M. t'abbé Gaudron , leii^ directeur, occupés à feîre un vertueux boston en compagnie de quelques voisins , et avec un certain Martin Falleix , fondeur en cuivre au faubourg Saint-Antoine, à qui Saillard avait

prêté les fonds nécessaires pour créer un bénéficieux établissement. Ce Falleix était un honnête Auvergnat , venu le chaudron sur le dos , qui plus tard avait servi rue de Lappe un fabricant de marabouts, grand dépéceur de châteaux. Vers vingt-sept ans , altéré de bienêtre tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d'être commandité par M. Saillard pour l'exploitation d'une découverte en fonderie. (Brevet d'invention et médaille d'or à l'exposition de iSaS). Madame Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père Saillard ^ sur la queue de ses douze ans y avait jeté son dévolu sur Falleix, garçon trapu, fiotraud, actif, de probité dégourdie, dont elle disait l'éducation . Suivant ses idées, cette éducation consistait à lui apprendre à jouer au boston, à bien tenir ses cartes, à ne pas laisser voir dans son jeu, à venir chez eux rasé, les mains savon ? nées au gros savon ordinaire , à ne pas jurer, à parler leur français, à porter des bottes au lieu

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de souliers, des chemises en calicot au lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Elisabeth l'avait décidé à ôter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui ressemblaient à des cerceaux.

— Vous allez trop loin , madame Baudoyer, lui dit-il en la vovant heureuse de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d'empire : vous me Élites nettoyer les dents, ce qui les ébranle; vous me ferez bientôt brosser mes ongles et friser mes cheveux , ce qui ne va pas dans notre commerce, on n'y aime pas les muscadins,.

Elisabeth Baudoyer , net Saillard , est une de ces figures qui se dérobent au pinceau p<tr leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent être esquissées, car elles offrent une expression de cette petite bourgeoisie parisienne , placée au-dessus des riches artisans et au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont près*

no Là FSIfItE SUPiBlEURE.

que des vices^ do&it ks dâËMits s'ont rien d'»^ maUe y nons demi les moeurs , quokpie piatea ^ ne nranquent pas d^originaltté. ÉUsabetb av»l en elle cpielqae diose de chétirqui Êitsait msd à totr. Sa taille dépassait à peine quatre pieds, sa ceinture ne comportait pas même une demi** aune^ ses traits fins, ramassés vers le nety donnsie»t à sa figure une vague ressemUaàce avec le museau d'une beleUe. A trente sxm passés ^

elle semblait n'en avoir que seize ou dix-sept. Ses yeux d'un bleu de &ience , opprimés pai^. de grosses paupières unies à l'arcade des sotur-* cils, jetaient peu d'éclat ; elle avait des cheveux d'un blond qui tirait sur le blanc y son finoot plat était éclairé par des pians où le jour semblait s'arrêter; son teint avait des tons gri^ presque plombés; le bas de son visage plus triangulaire qu'ovale terminait irrégulièrement des contours assex généralement tourmentés; sa voix avait des intonations aigres «douces* C'était bien la petite bourgeoise conseillant

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son mari le &Qir sur roreiller, n'ayant pas le moindre mérke dans ses venus ; ambitieuse SMS arrière-pensée, par le seul déveli^ppeme»! de régoisme domestique ; à U campagne elle aurait voulu arrondir ses propriétés, dans Tadminîstration elle voulait avance. Dire la vie de BOB père et de sa mère, dira tcHUe la femme en peignant l'enfance de la jeune fiUe.

,M« Saiilard avait épousé la fille d'un marchand de meubles , établi sous les piliers cfes Halles. L'exiguité de leur fortune avait primi'tivcment obligé M. et madame Saiilard à de constantes privations* Âpres trente-4rois ans de mariage et vingt-neuf ans de travail dans les iHireaux ^ la fortune des Saiilard (leur sodiété les nommait ainsi ) consistait en soixante mille francs cmifiés à Falleix » Thotel de la Place* Royale acheté quarante mille francs en ido4i et trente-£ax mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital , la succession de la veuve Bidault 9 mère de madame Saiilard, r^réœn-

tait une somme de cinquante mille francs environ. Les appointeniens de M. Saillard avaient toujours été dé quatre mille cinq cents francs , car sa place était un vrai cul-de-sac administratif qui pendant long-temps ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à sou 5 provenaient donc d'économies sordides et fort inintelligemment employées. En effet les Saillard ne connaissaient pas d'autre manière de placer leur argent que de le porter , par sommes de dix mille francs, chez M. Laisné, le notaire du quartier Saint-Antoine , et de le prêter à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans les droits de la femme , quand l'emprunteur était marié! Madame Saillard obtint en i8o4 un bureau de papier timbré dont le détail détermina Fenlrée d'une servante au logis. En ce moment l'hôtel, qui valait pluis de cent mille francs , en rapportait huit mille ; Falleix donnait six pour cent de ses soixante mille francs , outre un partage égal des béné^

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fices; ainbi les Saillard avaient au moins dix* sept mille livres de rentes. Toute l'ambition du bonhomme était d'avoir la croix en prenant sa retraite.

La jeunesse d'Elisabeth fut un travail cons* tant dans une famille dont les mœurs étaient aussi pénibles et les idées aussi simples : on y délibérait sur l'acquisition d'un chapeau pour M. Saillard, on comptait combien d'années avait duré un habit , les parapluies étaient ac*crochés par en haut au moyen d'une boucle en cuivre. Depuis i8o4ii ne s'était pas fait une réparation à la maison , les Saillard gaxr daient leur rez-de-chaussée dans l'état où le précédent propriétaire le leur avait livré; les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de portes se voyaient à peine sou6 la couche de poussière qu'y avait mise le temps ; ils conservaient dans ce^ grandes et belles pièces à cheminées en marbre sculpté , k plafçnds dignes de ceux de Versailles , les meublçs

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trouvés chez la veuve Bidault : des feuteuils en bois de noyer disjoints et couverts en tapisseries , des commodes en bois de rose , des guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus , un superbe secrétaire de Boulle auquel la mode n'avait pas encore rendu sa valeur, enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande des piliers des Halles : tableaux achetés à cause de la beauté des cadres, vaisselle d'ordre composite, c'està-dire un dessert en magnifiques assiettes du Japon 5 et le reste en porcelaine de toutes les paroisses; argenterie dépareillée , vieux cristaux , beau linge damassé , lit en tombeau garni de perse et à plumes.

