R\NG DES UIÎP.VRTEMENTS POUR LEUR PROSTITUTION
Non, les règiemenLs de la police des mœurs ne protègent pas la morale. Partout la prostitution s'étale, invite, provoque. Dans les quartiers les plus honnêtes on voit des filles piétinant pendant des heures sur le même trottoir, coudoyant les hommes, leur jetant au passage les offres les plus
crues, les plus lubriques; on voit sur les portes de maisons tolérées, selon l'euphémisme de lapolice, mais en réalité privilégiées, la servante tirant l'œil avec son tablier blanc, rester immobile sur le seuil et répéter à mi-voix, pendant toute la soirée, le même petit boniment provocateur. Tout cela avec l'autorisation de la police, avec la réglementation morale. Mais les yeux de la jeune fille sont souillés par ce spectacle, leurs oreilles salies par ces mots qui volent jusqu'à elles; et les adolescents aux ardents désirs, harcelés à tous les carrefours par ces provocations, en rêvent, et succombent dès qu'ils ont dans leur poche le prix d'entrée. Et c'est là ce qu'on appelle protéger la morale publique !... Mais ce sont des attentats aux mœurs qui devraient être réprimés, et vous avez la loi pour y réussir.
Avec le règlement vous ne frappez que les femmes, avec la loi vous frapperez aussi les hommes. Combien de libertins font le métier de courir les rues, d'aborder les femmes, de les poursuivre et de les offenser par leur conversation obscène, par leurs propositions insultantes. Qui n'a assisté à ce spectacle, qui n'a été révolté par ce cynisme? Et si la police s'en mêle c'est la femme qui sera arrêtée en vertu du règlement. L'homme s'en ira un peu plus loin emboîter le pas à une autre fille.
Non, en vérité, cela n'est pas la protection de la morale !
Dans la réalité, ce n'est pas l'amour de la vertu qui a fait l'homme si sévère, si farouche envers les victimes de ses passions lubriques ; le vrai mobile apparaît dès qu'on passe l'éponge sur ces grands mots. Voici le motif sérieux, il esl dans le règlement : « L'obligation la plus importante que l'enregistrement impose aux filles publiques est celle de subir des visites sanitaires périodiques, car si, d'un côté, l'autorité a été dirigée dans le parti qu'elle a pris à l'égard de ces femmes, par le désir de réprimer le scandale qu'elles
occasionnent, elle a eu surtout en vue de prévenir et d'arrêter les effets del'afïreuse contagion que la prostitution propage, et tous ses soins tendent à multiplier les garanties que recommandait l'intérêt si puissant de la santé publique. »
Le motif est impérieux, il faut, on doit chercher le moyen d'éviter ce fléau terrible mais ces mesures policières sont aussi impuissantes qu'injustes. Impuissantes parce que l'on ne peut atteindre qu'une portion extrêmement minime de celles qui habituellement portent la contagion. D'après le livre de M. Lecour, la Prostitution, en 1855, le nombre des lilles inscrites étant de 4257, en 4869 de 3731, au 1^'- janvier 1870 de 3656, alors que les filles libres faisant métier de leur corps, les insoumises étaient, d'après lui, au nombre de 25000, chiffre très au-dessous de la vérité. Depuis 1870, les chiffres d'inscriptions sont restés à peu près les mêmes, mais les appréciations sur la prostitution libre ont diantrement changé ? En 1875, le chiflVe des inscrites s'élevait à 4554, en 1880 à 3582; mais pour les insoumises il s'élève pour M. Lecour tantôt à 30000, tantôt à 60 000, pour M. Maxime Ducamp il monte jusqu'à 120000; appréciation difficile, d'ailleurs, car il est impossible d'établir, au point de vue administratif, une limite précise entre ce qui est la prostitution et ce qui ne l'est pas. Quoi qu'il en soit, si l'on voulait sérieusement sauvegarder la santé publique et appliquer la doctrine préservatrice de la préfecture de police, il faudrait mettre en carte et passer au spéculum les 25 000, les 30000, les 60000, les 120000 insoumises, et ne pas plus épargner celles qui roulent carrosse et portent des diamants que celles qui sont pauvres et mal vêtues ; la soie et les dentelles ne sont pas des préservatifs, et quand on craint le choléra on fait faire indistinctement quarantaine à tous ceux qui peuvent l'importer.
Et cela fait, arriverait-on à un résultat? Non certes, car la
lemme n'a pas le iristo privilège de propager le mal; l'homme, tout aussi bien qu'elle, en est le coupable propagateur.
Les médecins ont la noble ambition de délivrer l'humanité des maux qui la déciment et qui l'abaissent. Ils ont de tout temps cherché des moyens radicaux de faire disparaître la terrible maladie, ou tout au moins de la diminuer. Ils ont dit : la cause de cette contagion est la femme débauchée ; mettons-la dans la main de la police, examinons-la d'autorilé, enfermons-la pour la guérir et l'empêcher de nuire, nous aurons bien mérité de l'humanité. Il est vrai que si les femmes avaient voix prépondérante elles diraient : la cause de tout le mal, c'est l'homme débauché; qu'il soit livré à la police, examiné d'autorité, enfermé pour être guéri, et mis dans l'impossibilité de nuire. Qui donc aurait raison?...
Au congrès médical tenu à Paris en août 1867, la question a été traitée, mais le problème n'a pas été résolu malgré les propositions les plus nombreuses, les plus utopiques et naturellement les plus autoritaires; quand on est sur la pente de l'arbitraire on ne saurait s'arrêter. Voici ce que j'écrivais à cette époque, dans le Courrier français, en sortant de l'une des séances du congrès :
«... L'écœurant est de voir ce congrès qui, sans sourciller, a écouté les propositions les plus dangereuses, les plus rétrogrades, les plus iniques, se révolter quand un jeune homme, un étudiant, a levé le drapeau de l'individualisme et de la responsabilité.
))0n a pu proposer, sans soulever l'indignation, d'organiser la dénonciation, de forcer tout homme malade de déclarer la femme qui l'avait syphilisé. C'est un chirurgien de la marine qui est venu, dans un excellent mémoire, démontrer d'un côté l'impossibilité d'une pareille mesure, de l'autre son danger. A Toulon, on a essayé d'établir cet inique moyen et
les marins onl ou refusé de répondre, ou ont dénoncé des femmes qui n'étaient pas malades, entendez-vous?... et quelle indemnité donner à ces malheureuses que la police vient enlever de leur domicile, ordinairement avec des formes peu aimables, et jeter honteusement dans le fauteuil flétrissant des prostituées. Aucune, n'est-ce pas, car l'infortunée est bien ravie déjà d'échapper à la griffe policière, à l'inscription sur le grand livre et au spéculum à perpétuité.
» Mais quelle est donc cette injustice de l'homme et pourquoi veut-il toujours user de sa force pour protéger ses plai- ' sirs? Comment! la fille qui fait commerce de son corps est hors la loi! On a le droit de la saisir de force, de l'examiner de force, et de la jeter de force dans une prison-hôpital avec une inscription sur un livre d'infamie?... Mais ce qui est infamie pour la femme n'est donc pas infamie pour l'homme !... Comment se fait-il qu'il y ait répression d'un côté et pas de l'autre? Car si les femmes sont contaminées, c'est que les hommes l'ont bien voulu, et alors pourquoi ne pas saisir les libertins qui propagent le mal, ne pas les jeter à la préfecture pour les faire examiner d'autorité au nom de la société, du bien et du beau, enfin pourquoi ne pas leur construire un Saint-Lazare, une prison de traitement, un hôpital moralisateur ?. . .
» Oui, l'homme veut la sécurité dans sesjouissances les plus ordurières, il veut réglementer le vice à la condition que le règlement soit tout à son avantage, il veut s'amuser sans risque et briser l'instrument de son plaisir si sa santé n'est pas satisfaite. Mais c'est injuste, ignoble, honteux!... Comment vous condamnez un patron à faire deux cents francs de rente à la fille mineure qu'il a séduite et rendue mère, qu'il a lancée avant l'âge où la femme est maîtresse d'elle-même, dans le grand chemin de la prostitution, et c'est la malheureuse victime que vous qualifiez d'infame, quand elle marche
•4il> CE QU'ELLE DOIT ÈTUE.
dans la voie qu'elle ne peiil plus éviter, quand elle se traîne dans la boue où vous l'avez jetée. Par ma foi, c'est trop fort, trop insolent ou trop inepte et l'esprit de justice se révolte.
» Ce sont les libertins qui font le libertinage. La femme est passive dans tous les actes de sa vie, c'est une loi physiologique; c'est l'homme qui fait la prostitution comme il fait l'infanticide. Mais si vous avez une si vive soif de réglementation, réglementez l'homme comme la femme, sous peine de lâcheté et d'infamie 1 Sinon vous faites de la femme une matière vile dont nous pouvons jouir à notre aise, que nous pouvons faire servir, non pas à nos passions, mais à nos plaisirs sales, pour la jeter ensuite au fumier si nous avons été victimes de notre luxure immonde I... Cette théorie serait par trop abjecte et Malthus n'en a pas inventé de plus odieuse !...
» Ce qu'il y a de plus désolant encore que cette injustice, c'est notre aplatissement universel. Dès qu'un accident nous contrarie, dès qu'un nuage s'élève dans notre vie, le maître répond de tout et doit tout arranger. Nous ne pouvons rien faire par nous-mêmes, et demandons, sans cesse un bourrelet et des lisières; il faut que le pouvoir vienne nous aider; bientôt on lui demandera de tarir la pluie ou de mettre un abat-jour sur le soleil. Et nous sommes surpris ensuite quand le pouvoir veut faire notre bonheur malgré nous?... Ce que demandait ce jeune étudiant, M. Carré, je crois, était l'expression de la tendance individualiste de notre époque, c'était la responsabilité. Je regrette de n'avoir pu saisir que quelques mots de ses propositions qui me paraissaient à coup sûr plus admissibles et plus justes que l'horrible théorie de la dénonciation. Mais la responsabilité même est inutile; si vous ne voulez pas de syphilis, ne prostituez pas la femme, et ne vous prostituez pas vous-mêmes; il est aussi immoral
pour un homme d'acheter une femme, que pour une femme de se vendre à un homme...
» ... Nous ne voulons pas la protection et le règlement; mais la liberté absolue comme à Londres. Si les débauchés cherchent à faire nettoyer par l'autorité ces lieux où ils vont honteusement, dans l'ombre, c'est pour se livrer avec plus de sécurité à leurs sales plaisirs, sous l'œil paternel de la police. Et cela au nom de la famille et de la société; c'est risible vraiment et par trop cynique !... Nous ne voulons pas de cette réglementation et de cet arbitraire; lorsqu'un homme se jette dans la Seine, on Jui tend une perche, on le sauve, mais on ne comble pas le fleuve qui, d'ailleurs, se ferait un autre cours ; a-t-on jamais songé à raser une monlagne parce que quelques étourdis se sont perdus dans ses précipices?... »
Aujourd'hui je pense comme en 1857, je suis contre l'arbitraire, même pour le bon motif, dût-il être équitable d'ailleurs et frapper aussi bien un sexe que l'autre. Équité qui n'est pas sans exemple dans l'histoire. Le Calligo, de l^lorence, nous a appris, dans une excellente notice, qu'au xiY' siècle cet esprit de justice dominait dans la loi florentine : si les filles surprises, exerçant clandestinement la prostitution, étaient marquées au fer chaud sur le côté droit du front; si la maison où la contravention avait eu lieu devait être démolie, l'homme ne devait pas être épargné et tout individu convaincu pour la seconde fois d'avoir abusé d'une femme, de l'avoir entraînée dans un Heu de débauche contre sa volonté, ou par des promesses d'argent, ou par des moyens illicites, était condamné au feu.
Que ce soit au nom de la santé publique, ou au nom du Dieu de miséricorde, je ne suis pas pour ces moyens violents. Comme autrefois, je suis convaincu que les règlements actuels sont sans utilité, aussi bien au point de vue de la
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salubrité qu'au point de vue de la morale, et qu'ils resteraient toujours insuffisants, fussent-ils encore plus sévères, les poussât-on jusqu'à l'absurdité. En 1858, le Didav, de Lyon, logique dans son zèle, proposait que tous les individus, sains ou malades, portassent sur eux un certificat de santé exigible, une sorte de passeport qui permit de surveiller à la fois les hommes et les femmes. Vous voyez ça d'ici!...
Eh bien, en supposant que ce rêve de syphiliographe eût pu être réalisé, les théories du temps sur l'innocuité des accidents secondaires au point de vue de la transmissibilité de la syphilis eussentpermisàla maladie de se propager tranquillement sous le couvert de la sévère surveillance. Et qu'eùt-on fait?... Poursuivant la doctrine, on eût doublé, triplé... le nombre de visites; l'humanité eût été occupée à un examen perpétuel, on eût fait queue à la porte des dis- .pensaires. Quel triomphe pour la faculté!... Mais la vérole fût restée florissante.
Aujourd'hui, on est fixé sur la transmission de la syphilis, et la proposition de M. Diday ne serait qu'impraticable, sans être absurde; mais la maladie ne serait pas anéantie pour cela. Avec quelle fréquence, en effet, faudrait-il faire les visites pour arriver juste à point, au moment oû le mal transmissible apparaît, pour constater le danger en temps utile, et empêcher la transmission !
Mais si ce rêve d'hygiéniste était insensé, il était au moins logique, car si l'on ne visite pas tout, jeunes et vieux, hommes et femmes, c'est comme si on ne visitait rien, le germe du poison reste et se propage.
La situation actuelle est absolument ridicule. Quatre mille femmessont visitées à Paris sur (rois millions d'habitants ; estce là une garantie? Non certes, pas plus par rapport au nombre de ceux qui transmettent le mal qu'en raison de la
manière dont les examens sanitaires sont pratiqués. Ces visites se font avec une rapidité extrême; d'après M. Carlier, de 1855 à 1870 les médecins procédaient en moyenne à cinquante-deux visites par heure; d'après M. Routier de Bullemont, le Clerc visitait cent vingt femmes en soixante minutes. Dans ces conditions, quelle que soit l'habitude et la dextérité du médecin du dispensaire, est-il bien sûr d'avoir tout vu, et d'avoir bien vu? est-il bien certain de pouvoir prendre toutes les précautions nécessaires pour n'être pas lui-même, par l'intermédiaire de ses instruments rapidement nettoyés, une cause de propagation du mal?...
On a fait d'ailleurs une expérience du règlement, fort probante au point de vue sanitaire, parce qu'elle a été instituée sur un terrain limité, et dans un pays où existaient des statistiques avant l'application de la visite, de l'inscription, et du traitement d'office. C'est en Angleterre, dans quelques villes maritimes, où l'on a tenté, à l'imitation delà France, de protéger la santé des soldats. Il est de notoriété aujourd'hui que les contagious ads ont complètement manqué le but que l'on poursuivait en les imposant. Déjà, en 1871, cinq ans après Vact de 1866, voici la conclusion de la commission royale chargée d'étudier les résultats obtenus :
« Il n'est nullement prouvé qu'une diminution quelconque du chiffre des malades, dans le personnel de l'armée et de la Hotte, soit attribuable à une diminution correspondante des cas de maladie résultant de l'application des visites périodiques des femmes avec lesquelles ce personnel a des rapports. »
Dans l'enquête de 1881 M. Fowler dit au chirurgien général Lawson : « Un homme court-il plus de danger d'attraper la vraie syphilis dans les stations soumises que dans d'autres ? »
Le chirurgien général Lawson fut obligé de répondre : « Oui. T>
Le 20 avril 1883, le parlemeni anglais, après une discussion sévère, a abrogé les contagions acls.
En réalité, la protection de la santé publique est nulle puisque, d'une part, la police ne surveille, et d'une façon insuffisante, qu'une faible partie des femmes qui peuvent propagerlemal, et, d'autre part, ne surveille pas du tout les hommes qui le propagent incontestablement, sans quoi les femmes ne seraient jamais contaminées. Ce sont des vérités de La Palisse, mais enfin il faut bien les dire, puisqu'on agit comme si on ne les connaissait pas. On ne sera jamais protège que lorsqu'on se protégera soi-même, voilà la vérité; il faut enfin qu'on arrive à se passer des lisières administratives et que chacun s'occupe au moins de son corps.
Si l'on veut diminuer celte maladie cruelle, il faut donner à chacune la possibilité de la soigner et de la guérir. Ce que l'on peut demander à l'administration, c'est d'écarter toutes les difficultés qui empêchent ou retardent l'entrée des syphilitiques dans les hôpitaux, car, par un reste du préjugé du moyen âge, ces malades sont les parias dans beaucoup d'hospices, dans certains ils sont repoussés, et l'on devine sous quelle influence. Certes un homme qui par de longs excès est arrivé au délire alcoolique est plus méprisable qu'un malheureux qui est frappé pour avoir cédé à un entraînement sensuel. Au Congrès médical de Paris, les médecins étaient unanimes sur la question hospitalière ; voici ce que disait le docteur Garin : « Il ne faut plus d'entraves à l'admission des syphilitiques dans les hôpitaux, plus de ces vaines formalités, longues et odieuses, qui, en relardant l'entrée des malades à l'hospice, aggravent leurs maux et en favorisent la reproduction. » Et le docteur Mougeot : « Terminons en demandant, avec les meilleurs esprits qui se sont occupés de la matière, qu'on multiplie pour les vénériens les secours de toute espèce; qu'on leur facilite l'admission
dans les hôpitaux, loin de les en chasser comme des parias, comme j'en suis témoin depuis vingt-deux ans dans mon hôpital.
ù N'est-il pas déplorable, quand on a fait de Paris une ville de plaisirs, où toutes les classes de la société se précipitent de tous les pays, qu'on refuse l'entrée des hôpitaux spéciaux et autres à ceux qui sont tombés sur le champ de bataille de la luxure, avant qu'ils aient eu six mois de résidence dans la capitale ?
» Qu'on ne nous objecte pas la modicité des ressources hospitalières. Si la ville n'y suffit point, l'état viendra à son aide; l'essentiel est de tarir au plus vite cette source d'infection qui implore elle-même sa séquestration. »
On avait bien songé à faire de l'arbitraire inutile au point de vue de la salubrité, dangereux au point de vue social, mais on avait négligé d'apporter le remède efficace à la propagation du mal: le traitement des malades sur la plus vaste et la plus libérale échelle.
Lorsque M. le D"" Diday, cherchant avec raison d'autres moyens que celui du certificat obligatoire de santé, accusait l'administration de tracasser les filles, de les enfermer comme des criminelles, et conseillait de « tenter d'obtenir des prostituées, par les voies de douceur, les garanties que la société est en droit de leur demander », M. Lecour* ne tarissait pas de plaisanteries sur l'hôpital attrayant. Dût M. Lecour s'esclaffer de rire au fond de sa retraite, j'ajouterai que M. Diday proposait la seule solution du problème. Non seulement il faut mettre les soins et les médicaments à la portée de toul le monde, non seulement il faut recevoir les malades dans les hôpitaux ordinaires, mais encore une population intelligente, débarrassée des préjugés mystiques et niais, ne voyant pas plus de honte à être contaminé par la grande que parla petite vérole, considérant l'intérêt capital de soigner
le mal pour empêcher su dilîtision, ne doit pas hésiter à créer l'hôpital attrayant, celui où l'on irait sans terreur, sans ennui, où l'on serait sûr de trouver le confort, la hienveillance et le bien-être. L'important n'est pas de frapper, de punir ce qui d'ailleurs n'est pas un délit, mais d'arrêter la propagation du mal en s'efforçant de le guérir.
Donc la régiemenlation des mœurs est aussi inutile au point de vue de la salubrité qu'au point de vue de la morale. C'est de l'arbitraire, une violation du droit et des lois que rien n'autorise et que rien n'excuse. Le grand criminaliste Faustin Hélie s'est nettement prononcé à ce sujet : « A l'égard des filles, dit-il, nous ne parlerons ici que du seul droit de les arrêter et de les détenir arbitrairement; aucune disposition quelconque ne donne un tel droit à l'administration. Quelle que soit la position de ces femmes, elle doit les surveiller; mais elle ne peut les arrêter lorsqu'elles ne commettent pas un délit punissable. On ne peut reconnaître de classe à part qui soit en dehors du droit commun et pour laquelle les lois n'aient ni force ni protection : on ne peut reconnaître à l'administration d'autres droits que ceux que la loi lui confère. »
Les protestations se sont enfin élevées contre cette injustice sociale. C'est en Angleterre que les femmes ont pour la première fois fait entendre leur voix contre cette violation de la liberté. Lel"janvierl870,deux cent cinquante femmes publièrent leur protestation dans le Daily Neius : « Nous protestons contre les acls...^ disaient-elles, parce queceslois suppriment pour l'un des sexes les garanties de sécurité sanctionnées par nos institutions et livrent la réputation, la liberté et la personne des femmes au pouvoir arbitraire de la police...; parce que toute loi doit définir le délit qu'elle poursuit...; parce qu'il est injuste que la punition s'applique au seul sexe qui est la victime du vice. . . »
FILLE ET VEUVE DEVANT LE CODE. ^'i^
En France, cet arbitraire n'est pas même autorisé par la loi, c'est une violation du droit dans toute l'acception du mot.
Mais comment sauvegarder la morale publique?... parle droit commun. Gomment, la loi n'a pas prévu l'attentat à la morale publique? l'outrage aux mœurs? l'excitation à la débauche? mais revoyez votre code, législateurs, et n'autorisez
l'arbitraire au profit de personne, même pour faire le bonheur du peuple; l'arbitraire aussi est une maladie contagieuse.
Quant à la question de salubrité, outre la diffusion des soins, on a proposé la responsabilité. Cette proposition d'un étudiant n'avait pas été bien accueillie au Congrès de 1867 ; aujourd'hui c'est un chirurgien des hôpitaux de Paris qui s'en fait le champion.
M. le Desprès fait remarquer que lorsqu'une nourrice est contaminée par un nourrisson, elle obtient des dommages intérêts; pourquoi n'en serait-il pas de même pour la femme ou pour l'homme syphilisés? Pourquoi donc la responsabilité n'existerait-elle pas pour ce dommage comme pour tout autre moins grave? Car le dommage occasionné par cette terrible maladie ne frappe pas seulement la personne atteinte pour toute sa vie, mais encore la frappe dans les enfants qu'elle aura plus tard. La responsabilité empêcherait les infamies qui se commettent journellement; un homme malade ne peut ignorer le mal dont il est infecté ; s'il empoisonne une femme, c'est en connaissance de cause, et il ne peut y avoir de circonstance atténuante. Le misérable qui commet ce lâche attentat doit être puni. On n'a pas à craindre les fausses dénonciations et le chantage, car le coupable porte sur lui la preuve de son crime.
Avec la responsabilité inscrite dans la loi, on verrait vite diminuer la débauche qui se fait des illusions sur l'influence
Clî QU'ELLE DOJT ÊTBE.
liygiénique de la police, les malades .-ésisleraiem à leurs coupables tenlalions et ne communiqueraient pas le poison terrible qu ,1s portent en eux. Ceux qui ont assez peu souci d eux-mêmes pour ne pas soigner leur corps malade se traiteraient par économie et par peur, pour éviter l'amende el la prison.
