CHAPITRE PREMIER
Il est impossible de rechercher ce que doit être le rôle de la femme dans la société sans suivre pas à pas son évolution sociale. Pour savoir ce qu'elle doit être, il faut savoir ce qu'elle a été, et connaître les causes de son élévation constante depuis l'abaissement le plus profond jusqu'à l'étai actuel.
Il est bien certain que l'on n'a plus à tenir compte des légendes ; la science a jugé en souriant tous ces enfantillages, aussi bien l'âge d'or que le paradis terrestre et les autres contes religieux. On ne peut que goûter leur charme naïf et leur poésie barbare. Mais, au contraire des légendes, loin de rencontrer le bonheur de l'homme en remontant les
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âges, la science, depuis qu'elle a entrepris de fouiller son passé, a toujours constaté sa sordide misère et sa bestialité.
Jusqu'à notre époque il n'était question de l'homme primitif que dans les traditions religieuses; et, malgré les révoltes de la raison, malgré les hypothèses de rares philosophes et de quelques savants, on croyait dévotement les contes légendaires. Cependant les recherches géologiques ont fait découvrir les traces de l'homme fossile, et, à force d'observation et d'étude, les anthropologistes sont arrivés à reconstituer les habitudes de l'homme des premiers âges.
Les armes, les outils que l'on trouve enfouis sous la terre, les cavernes dans lesquelles on découvre des traces de foyers, les os incisés pour en extraire la moelle, appartenant quelquefois à des animaiix dont les espèces sont éteintes, ou ont disparu de nos contrées, enseignent clairement sa façon de vivre et de se protéger, et démontrent en même temps rimmense ancienneté de son apparition.
Lorsqu'on rencontre les ossements de l'homme préhistorique mêlés à ceux des animaux formidables qui régnaient alors sur la terre, on reste émerveillé en constatant que, malgré sa faiblesse, il a pu, non seulement vivre et se perpétuer au milieu de ces terribles ennemis, mais encore les vaincre et se nourrir de leur chair.
Et aussi quand on remonte aux époques lointaines de son existence indéniable, et surtout, lorsque, en étudiant les évolutions géologiques, on mesure par la pensée le temps incalculable qui s'est écoulé entre l'apparition constatée de l'homme et la formation de la croûte terrestre, on est stupéfait de la petitesse d'invention des traditions religieuses, on est honteux pour l'humanité, de lui voir accepter presque unanimement d'aussi mesquines légendes, et ignorer la réalité si magnifique et si grandiose.
En observant et en mesurant les crânes humains fossiles
il est possible de se faire une idée de l'intelligence chez l'homme préhistorique. Mais qu'étaient ses mœurs dans cette vie primitive, absolument remplie par la recherche de la nourriture et les soins de la défense personnelle? Toutefois, en raison de cette lutte perpétuelle pour défendre sa vie contre les monstres et contre la faim, il est impossible de ne pas conclure que la force était tout et que l'homme, le mâle, ayant la supériorité physique, devait seul compter dans l'humanité.
\ussi, jusqu'à une période relativement récente de l'époque préhistorique, rien n'est-il resté de la femme des premiers âges; et rien ne pouvait rester en raison de ses fonctions dans la société rudimentaire. Les récits des historiens ne remontent qu'à un temps comparativement bien moderne, et toute tradition des âges primitifs a manqué.
Nous ne pouvons pas être surpris de cette absence absolue de tradition; il n'y en a pas dans les sociétés en enfance. Les voyageurs qui ont visité les premiers les peuplades sauvages de l'Océanie, ont été frappés de leur complète ignorance de ce qui les avait précédés dans la vie.
Que ces êtres, dont l'existence est si monotone, si automatique, dont les habitudes se répètent sans cesse et invariablement, qui n'ont qu'une seule occupation, qu'un seul souci, vivre, n'aient aucun souvenir des temps passés, cela se comprend; le passé et le présent sont identiques pour eux, l'existence de chaque jour est toute leur histoire. Mais lorsque s'est produit un événement fantastique, aussi incroyable pour ces simples que l'est pour nous un miracle, quand cet événement pouvait dater comme une ère dans leur vie si uniforme, si plate, on reste surpris qu'au bout d'un temps relativement court il n'en soit pas resté trace dans leur mémoire. Gook, à son premier voyage, l'a constaté avec surprise. Les naturels delà nouvelle Zélande ne se souvenaient
plus, en 1770, de la visite que Tasman leur avait faite en 1643.
On peut se figurer cependant l'immense étonnement, presque l'effroi que dut causer à ces sauvages l'arrivée d'un homme blanc venant par un chemin aussi inconnu que celui des étoiles, d'un pays plus inconnu encore. Ses vêtements, ses armes devaient augmenter à leurs yeux son étrangeté, l'extraordinaire de son apparition. Une baleine gravissant le Mont-Blanc ne pourrait pas nous stupéfier davantage. Et cet événement si considérable, si miraculeux, avait absolument disparu de leur souvenir au bout de cent trente ans.
Les Indiens de l'Amérique du Nord n'ont pas montré meilleure mémoire. Ils oublièrent en moins de temps l'expédition de Soto, quoiqu'elle fût « si bien faite, dit Schoolcraft, par ses incidents extraordinaires pour frapper l'esprit des Indiens » .
Les Tasmaniens, qui faisaient perpétuellement entretenir du feu par leurs femmes parce qu'ils ne savaient pas le rallumer, n'avaient aucune tradition, aucune légende leur indiquant la source de cet élément précieux; ils s'en servaient, le perpétuaient sans s'inquiéter d'autre chose.
L'absence des souvenirs, le manque de tradition ou de légendes ne sont pas dus à un défaut de race, à une défectuosité du cerveau de certains peuples sauvages, mais au oenre de vie, à l'existence primitive et routinière. Nous pouvons d'ailleurs constater au milieu de nous que ce sont les intelligences le plus exercées et le mieux nourries qui sont surtout accessibles aux sensations nouvelles, et qui retiennent facilement les faits les plus nombreux et les plus divers. Le paysan dont l'esprit reste sans culture est émerveillé de ce que peut contenir la mémoire d'un saviint.
Gomme les Néo-Zélandais dans le temps actuel, comme les Indiens de l'Amérique du Nord, les hommes primitifs
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vivaient au jour le jour, et, ne s'inquiétàntpas du lendemain, n'avaient nul souci de la veille. En dehors des besoins de la vie animale, la tradition faisait complètement défaut; les souvenirs leur étaient inutiles.
Et d'ailleurs quelle tradition peut-on espérer quand on essaye de se rendre compte du temps qui s'est écoulé depuis l'apparition de l'homme sur notre sol jusqu'à nos jours? Les silex taillés trouvés par l'abbé Bourgeois dans le terrain tertiaire de Thenay (Loir-et-Cher), — premier essai bien grossier encore de l'industrie humaine, — les traces de feu découvertes dans les sables de l'Orléanais, les os incisés d'Halithérium rencontrés par M. Delaunay dans les falaises de Pouancé (Maine-et-Loire), ne peuvent laisser de doute sur l'existence de l'homme tertiaire de l'époque miocène. Et d'ailleurs, que l'on y réfléchisse, ce commencement d'industrie et la connaissance du feu dénotent que l'apparition de l'homme datait déjà de loin.
Or des géologues célèbres, Charles Lyell entre autres, pensent que des terrains d'une formation bien plus récente, l'alluvion de la Somme, les graviers d'Amiens et d'Abbeville (terrains quaternaires, époque post-pliocène) dont on a extrait des quantités d'ustensiles de pierre, haches à talon, hachettes lancéolées ou araygdaloïdes, lances, perçoirs, etc. remontent à cent mille ans; si donc on cherche à se faire une idée de l'antiquité de l'homme, on se trouve en face d'une immensité qui donne le vertige. Est-il possible de rêver une tradition remontant à ces âges?
Mais si, par l'étude et l'analyse des crânes que l'on a découverts dans nos contrées, on a pu se faire une idée des différentes races qui les ont habitées, si on a pu reconstituer, à l'aide de leurs ustensiles, de leurs armes, des ossements des animaux dont ils faisaient leur pâture, etc., leur façon de vivre et de se défendre, on peut reconstituer leurs mœurs
par analogie, car nous trouvons dans les pays découvert par les voyageurs modernes, les mêmes ustensiles, les mêmes armes, la même façon de se nourrir. Il est logique de conclure que, dans une vie aussi semblable par ses moyens, l'état social devait être à peu de chose près le même, et que les mœurs de l'homme des premiers âges avaient au moins une grande analogie avec les mœurs des sauvages modernes, dont quelques peuplades même n'ont pas une industrie aussi avancée que celle de l'homme fossile.
C'est donc à l'aide des analogies entre les armes, les outils, la manière de s'alimenter, les sépultures, les ossements, etc., des hommes primitifs et ceux des sauvages actuels que l'on peut reconstituer les mœurs de l'homme préhistorique et déterminer le rang qu'occupait la femme dans les sociétés des premiers âges.
La comparaison des crânes démontre une ressemblance frappante entre l'habitant de nos contrées pendant l'âge de pierre et les sauvages actuels. Le crâne fossile de l'âge de la pierre taillée trouvé dans la grotte du Néander, contemporain du mammouth et de l'ours des cavernes, le plus ancien que l'on possède et le plus bas placé sur l'échelle craniologique, caractérisé par sa longueur très accentuée et par sa largeur relativement faible (crâne dolichocéphale), ressemble au crâne de l'Australien de nos jours. Tous deux, par leur forme et leur petite capacité, dénotent des aptitudes semblables et une faiblesse d'intelligence que l'observation de l'Australien ne dément pas : il n'a pas de mot pour compter au delà de quatre, et le terme qui signifie cinq à la même valeur que notre mot beaucoup. Il est difficile de trouver un spécimen d'intelligence normale plus rudimentaire.
Les crânes fossiles des Kjokkenmodings (amas de coquilles que l'on trouve sur les côtes du Danemark), crânes aussi larges que longs (brachycéphales) et que l'on peut faire re-
monter à la première partie de l'âge de pierre polie, ressemblent aux crânes des Lapons actuels.
Or nous voyons par des trouvailles faites chaque jour, que cette conformité cérébrale identique est accompagnée de moyens d'actions pareils, d'habitudes pareilles, et non seulement pour ces deux types si éloignés, mais encore dans toute l'échelle archéolithique.
Les rapprochements que nous allons faire le prouveront.
Ce qui nous reste des hommes primitifs dénote, comme je l'ai dit plus haut, un certain degré de civilisation, et rien que l'industrie de la taille de la pierre n'a dû apparaître qu'après une longue succession de siècles. Les armes naturelles, avant l'âge de pierre, les premières dont l'homme ait pu se servira, étaient la massue, l'épieu, que la nature fournissait à chaque pas et que le feu aidait à confectionner. Gook à trouvé un peuple absolument primitif, bestial, sorti à peine du rang de l'animalité, méritant tout juste le nom d'hommes, c'était le Tasmanien. Il n'avait ni abri, ni vêtement, ni canot, aucun engin de pêche ou de chasse; son arme unique était un épieu, un bâton aiguisé et durci au feu. La mer lui fournissait toute sa nourriture; il vivait de pétoncles, de moules et de bigorneaux. Certes, c'est bien là ce qu'on peut trouver de plus élémentaire comme humanité, et leur inteUigcnce était bien inférieure à celle de l'homme primitif qui savait tailler une arme dangereuse dans un morceau de silex.
Il est évident que le sauvage des temps préhistoriques qui vivait, comme le Tasmanien, n'a pu laisser de traces; mais depuis la taille de la pierre nous pouvons suivre l'humanité pas à pas, et nous trouverons chez les sauvages modernes tous les degrés de civilisation par lesquels l'homme fossile a passé.
Les instruments des sauvages océaniens ont la plus grande analogie avec ceux dont se servaient les hommes contem-
porains du mammouth et de Tours de cavernes; la hache de pierre d'Australie ressemble à celles que l'on a exhumées des graviers d'Abbeville; les habitants de la Nouvelle- Calédonie ont des pointes de lance et de flèche en silex, semblables à celles qui ont été découvertes dans la grotte du Moustier.
Les mêmes analogies existent pour les instruments de l'homme de l'âge du renne; le poinçon en usage dans certaines peuplades de l'Océanie est presque identique à celui de la grotte des Eyzies. On a trouvé, dans cette même grotte, un grattoir en pierre taillée qui est presque le même que celui des Esquimaux; chez ces derniers d'ailleurs, chez les Lapons, chez les Tchouchis, on trouve les mêmes armes et les mêmes outils que dans les grottes et les abris de la Vézère, de la Lesse, etc..
Pour l'âge de la pierre polie, il en est de même : les haches de pierre dont se servent les Néo-Zélandais ont beaucoup d'analogie avec celles que l'on a rencontrées dans les Kjokkenmodings danois; les instruments de pierre semi-circulaires, ayant forme de faucille, dont se servent de nos jours les femmes d'Esquimaux et qu'elles appellent ooloos, sont très communs dans les mêmes amas de coquilles du Danemark, où l'on trouve encore un harpon en os qui est exactement semblable à celui de la Terre de Feu.
Non seulement cette identité dans les instruments de chasse et de pêche nous démontre que les hommes primitifs et les sauvages modernes se procuraient leur nourriture jDar les mêmes moyens, mais encore les restes de leurs repas nous indiquent qu'ils usaient des mômes raffinements et avaient les mêmes recherches friandes. Au milieu des nombreuses trouvailles fossiles, on a découvert, en grand nombre, des os d'animaux incisés méthodiquement et dans le but évident d'en extraire la moelle; or, l'Australien
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considère la moelle comme un met délicat, el les Maoris, pour l'extraire, entaillent les os de la même façon que l'homme primitif. Chez les Lapons et les Groënlandais, la moelle encore chaude, presque palpitante, est la nourriture la plus recherchée, la gourmandise la plus affriolante; les Samoïèdes, comme les anciens Troglodytes, brisent le crâne du gibier dès qu'il est abattu, pour en dévorer immédiatement la cervelle.
Chez les peuples sauvages riverains de la mer, on observe la même analogie dans l'alimentation. Les amas de coquilles trouvés sur les côtes du Danemark et de l'Ecosse, pris si longtemps pour des grèves soulevées, et que le professeur Steenstrup a prouvé n'être absolument que les restes des repas faits par les tribus qui habitaient ces rivages au commencement de l'âge de la pierre polie, se rencontrent chez des sauvages modernes avec le même arsenal d'ustensiles de pêche et de chasse : chez les habitants de la Terre de Feu, chez les Australiens, chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, le long des côtes orientales des États-Unis. Encore quelques-unes de ces peuplades sont-elles moins avancées que les hommes primitifs des côtes du Danemark ; les habitants de la Terre de Feu, les Australiens, les Maories (Nouvelle-Zélande) n'avaient pas vestige de poterie et l'on en. trouve des fragments dans les Kjokkenmoddings, au milieu des haches de pierre, des harpons d'os, des ossements incisés.
Nous savons que l'homme primitif vivait dans les cavernes et nous pouvons supposer que, dans les contrées où les abris naturels manquaient, il s'en construisait à l'aide de branchages, de peaux, etc., comme les sauvages d'aujourd'hui. En Suisse, on a découvert des traces d'habitations qui, par leur situation, protégeaient leurs propriétaires contre les tentatives de leurs ennemis naturels, car elles étaient
isolées de la terre ferme. On trouve dans les lacs de la Suisse des restes de nombreux pilotis méthodiquement plantés, et au milieu desquels on rencontre une grande quantité d'instruments divers et d'ossements d'animaux ; ce sont des débris d'antiques villages.