Au milieu de toutes ces reliques , madame Saillard habitait une bergère d'acajou moderne, les pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou , près d'une cheminée pleine de cendres et sans feu , sur laquelle se voyaient un cartel , des bronzes antiques , des candélabres à fleurs,

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mais sans bougies , car elle s'éclairait avec un martinet en cuivre d'où s'élevait une haute chandelle cannelée par différens coulages. Madame Saîllard avait un visage où, nialgré ses rides , se peignaient l'entêtement et la sévérité, l'étroitesse de ses idées , une probité quadrangulaire, une religion sans pitié, une avarice naïve et la paix d'une conscience nette. Dans certains tableaux flamands , vous voyez des femmes de bourgmestres ainsi composées par la nature et bien reproduites par le pinceau ; mais elles ont de belles robes en velours ou d'étoffes précieuses , tandis que niadame Saillard n'avait pas de robes , mais ce vêtement antique nommé , dans la Touraine et dans la Picardie, des cottes , ou plus généralement en France, des cotillons, espèces de jupes plissées derrière et sur les côtés , mises les unes sur les autres. Son corsage était serré dans un casaquin, autre mode d'un autre âge ! Elle conservait le

bonnet à papillon et les souliers à talons hauts.

Quoiqu'elle eût eir4quante-sept ans et que ses %v^yw% obstinés m sein du ménage lui pernoisoent bien de se reposer^ elle tricotait les bas de çopm^rij^ les ^iens et ceux d'un onçlo;, cQmn^e tricotant les femçnes de la campagne , en marcbant, en parlant, en se promçnant dan^ le jardin , en allait voir ce qui se passait à sa cuisine^.

D'abord infligée par la nécessité , l'avarice dçs SailUrd était devenue une habitude. Au retour du bqrçau» Iç caissier mettait habit bas, il faisait lui-piêma le b^au jardin fermé sur la çOttr par une grille, el qu'il s'était réservé. Pendant long^temp^;^ Eli^beth était allée le inatin au marché avec sa mère, et toutes deqx suffiraient 9^% lOips du ménage^ La mère cuisait admirabloment un canard aux navets j mais , SiPiloH le père Saillard > Elisabeth n'avait |Mi$ sa pareille pour savoir accommoder ^u^ oignons Içs re$le^ d'un gigot, ce C'était à W«îf §r ^u onçl© sans ^'^n apercevoir. » Aus^

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sitôt qu'Elisabeth avait su tenir une aiguille, sa mère lui avait fait raccommoder le linge de la maison et les habits de son père. Sans cesse occupée comme une servante, elle ne sortait jamais seule. Quoique demeurant à dm% pftd du boulevard du Temple, où se trouvait Franconi, la Gâité, l'Ambigu-ComiqUe, et plus loin la Porte Saint*Martin , Elisabeth n'avait été jamais à la comédie, Quand elle eut la fantaisie de wir ce que c'était^ avec la permission do M. Gaudron,bien entendu^ M. Baudoycir la mena , par magnificence et afin de lui modti'er le plus beau de tous les spectacles^ à l'Opéra^ où se donnait alors ie Laboureur chinois.

Elisabeth trouta la comédie ennuyettse comme les mouches et n'y voulut plus retourner. Le dimanche , après avoir cheminé quatre foi» de la Place-Royale à l'église Saint-Paul ^ car sa mère lui faisait praliquei' strictement les pré^ ceptes et les devoirs de la religion^ son père et sa mère la conduisaient devant le café Turc, où

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ils s'asseyaient sur des chaises placées alors entre une barrière et le mur. Les Saillard so dépéchaient d'arriver les premiers afin d'être au bon endroit, et se divertissaient à voir passer le monde. A cette époque, le Jardin Turc était le rendez-vous des élégans et élégantes du Marais, du faubourg Saint-Ânloine et lieux circonvoisins. Elisabeth n'avait jamais porté que des robes d'indienne en été, de mérinos en hiver, et les faisait elle-même ; car sa mère ne lui donnait que vingt francs par mois pour son entretien ; mais son pére^ qui l'aimait beaucoup, tempérait cette rigueur par quelques présens. Elle n'avait jamais lu ce que M. l'abbé Gaudron, vicaire de Saint-Paul et le conseil de la maison, appelait des livres profanes. Ce régime avait porté ses fruits. Obligée d'employer ses sentimens à une passion quelconque , Elisabeth devint âpre au gain. Elle ne manquait ni de sens ni de perspicacité ; mais les idées religieuses et son ignorance ayant enveloppé ses qualités dans

un cercle d'airain , elles ne s'exercèrent que sur les choses les plus vulgaires de la vie; puis disséminées sur peu de points , elles se portaient tout entières dans l'affaire en train. Réprimé par la dévotion , son esprit naturel dut se déployer entre les limites posées par les cas de conscience qui sont un magasin de subtilités où l'intérêt cboi^l^ ses échappatoires. Semblable a ces saints personnages chez qui la religion n'a pas étouffé l'ambition, elle était capable dé de* mander au prochain des actions blâmables pour en recueillir tout le fruit; dans l'occasion , clic eut été , comme eux , implacable pour son dû ^ sournoise dans les moyens; oflensée, elle eut observé ses adversaires avec la perfide patience des chats, et se serait ménagé une froide et complète vengeance mise sur le compte du bon Dieu.