La femme majeure devient, dit-on, mineure par le maria.e et par le veuvage retrouve sa majorité. Elle perd en effet certains droits et certaines libertés en se mariant; mais fille ou veuve, elle n'est en réalité jamais majeure. Elle ne l'e.t pas en ce qui concerne le témoignage, la tutelle et la curatelle au ventre. Elle est toujours mineure, d'ailleurs, dan. 1 esprit de l'homme, puisque la loi est violée à son détriment, sans qu'il proteste, et que les garanties de la liberté inscrites dans le code pour tous indistinctement sont arbitrairement supprimées pour elles.
Et cependant cette mineure a, de parles règlements de la police, le droit exorbitant de se vendre, avant d'être légalement maîtresse de ses biens et d'elle-même. D'après Jeannel la lille mineure ne peut se faire inscrire sur le registre des prostituées qu'à l'âge de seize ans !... Cette fille, il est vrai, est incapable, comme tous les mineurs, elle ne peut s'engager en rien, et sa signature, qui ne compte pas sur le moindre billet à ordre, qui n'est pas acceptée au bas d'un contrat engageant la plus minime somme, cette signature a de la valeur quand il s'agit de sa personne; à partir de l'age de seize ans, la jeune fille peut signer son engagement sur le grand livre de la prostitution. La mineure n'ayant pas le droit de posséder n'a pas le droit de vendre; mais, seule exception, la police lui reconnal le droit de vendre son corps à un industriel qui en spécule, en trafique, la loue ou la revend.
Oh! pourriture humaine!
FILLE ET VliUVE DEVANT LE CODE. 425
Ces monslruosités et ces sottises doivent disparaître.
En résumé, une société civilisée doit reconnaître que la femme est aussi capable que l'homme de témoigner, d'administrer les biens des mineurs, de surveiller un ventre en curatelle. Il faut réformer la loi.
D'autre part, une société soucieuse de son existence doit se soumettre aux lois qu'elle a faites, et la liberté, proclamée pour tous, ne doit pas être violée par une moitié de la nation au détriment de l'autre moitié. C'est supprimer arbitrairement le droit, c'est instituer l'anarchie. Il faut obéir à la loi.
DROITS DE l'Épouse
Il faut, en vérité, que le mariage soit une indispensable nécessité humaine pour que la femme désire s'enchaîner à un époux, ou plutôt pour qu'elle consente à marier sa fille tendrement aimée; car, si l'enfant inexpérimentée et entraînée par les ardeurs de la sensualité ne voit que les fleurs dans l'union légale sans en pressentir les dures et déchirantes épines, la mère, au contraire, en a subi toutes les sujétions humiliantes et souffert toutes les douleurs.
Fille ou veuve, et sauf les monstrueuses illégalités dont nous venons de longuement parler, elle est encore à peu près maîtresse d'elle-même; la loi, en l'infériorisant, ne lui ôte pas la possession de sa propre personne : elle peut faire de ses biens ce qu'elle veut, aller où bon lui semble, elle est maîtresse chez elle, et enfin, le code, si elle a des enfants, rinvestit de la puissance domestique, et lui en donne presque toutes les prérogatives.
Mais quand elle a pris un époux, quand elle est légalement liée, quand elle est femme dans toute l'acception et dans toute la grandeur du mol, c'est fini d'elle, c'est fini de sa personnalité; et jusqu'à ce que le mari meure, ou que le
lien congugal soit brisé par le divorce, elle sera soumise, réduite en servitude, comme expropriée d'elle-même.
Le mariage, qui devrait être une association, est une absorption de la femme où tout disparaît pour elle : la fortune, la liberté, l'autorité sur les enfants, la possession de soi, jusqu'à la nationalité.
L'influence patriarchale persiste encore dans nos lois ; on le constate à chaque article du code de mariage, et malgré notre évolution par la Révolution, malgré nos prétentions au libéralisme, nous piétinons toujours sur place quand il s'agit de la femme. Certes, nous sommes loin d'avoir réalisé l'aphorisme de Jean-Jacques Rousseau : « Chacun des époux doit toujours être maître de sa personne. »
Et je ne parle pas du debitum conjugale, c^v avec la liberté du choix de l'époux au moment du mariage, et le droit au divorce, la femme peut actuellement se soustraire à ce devoir qui devient si répugnant dès que l'amour n'en fait pas la plus douce et la plus adorable des fonctions vitales.
Certes, nous n'avons ni le désir ni le droit de nous livrer à une discussion juridique sur la loi du mariage. D'une part, notre incompétence ne nous le permet pas, de l'autre, ce serait absolument superflu après les travaux spéciaux de MM. Gide et Acollas, après les livres décisifs de MM. Legouvé et Léon Richer, et les critiques aiguës d'Émile de Girardin et de M. Dumas fils. J'énumère simplement, et je réclame les réformes dont la nécessité me paraît incontestable au point de vue juridique, d'après les discussions de ces savants jurisconsultes et de ces grands esprits; réformes que je considérais et que je considère, au point de vue naturel, comme indispensables à la sélection humaine et à l'élévation de la race.
La femme, je le répète, dès qu'elle accepte un époux, n'a plus aucune liberté : en entrant dans le mariage elle sort de la possession de soi.
Et d'abord elle n'a pas de domicile. Article 108 : « La femme mariée n'a point d'autre domicile que celui de son man. ï.e mineur non émancipé aura son domicile chez ses pere et mère ou tuteur; le mineur interdit aura le sien chez son tuteur. )> De par la loi elle est donc bien traitée en mineure, avec cette différence que les enfants, eux, atteindront leur majorité, et seront un jour libres et maîtres d'euxmêmes.
Faut-il donc considérer le veuvage ou le divorce, qui rendent la majorité, comme une délivrance?
Avec la réciproque il n'y auraitpas d'injustice; elle pourrait, elle aussi, ramener au logis son volage époux par la force des baïonnettes; ce serait l'égalité dans la violence mais ce serait l'égalité. 11 n'en est rien. L'époux peut avoir domicile où bon lui semble ; la loi ne lui dit pas :
« L'homme, marié, n'a point d'autre domicile que celui de sa femme. »
^ Pourquoi la femme ne serait-elle pas traitée comme l'homme, s'il répugne à l'homme d'être traité comme la femme?
L'épouse n'a pas plus de nationalité que de domicile; elle en a encore moins dans certains cas, puisqu'elle peut ne pas en avoir du tout. Le principe de- la loi française est que toute femme n'a pas d'autre patrie que celle de son mari. C'est bien la logique absolue, complète.
Article 12 :
«L'étrangère qui aura épousé un Français suivra la condition de son mari. »
Voilà une Française de plus, qu'elle le veuille ou non. Et cependant on ne l'avertit pas quand elle se marie de son changement de nationalité et, n'étant pas Française encore, on nepeutlui appliquer cette règle comique : « Nuln'estsensé ignorer la loi. Sans qu'elle le sache, et contre sa volonté
DROITS DE L'ÉPOUSi:. 429
peut-être, sa nationalité est changée et toutes ses affaires seront traitées selon les lois de sa nouvelle patrie.
Il est vrai (cela peut-il s'appeler une compensation?) que si la loi du pays de cette étrangère permet aux femmes de se marier où bon leur semble sans perdre leur nationalité, elle aura deux patries. C'est un luxe qui peut devenir gênant dans certaines circonstances, mais les difficultés ne doivent pas être bien considérables puisqu'on voit des hommes se soumettre, par prudence, au régime de la double patrie.
Naturellement la réciproque existe; article 19 : « Une femme française qui épousera un étranger suivra la condition de son mari. »
Celle-là n'aura rien à réclamer, puisque née en France elle est censée connaître la loi. Certes, elle n'est pas exposée à une trop grande abondance de paîries, au contraire. Si le mariage ne naturalise pas de plein droit dans le pays de l'homme qu'elle a épousé, la voilà sans nationalité. Elle pourra prendre ses lettres de naturalisation, il est vrai, mais saura-t-elle toujours qu'elle doit le faire? Cette situation est grave pour sa sécurité vis-à-vis de son mari, plus grave encore dans le veuvage où personne ne peut la protéger. Et si elle sait ce qu'elle doit faire pour sauvegarder ses droits, il s'écoulera toujours, pour l'accomplissement des formalités, un espace de temps pendant lequel aucune loi ne défendra ses intérêts, pendant lequel aussi elle pourra devenir veuve.
Il est une troisième situation, horrible pour la femme qui aime son pays, et que rien ne peut lui faire prévoir ni conjurer, puisque cette situation ne tient absolument qu'à la fantaisie de celui qu'elle a épousé. Une Française patriote épouse un Français. Pour une raison quelconque il change de nationalité : il se fait Prussien, par exemple. La voilà Prussienne malgré elle, malgré ses sentiments, malgré son
atlachement à la patrie? Il faudra qu'elle demande à divorcer avec son époux pour ne pas divorcer avec son pays, et encore cette demande de divorce ne pourra pas se faire en France puisqu'elle n'est plus Française.
Pourquoi donc ne pas laisser à la femme sa pairie comme à l'homme, et ne pas leur permettre à l'un comme à l'autre la liberté de leur nationalité.
C'est toujours la doctrine de la puissance maritale, de la suprématie de l'homme, de l'infériorité de la femme. Tout cela s'est condensé dans l'article 213 : « Le mari doit protection à sa femme, et la femme obéissance à son mari. »
Il doit la protéger, comme il protège ses enfants, ses domestiques, son chien, son cheval, son chat, mais, comme eux, elle doit obéir, elle doit, comme écrivait Pothier, le suivre partout, même dans un lieu infecté par la peste.
Il est maître et seigneur. Cette idée existe traditionnellement chez tous les hommes, et elle est soutenue et corroborée par cet article 213, par le code qu'un trop grand nombre de Français considèrent comme un recueil de vérités démontrées, indiscutables et éternelles. Dans les conditions les plus humbles, ce droit au commandement attaché au sexe, fait, dans bien des pays, partie d'un certain nombre d'axiomes que l'enfant connaît dès qu'il sait dire deux phrases, c'est, paraît-il, l'évidence. Je me rappelle, <à ce sujet, une histoire que l'on me racontait dans mon enfance et qui me frappa par ses allures de conviction profonde dans ce droit au commandement; c'est l'histoire de Bernât, lo vaillant chaudronnier d'Agen.
Bernât avait épousé une jolie fille au teint rose et aux yeux noirs; c'était un mariage d'amour et Bourdille aimait Bernât, comme Bernât aimait Bourdille.
Au matin de la nuit de noce, nuit pleine de joie et de
voluplé, Bernât s'écria après les embrassements de l'aurore : « Femme lève-toi ! »
Bourdille qui avait toujours vu sa mère obéir, obéit, quoiqu'elle eût volontiers prolongé la nuitée.
Quand elle fut debout Bernât ajouta : « Va cbercber ma culotte! »
Bourdille s'empressa de faire ce qu'il demandait et vint vers son mari la culotte à la main.
« Mets-la! dit doucement Bernât.
— Oh, mon homme, répondit-elle, vous voulez rire?
— Non, dit Bernât, mets-la!
— Vous vous moquez, répondit-elle, certes non, je ne la mettrai pas.
— Tu ne veux pas la mettre?... reprit-il d'un air sérieux... tu ne veux pas?... une fois... deux fois?...
— Non, non, s'écria-t-elle, ce n'est pas un habit fait pour moi.
— Eh bien, femme, dit-il solennellement, rappelle-toi bien ceci : tu n'as pas voulu porter culotte ce matin, tu ne la porteras jamais... moi vivant ! Et maintenant viens m'embrasser ! »
Elle jeta le vêtement loin d'elle et courut se blottir dans ses bras. Elle resta toujours, dit l'histoire, femme obéissante et mère dévouée.
Pour les simples, c'est le droit traditionnel du sexe fort. Les autres expliquent l'article 213 en disant qu'il faut un chef dans toute société, que la subalternisation de la femme dans le ménage est socialement indispensable, que c'est d'ailleurs conforme aux lois de la nature; ce qui veut dire identiquement la même chose enfermes moins clairs. Ils ajoutent, toutefois, que l'article 243, en même temps qu'il ordonne à la femme l'obéissance à son mari, ordonne à l'homme la protection de la femme.
Je vois bien la sancLion au manque d'oJ)éissance de la lemme, mais je ne vois pas comment la loi peut forcer l'homme à la protection. Il eût été plus simple de permettre à la femme de se protéger elle-même, ce qu'elle ne peut faire avec la législation actuelle, car « la femme ne peut ester en justice sans l'autorisation de son mari, même marchande publique et non commune.... »
Une femme mariée, lorsqu'elle est attaquée, insultée, vilipendée, ne peut se défendre en justice qu'avec l'autorisation de son mari. Et si c'est le mari qui fait l'insulte, et si pour cette cause ou pour une autre elle se croit obligée de plaider contre son mari?... il lui faut toujours l'autorisation de son mari.
L'épouse est incapable.
En réalité, la femme n'est protégée par son mari que lorsqu'il le fait de sa propre volonté; le code est impuissant à l'y contraindre et le premier paragraphe de l'article 213 est purement platonique, il est pour l'œil. Le deuxième paragraphe: « La femme doit obéissance à son mari», est sérieux, car la femme est dans les mains du mari pour sa fortune, par obligation du domicile, par son incapacité même. Mais si on a eu raison d'attaquer son injusiice, on a exagéré en disant qu'il peut faire des criminelles par obéissance à la loi.
« Supposons, dit M. Léon Richer, qu'un mari commande à sa femme une action honteuse, ou même une action criminelle... Admettez-vous que la femme j'ésiste? Gomment concilier le refus de la femme avec les exigences de l'article 213.
— Il y a le code pénal, me direz-vou.'?.
— Je vous répondrai : il y a le code civil. »
Madame de Bocarmé a pu plaider l'obéissance à son mari, l'empoisonneur dont elle avait été la complice, el être acquittée, quelque peu probable que fût son respect du code civil. Mais, dans la plupart des cas, et probablement dans
DROITS DE L'IÎPOUSE. 433
celui-là, ce n'est pas le code civil qui force à l'obéissance, puisque les femmes qui ne sont pas mariées obéissent aussi bien, et quelquefois mieux, que si elles gémissaient sous le poids de l'article 213. Est-ce donc le code civil qui fait obéir les malheureuses filles que des drôles immondes séduisent, enlèvent à leurs familles, pour les prostituer et se faire des revenus? Non, certes; c'est le plus souvent la crainte des coups, ou même la terreur de la mort. C'est quelquefois aussi la passivité de la femme envers celui qui la possède, car on voit des coquines capables de toutes les violences, des criminelles, subir les mauvais traitements que leur infligent les misérables qui spéculent sur leur corps.
Loin d'inscrire dans la loi l'obéissance de la femme, le législateur devrait protéger sa faiblesse contre cette tendance à se laisser dominer. L'intérêt dans le ménage est commun; c'est par l'entente commune que les résolutions doivent être prises dans l'association de deux personnes libres, et non par la domination d'un seul. La puissance maritale n'est pas utile, et elle est injuste et tyrannique. On ne doit pas dire avec M. Paul Janet : « Le commandement est une fonction nécessaire dans la famille; il faut nécessairement que l'un des deux la remplisse; c'est une de ces servitudes dont nous parlions dans notre dernière leçon; mais cette supériorité apparente et tout extérieure est suffisamment compensée par la souveraineté secrète et insensible que la femme exerce par le cœur et par les mille détails de la vie quotidienne. »
Servitude, voilà pour M.Paul Janet le lot de lafemme dans le mariage, abaissement que les douceurs delà fm de la phrase ne peuvent déguiser. La nécessité du commandement et de la servitude a été aussi démontrée au temps de l'esclavage, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, aussi bien pour les blancs que pour les noirs, et aujourd'hui tout le
TnuuÉ. — La femme. 28
monde est d'accord sur ce coiiiniandcrncnl et sur cette servitude.
Dans l'association du mariage, la suprématie de l'un des deux conjoints est absolument injuste, et elle est inutile. La loi n'a pds le droit de l'établir. Les deux époux ont des fonctions familiales distinctes dont les différences sont nettement indiquées par la nature, mais ils ont des droits égaux. Dans les associations commerciales le code n'intervient pas pour donner le pouvoir absolu à l'un des associés, et pour l'ôter complètement à l'autre. La loi reste muette, même quand c'est une femme qui s'associe avec un homme. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'association matrimoniale, pourquoi la femme n'aurait-elle pas les mêmes droits que le mari son associé?...
« ... Dans le mariage, dit M. Acollas, ils se doivent mutuellement protection, et aucun des deux ne doit obéissance à l'autre.
» La puissance maritale est une des plus regrettables traditions du vieux droit civil autoritaire et monarchique. »
Je partage absolument l'opinion de l'éminent jurisconsulte et je demande que la puissance maritale, qui infériorise et humilie la mère de famille, disparaisse de notre code.
L'article 213, d'ailleurs, qui prescrit la protection du mari et l'obéissance de la femme, est inutile, en même temps que dégradant pour l'espèce; il doit être supprimé. L'article 212 suffit, il dit tout : « Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance. »
Quand il s'agit des biens, la servitude de la femme est absolue, même sous le régime matrimonial le moins défavorable pour elle. Et cela n'a rien qui nous surprenne, car nous savons que le législateur est féroce en matière financière et qu'il protège fargent plus que la liberté, plus que l'honneur, plus que tout. Dès qu'elle est mariée, elle ne peut
disposer de rien, elle est mineure, elle est interdite. Et le code vient nous dire que le mariage émancipe la femme!... En vérité ce ne peut être qu'un pitoyable jeu de mots. Loin d'être émancipée, elle tombe en tutelle, si elle était majeure; et elle en change seulement si elle n'avait pas encore atteint sa majorité. Voyez plutôt l'article 217 : « La femme, même non commune ou séparée de biens, ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre gratuit ou onéreux, sans le concours du mari dans l'acte, ou son consentement par écrit. >
Ainsi la femme dès son mariage n'existe plus au point de vue financier. Hier, fille majeure ou émancipée, elle était maîtresse de sa fortune, pouvait en disposer à sa guise; mariée aujourd'hui, elle n'a plus droit ni de vendre ni même d'acheter. L'époux est absolument libre, lui; il peut donner à ses maîtresses, jeter l'argent au jeu, le dissiper en folles noces, ou le perdre en spéculations bêtes, personne n'a rien à y voir, même quand il fait servir les revenus de sa femme à la satisfaction de ses plaisirs ou de son ambition. L'épouse ne peut rien, non seulement pour s'amuser ou spéculer, mais encore pour empêcher la ruine. Il donne, il vend, il hypothèque; elb est incapable, elle ne peut même pas recevoir.
Oui, elle ne peut pas recevoir. Il paraît que c'est pour protéger la morale ! Je me rappelle l'aventure et les plaintes, il y a quelques années, d'une malheureuse femme écrivain qui, abandonnée par son mari depuis longtemps et ignorant ce qu'il était devenu, ne pouvait toucher à la société des gens de lettres le prix de son travail, parce que la loi défend de payer, sans l'autorisation de son mari, ce qu'on doit à une femme.
Est-ce assez moral?...
Voici le prétexte : la femme mariée ne peut recevoir parce
-iso CE QU'ELLE DOIT ÊTUE.
qu'elle pourruil toucher un argent donné par des amants, parce que la dignité du mariage s'oppose à ce que la galanterie puisse enrichir une épouse.
Et cependant si, on vertu du devoir d'obéissance presci'it par l'article 213, le mari ordonne à sa femme de se prostitaer, est-ce plus moral parce que c'est lui qui reçoit l'argent?... Et pourquoi la loi, si prudente vis-à-vis des femmes, n'a-t-elle pas prévu l'indignité des maris?
Mais il n'y pas que ce moyen pour elles de gagner leur vie, et le législateur n'a pas pu l'ignorer. Ce n'est certainement pas la morale qui est visée en réalité dans cette injustice du code, et la pudeur des législateurs n'a pas été à ce point susceptible et effarouchée. C'est bien la dépendance complète, absolue, de la femme qui a été poursuivie, c'est la tradition de l'infériorité, de l'esclavage, qui pèse encore sur elle dans les mœurs et que l'on a voulu inscrire -dans la loi.
La femme mariée n'est même pas libre de choisir un état. Est-ce encore au nom de la morale? Pour s'établir le plus modestement et le plus vertueusement possible, pour vendre du fil ou des aiguilles, pour avoir un magasin dé chaussures de lisière, un établissement de pommes de terres frites, il lui faut l'autorisation de son mari. Et elle ne peut recevoir l'argent le plus durement gagné sans l'autorisation de son mari. Qu'elle ait fait un chef-d'œuvre, une peinture admirable, un livre génial, un opéra divin, que son succès retentisse aux quatre coins de l'univers, elle n'existe pas à la caisse; le mari est là, il faut qu'il autorise. Quand il n'y est pas, la caisse reste close !
Où diable voit-on la morale ?
Si le mari est incapable, ce'sont les tribunaux qui doivent le remplacer et donner à l'épouse l'autorisation de prendre un métier et de ne pas mourir de faim. Mais, lorsque par malheur, et c'est là le bouquet, elle est mariée sous le régime
de la communaiiLé, les tribunaux mêmes ne peuvent rien pour clic; elle n'apas le droit de travailler pour gagner sa vie et celle des siens, elle est condamnée, de par la loi, à ne rien faire.
Une seule porte lui est ouverte, la prostitution. Si elle est encore jolie, elle pourra peut-être manger.
Non, ce n'est pas le respect de la morale qui a fait codifier toutes ces injustices, toutes ces humiliations, toutes ces spoliations !
Même sous le régime le plus favorable que la loi puisse offrir à la femme, celui de la séparation de biens, cette mise hors la liberté et hors la possession de soi existe encore. Sauf deux exceptions cependant : d'une part, elle conserve l'entière administration de ses biens, meubles et immeubles, et la libre jouissance de ses revenus; d'autre part, en cas d'incapacité de son conjoint, le tribunal peut lui fournir l'autorisation de s'établir, et l'arracher à ce dilemme, la prostitution ou la faim.
Toutefois, le législateur ne pouvait pas tout prévoir, et, au grand avantage de la liberté économique de la femme, il n'avait pas deviné la transformation de la fortune publique. Sous le régime de la séparation de biens, comme sous tous les autres, la femme est naturellement incapable, il ne faudrait pas comprendre un mot à l'esprit de la législation pour penser qu'il pût en être autrement; elle n'a, par conséquent, ni le droit d'aliéner ni le droit d'acquérir sans l'autorisation maritale. Elle ne peut disposer que du mobilier.
Or les valeurs de bourse font partie du mobilier, et la même femme qui est incapable pour toucher à une bicoque ou au moindre lopin de terre, peut trafiquer sur des millions quand sa fortune est en valeurs mobilières.
Ah! si le législateur avait pu prévoir ce mouvement économique, cette monétisation de la fortune publique, il aurait
SU trouver encore, dans son ingéniosité, le moyen d'empêcher la femme d'être propriétaire de sa propriété.
Ce n'est donc pas dans la loi, mais les gens d'affaires, qui en connaissent l'esprit, agissent comme si ça y était. « Je sais pertinemment, dit M. Léon Richer dans son précieux livre, que la plupart des agents de change, lorsqu'il s'agit d'une vente d'actions nominatives, exigent — même lorsque la femme est séparée de biens, — le consentement du mari. »
Va bene! on est intelligent ou on ne l'est pas ! et en affaires on ne saurait trop l'être. C'est contraire, il est vrai, à la lettre de l'article 1536, mais c'est selon la tradition, et selon l'esprit et les tendances du législateur. Cela peut se plaider et se gagner. Et dans tous les cas il faut être prudent.