On peut s'en faire une idée en lisant la description des demeures des Péoniens faite par Hérodote : « Leurs maisons sont ainsi construites : sur des pieux très élevés, enfoncés dans le lac, on a posé des planches jointes ensemble ; un pont étroit est le seul passage qui y conduise. Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs; mais dans la suite il fut réglé qu'on en apporterait trois du montOrbélus à chaque femme que l'on épouserait. La pluralité des femmes est permise en ce pays. Ils ont chacun sur ces planches leur cabane, avec une trappe bien jointe qui conduit au lac; et dans la crainte que leurs enfants ne tombent par cette ouverture ils les attachent par le pied avec une corde. »
Dans les différents lacs de la Suisse on trouve de nombreux restes de ces habitations lacustres, si bien et si naïvement décrites par Hérodote ; mais toutes ne sont pas de la même époque. Les établissements de Mooseedorf, près Berne, de Wangen, sur le lac de Constance, appartiennent exclusivement à l'âge de pierre; sur les lacs de Bienne et de Genève, le plus grand nombre des ustensiles sont en bronze, il n'y en a qu'une petite proportion en pierre.
Les Arfakis du havre de Doréï (Nouvelle-Guinée) construisent leurs maisons presque identiquement de même, ainsi que les Dyacks, etc.
Au milieu des instruments de pierre enfouis sur l'emplacement de ces villages lacustres, on rencontre aussi des fragments de poterie, premiers essais bien grossiers encore, mais qui dénotent une civilisation bien plus avancée que
celle de beaucoup de sauvages modernes. Chez les Tasmaniens, les Australiens, les Maories, les Taïtiens, on n'a trouvé aucun vestige de poterie, pas plus que chez les Esquimaux qui cependant étaient sur la voie de la fabrication quand le capitaine Cook alla à Unalashka, où il vit des vases « faits d'une pierre plate, avec des parois d'argile, ce qui les faisait ressembler quelque peu à la croûte ferme d'un pâté. » C'était un art encore tout à fait dans l'enfance comme on le voit.
Les Australiens, les Maories, les Esquimaux, etc., enterrent leurs morts assis, en plaçant auprès d'eux les ustensiles qui leur avaient servi pendant la vie, comme cela se pratiquait dans la période néolithique. Les habitants des îles de la Société appelent Moraïs des sortes de tumuli semblables à ceux qu'élevaient les anciens habitants de nos contrées. Aux îles des Amis, les sépultures sont faites à l'aide de grosses pierres et sont, à peu de chose près, semblables à. nos monuments mégalithiques.
Yoilà bien des points de ressemblance entre le sauvage moderne et l'homme primitif. Une si grande analogie dans les moyens d'existence doit entraîner, je le répète, une analogie pareille dans la civilisation et les mœurs, et, en étudiant ce qu'est la femme chez les uns, on a bien des chances de savoir ce qu'elle était chez les autres. Nous verrons plus tard que les traditions historiques les plus anciennes viennent confirmer cette hypothèse.
Auxyeuxdes sauvages, la femme est d'une nature inférieure, un être qui occupe le premier rang parmi les animaux domestiques, une bête de somme plus intelligente et qui a l'immense avantage de pouvoir donner du plaisir, le cas échéant. Le sauvage ne se marie pas, il s'accouple avec la femelle, brutalement, bestialement, mais l'amour lui est inconnu; le mot lui-même n'existe pas dans quelques peu-
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plades, chez les Algonquins, par exemple. Au reste, le plaisir vénérien n'a pas la même acuité chez lui que chez l'homme civilisé, c'est une fonction, un besoin qu'il cherche à satisfaire comme il cherche à apaiser sa faim.
C'est surtout dans les pays où l'alimenlation est difficile, où les fruits et le gibier sont rares, que les satisfactions de l'estomac priment tout et sont les joies réelles bien autrement estimées que l'assouvissement des plaisirs sexuels.
Le sauvage aime la femme qu'il possède comme il aime son chien, pour les services qu'elle lui rend; la paternité ne l'intéresse pas, quelques-uns même cherchent à réduire par le meurtre le nombre de leurs enfants. Il n'a qu'une préoccupation, sa vie personnelle; sa passion dominante est manger. Bien peu, d'ailleurs, de ces malheureuses femelles meurent de leur belle mort : dès que leur force décroît et qu'elles n'allument plus les instincts génésiques, oh les tue; mais sans prendre toutefois le soin de les enterrer. Le voyageur Oldfield ne rencontra jamais en Australie une tombe de femme ; il y a de bonnes raisons pour cela : « On les dépêche généralement, di t-il, avant qu'elles ne deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture... Bref, on y attache tellement peu d'importance, soit avant, soit après la mort, qu'il est permis de se demander si l'homme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent à l'une qu'à l'autre, après qu'il les a mangés tous les deux. »
L'union conj ugale est donc chez cespeuples une possession ; ils ont des femmes comme l'on a des chevaux ou une meute^ ce sont des animaux utiles dont on peut se défaire soit qu'on les cède, soit qu'on les tue, suivant la fantaisie ou l'intérêt. Ce sont aussi des objets de précaution pour les mauvais jours,
pour les temps de disette, et si la femme leur est nécessaire par son travail et précieuse par le plaisir qu'elle donne, elle est aussi très bonne à manger.
Ce n'est même pas partout une propriété, mais une chose plus vile encore. Lorsque Cook aborda à Taïti, la reine des îles, dont la richesse a émerveillé tous les voyageurs, la promiscuité existait sur la plus grande échelle. Les naturels étaient aussi primitifs que possible, ils se servaient d'ustensiles de pierre, d'os, d'écaillé ou de bois, et avaient si peu l'idée du métal qu'ils plantèrent les clous qu'on leur donna, croyant que c'était des jeunes pousses d'un bois très dur.
Dans cette île fortunée, où tout était en abondance, les fruits, les poissons, les animaux domestiques, il n'y avait aucune notion du mariage. Les femmes n'étaient pas plus attachées à l'un qu'à l'autre, mais une propriété commune, appartenant à tous, défendues par aucun, obhgées de céder au droit que donne la force et ne songeant même jamais à y résister.
La famille, on le comprend, n'existait pas, la mère élevait son enfant quand l'instinct naturel à tous les animaux l'emportait sur la paresse, et qu'elle se sentait assez de force pour suffire aux besoins de deux personnes; mais la maternité n'était pas estimée, au contraire, et le plus souvent la femme se débarrassait de cette charge par l'abandon ou par le meurtre.
Chez les Australiens, la promiscuité n'a pasla même forme; la femme est réellement une bête de somme, esclave des volontés et des fantaisies de l'homme, son maître, le servant, travaillant pour lui, supportant les corvées les plus pénibles. Il est vrai qu'ils regardent comme un acte d'insanité d'en avoir plus de deux, mais c'est par esprit d'économie, et ils €onsidéreraient comme aussi déraisonnable d'avoir quatre chiens ou deux chevaux.
C'est deux femmes à la fois qu'il faut entendre, car, lorsque l'Australien est dégoûté de Tune d'elles, il l'abandonne, la tue, et en fait quelques bons repas si la vie est difficile. La femme, d'ailleurs, ne se prive pas de se livrer à qui bon lui semble et son propriétaire ne s'en montre nullement scandalisé.
Ces différentes formes de promiscuité tiennent à la plus ou moins grande facilité de se procurer des vivres.
A Taïti la végétation est plantureuse, le sauvage n'a qu'à se baisser pour trouver sa nourriture; là, avec une vie si facile, sans travail et sans corvée, la femme, du temps de Gook, était un instrument de plaisir appartenant à tous comme le fruit de la forêt, comme le coquillage de la plage.
En Australie, au contraire, l'existence n'a pas cette facilité; la terre étant moins féconde et l'homme moins ingénieux, on prend la femme comme aide, on la fait travailler pour soi, on spécule sur ses forces et sur ses instincts.
Dans la vie sauvage, comme dans la vie civilisée l'influence de la richesse sur les mœurs est désastreuse. Dans l'île riche, la femme est un élément de jouissance et l'on tue les enfants, nouvelles bouches qui peuvent diminuer le bien-être. Dans le pays pauvre, la femme est un instrument de travail, il est vrai, mais elle peut enfanter et les enfants sont une richesse, des forces nouvelles pour lutter contre l'avarice de la nature.
Chez les habitants de la Terre de Feu la femme est entièrement nue, même par le froid le plus rigoureux; il est vrai de. dire que l'homme n'est guère mieux vêtu, tout son costume consiste en un étroit fragment de cuir qu'il porte suspendu au tour du cou, et qu'il place sur sa poitrine du côté d'où souffle le vent. Les naturels vivent par familles et vont pêle-mêle, couchent tous ensemble, hommes et femmes,
entrelacés les uns les autres pour éviter le froid. Les femmes sont des esclaves très malmenées, que l'on charge de la besogne la plus dure, des travaux les plus pénibles; elles rament pendant que leurs maîtres sont au repos.
Quand l'hiver est rigoureux, la nourriture rare, et qu'ils n'ont pas tué d'ennemis pour leurs provisions de bouche, c'est la femme qui subit la corvée ultime. Ils choisissent la plus vieille, lui maintiennent la tête au-dessus d'une épaisse fumée jusqu'à ce que mort s'ensuive, la mangent, et se soutiennent ainsi avec leur mère, leur femme, ou leur sœur, jusqu'à des jours meilleurs. Quand on leur demande, raconte le voyageur Fitzroy, pourquoi ils ne tuent pas plutôt leur chien, ils répondent : « Le chien prend la loutre. »
Dans les tribus aborigènes de l'Amérique du Nord, l'homme prend autant de femmes qu'il lui plaît, et le mariage ne dure que le temps qu'il veut. C'est un mariage commode, comme on le voit, pour l'homme, bien entendu. Dans quelques tribus, chez les Dogribs par exemple, les femmes appartiennent au plus fort, et l'on regarde comme un droit absolument moral de prendre l'épouse du plus faible que soi. Les Indiens, comme les cerfs en rut, se battent pour la possession des femmes.
De même que les sauvages traitent la femme comme un animal asservi, de même ils se la procurent par la chasse, la domptent et la dressent par des coups. Voici d'après Oldtield comment les Australiens se marient : quand, dans une tribu, des hommes manquent de ce qui fait la vie confortable, quand ils n'ont pas de femme ou n'en ont pas assez, ils partent en expédition pour aller en voler dans quelque autre tribu.
Pour réussir dans leur entreprise, ils supportent toutes les misères et s'exposent à tous les périls. Dès qu'une femme est à portée, ils l'étourdissent d'un coup de dovvak, ils l'en- -
traînent par les cheveux dans l'épaisseur du bois pour attendre qu'elle reprenne ses sens, ils la violent en attendant, et dès qu'elle peut marcher ils se font suivre par elle ; c'est pour l'un d'eux une propriété. C'est là ce qu'on a appelé Vexogamie. Cette exogamie se pratique dans un si grand nombre de tribus sauvages que certains auteurs l'ont regardée comme l'unique forme du mariage primitif.
D'après cet exposé rapide, il est possible de se faire une idée nette de l'état social de la femme chez les sauvages actuels, état social tout négatif d'ailleurs. La promiscuité existe partout, les formes seules diffèrent. L'idée de famille n'est pas encore née, on ne la pressent même pas ; quand la femme n'est pas exclusivement un objet de plaisir, comme à Taïti, c'est un aide dans les durs travaux de la vie, un servteur sur lequel on a tout droit et envers lequel on n'a aucun devoir; c'est un esclave qui fait les corvées les plus dures, pour lequel on n'a ni estime, ni égard, ni même compassion ; c'est un être inférieur dont on veut tirer tout le parti possible, c'est une bête de somme plus intelligente, un animal domestique à tout faire, et qui même, pour comble de fortune, sert de nourriture dans les moments difficiles.
La condition de la femme était identiquement la même chez les peuples primitifs; la promiscuité était la règle, avec les variantes que la nature apporte dans chaque pays, avec les différences que la fertilité ou la misère du sol font naître et les modifications qui tiennent à l'influence des milieux. Les récits des moeurs les plus anciennes, faits par les plus anciens historiens, viennent appuyer cette démonstration et Hérodote, Diodore dans son histoire des Troglodytes ou habitants des cavernes de l'Afrique orientale, Xénophon, Appolonius de Rhodes, etc., nous en disent assez pour établir combien cette analogie est probante.
D'après Hérodote, les Ausiens, les Gindames, les Nasa-
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mons peuplades nomades de l'Afrique, n'avaient aucune notion du mariage, comme la plupart des sauvages modernes; seulement on créait une sorte de paternité qui, quoique bien hypothétique, était au moins une tentative d'ordre social que nécessitait la discipline indispensable dans les tribus, souvent en lutte avec les tribus voisines, toujours entourées de dangers nombreux : « Les hommes et les femmes, dit le rieil historien, s'accouplaient au hasard, comme les bêtes d'un troupeau ; quand un enfant était devenu grand, la peuplade réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus de ressemblance et qui était présumé, en conséquence, être son père. » Et c'était moins pour satisfaire les intérêts du cœur que les intérêts pratiques; l'enfant, arrivé à un certain âge, rendait des services à celui que le suffrage de la tribu désignait comme son père, le fds était un serviteur donné par la nature.
Les mœurs des Scythes ressemblaient à celles des naturels de Taïti. « Chez les Scythes, dit Strabon, les femmes et les enfants étaient possédés en commun, comme dans la république de Platon. »
Les habitants delà douce Erin et les Gaëls de la Grande- Bretagne, leurs frères, vivaient aussi dans cette absolue communauté, la promiscuité était complète, les enfants appartenaient au clan.
A Athènes, d'après Gléarque, les mêmes mœurs régnaient avant Cécrops, les rapports sexuels se faisaient au hasard, selon la fantaisie, sans règle et sans loi; les enfants, n'appartenant à personne, appartenaient à tous, la cité était une seule et unique famille. Gécrops institua le mariage, en traça les règles et imposa la fidélité aux époux.
Chez les premiers habitants de l'Italie, les Tyrrhènes, c'était la loi qui imposait la communauté des femmes, et les enfants recevaient une éducation commune.
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Les peuples que citent ces antiques historiens existaient à une époque bien rapprochée de nous relativement à l'immense ancienneté de l'apparition de l'hoiTime sur la terre, et cependant l'idée de famille n'a pas encore apparu. Les hommes vivent en groupe pour se défendre et s'entr'aider. Mais l'idée de postérité n'est pas née, et c'est l'amour des enfants, c'est cette idée de postérité qui, plus tard, fondera le groupe familial.
Chez beaucoup de sauvages modernes, l'enfant ne compte pas, pour ainsi dire, ou ne compte que comme une charge; il ne rapporte rien, dépense inutilement des vivres, quel attachement pourrait-on avoir pour lui? à Taïti, il y avait une société, la société des Aréoïs, qui exigeait le meurtre des nouveau-nés, c'était un honneur d'en faire partie. Ceux qui ne tuaient pas leurs enfants en étaient chassés et la mère qui voulait rester mère, qui tenait plus à sa progéniture qu'à cette horrible mode, était montrée au doigt et traitée de porteuse d'enfants; c'était une injure.
Parmi d'autres populations on ne pousse pas les choses aussi loin; mais, quand le petit n'a plus son soutien naturel, quand la mère meurt en le mettant au monde, ou quelque temps après sa naissance, on enterre l'enfant avec elle; on se débarrasse ainsi d'une source de préoccupations et de soins qui pourraient gêner l'homme dans les travaux journaliers de la vie. Chez les Esquimaux, à la mort de la mère, on enterre avec elle son enfant vivant s'il est encore à la mamelle ou trop jeune pour être facilement nourri. Ce qui n'était d'abord qu'un acte d'égoïsme barbare est devenu par la suite une coutume sociale, presque une dévote cérémonie. Les choses se passaient de même à l'âge de la pierre polie, et même à l'âge du bronze : on trouve si souvent le squelette de la femme accompagné de celui d'un enfant, que l'on doit croire que les hommes de cette époque
usaient du même procédé que les Esquimaux d'aujourd'hui.
L'homme fossile donc n'avait pas de femme, mais des esclaves femelles, qui, en môme temps qu'elles faisaient au hasard des hommes pour la tribu, servaient le mâle dans ses plus durs travaux, et étaient chargées du labeur le plus pénible. Puis, quand elles devenaient improductives ou perdaient leurs attraits et leur vigueur, surtout lorsqu'il y avait disette et que la terre ou la plage ne suffisaient plus à l'alimentation, on les mangeait comme les Australiens ou comme les habitants de la Terre de Feu mangent les leurs.