Jusqu'au mariage d'Elisabeth , les Saillard vécurent sans autre société que celle de l'abbé Gaudrôn , prêtre auvergnat, nommé vicaire de

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Saint-Paul lors dû la restauration du culte catholique. A cet ecclésiastique , ami tie défunte madame Bidault, se joignait l'oncle paternel de madame Saillard , vieux marchand de papier relire depuis l'an II de la république , alors âgé de soixantc-dix-neuf ans et qui venait les voir le dimanche seulement , parce qu'on tic faisait pas d'affaires ce jour-là.*

Ce petit vieillard h figure d'un teint verdàtre, prise presque toute entière par un nez rougé comme celui d'un buveur et percée de deux yeux de vautour , laissait flotter ses cheveux gris sous un tricorne , portait des culottes dont les oreilles dépassaient démesurément les boucles , des bas de coton chinés ^ tricotés par sa nièce, qu'il appelait toujours la petite Saillard; de gros souliers à boucles d'argent et une redingote multicolore. Il ressemblait beaucoup a ces petits sacrislains-bedeaux-sonneurs-suisses-fossoyeurs-chantres de village j que Ton prehd pour des fantaisies de

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caricaturistes jusqu'à ce qu'on les ait Vus tn personne. En ce moment, il arrivait encore h pied pour dîner et s'en retournait de même rue Grcnétat , où il demeurait à un troisième étngc. Son métier consistait a escompter les valeurs du commerce dans le quartier Saint- Martin , où il était connu sous le sobriquet de Gigonnet , a cause du mouvement fébrile et convulsif par lequel il levait la jambe. M. Bidault avait commencé l'escomple dès l'an II , avec un Hollandais, le sieur Werbrust , ami d'un Belge nommé Gobseck.

Plus tard , dans le banc de la fabrique de Saint -Paul, M. Saillard fit la connaissance de M. et madame Transon , gros négocians en poteries établis rue de Lesdiguîères , qui s'intéressèrent à Elisabeth ; et, dans l'intention de la marier , ils produisirent le jeune Isidore Baudoyer chez les Saillard. La liaison de M. et madame Baudoyer avec les Saillard se resserra par l'approbation de Gigon-

uety qui, pendant long-temps^ avait employé dans ses aflaires un sieur Mitra) , huissier , frère de madame Baudoyer , lequel vivait alors à la campagne , retiré dans une jolie maison à rile-Adam. M. et madame Baudoyer , père et mère d'Isidore, étaient des mégissiers de la rue Gensier qui avaient lentement fait une fortune médiocre dans un commerce routinier*.

Après avoir marié leur fils unique , auquel ils donnèrent cinquante mille francs , ils allèrent vivre avec M. Mitral a l'IIe-Adam.

Tous trois venaient fréquemment à Paris, car ils avaient conservé un pied à terre en commun , dans la maison de la rue Gensier qui appartenait à Isidore. Les Baudoyer avaient encore mille écus de rente, après avoir dolé leur fils. M. Mitral , homme à perruque sinistre ^ à visage de la couleur de Ja Seine et où brillaient deux yeux tabac d'Espagne , froid comme une corde à puits , et sentant la souris, gardait le secret sur sa fortune ; mais il devait opérer

dans la campagne , comme Werbrust et Gigonnet opéraient dans le quartier Saint-Marlin. Si le cercle de celte famille s'étendit , ni ses idées ni ses mœurs ne changèrent. On fêtait les saints du père , de la mère , du gendre , de la fille et de la petite-fille, l'anniversaire des naissances et des mariages , Pâques , Noël , le premier jour de l'an et les Rois. Ces fêtes occasionnaient de grands balayages et un nettoiement universel au logis y ce qui ajoutait l'utililé aux douceurs de ces cérémonies domestiques.

Puis , s'offraient en grande pompe et avec accompagnement de bouquets^ des cadeaux utiles : une paire de bas de soie ou un bonnet à poil pour M. Saillard , des boucles d'or, un plat d'argent pour Elisabeth ou pour son mari à qui l'on faisait peu à peu un service de vaisselle plate, des cottes en soie à madame Saillard qui les gardait en pièces. A propos du présent, on asseyait le gratifié dans un fauteuil en lui disant pendant un certain temps : — Devine

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ce que nous t'alions donner ! Enfin s'entanaatt un dtner splendide , de cinq heures de durée, auquel étaient conviés M. Gaudron, M. Fallèix, M. Rabourdin, M. Godard, sous-chef de M . Baudoyer, M^ Bataille, capitaine de la compagnie à laquelle appartenaient le gendre et le beaupère. M. Laisné, né prié, faisait comme M. Rabourdin , il acceptait une invitation sur six. On chantait au dessert , l'on s'embrassait avec enthousiasme en se souhaitant tous les bonheurs possibles, et l'on exposai t les cadeaux, en deman* dant leur avisa todsles invités. Le jour du bonnet à poil, Saillard l'avait gardé sur la tète pendant le dessert, à la satisfaction générale. Le soir, les simples connaissances venaient, et il y avait bal. On dansait long^temps au son d'un unique violon ; mais depuis six ans M. Godard , grand joueur de flûte , contribuait à la fête par l'addition d'un perçant flageolet. La cuisinière et la bonne de madame Baudoyer^ la vieille Ca« therine, servante de madame Saillard , le pof'*

ti^r OU sa femine faisaient galerie à la porte du salon. Les domestiques recevaient un écu de trois livres pour s'acheter du vin et du café. Cette société considérait Baudover et Saillard copiime des honimes transcendans : ils étaient employés par le gouvernement , ils avaient percé par leur mérite , ils travaillaient , disaiton , avec le ministre , ils devaient leur fortune à leurs talens» ils étaient des hommes politiques. M. Baudoyer passait pour le plus capable. Sa place de chef de bureaii supposait des travaux beaucoup plus compliqués^ plus ardus que ceux de la tenue d'une caisse; pqis, quoique fiU d'un mégissiçp de la rue Cen§ier, il avait eu le génie de faire des études, l'audace de renoncer à Tétiibliaseipent de spu père pour aborder les bureaux , qù il ét^it parvenu \ un posite éminent. Eqfin^peu qommunicatif,on le regardait comme un profond pepseur^et peut-être, disaient les.Transon,deviendra-t-il quelque jour iQdépyté du huitième arroudissemeut. £n en-