D'ailleurs personne ne réclame ; on le comprend de la part des maris. Quant à la femme qui a devant elle et à portée de sa main cette fissure dans la loi, elle n'en profite pas, elle n'en tire pas parti; et, innocente et douce, elle se laisse écraser, déprimer sans se défendre. Et qui pourra prétendre que les femmes sont difficiles et acariâtres!...
Elles ne connaissent peut-être pas, il est vrai, toute la valeur des termes de l'article 1536, quand elles sont mariées sous le régime de la séparation de biens; et il est certain que leurs époux, ou les agents de change, n'ont pas la gracieuseté de le leur apprendre.
Mais le régime de la communauté? Ah! le beau titre pour un régime matrimonial! Comme il fait rêver de loyauté, de justice, d'égalité démocratique; comme on devine bien que l'amalgame complet des biens entraînera la fusion intime des personnes ; comme on prévoit que l'identité absolue des intérêts va imposer l'identité de vues et d'aspirations de ceux qu'unit ce régime; comme on entrevoit pour eux le bonheur parfait!
Eh bien, il ne faut pas être trop enthousiaste. C'est dans le
régime de la commimaiité que la loi a organisé avec le plus de^igueur et de cynisme la spoliation de la femme par le mari.
Rien n'est commun dans le régime de la communauté, sauf le titre. Cette fortune commune, ce fonds commun composé de tous les meubles présents et futurs, et de tous les immeubles acquis à titre onéreux après le mariage, de quelque côté qu'ils viennent, ce fonds commun est à la disposition, à la discrétion d'un seul des époux, du mari, bien entendu. Tout entre dans ce fonds; pour recevoir il est commun en effet, tout y tombe, revenus et salaire de la femme, comme les bénéfices du mari. Mais c'est le mari tout seul qui en dispose, en trafique, s'en amuse; tous deux l'alimentent, un seul le dépense.
A côté de ce fonds si peu commun, il y a les biens propres des époux. Entre ces deux sortes de biens, communs et propres, une différence sérieuse existe pour le mari, c'est qu'il ne peut dilapider le capital des propres de sa femme; mais elle n'en jouit pas davantage pour cela, elle n'a pas le droit d'y toucher, à peine lui est-il permis de le regarder, c'est le mari qui en a l'administration, et comme les revenus tombent dans le fonds commun dont il peut faire ce que bon lui semble, en réalité c'est lui qui a la jouissance des propres de sa femme.
Et si la femme meurt avant son mari, elle n'aura jamais ■profité ni de sa part de bien commun, ni de ses biens propres. N'est-ce pas l'absorption complète, la dépossession presque absolue, la spoliation légale?
Et, chose admirable dans l'absurde, si le mari a conscience de son infériorité mentale, de son insuffisance en affaires, s'il veut s'effacer devant sa femme plus intelligente, plus active, plus entreprenante, plus entendue, il ne le peut : il est expressément défendu aux époux de stipuler
que la l'emme aura l'adminislration des biens communs.
Communauté étrange, d'ailleurs, qui ne commence que lorsque rien de commun ne peut plus exister entre les époux, puisque la femme n'a la possibilité de toucher à ce fameux fonds commun que si son mari vient à mourir. Veuve, elle a sa part, en même temps qu'elle renaît à sa majorité civile et qu'elle peut vendre, acheter, hypothéquer, recevoir et trafiquer de ses propres comme de sa part du fonds commun.
Le régime de la communauté est d'origine moderne; mais on peut complimenter le législateur, il est bien resté dans la tradition, il l'a même considérablement aggravée, en l'habillant toutefois d'un nom libéral et démocratique.
Quant au régime dotal, lui, il ne déguise rien et n'est pas enguirlandé par un titre généreux et une étiquette trompeuse. C'est la protection des biens de la femme il est vrai, mais leur protection contre elle-même aussi bien que contre son mari. C'est en réalité l'incapacité velleïcnne, la défense d'intercéder pour l'époux avec la présomption que tout engagement est une intercession à son avantage. La vieille incapacité romaine, après avoir été solennellement rayée de nos lois, y a été sournoisement inscrite, sous couleur d'inaliénabilité dotale.
Mais, quoique le régime dotal soit une loi de précaution contre le mari, c'est encore le mari qui est le mieux partagé. Le législateur est loin d'avoir confiance en lui, mais il a encore moins confiance en elle, et l'époux est ici, comme toujours, le maître. C'est l'article 1559 du Code civil qui règle la situation : « Le mari seul a l'administration des biens dotaux pendant le mariage. Il a seul le droit d'en poursuivre les débiteurs et les détenteurs, d'en percevoir les fruits et les intérêts, et de recevoir le remboursement des capitaux. Cependant il peut être convenu, par le contrat de
DROITS DE L'ÉPOUSE. ill
mariage, que la lemme touchera annuellement, sur ses seules quittances, vue partie de ses revenus pour son entretien et ses besoins personnels. »
Pauvre femme, la voilà bien lotie! Si l'époux le veut bien, si l'époux est gracieux, si elle songe à le demander au moment de la signature du contrat, elle pourra toucher une fraction de ses revenus, un lopin de ses rentes; sinon, rien. Son argent, pour arriver jusqu'à elle, passera par la main du , mari, la main du seigneur et maître qui la fermera ou l'ouvrira selon sa générosité, selon son humeur, selon ses dépenses personnelles.
C'est dans l'intérêt des enfants, dit-on, que la loi a immobilisé la dot. Mais le principe de la conservation des biens dans les familles devrait, pour être juste et avoir un effet sérieux, frapper d'inaliénabilité ces mêmes biens dans les mains des descendants comme dans celles des ascendants; sans quoi le principe est faussé; c'est une entrave qui n'est appliquée qu'à un couple, ce qui n'est rien dans le temps, une moyenne de vingt-cinq ans peut-être. Simple vexation sans but utile.
Tout cela sent le vieux; ce sont des loques cousues ensemble dont on a voulu faire un habit neuf. Il faut jeter au feu ces vieilles lois reblanchies et retapées dont le principe date des temps antiques et ne peut s'adapter aux libertés modernes: lois bien faites, d'ailleurs, pour perpétuer l'humiliation et la dépossession de la femme selon la préhistorique tradition.
Nous sommes bien certain de n'être ni trop audacieux ni trop pressé en demandant justice pour la femme et en réclamant des réformes. A l'étranger, le législateur s'exécute déjà, et on devance la France, qui trop habituée à se considérer comme toujours en avant, prend l'habitude de l'immobilité et par ce seul fait se trouve en arrière. Le Danemark
laisse à la femme mariée la libre disposition de ce qu'elle gagne. On en est encore réduit à demander cela chez nous. En Suède, la séparation de biens, complète et sans restrictions pour l'épouse, est établie depuis 186G. En Angleterre, le pays où l'autorité maritale paraissait le plus solidement établie, la loi d'octobre 1882 a supprimé l'incapacité de la femme mariée qu'imposait la common law; aujourd'hui l'Anglaise est après ses noces maîtresse de son bien comme avant, elle peut en jouir et en user à sa giiise et en liberté.
G est vers cette dernière solution que l'on tend dans la marche sociologique actuelle, dont le but est l'autonomie de l'individu et la liberté dans l'association. Dans le mariage, le régime de la séparation des biens est le seul compatible avec ces principes.
Ce régime est déclaré impraticable; on s'appuie pour le combattre sur l'ignorance de la femme dans les questions d'affaires. Mais, en vérité, ce n'est pas un argument sérieux, et on pourrait en dire autant de la plupart des hommes. Il est certain que leur éducation actuelle est niaise, bien plus encore que la nôtre, et qu'on ne leur enseigne absolument rien de ce qu'elles devraient savoir pour se défendre dans la vie; mais n'est-ce pas là une lacune de l'éducation facile à combler, une réforme de l'enseignement dont l'application est simple et peut s'effectuer immédiatement? D'ailleurs, obligées de s'occuper de leurs intérêts sans connaître les affaires, ne feront-elles pas comme la plupart des hommes? Comme eux, elles se mettront au courant de leurs droits au fur et à mesure de leurs besoins : la nécessité est le meilleur et le plus pressant des instituteurs. D'autant mieux qu'il est impossible de ne pas reconnaître que la femme a une' aptitude spéciale; si dans les programmes de son enseignement les notions de droit nécessaires cà sa propre défense et à celle de l'enfant étaient inscrites, elle serait vite et solidement
armée, car son esprit est absolument ouvert aux choses pratiques! Et, au grand avantage du ménage, elle apporterait dans la direction des affaires privées une clairvoyance, une perspicacité, un soin des détails, une régularité d'action dont l'homme est incapable, qualités qui trouveront leur excitant naturel dans l'amour des enfants. L'homme rêve, spécule et conquert; la femme prévoit, calcule et conserve.
Je demande l'application de la formule de M. Acollas : « Chacun des époux doit conserver la pleine propriété et la libre administration des biens qui lui appartiennent;
» En conséquence, la séparation des biens est le seul régime matrimonial rationnel, et il doit être le régime matrimonial supposé de toutes les personnes qui n'en ont point adopté un autre d'une manière expresse. »
Avec la séparation de biens, les époux pourront unir leurs efforts pour leur prospérité commune, en réglant librement entre eux les conditions de leur association; mais après la consommation du mariage, en dehors des surprises du contrat, et de l'enthousiasme de la noce.
Donc, mariée, la femme est mise hors sa personnalité civile, elle n'a pas le droit d'ester en justice, même pour se défendre; mariée, elle est dépouillée, non seulement de sa fortune, mais encore de son salaire, du produit de son travail et de ses efforts; c'est déjà une servitude cruelle. Eh bien ! il y a plus : mariée, elle est encore dépossédée, injustice inqualifiable à ses yeux, du plus grand de ses biens, de celui qui est le plus intimement à elle et vient d'elle, qu'elle aime plus que tout au monde, plus que sa propre vie ; elle est dépossédée du fruit de ses entrailles, de son enfant.
Article 371. — « L'enfant à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. »
Article 372. — « Il reste sous leur autorité jusqu'à sa majorité ou son émancipation. »
Article 373.— « Le père seul exerce celle aulorilé duranl le raariage. »
C'est cette iniquité que l'on appelle : ^missance palernelle.
« La puissance paternelle, a dit Réal dans l'exposé des motifs du titre IX du code civil, la puissance palernelle est un droit fondé par la nature et confirmé par la loi. »
Évidemment, dans ce cas, Réal voyait la nature à travers les lunettes de Jean-Jacques Rousseau. Dans les civilisations primitives qui n'obéissent encore qu'aux lois de la nature, il n'y a qu'un droit, le droit de la force, le droit que prend le père de tuer son enfant à sa naissance s'il le gêne ou lui déplaît, s'il est du sexe féminin (infanticide habituel chez les sauvages de toute race), s'il est faible ou difforme; ou bien, plus tard, pour la moindre fantaisie ou la moindre contrariété, ou bien même si la mère meurt avant que l'enfant soit en état de vivre sans aide. Voilà la puissance paternelle fondée sur la nature; on l'a retrouvée en Australie, en Tasmanie, aux îles Sandwich, en Amérique, depuis la Terre de Feu jusque chez les Esquimaux ; en Afrique, en Asie, partout où les civilisations primitives ont pu être observées. Voilà le droit fondé sur la nature, que les lois, déduites du savoir, et s'élevant progressivement vers l'idéal de la justice, loin de confirmer, viennent, au contraire, de plus en plus atténuer, délimiter, sociafiser.
En réalité, la nature n'est pour rien dans la puissance paternelle de Réal. Il est de la nature de l'homme de se civiliser, et ce prétendu droit de la nature, le droit de la force, n'existe que dans l'état d'infériorité de l'être humain; état d'infériorité qui n'est pas plus dans la nature que son état supérieur, résultant de son évolution fatale.
D'ailleurs, il y a des sociétés primitives où le père social n'existe pas, où l'enfant dépend de la mère seule, c'est le matriarcat, aussi naturel certes que le patriarcat, et comme
DiîOITS DE L'ÉPOUSE. 4i5
lui naissant des conditions de milieu. La civilisation, c'est banal, loin d'être un retour cà l'état de nature, comme le demandait Jean-Jacques, tend au contraire, en s'élevant, à diminuer de plus en plus le côté primitif et bestial des relations humaines, à libérer l'individu de la sujétion de la force, à lui donner, faible ou vigoureux, la plus grande somme de liberté possible; et, conséquence imprévue, mais logique, plus l'individualisme s'accentue, plus l'altruisme grandit. Chaque jour la civilisation fait un pas nouveau vers la justice, c'est-à-dire vers l'égalité des droits et l'équilibre des devoirs.
Or, la puissance paternelle est la négation de la justice; c'est la spoliation de la femme dans ce qu'elle a de plus précieux, de plus visiblement à elle, c'est sa négation absolue, c'est une loi d'esclavage.
Je ne m'arrête pas à cette plaisanterie normande du code qui consiste à effacer, avec l'article 373, ce que l'article 372 avait écrit en toutes lettres dans la loi. Je ne parle que du fait réel : le père seul exerce la puissance sur l'enfant. Cela veut dire que dès la naissance de l'enfant jusqu'à sa majorité ou à son mariage, le père a tout pouvoir sur lui, sans recours possible, môme de la part de la mère; éducation de la première enfance, instruction primaire, secondaire, supérieure, droit de correction, consentement au mariage, il est maître absolu. Que l'éducation soit donnée dans le sens le plus contraire à la volonté de la mère, que les enfants soient placés loin de la famille dès la plus tendre enfance, loin de ses yeux, loin de son amour et de ses soins, qu'on le jette dans un monde qui le modèlera de telle sorte que la direction donnée doit fatalement rester la direction de toute la vie ; ou au contraire, que par indifférence, avarice ou simple niaiserie, l'instruction indispensable à la lutte pour l'existence ne soit pas donnée du tout; que, débauché ou inintelligent,
le père conduise son enlant dans des lieux de plaisir qui ne sont pas de son âge et où il devra prendre des habitudes d'oisiveté et d'intempérance qui le suivront dans toute sa vie; que, mécontent de son caractère ou seulement gêné par sa présence, il l'exile non seulement loin de la maison paternelle mais encore loin de son pays, au milieu des traitements les plus durs et des dangers les plus grands, la mère n'y peut rien, ses protestations sont vaines, elle ne compte pas, elle n'existe pas.
Quand il s'agit de correction, une partie de la terrible puissance du pater familias reparaît dans notre code, et le maître tout puissant dans la famille prononce sans appel.
Article 375. — « Le père qui aura des sujets de mécontentement très grave sur la conduite d'un enfant aura les moyens de correction suivants.
Article 376. — « Si l'enfant est âgé de moins de seize ans commencés, le père pourra le faire détenir pendant un temps qui ne pourra excéder un mois; et, à cet effet, le président du tribunal devra, sur sa demande, délivrer l'ordre d'arrestation. »
N'est-ce pas là une réminiscence de l'organisation familiale romaine? Et pourquoi jusqu'à l'âge de seize ans? Est-ce qu'après cet âge l'enfant aurait besoin d'une protection plus efficace, ou serait-il plus digne d'être défendu par la justice?
Ainsi, avant seize ans commencés, que le père soit barbare, brutal, acariâtre, injuste, qu'il ne se rende pas un compte exact des faits qui lui servent de griefs, qu'il ne comprenne pas le caractère de l'enfant, il prononce dans son autorité souveraine, il ordonne, et le malheureux va en prison au milieu des petits vagabonds, des abandonnés du ruisseau, des petits pervers. L'enfant est entre les mains toutes puis-
DllOITS DE L'ÉPOUSE. 4-17
santés du père, il n'a ni soutien ni défenseui-, ia mère est sans droit pour intervenir.
Article 377. — « Depuis l'âge de seize ans commencés jusqu'à la majorité ou l'émancipation, le père pourra seulement requérir la détention de son enfant pendant six mois au plus; il s'adressera au président dudit lri}3unal, qui, après avoir conféré avec le procureur de la République, délivrera l'ordre d'arrestation ou le refusera, et pourra, dans le premier cas, abréger le temps de la détention requis par le père. »
Article 378. — « Il n'y aura, dans l'un et l'autre cas, aucune écriture ni formalité judiciaire, si ce n'est l'ordre même d'arrestation, dans lequel les motifs n'en seront pas énoncés. Le père sera seulement tenu de souscrire une soumission de payer tous les frais, et de fournir les aliments convenables. >>
Et la mère?...
Il n'en est pas question! Cependant elle pourrait démontrer quelquefois au magistrat que les griefs reprochés à l'enfant tiennent à un vice d'éducation d'une réforme facile, que le père est encore plus difficile et plus vicieux que l'enfant, et qu'il serait certainement plus utile et plus précieux pour la famille de faire enfermer l'accusateur que l'accusé, ce qui ne se peut; elle pourrait expliquer l'état de santé de l'enfant, les exigences dont il est victime, la contradiction absolue entre ses facultés, entre ses aptitudes et les devoirs qu'on lui impose. Non, il n'est pas question de la mère! son autorité est inscrite dans la loi, mais c'est pour rire, on l'a biffée quelques lignes plus bas. La mère doit pleurer et, impuissante, laisser souffrir ce qu'elle aime le plus au monde.
Dans la confection du code, le législateur a émis des aphorismes étonnants. Écoutez Portails l'ancien, l'auteur de
VUsage et Vabus de Vesprit philosophique au xviii" fiiècle, écoulez : il rassure, et assure que les pères ne ponrronl jamais abuser du pouvoir insensé que la loi leur donne parce que « celle puissance des pères, dit-il, est éclairée par leur tendresse ».
M. Prudhomme existait donc?
Et voici sur quel argument il s'appuyait, le seul, il est vrai, mais il lui paraissait suffisant pour démontrer la réalité de ce charmant tableau. — La puissance paternelle, éclairée par la tendresse. — Écoutez rargument, le voici : « Il a été judicieusement remarqué que les pères aiment plus leurs enfants que les enfants n'aiment leur père. »
Parbleu! En général les hommes sont fiers de leurs œuvres, et ce n'est pas l'enfant qui a fait son père.
Mais à toute règle il y a des exceptions et l'on en rencontre trop souvent la triste preuve dans les comptes rendus de la Gazette des tribunaux : Oui, il y a beaucoup de pères qui n'aiment pas plus leurs enfants que s'ils ne les avaient pas faits... Peut-être?... mais cela ne peutentrer dans la discussion, et ne servirait pas la thèse de Portails, car si l'on peut ne pas être sûr de la paternité, et craindre la vengeance d'un mari outragé, on est bien sûr que la mère aime son enfant, comme toute femelle aime son petit, et qu'à moins d'être aliénée, elle sera juste et bonne, sinon faible, pour lui.
Toutefois il y a dans le code deux articles de raéiiance contre la puissance paternelle :
Article 380. — « Si le père est remarié, il sera tenu, pour faire détenir son enfant du premier lit, lors même qu'il serait âgé de moins de seize ans, de se conformer à l'article 377. »
Eh bien! dès qu'il est remarié sa tendresse n'éclaire donc plus sa puissance?
Voici la seconde exception :
Article 382. — « Lorsque l'enfant aura des biens person-
nels, ou lorsqu'il exercera un état, sa détention ne pourra, même au-dessous seize ans, avoir lieu que par voie de réquisition, en la forme prescrite par l'article 377. »
Toujours le triomphe de l'argent! car c'est ici lui, lui seul que l'on prolège. l^c petit sans le sou n'a pas besoin de tant de formalités pour être mis en correction, pour aller dans les prisons d'enfants, dans ces écoles de perversité et de vice où un mois de séjour pourrirait à fond la jeune âme la plus candide.
Mais si le père n'est plus, si l'enfant n'a que sa mère veuve et non remariée, est-il à sa discrétion comme il était à la discrétion de son père?... Non, la puissance maritale survit à la mort du mari :
« Article 381. — La mère survivante et non remariée ne pourra faire détenir un enfant qu'avec le concours des deux plus proches parents paternels, par voie de réquisition conformément à l'article 377. »
Certes je suis loin de blâmer ces précautions vis-à-vis de l'enfant, mais je constate que ce n'est pas la crainte d'un conflit d'autorité dans la famille qui a fait exclure la mère des droits qu'avait le père, mais l'abaissement traditionnel de l'épouse dans nos lois.
Dans tous les actes sérieux de sa vie nous retrouvons l'annulation légale delà femme légitime aussi bien en ce qui regarde son enfant que pour ses biens propres. Quand il s'agit du consentement à donner au fils ou à la fille pour accomplir l'acte le plus grave de la vie sociale, acte qui décide de leur vie entière, là encore l'épouse disparaît. Et, comme dans l'article qui établit l'autorité du père et de la mère sur l'enfant, le code se livre à une plaisanterie qui étonne sous la plume des gens graves qui l'ont rédigé. Voici l'article 148 :
. (L Article 148. — Lé fils qui n'a pas atteint l'âge de vingtcinq ans accomplis, la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt
TiiL'LiÉ. — La femme. 2'J
et un ans accomplis, ne peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère. En cas de dissentiment, le consentement du père suffit. )>
Le code, respectueux des droits de l'homme et du citoyen, a énergiquement affirmé le principe d'égalité, et il l'a inscrit en toutes lettres dans son article : il faut, il faut absolument le consentement des deux époux. Mais le code veut aussi la paix des ménages. Il a été rédigé par des hommes d'ordre, libéraux dans les principes, hiérarchistes dans l'application, et autoritaires par méthode; aussi ont-ils introduit à la fin de l'article le cas de dissentiment. Mais la seconde phrase détruit la première? qu'importe! Le principe est inscrit, et l'ordre est sauvé.
Et puis, les rédacteurs du code ont, peut-être, été poussés à cette contradiction flagrante par cette politesse française dont la réputation est universelle. Ils n'ont pas voulu, même dans une loi grave, dire brutalement à la femme : « Tu ne comptes pas. » llsTontexcliie enlui disant: «Comment donc! mais votre' puissance est égale à celle de l'homme... en principe. t> Enfin, n'ont-ils pas redouté un excès d'humiliation pour la mère si, à la mairie, au moment de la cérémonie solennelle et du oui définitif qui lie légalement, son enfant, elle avait dû, quand tout le monde va signer la ratification du grand acte, rester là, les bras ballants, pendant que le mari donne sa signature, ainsi que les témoins qui peuvent être le mastroquet d'en face, ou le commissionnaire du coin. Par déférence, par galanterie, on la fait gravement avancer, on lui offre solennellement une plume, on lui fait apposer sa griffe sur l'immense registre à une place indiquée, et elle croit avoir fait quelque chose. Mais elle n'eût pas signé, que le mariage eût été aussi bon et aussi solide : le consentement du père suffit.