Ce sont les analogies les plus serrées qui conduisent à conclure que la femme préhistorique n'était qu'une hête de somme.
E SCLAVE
Aux premiers temps de l'institution de la famille, à l'époque dite palriarchale, lorsque le père était le maître absolu, le roi, le tyran ayant droit de vie et de mort sur sa femme ou ses femmes et sur ses enfants, c'est l'amour de la postérité qui paraît être le sentiment dominant, la base familiale.
Mais l'idée de postérité a été bien lente à surgir dans les sociétés primitives, car les sentiments affectifs se développent en raison des progrès de la civilisation. Plus l'intelligence s'élève plus le cœur grandit, plus la tendresse se désintéresse. Si la femme a presque toujours eu l'instinct d'amour pour le fruit de son ventre, l'homme a été longtemps sans se préoccuper de sa progéniture et même sans la connaître; il procréait, mais n'était aucunement père dans le sens social du mot.
Dès que les groupes, dont le mâle est le chef par le droit de la force, se forment et se limitent au milieu de la tribu, quand l'homme enlève la femme à la promiscuité pour en faire son esclave, la famille tend à se créer et le sentiment de la paternité peut naître; cette possession exclusive de la
femme, qui, jusque-là, vivait dépendante de tous, est un progrès vers la constitution familiale. C'est Tégoïsme donc qui a fait faire ce premier pas. C'est encore l'égoïsme qui fera avancer l'état social; l'idée de propriété fondera définitivement la femille.
Dans les pays fortunés où le travail est inutile pour soutenir l'existence, où la nature pourvoit à tous les besoins, la paternité n'existe pas, chacun vit pour soi, fait sa cueillette pour son propre compte, ne songe pas aux enfants et s'en débarrasse même comme il se défait des vieillards incapables de se suffire. Le besoin d'aides ne s'impose pas, on jouit de sa force sans prévoir que l'on deviendra vieux et faible soimême; aujourd'hui est tout, on ne pense jamais à demain.
Mais quand la terre est moins féconde et la mer moins généreuse, quand il faut un travail pour subvenir aux besoins journaliers, l'homme cherche des aides. Les femmes faibles et par conséquent obéissantes, sont les premiers que l'on utilise; ce sont des esclaves qui travaillent et que l'on domine, qui servent et sont toujours sous la main quand la nature parle. L'homme, en s'associant des femmes, ne se marie pas, il augmente ses forces et par conséquent son bienêtre. Et si de ce servage naît un enfant, c'est un serviteur nouveau qui pousse, qui sera soumis et esclave comme la mère, on l'espère du moins, c'est une force en herbe.
A ces époques donc on. aime ses enfants et sa femme comme on aime sa hache, son harpon, ou plutôt comme les animaux domestiques que l'on voit naître et grandir chez soi et qui doivent être utiles plus tard. Mais de tendresse réelle il n'y en a pas.
Une anecdote racontée par le voyageur Byron fera voir l'état rudimentaire de l'affection paternelle chez un cacique des Chonos, sauvages d'une civilisation relativement avancée. Ce cacique était allé avec sa femme à la recherche d'œufs de
mer : « Un de leurs petits enfants, âgé d'environ trois ans, qu'ils paraissaient aimer beaucoup, attendant le retour de son père et de sa mère courut à leur rencontre sur le ressac. Le père lui tendit un panier d'œufs, mais comme il était trop pesant à porter, l'enfant le laissa tomber. Sur quoi, le père saute hors du canot, et saisissant son fils dans ses bras, le jeta avec la plus grande violence contre les pierres. Le pauvre petit être resta inanimé et sanglant, et ce fut dans cet état que sa mère le releva, mais il mourut bientôt après. »
Cependant les Européens avaient pénétré jusque-là, le christianisme y avait été prêché, le cacique était chrétien lui-même, mais on lui avait probablement beaucoup plus parlé de sa vie future et du bonheur des élus que des devoirs du père et du respect de la vie humaine.
L'enfant est donc au début un bien que donne la nature, dont on se sert, dont on se débarrasse à son gré, sans hésitation comme sans remords. On l'aime pour soi seulement, c'est l'égoïsme le plus net et le plus absolu.
Dès que cet enfant est homme, dès que ses forces lui permettent d'avoir une volonté, dès qu'il a assez de confiance en ses muscles pour oser résister à son père, il le quitte et s'entoure de serviteurs femelles; il n'y a pas plus de lois qui lui fassent respecter l'auteur de ses jours, qu'il n'y en avait pour le sauvegarder lui-même contre les violences paternelles.
Ce n'est donc pas l'amour désitéressé du père pour l'enfant qui a constitué la famille, c'est, comme je l'ai dit plus haut, l'amour de soi-même et la recherche du bien-être qui a fait aimer les fils, comme il a fait prendre les femmes; c'est déjà cependant un acheminement, un état de progrès intermédiaire entre la promiscuité première et la constitution réelle du groupe familial.
Voici un exemple de la famille en enfance, du premier
rudiment de son organisation que je trouve chez les Mincopies, naturels des îles d'Andaman. Je cite textuellement un passage de la très intéressante relation que Brocaa faite sur ces sauvages : « Les Mincopies mènent l'existence la plus sauvage et la plus primitive. Divisés en tribus de vingt à trois cents individus, ils habitent dans les jungles du littoral, ou plutôt ils y campent, car ils sont nomades; n'ayant aucune notion de l'agriculture, vivant de pêche, de chasse et des produits naturels de la végétation, ils ont bientôt épuisé les ressources locales et restent rarement plus de quelques jours dans le même lieu.
« Les deux sexes vont entièrement nus, car l'espèce de corde dont ils se font une ceinture et où ils suspendent leurs armes ou leurs menus ustensiles ne peut passer pour un vêtement. Le cipaye qui a vécu plus d'une année au milieu de ces sauvages, affirme, ce qu'on savait déjà, qu'ils n'ont aucune idée d'une divinité ou d'une vie future. Le sentiment de la pudeur n'existe pas chez eux. Les unions sexuelles s'effectuent souvent devant toute la tribu au gré du hasard ou du caprice. Lorsqu'un homme s'approche d'une femme et que celle-ci, en signe de refus, se lève et va s'asseoir dans une autre partie du cercle, il se considère comme insulté, et, si l'on ne le retenait, il tuerait ou blesserait celle qui lui a fait cette offense. — J'ai vu en pareil cas, dit le cipaye, une jeune femme recevoir une grave blessure à la cuisse. Aussitôt toutes les femmes s'enfuirent vers les jungles; mais les hommes prirent la chose légèrement et se bornèrent à retenir en riant l'offensé, pour l'empêcher de finir sa victime.
« Les femmes se livrent sans hésiter à leurs propres frères; leur père est le seul homme de la tribu qui n'ait pas droit à leurs faveurs. Il y a cependant chez ces sauvages une institution qui n'est pas sans analogie avec le mariage, une sorte de mariage unilatéral, par suite duquel la femme doit servir
l'homme et lui être fidèle; à partir de ce jour elle appartient à son mari; mais celui-ci continue à jouir de ses droits sur les autres femmes non mariées. C'est ce demi-mariage qui seul établit la filiation et la parenté, car les enfants que les femmes mettent au monde avant d'être mariées ne peuvent connaître leur père. Tous les hommes de la tribu pouvant avoir droit à cette paternité la femme en couche reçoit une marque éclatante de l'intérêt général : toute la tribu fait un jour de halte pour l'attendre.
« L'accouchement diffère peu de celui des animaux sauvages. La femme travaille presque jusqu'au dernier moment; elle accouche debout, les jambes écartées, en s' appuyant sur ses compagnes; l'enfant est reçu entre les mains d'une autre femme, qui coupe le cordon sans le lier. On ne fait rien pour attirer le délivre, qui est expulsé naturellement. Quelques heures après, la mère mange et boit comme de coutume, et le lendemain matin elle se remet en marche avec la tribu. »
Ce n'est pas une épouse que prend le Mincopie, c'est un serviteur attitré auquel personne ne peut toucher, qui n'obéit qu'à lui seul, que lui seul peut diriger, dont il peut jouir à sa guise. L'amour n'est pour rien dans le choix de sa femme puisqu'il peut les posséder toutes, celle-là comme les autres, puisque l'amour n'est pour lui qu'un besoin naturel qu'il peut satisfaire en tout lieu, à tout moment; et, aux îles Andaman comme partout, lorsqu'on aime tant de femmes à la fois, on n'en aime en réalité aucune. S'il exige sa fidélité, c'est qu'il craint que des relations avec les autres hommes ne lui enlèvent de son autorité, et il veut être seul obéi.
D'ailleurs il ne prête pas davantage ses armes. Ses servantes sont à lui, rien qu'à lui, comme son arc, comme ses flèches; c'est sa propriété.
Et c'est justement parce qu'elle devient une propriété que
h femme commence à être aimée de l'homme et parvient à a^oir une influence sur lui. Il est d'observation banale que l'on arrive à préférer ce que l'on possède, rien que parce au'on en est propriétaire. Que votre chien ait coûté cher ou qu'il n'ait rien coûté, qu'il soit beau ou laid, vous le soignez, vous le défendez, vous l'aimez en un mot parce qu il est votre chose, votre propriété, et c'est là le plus souvent son seul titre à votre attachement. Qu'à ce sentiment de possession viennent se joindre le souvenir des services rendus et l'habitude de sa présence et de sa tendresse, et l'on tient au plus vulgaire animal jusqu'à la jalousie; tout individu qui le frapperait ou tenterait de se l'approprier deviendrait votre ennemi. Ce qui ne vous empêche pas de le rouer de coups ou de le tuer même du moment où il vous gêne ou seulement vous déplaît.
C'est là l'histoire de l'épouse aux premiers jours de la famille. Le serviteur arrive à être indispensable à son maître, il le mène quelquefois, c'est quand cette influence est née que le mariage commence en réalité à exister.
C'est la même idée de possession qui fait que l'homme sauvage préfère l'enfant qui naît de cette union à tout autre enfant de la tribu ; il s'y attache d'autant plus que la fidélité imposée à l'esclave lui prouve qu'il l'a fait, et le plus méchant artiste aime son œuvre.
Le sauvage qui vit au jour le jour et ne possède rien, ne voit pas plus loin que le moment présent; aussi son enfant, tant qu'il n'aura pas atteint la force d'homme, ne sera en somme que son serviteur. Mais que ce même sauvage arrive à se fixer, à posséder quelque chose, soit des armes bien confectionnées, soit un troupeau si son esprit industrieux s'élève, il préférera, de toute évidence donner à l'être sorti de lui-même, plutôt qu'à tout autre de la tribu, ce qui lui appartient, ce qu'il a conquis ou fabriqué. Quand il n'avait
qu'une hache ou qu'un arc, il pouvait l'aire enterrer avec lui cette mince fortune, mais quand ses possessions ont été moins portatives et n'ont pu s'entasser auprès de son corps dans son tombeau, il a songé à donner ce qu'il ne pouvait garder, il a légué son bien à sa créature, à son œuvre intime, à la chair de sa chair; c'est l'amour d'outre-tombe de la propriété, c'est encore de l'égoïsme. Mais dès ce jour la paternité existe et la famille se forme avec ses intérêts communs, sa solidarité, et c'est la propriété qui en fait la base. ^ Dans la promiscuité, en effet, le faisceau familial ne peut s'organiser, car l'amour de l'enfant ne peut naître chez l'homme, puisqu'il ignore sa paternité; ce n'est que lorsque la femme est devenue esclave, propriété de l'homme, que le sentiment paternel est sérieusement né. Ce n'est donc qu'en passant par l'état de bête de somme qu'elle arrive à constituer la famille.
Et cependant il y a quelques exemples de la formation du groupe familial sans que la femme ait passé par l'état d'esclavage, et émergeant directement de la promiscuité. La femme reste malgré tout femelle, et, sauf de rares exceptions, porte au fruit de ses entrailles, quel que soif l'état dans lequel elle vit, au moins le même amour que la femelle des autres animaux. Nous avons bien vu dans le précédent chapitre, qu'à Taïti la maternité était tournée en ridicule, qu'il y avait une société de tueurs d'enfants et que la femme dominée par les instincts de mère était moquée, bafouée. Mais cet état de corruption n'était né que par la trop grande facilité d'existence; c'est en raison de la richesse du sol que l'on cherchait à se délivrer des charges de l'élevage, je n'ose pas dire de l'éducation ; là, comme partout, la richesse naturelle était la première cause de l'immoralité et de la paresse. Moins on avait de soucis, moins on voulait en avoir et l'infanticide systématisé s'était établi.
Mais dans les races où les femmes naissent énergiques t puissantes, la mère s'est révoltée contre l'indifférence du nâle et s'est chargée seule de ses petits; la famille s'est iroanisée alors sous la protection de la femelle, la mere est ievenue le chef du groupe familial, l'autorité, le nom, tout. Lux îles Tonga, aux îles Mariannes, dans plusieurs tribus des ndes Occidentales, la parenté ne s'établit que par la femme, 'enfant appartient à la mère, le père est inconnu, et, si on le connaît, reste sans autorité. Ces femmes, viriles d'ailleurs, se ivrent aux mêmes travaux que les hommes, conduisent des Dirogues, font la guerre et siègent dans les conseils. On peut les appeler les Amazones modernes, car la légende des Amazones a du vrai; il suffit de se rappeler que dans l'antiquité, zhez les Scythes, chez les peuples de Lybie et de la Liburnie, sur une partie de l'immense plateau de l'Asie septentrionale, [a parenté, comme aux îles Tonga, aux îles Mariannes,^ etc. s'établissait par les femmes. Par elles on comptait les généalogies, il n'y avait qu'un chef de famille, la mère ; le père c'étaient tous les hommes.
Mais, je le répète, ce n'est qu'un accident dans la formation delà famille, comme chez les Mincopies et la grande majorité des sauvages modernes, c'est parl'esclavagede lafemme que le groupe familial commence; la force et l'énergie des femmes dans certaines races, ou plutôt la débilité des hommes, usés peut-être par la promiscuité, est la cause de cette exception.
Nous pouvons d'ailleurs en trouver des preuves chez les populations sauvages actuelles où régnent tour à tour la polygamie, la monogamie ou la polyandrie selon la force et les moyens du chef de famille. Chez les Esquimaux, par exemple, plus l'homme est fort ou industrieux, plus il est habile à trouver des moyens d'existence, plus il a de femmes. Le nombre des épouses se restreint à mesure que l'incapa-
cité aiigmenLe, et l'individu pauvre de ressources personnelles, c'est la majorité, n'a qu'une femme, comme il n'a qu'un pelit nombre de chiens. Mais quand c'est la femme qui a l'énergie, l'ingéniosité et la vaillance, elle a plusieurs hommes; c'est elle qui commande, c'est elle qui est le chef de famille.
Les traces de cet esclavage primitif de la femme se sont perpétuées longtemps chez tous les peuples anciens, alors que la famille était déjà solidement organisée. On ne se mariait pas, on achetait une femme; le père vendait sa fille comme il vendait les bêtes de son troupeau, les patriarches hébreux, les Indiens avant le réformateur Manou, les guerriers d'Homère ne se mariaient pas autrement. La coemptio chez les Romains, le pretium nuptiale chez les Germains en étaient des vestiges, et aujourd'huien Afrique, depuis l'équateur jusqu'au Cap, dans les deux Amériques, en Asie depuis le Caucase jusqu'au fond de la Tartarie, en Chine même, on retrouve ce reste des mœurs primitives. Chez certains peuples c'est même devenu un devoir sacré ; en Tartarie, par exemple, c'est le prêtre qui fixe lui-même le prix que le mari doit payer. Et puis il y a des variantes; chez les Makololos où la polygamie existait, le futur époux devait donner au père de sa fiancée un certain nombre de vaches proportionné à sa fortune. Ce n'était pas le prix de la femme, mais, chose singulière, le prix des enfants qu'elle pourrait avoir. Et en effet, si cette dette n'était pas acquittée, le père n'avait plus la possession de ses propres enfants qui appartenaient de droit à la famille de sa femme. Et d'ailleurs, le mariage consommé, la séparation de l'épouse et de sa famille n'était pas complète, car, si sa femme mourait, le mari devait donner encore un bœuf aux parents de la défunte pour les faire renoncer complètement k leurs droits sur leur fille morte. Cela fait bien voir que chez tous les peuples en enfance et à la nais-
sance de la famille, les enfants comme la femme sont regardés comme une propriété. , . •„
Dans cet exemple l'antagonisme entre le mari et la lamille de l'épouse n'existe qu'au sujet des enfants ; la femme est un terrain reproducteur, n'a pas de valeur intrinsèque, et n'est estimée que pour ses produits.