tendant ces propos, il arrivait souvent k Gigon^ net de pincer ses lèvres, déjà si pincées , et de jeter un coup d'œîl à sa petite nièce Elisabeth. Au physique , Isidore était un homme âgé de trente-sept ans, grand et gros , qui transpirait facilement , et dont la tête ressemblait à celle d'un hydrocéphale. Cette tête énorme , couverte de cheveux châtains et coupés ras , se rattachait au col par un rouleau de chair qui doublait le collet de son habit. II avait des bras d'Hercule , des mains dignes de Domitien , un ventre que sa sobriété contenait au majestueux, selon le mot de Brillât-Savarin. Sa figure tenait beaucoup de celle de l'empereur Alexandre : le type tartarc se retrouvait dans ses petits yeux , dans son nez aplati ^ relevé du bout , dans sa bouche à lèvres froides et dans son menton court ; le front était bas et étroit. Quoique d'un tempérament lymphatique, le dévot Isidore s'adonnait à une excessive passion conjugale que le temps n'altérait point. Malgré sa res-

semblance avec le bel empereur de Russie et le terrible Domitien , Isidore était tout simplement un bureaucrate, pieu capable comme chef de bureau ) mais routinîèrement formé an travail et qui cachait une nullité flasque sous une enveloppe si épaisse qu'aucun scalpel ne pouvait la mettre à nu. Ses fortes études pendant lesquelles il déploya la patience et la sagesse d'un bœuf, sa tète carrée avaient trompé ses parens qui le crurent un homme extraordinaire. Méticuleux et pédant , diseur et tracassier , l'effroi de ses employés auxquels il faisait de continuelles observations, il exigeait les points et les virgules, accomplissait avec rigueur les réglemens, et se montrait si terriblement exact que nul à son bureau ne manquait à s'y trouver avant lui. Baudoyer portait un habit bleu barbeau à boutons jaunes, un gilet chamois, un pantalon gris et une cravate de couleur; il avait de larges pieds mal chaussés. La chaîne de sa montre était ornée d'un énorme

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paquet de vieilles breloques parmi ie^quelles il conservait en 1824 les graines d'Amérique à la mode en Fan vn.

Au sein de cette iamille qui se maintenait par la forcQ des liens religieux , par la rigueur de ses mœurs, par une pensée unique , celle de l'avarice qui devient alors comme une bous* sole , Elisabeth était forcée de sa parler à ellemême au lieu de communiquer ses idées , car elle se sentait sans pairs qui la comprissent* Quoique les faits l'eussei^t contraiqto à juger son mari y la dévote soutenait de son mieux Topinion Ëivorable à M. Baudoyer, elle lui témoignait un profond respect , honorant en lui le père de sa fille, son mari, le pouvoir tem«> pore) , disait le vicaire de Saint-Paul. Aussi aurait-elle regardé comme un péché mortel de faire un seul geste , de lancer un seul coup d'œil , de dire une seule parole qui eût pu ré* vêler à un étranger sa véritable opinion hixv l'ii^bécile M. $audoyer , elle professait même

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une obéissance passive pour toutes ses volontés. Tous les bruits de la vie arrivaient à son oreille, elle les recueillait, les comparait pour elle seule , et jugeait si sainement des choses et des hommes^ qu'au moment où cette histoire commence elle était l'oracle secret des deux fonctionnaires, insensiblement arrivés tous deux à ne rien faire sans la consulter. Le père Saillard disait naïvement : «Est-elle fùtée, st'Élisabeth ; » mais Baudoyer, trop sot pour ne pas être gonflé par la fausse réputation dont il jouissait dans le quartier Saint-Antoine , niait l'esprit de sa femme , tout en le mettant à profit. Elisabeth avait deviné que son oncle Bidault dit Gigonnet devait être riche et maniait des sommes énormes. Éclairée par l'intérêt , elle connaissait M. des Lupeaulx mieux que ne le connaissait le ministre. En se trouvant mariée à un imbécile ^ elle pensait bien que la vie aurait pii aller autrement pour elle , mais elle soupçonnait le mieux sans vouloir le connaître. Toutes ses af«

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fKtHHia douces trouvaient un aliment dsois sod amour pour sa fille , à qui elle évitait les peines qu'elle avait supportées dans son en&nce, et elle se croyait ainsi quitte envers le monde des sentimens* Pour sa fille seule , elle avait décidé son père à l'acte exorbitant de son association avec Falleix. Falleix avait été présenté chez les Saillard par le vieux Bidault , qui lui prétait de l'argent sur des marchandises. Falleix trouvait son vieuJt p^jtjrs irop cher^ et s'était plaint avec candeur devant les Saillard de ce que Gigonnet prenait dix-huit pour cent à un Auvergnat. La vimlle madame Saillard avait osé blâmer son ODcle« Falleix 9 âgé de vingt-huit ans, ayant &it une découverte et la communiquant à M. Saillard ^ paraissait avoir le cœur sur la main, expression du vocabulaire SaîUard, et semblait promis à une ^nde fortune. Elisabeth conçut aussitôt de le mitonner pour sa fille , et de former etieHuème son gendre , calculant ainsi à sept ans de distance. Martin Fdlleix rmdit d'in-

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croyablof reapects à madame fiaudoycr, à Ur quelle il reconnut un esprit supériear. EûHl plus tard des milliona, il devait toujôvra a{>*

partenir à cette mataoa où il trouvait une fa-

mille. La petite Baudoyer était déjà stylée k Ivi apporter gentiment à boire et à placer son cIm^ peau.

Au moment où M. Saillard rentra do minis-^ lère) le boaton allait son train. Elisabeth cour saillait Falleix. Madame Saillard tricouât au coin du feu en regardant le jeu du vicaire de Saint-Paul, M. Baudoyer^ iminobile comme i»

terme) employait son intelligence à calculer où étaient les cartes et faisait face à Mitral, venu de rile^Âdam pour les fétes de NoêL Personne ne se dérangea pour b caissier, qui se prpaiena pendant quelques inatans dans le salon , en montrant sa grosse face crispée par une méditation insolite.