Et cependant l'opinion de la femme dans l'acte du consen-
temenl, est souvent celle qui est le mieux fondée. C'est elle qui a vécu dans l'intimité absolue, dans l'abandon, pour ainsi dire, des enfants, surtout de la fille. C'est elle qui peut le mieux connaître leurs aptitudes, leurs tendances, les aspirations de leur cœur, et aussi leurs défectuosités et leurs travers. Dans tous les moments difficiles de l'enfance et de la jeunesse, à toutes les crises qui ébranlent le jeune être, c'est à la mère que l'on se confie, c'est dans sa bonté que l'on se réfugie et se console. A coup sûr, avec une éducation plus solide que celle que l'on donne aujourd'hui, avec des droits entiers qui grandiront son idée de responsabilité morale, avec une connaissance plus réelle et moins fictive du monde, de ses passions, de ses intérêts, la voix de la femme serait celle qui aurait une véritable valeur, parce que le père ne peut connaître comme elle le physique et le moral de son enfant.
L'homme vit au dehors, absorbé par les affaires extérieures. L'enfant ne peut avoir avec lui la même familiarité qu'avec sa mère, sa providence naturelle au premier âge, sur le sein de laquelle il s'est blotti à chaque minute de souffrance, et dont il a reçu les soins les plus mystérieux. Rien n'est caché pour la femme qui a rempli entièrement ses devoirs de mère, c'est par sa main qu'on est soigné, c'est dans son cœur que l'on s'épanche, c'est à son amour que l'on se confie. C'est une habitude prise depuis la naissance. Le père n'apparaît qu'à certaines heures; il n'est pas, pour ainsi dire, dans la coulisse de la vie de l'enfant qui est toujours un peu préparé quand il le voit. Le père ne peut que constater le résultat des leçons et des soins incessants de la mère. Il ne peut donc connaître l'enfant dans son intimité; et, quand arrive le moment du grand acte et de la suprême décision, il n'est guidé que par l'état présent de son propre esprit, par ses idées modifiées par une énervante expérience,
par son tempéramcnl que l'âge et la satiété ont refroidi, par ses aspirations qui ne peuvent plus être que de l'ambition, l'amour exclusif de l'argent et le fanatisme des honneurs. Il veut enfin que son enfant se marie à vingt ans avec les idées d'un homme de quaranle-oinq.
Beaucoup de pères, d'ailleurs, considèrent le mariage de leurs enfants comme devant les aider dans leurs affaires; ils sont persuadés de bonne foi, que les passions de la jeunesse ne sont, tout au plus, que des fantaisies passagères. C'est là une source de désastres et de malheurs non seulement immédiats, car le suicide est une suite fréquente de la rigidité paternelle, mais consécutifs, qui pèsent non seulement sur les jeunes gens, mais encore sur leurs enfants. Que de larmes amères certains pères n'auraient pas versées, si la mère avait eu voix au chapitre, et si la loi avait pu fournir à l'enfant des défenseurs.
La grand'mère, on le comprend, n'est pas mieux traitée que la mère, et en vertu de l'article 150, si le père et la mère sont morts, en cas de dissentiment entre l'aïeul et l'aïeule, l'aïeule ne compte pas. C'est toujours le même moyen expéditif et sûr de convaincre.
La fille-mère qui a reconnu son enfant en est absolument maîtresse; rien ne vient la déposséder. La prostituée a plus de droits sur son enfant que l'épouse et la veuve sur le leur.
Cette anomalie doit disparaître, non seulement au point de vue de la dignité du mariage, mais aussi au point de vue du droit de l'enfant. « Il faut donc, dit M.PaulJanet, qu'il y ait dans la famille un défenseur de l'enfant plus faible, plus sympathique, plus partial que le père lui-même; c'est le rôle de la mère. »
Mais la mère est désarmée de tout pouvoir légal, et le défenseur désarmé est une fiction pure.
DROITS DK L'ÉPOUSE. 453
Je voudrais que la mère fût armée, et que l'enfant ne fût pas livré à la puissance absolue d'un seul, pas plus de la mère que du père. Que la loi cherche à sauver l'enfant de la tendresse excessive ou plutôt de la faiblesse de la mère, cela se comprend; mais il est inadmissible qu'elle soit exclue de la direction de cet être qui sort d'elle, et qui est tout elle. Si, d'une part on prend des précautions contre cette faiblesse, il est normal, d'autre part, qu'elle puisse de son côté garantir l'enfant contre le manque de tendresse d'un père dur et brutal, peut-être aussi sévère, d'ailleurs, pour lui-même que pour les autres. Je voudrais que la loi créât un conseil de femille limité, pris parmi les proches de l'un et de l'autre époux, quelque chose comme le tribunal domestique de l'ancienne Rome, mais, bien entendu, largement diminué, atténué. Ce serait la garantie pour l'enfant contre les abus de la puissance paternelle, de même que le code en a établi une contre la mère survivante et non remariée. C'est ce conseil de famille qui déciderait entre les deux époux dans toutes les questions en litige au sujet de l'élevage, de l'éducation, de la correction, du consentement au mariage, et c'est seulement ainsi que l'enfant pourrait trouver, dans sa mère, le défenseur naturel indiqué si justement par M. Paul Janet.
Le législateur a enfin porté la main sur le code de la femme, et déjà une réforme capitale vient d'être faite. Cette réforme entraînera toutes les autres, même la recherche de la paternité, qui vient cependant d'être repoussée par le Sénat; les lois libérales sont solidaires, l'une impose l'autre. Les injustices inscrites dans nos lois au préjudice de lafemme vont successivement s'effacer jour à jour. Avec le divorce nous ne pourrons plus voirie mari implicitement autorisé à commettre l'adultère, pourvu que ce ne soit pas dans le domicile conjugal, et l'épouse coupable toujours punie; on
fera disparaître celte iniquité injustifiable de frapper lu femme coupable de trois mois à deux ans de prison, en quelque lieu que la faute ait été commise, et l'époux surpris au domicile conjugal, près des enfants, presque sous les yeux de l'épouse, s'en tirer avec une amende de 100 francs à 2000 francs.
La logique et l'enchaînement de l'évolution sociale forceront le législateur à combler les lacunes de cette loi sur le divorce. Il finira par admettre le consentement mutuel. Et il y sera fatalement entraîné, car la loi sera constamment tournée et dans des conditions désolantes.
Est-il possible de croire que lorsque des époux auront le désir sérieux de rompre leur mariage, ils n'arriveront pas à faire naître des motifs de divorce? Ce sera là le seul point, peut-être, sur lequel ils pourront encore s'entendre, mais ils s'entendront. Seulement ce divorce sera prononcé au milieu du scandale, alors que les liens matrimoniaux eussent pu être rompus sans bruit, sans conséquence fâcheuse pour les enfants, et pour les époux eux-mêmes, si le consentement mutuel avait été inscrit dans la loi. La haine rend au moins aussi ingénieux et aussi déterminé que l'amour.
Une autre erreur, ou plutôt une faute grave, est d'avoir admis dans la loi nouvelle, l'article 398 ainsi conçu : « Dans le cas de divorce admis en justice pour cause d'adultère, l'épouse coupable ne pourra jamais se marier avec son complice. »
Mais c'est absolument le contraire qui devrait exister pour être dans la vérité et dans l'intérêt social. Si l'on veut punir, n'a-t-on pas l'amende et la prison? Cet article 398 est la garantie des séducteurs qui n'auront jamais à craindre d'être liés pour toujours à celle dont ils veulent bien s'amuser, mais qu'ils seraient désolés d'unir définitivement à leur existence. Le mariage entre deux individus surpris en adultère
devrait être obligatoire, et le divorce entre eux déclaré impossible. Ce ne serait certainement pas un encouragement, mais bien plutôt un préservatif contre cette volerie du bonheur des autres; surtout si la fortune du coupable était entièrement et légalement acquise à ses enfants existant déjà, ou si, à défaut d'enfant, une amende ruineuse le frappait au profit des enfants de la patrie.
On a fait l'article 398 parce que l'on craint la spéculation par l'adultère, par exemple, la séduction d'une femme riche pour forcer le divorce et l'épouser plus tard. Mais la rigueur des pénalités fiscales serait le vrai remède à ces tentations honteuses. Le séducteur aurait la femme et pas l'argent.
Quant aux godelureaux qui ne cherchent dans l'adultère que les plaisirs de vanité, ou, certains, des maîtresses économiques, la perspective du mariage obligatoire et sans dot les ferait fortement réfléchir.
Et enfin si l'amour seul poussait à la faute, la solution serait heureuse pour tout le monde, pour l'époux trompé comme pour les coupables qui trouveraient le bonheur dans leur ruine même. Et les enfants déjà au monde n'auraient pas à souffrir.
Si en réalité les deux complices s'aiment, que deviendrontils actuellement après le divorce, avec cet article 298 entre eux qui les sépare à tout jamais. Ils seront forcés de vivre en concubinage, et feront des enfants naturels et hors la loi. L'enfant même né de la faute aurait pu avoir un père légitime; la loi en fait un bâtard.
On reviendra sur ces erreurs. La cognée est mise dans le tronc vermoulu des vieilles traditions et des vieux principes. Il tombera et laissera toute leur vigueur aux pousses nouvelles. La femme sortira réellement, et non plus en apparence, du rang d'esclave. La famille à forme monarchique
sera réorganisée d'après les principes d'autonomie de la personne et de l'égalité des droits.
C'est en élevant l'épouse au rang qui lui est dû que l'on donnera à la mère l'autorité et les aptitudes nécessaires pour inculquer à ses enfants les habitudes de travail et d'initiative, les idées de liberté et de responsabilité. La lemrne y trouvera son bonheur et l'humanité son profit.
Tout être Immain a droit, sous la garantie de la loi, à la possession entière de soi-même, de ses biens et de son travail ; il a droit à sa part complète d'autorité sur son enfant mineur. L'homme et la femme, en un mot, ont un droit égal à la liberté.
Voilà ce que la collectivité doit à chacun ; mais chacun doit à la collectivité son concours physique et intellectuel pour constituer la puissance qui donne les garanties sociales, et pour assurer la durée et la progression de l'espèce.
La société a donc le devoir de défendre la personne de chaque individu dans son existence et dans sa liberté, et l'individu a le devoir de travailler à la prospérité de l'État selon ses facultés.
L'organisme marque avec précision les devoirs de chaque sexe dans la vie sociale, car on ne peut demander à personne des services dont les lois naturelles entravent l'accomplissement. Les fonctions physiologiques imposent les fonctions sociologiques et séparent nettement les devoirs des droits.
Le service militaire, l'impôt du sang, n'est pas un droit,
c'est un devoir. Mais si l'organisation de la femme l'empêche de payer cette dette sociale, elle a un devoir plus impérieux encore que celui de l'homme, c'est la maternité, impôt du sang autrement terrible et meurtrier que le service militaire.
La femme, empêchée par ses fonctions physiques d'avoir toujours la libre possession d'elle-même, d'être apte à vivre avec continuité et sans dommage dans les luttes sociales, a le devoir de diriger les alîaires communes de l'intérieur et l'éducation des enfants.
Le fécondateur, en tout temps libre de son corps et de son esprit, toujours maître de ses forces physiques et intellectuelles, aie devoir de fournir l'aliment que la femme prépare et distribue, et de contribuer à la défense et à la prospérité sociales.
Dans le présent, l'homme lutte et travaille autour de la femme pour lui permettre de donner la vie et la force à l'avenir qu'il a engendré.
Le citoyen doit défendre son pays par les armes, il doit aussi le gouverner par ses votes. S'il peut refuser un grade dans l'armée, il ne peut pas se soustraire au service du simple soldat ; de même l'électeur ne devrait pas avoir le droit de refuser son vote qui constitue la puissance politique de l'Etat, comme sa force physique constitue sa force militaire. Le service militaire est un devoir social obligatoire, le service politique est aussi un devoir social dont l'obligation s'impose au même titre.
La politique n'est pas un droit, c'est un devoir.
En sociologie comme en physiologie, quand l'être s'élève dans la série, les fonctions se spécialisent de plus en plus. Dans la vie organique cette loi est démontrée. A mesure que l'on descend vers les espèces inférieures, on voit les fonctions se confondre jusqu'à la fusion complète, jusqu'à n'exister plus, jusqu'àla vie végétative de la cellule, vie rudimenlaire
qui n'esl, pour ainsi dire, qu'un phénomène pliysique d'endosmose et d'exosmose. Il en est pour les organes de la génération comme pour tous les autres appareils. Quand les sexes apparaissent, ils sont, comme nous l'avons vu, confondus d'abord, puis unis dans des espèces plus élevées, enfin ils se séparent complètement dans les espèces supérieures. Et à mesure que l'animal s'élève dans la série, la sexualité devient de plus en plus nette et tranchée, et ne se manifeste pas seulement dans l'appareil génital, mais retentit sur toute la vie organique et la domine.
Pour la vie de relation il en est de même. Dans les sociétés primitives la sexualité ne se manifeste que par l'acte^brutal de la génération. Les différences sexuelles ne s'établissent sociologiquement qu'avec les progrès de la civilisation, et nous avons vu dans la première partie de ce livre qu'elle s'est accentuée, lentement il est vrai, mais avec la continuité, avec la fatalité de toutes les lois progressives de la nature.
Et d'ailleurs la démonstration de la fatalité de cette progression est le rang social que la femme occupe dans toutes les sociétés qui tiennent la tête de la civilisation. Elle l'a atteint, non par le fait de ses revendications et de ses luttes, mais par la volonté de l'homme qui, cependant, toujours maître de lui-même, ettoujours dans saforce, eût pula maintenir à l'état de bête de somme s'il l'avait voulu. Et ce n'est certes pas une idée d'équité, ou un entraînement sentimental qui l'a guidé, mais l'intérêt de la race et de la collectivité, c'est-à-dire la nécessité et, indirectement, son intérêt propre.
Il est certain quelasupériorité a appartenu et appartiendra de plus en plus aux nations chez lesquelles la femme a le rang le plus élevé. La mère fait la race. C'est elle qui donne la vigueur, l'intelligence et la base de l'instruction ; plus elle sera forte et intelligente, plus son caractère sera noble, plus la race sera puissante. Les nations qui s'arrêteront dans leur
marche ascensionnelle et disparaîtront tôt ou tard dans la lutte pour l'existence seront celles où la femme abaissée ne pourra produire que des hommes iulerieurs. S'arrêter dans la civilisation c'est se diminuer, c'est s'affaiblir de tout ce que les autres gagnent, car l'évolution est constante et la progression indéfinie.
Si l'Islam, qui a été si grand, s'est arrêté dans sa mai-che civilisatrice, c'est que la femme est restée chez lui au rang qu'elle occupait à l'époque patriarchale; elle est esclave. Tout se lient dans une société comme dans un individu; l'arrêt de développement d'un organe, et d'un organe aussi essentiel que l'est la femme dans le corps social, arrête nécessairement le développement de tout l'organisme.
La spécialisation des fonctions est une loi naturelle qui s'impose en sociologie comme en physiologie pour arriver à la progression. Le but toujours poursuivi par les sociétés est de vivre le mieux possible, en perpétuant la race et en lui donnant assez de vigueur et d'intelligence pour qu'elle ne soit pas anéantie par les races rivales. Afin d'atteindre ce but, à mesure que la puissance humaine s'est multipliée par la science, le travail s'est réparti de plus en plus selon les forces et selon les fonctions organiques de chacun des sexes. Et cette répartition n'a pas été arbitraire, elle s'est imposée parles menstrues, lagTossesse,raccouchement,rallaitement, l'éducation. Or pendant que la femme est immobilisée pour mieux remphrcesfonctions inéluctables, l'homme défend ces êtres faibles ou affaiblis, et pourvoit à leur existence. Et plus la civilisation marchera et ira de l'avant, plus les sociétés s'élèveront et auront besoin par cela même d'une sommeplus considérable d'intelligence et de force, plus les fonctions sociales de l'homme etdela femme se spécialiseront, plus la division du travail, comme on dit en économie politique, sera précise, plus les devoirs de chaque sexe seront nettement
délimités et en rapport avec leur constitution réciproque.
On a demandé pour la femme sa participation aux devoirs politiques. En voulant faire d'elle un électeur et un candidat, on n'a pas tenu compte des nécessités de son existence physiologique, de ses occupations spécialisées par la nature, et indispensables à l'évolution humaine, on n'a pas réfléchi qu'en lançant la femme dans les aventures et hors de son sexe, on aboutissait à stériliser les unes et à inférioriser les autres, les plus intéressantes au point de vue naturel, les mères; on n'a pas craint de voir la race diminuer encore de nombre et de force.
Pour éviter l'objection du conflit dans les ménages par divergence d'opinion entre les époux, on a donné dans certains pays infestés de sentimentalité et de mysticisme chrétien le vote seulement aux fdles et aux veuves. C'est là, je ne dis pas un contre-sens, un acte antinaturel, mais l'ineptie la plus absolue. Comment, c'est parce qu'une femme est stérilisée que vous la lancez dans ce que vous appelez le droit politique? comment, vous faites une loi à l'avantage, selon vous, des mystiques, des illuminées, des possédées de religiosité, des folles en puissance de prêtres ou de pasteurs? vous favorisez les dévergondées qui font commerce de leur corps, se stérilisent à force de débauche, et jettent leurs enfants à la voirie quand un jour de repos utérin, un mauvais jour pour elles, a permis la fécondation? ou encore vous donnez ce que vous considérez comme un privilège aux veuves, quelquefois caduques, le plus souvent tombées en dévotion? Et c'est ce troupeau de déviées, de corrompues ou d'abêties que vous élevez au-dessus des épouses, des femmes qui remplissent leurs devoirs sociaux, qui font des enfants, dirigent leur ménage, élèvent leur famille, et se livrent au travail social dans tout ce qu'il a déplus élevé, de plus absorbant, et de plus nécessaire à la prospérité commune ?
On allègue pour expliquer le vote de la femme qu'elle ne peut défendre ses intérêts sexuels dans la discussion des lois, et que la situation inférieure qu'elle occupe est due à son absence du pouvoir législatif. L'erreur est profonde. La femme n'a jamais été au pouvoir ni dans les conseils de l'État, et cependant son sort s'est toujours amélioré, sa condition s'est toujours élevée. La solidarité nécessaire à l'existence des sociétés, dans la lutte pour l'existence, empêche leur marche progressive de s'arrêter jamais; les injustices commises, dans un État, sur une partie du peuple, retentissent immédiatement sur le peuple tout entier, et la conséquence ne se fait pas longtemps attendre. Les hommes ne peuvent nuire à la femme sans se nuire à eux-mêmes ; et de même qu'ils s'élèveront en l'élevant, de même ils s'abaisseront en l'abaissant. La solidarité est absolue.
Mais en admettant qu'il soit avantageux à la collectivité, juste en soi, scientifique, en un mot, de faire participer la femme à la direction des affaires de la nation, en admettant qu'il soit utile de lui faire quitter son intérieur pour aller discourir, débattre et combattre au forum, ce n'est certes pas aux mystiques, aux prostituées et aux caduques qu'il faut donner ce prétendu privilège, sous peine d'injustice et d'inconséquence.
Comment, seules parmi les femmes, celles qui remplissent le sublime devoir de la maternité seraient exclues de la direction des affaires publiques? seules, celles dont la vie est normale, dont les charges sociales sont le plus lourdes n'auraient pas voix au chapitre dans la discussion de leurs intérêts et de ceux de leurs enfants ? Ce ne serait pas seulement une injustice, ce serait un danger pour elles. Les politiciennes, mystiques ou prostituées, ne tarderaient pas, du haut de leur stérilité, à regarder les mères comme des bêtes cà reproduction; ce serait l'opprobre du mariage et de
la fécondité, et comme à Taïti lors du voyage de Cook,le titre de faiseuse d'enfant serait une qualification injurieuse.
Dans certaines localités de l'Angleterre on a commis ce contre-sens, et on assure que dans les contrées où les filles et les veuves vont au scrutin, les résultats n'en sont pas plus mauvais qu'ailleurs. C'est bien possible; et, moins que personne, je conteste à la femme l'intelligence nécessaire pour voter aussi bien que l'homme qui vote assez souvent on ne peut pas plus mal. Mais je conteste la valeur de l'expérience faite en dehors de tous les principes de justice et de toutes les lois naturelles. Ce prétendu essai ne peut rien démontrer, puisque ce droit de suffrage n'est établi que sur la propriété; il ne s'applique qu'à une catégorie de femmes de choix et n'a pour objet que des affaires restreintes et locales. L'expérience réelle et sérieuse ne commencera que du jour où la totalité du sexe sera appelée à diriger les affaires de l'État.
Si le devoir politique pouvait être imposé à la femme, l'épouse seule devrait en être investie. Elle peut discuter avec fruit sur les intérêts de la famille, elle qui en subit les plus lourdes fatigues, elle qui a payé l'impôt du sang et dont l'intérêt personnel est doublé de l'intérêt de ses enfants.
Certains sociologistes qui réclamentpour les femmes l'exercice du devoir politique s'appuient sur l'aphorisme suivant : qui est soumis à l'impôt doit contribuer à l'établir; or, comme l'homme, la femme est soumise à l'impôt; donc, comme lui, elle doit participer à son établissement.
La conséquence n'est pas nécessaire; l'impôt représente la dépense dont l'individu charge la collectivité; il augmente, dans une proportion encore mal établie, à mesure que l'on occasionne à l'Etat une plus lourde dépense et une plus grande responsabilité.
Les étrangers aussi payent l'impôt. Doivent-ils donc en
raison de ce prétendu principn être appelés aux charges de la politique et à la direction de l'État? La conséquence logique du vote atlaché à l'impôt serait la proportionnalité 'de la puissance électorale avec la cote des contributions. Et un financier quelconque réclamerait au nom de l'équité un nombre de voix autrement considérable qu'un savant râpé.
On dit aussi qu'écartées de la vie politique elles ne peuvent défendre leurs intérêts contre les hommes qui légifèrent seuls. Mais, en vérité, est-il bien certain qu'elles pourraient les défendre mieux en devenant politiciennes? Et ici je ne fais pas entrer en ligne de compte la domination possible d'un sexe sur l'autre, car, si l'homme domine quelquefois par sa volonté et sa force, la femme séduit, et ces deux formes d'entraînement se contrebalancent. Mais je ne parle que de la puissance du nombre. Mettez chaque jour de côté les femmes en gésine, les éclopées par raison physiologique, celles qui sont attachées au berceau de l'enfant ou au chevet du malade, et voyez si les hommes, à tout instant libres de leurs mouvements, n'ayant pas la responsabilité directe du ménage et de la santé des petits, ne seraient pas toujours en majorité, Ils écraseraient d'autant plus la politique et l'intérêt des femmes que la lutte aurait pu s'établir sur des intérêts sexuels, fictifs, bien entendu, puisque en réalité l'intérêt des deux sexes est un, l'homme et la femme étant solidaires dans la société comme dans la famille et dans la nature.