Dans toute l'antiquité c'est le sentiment primordial; l'idée de postérité ayant surgi, a dominé l'homme tout entier, l'enfant a été tout dans la famille et le patriarche eut pour idéal une nombreuse et longue postérité. Ce n'était plus seulement pour avoir des servantes que l'on prenait de nombreuses femmes, mais pour avoir une nombreuse lignée qui devait perpétuer la race et faire la gloire du chef de famille. Aussi, à la naissance des sociétés, la polygamie existe-t-elle toujours dès que la famille n'est plus une chose de hasard; quand elle a pour but la postérité, elle est polygame, l'histoire le démontre.
La femme n'est plus une bête de somme; c'est une esclave, il est vrai, que l'on achète, que l'on vend, ou que l'on tue à sa guise, mais avant tout c'est une reproductrice; elle donne les nombreux enfants, la force et la gloire; elle n'est pas estimée encore, mais, quoique au rang des esclaves, elle n'est pas traitée comme eux. Un pas de plus et l'on vénérera la mère dont les flancs sont l'espoir de l'avenir.
Le peuple Juif, le peuple de Dieu, a été polygame. La loi de Moïse ne fixe même pas le nombre des femmes légitimes, c'est au roi seulement qu'elle défend le grand nombre d'épouses; tout le monde sait comment le pieux Salomon a tenu compte des recommandations du grand prophète.
Mais le mariage était devenu une chose du culte, partout il avait pris un caractère sacré, tous les prophètes, tous les législateurs cherchaient à organiser cette base sociale; malgré la barbarie, malgré le mépris de l'homme, malgré son
inertie propre, la femme s'élevait toujours. Mais quelle succession de siècles il a fallu pour accomplir cette lente transformation, que de générations se sont remplacées avant que la mère ne fût plus un objet de trafic et d'échange. Manou abolit l'achat de l'épouse dans l'Inde, chez les Hébreux ce n'est qu'après le retour de la captivité que cet achat est devenu fictif; Romulus le supprima quand les Romains eurent suffisamment enlevé d'épouses.
La polygamie tendait aussi à se restreindre; si chez les Hindoux on pouvait avoir plusieurs femmes, une seule épouse légitime était permise, les autres n'avaient pas le même rang, étaient des concubines. Il en était de même en Chine et l'autorité que la femme légitime avait seule sur tous les enfants, aussi bien sur ceux des concubines que sur les siens propres, tend à faire croire que cette législation n'a été instituée que pour empêcher les rivalités qui devaient fatalement s'élever au milieu de mères ayant toutes le même rang et les mêmes droits.
Mais la femme, quoique ne s'achetant plus, n'en restait pas moins une propriété qui passait par droit d'héritage aux plus proches parents ; le fils aîné recevait sa mère en héritage comme les terrés, comme le bétail. Les Hébreux même étaient si sévères sur ce point, qu'on ne pouvait accepter un héritage sans se charger en même temps de la femme ou de la fille du défunt; et si l'héritier direct se refusait cà ce mariage forcé, non seulement le tout passait au parent le plus proche, mais encore le malheureux qui avait repoussé la veuve et le reste était déshonoré.
Ce qui domine dans toute la législation antique, c'est l'amour de la postérité, et si la femme est absolument méprisée en elle-même, on l'honore en raison de la lignée qu'elle procure à son maître et mari : « En mettant un enfant mâle au monde, dit Manou, la femme procure le ciel
à son époux et aux ancêtres de son époux. » Aussi, quand l'épouse ne donne pas d'enfants, on la répudie si c'est par sa faute, car on veut aller au ciel. Si la stérilité vient de l'homme, il la cède temporairement à son frère ou à l'un de ses parents, mais c'est une cérémonie grave et toute idée de plaisir en est proscrite : « Arrosé de beurre liquide et gardant le silence, que le parent chargé de cet office, en s'approchant, pendant la nuit, d'une veuve ou d'une femme sans enfants, engendre un seul fils, jamais un second... après cela que la femme et le parent se comportent vis-à-vis l'un de l'autre comme une belle fille et un père. »
Chez les Hébreux, l'héritier était chargé de faire une postérité à son parent mort sans enfants; le premier mâle né de son union avec la veuve portait le nom du défunt; et si l'on n'avait que des filles, l'aînée était chargée de perpétuer le nom de son père.
C'est le lévirat qui a régné dans toutes les sociétés à l'état patriarcal, lévirat que l'on a trouvé chez les Peaux-Rouges, chez les Afghans, au Mexique, chez les Zoulous, chez les Damaras, etc.. comme chez les juifs et les Hindoux.
C'est bien l'idée de postérité qui domine l'état patriarcal ; dans cette phase de la civilisation, la famille n'existe que pour assurer une descendance nombreuse et la perpétuité de la race et du nom. Tout est sacrifié à cet idéal, tout tend vers ce but : la première condition du bonheur de l'homme est d'avoir des enfants. Le chef de famille n'estime sa femme qu'autant qu'elle est féconde. Il ne lui reconnaît qu'une mission à remplir sur terre, celle d'être mère. C'est encore une esclave mais qui est relevée par ses hautes fonctions, car c'est elle qui lui procure le bonheur suprême, c'est elle qui lui donne le ciel : « Par un fils, dit Manou, un homme gagne les mondes célestes; par le fils d'un fils, il obtient l'immortalité; parle fils de ce petit-fils, il s'élève au séjour
du soleil. » L'épouse qui pouvait procurer loutes ces grandes choses avait donc un rang dans la maison ; elle était très audessous de ses fils, mais était très au-dessus des autres esclaves. La postérité qu'elle donnait au chef de famille la mettait hors rang, la grandissait, et, si elle était inférieure à ses enfants mâles, elle était ennoblie par eux.
Depuis les temps primitifs, le sort de la femme s'est déjà grandement modifié, et à mesure que la civilisation fera des progrès nous le verrons s'élever graduellement, malgré l'égoïsme de l'homme, et même à cause de cet égoïsme.
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Dans l'état patriarcal la société est seulement en formation; la nation n'existe pas encore, il n'y a que des races dont les enfants s'éparpillent, dont les familles agglomérées en tribus, mais vivant dans une indépendance absolue, vont à l'aventure cherchant la vie de leurs troupeaux, c'est-àdire leur propre vie.
La femme n'est encore rien par elle-même, et cependant l'amour de la postérité qui domine le chef de famille l'a déjà élevée, et si elle est toujours une esclave, elle occupe le premier rang parmi les esclaves. Son enfant mâle passe avant elle, il est vrai, la domine et devient son maître à la mort du père, mais elle n'est plus une bête de somme.
Dès que la tribu s'arrête et se fixe, dès qu'elle s'agrandit sur place, dès que les familles qui la composent restent resserrées dans des limites restreintes, le besoin de conventions sociales surgit; l'État se forme. Ce n'est plus alors un agrégat, une juxtaposition de familles, c'est un être nouveau qui a sa vie propre, ses intérêts particuliers et nettement définis. Le père, le patriarche, était maître absolu, ayant tous les droits, vis-à-vis des siens, n'obéissant qu'à sa volonté et à sa
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fantaisie, disposant à son gré de la vie de ses esclaves de ses femmes, de ses enfants, comme de celle de ses animaux domestiques. Dans l'État le chef de famille est lui-même soumis à des règles et à des obligations; s'il a des droits, il a aussi des devoirs, son autorité paternelle est limitée par l'intérêt de la collectivité, par l'intérêt de l'État.
Cette évolution sociale change du tout au tout le sort de la femme.
Mais, comme dans tous les phénomènes naturels, la réforme se fait lentement. Les différentes races se transforment peu à peu, et avec des tendances diverses; les unes progressant rapidement, d'autres même restant stationnaires. Ces populations ne tardent pas à se heurter entre elles et à lutter les unes contre les autres ; elles se mêlent, et les différents progrès conquis par les nations diverses se fondent, s'ajoutent successivement, et grandissent la conception sociale. La femme suit cette progression et s'élève peu à peu comme les sociétés.
On peut étudier la situation de la femme dans deux pays où l'État est nettement formé déjà, mais où il est encore dans sa période première, comme dans sa jeunesse, si j'ose ainsi dire; ce sont Athènes et Rome antiques.
A Rome, où l'intelligence est moins déliée, où le caractère est rude, où les mœurs sont moins faciles à polir, les habitudes patriarcales persistent dans toute leur barbare violence; malgré la formation de l'État la famille reste dans sa constitution primitive. La femme est la propriété, la chose du chef de famille qui a tout pouvoir sur elle; et quand le père n'est plus, ce sont les agnats qui la tiennent dans une étroite tutelle.
Mais si son état légal reste aussi inférieur que dans la civilisation patriarcale, l'état moral s'est grandement élevé; la femme est une mère vénérée dont l'influence dans la
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famille est considérable, devant la quelle tout le monde s'incline, presque avec dévotion.
A Athènes, au contraire, où l'idée de l'État a immédiatement dominé la vie publique et privée, la femme est protégée par la collectivité. L'État défend les biens de la femme, car elle peut en avoir, ce- qui n'existe pas à Rome ; l'État la fait respecter de tous, la protège même contre l'époux qu'il punit s'il ne remplit pas tous ses devoirs de mari et de père. Ce n'était pas pour elle-même que l'État la protégeait ainsi, c'était pour lui-seul; il défendait celle qui lui fournissait des citoyens, c'est-à-dire la force et la richesse. Mais l'Athénienne était reléguée à la maison, dans la gynécée, d'où elle ne sortait presque jamais; l'homme s'occupait de la vie publique et vivait dans l'action. La femme légitime restait solitairement rivée aux devoirs du foyer domestique.
Cependant, comme la femme a des délicatesses d'intelligence qui s'imposent, comme elle a des grâces de cœur et d'esprit dont l'homme ne peut se passer, le Grec, dans la civilisation antique, fréquente, poursuit, écoute celles qui n'ont pas voulu se plier aux devoirs du mariage, il recherche les filles qui se sont vouées à la stérilité et ont rompu avec la famille et la vertu pour philosopher et jouir. Le Grec n'avait d'admiration et d'amour que pour la courtisane; il ne livrait ses pensées intimes, il n'épanchait ses sentiments et sa tendresse que dans leur cœur fantasque ou vénal.
L'épouse meublait la maison conjugale, et donnait des enfants à l'État. L'amour n'était pour rien dans le choix de la fiancée; le mariage était un devoir social que la loi imposait à tous, et l'Athénien l'exécutait, mais le plus souvent de mauvaise grâce. L'ennui était à la maison; la joie, l'intelligence, la volupté chez les vierges folles.
Donc à Rome, où la loi faisait de la femme une esclave, les mœurs la relevaient ; à Athènes au contraire où la loi prenait
les intérêts de la femme, la défendait dans sa vie, dans ses biens et même contre l'indifférence de l'époux, les mœurs l'abaissaient, elle était délaissée, méprisée.
Chez ces peuples admirablement doués, les progrès se faisaient avec une rapidité très grande; mais combien d'autres malgré leurs relations constantes avec des civilisations avancées, restaient stationnaires dans leur routine sociale et s'immobilisaient dans la barbarie des premiers âges. Les Lombards, par exemple, gardèrent longtemps leur ancienne et sauvage constitution familiale, malgré leur frottement avec des civilisations plus avancées. Chez eux la femme était absolument passive, ou plutôt nulle : elle n'était maîtresse ni de ses biens, ni d'elle-même, ne comptait pour ainsi dire pas dans la famille humaine, n'était pas même responsable de ses fautes. Dans la loi Lombarde, elle est toujours absorbée par son tuteur; ce n'est pas elle qui possède, c'est lui, ce n'est pas elle qui agit, c'est lui, ce n'est pas elle qui est responsable des crimes ou délits qu'elle peut commettre, c'est lui; mais, d'autre part, si pour injure ou dommage quelconque elle a droit à une indemnité, c'est lui qui touche.
Ce droit de tutelle s'appelle mundium, et ce munclium est une propriété, une valeur qui se vend, qui s'achète et se troque; grâce au mundium on jouit des biens de sa pupille, on hérite de sa pupille que l'on marie à son gré, et naturellement au plus offrant. Comme de nos jours chez certaines populations de l'Afrique, l'époux qui n'a pas payé le droit du mundium n'est pas le maître de sa femme qui appartient encore, ainsi que ses biens, à sa famille ou à son tuteur; si ce droit est payé, le mari est maître de tout, et à sa mort ses propres héritiers deviennent possesseurs de la veuve et de ses biens, et tirent de leur héritage, de la veuve comme du reste, le plus grand profit qu'ils peuvent.
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Toutefois, même avec ces lois barbares, l'État protégeait dans une certaine mesure la femme et ses biens, et si la pupille ou la femme était maltraitée ou ruinée par le tuteur ou le mari, le roi intervenait et prononçait leur déchéance. Entre le tuteur et le mari il n'y avait d'autre différence que l'union sexuelle. Mais c'estparce quel'État a besoin d'hommes qu'il défend la femme; il ne faut pas que l'avarice et la cupidité puisse entraver la procréation et diminuer les forces de la collectivité; il faut que la nation ait des guerriers et des travailleurs. En protégeant la femme, la reproductrice, la nation se protège elle-même et assure sa puissance.
C'est en Grèce surtout que cette ingérence de l'État dans les affaires de la famille est visiblement intéressée. Dans ce climat chaud, sous ce ciel ensoleillé, dans ce pays où l'on vit de peu, l'homme n'avait pas à se préoccuper beaucoup des nécessités de la vie; amoureux du beau, adorant la discussion et la controverse, épris d'art et d'éloquence, il allait constamment à la recherche des émotions intellectuelles. L'utile, le nécessaire même lui importaient peu; il désirait le superflu. Tout était une source de plaisir pour lui, l'art, la politique, la guerre comme l'amour. Aussi vivait-il sur la place publique, laissant chez lui le terre-à-terre de son existence, et ne remplissant ses devoirs d'époux et de père que le plus succinctement possible. L'homme intelligent et passionné était dehors; dans la maison il n'y avait plus que le citoyen auquel l'État avait imposé le devoir d'être père. L'aversion du mariage était devenue générale : « il faut des lois pour nous y contraindre, » dit Platon dans le banquet.
L'État, pour se sauvegarder, avait dû prendre des mesures sévères, il intentait une action publique contre le célibataire. La loi n'admettait pas la virginité, toutes les femmes devaient
donner des citoyens à l'État. La loi forçait les parents le plus rapprochés des filles qui restaient orphelines à les épouser; et lorsqu'un tuteur négligeait trop longtemps de marier sa pupille, il était poursuivi comme le célibataire.
Mais la femme restait mineure toute sa vie, elle était condamnée à une tutelle perpétuelle, à celle du père avant le mariage, à celle du mari ensuite ; et, si elle devenait orpheline ou veuve, l'héritier du père ou du mari devenait son tuteur, ou bien l'État lui-même, s'il n'y avait pas d'héritier. Et cette tutelle était absolue, donnant toute-puissance sur les biens et sur la personne, pouvant se transmettre par héritage ou se donner en cadeau. Le mari avait même le droit, en répudiant sa femme, de la donner en mariage à qui bon lui semblait et, paraît-il, il usait de ce droit.