— Il est toujours comme ça quand il dtne chez le ministre, ce qui n'arrive heureusement

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que deux fois par an^ dit madame Saillard^ car ils me rextermineraient ; i[ n'était point fait pour être dans le gouvernement. — Ah ça, j'espère Saillard, lui dit-elle à haute voix, que tu ne vas pas garder ici ta culotte de soie et ton habit de drap d'Elbeuf : va donc quitter tout cela , ne l'use pas ici pour rien , ma nière. ' • — Ton père a quelque chose ^ dit Baudoyer ^ sa femme quand le caissier fut dans sa chambre à se déshabiller sans feu.

— Peut-être M. de La Billardière est-ii mort, dit simplement Elisabeth, et comme it désire que tu le remplaces, ça le tracasse.

— Si je puis vous être utile à quelque chose, dit en s'inclinant le vicaire de Saint- Paul, usez de moi , j'ai l'honneur d'être connu de madame la Dauphine. Nous sommes dans un temps où il faut donner les emplois à des gens dévoués et dont les principes religieux soient inébranlables.

Tiens^ dit Falleix , faut donc des protections

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aux gens de mérite pour arriver dans vos étals. J'ai bien fait de me faire fondeur , la pratique sait dénicher les choses bien fabriquées. • .

— Monsieur^ répondit Baudoyer, le gouvernement est le gouvernement. Ne l'attaquez ja^ mars ici.

— En èflfet , dit le vicaire , vous parlez là comme le Constitutionnel.

— Le Constitutionnel ne dit pas autre chose y reprit Baudoyer qui ne le Usait jamais.

Le caissier croyait son gendre aussi supérieur en talens à Rabourdin qu'il croyait Dieu au-dessus de saint Crépin , disait*il ; mais le bon homme souhaitait cet avancement avec naïveté. Mu par le sentiment qui porte tous les employés à monter en grade, passion violente y irréfléchie, brutale , il voulait le succès , comme il voulait la croix de la Légion-d'Honneur , sans rien faire contre sa conscience, et par la seule force du ir^érite. Selon lui^ un homme qui avait eu la patience d'être assis

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pendant vingt-cinq ans dans un bureau , den* riére un grillage, s'était tué pour la patrie et avait bien mérité la croix. Pour servir son gendre , il n'avait pas inventé autre chose que de glisser une phrase à la femnae de son Ex-> cellence, en lui apportant le traitement du mois.

-^ Hé bien^ Saillard^ tu as Pair d'avoir perdu tous tes parens ? Parle-^nous donc , mon fils. Dis^nous donc quelque chose , lui cria sa femme quand il rentra»

Saillard tourna sur ses talons après avoir fait un signe k sa fille, pour se défendre de parler politique devant les étrangers. Quand M. Mitral et le vicaire furent partis , Saillard recula la table , se mit dans un fauteuil et se posa comme il se posait quand il avait un cancan de bureau à répéter y mouvemens semblables aux trois coups frappés sur le théiitre à la Comédie française. Après avoir recommandé le plus profond secret à sa femme , à son gendre et à sa fille , car, quelque mince que fût le

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cancan, leurs places dépendaient toujoqrs dt leur discrétion , il leur raconta cette singulière et incompréhensible énigme de la démission d'un député , de l'envie bien légitime du secrétaire-général d'être nommé à sa place , é» la secrète opposition du ministère au vœu d'un de ses plus fermes soutiens, d'un de ses zélés serviteurs; puis l'at&ire de l'âge et du cens. Ce fut une avalanche de suppositions noyée dans les raisonnemens des deux employés qui se ren* voyèrent l'un a l'autre des tartines de bêtises, Elisabeth fit trois questions.

*-r*SiM, des Lupeaulx est pour nous, M* Baudoyer serait -il sûrement nommé?

•-^ Quien , par^bleu ! s'écria le caissier,

— En 18149 nion oncle Bidault et M. Gob" seck son ami l'ont obligé , pensa-t-elle. Il a dos dettes I

•**^Oui^ fit le caissier en appuyant par un sifflement piteux et prolongé sur la dernière voyelle. Il y a eu des oppositions sur le traite-

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ment, mais elles ont été levées par ordre supérieur, un mandat à vue.

— Où est sa terre tIe&Lupeaulx ?

— Quieriy parbleu! dans le pays de ton grand-père et de ton grand oncle Bidault , de Falleix, pas loin de l'arrondissement du député qui descend la garde...

Quand son colosse de mari fut couché , Eli* sabeth se pencha sur lui , et quoiqu'il eut taxé ses questions de lubies : — Mon ami , dit-elle , peut-être auras-tu la place de M. La Billardière.

— Te voilà encore avec tes imaginations, dit Baudoyer. Laisse donc M. Gaudrc»! parler à la Dauphine, et ne te mêle pas des bureaux.

A onze heures, au moment où tout était calme à la place Royale, M. des Lupeaulx quittait l'Opéra pour venir rue Duphot. Ce mercredi était brillant chez madame Rabourdin , plusieurs de ses habitués revinrent du théâtre et augmentèrent les groupes formés dans ses salons et où se remarquaient plusieurs

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célébrités nouvelles : le jeune peintre Schinner , le docteur Bianchon , Lucien de ^ubempré , Octave de Camps, le comte de GranvîUe, le vicomte de Fontaine , Dubruel le vaudevilliste, ÂndocheFinot le journaliste, Derville, une des pltis fortes têtes du palais , le baron du Chàtelety député, des jeunes gens élégans comme Paul de Manerville et le jeune comte d'Esgrigny. Célestine servait le thé quand le secrétaire-général entra. Sa toilette lui allait bien ce soir-là. Elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écharpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés par une* natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant à l'anglaise. Ce qui distinguait cette Femme , était le laissez-aller italien de l'artiste, une facile compréhension de toute chose , et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre dcsir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d'interrogation, des yeux

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noirs fendus à Porientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de cdté; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manière à répandre un charme caressant sur toute parole ^ même celle jetée au hasard ; elle avait de ces pieds que l'on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas l'anatomié. Son teint un peu jaune au jour comme est celui des brunes , jetait un vif éclat aux lumières, qui faisaient briller ses cheveux et ses yeux noirs ; enfin ses formes minces et découpées rappelaient à Partiste celles de la Vénus du moyen-àge trouvée par Jean Goujon , l'illustre statuaire de Diane.