Pour être indépendantes comme les hommes, elles devraient s'astreindre à ne plus enfanter; et si la passion ou la vanité du pouvoir les prenait, que ne feraient-elles pas pour être libres de leurs corps! Nous pouvons en juger en voyant les bassesses que commettent les hommes pour réussir et pour dominer. La politique serait le privilège de celles qui se refuseraient à subir les charges de la nature, qui se
débarrasseraient de leurs enfants dès la corvée des couches terminée, qui jetteraient le nouveau-né sur le sein d'une mercenaire, d'une femme laitière, si par fâcheuse aventure et contre leur gré, elles avaient été fécondées; les plus prévoyantes empêcheraient le fruit d'arriver à maturité. Ce serait la division du sexe en deux catégories. Il y aurait d'un côté les stériles volontaires, entraînées hors de leur rôle physiologique par la mode de l'ambition, se jetant dans les luttes politiques avec la fougue, la violence passionnelle du sexe sorti de sa ligne naturelle et de sa fonction normale, repoussant la maternité gênante dans les aventures électorales et les triomphes de la popularité, mettant l'amour au service de leurs succès, faisant monter au pouvoir leurs passions multipliées par le tourbillonnement de la bataille et l'ivresse du mouvement; et, comme dans la Rome antique quand la vertueuse matrone fut transformée en politicienne impudique, on verrait l'hystérie gouverner, et la fureur érotique devenir une raison d'État.
De l'autre côté, il y aurait une seconde catégorie de femmes : les esclaves de leur organisation, les malheureuses démodées qui auraient la honte d'avoir des enfants et de les aimer, les servantes humiliées de l'humanité, les femelles qui rougiraient de leur grossesse, dont la maternité ferait dédaigneusement sourire, et qu'on insulterait en les traitant de porteuses d'enfants.
Quelques publicistes, partisans du suffrage des femmes, invoquent la raison d'opportunité pour expliquer l'ajournement qu'ils veulent faire subir à la réforme; ils craignent que le sexe, imbu de mysticisme dans sa presque totalité, n'apporte son appui aux ennemis de la République et aux adversaires de l'évolution progressive. Nous, c'est par principe scientifique, c'est pour appliquer les lois de l'évolution à la sociologie, que nous voulons éloigner la femme de la vie
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politique; c'est pour la grandir dans ses fonctions naturelles au lieu de la diminuer en lajetant hors de sa voie organique, c'est pour empêcher l'infécondité, élever la race et laisser la mère entièrement à son œuvre et à sa mission.
Par le mariage, c'est-à-dire dans sa condition normale, la femme doit avoir son influence sur les affaires générales. Aujourd'hui même, malgré les mauvaises conditions de la législation matrimoniale, cette influence se fait sentir; elle augmentera à mesure que les garanties personnelles de l'épouse seront plus considérables, que son instruction sera plus complète et plus spéciale, et lorsqu'elle pourra traiter d'égale à égal avec l'époux au point de vue du savoir comme des intérêts. Les réformes entraînent la modification des mœurs; la recherche de la paternité fera rechercher le mariage, et la jeune fille pourra choisir celui qui doit fonder une famille avec elle, celui qui doit aussi la soutenir et l'aider à défendre ses intérêts et ceux de leurs enfants; d'autre part, le divorce permettra à la femme de s'éloigner du mari qui combat ses intérêts, la maltraite ou l'humilie.
Au temps où les législations n'étaient établies qu'au profit des collectivités, quand la vie des nations était précaire et dépendait absolument du nombre des citoyens, le mariage était d'intérêt public et l'on considérait le célibat comme une banqueroute au devoir social, comme une honte dont la sanction était l'infériorité sociale. Chez les Israélites, l'homme ne pouvait prendre part aux assemblées du peuple quand il ne se mariait pas, les Spartiates notaient les céhbataires d'infamie, les Romains leur interdisaient le droit de rendre témoignage et d'exercer certaines magistratures.
Aujourd'hui on peut trouver celte obligation du mariage chez certaines populations guerrières, chez les Hovas, par exemple, que nous sommes en train de combattre. Désiré Gharnay cite leur code, bien simple, bien peu étendu, mais
dont certains articles sont d'un sens pratique remarquable. L'article 29 par exemple. Il est ainsi conçu : « Tout homme non marié est déclaré mineur. »
Pour les Hovas, l'homme qui se tient à l'écart des charges de la société, qui ne contribue pas à donner à l'État des citoyens pour le défendre par les armes et l'enrichir par son travail, qui évite tous les devoirs qu'impose la famille et se soustrait au dur labeur qu'exige l'alimentation et l'éducation des enfants, celui-là ne doit pas avoir la même puissance, parce qu'il n'a pas les mêmes responsabilités, parce que luimême s'est déclaré incapable en refusant de supporter les charges de la famille qu'impose la solidarité sociale. Il ne devient majeur qu'en payant sa dette à la patrie. Alors seument il est un homme utile, un citoyen complet dont les intérêts serontla sauvegarde de son dévouement à la collectivité.
Donc chez les Hovas, si la mère donne la vie organique à l'homme, l'épouse lui donne la vie civile et politique; en se mariant avec lui elle le rend majeur, elle fait du mineur un citoyen.
Certes cette loi est d'un radicalisme profond, et on serait mal avisé d'en proposer une semblable dans notre pays où les législateurs ont reculé même devant la recherche de la paternité qui cependant s'exerce à peu près partout, hors nos frontières.
Quelques sociologistes pensent que la loi des sauvages de Madagascar a du bon, et s'ils considèrent comme impossible, en raison de l'état des mœurs de notre pays où il y a tant de réfractaires au mariage, d'établir une loi d'incapacité civile contre les célibataires, ils croient qu'il serait normal, juste et possible, de limiter cette incapacité au droit politique. Tout célibataire, donc, jouirait de tous ses droits civils dès l'âge de vingt et un ans, mais ne deviendrait apte au service politique que par le mariage. Car, disent-ils, dans le monde
civilisé comme chez les Ilovas, en se manant l'homme assume des charges el des responsabilités que les célibataires ne supportent pas. Il remplit ses devoirs envers l'État, non seulement en le défendant de sa force et de son courage, en l'enrichissant par son travail, mais en lui fournissant les défenseurs et les travailleurs de l'avenir, en lui assurant la continuité de sa puissance. Marié et père de famille, il a toujours devant les yeux le salut de sa lignée, c'est une responsabilité qui le tient par toutes les fibres de son être, et en travaillant au bien-être et à la sécurité de la collectivité, il travaille en même temps pour ce qu'il a de plus cher au monde ; c'est une garantie de réflexion et de sagesse. Le service politique lui sera ouvert aussi, parce qu'il représentera une opinion et une volonté qui ne peuvent se manifester que par son intermédiaire, celle de son associée, celle delà mère de ses enfants dont les affections et les intérêts font corps avec les siens.
Le mariage donc, d'après eux. ferait naître l'homme à la vie politique et donnerait k la femme l'influence qu'elle doit avoir sur les affaires générales. Et ils croient ainsi mettre en pratique l'aphorisme que Diderot écrit à la première page de son Introduction aux grands principes : « Il regarde le célibat comme un attentat contre la nature, et le mariage comme une dette que chacun doit payer à la société. » Ce serait la sanction de cette dette. Nos sociologistes n'arriveront pas à rendre le mariage obligatoire pour obtenir la majorité politique, pas plus qu'ils ne l'obtiendraient pour la majorité civile. Mais quand la recherche de la paternité sera formellement inscrite dans le code, quand la loi du mariage sera réformée et que la femme jouira de ses droits, le recours au divorce aidant, l'épouse aura non seulement sur les affaires du ménage, mais encore sur les affaires générales, son influence normale et d'ailleurs indispensable.
L'époux obligé, par ses fonctions mêmes, de vivre au dehors, balloUé sans cesse dans le tourbillon et la lutte des affaires dont la somme constitue, d'ailleurs, la richesse et la puissance de l'État, est, il est vrai, chaque jour, à chaque heure, au courant des faits et des nécessités de la politique; ses travaux, son métier dont la prospérité dépendent absolument de la prospérité générale, l'incitent à des critiques, à des revendications que la femme enfermée avec sa famille ne peut connaître que par son intermédiaire. Mais l'épouse, loin de la lutte et des enivrements de la mêlée, peut raisonner froidement, sans l'excitation qui aveugle; elle apaise les emportements de son mari qui revient encore surexcité par la lutte pour l'existence, elle se possède assez pour mettre chaque chose à son point de vue réel, discute avec sagesse parce qu'elle est maîtresse d'elle-même. Le calme forcé de la vie intérieure donne à son esprit une limpidité qu'exclut l'agitation du combat; l'unité du but qu'elle poursuit, l'intérêt de la famille et l'avenir des enfants, la poussent à une logique droite et implacable. Les Germains attribuaient à la femme une prescience divine, et une influence surnaturelle sur les destinées de l'homme. Les soins paisibles de la famille permettent les longues réflexions qui donnent cette prétendue prescience, et l'unilé de préoccupation fait la clairvoyance et la ténacité qui influent fatalement sur la direction des affaires humaines.
Dans l'action, l'homme se trompe souvent, justement parce qu'il est dans l'action qui entraîne même les plus maîtres d'eux-mêmes; tandis que la femme, tenue par son devoir loin du mouvement, loin des détails irritants, ne voit la situation que dans ses grandes lignes, dégagée des mille riens qui sont la cause ordinaire des appréciations fausses et des raisonnements erronés.
Dans presque tous les ménages où l'homme prend l'avis
de la femme, la prospérité se consLale ; car si l'un a les rêves grandioses, s'il tente de se lancer dans les tentatives audacieuses, l'autre ramène toujours les aspirations confuses, les projets mal équilibrés, les utopies, aux intérêts prochains et précis.
Avec cette association d'intérêts et de vues l'homme n'est plus le tyran, la femme n'est plus l'esclave; l'un et l'autre poursuivent le même but en se soutenant mutuellement, et celui que la nature n'a pas chargé des lourds devoirs de la reproduction est le porte-parole de l'être humain constitué par l'union intime de deux individus qui se complètent l'un par l'autre.
Mais si les devoirs politiques ne lui sont pas imposés, elle doit satisfaire aux longs et terribles devoirs de la maternité. Après les obligations physiques, après les périls de la fonction physiologique, commencent les obligations sociologiques : les soins du premier âge, l'éducation de l'enfance et de la jeunesse occupent la plus grande et la plus belle partie de son existence. Dans les familles aisées, cette tâche peut être facilement accomplie; si elle n'est pas remplie, c'est que l'éducation de la femme a été jusqu'à ce jour absolument négligée et que, parmi celles qui ont reçu une instruction dite brillante, rien de ce qui doit leur servir dans leur réelle existence de mère ne leur a été enseigné.
Sans la tenace routine, la réforme serait facile à introduire dans les milieux riches ou aisés, parce que la première condition de l'exercice de la maternité est remplie; la vie est assurée et la femme peut se donner en entier à son devoir de mère.
Mais dans les familles pauvres, il n'en est pas de même; il faut, je ne dis pas de l'énergie, mais de l'héroïsme aux parents pour élever les enfants d'une façon utile pour la société, comme pour les enfants eux-mêmes.
Cela est vrai, surtout pour les ménages d'ouvriers, dans lesquels la modicité du salaire de l'homme, ou sa conduite incorrecte, force la femme à sortir de chez elle pour gagner sa part de subsistance et soutenir et quelquefois faire marcher le ménage.
La grande industrie les attire et les exploite. En raison de leur sexe elles sont payées moins cher que l'homme; en moyenne, la différence est de plus de moitié. 11 n'y aurait que justice, cependant, à les rétribuer proportionnellement à leur production. Mais il n'en est pas ainsi et pour la même valeur produite leur rétribution est inférieure. C'est là ce qui est injuste, révoltant, non seulement pour la femme ellemême, mais aussi pour l'homme, car on fait baisser ainsi artificiellement le prix de la main-d'œuvre jusqu'à rendre impossible, dans certaines industries, au ménage d'ouvriers, la vie honnête et normale. On cite des centres industriels, principalement en Angleterre, où la femme moins rémunérée a été préférée dans tous les ateliers et où l'homme est nourri dans l'oisiveté par elles et par leurs enfants.
La femme ouvrière d'usine c'est la dissolution, en quelque sorte fatale, des familles d'ouvriers. Dans cette condition, elle ne représente plu s pour le marila bonne tenue de l'intérieur et le repos de l'esprit après la fatigue. Il arrive harassé dans un taudis puant et malpropre que la femme absente n'a pu préparer pour son retour. Elle aussi rentre exténuée, énervée parle travail continu etautomatique, la tête pleine desconversations malsaines qu'elle a entendues, assombrie par la mauvaise humeur des gens surmenés. Le désordre et la saleté de l'intérieur ne sont pas faits pour réjouir l'esprit, et si elle proteste d'être obligée, encore après la journée de labeur, de préparer le repas et la chambre, il est furieux de l'état de son antre et de l'absence du repas. On mange du pain et l'on boit de l'eau-de-vie pour se soutenir et se consoler.
L'ivresse amène les coups. La grossesse et la maternité sont un malheur de plus, c'est le chômage momentané , des dépenses inévitables, des dettes, l'avenir grevé et la vie de plus en plus difficile et sombre. Que faire? Le plus souvent il la quitte.
Seule elle doit subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants; alors commence une vie inénarrable de privations, d'efforts, de misère pour les faire vivre, ou plutôt pour les empêcher de mourir. Au grand nombre des abandonnées il faut joindre les veuves et les filles-mères qui n'ont, elles aussi, pour toute fortune que leurs bras. Or leurs bras ne leur gagnent certainement pas le nécessaire, et si elles sont vertueuses, ou si leurs charmes ne leur rapportent rien, elles sont forcées de voir dépérir les enfants faute de pain, faute d'abri, faute de vêtement.
Le congrès ouvrier de 1876 avait dressé un tableau qui établissait la moyenne des salaires des femmes dans les métiers où on les rencontre en plus grand nombre. Les travaux à l'aiguille, qui occupent le plus d'ouvrières, sont, d'après cette statistique, ainsi rétribués par journée :
Confeclion 0.90 1.00 1.25 1.50
Lingerie 0.50 0.75 0.90 1.15 1.25
Ciietniserie 0.80 0.90
Il y a quelques travaux de luxe qui rapportent davantage et dont le salaire s'élève à 2 francs et quelquefois au-dessus; mais c'est l'exception et dans des métiers, comme dans les modes, où une ouvrière bien rétribuée est déjà presque une artiste, dans tous les cas une ouvrière hors de pair, douée d'une habileté et d'une imagination exceptionnelles.
Donc, en dehors des exceptions, les salaires des femmes s'élèvent de 1 franc à 1 fr. 25 par jour.
En calculant le loyer le plus modeste, le vêtement le plus
FONCTIONS SOCULIiS.
pauvre, demandez-vous comment une l'emme peut vivre^ et faire vivre un ou deux enfants. Dans l'enquête de 1873, l'aflirmalion de Ducarre était l'expression exacte de la vérité : « Les employées et les chefs d'ateliers seuls sont en état de se suffire » .
Que la maladie et le chômage surviennent, que devenir? que faire des enfants? L'assistance publique se charge des uns, la mère cherche sa vie dans la boue ou se jette à l'eau. On a cité partout ces malheureuses femmes qui n'ont pas de domicile et sont obligées, quand un homme les quitte, de s'offrir à un autre homme pour ne pas coucher dehors.
Voilà une des plus sérieuses causes de la terrible mortalité des enfants du premier âge, et l'un des facteurs de la diminution de la population.
Et l'on est surpris de voir aux époques de trouble et de crise sociale, des femmes, changées en furies, allumer l'incendie, pousser au massacre, se vautrer dans le sang, offrir en prime leurs faveurs aux plus cruels, aux plus sanguinaires? ce sont souvent ces affolées par la souffrance qui se vengent sur tout et sur tous, au hasard, sur le tas, de leur horrible vie, de la mort des enfanl.s tués par l'incurable misère, malgré leur travail acharné, malgré leurs privations et la plus absolue abnégation.
L'encombrement des métiers des femmes avilit le prix de leur salaire. Voilà pourquoi elles ont demandé que toutes les carrières leur fussent ouvertes, et que ce ne soit pas le sexe qui donne le droit au travail, mais la capacité. Aujourd'hui leur vœu se réalise, nous voyons des femmes imprimeurs, médecins, journalistes, peintres, statuaires même.
•lésais bienque leshommes sont toujours accusés d'inférioriscrsystématiqucmentle travail dubeausexeetd'êtreinjustes à son endroit. Je lis dans un livre extrêmement bien fait intitulé : Condiliom des femmes en Europe et en Amérique, les
i^i- CE QU'ELLE DOIT ÊTRE.
lignes suivanles : « Et, vraiment, à voir la façon donl on traite les exposantes, en les admettant à un nombre de récompenses dérisoires, nombre décroissant presque à mesure que les admissions augmentent, on ne s'étonnera point du nouveau procédé. Ces petitesses, si babitué qu'on soit à en rencontrer dans ce chapitre, écœurent quelque peu, passons. »
Je suis désolé de rencontrer cette injustice dans un livre qui défend si spirituellement la cause de la femme. L'auteur n'est pas sincère ou il ne connaît rien à la peinture. Les prétentions des femmes artistes ont augmenté avec le nombre, c'est possible, et ces prétentions tiennent non pas au sexe, mais au métier sans doute, car on les constate chez une multitude d'artistes hommes sans talent; ce n'est pas la quantité des exposants qui doit procurer aux femmes un plus grand nombre de récompenses, c'est la qualité de leurs œuvres. Il est certain, au contraire, que dès qu'une artiste de mérite apparaît, on la porte aux nues. A-t-on marchandé les admirations, les enthousiasmes, la gloire à Rachel, à George Sand, à Rosa Bonheur?... Quel homme, à talent égal, eût obtenu de pareils triomphes? Diderot, un des plus grands philosophes du siècle dernier, un des écrivains les plus délicieux, un des savants les plus profonds, un précurseur en politique, en sociologie, en histoire naturelle, en littérature, commence seulement aujourd'hui, cent ans après sa mort, à occuper le grand public. Son nom était à peine cité il y a trente ans. Est-on injuste vis-à-vis de mademoiselle Jacquemart, de madame La Yillette? marchande-t-on les enthousiasmes à la merveilleuse SarahBernhard, et les compliments à la belle madame Adam ?
S'il est injuste d'accuser les hommes de ne pas reconnaître le talent des femmes, il est juste, au contraire, de constater leur répugnance à voir le beau sexe se lancer dans la vie
extérieure, dans les carrières occupées jusqu'ici par les hommes, dans l'action et dans la lutte. Est-ce la concurrence qui les inquiète? Non, certes. Cette concurrence se lait chez nous par l'étranger avec une telle ardeur, les hommes de tous les pays viennent en si grand nombre se jeter dans nos carrières et lutter chez nous pour s'emparer de notre industrie, de notre commerce, de nos succès artistiques et scientifiques, sans qu'on ait jamais songé à demander des lois de prohibition, qu'il est inadmissible que la concurrence de quelques femmes puisse assez inquiéter l'homme pour le poussera faire contre les Françaises ce qu'il ne fait pas contre les gens de toute nation. Qu'il y ait réfléchi ou qu'il soit inconscient, il est inquiet au sujet de la vitalité de son pays. 11 sent bien que si la femme abandonne le foyer pour la vie extérieure, c'est une source nouvelle de diminution de la population, c'est l'enfance livrée tout entière à des mains mercenaires, c'est la famille disparue, la famille qui estle premier chaînon de la cohésion nationale^ c'est la stérilisation de la Française déjà si peu féconde, car la grossesse, l'allaitement et les soins de l'enfance ne sont pas compatibles avec la vie publique et la lutte pour l'existence. Va-t-on donc organiser la stérilité, et, comme chez les abeilles, faire des ouvrières sans sexe, chargées seulement de la production et exclues de la reproduction; des hommes manqués, des neutres? Verrons-nous des bêtes de somme, des femmes laitières, les inférieures de la mamelle, fournir le lait aux enfants qu'une imprudence et la peur des assises auront permis de naître de doctoresses, de typographes, de peintresses, d'avocates, d'industrielles, etc., etc.
Ce n'est pas là, en vérité, la solution de la question de la femme; elle en souffrirait autant que l'homme et le pays en périrait.
Avant de vouloir remplir des fonctions contre lesquelles
la nature a placé chez elles tant d'obstacles, pourquoi ne cherchent-elles pas dans leur devoir naturel même la satisfaction de leurs aspirations les plus élevées. « Qu'est-ce que demander pour les femmes, a dit poétiquement Legouvé, les carrières professionnelles, sinon arracher les ailes à l'ange pour l'aventurer dans les sales rues de la ville. »
Non seulement c'est l'organisation de la stérilité nationale, mais c'est encore pour la femme la privation des joies certaines et réelles qu'elle peut avoir dans la vie, la joie de la maternité, joie profonde parce qu'elle tient intimement à l'organisation physique elle-même. Et certes, ce n'est pas l'abaisser au point de vue intellectuel que de la considérer comme devant se borner aux soins de la vie intérieure, cette vie-là demande une somme considérable de connaissances que la femme ne soupçonne même pas : « Si les femmes comprenaient, dit Herbert Spencer dans sa Sociologie, tout ce qu'embrasse la sphère de la vie domestique, elles n'en réclameraient pas d'autre. Si elles savaient tout ce que suppose la bonne éducation des enfants, dont aucun homme et encore moins aucune femme n'a encore embrassé le sens tout entier, elles ne chercheraient pas déplus haute fonction. »
Voilà sa voie vraie, voilà la mission qu'elle doit remplir, non plus guidée, comme elle l'a été jusqu'ici, par le sentiment et par les traditions barbares, mais par le savoir et les connaissances scientifiques.
Mais cela n'est pas possible pour toutes les femmes et la misère est l'infranchissable obstacle pour beaucoup d'entre elles.
Dans les villes, la plupart sont obligées de gagner hors de la maison leur part d'existence; elles doivent suppléer à l'insuffisance du salaire du père de famille et par conséquent laisser les enfants à des mains étrangères. Dès la naissance il faut donc se séparer d'eux; et les plus courageuses qui ne
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peuvent se décider à les envoyer en nourrice, c'est-à-dire à la mort, sont obligées de les mettre dans des crèches. Après la crèche, c'est l'école enfantine, puis l'école primaire, puis l'apprentissage; grâce aux institutions nouvelles, la femme n'est pas complètement séparée de l'enfant, il est vrai, mais elle ne le voit que pendant peu d'instants, au moment du dernier repas et du coucher, assez pour regretter d'être si peu mère, pas assez pour faire sentir à l'enfant l'étendue de sa tendresse. « J'admire de tout mon cœur, dit Paul Janet, ces belles institutions inventées de nos jours par la charité publique et privée, ces crèches, ces salles d'asile, ces ouvroirs, ces écoles maternelles où une ingénieuse et touchante bienfaisance vient en aide à la mère et lui permet de subvenir pour sa part aux besoins de la famille, en la dispensant du soin des enfants; mais je ne puis m'empêcher de trouver qu'ici la société se substitue à la famille, et que ces belles institutions ne sont que le remède et, peut-être, l'encouragementd'un grand mal, l'abandon de la famille, l'indifférence maternelle, mal dont les conséquences peuvent être plus considérables qu'on ne l'imagine. »
Les conséquences en sont graves, en effet. La mère n'est pas mère entièrement; elle adonné son sang, elle a contribué à donner le pain, mais du côté de l'intelligence l'enfant ne lui doit rien, c'est à peine s'il l'a assez vue pour l'aimer, les sentiments affectifs restent lettre close pour lui, il ne peut prendre les premières notions de l'amour du prochain si nécessaires à l'élévation morale de l'homme. Ils en ont entendu parler dans la classe, comme ils ont entendu parler de la Chine et du Japon; mais n'ayant jamais eu sous les yeux l'exemple de la tendresse et des soins désintéressés, les sentiments de générosité, de dévouement ne pourront naître. Abandonné à lui même au milieu de ses camarades, il apprend à ne penser qu'à lui-même, et l'idée de justice ne se présente
ù lui que sous l'aspect du juge, du gendarme et de la prison.