Le sort des femmes n'était donc pas enviable, et leur vie solitaire et impersonnelle n'avait rien d'attrayant. Enfermées dans le gynécée, délaissées par l'époux, ne pouvant même pas quitter leur domicile à leur volonté, car des ordonnances de police réglementaient leurs sorties et jusqu'à la façon dont elles devaient se vêtir, on comprend que celles qui avaient assez d'énergie et de force de caractère pour rompre ces chaînes sociales et secouer le joug de la vertu, devaient se lancer sans regrets dans la vie galante, la vie libre, et s'y cramponner avec frénésie. Car si l'épouse était délaissée et n'avait que les joies de la maternité, la courtisane au contraire était maîtresse de ses mouvements et de sa parole, comme de son corps; et même, si elle possédait la beauté ou l'esprit, elle devenait une réelle puissance.
Mais elle ne pouvait être mère, c'était là sa punition; dès qu'elle mettait au monde un enfant, elle se devait entièrement à lui; ainsi l'ordonnait la loi.
En réalité le Grec avait le plus profond mépris pour la femme. Pour Aristote, l'esclave, la femme et l'enfant sont
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au même niveau; et pas plus les uns que les autres ne sont capables d'initiative personnelle : « L'esclave, dit-il, n'a pas de volonté, l'enfant en a une, mais elle est incomplète, la femme en possède mais elle reste impuissante. »
Platon, le divin Platon, est plus cruel; il regarde le beau sexe comme l'intermédiaire entre l'animal et l'homme : « Les hommes qui se sont montrés, pendant leur vie, lâches ou injustes renaîtront femmes dans une autre existence ; d'autres plus coupables encore renaîtront sous diverses formes d'animaux. »
Et cependant ce mépris doit surprendre quand on se rappelle combien certaines courtisanes, philosophes ellesmêmes, étaient recherchées et estimées par les plus grands esprits du temps. Ces exceptions auraient dû faire comprendre qu'avec du travail et de la culture l'intelligence de la femme pouvait briller du plus vif éclat.
Mais, malgré sa minorité perpétuelle, malgré la tutelle dont elle est écrasée toute sa vie, la condition légale de la femme grecque s'est élevée : elle n'est plus une chose, elle n'est plus une esclave abandonnée à la fantaisie du maître, père ou époux, elle n'est plus achetée par le mari, mais au contraire elle est dotée, ce qui a été un grand pas vers la libération. Et cette dot est attachée à la femme elle-même. En divorçant, l'homme devait rendre les biens que la femme avait apportés.
Qu'elle soit fille, femme ou veuve, l'état la protège contre son père, contre son mari, contre son tuteur. Tous les citoyens sont ses défenseurs devant la loi ; elle est encore trop faible pour soutenir elle-même ses droits et accuser celui qui lui cause un dommage quelconque, mais elle a pour appui tout le monde, le premier citoyen venu peut être son champion. Quand le père, le mari ou le tuteur gère mal ses biens, quand elle est maltraitée par eux, tout citoyen peut
prendre en main sa cause, traduire Je coupal;le devant la justice et le faire interdire ou condamner.
Non seulement les parents doivent marier leur fille, mais ils doivent aussi lui donner une dot qui, alors comme aujourd'hui, aidait les inclinations et donnait le goût du mariage. On pouvait ne pas reconnaître les dettes d'un parent mort, mais on ne pouvait pas délaisser sa fille ruinée. L'héritier collatéral devenait son tuteur, lui devait, non seulement entretien et protection, mais encore le mariage, et, s'il ne l'épousait pas lui-même, était obligé de lui donner une dot proportionnelle à sa propre fortune ; et avec la dot un mari. S'il n'y avait pas de famille, l'État se chargeait de tout, de la dot et de l'époux.
Combien de filles, aujourd'hui vouées, faute d'argent, à la virginité forcée, voudraient vivre sous cette antique loi; la femme pauvre, de nos jours, est enfermée dans ce honteux dilemme, la stérilité ou la prostitution.
Mariée, la femme grecque est défendue encore, non seulement dans ses biens, mais presque dans ses relations domestiques. Si les habitudes, la politique, les passions éloignaient le mari de la famille, si l'époux préférait la place publique à son intérieur, la courtisane à la femme légitime, la loi mettait une limite à cet abandon; une action pénale était intentée contre le citoyen qui délaissait son épouse pendant plus d'un mois. Bien des maris, aujourd'hui, trouveraient une loi pareille un peu raide.
Le divorce était permis, mais l'obligation toute naturelle de rendre la dot à la dissolution du mariage empêchait la trop grande fréquence des séparations. Le Grec tenait plus à sa liberté qu'à tout, mais il était aussi très attaché aux biens que le mariage lui avait procurés, et généralement, pour ne pas perdre l'argent, il gardait la femme. Celte dot d'ailleurs était presque sacrée et passait toujours avant toute créance.
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Veuve enfin, elle n'appartenait plus à la famille de son mari, re'toiirnait à sa famille avec sa dot, et rentrait sous la
tutelle de son père.
Nous sommes déjà loin de l'état patriarcal; la femme o-recque n'est pas une esclave; elle n'est même plus une propriété, elle existe par elle-même, est personnellement protégée et peut posséder. Elle n'est pas seulement soumise à ses devoirs, elle commence à avoir des droits.
4 Rome, l'État n'a pas absorbé la famille comme dans la Grèce; les habitudes patriarcales subsistent dans toute leur féroce intensité. La famille est un corps à part, un Etat dans l'État, régi par une autorité absolue, indiscutable et indiscutée, l'autorité du père. Ni les magistrats, ni les pontifes n'ont le droit de s'immiscer dans les affaires d'intérieur : fils, femme, esclaves doivent obéir sans discussion au chef de la communauté, aucune puissance ne peut les protéger contre sa tyrannie, contre ses cruautés même. Le père est le maître absolu, non seulement de ses biens qu'il vend ou lègue à son gré, mais encore de la liberté et de la vie de ceux qui lui sont soumis ; il peut vendre ou tuer sa femme et ses enfants comme ses esclaves; le père est la toute puissance.
Dans cette Rome primitive tout est empreint de dureté, de cruauté même ; on n'y rencontre que l'idée de force, et de domination. On comprend qu'avec un pareil tempérament et de pareilles habitudes ce peuple ait voulu être pour le monde ce que chaque Romain était pour sa famille; on comprend aussi qu'il se soit trouvé sans cesse, dans cette société violente et brutale', des hommes qui essayaient d'escalader le pouvoir et cherchaient à soumettre leurs frères à une tutelle perpétuelle.
Quelle différence avec la Grèce si voisine, et. de mœurs si polies, où la protection du faible était si vigoureusement
établie, où chaque famille, loin de former un petit royaume à part, absolument autonome et fermé, n'était qu'une expansion de la grande famille républicaine, où l'État avait l'œil partout, jusque dans le mystérieux gynécée, pour défendre la femme et l'enfant.
A Rome, l'Etat s'arrête au seuil de chaque demeure, la religion même, si insinuante, ne le dépasse pas ; aucune loi n'oblige le père ou ne protège la famille.
Dans la cité Romaine, l'autorité paternelle, pour ne pas dire la tyrannie, était si puissante, si solidement établie par les mœurs, qu'aucune sanction légale n'était nécessaire pour la soutenir. Le fils insoumis, par exemple, qui méconnaissait cette autorité, était simplement déclaré sacer; et cela suffisait, c'était une souillure publique, une abjection qu'aucun n'osait affronter.
La loi Romaine ne s'occupe de la femme que pour constater son impuissance. Quand elle n'avait ni père ni époux, elle était sous la puissance d'un tuteur ou de ses agnats et y restait toute sa vie. Mais cette puissance n'était pas aussi formidable que celle du père et ne s'étendait que sur les biens; la femme romaine restait alors maîtresse de sa personne, et c'était là un avantage sur la femme grecque que l'héritier pouvait marier à sa fantaisie ou au mieux de ses propres intérêts.
Partout la tyrannie la plus absolue poursuivait la femme romaine; dans le mariage elle était aussi impitoyablement soumise au mari que jeune fille elle l'était au père. Son sort était même aggravé; car, si dans sa famille elle avait un tyran, mariée elle en avait souvent deux. En effet, le mari avait le droit de vie et de mort sur elle, et le père, si certaines formalités n'étaient intervenues, conservait ce même droit. Il était impossible à la femme de se soustraire aux violences de son maître, rien ne venait pallier son triste sort; le mariage était indissoluble, au moins pour elle. L'homme
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pouvait divorcer. La loi n'y mettait pas d'obstacle, mais les mœurs y étaient contraires. Le censeur jetait le blâme sur ceux qui rompaient leur union, et la réprobation publique en était la conséquence ; le divorce, c'était le déshonneur. Il est vrai que la religion venait au secours de ces réprouvés et leur rendait la considération, moyennant finances, comme toujours.
Il y avait deux mariages : par l'un, la femme passait corps et biens dans la famille du mari; le père, lui-même, n'avait plus pouvoir sur elle et sur sa fortune, le tout appartenait à l'époux, et à ses propres héritiers. C'est ce que l'on appelait la conventio in manum marili.
Par l'autre au contraire elle continuait à faire partie de son ancienne famille. Le tuteur ou les agnats avaient encore tous leurs droits sur ses biens, excepté toutefois sur la dot dont le mari était le maître absolu. Ils pouvaient les revendiquer, en hériter et exclure même de la succession de la femme, ses propres enfants. Mais, comme je l'ai dit plus haut, ils n'avaient de puissance que sur les biens. Le père, lui, restait avec toutes ses anciennes prérogatives non seulement sur la fortune, mais encore sur la personne de sa fille. Il pouvait la reprendre à son mari, la vendre, la tuer.
Pour empêcher les contlils qui devaient surgir entre ces deux pouvoirs en présence, la loi avait institué le tribunal domestique, qui s'interposait entre les deux puissances rivales et prenait part d'ailleurs à toutes les grandes décisions de la famille. Mais ce tribunal n'était pas un secours apporté à la femme, c'était une garantie de sécurité pour l'époux; la femme ne comptait pas.
A Rome comme à Athènes, donc, le mariage n'était plus un achat, la femme avait une dot dont elle ne disposait pas, il est vrai, mais qui allait à ses enfants; elle pouvait, sans la manus, se marier sans l'autorisation de son tuteur ou de ses
agnals. Ils n'y voyaient pas d'inconvénient d'ailleurs, puisque les biens leur restaient; mais enfin, en dehors de la puissance paternelle, elle était libre de son corps.
Quelques auteurs croient que le mariage avec la convenlio in manum mariti est la forme primitive du mariage chez les Romains, et que le mariage sans la mamis n'a été institué que plus tard. Je crois que ces deux formes n'étaient que le mariage traditionnel changé par les habitudes; nous avons vu, en effet, la constitution familiale être la même dans certaines tribus, chez les Makololos par exemple, chez le peuple Lombard même. La manus pouvait ne pas être autre chose que le mmidium des Lombards, et de même que nous voyons chez beaucoup de peuples à mœurs patriarcales, cet achat de la femme n'être que fictif, de même on peut comprendre qu'à Rome, comme dans la Grèce et dans tous les États qui se constituent, on avait changé, pour secouer l'indifférence des hommes et les pousser au mariage, cette somme à payer, en somme à recevoir.
On peut donc constater que, même dans la Rome ancienne, le progrès commence; le dur esclavage de la femme s'amoindrit, elle devient plus maîtresse de son corps, mais, si la loi lui était encore cruelle, les mœurs avaient considérablement élevé son rang social. La matrone romaine était universellement honorée : enfants, esclaves, parents, amis avaient pour elle une vénération profonde. Dans les conseils de famille sa voix avait la plus grande autorité; aucune décision n'était prise sans que son avis ait été respectueusement entendu. Les actes et les discours du citoyen dans le formn étaient souvent inspirés par la mère de famille, qui, sans quitter la chambre nuptiale, avait ainsi sa part d'influence dans les affaires de l'État. Elle n'était pas, comme en Grèce, reléguée à la maison; elle pouvait sortir librement, être vue on pubHc sans réglementation policière et sans craindre les in-
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jures ou les impertinencos. Aux fêtes, dans les théâtres, partout elle est entourée de respect, partout elle occupe la première place, chacun s'incline devant elle; le Consul luimême lui cède le pas. C'est le triomphe de la maternité.
Nous sommes bien loin, par ces habitudes si nouvelles, de l'état patriarcal. La femme n'est plus un être inférieur destiné à la reproduction et chargé de fournir à son maître la puissance et la gloire que donne une nombreuse postérité; elle compte sérieusement dans l'humanité et tient un rang honorable. Et là même où la loi reste muette à son endroit ce sont les mœurs qui la relèvent, et font plus pour elle que n'a pu faire la loi chez les peuples qui ont le plus soutenu et protégé son existence sociale.
Mais cette rigidité et cette grandeur des mœurs ne devait pas durer plus' longtemps que la République pauvre. Avec les conquêtes et la richesse, la corruption pénétra dans Rome, et à l'époque de César les habitudes d'honneur et de vertu avaient disparu, au moins dans l'aristocratie. C'était le commencement de la dépravation. Avec l'empire les mœurs devinrent immondes. Et, chose étrange, cette immoralité même, cette civilisation gangrenée, devait servir à l'amélioration de l'état social de la femme. De ce fumie sortit encore un progrès pour elle.
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Le premier pas est fait, la femme est maintenant une personne humaine, les hommes reconnaissent son existence sociale, et là où les lois ne la protègent pas encore, les mœurs l'élèvent et lui donnent une intUience que les lois elles-mêmes seraient impuissantes à lui procurer. Il a fallu bien du temps pour effectuer ce progrès; les phases par lesquelles elle a dû passer pour sortir de la bestialité primitive et de l'esclavage qui a suivi ont duré des milliers d'années. Mais désormais les progrès vont être plus rapides, el si, dans les temps historiques, cette heureuse évolution nous paraît s'accomplir trop lentement encore, elle est d'une rapidité vertigineuse quand on considère ce qui a précédé.
Au reste, chose remarquable, nous avons vu jusqu'ici son affranchissement se faire sans elle, pour ainsi dire, san& qu'elle y ait travaillé elle-même. C'est l'homme qui, dans sa progression sociale, entraîné par ses nouveaux besoins, l'a peu à peu élevée ; et c'est comme malgré lui, sans la moindre idée de charité ou de bienveillance, qu'il l'a tirée de son abjecte misère. L'intérêt de la famille d'abord, l'intérêt de l'État ensuite ont fait formuler les premières lois protec-
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trices. Il n'a jamais réformé que dans un but égoïste. Mais toutes ces réformes intéressées ont abouti à l'émancipation progressive.
Tout a servi à la femme ; aussi bien les mœurs vertueuses de la Rome républicaine que la corruption de la Rome impériale. Tant il est vrai que le progrès se fait fatalement et que tout être naturel évolue malgré les volontés, malgré les obstacles. L'arrêt de l'évolution, c'est la mort. La société, comme tout ce qui est, suit son cycle et marche toujours.
Dès la fm de la République, la corruption était déjà excessive. La famille si sévèrement constituée, si solide en apparence, était désagrégée; l'autorité du père avait disparu, la vénération pour la matrone n'existait plus, la débauche minait l'ancienne société, le souvenir du vertueux Gaton faisait pouffer de rire. César était à la mode.
Dans cette putréfaction sociale, les parasites devaient fatalement naître; les ambitieux, les escaladeurs de pouvoir se multipliaient. A près les Marins et les Scylla, apparaissaient les César et les Pompée ; la nation était à ce point atteinte qu'elle devait appartenir au premier audacieux qui oserait la saisir à la gorge. Quelques nobles cœurs existaient encore, les derniers. César ne put arriver jusqu'à la couronne; il tomba sous le couteau républicain, au pied du trône qu'il commençait à gravir. Mais la voie était ouverte. Les intrigants s'y précipitèrent, et l'un d'eux, le neveu de César, à force de crimes et d'attentats, devint empereur. Il est des temps ou l'assassinat est un titre au pouvoir suprême.