M. des Lupeaulx s'arrêta sur la porte en s'appuyant l'épaule au chambranle; l'espion des idées ne se refusa pas au plaisir d'e$pionner un sentiment, car cette femme l'intéressait beaucoup plus qu'aucune do celles auxquelles il s'était attaché. Des Lupeaulx arrivait à l'âge

hk FEMME SUPÉRÎEUIVE. iSq

oà les hommes ont des prétentions excessives auprès * des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions , les plus violentes parce qu'elles sont à cheval sur une puissance qui finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l'âge des folies, l'âge où l'homme veut être aimé pour lui , car alors son amour ne se soutient plus par lui-même , comme aux premiers jours de la vie où l'on peut être heureux en aimant à tort et k travers, à la façon de Chérubin ; à quarante ans on veut tout^ tant on craint de ne rien obtenir, tandis qu'à vingt-<;inq ans on a tant de choses qu'on ne sait rien vouloir ; à vingt-cinq ans on marche avec tant de forces qu'on les dissipe impunément ; mais à quarante ans on prend l'abus pour la puissance. Les pensées qui saisirent en ce moment M. des Lupeaulx furent sans doute mélancoliques : ses nerfs se détendirent , le sourire agréable qui lui servait de physionomie et lui faisait comme un masque en crispant sa

l4o LA FEMME SUPERIEURE.

figure, se dissipa; Thomme vrai parut, il fut. horrible. Rabourdin l'aperçut, et se dit: — . Que lui est-il arrivé ? Est-il en disgrâce ? Puis il le surprit les yeux attachés sur sa temme , et il enregistra ce regard dans sa mémoire. Rabourdin était un observateur trop perspicace pour ne pas connaître des Lupeaulx à fond, il le mé-. prisait profondément; mais, comme chez les.

hommes très-occupés, ses senlimens n^arrivaient pas à la surface; l'emportement que cause un tra^ vail aimé équivaut à la plus habile dissimulalion ; en sorte que pour des Lupeaulx les opinions, de M. Rabourdin étaient lettres closes. Le chef de bureau l'avait vu avec peine chez lui , mais, il n'avait pas voulu contrarier sa femme. En ce. moment, il causait confidentiellement avec un surnuméraire qui devait jouer un rôle dans l'in^ trigue engendrée par la mort certaine de M. de. La Billardiére, il épia donc d'un regard fort distrait Célestine et des Lupeaulx.

Il n'y a que deux variétés de surnuméraires :

LA FEMME SUPÉRIEURE. ' l4l

les surnuméraires riches et (es surnuméraires pauvres. Placé prés du directeur-général ou du chef de division qui l'initie aux secrets administratifs , le surnuméraire riche passe bientôt à quelque bel emploi. Vers cette époque, bien des familles se disaient : que ferons-nous de nosenfans? l'armée n'offrait point de chances de fortune; toutes les carrières spéciales , le génie civil , la marine , les mines , le génie mi* litaire, le professorat, étaient barricadés par des réglemens ou défendus par des concours ; tandis que le mouvement rotatoire qui métamorphosait les préfets , sous-préfets, directeurs des contributions , receveurs , etc. , en bonshommes de lanterne magique, n'était soumis à aucune loi , à aucun stage. Par cette lacune , débouchèrent les surnuméraires k cabriolet , à beaux habits^ à moustaches et impertinens comme des parvenus. Le surnumé* raire pauvre était et sera toujours le fils de quelque veuve d'employé , qui vit sur une

l43 hk VBMBIB SUrtRIBUEB.

noaigre pomion et sa toe à nourrir son fife jusqu'à ce qu'il «rrive à la place d^expédictoiinaire , et qui meurt le laissant près de son bâton de maréchal ^ quelque place de commisrédacteur y de commi»-d'ordre ^ ou peut«^e de sous-chef. Le jeune homme à qui pariait Rabourdin était un surnuoiéraii^ pauvre nommé Sébastien de la Roche , venu sur la pointe de ses bottes de la rue du Roi-Doré au Marais , sans avoir attrapé la moindre éclar boussure. Il disait maman , n'osait lever les yeux sur madame Rabourdin dont la maison lui faisait l'effet d'un Louvre ; ses gants étaiMt nettoyés à la gomme élastique ; sa pauvre mère lui avait mis cent sous dans sa poche au cas oà il serait absolument nécessaire de jouer ^ en lui recommandant de ne rien prendre , de res^ ter debout j et bien &ire attention à ne pas jeter quelque lampe, quelque jolie bagatelle étalée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus strict. Il avait une figure blonde , ses

hA FBMUE SUPÉRUHJEE. l43

cheveux ébEiient d'un ton chaud» et ses ytux d'une belle teinte verte à reOeti dorés. Le pai;^ vre enfant regardait parfois madame Rabour** dm à I9 dérobée, en se disant : — a Quelle belle femme 1 » A son retour , il devait y p^^iser jusr qu'au moment ou le sommeil lui clorait la paupière* Rabourdin avait deviné la misère qui végoait dans le ménage d'une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs » et dont le fils, sorti du collège depuis peu , avait nécessairement absorbé bien des économies. Aussi étaitil tout paternel pour ce pauvre surnuméraire. U se battait souvent au conseil afin de lui obtenir une gratification , et quelquefois la prenait sur la sienne propre , quand la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces et lui. Puis il l'accablait de travail , îl le formait; il loi faisait remplir la place de M. Dubruel le faiseur de pièces de théâtre , connu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom de Gursy , lequel laissait ft

l44 L^ FEICME SUPÉRIEURE.