L'évolution sociale qui commence en ce moment, en donnant à l'ouvrier une plus grande somme de bien-être, arrêtera cette déviation funeste du rôle de la femme; la mère pourra se livrer entièrement aux soins de l'enfant et se faire sa première éducatrice. L'ouvrier anglais a ouvert la voie; il combat depuis le commencement du siècle et après la longue période de lutte défensive, barbare et sans doctrine, il est entré définitivement dans la direction raisonnéc et scientifique. Aujourd'hui le succès est certain; l'évolution s'accomplit. L'association qui déjà lui donne un bien-être relatif lui permettra de devenir producteur à son compte par la coopération, ou, s'il est timide, de participer aux bénéfices de l'afîaire pour laquelle il travaille. Le mouvement ébauché en France en '1848, arrêté par la funeste influence impériale, un instant troublé par les inventeurs de panacées, commence à se produire sérieusement. L'organisation des syndicats va lui donner une plus grande impulsion et un point d'appui solide. Des hommes intelligents et travailleurs, dédaignant les doctrines des premiers âges que les batteurs d'estrade proclament comme des innovations progressives, se sont mis à l'œuvre et les succès couronnent leurs efforts. C'est là qu'est l'espérance, c'est par le travail associé qu'il arrivera à constituer l'aisance de la famille et à pouvoir remplir ses devoirs d'époux et de père. L'aisance d'ailleurs moralise; on peut le constater dans le personnel des usines de Mulhouse où le fait a été éclatant; dans l'établissement de Ménier à Noisielle, et partout où les patrons intelligents ont su organiser l'existence matérielle de leurs collaborateurs manuels. Quand ils se seront organisés eux-mêmes, l'inslitution sera encore mieux adaptée à leurs besoins, et plus solidement établie, parce qu'ils en auront la responsabililé personnelle, et ne pourront accuser, avec l'injustice de
l'ignorance, un pliilantlirope de ne faire le bien que pour les mieux exploiter. La moralité naît delà vie facile et commode et de l'assurance que l'avenir est assuré; lorsque l'homme qui a toujours ouvert devant les yeux le gouffre de la misère où doivent le jeter, lui et les siens, un cliômage, une maladie, un accident quelconque, lorsqu'il vit au jour le jour sans lendemain assuré, il s'étourdit dans les habitudes funestes, et considère le travail comme le résultat d'une injustice du hasard.
La nature et la raison attachent la mère à l'enfant; son rôle est de rester près de lui, de l'élever et de l'instruire, c'est une garantie de bonne éducation, et en même temps une source de bonheur pour elle et pour le père dont la vie matérielle est plus confortable, dont la vie intellectuelle et les sentiments affectifs sont satisfaits. Elle ne doit se livrer qu'aux Iravaux qui ne la forcent pas à abandonner les soins de l'intérieur.
Au mari incombe le devoir de fournir à l'existence des enfants et de la mère. C'est une obligation étroite qu'il contracte en se mariant, et que la paternité confirme. Il commet un crime social, et se met hors la nature quand il s'y refuse. Pourquoi donc la loi ne sanctionnerait-elle pas cette obligation à laquelle les animaux eux-mêmes se soumettent? Pourquoi le père indigne, qui ne fournit pas à la mère de quoi alimenter et élever i'enfant, ne serait-il pas puni? Rien ne le forçait à se marier et à faire des victimes. Puisqu'il s'y est résolu et a pris des engagements, il doit les exécuter sous peine de répression. Il a manqué à son contrat, et commis un dommage envers la femme, envers les enfants de son sang, envers la société.
La loi punit l'infanticide commis par la violence; elle ne punit pas l'infanticide lent, amené par la faim et par les privations ; la loi châtie le meurtre violent, l'empoisonnement
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rapide, el elle néglige de rechercher l'assassinat perpétré lentement, un peu chaque jour par la faim, par les brutalités, par la misère, comme on empoisonne par la strychnine à petites doses journalières qui s'accumulent et tuent, comme on tue en retirant chaque jour 50 grammes de sang; et on les retire en somme par l'insuffisance d'alimentation.
Convaincus de l'obligation inéluctable pour le père de procurer l'alimentation à l'enfant et à la mère, des philantropes ont pensé qu'une partie du salaire de l'homme marié devrait être réservée à la famille pour garantir un minimum de vie et l'éducation à ceux qui sont l'avenir du pays. Ce qui leur a donné l'idée de ce procédé, c'est la longue et navrante file de mères de famille qui viennent à la porte de l'usine, aux jours de paye, affrontant les moqueries et quelquefois les injures, pour essayer d'arracher des mains de leur mari le pain des petits, avant qu'il ne soit dévoré par le cabaret ou les filles perdues. Mais est-ce praticable? Cette idée de justice peut-elle se réaliser? Ce devoir peut-il s'imposer ainsi?
Toutefois, ce qui est possible, c'est le divorce au profit de la femme dont l'époux se refuse à remplir ses obligations de père; ce qui est nécessaire, au point de vue de la moralité publique, c'est la punition sévère de l'homme qui n'a pas rempli ses engagements, car il a, par ce fait, causé un dommage arave à la femme etàl'enfant; ce qui est de droit, c esl une reprise légale sur son gain, après le prononcé du divorce, pour subvenir à la vie de l'enfant ou des enfants qu'il a engendrés.
Et pour qu'ils ne puissent souffrir dans leur existence et dans leur éducation quand le chef de famille coupable a pu se soustraire aux justes sévérités de la loi, il est indispensable de faire revivre le décret de la Convention : « Toute mère dont le travail ne peut soutenir la famille a droit aux
secours de îa nation. )> Ce décret dans ses soixante articles prévoyait tout, la grossesse, l'allaitement, la mise en nourrice du nouveau-né, il s'inquiétait de tout.
Mais il n'y a pas que la question matérielle pour que la femme puisse bien diriger son ménage et bien élever ses enfants ; certaines conditions d'instruction et de connaissance sont nécessaires aussi. Aujourd'hui aucune mère n'a la notion exacte de son métier de mère, aucune femme ne connaît, ou même ne soupçonne, les soins qu'exigent, non seulement l'hygiène de l'esprit et l'éducation intellectuelle de l'enfant, mais encore l'hygiène et l'éducation de son corps. Elles ignorent les obligations de leur propre organisation, les devoirs de leur vie fonctionnelle, et de son corollaire la vie sociale.
L'enseignement qu'on lui a donné jusqu'à ce jour est la seule cause de son insuffisance ; on croirait qu'on se soit appliqué à écarter de sa connaissance les notions les plus essentielles à son existence entière.
Nous allons indiquer les réformes à accomplir pour qu'elle entre dans laplénitude de son fonctionnement, bien certains d'ailleurs que lorsque toutes les femmes pourront être des mères dans l'entière acception du mot, aucune, en dehors des déformées organiquement, ne choisira un autre métier. Et loin de chercher leurs satisfactions d' amour-propre dans l'éclat des parures, les triomphes de l'esprit, ou les succès de la politique, elles mettront leur joie et leur gloire à avoir le plus bel enfant, et à donner à la patrie les citoyennes et les citoyens les plus distingués et les plus utiles.
THULIÉ. — La femme.
Toutes les erreurs, tous les vieux préjugés, toutes les calembredaines dirigent encore les femmes ; leur rôle réel et leur destination leur échappent. Les plus ambitieuses, sans s'occuper davantage des lois de la sexualité qui s'imposent à toute leur existence en dépit de leurs aspirations, cherchent à sortir de leur sexe. Et cependant ce n'est qu'en obéissant à ces lois qu'elles peuvent se procurer le bonheur. Leur ignorance d'elles-mêmes leur fait abandonner la proie pour l'ombre.
Pour la presque totalité des jeunes filles, la frivolité est systématisée. L'idée de la maternité ne se présente même pas à leur esprit; enfants elles jouaient d'instinct à la petite maman, elles soignaient et choyaient leur poupée; dès que l'âge de l'éducation est arrivé, on a soigneusement chassé cette idée normaledeleur esprit, on leur a caché avec le soin le plus attentif ce que leur vie doit être, on s'est appliqué à retrancher de l'enseignement qu'on leur donne toutes les notions qui doivent leur servir plus tard.
Dans l'effort que l'on a fait, dans ces derniers temps, pour arracher la femme à la routine, et la sortir de son ornière,
lorsqu'on a échafaiidé le programme de l'enseignement secondaire des filles, on a subi, sans en avoir conscience, l'influence de la tradition niaise, et exclu soigneusement les parties des connaissances humaines qui leur sont indispensables dans le cours de toute leur existence. L'idéal poursuivi, aujourd'hui comme autrefois, est de briller; paraître est tout, éblouir comble tous les vœux, et celles qui travaillent classent leur savoir au même rang qu'une toilette à effet, ou un bijou de prix. Leur instruction est un objet de luxe, quand il n'est pas un gagne-pain.
Toutefois, il est maintenant à la mode d'apprendre quelque chose, et, bien que l'on ait établi les programmes de renseignement de la femme sans tenir compte de sa destination, encore est-il que la voie est heureusement ouverte dans le sens des connaissances positives.
Hier encore, les programmes ne comportaient que ce qui peut enlever à l'esprit toute rectitude de raisonnement, et toute précision dans la pensée; l'enseignement rehgieux dominait toute l'instruction donnée aux filles, et, depuis l'âge des premières notions jusqu'à leur état de femme, elles n'avaient d'autres leçons que la tradition religieuse à travers laquelle on faisait voir tous les faits de la nature et de l'histoire. Leur esprit n'était bourré que de contes bleus, la méthode était celle du credo quia ahsurdiim.
Il était d'habitude et de bon ton de placer les filles dans des écoles religieuses; par esprit de lucre et dans le vain espoir de lutter contre une terrible concurrence, les écoles laïques étaient plus bourrées encore de religiosité que les écoles congréganistes. Chose singulière, cependant, la femme qui défend encore la religion avec tant de fidélité et de ferveur, qui proteste si fort contre ceux qui l'attaquent et démontrent ses mensonges et ses niaiseries, la femme n'a jamais été aussi dédaignée, bafouée, méprisée par aucun
législateur, ou par aucun philosophe qu'elle ne le fut par le Christ et par les saints Pères qui ont soutenu sa doctrine.
Après le maître qui trouvait qu'il n'y avait rien de commun entre sa mère et lui, tous les prêcheurs du christianisme se lancent à qui mieux mieux. Ils n'ont garde d'oublier la tradition biblique : même son apparition dans le monde constitue à la femme une infériorité ; elle a été crée après l'homme et pour lui; ce n'est que parce qu'il s'ennuie d'être seul au milieu des animaux, que Dieu songe à la fabriquer. Et encore ne procède-t-elle pas de Dieu directement, ne sort-elle pas de toute pièce de ses mains, elle n'est qu'une fraction de l'homme, et pour comble d'humiliation elle est faite d'un os surnuméraire. Le sexe féminin est tellement inférieur que, selon saint Augustin, les femmes ressusciteront dans le sexe de l'homme. Et d'ailleurs cet os surnuméraire qui a perdu l'homme est perpétuellement en butte aux amers reproches de ceux qui aspirent au paradis.
On écrirait des volumes en citant les pensées méprisantes qui fourmillent dans l'ancien et le nouveau Testament, et qu'ont proclamées les prophètes de tout acabit, et les Pères de l'Église. La femme, cependant, continue à croire que cette religion l'a élevée et délivrée.
D'ailleurs on trouve toutes les mauvaises leçons dans les écrits les plus estimés de cette religion créée par des barbares et propagée par des fous. Admirez l'encouragement au travail que donne le livre sacré : « Considérez comme croissent les lis des champs, ils ne travaillent point, ils ne fdent point, et cependant je vous déclare que Salomon, même dans sa gloire, n'a jamais été vêtu comme eux. » N'est-ce pas là une bien poétique et ravissante glorification de la paresse? Certes non, les apôtres ne vivaient pas de labeur et de peine; ils avaient quitté tout travail, pour leur divin vagabondage, et pratiquaient la mendicité sur la plus vaste échelle, comme
plus tard leurs élèves, saint François, saint Labre et presque tous les pouilleux de l'almanach.
Que fait cette religion du caractère de la femme? elle le pétrit, le triture, l'abaisse, devant l'homme qui doit dominer: « L'homme sera ton maître et tu seras forcée de lui obéir, » liton au verset 16, du chapitre III de la Genèse. « Que la femme dit saint Paul, s'instruise en silence et en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre autorité sur l'homme; mais je lui ordonne de demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier et Ève ensuite. Et Adam n'a pas été séduit, mais la femme ayant été séduite est tombée dans la prévarication. »
Et voyez dans saint Mathieu (V, 39) jusqu'où on pousse les leçons d'abaissement, de passiveté , d'abandon de soi devant la force et la violence : « Et moi je vous le dis, ne résistez pas au mal. Et si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente-lui l'autre aussitôt.
» Et si quelqu'un veut plaider contre toi et t'ôter ta robe, laisse-lui encore le manteau. »
Que n'offrira-t-elle pas, la malbeureuse croyante qui tient à obéir aux préceptes de l'évangile, si un homme entreprenant l'entreprend? Mathieu donne là, au nom de Dieu, des conseils bien révoltants pour les natures fières, et bien dangereux pour les filles naïves.
Et quand il s'agit de l'acte de la nature sacré par excellence, l'union sexuelle et la reproduction de l'espèce, quand cette religion inventée par des ignorants et prêchée par des hallucinés s'occupe du mariage et de la famille, qu'enseignet-elle comme vérité? La résistance aux penchants de la nature, la révolte contre ses obligations, la stérilité, l'anéantissement de la vie. C'est du nihilisme par égoïsme, c'est l'arrêt de la vie générale au profit du bonheur personnel ; et si le boudhiste, nihiliste aussi, fait le bien pour le bien lui-
m CE QU'ELLE DOIT f.TilE.
môme, recherche la pedection pour la perfection en soi, le chrétien ne condamne l'homme à la stérilité et ne pratique la vertu que pour obtenir une récompense; c'est un marché.
Lorsque la jeune fille sent les flammes intérieures qu'allume la fermentation sexuelle, quand elle a besoin d'aimer et de s'attacher au fécondateur, quand sa vie aspire à l'étincelle qui doit la dédoubler, la religion lui dit : tout cela est de la honte et de la bassesse, le vrai amour c'est l'adoration de ce mot Dieu dont je ne puis t'expliquer le sens; le vrai bonheur c'est de réfréner toutes les aspirations, de souffrir, et d'arriver au ciel que je ne connais pas, et dont je suis incafJ'able non seulement de te décrire, mais encore de te faire pressentir les joies. Pour être heureuse méprise et repousse tout ce qui est cher à ta nature pour adorer un inconnu, un rien qui est tout.
Le mariage est un des devoirs les plus impérieux de l'humanité; c'est par lui qu'elle se perpétue et que l'être se survit. Pour la religion, le mariage est une honte. « C'est une véritable souillure, » a dit l'apôtre saint Jean. « C'est un remède à la fragilité humaine , les personnes mariées ont toujours de quoi rougir », a écrit saint Ambroise. Et si saint Paul n'a pas appelé le mariage un remède, il a prononcé que ce qui est bien, que ce qui est désirable, que l'idéal de la perfection c'est le célibat.
Des prédications des apôtres et des écrits des Pères ces doctrines passent dans la législation chrétienne, et au concile d'Elvire, en 305, puis au concile de Néo-Césarée, en 314, l'Église défend le mariage à ses clercs. Au concile de Trente, cette monstruosité qui avait déjà porté ses fruits impudiques, fut confirmée : « Si quelqu'un a dit que l'état de mariage doit être préféré à celui de la virginité et du célibat, et que ce n'est pas quelque chose de meilleur et de plus heureux de
demeurer dans la virginité et le célibat que de se marier, qu'il soit anathème ! »
Naturellement l'horreur du mariage a entraîné l'horreur des enfants. L'idéal antique, qui considérait la longue postérité comme la gloire, comme le gage de l'immortalité, est détruit par ces rêveurs étroits, par ces prêcheurs de bonheur égoïste : « Pas d'enfants, ditTertullien, les enfants seront un encombre au jour où il faudra avoir les pieds libres, et quand la première trompette de l'ange sonnera, il n'y a que les vierges qui s'élanceront sans gêne à sa voix, car elle n'auront aucun fardeau nuptial qui tressaille dans leur sein, ou qui s'agite à leur mamelle. »
Certes ils avaient réussi, tous ces prêcheurs de stérilité, tous ces ennemis de la famille et des enfants ! Voici ce que Montalembert raconte de sainte Elisabeth de Hongrie, le modèle de toutes les vertus :« Elle s'apercevait qu'il n'y avait plus de place dans son cœur pour deux amours, qu'elle ne pouvait impunément le partager entre Dieu et une créature quelconque. Elle vit que les caresses et les baisers prodigués au fruit de son sein l'empêchaient de se livrer avec son assiduité habituelle à la prière; elle craignit de trop aimer un autre que Dieu, et fit éloigner pour toujours ce dernier vestige de son bonheur terrestre. »
Ce dernier vestige était son enfant. Et cela pour gagner le paradis, pour jouir du bonheur éternel!
Et ce n'est pas seulement dans les temps troublés et barbares, après l'écrasement des anciennes civilisations grecque et latine que l'on prêche ces préceptes anti-humains et anti-sociaux, c'est après la Renaissance, après les écrits de Rabelais, cent ans après Montaigne, c'est pendant le grand siècle que la honte de la fécondité est encore proclamée. Dans le sermon sur la fête de la conception de la vierge, Bossuet s'écrie : « Il est un endroit, ô Seigneur, où le diable se vante
d'être invincible; il dit que Tonne l'en peut chasser : c'est le moment de la conception, »
Dans ce sermon célèbre c'est toujours la même idée incrustée de détails pornographiques subtilement ciselés.
Et l'on se demande quelquefois comment l'esprit vient aux filles ! 0 lectures pieuses!
(( Adam, notre premier père, dit encore Bossuet dans ce sermon, s'étant levé contre Dieu, perdit aussitôt l'empire naturel qu'il avait sur ses appétits. Sa désobéissance fut vengée par une autre désobéissance. 11 sentit une rébellion à laquelle il ne s'attendait pas, et la partie inférieure s'étant inopinément soulevée contre la raison, il resta tout confus de ce qu'il ne pouvait la réduire...» Pauvre Adam! Bossuet continue : «... Mais ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que ces convoitises brutales qui s'élèvent dans nos sens, à la confusion de l'esprit, aient si grande part à notre naissance. De là vient qu'elle a je ne sais quoi de honteux, à cause que nous venons tous de ces appétits déréglés qui firent rougir notre premier père. Comprenez, s'il vous plaît, ces vérités, et épargnez-moi la pudeiir de repasser encore une fois sur des choses si pleines d'ignominie, et toutefois sans lesquellesil est impossible que vous entendiez ce que c'est que le péché d'origine : car c'est par ces canaux que le venin et la peste découlent dans notre nature. Qui nous engendre nous tue. Nous recevons en même temps, et de la même racine, et la vie du corps, et la mort de l'àme. La masse dont nous sommes formés étant infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion... »
Quel effort d'esprit pour abaisser un des phénomènes les plus merveilleux de la nature, et pour avilir la maternité, la clef de voûte de l'organisation sociale; car, sans l'idée de postérité, à quoi bon le contrat social. Et en même temps
' quels demi-mets, quels sous-entendus indécents, quelle excitation à la curiosité par ces paroles d'aspect mystérieux, et cependant d'une compréhension facile; quelle obsession pour les jeunes gens que la nature commence à faire tressaillir !
De nos jours même, sans plus parler des poésies sensuellement niaises de Marie Alacoque, ou des lettres passionnées de sainte Thérèse, ou des leçons cyniques des pères jésuites, nous trouvons des écrits, des prières, des cantiques destinés à faire vibrer charnellement en s'adressant cependant à Jésus et à Marie. C'est l'abandon physique de soi, c'est la fusion dans un Dieu à figure humaine, ce sont, comme conséquence nécessaire, les rêves sensuels et les jouissances solitaires. Lisez entre mille productions à peu de chose p rès semblables, ces prières approuvées par l'archevêque de Rouen et imposées à une époque par les curés du diocèse aux enfants des deux sexes, prières, d'ailleurs, modérées de ton parmi tant d'autres qui encombrent les vitrines des libraires spécialistes :
« Acte de désir. — Oh ! venez le bien-aimé de mon cœur, chair adorable, ma joie, mes délices, mon amour, mon Dieu, mon tout !
» Mon âme impatiente languit vers vous, soupire après vous, vous souhaite avec ardeur, mon trésor, mon bonheur, ma vie, mon tout. »
« Acte d'amour. — J'ai donc enfin le bonheur de vous posséder ! embrasez-moi, brûlez, consumez mon cœur de votre amour. Mon bien-aimé est à moi! Jésus se donne à moi! Je vous aime de toute mon âme; je vous aime pour l'amour de vous. »
N'est-ce pas de la sensualité débordante? et chez la jeune fille qui subit déjà les excitations physiologiques, à quelles fibres de son être correspondront ces paroles enflammées,
cette chair adorable du bien-aimé, cette possession, cet embrasement, cet amour éperdu, celte exaltation dans l'abandon de soi? C'est ainsi que l'on fait les hallucinées, les nonnes de Sainte-Brigitte, les Ursulines de Loudun, et sainte Thérèse, et sainte Marguerite, Marie et sainte Christine, abbesse de Saint-Benoit qui, dans ses hallucinations, s'unissait charnellement avec Jésus, cztm Christo copulata est; c'est ainsi que l'on crée toute l'armée des visionnaires.
Dans ces écrits malsains la sensualité est le véhicule de la foi mystique.
Chez les peuples catholiques et croyants, cette éducation anti-naturelle et dégradante donne à la femme la conviction que le mari est l'époux inférieur, l'époux des basses œuvres et des convenances, tandis que le compagnon spirituel, l'époux de l'âme, celui qui a droit à toutes les confidences, à toute la nudité des pensées, c'est le prêtre, c'est le directeur de la conscience. Celui-là est le vrai maître, celui-là est l'époux devant Dieu, a Comme dans le ménage fouriériste, s'écrie brutalement Proudhon, le mari, amant charnel, emplira le ventre de la femme; le prêtre, amant spirituel, emplira l'esprit. De sorte que le mariage chrétien pourrait se définir un cocuage mystique : hoc est magnum sacramentum. »
Mais le cocuage mystique, quand l'amant spirituel n'est pas infirme, n'est, en vérité, que la préparation de l'autre.
Ce sont là les inconvénients brutaux et les dangers de cette éducation dite religieuse qui, en réalité, systématise l'absurdité, détourne des devoirs naturels, et jette dans l'extase parla sensualité.
Elle est aussi dangereuse au point de vue purement intellectuel, car elle donne de déplorables habitudes d'esprit qui dominent, en général, toute la vie.