Si la démoralisation avait amené la tyrannie, la tyrannie à son tour augmenta la démoralisation dans des proportions étourdissantes. La débauche devint si générale et si abominable que l'empereur lui-même, cet idéal de corruption et d'ignominie, éprouva, au milieu de ses incestueux plaisirs, le besoin de parler de vertu.
Au reste c'est toujours quand un peuple se démoralise que ses lois deviennent de plus en plus sévères, et l'on n'a qu'à jeter les yeux sur un code pour calculer le degré d'abaissement des mœurs d'une nation. Chez un peuple vertueux, on n'a pas besoin de réprimer ou de prévoir le crime. La débauche appelle nécessairement les lois répressives, comme aujourd'hui l'ivrognerie a appelé chez nous les lois sur l'intempérance.
L'infâme Auguste se crut obligé d'être pudibond dans ses édits; les prostituées, les femmes condamnées pour adultère, les comédiennes ne pouvaient ni hériter, ni se marier, ni témoigner en justice.
Cependant, au milieu de la débauche générale et de la promiscuité populaire, le mariage se perdait; on s'amusait trop dans le célibat pour avoir la sottise de s'embarrasser d'une famille. L'impudique Césarprétendit moraliser tout cela : les femmes qui gardaient le célibat et voulaient jouir de leur liberté, de même que les hommes d'ailleurs, ne purent exister comme personnes civiles; on n'eut le droit d'hériter qu'àla condition de se marier et de faire des enfants. Mais "tout cala fut inutile et l'immoral César lut impuissant dans ses efforts moralisateurs. Toutes ces lois furent tournées par les pratiques lesplus infâmes, tant il estvraiqu'un tyran, quelle que soit sa puissance, ne peut établir la vertu par décret, et que toute cour impériale et royale verra sa corruption imitée et surpassée si cela est possible.
La famille romaine si formidablement organisée disparaît complètement, comme la liberté. Dans cet effondrement des mœurs, l'influence grecque se fait sentir; c'était fatal puisque les mœurs mauvaises exigent de bonnes lois. L'État anéantit l'autorité du père, mais illa prend pour lui et en reste seul maître; l'État surveille lafamille,juge ses différends, etlepater /'ami7ias,àpartirde ce jour, est déchu. Son droit de
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propriété sur les biens et sur les personnes de ses enfants n'est plus indiscutable, il ne peut même pas déshériter son fils, encore moins le tuer. L'empereur est le maître toutpuissant; il casse les testaments, il châtie et exile le père coupable du meurtre de son enfant. Comme en Grèce, le père doit nourrir son fils. La loi l'oblige. Il lui doit même une dot et une femme; s'il l'oublie, le magistrat s'en mêle. Comme en Grèce encore la loi veille à la tranquillité de l'épouse, presque à son bonheur, elle veille aussi sur les enfants, sur les esclaves, interdit les mauvais traitements et les violences.
Mais les mœurs bonnes ou mauvaises sont plus fortes que les codes, la corruption va son train et infeste la population tout entière. Malgré la loi Pélronia qui protège les esclaves, malgré les lois Poppœa contre le célibat, Jiilia contre l'adultère, Cornelia contre le parricide, on tue les esclaves, le mariage devient un jeu, on se débarrasse de son père, pour en hériter plus vite, par la délation ou par l'assassinat, comme l'on peut. Les lois morales ne moralisent rien, la société romaine s'amuse et se moque à cœur joie des décrets vertueux du vicieux empereur.
La femme romaine, au temps des mœurs sévères et de son infériorité légale, avait une liberté personnelle dont la femme grecque n'avait jamais joui ; quand, avec les mœurs corrompues, elle fut entourée de lois protectrices, elle conserva sa liberté comme dans le passé, sans conserver la tradition d'honneur et d'amour de la famille. Elle fut donc protégée par les lois comme en Grèce, et libre de ses agissements comme au temps des mœurs vertueuses. Elle put donner un libre essor à ses volontés, à ses fantaisies mêmes, et, quoique en puissance de père ou de mari, elle jouissait de la même indépendance que la courtisane d'Athènes.
Sous le règne d'Auguste, la famille en dissolution fut, pour
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ainsi dire, reconstiliiée de fond en comble sous l'inspiration de la loi grecque; l'idée de famille fut complèlement changée, rien ne resta de l'esprit de l'ancienne loi. Le père, autour duquel toute gravitait perd ses droits tyranniques; le fils est seul propriétaire de ce qu'il a su gagner; il peut jouir seul de sa fortune, en user à sa guise, la donner même après sa mort. Non seulement le père doit une dot à sa fille, mais encore il ne peut s'opposer à son mariage, ou le tribunal le condamne. C'est une révolution complète qui eût paru monstrueuse à un ancien Romain.
Avec les mœurs relâchées, le mariage tend à se perdre, le concubinat envahit tout; les hommes préfèrent la vie facile à la charge de la famille ; l'État pousse au mariage dans l'intérêtdela puissance nationale. La dot, qui commence par être un appât, ne tarde pas à devenir une obligation légale. Or, comme la dot doit être restituée après le divorce ou après la mort de l'époux, la manus est détruite par ce seul fait.
Le mari comme le père perd sa terrible influence; il n'est plus le maître absolu des biens, il en répond et ne peut s'en servir que si la femme y donne son consentement. Après le divorce, non seulement elle rentre dans la possession de sa dot, mais encore l'époux, s'il y a de sa faute, doit une indemnité à sa femme.
Enfin, quand elle est veuve, elle est maîtresse de sa dot et personne ne peut la revendiquer ou s'en emparer, pas plus le père que les agnats ou le tuteur.
La femme est comme protégée dans sa personne dans ses biens : le mari ne peut la maltraiter, la loi surveille le ménage et réprime tout mauvais traitement. Dans les affaires d'intérieur, l'État se substitue encore à l'influence maritale comme il s'était substitué à la puissance paternelle; ce n'est plus le tribunal domestique qui juge les différends qui peuvent surgir entre époux, c'est le juge public qui est saisi,
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et encore faut-il que sa sentence soit prononcée au moins devant sept témoins. Le droit de vie et de mort a disparu avec le reste; le mari ne peut attenter aux jours de sa femme même quand il la prend en flagrant délit d'adultère, et si, entraîné par la passion de la vengeance, il la tue, il est condamné comme tout meurtrier.
Le sort de la femme a donc beaucoup changé. La réforme que la corruption et la tyrannie ont apportée est radicale; la situation de la fille, de l'épouse, de la veuve, ne se ressemble plus : la femme possède, elle est maîtresse d'elle-même, elle existe légalement.
Mais il faut reconnaître que le premier essai qu'elle fit de cette liberté fut déplorable. Elle se livra à tous les désordres à tous les débordements, ne suivant d'ailleurs, dans ces monstrueuses erreurs, que les exemples honteux qui partaient de cette coLir de réformateurs débauchés.
Auguste donna cette première impulsion d'émancipation de la femme; le mouvement continua sous les césars qui suivirent et s'accentua davantage. Si, sous Auguste, la mère d'une nombreuse famille était seule à ne subir aucune tutelle, sous Claude, la tutelle des agnats tomba en désuétude. Sous Marc Aurèle non seulement la femme eut le droit de tester, mais encore une loi établit que les héritiers de la femme sont ses enfants. Théodose abolit absolument la tutelle des agnats.
La loi va plus loin; non seulement elle protège la femme contre le père, contre le mari, contre les agnats, mais encore elle cherche à la protéger contre elle-même, contre sa sensibilité, sa passion, ou sa faiblesse. Depuis l'affaissement des mœurs et l'obligation de la dot, bien des hommes ne se mariaient plus que pour se faire une fortune ; ils se faisaient livrer légalement la dot et ne tardaient pas, dès qu'ils en étaient les possesseurs, à ruiner et déposséder leurs femmes
pour divorcer au plus tôt et convoler à de nouvelles épousailles. C'était devenu une spéculation ordinaire. Comme l'appât de la dot était indispensable au mariage pour faire concurrence au concubinat, et que, d'autre part, il fallait protéger cette dot contre l'exploitation, non seulement le mari ne put y toucher sans l'autorisation de la femme, mais encore elle ne put donner cette autorisation; la loi était formelle. La spéculation fut gênée, mais pas empêchée, puisque la femme pouvait s'obliger envers tout homme qui n'était pas son mari. D'ailleurs avec la corruption croissante ce n'était plus le mari seul qui se livrait à des spéculations honteuses, mais tous les intrigants et coureurs d'aventures qui ne tardèrent pas à faire payer les plaisirs qu'ils donnaient, à ruiner les familles en se faisant les complaisants des passions effrénées qui dominaient le beau sexe du temps. Toutes suivaient l'exemple des femmes et des filles des césars; la débauche était publique, éhontée jusqu'à l'impossible, fastueuse, affolée ; les femmes dépassaient les hommes en impudicité et en cynisme.
Cependant, en raison même de cette immoralité générale, elles prenaient dans l'état une influence qui commença à inquiéter les hommes; on les frappa d'une nouvelle incapacité. Le sénatus-consuUe Velléien, voté dans les dernières années du règne de Vespasien, empêchait la femme de s'obliger au profit de qui que ce fût, à moins de prouver que c'était dans son intérêt propre et bien entendu. C'est en s'appuyant sur sa faiblesse de caractère et d'esprit que cette nouvelle incapacité de la femme a été édictée ; ce sénatusconsulte chercha à sauvegarder son bien et celui de ses enfants, il sauva la caisse du sexe faible, mais il consacra dans la loi son infériorité mentale. Elle était incapable.
Cette infériorisation est encore un progrès sur ce qu'elle était dans l'ancienne Rome, et c'est dans un espace de temps
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bien court que celle évolulion s'esl faile. Nous sommes loin de la lyrannie absolue du père, du mari, des luleurs, des aonats, ce n'est plus la sujétion complète comme dans e pissé iNous sommes bien loin aussi de la condition de la femme grecque/protégée, il est vrai, par les lois, mais amoindrie et abaissée par les mœurs, systématiquement délaissée, dépouillée de toute liberté et de toute estime.
La femme romaine a reçu la liberté, elle en a use jusqu a la licence la plus abominable, elle s'est lancée à corps perdu dans les intrigues, dans les aventures; non seulement elle s'est vautrée dans toutes les débauches, mais encore a eu toutes les ambitions et s'est livrée à tous les crimes pour les satisfaire. Les femmes sont arrivées a une puissance sans bornes, elles ont détruit des trônes, fait et défait des empereurs, elles ont mêlé l'amour à la politique et changé en sénateurs et en ministres leurs amants, quels qu'ils fussent, les plus vulgaires, les plus immondes. Des hommes de rien, des histrions, des baladins, des affranchis des esclaves, sont élevés aux plus hautes positions de l'Etat, par le caprice de leurs puissantes maîtresses; c'est le règne de la passion bestiale, c'est la domination de la plus basse sensualité, et l'on devient grand homme si l'on est solidement organisé. Les passions immondes, la débauche sanglante dominent cette société pourrie ; du haut en bas on se vautre, on vole et on assassine.
Mais l'existence sociale de la femme est reconnue. Le jour où, après bien des cataclysmes, la moralité reparaîtra dans ce monde souillé, dans cette civilisation abêtie par la jouissance et le crime, c'est sur ces fondations légales que .s'élèvera le nouveau droit de la femme.
Tout prend en Orient une forme mystique; aussi la prédication socialiste du Christ et la tentative de révolution sociale qui l'avait accompagnée, à la grande terreur de l'aristocratie et du clergé de Jérusalem, ne furent-elles connues en Europe que comme un essai de réforme purement religieuse.
La doctrine des réformateurs de Judée parvint en Occident dégagée de ses tendances économiques, de ses aspirations égalitaires et communistes, car, il est facile de le constater quand on remonte aux sources, le christianisme de Jérusalem n'était en réalité, dans sa première phase, que l'expression de l'éternelle guerre des gras et des maigres, du riche et du pauvre, et ne devint une religion nouvelle que grâce à une transformation radicale. Jésus, lui, se croyait sincèrement le plus orthodoxe des juifs.
L'apôtre qui vint le premier en Europe répandre le nom du Christ, le seul d'ailleurs qui fût quelque peu lettré, s'était affranchi du côté socialement révolutionnaire de la foi chrétienne. Ayant mêlé à la légende orientale le peu de métaphysique grecque qu'il connût, il avait cherché à répandre
une réforme exclusivement morale, une religion toute spiritualiste. Sa prédication, imprégnée des idées les plus répandues de la philosophie à la mode fut bien accueillie par le monde riche d'Antioche, le vrai point de départ de ses triomphes apostoliques, et eut le plus grand succès parmi les populations.de Macédoine et deCorinthe.
On comprend que saint Paul n'ait pas été aussi heureux à Athènes, la ville par excellence de la discussion et de la controverse' où l'on naissait, pour ainsi dire, artiste et lettré. Il y fut fatalement infériorisé par des philosophes diserts et des orateurs éloquents.
Saint Paul avait si bien dévié de la foi primitive, qu'il était regardé par les apôtres de Judée comme leur ennemi le plus dangereux. Ils l'eurent en haine et en horreur pendant la plus grande partie de son existence, et quand il revint à Jérusalem après son premier séjour à Gorinthe, ce fut Jacques, le frère et successeur de Jésus, qui se montra le plus acharné et le plus implacable persécuteur de l'apôtre philosophe, du prédicateur métaphysicien.
Le fond de la révolution de Jérusalem était l'égalité, moins encore dans les personnes, car le prêtre y dominait, que dans les biens; c'était le communisme le plus primitif, le plus barbare, le plus brutal, et en même temps le plus impérieux, puisque le fils de Dieu s'était donné la peine de venir le révéler lui-même sur la terre. Le spiritualiste Paul, qui dédaignait la question des biens terrestres, Paul le métaphysicien, qui ne prêchait l'égalité que devant Dieu et ménageait les riches et les puissants du jour pour en faire des adeptes, Paul était l'ennemi le plus abhorré des sectaires de Jérusalem dont il faussait la doctrine.
De ces tendances deux choses sont restées : les monastères, ce communisme contemplatif et égoïste qui, après avoir infecté l'Orient, s'est répandu sur tout le monde et a enlevé
à la solidarité humaine tant de }3ras, tant d'intelliiïenccs, tant de travail; et une idée grande et féconde, l'idée d'égalité entre les hommes que saint Paul a prêchée avec ardeur, mais qui n'existe que dans les livres pieux et sur les lèvres des dévots, sans pouvoir pénétrer dans leur cœur ou plutôt dans leur esprit.
Jésus s'était habilement occupé de la femme ; il avait su tirer parti de sa sensibilité exquise, de ses enthousiasmes irrésistibles, de son dévouement passionné. Dans le monde oriental, au milieu du mépris absolu de l'homme pour le sexe, sa tendresse lui attira la sympathie au moins, quand ce ne fut pas la dévotion, de tous les cœurs féminins, de toutes les âmes aimantes et tendres. Révolutionnaire habile, partout et toujours il rechercha la femme et, par ses douceurs angéliques, par sa miséricorde infatigable et par sa religion d'amour, il l'émut, l'exalta.
Jésus avait parlé au cœur; saint Paul prétendit parler à la raison.
Le premier il aftirma l'égalité de l'homme et de la femme, seulement devant Dieu, il est vrai. A Antioche comme en Grèce, les deux sexes furent appelés aux mêmes devoirs, eurent les mêmes droits mystiques, et la femme devint partout fanatique de cette religion qui l'élevait, de ce Dieu nouveau qui, loin de la mépriser, étaitpleinde douceur et d'amour pour elle. Jusque-là inférieure ou avilie, elle se sentait réhabilitée. Ces paroles de saint Paul : « 11 n'y a plus ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme; car vous n'êtes tous qu'un en Jésus, » firent plus pour le christianisme que toutes les histoires qui venaient d'Orieni, le pays des beaux contes et des nombreuses légendes. Les faibles et les humiliés se jetèrent avec passion vers ce prophète de pardon, d'amour et d'égalité, et la femme devint le propagateur le plus ardent et le plus heureux de la nou-
velle doclrine, car la femme enthousiaste à des puissances et des séductions dont l'iiomme est incapable.