Sébastien ceot écus sur son traitement. M, Rabourdin, dans l'esprit de madame de la Roche et de son fils, était à la fois un grand homme, un tyran , un ange ; à lui se rattachaient toutes leurs espérances. Aussi le dévoûment de Sébastien était-il sans bornes. Le surnuméraire dînait deux fois par mois chez son chef*, mais en famille et amené par Rabourdin ; madame ne le priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Son cœur battit quand il vit Pim* posant M. des Lupeaulx qu'une voiture ministérielle emportait souvent à quatre heures et demie , alors qu'il déployait son parapluie sous la porte du ministère pour s'en aller au Marais. Le secrétaire-général de qui son sort dépendait , qui d'un mot pouvait lui donner une place de douze cents francs ( oui ^ douze cents francs étaient toute son ambition; à ce prix, sa inère et lui pouvaient être heureux !) eh bien! ce secrétaire-général ne le connaissait pas 1 à peine savait-il qu'il existât un Sébastien de la

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Roche. Et si le fils de M. La Biibrdiére , sur-' numéraire du bureau de M. Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte , M. des Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coup de tête amical. M. Benjamin dé La Billardière était fils du cousin d^un ministre.

En ce moment, M, Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien , seule personne qui fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire copiait et recopiait le fameux mémoire composé de cent cinquante feuillets de grand papier Tellière , outre les tableaux à l'appui , les résumés qui tenaient sur une simple feuille , les calculs avec accola* des j titres à l'anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa participation mécanique a cette grande idée , l'enfant de vingt ans refaisait un tableau pour un simple grattage , il mettait sa gloire à peindre les écritures , élémens d'une si noble entreprise. Sébastien avait commis Timprudence d'emporter au bureau la minute

lO

^4^ ^^ FEUMB SUFÊRIBI}RÇ«

4u traiail le plu3 dangereux ^ aQn d'on acbexer la copie. C'était an état génjSral des eaiployés des administrations centrales de tou»

les ministères à Paris |. avec des indications sur leur fortane présente et à Tenir, et sur leurs entreprises personnelles en deliors de leijr ^oh ploi» A Paris^ tout employé qui n'a pas, comme lUbourdin ^ une patriotique ambition ou quel* que capacité supérieure , joiiit les fruits d'une industrie aux produits de sa. place afin de peu** yoir exister < Il fait comme M. Saiilard ,.il s'in^ téresi^e à gn. commerce en baillant des fonds, et le soir il tient les livres de son associée Beau^

coup d'employés sont mariés k des lingéres , à des débitantes de tabac ^ à des directrices de

bureaux de loterie ou de cabinets de lecture ;

quelques-uns sont placés, à l'oixhestre d'un théâtre ; beaucoup fabriquent des vaudevilles , des opéras-comiques y des mélodrames 9 oudiri-< genl des spectacles. En ce genre y on peut citer MM. Sewrin , Pixerécourt, Planard, etc.; dans

afi^en^ des ]^1m»s# L« j^Moîer MbraîN^ 1I0 IL Skrilie fin im enfptoy^au Tiéwr^ Ontrteea t^nsaifMiMM ^ Vém £sât pa? RubourdM oOfH'

^ttlléa j^ysiquAi | bîeo DéÉeMaiM pour Mm

çwmiire ké §89» chaa»^ k^qiiel» se peiiemH

inûeftl ritftettîgeQadi , l^ptîiiide m itratutt et la

«uoté ^ ^k oondîtioDS indîflfie&ssblds diiif» dMl

kbiniMS ^IK devaient supputer U ùtrà»^ dès

$Saiveêpû\Akpt^f q^i dl^ai^it tonifwë ▼ÎM

et bien. Mais otf bitàu «rayait , firiiîè de dn an^

fiée* d'ejiEp^îenie » â'Me Umff» osmnm^Ê^Êim

deshonanies eif àti$ choses^ obleiili p^é»

liaisons avec les principaux fisiiMionmires^ d»

diBftivB ifekiffitéii9s ^ seiilaii l'esfâinii^ ef la

pcèioe pbrar <|tiî ae conifireinét fins à qmi i^ mt

filiadiaiti tlhe seule femlle km^ U. Rflibenir-

din pouvait être perdu. Admirant sans restrîe^

tkte son AéS et îgnoraot MK:ope les BMkâtemce-

tés de la buretaeriliei Sébartiéti av^t les ttal*

l48 hk FEMME SUPÉRIEURE ;

heurs de la naïveté comme il en avait toutes les grâces ; aussi , quoique déjà grondé pour avoir emporta ce travail , eut-il le courage d'avouer sa faute en entier : il avait serré minute et co^ pie dans un carton où personne ne pouvait lesi trouver ; mais en devinant l'importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

— Allons ^ monsieur , lui dit avec jponté Rabourdin, plus d'imprudences , mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au bureau de très-bonne heure , voici la clé d'une caisse qui est dans mon secrétaire à cylindre , elle est fermée par une serrure à combinaisons , vous l'ouvrirez en écrivant le mot Célestine , vous y serrerez copie et minute.

Ce trait de confiance sécha les larmes du gentil surnuméraire que son chef voulut contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.

— Maman me défend d^ prendre du thé à cause de ma poitrine , dit Sébastien»

M FBMVE SUPéaiBURK. .i49

«~Hé bien^ cher enfant, reprît riinposante inadaaie Babourdin , Toici dos flandwiches et de la crème, venez Ik prés de moi.