La méthode d'enseignement des écoles chrétiennes détourne l'intelligence de l'entrant de la méthode qu'emploie
la nature pour faire arriver l'être à la connaissance. L'éducation première de l'enfant a commencé dès le moment où une sensation a pu être perçue. D'abord obtuse et confuse comme chez les animaux inférieurs et les organismes rudimentaires, elle devient de plus en plus nette et précise à mesure que le système nerveux se développe et s'exerce. Toutes les notions du monde extérieur sont acquises par les perceptions des sens. C'est le groupement, la comparaison des sensations gravées dans la mémoire qui permettent de juger et d'avoir des notions abstraites. Ainsi ils apprennent à connaître les objets qui les entourent et à les désigner par des signes de plus en plus compréhensifs, jusqu'au langage qui lui-même devient de plus en plus précis.
Et c'est au moment où la curiosité enfantine est dans tout son élan, lorsque le jeune cerveau groupe, par les sensations de tous les instants, des notions nouvelles autour des notions anciennes, qu'arrive l'enseignement religieux, qui, loin d'aider cette merveilleuse éducationnaturelle, vient au contraire troubler toutes les connaissances acquises : les morts qui ressuscitent; les fleuves qui remontent leur cours; la mer qui se divise pour laisser passer un peuple à pied sec; les saints qui peuvent se tenir en l'air; les fortifications que l'on écroule en jouant de la trompette ; les hommes qui marchent sur les flots; la possibilité de s'envoler au ciel sans ailes comme une simple montgolfière; l'existence d'un être qui est partout et qu'on n'a vu nulle part; qui est infiniment bon et qui est l'auteur de tous les maux; qui tue les uns pour les punir et les faire miséricordieusement brûler pendant toute l'éternité, et tue les autres pour les récompenser et les envoyer au ciel, séjour aussi inconnu que celui qui y règne; qui peut faire l'absurde en tout ce qui concerne la nature et renverser les lois du monde physique, et qui, cependant, ne
peut faire l'absurde en géométrie et faire par exemple qu'un rond soit carré.
Voilà les notions ineptes que l'on substitue aux connaissances expérimentales. Quand ces faussetés et un millier d'autres sottises sont bien implantées dans la mémoire et font coin dans l'intelligence, quand toutes ces inepties sont acceptées comme des vérités constatées, incontestables, comme de sublimes vérités, on peut être certain que l'esprit de l'enfant est ouvert à toutes les croyances contraires aux lois de la nature, qu'il peut admettre tous les contes barbares, toutes les affirmations anti-naturelles comme des articles de foi, être la dupe de tous les charlatans, et que l'être qui a subi cette déformation intellectuelle en est arrivé à ce point de crédulité de croire parce que c'est absurde.
Les esprits les plus délicats ont usé de toute leur habileté pour obtenir le plus facilement possible cette déviation inlellecluelle, et faire prendre pour des réalités toutes ces fictions ridicules.
Fénelon, le doux mystique, le tendre et élégant écrivain, est, de tous, celui qui a le plus insisté sur la manière de faire pénétrer dans l'esprit des jeunes filles les erreurs de sa foi et de son culte. Il recommande les méthodes douces et aimables. 11 ne menace pas sans cesse des feux de l'enfer et des douleurs éternelles ; il est plus humain, c'est un séducteur habile. Il est tenace et acclimate lentement et graduellement l'esprit aux fictions bibliques qu'il enveloppe de beau style. « Il faut tâcher, dit-il dans VÉclucation des filles, il faut tâcher de leur donner plus de goût pour les histoires saintes que pour les autres, non en leur disant qu'elles sont plus belles ce qu'elles ne croiraient peut-être pas, mais en le leur faisant sentir sans le dire... Faites leur remarquer combien elles sont importantes, singulières, merveilleuses, pleines de peintures naturelles et d'une noble vivacité. Celle de la
création, de la chute d'Adam, du déluge, de la vocation d'Abraham, du sacrifice d'isaac," des aventures de Joseph, de la naissance et de la fuite de Moïse, etc.
» Joignons donc aux histoires que j'ai remarquées le passage de la mer Rouge, et le séjour du peuple au désert où il mangeait du pain qui tombait du ciel et buvait une eau que Moïse faisait couler d'un rocher en le frappant de sa verge. Représentez la conquête miraculeuse de la terre promise, où les eaux du Jourdain remontent vers leur source, et les murailles d'une ville tombent d'elles-mêmes à la vue des assiégeants. »
Tous les contes grossiers de la Bible doivent y passer, sous forme de récits aimables, se fixant dans l'esprit parleur charme et par le pittoresque.
Puis, après avoir donné toutes ces légendes pour des histoires réelles, quand l'esprit est bien habitué à l'authenticité des choses les plus contraires aux lois naturelles que l'on voit et que l'on constate, Fénelon entreprend de faire pénétrer des absurdités de plus en plus inadmissibles pour les intelligences saines. « Par exemple, dites à un enfant qu'un Dieu en trois personnes égales ne sont qu'une seule nature; à force d'entendre et de repéter ces termes, il les retiendra dans sa mémoire, mais je doute qu'il en conçoive un sens. Racontez-lui que Jésus-Christ sortant des eaux du Jourdain, le père fît entendre cette voix dans le ciel : c'est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis ma complaisance, écoutez-le. Ajoutez que le saint esprit descendit sur le sauveur, en forme de colombe; vous lui faites sensiblement trouver la trinité dans une histoire qu'il n'oubliera point. »
Quelle peine pour implanter ces erreurs, que de soins pour fausser l'esprit et démontrer artificieusement l'absurde par l'impossible ; et aussi que d'art.
Mais l'exercice de la déformation intellectuelle est gradué
et, quand tout ce qui précède est admis comme des vérités, il est impossible de ne pas croire tout. Et cependant ce séduisant pédagogue a des craintes; il prend des précautions infinies quand il s'agit non plus des choses extérieures à l'individu, mais lorsque l'individu lui-même est en question. « La vérité la plus difficile à faire entendre, est que nous avons une ameplus précieuse que notre corps. On accoutume d'abord les enfants à parler de leur âme, et on fait bien ; car le langage qu'ils n'entendent point, ne laisse pas de les accoutumer à supposer confusément la distinction du corps et de l'âme, en attendant qu'ils puissent la concevoir. »
Quand ce dédoublement de son individu est accepté, rien ne reste plus à faire, l'intelligence est conquise, elle acceptera tout, et, lorsque l'esprit éclairé par les sens se révolte contre une affirmation contraire aux lois d'observation, on fera appel à l'âme pour admettre ce que la constatation physique démontre impossible.
Et si des velléités de réflexion et de critique apparaissent, on leur dit que la raison est un piège du démon, qu'à force de vouloir approfondir les choses de la nature et de notre être on tombe dans la folie pendant la vie, et dans les tourments éternels après la mort.
A ceux qui sont tentés d'examiner la révélation et les miracles, on répète sans cesse cet aphorisme criminel et antihumain : « Heureux les pauvres d'esprit! »
L'intelligence imprégnée de ces erreurs et de ces mensonges est perdue; elle vit dans le merveilleux, elle est accessible à toutes les superstitions, elle peut se fanatiser pour toutes les supercheries. L'éducation a faussé le cerveau.
Ce mysticisme absolu a constitué toute l'éducation des Françaises jusqu'à la Révolution. Quelques-unes, bien rares, assez énergiques pour rompre avec les habitudes générales, étudiaient et se mettaient au courant des connaissances du
temps. C'étaient des volontaires de la science, des exceptions.
La Révolution s'inquiéta de l'intelligence de la femme, comme elle s'était occupée du sort de la mère; Lakanal, le premier, mit l'enseignement des deux sexes sur le pied d'égalité, en faisant décréter que chaque école primaire serait partagée en deux sections, celle des garçons et celle des filles. On raya desprogrammes tout le fatras des connaissances dangereuses pour le bon sens, tout ce mysticisme puéril. Mais dès que la réaction se fit et à mesure qu'elle se prononça, dès que la foi reprit son influence funeste, l'œuvre de Lakanal s'effaça peu à peu, on reprit les anciennes méthodes, les anciennes erreurs.
Bonaparte qui, certes, n'était pas mystique, mais qui ne voyait dans la nature et dans la société que des forces destinées à lui servir, ne s'occupa de la femme que comme d'une femelle dont la mission unique était de fournir à la terrible consommation d'hommes que demandaient sa gloire et sa puissance. La femme qu'il estimait le plus, disait-il, était celle qui faisait le plus d'enfants. Il aurait ajouté et le mieux s'il n'avait pas été un sceptique ne s'occupant que de la suprématie de sa personne, si son idéal avait été plus élevé, s'il avait compris que la bataille et les flots de sang ne constituent pas la gloire durable et le bonheur d'un peuple.
La Restauration effaça défmitivement tout ce qu'avait pu faire la Révolution française.
Depuis, le cerveau de la femme a été laissé en jachère. Comme au siècle dernier, quelques individualités fortes se sont tenues au courant, quelques-unes mêmes sont devenues célèbres, mais la masse des Françaises n'a eu d'autres connaissances que les contes de la Bible, les récits des miracles, et les mauvais conseils d'une superstition avilie et abêtie par un clergé ignorant.
^9f' CE QU'ELLE DOIT ÊTRE.
La troisième République s'est installée. Des efforts considérables ont été laits, des écoles ont été bâties, les programmes ont été expurgés des sottises et des mensonges. L'impulsion a rapidement porté ses fruits; le savoir est aujourd'hui à la mode chez les fdles, c'est à qui passera ses examens et prendra ses grades. Enfin, pour couronner l'édifice, on a établi l'enseignement secondaire des filles.
On veut faire et on fera des femmes distinguées qui connaîtront tout ce que les programmes imposés demandent; mais ces programmes ont été mal compris, ils sont établis selon les errements de la tradition. On fait des femmes instruites, des femmes savantes même, qui pourront discuter, écrire et étonner. Leur vanité sera satisfaite, mais c'est tout.
Loin de les éclairer dans le sens de leur organisation, loin de leur donner de nouvelles forces pour accomplir leur destinée, on les en écartera au contraire. Leur savoir sera inutile à leur fonctionnement. Tandis qu'avec la même somme de travail, et dans une direction normale, on en eût fait des femmes accomplies.
Le but de l'éducation est la préparation à la vie complète. L'éducation doit donner à la femme comme à l'homme toutes les connaissances qui devront lui servir dans ses fonctions, aussi bien organiques que sociales. L'un et l'autre doivent connaître tout ce qui leur est nécessaire dans le cours de leur existence, aussi bien pour se protéger que pour être heureux. Or, une des premières conditions de sécurité quand on entreprend un voyage est au moins de savoir le but que l'on veut atteindre, et de connaître la route que l'on doit parcourir.
Pour que l'existence de la femme soit heureuse et utile, il faut qu'elle connaisse sa destinée dans ses difficultés comme dans ses joies, il faut qu'on lui donne en même temps les
moyens de vaincre les obstacles et d'atteindre le bonheur. Oi', avec les programmes actuels, on lui donne une splendide voiture pour aller en Amérique. « Je ne conçois point, dit madame de Rémusat dans V Éducation des femmes, comment celle à qui l'on aurait fait comprendre toutes les obligations de sa destinée ofirirait à son mari moins de chances de bonheur qu'une autre; je ne puis non plus rae la représenter comme moins propre à s'accommoder aux hasards de sa situation. En effet, il faudrait en conclure que la meilleure préparation en tout consisterait à ne rien prévoir. »
Toute l'éducation de la femijne doit avoir pour objectif la famille et surtout l'enfant. C'est sa fonction inéluctable. Quoi qu'elle fasse, son organisme s'imposera, et si elle manque à sa destination, n'y étant pas préparée, c'est le malheur de sa vie et la source de douleurs profondes et incurables. Au contraire, elle portera en elle les principaux éléments du bonheur si elle peut accomplir sa mission, la maternilé, avec sûreté, armée de toutes les connaissances nécessaires pour mener à bien l'acte sublime de la génération, pour élever l'enfant dans toutes les conditions scientifiques connues, pour le préserver des nombreuses misères du jeune âge, pour le défendre contre les maladies, pour soigner en même temps que son corps, son intelligence, et le préparer elle-même, avec tous les soins, toute l'habileté, toute la douceur de la mère, à la lutte pour l'existence.
« Toute femme que sa mère n'a pas élevée, a dit Jean- Jacques Rousseau, n'aimera pas à élever ses enfants. » Je suis convaincu que Rousseau se trompe et que, avec une éducation scientifiquement dirigée, toutes les femmes voudront élever leurs enfants, puisque la nature seule leur en donne déjà le désir. Celles qui résisteront à cette impulsion naturelle seront des malades.
faut que l'éducation soit assez complète pour que la
THULiÉ. — La femme. 32
CE QU'ELLE DOIT ÈTllE.
femme, non seulement connaisse, mais désire sa destinée.
Certes en établissant les programmes de l'enseignement secondaire des filles on n'a pas eu l'air de penser un instant à cela.
Ces programmes ont été l'objet de nombreuses critiques. On a dit avec raison qu'ils sont chargés à l'excès; le rapporteur de la loi, lui-même, M. Sée, a trouvé que certaines matières sont étendues d'une façon exagérée, qu'on a le tort d'apprendre aux jeunes filles la chimie et la physique non dans leurs éléments, mais comme si ces élèves devaient devenir des chimistes et des physiciens.
M. Gréard enfin, l'universitaire élégant et habile, a dit : « Ce que nous voudrions pour elles, en un mot, c'est un enseignement sobre, bien dépouillé, pour ainsi dire, un enseignement de résultats et de conclusion, qui mette avec exactitude les sentiments, les idées, les inventions, les découvertes, les grands gains de la civilisation humaine en pleine lumière. »
M. Gréard a raison, il faut tout cela et dans les proportions qu'il indique. Mais comme l'auteur des programmes, comme M. Sée, comme tous les autres critiques, il ne tend à établir qu'un diminutif de l'enseignement secondaire des garçons, enseignement qui ne pourrait faire des filles que des garçons manqués.
Quant à un enseignement entièrement adapté à la nature de la femme, il n'en est pas question.
L'important dans l'éducation, n'est pas de tout savoir, l'essentiel est de connaître d'abord et très bien ce qui esl d'utilité prochaine. Ce que dit Herbert Spencer des notions utiles dans l'éducation des hommes me paraît d'une critique extrêmement juste : a Ces hommes, dit-il, qui rougiraient si on les surprenait à mettre sur Iphigénie l'accent sur l'antépénultième, au lieu de la pénultième, ou qui considère-
raient comme une insulte toute accusation d'ignorance au sujet des travaux fabuleux de quelque demi-dieu de laFable, ne montrent pas le plus léger embarras à avouer qu'ils ne savent pas où sont les trompes d'Eustache. quelles sont les fonctions de la moelle épinière, quel est le chiffre normal des pulsations, ou comment les poumons se gonflent d'air extérieur. Tandis qu'ils sont pressés de voir leurs fils versés dans la connaissance de superstitions qui remontent à deux mille ans, ils s'embarrassent peu qu'ils acquièrent quelques connaissances sur la structure et les fonctions de leur propre corps. Ils préfèrent même qu'ils ne les possèdent point, tant est forte la routine. »
Ce sont en effet des notions indispensables à l'homme ; elles devraient primer toutes les autres, car son ignorance des conditions nécessaires à la vie organique peut mettre à chaque instant son existence en péril.
Dans l'enseignement actuel on a pris le rebours de la méthode naturelle. L'être n'apprend et ne retient que pour se préserver ou satisfaire ses instincts; c'est son intérêt qui est tout son programme. Ses connaissances, dès qu'il existe, ont donc pour objet le milieu qui l'environne. Pourquoi ne pas suivre une indication si précise et ne pas continuer ce développement naturel de l'intelligence?
Et de même qu'il serait plus normal, en même temps que plus utile, d'apprendre d'abord et de bien savoir l'histoire de l'époque dans laquelle on vit, de même il serait bon, avant d'étudier le reste de l'univers, de se connaître à peu près soi-même. On comprendrait mieux l'importance des autres branches du savoir, dont l'enfant ne voit aujourd'hui l'utilité que trop tardivement. Ce serait plus normal, car il est d'instinct humain que chaque individu se considère comme le centre du monde et par conséquent le centre des connaissances qu'il doit acquérir; connaissances qui, avec
celte méthode, iraient s'étendant progressivement, autour de sa personne, dans le temps et dans l'espace.
L'application de cette méthode serait extrêmement utile pour l'homme; mais elle aurait pour la femme une hien autre importance. Sa fonction dominante, au point de vue sociologique comme au point de vue physiologique, deviendrait le centre autour duquel graviteraient toutes ses études et toutes ses préoccupations. En donnant satisfaction à l'instinct de la petite fille, qui se manifeste dès son plus tendre âge, en faisant du jeu de la poupée le commencement d'un enseignement progressivement sérieux et étendu, on donnerait à la femme ime instruction d'autant plus solide et profonde qu'elle répondrait davantage aux aspirations naturelles. A mesure qu'elle avancerait en âge et en savoir, on lui apprendrait qu'elle doit à sa postérité future de veiller sur elle-même ; que son devoir est de se faire forte et robuste par l'hygiène, pour se préparer à avoir de beaux enfants; qu'elle doit, de même, devenir savante pour leur donner l'instruction après leur avoir donné la vie et la santé; qu'elle est obligée, en un mot, d'acquérir toutes les qualités physiques et morales qu'elle rêve de leur inculquer; et que sa récompense et la plus élevée de ses joies se trouveront dans l'accomplissement de ses devoirs de mère. Elle travaillera d'autant plus qu'elle comprendra mieux que sa tendance instinctive, la maternité, est l'objet principal de cet enseignement, et la cause finale de tous ses efforts.
Dans les programmes des lycées de filles il y a, sauf les fangues mortes, tout ce qui constitue un enseignemeni secondaire complet et très élevé. On fera ainsi de brillantes femmes du monde, étourdissantes de savoir et de profondeur. Mais il manquera à leur érudition une chose importante, la connaissance de ce qui constitue leur existence sexuelle.
En troisième et en quatrième année, les programmes indiquent un cours de physiologie; c'est très bien. En cinquième année, ce cours est facultatif; c'est fâcheux. Dans tous les cas on supprime dans ce cours ce qui devrait être un des principaux objets de l'étude chez les femmes. On a inscrit dans ces programmes : l°les fonctions de nutrition : digestion, circulation, respiration; 2° les fonctions de relation : le mouvement, la voix, les organes des sens; mais les fonctions de reproduction sont soigneusement éliminées. Pourquoi? C'est sans doute un bon sentiment de décence et de pudibonderie qui a poussé les pédagogues officiels à supprimer ce qu'il y a de plus utile à connaître pour la future mère de famille.
Mais, en vérité, rien n'est indécent dans la science ; et l'étude des fonctions delà génération ne fait pas courir plus de dangers aux bonnes mœurs, que l'étude du reste de la physiologie et de toutes les autres sciences. C'est, au contraire, le mystère dont on entoure cette fonction qui pousse aux curiosités malsaines, c'est en cherchant à soulever les voiles qui cachent cet inconnu dont on parle à voix basse, à mots couverts et en rougissant, que les jeunes imaginations rêvent de choses étranges et étonnantes. Et quand, l'esprit surchauffé par le désir de connaître, les sens émus par les premières ardeurs de la sensualité, l'adolescente arrive à savoir, et elle y arrive toujours, elle n'aspire qu'à mordre dans le fruit défendu et supplée aux voluptés rêvées et mystérieuses à l'aide d'expédients funestes.
L'étude sérieuse de la nature ne peut pas corrompre; l'analyse physiologique de la maternité, la description de toutes ces douleurs, de tout ce sang répandu, de ces déchirements profonds ne peuvent troubler la jeune fille que dans le sens de la terreur. Quand tous les mystères seront dévoilés, quand elle connaîtra par le menu les fonctions de la repro-
duction, elle sera plus portée à voir dans l'union sexuelle un devoir à remplir que des plaisirs à savourer.
Comparez ce qui se passe jusqu'ici dans les pratiques de l'éducation pudibonde et dévote. On fait connaître à la jeune fille les salacités de la Bible, et si on ne les lui souligne pas elle sait les trouver; elle commente l'histoire de la pomme que toutes doivent savoir, et qui serait si bête sans les commentaires ; on lui fait apprendre par cœur des pages dont elle pressent le sens caché, qui la remuent et poussent son imagination à lever les voiles derrière lesquels est le fruit défendu et inconnu qu'elle désire naturellement connaître et goûter; on lui fait répéter avec soin le mystère de l'incarnation, on lui décrit le bel ange Gabriel tout ruisselant de lumière et d'amour ; on se livre, pour lui faire admettre ce délicieux mystère, à des explications troublantes; matin et soir, encore dans l'enivrante moiteur du lit ou au moment de prendre un repos doré de rêves, on lui fait réciter des actes d'amour, d'abandon de soi, des prières enflammées d'embrasement divin, pâmées dans l'extase de la possession du beau Christ; tout le jour on l'entretient de la décence qu'il faut avoir, et de l'indécence qu'il faut fuir; on lui apprend jusqu'où elle doit lever les yeux, et depuis où elle doit les baisser et rougir; en confession on lui demande des choses singulières, où, par exemple, elle met ses mains pendant son sommeil et autres questions indiscrètes, malsaines, difficiles à répéter, et qui éveillent des curiosités, qui échauffent l'esprit et sont autrement excitantes avec leurs voiles légers, que l'étude toute nue d'organes et de fonctions qui n'ont rien de séduisant dans leur analyse profonde avec leurs sécrétions et leurs mucosités.
En vérité, je le répète, l'étude scientifique des fonctions de la génération n'a rien d'indécent; elle est bien loin d'exciter
le désir et la sensualité, ce que font à une si haute puissance les livres religieux, les cantiques passionnés, et les questions des directeurs de conscience.
D'ailleurs en ne tenant compte que de l'état d'esprit de la jeune fille et de la sauvegarde de son honneur, sans envisager la nécessité de ces connaissances scientifiques pour l'époque où elle deviendra mère, elle saura tout au moins ce qu'il y a à côté du plaisir, et pourra comprendre les conséquences de sa faute avant de l'avoir commise. Tous les hommes clairvoyants sont de cet avis : « C'est principalement l'inexpérience, a dit E. de Girardin dans l'Homme et la femme, qui recrute la prostitution, laquelle, ensuite, s'entretient par l'opprobre qui s'attache à ce qu'on est convenu d'appeler la première faute. Donc faites d'abord, faites disparaître l'inexpérience. »
Le doux philosophe Paul Janet a dit la même chose en termes timides et discrets : « Je ne puis croire qu'il soit sage de livrer une jeune personne à la grande épreuve du mariage sans aucune préparation, de la laisser se créer des chimères de fausse liberté ou de passion idéale au lieu des conditions réelles de l'amour paisible et de la responsabilité maternelle. Je ne veux point dire qu'il faille chercher exprès ces sortes d'avertissements, mais je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les éviter ; et il me semble qu'une conversation maternelle, ferme, sévère, tranquille, sur les affections humaines... serait de nature àpréserver une jeune imagination mieux que la défense de tous les romans; le plus mauvais roman est celui qu'on se crée à soi-même dans la solitude de ses rêveries. »
Eh bien, la science, dans sa brutalité et dans son réalisme, sera plus chaste que ne pourra l'être même la mère. L'histoire de l'évolution de l'œuf ne peut inspirer que de l'admiralion pour les phénomènes de la nature, elle est incapable
de troubler sensuellement l'esprit, plus que l'histoire du mouvement des mondes.