Cette idée d'égalité des sexes s'imposa comme une vérité malgré la répugnance des hommes, et les luttes sanglantes des "commencements du christianisme parurent la rendre irréfutable. Pour la première fois la femme entra en scène et prouva son intelligence et son courage. Il devint évident que sa constance et son énergie n'avaient pas été dépassées par celles de ses frères de la foi nouvelle; un grand nombre parmi elles furent admirées, oflertes en exemple, sanctifiées même. Dans cette longue révolution qui de sociale était devenue purement religieuse à partir du jour où elle avait été acceptée par les classes riches, la femme mérita le rang que saint Paul lui avait attribué; elle était en vérité l'égaie de l'homme par la foi, par l'héroïsme et par le martyre. Et comme cette égalité était seulement en Jésus-Christ, les premiers convertis parmi les Gentils ne repoussèrent pas l'idée révolutionnaire.
Cette réforme exclusivement morale, cette égalité platonique inspirée par l'apôtre, resta dans tous les esprits, fut inscrite dans toutes les règles des chrétiens persécutés, se fixa dans les habitudes de la secte. L'époux ne fut définitivement plus le chef de la famille tout-puissant qui avait tous les droits sans avoir aucun devoir; l'égalité exista véritablement dans le mariage, les époux durent vivre dans des conditions identiques, leurs devoirs moraux étaient devenus les mêmes : « Ce que la loi divine prescrit à l'un des époux, dit saint Jérôme, est par cela même imposé à tous les deux. Autres sont les lois des Césars, autres les lois du Christ; autres les préceptes de Papinien, autres ceux de l'apôtre Paul. »
L'idée d'égalité dans le mariage passa de la théorie religieuse dans les lois, quand les empereurs eurent adopté la
doctrine du Christ. L'égalité se poursuivit au delà des devoirs moraux, jusque dans les biens. La donation propler nuptias faite par l'époux dut égaler la dot de la femme, les gains de survie mêmes durent être égaux. Mais cette tentative de moralisation ne put durer longtemps; les anciennes habitudes de spéculation matrimoniale reparurent bien vite, et les lois furent tournées.
C'est surtout contre le mari que les lois des empereurs chrétiens protègent la femme. Le mari, d'après la législation de cette époque, a l'air d'être son premier et son plus terrible ennemi. Contre lui toutes les précautions sont prises à mesure que son autorité diminue dans la famille. Quand, sous Justinien, le droit de s'obliger est rendu à la femme, une seule personne est exclue de son droit d'intercession, c'est le mari.
Mais à mesure que les chrétiens gagnaient du terrain et absorbaient le vieux monde, les traditions antiques reparaissaient, les anciennes croyances se mêlaient aux nouvelles, les vieux préjugés, les antiques coutumes renaissaient de toute part. Après les époques de lutte et d'égalité réelle, l'égalité dans la persécution, et dès que la secte devint puissante, les mœurs du passé reprirent le dessus. On est tout surpris de constater le mépris profond, presque l'horreur que les pères de l'église professaient pour la femme, eux qui cependant obéissaient à une loi divine où la réforme égalitaire était inscrite, où l'on pouvait tout au moins en trouver le principe, comme saint Paul l'avait proclamé. Grâce aux prédications des prêtres qui poussaient le mépris jusqu'à se demander si la femme avait une âme, grâce aux réminiscences du paganisme que la nouvelle religion pillait dans ses cérémonies, comme dans ses costumes, elle ne fut bientôt plus l'égale de l'homme. Et, retentissement bien naturel des mœurs sur la législation, ce ne fut plus la femme qui resta
l'objet de la protection légale, ce fut l'enfant. L'intérêt de l'enfant prima tout dans la famille, son droit subordonna tous les droits.
Cet effacement des parents devant leur progéniture fut poussé à l'excès, jusqu'au ridicule; c'était le contre-pied absolu de la constitution de la famille patriarcale, et Là où le père était tout et l'enfant rien, le père n'était rien et l'enfant tout. Lepater familias, autrefois maître absolu de tous les biens de la famille, maître de la vie et de la liberté de tous les siens, maître aussi des biens que son fils avait acquis avant d'être chef de famille lui-même, ce père, sous la loi des empereurs chrétiens, ne pouvait pas disposer des biens de sa femme, ne pouvait pas davantage disposer d'une partie de ses biens propres. Avec la dot, les donations jarop/e?^ nuplias et les gains de survie appartenaient aux enfants en nue propriété, même du vivant du père; après sa mort ces biens passaient avant toute créance.
L'enfant était donc devenu l'unique préoccupation de la loi nouvelle qui avait suivi à la lettre le précepte de saint Paul : « Ce n'est point aux enfants à recueillir du bien pour les pères, mais aux pères à en amasser pour les enfants. » Les fils de famille ont su et savent toujours mettre en pratique cet aphorisme de l'apôtre.
Mais si l'on protégeait désormais l'enfant, le mariage luimême était violemment battu en brèche. Les prédications les plus éloquentes, et les écrits les plus célèbres le traitaient d'état d'impureté; c'était la femme, impure de naissance, qui en faisait la souillure. Les prêtres imposaient aux relations entre époux les restrictions les plus sévères. Les lois matrimoniales étaient tyranniques, et la tutelle sous laquelle vivait le père était insupportable.
Tout cela avait éloigné de plus en plus les hommes du mariage. Les croyants se consacraient exclusivement à la
prière, à la grande joie des prêcheurs et des spéculateurs en chose divine; les sceptiques se livraient au libertinage et au concubinage. Déjà le mal était si grand sous Constantin, qu'il fut obligé de le combattre d'un côté par la prime de légitimation, de l'autre en frappant les bâtards d'incapacité. D'une part l'enfant légitime était l'unique préoccupation de la loi qui lui sacrifiait père et mère; d'autre part cette loi injustement imbécile rendait le bâtard responsable de la débauche du père.
Si le mariage illicite était poursuivi ce n'était pas pour pousser à l'esprit de famille; le christianisme, au contraire, cherchait à le détruire. Aucune secte religieuse n'a combattu le mariage avec autant d'ardeur que la religion chrétienne. L'union légale et sanctifiée était regardée par tous les docteurs de l'église comme un état d'abjection. La loi ne sévissait plus contre le célibat qui était la pureté, la joie de Dieu, le seul moyen de gagner les récompenses éternelles : « Mettons la main à la cognée, dit saint Jérôme, et coupons par ses racines l'arbre stérile du mariage. Dieu avait bien permis le mariage au commencement du monde, mais Jésus-Christ et Marie ont consacré la virginité. »
C'est donc de la haine que les docteurs de l'église manifestent contre cette institution, c'est pour eux un pis aller qu'ils ne peuvent empêcher, mais qu'ils combattent de toutes leurs forces, dans tous leurs discours et dans tous leurs écrits. Le bon sens, l'idée humaine s'étaient réfugiés chez les hérésiarques'seuls; Jovinien, Vigilance et tant d'autres regardent le mariage comme une institution divine, ils restent dans la tradition de la philosophie et delà législation antiques, en y ajoutant l'inspiration libérale de la doctrine de saint Paul; ils sont humains.
Plus elle grandit, plus elle devient puissante, plus l'Église s'éloigne de la nature; l'humanité ne l'occupe plus, elle ne
sonoo qu'au ciel, qu'au salut, qu'à la négation du corps. Elle n'ose pas proscrire l'union des sexes, elle sait bien qu'elle n'y réussirait pas ; mais elle cherche à la restreindre, d'une part en glorifiant le célibat, l'état de pureté angélique, de l'autre en rendant le veuvage éternel et en considérant un second' mariage comme un adultère. Plus l'Eglise vieillit, plus la logique l'entraîne : au concile d'Elvire elle supprime le divorcent le remplace par la séparation de corps, cette injustice stérilisante. Elle va plus loin : dans le même concile elle interdit le mariage àses clercs. Certes sous la puissance des passions elle eût tout interdit dans sa période de foi, le mariage et la paternité. Mais l'instinct génésique ne se comprime pas impunément; le mariage ne fut conservé que comme une soupape de sûreté, comme une tolérance fâcheuse.
Ce n'est donc que dans la période révolutionnaire du christianisme que le sort de la femme a été sérieusement modifié et élevé. La tradition de ce progrès s'est perpétuée, et les paroles de Paul s'étaient tellement incrustées dans la foi populaire que, malgré les écrits et les objurgations des docteurs chrétiens, malgré les lois canoniques si humiliantes pour la femme, elle a toujours été reconnaissante d'une élévation fictive, annoncée et prêchée au moment de la lutte, effacée au moment du triomphe, mais toujours nulle dans le fait.
Sa reconnaissance est donc bien mal placée, puisque du jour oû le christianisme a été tout-puissant, dès le moment où les réformes rêvées pouvaient facilement s'appliquer, le progrès s'est subitement arrêté, la foi nouvelle est devenue réactionnaire, la femme est retombée de nouveau dans le traditionnel abaissement. Le clergé corrompu la flagelle d'une main et la caresse de l'autre. Selon les besoins du jour il rappelle les douceurs du Christ, et les discours égalitaires
de saint Paul, ou tout au contraire récite les injures el les mépris des pères de l'Église. Et cependant la femme débonnaire n'a jamais senti que la main qui caresse, elle a toujours soutenu ceux qui la traitaient si durement, si iniustement.
C'est la brutale et cruelle parole de Jésus à sa mère à l'immaculée d'aujourd'hui, à la vierge déesse des Jésuites,' à celle qui est considérée comme l'idéal de vertu et de pureté native, c'est cette parole respirant le mépris oriental qui a confirmé les pères de l'église dans leur haine et leur horreur contre la femme : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? B
^ Après Jésus tous les docteurs ont humilié la femme devant l'homme, tous l'ont maudite et déclarée impure et diabohque, tous avec saint Jean Ghrysostôme l'ont accusée de souiller l'homme dans le mariage. Sans le péché originel, d'après eux, Dieu aurait perpétué la race humaine d'une façon moins honteuse et moins sale. « Femme, dit Tertullien, tu devrais toujours être vêtue de deuil et de haillons, n'offrant aux regards qu'une pénitente noyée dans les larmes' et rachetant ainsi la faute d'avoir perdu le genre humain! femme, tu es la porte du démon! c'est toi qui as corrompu celui que Satan n'osait regarder en face; c'est à cause de toi que Jésus-Christ estmort. )>
Il n'est plus question d'égalité, même devant Dieu, à cette époque du Christianisme; la femme n'est, depuis la première faute, qu'un instrument de tentation et une occasion de chute. Saint Paul lui-même, l'inventeur et le propagateur de l'égalité devant Dieu, a conseillé le célibat; on s'en empare et l'on ne tient pas compte du reste de sa doctrine. Aussi le droit canonique règle-t-il avec des précautions singulières l'institution du mariage; il a été guidé en cela par le principe que le mariage est un mal qu'on ne peut éviter, qu'il
filut tolérer, mais aussi qu'il faut régler de la façon la plus sévère et restreindre le plus possible. Saint Ignace ma.rtyr veut que l'évêque intervienne à chaque union, afin quelle puisse se consommer selon la volonté de Dieu et non au gré des passions charnelles.
Ce mépris n'est pas seulement inscrit dans les livres des lumières de la foi; il est gravé dans le code catholique. Pour le droit canon, l'homme seul a été créé à l'image de Dieu, mais non la femme : en conséquence la femme doit être la subordonnée et presque la servante et l'esclave de l'homme.
Conséquent avec lui-même, et ayant plus de mépris pour la femme que les lois romaines, le droit canon lui défend de déposer en justice, et considère son témoignage comme • indigne de foi.
Tout le libéralisme des lois édictées par les empereurs chrétiens et inspiré par le christianisme naissant, disparaît dans les lois canoniques, dans le code des réformateurs arrivés au pouvoir.
Nous sommes loin des aphorismes de saint Paul et de la réforme égalitaire; nous sommes bien plus loin encore du socialisme naïf de Jérusalem. Le chris ianisme est fort et puissant, il domine tout en Europe et va être désormais le champion le plus acharné de l'asservissement, parce qu'il ^îommande, de l'inégalité sociale, parce qu'il est l'aristocratie, de la fortune, parce qu'il est riche. La femme n'est plus pour lui qu'un être infirme et faible, souillé de toutes les impuretés, salissant tout ce qu'il touche, ne se relevant un peu que dans le monastère où elle peut faire oublier ses taches natives, dans la prière, l'humiliation et la stérilité.
Malgré cette réaction fatale pour la cause du christianisme, malgré ce retour aux croyances anciennes, malgré le mépris des docteurs chrétiens et de l'apôtre saint Paul luimôme, un grand pas était fait dans la condition de la femme :
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elle avait été proclamée l'égale de l'homme, elle avait prouvé qu'elle pouvait l'être dans la foi, dans le sacrifice et le martyre; cette égalité avait forcé la porte des codes sons les empereurs chrétiens, et y était inscrite en toutes lettres en ce qui touche ses biens. Cette idée ne pouvait pas se perdre, et si elle a été effacée au lendemain de leur victoire par les législateurs chrétiens eux-mêmes, elle n'en a pas moins survécu dans la mémoire des hommes.
C'est donc seulement pour aider au triomphe de ses idées révolutionnaires et communistes que Jésus recherche la femme, flatte ses instincts d'amour, et la fanatise par sa miséricordieuse tendresse; c'est pour implanter une religion monothéiste, mélange de traditions sémitiques et d'idées platoniciennes que saint Paul proclame l'égalité de la femme et de l'homme devant Dieu. Cependant c'était si peu dans la conviction intime de l'un et de l'autre, que saint Paul affirmait sa subordination : Dieu n'a pas fait l'homme pour la femme, disait-il, mais la femme pour l'homme, et que Jésus ne put retenir des paroles de mépris en parlant à sa mère. Quoique les révolutionnaires chrétiens n'aient proclamé son égahté idéale que pour l'embaucher et ulihser ses ardeurs et son enthousiasme; quoique la légende juive de l'impureté native ait surnagé dans le christianisme et soit devenu le point de départ de toutes les objurgations lancées contre elle par les docteurs de la foi; quoique l'Église triomphante l'ait déclarée impure et en ait fait le bouc émissaire de toutes les misères humaines, le principe de l'élévation de la femme n'a pu être déraciné. 11 domine tous les esprits progressifs et s'imposera de plus en plus dans les législations humaines.
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En arrivant au pouvoir avec les empereurs qu'elle avait convertis, la religion chrétienne n'avait pas raffermi le vieux monde, et loin de lui infuser avec un sang nouveau une nouvelle vie, elle avait, au contraire, apporté des causes nombreuses de discorde et de ruine. Comme nous l'avons déjà dit, dès que le christianisme fut au pouvoir, il perdit son idéal primitif ; au lieu de réformer les sociétés comme l'auraient voulu le Messie et les Apôtres, il adopta les anciennes coutumes sociales avec l'antique corruption. Mais il inaugura la controverse religieuse, la sophistique dévote et toute la jonglerie des abstractions vides, cause nouvelle d'affaissement moral et d'abâtardissement des caractères qui venait s'ajouter aux anciennes causes de dislocation du vieil empire. La glorification du célibat et la honte du mariage altéraient profondément l'idée et l'esprit de famille, base du principe de solidarité sociale; la préoccupation unique et égoïste du salut éternel anéantissait tout patriotisme. Il n'y avait plus qu'une patrie, le ciel. Toute l'activité intellectuelle était accaparée par les discussions les plus quintessentielles d'une foi déviée et ergoteuse. Là était la passion, la rage du
THULlÉ. — La femme. 5
moment; cela seul occupait, cela seul émouvait, on n'était plus Romain, mais chrétien; on soutenait ou discutait les pères de l'Église, on attaquait ou défendait les schismes et les conciles, et si l'on était capable encore de prendre les armes et d'exposer sa vie, c'était bien plutôt pour soutenir des arguties que pour défendre son pays; le citoyen n'existait plus.