Elle força Sébastien à s'asseoir prés d'elle k table, et le cœur du pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de cette divinité effleurer son babit. En ce oj^ment \a belle Babourdin aperçut M. des Lupi ^ V%^\tii sourit , et au lieu d'attendre qu'il yij^ ^ ®* ^ alla vers lui. ^

— Pourquoi restez-vous là c*^%0iinc ^ ^^^^ DQus boudiez ? dit-elle. i^ ^

— Je ne boudais pas, r^» <L|^ Haï* ^ ^^ naDt vous annoncer une boi>3c d'|^^ ^ookS^ i J^ pouvais m'^npécber de pm^ux f eocoreplussévére pour moi • ^ ^ six mois d*ki presque étran^d'^n^ vous avez trop d'eqirity et** ï^ ^^

nous nous tronur»^^ 9 i^ ^^^^^T^so*-^^^^ est atteint sîriitat et un

qti6 dm sowîfes 0t dêd p^fOlas gfA€^ses.,«

— Mbofi tromper \ ^ ^^et^^^ ^^ ? «*'*criâ-t-elle d'un m en appttrônôe pii|ué*

"—Oui , M. <*« La Billârdière va ^«Àr encore pliK mal , et d'aprèe ce (Jue fn*â dBt le «aînistre , Y<>tra^ri sei^ n^^mivK^ ctef ^^^Wsie*.

Il i«i flicontâ ee quHI àppekit «a sèène^heis 1a intid4:fe, la jaiousîe de sa fe^anie, M eè ^'elb àt^sAî M & piN>po8 dé TiilvUîAiM qu'A ménageait à\ madame Rabourdin.

— ^ M. <fee V,upea«k , répondît grec dignité madame Rabouirdin , permettez - mol de vo* 4H*eque mon m»H est le plcM an^nehef de bureau et ie plus cWpift^ie , que la noà^Mton et m vîeac La Bjllar^'ièt^ a été un pisàe^dvoilq^ a mis les bftmaux fM nime|i'> q*»^ 0*^ ''^ frit llatérim ({epi^id un m^ qu^tibei n#iiê n^î^ ^opis ni efincufiMit^ ; ni Hy^i/

— Cejâ ert wat " "v

~ Ehbien I repipit-elle en^^wmnt ^ mant tmnt les plus beltiss dents d^ m2^ndê/ramitii

LK FEMME SUPÉaiEORE. l5l

que j'ai pour vous peut-elle être entacliée par une pensée d'intérèl ? M'en croyez-vous capable?

n fit un geste de' dénégation admirattve.

— Afar reprit-«lle , le cœur des femmes sera toujours un secret pour les plus habiles d'entf^ vous. Oui , je vous ai vu veâir ici a^ec le plue grand plaîair^ et il y avait au Ibnd de mon plai^ sir une idée inlénetfée.

— Afel

— Vow avez:^ lui dit-elle à l'oreille , un ayenir sans bornes , voiis sere? député ^ puis mkr mtre l ( Quel pktsj r pour on ^ifnbîtieuK d'en*tendre dérouler ces piaroles dtas le tuyau d? son cHreillè par la jolie voii^ d'un0 jolie kfmmel) Ob ! je vous cofinaiô m\em que voiis ne >xk>#

connaissez vous-même. Rabourdin ej»t pj^

hi^mn^equi vous ser^ d'une immen^ qt^ité cbpe votre carrière , il fera le travail quand vpMf serez à la Chambre l De même que vpi^s rdyez le ministère » moi , je veux pour Babourciiu ](j

conseil d'État et une direction générale. Je nraç

l5:2 hk FEMME SUPÉRIEUEE^

Buis donc mis en télé de réunir deux hommes qui ne se nuiront jeûnais l'un à l'autre y et peuvent se servir puissamment. N'est-ce pas là le rôle d'une femme ? Amis, vous marcherez plus vite l'un et l'autre , et il est temps pour tous deux de voguer ! J'ai brûlé mes vaisseaux, ajoutait-elle en souriant. Vous n'êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec vous.

— Vous ne voulez pas m'écouter," dit-il d'un air mélancolique malgré le contentement intérieur et profond que lui causait madame Ra- 4)ourdin. Que me font vos promotions futures, si vous me destituez ici !

— Avant de vous écouter , dit-elle avec sa vivacité parisienne , il faudrait pouvoir nous en^ tendre.

Et elle le laissa pour aller causer avec une comtesse de province qui faisait mine de partir.

— Celte femme est extraordinaire, se dit des Lupcaulx, je ne me reconnais plus auprès d'elle.

Là FB^ME SUPI&RIEURE. l53

*— Enfin ^ pensa madame Rabourdin en s'en^ dormant, nous avons la place! douze mille francs par an , les gratiBcations et le revenu de notre ferme des Grajeux , tout cela fera dix-neuf mille francs. Ce n'est pas Patsance , maïs ce n'est plus la misère.

Elle s'endormit en pensant à ses dettes , en supputant qu'en trois ans , p^r une retenue hnnuelle de six mille francs y elle pourrait s'acquitter. Elle était bien loin d'imaginer qu'une femme qui n'avait jamais mis le pied dans un salon, qu'une petite bourgeoise criarde et intéressce , dévote et enterrée au Marais , sans appuis ni connaissances , songeait à emporter d'assaut la place à laquelle elle asseyait son Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eût mé* prisé madame Baudoycr si elle avait su l'aVoir pour antagoniste , car elle ignorait la puissâince de la petitesse , cette force du ver qui ronge un ormeau en en faisant le tour sous l'écorce. S'il était possible de se servir en littérature du mi-

l54 Lk FEMME «UPéRlEURe.

erasoope des Leuvenhôdk , <foB M^lpîghî , ties Ra«fMiil , oe qu'a teiiî4 &ofltnami, ^t «i Vôn growaaaU et ^destinâk ces tarets qui ont mk if ttdtlande à deux «ioigts de sa perte en rongeaiil ses <%Û0s^ fànit-QH vmt des ^figures à peu dé chose près semblables à celles des steurs GUgoqmt 9 Mitral ^ Batidoyer , Satlbrd , Gatidroo, Fyilflîi y Traoaon, Godard eteoinpqgiue, tarets qui oiMt d'aiilpurs ipaatré leur puissaiice dam b trediéiw année dé ce «ède*

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