M. Léon Richer a raison, quand il dit crûment dans le préambule de son Code des femmes : « Si j'avais une fille je voudrais qu'elle sût tout. Le jour où elle prononcerait le oui sacramentel elle comprendrait ce qu'elle fait... En matière de législation, ajoute-t-il avec esprit, je trouve que pour apprendre, il est un peu tard... quand il n'est plus temps. » Ce n'est pas seulement pour la législation que cela doit se dire, mais pour tout, pour tout. 11 n'y a pas que la législation qui froisse certaine femme dans le mariage, et il n'y a pas que son étude qui puisse apprendre à la jeune fille les dangers qui la poursuivent, les misères dont elle peut être victime, les devoirs qui lui incombent et les moyens que la science aussi bien que le code a mis à sa disposition pour se préserver des dangers qui la menacent.
Ce sont là des connaissances dont les femmes intelligentes comprennent l'impérieux besion dès qu'elles sont mères. Que ne donneraient-elles pas alors pour avoir appris quand leur esprit était entraîné dans l'étude, ce qu'elles essayent d'apprendre aux milieu des occupations de la maternité. La même femme qui n'a rien fait dans sa jeunesse pour s'instruire, qui a montré une paresse sans nom, devient d'une activité fébrile dès qu'elle est mère, dès qu'elle entrevoit l'utilité pratique du travail intellectuel.
C'est d'ailleurs toujours le but pratique qu'il faut mettre devant ses yeux et cela dans les termes les plus précis, les plus clairs que l'on pourra trouver. Les femmes ont horreur des abstractions, leur nature est surtout accessible aux choses concrètes et dont l'utilité est évidente.
Les programmes de l'enseignement secondaire des fdles inscrivent en troisième année un cours d'hygiène; c'est au mieux. Mais pourquoi cette étude n'est-elle pas continuée et
approfondie [dans les années suivantes? La femme retenue par ses fonctions dans l'intérieur du ménage doit prendre la haute direction de la santé de la famille; il faut lui en fournir les moyens. Mais dans ce cours d'hygiène qu'on a le tort d'abandonner dans la quatrième etla cinquième années pour la géométrie dans l'espace, par exemple, je ne vois sur les fonctions maternelles qu'un seul chapitre : hygiène de la
première enfance.
C'est trop peu, en vérité. Comme couronnement de l'enseignement secondaire des filles, je voudrais que dans la cinquième année, alors que le cerveau s'est déjà enrichi des connaissances générales, je voudrais qu'on s'occupât à fond du rôle de la femme dans la famille. Ce n'est pas un chapitre qui suffit pour lai apprendre sa haute mission si difficile et si complexe, c'est un cours complet des fonctions maternelles qu'il est indispensable de constituer. Il traiterait non seulement de l'hygiène de la première enfance, mais encore du danger de certaines aUiances et de certains états dans la génération, des soins hygiéniques que la femme se doit à elle-même, des précautions à prendre pendant la grossesse, des conditions d'un bon allaitement, quelques notions médicales suffisantes pour parer aux premiers accidents, et enfin la direction normale à donner à l'esprit de l'enfant dès son apparition à la lumière. Elle ne doit pas ignorer que de l'état de son corps et de son esprit dépendront la santé et l'intelligence du rejeton; il faut qu'elle sache aussi que si elle veut être heureuse et briller dans son fruit, elle doit choisir un époux vigoureux physiquement et moralement.
Dans la dernière année, entre ce cours de maternité et le cours de droit usuel, si précieux si nécessaire et qu'on a le grand tort de ne pas avoir encore introduit dans l'enseignement secondaire des garçons, il faudrait qu'on instituât un cours de pédagogie. Il est indispensable d'ouvrir l'esprit de
la femme à cet enseignement qui, lorsqu'elle en possède la clef, lui est si facile à donner à l'enfant pendant qu'elle soigne et fortifie son corps. Que de connaissances elle ferait pénétrer en se jouant, pour ainsi dire, en remplaçant les historiettes niaises et inutiles dont on berce traditionnellement les petits, par des notions certaines que son instinct de mère saurait rendre attrayantes. Non seulement il y aurait ainsi im savoir acquis, mais encore ce serait des erreurs de moins à déraciner plus tard, erreurs que les conversations enfantines pleines aujourd'hui de merveilleux implantent profondément dans ces cerveaux tendres et impressionnables.
Il faudrait enfin, à côté de toutes les notions de la direction d'un ménage, que chaque femme apprît un état compatible avec la vie sédentaire qu'exige l'élevage et l'éducation de l'enfant. Riches ou pauvres, toutes devraient avoir les bras armés, non seulement parce que celles qui se trouvent dans les situations les plus brillantes peuvent avoir un jour besoin de travailler, mais encore parce que l'exercice spécialisé donne à la pensée et aux mouvements une précision et une fermeté plus grandes.
Mais la femme n'est pas seulement mère, elle est épouse et si elle doit chercher à être heureuse dans ses fruits, elle doit aussi penser aux joies de la floraison, elle a besoin d'être aimée d'amour. Or la beauté est une des conditions de l'amour. La femme doit donc avoir le culte de la beauté. « La femme, dit Jean-Jacques Rousseau, a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa faiblesse; elle n'a pour elle que son arl et sa beauté, n'est-il pas juste qu'elle cultive l'une et l'autre? » Madame de Rémusat a écrit : « La beauté est un devoir. » Voilà qui est beaucoup dire; mais c'est au moins une condition de bonheur.
Bien évidemment, je ne demande pas que l'on fasse un cours de coquetterie, avec exercices. Mais il est nécessaire
ÉDUCATION Î^ORMALE. 507
tout au moins de supprimer des leçons qui leur sont données, toutes ces malédictions, toutes ces objurgations fulminées'par les catholiques et les dévots de toutes les variétés contre les soins de soi-même et le désir de plaire. Je sais bien que ces fureurs n'ont ordinairement rien empêché, sauf pour quelques naïves qui, prenant au pied de la lettre ces recommandations enragées ou hypocrites, tombent dans un répugnant abandon d'elles-mêmes. Le plus grand nombre d'entre elles plus avisées vont, au grand plaisir du prédicateur, écouter ses impertinentes sornettes en délicieuses toilettes, quelquefois en robe de bal avec le haut du sein nu.
Un cours spécial est, en vérité, bien inutile et l'instinct qui fait résister au sermon et au prêche, sera suffisant pour bien guider la femme.
Donc diriger toute l'éducation de la femme dans le sens de son organisme, voilà ce qui doit inspirer les programmes. De même qu'il faut dresser l'homme à la lutte pour l'existence, de même il faut élever la femme pour la direction du ménage, la maternité et l'éducation de l'enfant. Ne pas faire des doctoresses, des ingénieurs, des astronomes, mais des épouses armées, et des mères instruites et aimantes, voilà le but à poursuivre et à atteindre. Dans ces conditions l'éducation deviendra facile pour la femme puisque son enseignement entrera dans l'ordre de son évolution naturelle et de ses instincts organiques.
Mais cette éducation ne doit pas être le privilège des riches; on aurait bientôt constitué une caste à part par la sélection. Si on veut élever la nation, il faut élever toutes les mères. Il ne doit pas y avoir l'école primaire pour toutes, et le lycée pour quelques-unes ; l'éducation normale doit être donnée, sans exception aucune, à toutes les femmes de France.
Le huX poursuivi par l'être humain est le bonheur; vers le bonheur tendent tous ses rêves, tout son travail.
Les révolutions, sous quelques formes qu'elles se produisent, qu'elles soient religieuses, qu'elles soient d'apparence purement politique, sont toujours des crises sociales, des efTorls d'ensemble pour réaliser des aspirations communes vers le mieux être, des poussées populaires dont le but est de faire sauter les obstacles qui, seuls, paraissent séparer les hommes de ce bonheur perpétuellement poursuivi.
Dans les questions de la sociologie, dans celle qui nous occupe comme dans toutes les autres, il est naturellement impossible de traiter du particulier sans s'occuper du collectil; ils sont inséparables et sohdaires. La sécurité, l'existence même de l'un dépendent de la vitalité et de la force de l'autre. Les malheurs d'une nation retentissent fatalement sur chacun de ceux qui la constituent, de môme que l'inintelligence et la lâcheté des citoyens sont toujours les premières causes des désastres qui frappent un pays.
L'homme, à la poursuite du bonheur, ne doit donc pas
dans ses revendical.ions, ne Lenir compte que de sa personnalité propre; il doit penser aussi à l'être collectif dont il n'est qu'une fraction infime, et travailler à le rendre fort et puissant.
Or la puissance d'une nation tient à la fois au nombre de ses enfants, et aux qualités physiques, intellectuelles et morales dont chacun d'eux est pourvu.
Donc, dans son intérêt propre, chaque individu doit poursuivre l'établissement des lois qui favorisent ces deux conditions de prospérité sociale.
Mais, nous l'avons démontré, le mariage monogame est l'union sexuelle la plus féconde; de plus, il crée le faisceau familial le plus serré, le plus un, le plus puissant.
Le mariage monogame, d'ailleurs, est la garantie de la femme qui ne peut satisfaire seule aux soins de la maternité et à la recherche de la subsistance; il donne à l'homme un appui dans les défaillances, un secours dans la maladie, un alimenta sa tendresse, l'excitation au travail. Pour les deux époux, ses résultats constatés par les statistiques sont la santé plus forte, la longévité plus grande, la moralité plus solide, des chances de prospérité plus nombreuses.
Enfin l'union monogamique permet de donner aux enfants une éducation meilleure que dans les autres sortes d'unions sexuelles, polyandrie, polygamie, promiscuité, et de former des citoyens plus intelligents et plus vigoureux.
Le mariage monogame est donc en même temps indispensable à la prospérité collective, et nécessaire au bonheur de chaque individu, dont la liberté est sauvegardée par la dissolution légale de l'association, par le divorce.
Pour que l'union matrimoniale atteigne son entière fécondité, il faut qu'elle s'accomplisse à l'âge où la puissance génétique est dans sa force, où les conjoints sont parvenus à leur entière vitalité et ne sont plus en croissance, à ce mo-
ment de la jeunesse où les passions sont ardentes et sincères, où l'amour n'est ni une spéculation ni une débauche. C'est vingt ans pour la femme, de vingt-trois à vingt-cinq pour l'homme. Des géniteurs trop jeunes ou trop âgés produisent souvent des enfants sans résistance, mal venus et mal doués. De plus, avant cet âge, l'éducation indispensable à la lutte pour l'existence est à peine terminée.
Dans la civihsation actuelle, d'ailleurs, l'âge du mariage de l'homme doit être déterminé par l'époque où l'impôt du sang a été payé ; la fm du service militaire fixe le moment où le citoyen, maître de lui-même, peut se consacrer aux charges d'une famille.
Il serait absurde de laisser aux valétudinaires, aux infirmes, aux rachitiques et autres mal formés, un avantage matrimonial sur les hommes solides, et de permettre aux uns de se marier pend ant que les au très s'exercent à la défense de la la patrie. Ce serait la sélection en sens inverse, c'est-à-dire l'organisation de la dégénérescence de la race.
Mais pour que les unions se généralisent, pour que les enfants puissent être conservés et soignés par leurs mères, pour que le chiffre de la mortahté infantile s'abaisse, pour que l'avortement et l'infanticide disparaissent ou au moins diminuent, la responsabilité génétique doit être inscrite dans la loi. Et si c'est une question de justice vis-à-vis delà femme, c'est encore une question d'intérêt général. Car lorsque la responsabilité de l'homme sera bien établie et que le séducteur sera convaincu qu'il ne peut semer impunément des enfants sur sa route, quand la recherche de la paternité refroidira les libertins et que la prudence contiendra ieur ardeur au plaisir, alors la femme sera recherchée en mariage, elle pourra choisir son géniteur et grandir la race par la sélection. Surtout si elle a reçu une éducation élevée et appropriée à ses fonctions physiologiques et sociales, et si
elle connaît, non seulement l'hygiène de la maternité et les meilleures conditions de l'éducation physique du nouveauné, mais encore la direction qu'elle doit donner à l'esprit de l'enfant pour le préparer à poursuivre son propre bien-être, et à jouer son rôle humain.
En remplissant son devoir social elle aura suivi sa destination physiologique, satisfait ses aspirations naturelles, et appliqué ses aptitudes les plus développées; par ce seul fait elle ouvrira la porte au bonheur, Car plus elle aura été mère et veillé de près sur le fruit de son ventre, plus elle l'aura instruit et se sera identifiée avec lui par l'esprit après avoir été identifiée avec lui par la chair, plus aussi elle pénétrera profondément dans la vie et dans le cœur de celui qui lui devra le développement intellectuel après avoir tenu d'elle la vie et le développement physique.
Mais de même que la responsabilité génétique de l'homme est juste en soi, et d'utilité générale, de même, et pour des raisons identiques, la mère ne peut pas se débarrasser de ses devoirs envers son enfant. Certes, la femme doit être libre de gagner sa vie comme elle l'entend, et de choisir le métier qui lui plaît; la liberté est inscrite dans nus lois, et la liberté du travail, c'est-à-dire le droit de ne pas mourir de faim, audessus de toutes les autres. Tant qu'elle est seule et stérile, la femme, comme l'homme, ne doit rien qu'à elle-même, en dehors des réciprocités sociales.
Dès qu'elle est mère il n'en est plus de même, car l'enfant a droit à la vie, lui aussi, c'est-à-dire aux mamelles et aux soins de celle qui l'a mis au monde.
Et les soins qu'exige lapremière enfance sont si nombreux, si constants, si impérieux qu'ils ne permettent nulle fonction assidue en dehors d'eux.
La mère doit donc être entièrement à son devoir, sous peine de tuer son enfant; elle ne peut, sans risquer de com-
mettre un infanticide, prendre le rôle de rhomrne-4oujours libre de lui-même, n'ayant jamais à compter avec les nécessités fonctionnelles de l'appareil génital.
Le corollaire fatal de ce devoir de la mère est le devoir du père, la responsabilité du géniteur, son obligation de nourrir la femme et l'enfant, et, à défaut de père, l'aide et la protection de l'État.
Mais celles qui ne font pas d'enfants?... Pourquoi ne seraient-elles pas sénateurs, députés, militaires, juges, etc?...
Celles-là ne remplissent pas leurs fonctions sociales, et sont des exceptions anti-naturelles; on ne peut édicterdes lois spéciales pour les stériles, les hermaphrodites et autres infirmes; on ne peut que les protéger.
Si la femme a le devoir de demander justice et de poursuivre la reconnaissance de ses droits, il lui est impossible de réclamer, sans une injustice absurde, l'établissement de castes parmi les femmes.
■ Comment diviser les mères en supérieures qui dessèchent leurs seins pour se débarrasser de l'accomplissement des devoirs naturels, et en inférieures consacrées k fournir leur lait aux enfants de celles qui veulent, contre nature, être des hommes?
La nourrice mercenaire, d'ailleurs, vole son lait à son propre enfant qui en meurt le plus souvent. C'est là un assassinat que la société ne doit pas tolérer; il est immoral et criminel d'arracher du sein de sa mère un vivace enfant de paysan au profit du chétif produit d'une politicienne agitée, ou d'un bas bleu intempérant, ou d'une mondaine surmenée.
La nature n'a pas fait de castes, et la justice ne les admet pas. L'infirme sans mamelles n'a pas le droit de s'emparer du lait d'une mère robuste et féconde; c'est tuer un être vigoureux pour essayer de conserver la vie à un avorton.
Non seulement la mère doit transmettre à l'enfant la santé et l'intelligence, mais aussi le caractère qui fait la grandeur de l'être humain. Et comment pourra-t-elle transmettre, soit par hérédité, soit par éducation, les facultés que les mœurs et les lois s'appliquent à lui enlever. Dès que la femme s'élève à la plus haute et à la plus complexe fonction de sa nature, la société l'amoindrit, l'abaisse, la dépouille de la possession de soi-même, de ses biens, même de ses enfants.
Par le mariage elle tombe en minorité.
Mariée, elle n'a plus de domicile, elle n'a plus de patrie, elle n'existe pas, ou presque pas, en tant qu'être social. Le mari est tout. Le domicile du mari est obligatoirement le sien, elle ne peut avoir que celui-là, et, si elle le quitte, elle y est ramenée par la force publique; lui peut en avoir autant que sa fantaisie le comporte. La patrie du mari est sa patrie, il peut en changer à son gré et la lui imposer malgré sa volonté, malgré son horreur. Elle ne peut se défendre en justice ni contre son mari ni contre d'autres sans son autorisation. Sa fortune lui est enlevée, l'homme dirige tout, son bien comme sa personne, il est même le maître de l'enfant qui a coûté à la femme tant de douleurs, tant de soins et de larmes. Elle est faite pour obéir, la loi lui impose l'obéissance au jour du mariage; l'homme commande, l'article 213 à la main.
La prostituée, elle, est maîtresse d'elle-même, de son argent et de son enfant; tandis que la femme mariée est annihilée, n'existe pas, même pour défendre ce qu'elle a de plus cher au monde.
Et cela au profit de qui ou de quoi ?... Au profit de l'enfant?... Non certes puisqu'il ne peut être défendu contre le pouvoir absolu d'un scvd. C'est au profit de l'unité de direction, de la paix dans le ménage, de l'ordre dans la famille.
TiiULii';. — La l'umme. 33
•'Il CONCLUSIUiN.
On (jiupùuhc la discussion oL la iiillc entre le mari cL la reuiiiic, en supprimant les droits de la iemme.
C'est le régime de l'injustice, c'est l'abandon des lois et des aspirations de la Révolutioa française, c'est de la régression.
En étudiant l'évolution sociologique, on induit sûrement que la société qui prendra la tête de la civilisation sera celle qui sauvegardera l'autonomie de l'individu dans l'association, et qui marchera de plus en plus vers la spécialisation du travail dans la communion des intérêts et des forces. Et cela dans l'union matrimoniale plus encore que dans tout autre association.
Laissez donc chaque individu, marié comme non marié, maître de soi, de ses biens, de ses enfants; et si la paix du ménage est troublée au sujet de cet être que tous deux devraient également chérir, qu'un tribunal domestique vienne juger le différent et protéger l'enfant, ou contre la dureté de l'un, ou conlre les faiblesses de l'autre.
Il faut rayer de nos codes ces lois absurdes et injustes qui abaissent la femme au moment même où elle entre dans ses plus hautes fonctions. L'égalité civile enti'e les époux est un droit naturel.
Il faut rayer aussi les lois qui mettent la fille et la veuve comme l'épouse, hors de l'humanité pensante, A tous les titres, la femme doit pouvoir être témoin, tutrice, curatrice; aucune raison sérieuse n'a été donnée pour l'exclure de ces fonctions sociales.
Relevée de cette infériorité où la détient notre code, maîtresse d'elle-même et de ses biens dans le mariage, ayant sa part d'autorité sur son enfant, elle aura une plus haute idée de sa responsabilité, de ses devoirs et par conséquent d'ellemême; elle grandira en dignité et en caractère. Ce sont là des vertus qui sont nécessaires à la grandeur des races.
CONCLUSION. al-'
venus que la mère Iransmcl, sûremeni à ses fils par l'hérédité et par l'éducation.
Enfin, quand des lois existent, pour tous, hommes et femmes indistinctement, les femmes, comme les hommes, doivent être assurées de ne pas être mises arbitrairement hors ces lois. Aucune fantaisie de gouvernement, aucun arrêté deministre, aucune circulaire d'un préfet de police ou d'un préfet quelconque, ne peuvent, dans un état gouverné par un code, et non par le bon plaisir d'un monarque, transgresser les lois qui y sont inscrites, et effacer les droits les plus sacrés, le droit à la liberté, lè droit à la protection de la justice.
Or la réglementation de la prostitution permet d'arrêter et de punir en dehors des formes légales ; c'est l'arbitraire remplaçant la légalité. L'inviolabilité de la loi est une obligation vis-à-vis de tous, quel que soit l'individu, ou quel que soit le sexe; ainsi le veut la justice, ainsi l'ordre social l'impose. Cette immorale et illégale réglementation doit disparaître de France, comme elle a disparu, l'année dernière, de l'Angleterre.
La liberté de la femme doit donc être protégée au nom du droit; de même que son égalité civile et la responsabilité génétique doivent être inscrites dans la loi au nom de la justice.
Placée à son véritable rang la femme pourra remplir dignement et complètement sa destination qui est, sociologiquement aussi bien que physiologiquement, la maternité,, comme ses aspirations l'indiquent, et comme la science le démontre. La mère, d'ailleurs, trouve dans sa fonction sublime, à la fois la gloire et le bonheur.
De plus, en elle, en raison des soins qu'elle prend de son corps et de son esprit, au moyen de la sélection dans l'union matrimoniale, par l'éducation qu'elle donne h l'en-
'''b CONCLUSION.
Tant dès l'âge le plus Lendre, en elle, dis-je, réside la puissance d'améliorer l'espèce, de la faire de plus en plus intelligente et forte. La mère fixe organiquement dans son fruit les progrès accomplis aussi bien par son fécondateur que par elle-même. Elle est le principal facteur de l'hérédité.
Aussi, dans l'intérêt de sa postérité, l'homme doit-il entourer la femme de soins et de bien-être, la fortifier de tout ce que l'on veut donner de force à la génération future, l'instruire de tout ce que l'enfant doit savoir.
La femme est le moule de l'avenir. Élever son rang social, lui garantir l'exercice de ses droits, lui donner une éducation complète et appropriée à ses fonctions humaines, la mettre, par le mariage, en situation de remplir ses devoirs sociaux et la protéger dans leur accomplissement, ce n'est pas faire seulement œuvre de justice, c'est aussi travaillera la prospérité nationale, en même temps qu'à l'élévation et au bonheur de l'individu. C'est, en un mot, favoriser et presser l'évolution indéfiniment progressive de l'espèce humaine.
Donc, en tant qu'individu, la femme a droit cà l'intégralité de sa personne civile. Au même titre que Fhomme et dans les mêmes limites, elle doit être maîtresse d'elle-même, de ses enfants, de ses biens, elle doit subir les mêmes responsabilités et jouir des mêmes avantages.
En tant que fraction de la collectivité, il lui faut remplir, comme l'homme, les devoirs que le contrat social, établi sur les lois naturelles, impose à chacun des sexes. L'un doit le service militaire et le service politique, la défense et l'alimentation de la famille, l'autre doit la maternité dans toute l'étendue de son acception.
Mais la femme ne fait pas que remplir le rôle le plus important de l'humanité ; elle est aussi le charme de la vie. Tout ce qu'il y a d'aimable et de grand dans l'existence est
CONCLUSION. î>ï'
dû à la femme, à sa beauté, à son esprit, à sa tendresse infinie. Son amour procure les joies les plus aiguës et les plus exquises et inspire les grandes ambitions et les grands actes. L'homme ne doit pas se borner à la protéger quand la nature la rend impuissante à se protéger elle-même, il doit professer un culte pour elle comme étant la source adorable de ses félicités et de sa grandeur.