Au milieu de toutes ces disputes religieuses naturellement stériles et le plus souvent comiques, au milieu des émeutes dévotes et des saintes boucheries pour les articles de foi les plus puérils, le vieux monde craquait de toutes parts, rien de ce qui soutient les empires n'existait plus. L'édifice lézardé vacillait sur sa base et au moment où l'écroulement général était imminent, à l'instant où il commençait même, personne ne voyait le danger; tout s'effondrait déjà que l'on discutait encore des points d'exégèse religieuse au milieu de la catastrophe.
L'invasion des barbares, cette tempête énorme, ce déluge humain qui bouleversa le monde ancien, marque une période nouvelle dans la législation européenne; ère de trouble, d'obscurité, de mélange le plus souvent incompréhensible et inextricable.
Les barbares envahisseurs, ens'implantant dans l'ancienne civilisation, ou en la traversant seulement, prirent par le contact une partie des mœurs et des lois des populations vaincues. Et quand ils recommencèrent leur course inquiète ils allèrent porter au loin les progrès et la corruption dont ils s'étaient imprégnés. Mais tout cela mélangé avec leurs propres habitudes et leurs lois anciennes ; c'était grossier, empreint de violence sauvage, irraisonnée.
Au moment de l'invasion deux lois régnaient dans l'Europe connue : le Midi obéissait à la législation romaine, altérée elle-même par l'influence du christianisme ; le Nord était
o-ouverné par les lois germaines qui, si elles étaient identiques dans les grandes lignes, parmi les différents peuples^ variaient souvent dans les détails, même de tribu à tribu.
A cette époque la Gaule avait déjà subi l'influence du vainqueur; l'Empire romain avait implanté ses lois dans cette terre féconde, et le christianisme les y avait maintenues. C'était presque un pays latin quand les races germaines vinrent la soumettre et y porter leurs habitudes de violence, leurs mœurs sévères, et leur ignorance. Sur ce terrain que devaient traverser toutes les invasions, sur ce sol où la plupart de ces chercheurs de terre promise venaient pour se fixer, devait se produire la fusion des lois, comme celle des langues et des races. C'est dans la Gaule, en effet, que cette longue élaboration commença, c'est dans ce pays si riche, si séduisant, qui est comme le point de mire des ambitions des peuples pauvres et désireux du bien-être, que la refonte législative se fit. Aussi, de ce coin du monde, grand et intelligent creuset des mœurs nouvelles, devait sortir un jour, après un long travail d'incubation, les premiers et féconds germes des droits de l'homme.
Les peuples du Nord obéissaient à la loi germaine. Cette léo-islation était encore à l'état d'enfance, c'était presque la constitution patriarcale où la famille est tout. La famille germaine, en effet, était un petit état dans lequel la femme était infériorisée, non à cause de sa perversité native et incurable comme dans la loi indienne du réformateur Mauou, ou de l'infirmité de son intelligence, comme dans la loi grecque, mais à cause de sa faiblesse physique; elle subissait le sort de tous les membres de la tribu que leur manque de vigueur empêchait de servir à la guerre. La. femme n'était pas non plus méprisée comme en Orient; chez ces guerriers du Nord, au contraire, on l'honorait, on lai vénérait, on écoutait ses avis, ses conseils, non seulement
dans la famille, mais encore dans les assemblées. Quelquesunes d'entre elles étaient les inspiratrices des grandes décisions, les prophétesses, et si les hommes avaient la force qui exécute, les femmes avaient l'intelligence qui conçoit et éclaire.
Au reste ce prestige était entretenu par des mœurs sévères. La monogamie était la loi formelle, et, selon la belle expression de Tacite, la femme germaine n'avait qu'un seul mari, comme elle n'avait qu'une seule vie. On ne rencontrait pas au milieu de ces tribus si libres l'injustice qui existait en Orient et dans l'antique Grèce, où l'homme avait droit à l'immoralité; chez les Germains, l'adultère était le plus odieux des crimes, mais aussi bien pour le mari que pour la femme. Chez eux, comme dans l'ancienne Rome, le chef de famille avait nominativement tout pouvoir sur l'épouse et sur les enfants; en réalité le conseil de famille était la seule puissance effective. Plus influent que le tribunal domestique de Rome, tribunal dont les pouvoirs étaient limités, plus actif dans son action tutélaire puisqu'il n'était composé que de membres de la famille et non pas d'amis, formé avec justice, car il comprenait aussi bien les parents maternels que les parents paternels et même les fils en état de porter les armes, ce conseil s'immisçait dans toutes les affaires de la famille, et jugeait tout en dernier ressort. Les enfants avaient donc un appui constant contre la tyrannie possible du père, la femme contre la toute-puissance du mari, alors que, dans la Rome républicaine, la femme et le fils célibataire étaient absolument à la merci du pater familias. Mais ce qui fait une différence plus sensible encore entre les deux législations, c'est que, à la mort du chef de famille, la femme héritait en partie de sa puissance, si toutefois elle n'avait pas de fils majeur.
La tutelle existait; mais c'était pour la femme comme pour
tous les faibles, comme pourles enfants minears, les hommes infirmes, les malades, les vieillards. Dans des peuplades où tout se dénouaitpar l'épée, où la justice se rendait en champ clos, où le meilleur plaidoyer et le plus solide argument était une lame bien trempée, ceux qui n'avaient pas la force de plaider eux-mêmes cherchaient un tuteur, un tenant plutôt. A l'aide de ce tenant l'incapacité de la femme n'existait que de nom, ce qu'elle ne pouvait faire elle-même, c'était lui qui l'exécutait.
La femme germaine pouvait posséder. Non seulement elle avait une dol, obligatoire de par la loi, mais aussi un domaine, reste de la coutume que l'on rencontre dans toutes les sociétés primitives d'acheter l'épouse comme on achète une propriété ou un animal domestique. Seulement, par" une transformation heureuse, ce prix d'achat était versé dans les mains de la jeune mariée et constituait son douaire. En outre, elle pouvait hériter comme ses frères, pas également toutefois; elle pouvait accepter des donations, elle possédait enfin un patrimoine.
La femme avait donc chez ces barbares du Nord un bien autre rang que dans la Rome antique; c'était la même constitution patriarcale, mais plus élevée, plus juste et plus digne pour elle. D'ailleurs elle était relativement libre, suivait son mari aux assemblées, dans ses chasses, à la guerre; sa voix était écoutée dans les délibérations, et si l'on protégeait sa faiblesse, on avait recours à son intelligence ; la force brutale s'inclinait devant l'esprit, la Germaine était entourée de respect et d'honneurs.
Au moment de l'invasion des barbares, la portion de la Germanie qui n'avait pas eu encore de contact avec la civilisation romaine, la Grande Bretagne, les États Scandinaves, obéissaient exclusivement à cette loi germaine. La conquête du nord de la Gaule par les Francs importa dans ce pays
déjà presque enlièrement latin, les mœurs, les habitudes et les lois de leur mère patrie. Mais si les vainqueurs imposèrent leurs lois, ils furent en même temps imprégnés par les coutumes des vaincus dont ils finirent par adopter certaines parties de la législation. La fusion commença.
Chez les peuples du Midi de l'Europe, la législation romaine régnait absolument. Elle île fut altérée que par la loi canonique, œuvre des conciles qui, importée dans le sud de la Gaule et en Espagne par les Yisigoths, y domina longtemps. L'Italie seule résista à l'influence papale et conserva la législation romaine dans sa pureté presque entière.
En Gaule deux législations étaient donc en présence après l'occupation des barbares : dans le Nord, la loi germaine taélée à la loi romaine, dans le Midi, la loi canonique fondue dans la loi romaine.
C'est là, en effet, l'origine du droit' français; c'est au mélange et à lafusionde ces difl'érentes législations qu'il doit sa formation. L'activité intellectuelle de ces races mêlées sur le sol de la Gaule a produit, dans le passé, cette évolution avec plus de rapidité que partout aiUeurs, et, dans le présent, l'élan vers une organisation sociale plus parfaite et indéfiniment progressive.
Les Francs, après leur installation et malgré leur conversion au cathoHcisme, obéirent pendant un certain temps à leur ancienne loi; mais le clergé, tout en s'accommodant de la loi du vainqueur, car alors comme aujourd'hui il s'accommodait de tout, finit parfaire pénétrer, avec certaines dispositions de la loi canonique, des lambeaux de la loi romaine. La tutelle persista longtemps comme dans la Germanie, mais, peu à peu, sous l'influence cléricale et latine, cette tutelle perdit son ancienne forme, la surveillance passa du conseil de famille aux prêtres et aux fonctionnaires, jusqu'à ce qu'enfin l'État seul, comme dans tous les pays où le pou-
CHAOS. 71 voir est centralisé, fût devenu le tuteur de tous les faibles et surtout de la femme. La femme, comme dans le passé, héritait avec ses frères ; mais, sous l'influence romaine, la succession était partagée également entre les frères et les sœurs, les mâles n'étaient plus avantagés. Le douaire était toujours constitué par l'époux au moment du mariage, la femme pouvait être propriétaire par succession, elle partageait les économies du ménage, jouissait de ses biens en toute liberté, mais, peu à peu, les donations entre époux, si elles ne furent pas interdites comme dans la législation romaine, devinrent de plus en plus difficiles et furent entourées d'entraves nombreuses.
Enfin la loi canonique fit disparaître le divorce que l'on trouve dans toutes les constitutions primitives, la seule garantie de la femme soumise à un époux cruel et vicieux, la sauvegarde de la faiblesse contre la force. Mais veuve elle conserva non seulement sa dot et son douaire, mais encore -ses économies comme dans l'ancienne loi germaine. D'ailleurs, malgré l'influence latine, malgré les mépris du droit canon, elle devait garder dans les populations du Nord jusqu'au temps de la féodalité, le prestige dont elle jouissait dans la vieille Germanie.
Charleraagne, comme tous les fondateurs des grands empires, centralisa tout dans ses mains puissantes. De même qu'il avait accaparé les couronnes, il accapara tous les droits, tous les devoirs aussi. L'État était tout, et l'empereur était l'État. L'ancienne constitution germaine de la famille disparut, la tutelle devint une charge du gouvernement, lui seul était véritablement le protecteur des faibles, de tous ceux qui étaient incapables de se défendre eux-mêmes, des clercs et des juifs, comme des enfants et des femmes. Représentant de Dieu sur la terre, c'était au moins son opinion, l'empereur était le père naturel de tous ses sujets, il
leur devait cà tous sa proLection ; c'est lui qui nommait les tuteurs, qui les surveillait, qui les remplaçait; il remplissait le rôle de l'ancien conseil de famille, protégeait le bien des mineurs et aussi leur personne. Quand un dommage était causé à un protégé de l'État, sa cause passait en justice avant tout autre, et c'était à l'État qu'on payait une amende; ce qui était fort avantageux pour l'État.
Cette centralisation de tous les pouvoirs a été la source de toutes les énormités de la loi féodale; la puissance absolue, résumée en une seule personne, passa, après la mort de Charlemagne, et par la faiblesse et l'insuffisance de ses successeurs, dans les mains de tous les principicules et seigneurs qui devinrent dans leurs terres aussi puissants, aussi absolus que l'était l'empereur lui-même sur son trône. Ils s'arrogèrent tous les droits royaux, la tutelle des femmes comme les autres, et ce qu'ils en firent n'est pas une des pages les moins honteuses de l'histoire de l'humanité.
Si dans toute l'Europe la loi féodale exclut la femme de l'héritage du fief, un reste altéré de la tradition germanique permit en France à la fille unique d'en hériter; mais elle n'était que titulaire, et le seigneur, en sa qualité de tuteur, en avait l'administration et la jouissance; c'était de même pour tous les autres biens. Voici la raison spécieuse de cette législation léonine: le fief devait au suzerain le service militaire; or, comme la fille ou la veuve était incapable de le fournir, elle était forcée de donner en compensation, à qui de droit, la jouissance de toute ses propriétés meubles et immeubles. Mais comme tous ces seigneurs guerriers et pillards avaient besoin de soldats pour les aider dans leurs brigandages, ils mirent leur droit de tutelle en adjudication et celui qui payait le plus cher devenait le tuteur de la malheureuse héritière.
Plus tard, et pour simplifier les affaires, ce ne fut pas la
tutelle mais le mariage que l'on mit à l'encan; on prenait femme aux enchères, et l'on payait ainsi le seigneur pour avoir le droit d'être son humble et obéissant vassal. ' Celte honte, cette abjeclion n'était pas seulement subie par la mie du noble; celle du vilain qui, à force de travail et de privation, avait pu amasser un petit pécule, subissait le même sort. Le peu de bien que laissait le père était sous l'abominable protection du seigneur, ainsi qu'elle même, et sa main était mise en vente comme celle de l'héritière du plus noble chevalier.
Pour la vilaine sans dot, pour la malheureuse sans sou m maille, la tyrannie du noble suzerain était bien autrement humiliante, effroyable, honteuse: si le seigneur ne pouvait établir une spéculation sur sa main, s'il ne pouvait exercer son droit de tutelle sur ses biens, il l'exerçait sur son corps. Étrange tutelle, en vérité ! et déviation du sens des mots plus étrange encore ! cette infamie s'appelait un droit, le droit du seigneur, le droit de cuissage. La fille qui voulait se marier devait s'y soumettre. Les premiers embrassements était la taxe qu'il fallait payer au suzerain, qui prenait le dessus du panier des joies matrimoniales et laissait le reste au mari. Le seigneur avait le droit d'écrémer le mariage; et si l'épouse était jolie, il cuissait.
Peut-on rêver pareil abaissement, un esclavage plus misérable, une plus sordide souillure pour l'humanité?.. Mais la promiscuité des premiers âges ne fait pas plus horreur. Toutes ces spéculations, tous ces honteux impôts établis sur le mariage, tous ces bénéfices réalisés par l'union des sexes ne sont-ils pas plus abjects chez ces seigneurs gouvernés et dominés par la religion qui se dit émanée de Dieu même, que les coutumes des sauvages les plus sauvages ?
Les abus étaient devenus si violents et si criminels que les victimes meurtries relcvèrentla tête; le peuple s'arma contre
ces monstres qui vivaient de leur sueur et s'amusaient de leur chair. La grande révolution des communes, cette première affirmation des droits de l'iiomme, faite non plus par des philosophes, mais par le peuple lui-même, anéantit le drort féodal. Les martyrs en prenant les armes contre leurs bourreaux reconquirent une partie de leurs libertés et se donnèrent des lois.
Pour le centre et le nord de la France c'était un retour à la loi germaine, modifiée, altérée de différentes manières dans les différents pays.
Naturellement la femme fut relevée, on lui rendit ses anciennes libertés, les filles pauvres furent arrachées à la servitude la plus honteuse, à l'impôt de la luxure. Les réformes s'imposèrent même à l'orgueil des grands et furent adoptées par eux. Les filles nobles, comme les autres, reconquirent leur corps, l'héritière du seigneur devint libre d'elle-même, put se marier à sa fantaisie, eut la jouissance de ses biens et même de son fief, le règne de la véritable chevalerie et des cours galantes commença. La femme, dans les jours d'oppression et d'abaissement, s'était consolée par l'étude; l'instruction ne tarda pas cà dominer l'ignorance et ha brutalité, le beau sexe reprit bien vite son influence sur les hommes par sa grâce et le charme de son esprit; l'amour et ses enchantements devinrent à la mode, le sentimentalisme le plus éthéré succéda à la rudesse la plus grossière et la plus bestiale. On n'entendit bientôt plus, de par le monde, que les chants romanesques et tendres des troubadours.
C'est à l'indignation populaire que la femme a dû ce retour à l'adoration de ses grâces et de ses charmes. La révolution commencée sous Louis le Gros lui donna plus de droits et plus de liberté que ne leur en laisse notre code moderne. Le savent elles?
La plupart des chartes françaises abolissent la tutelle per-
pétuelle de la femme. La fille majeure on la veuve est mai- Zsse de ses biens comme d'elle-même ; d'ailleurs 1 antique prétexte de cette protection écrasante a dispara, le combat fudiciaire a été aboli presque partout, bientôt il auradisparu complètement. Pendant la durée du mariage seulement elle est mineure; le mari la tient sous sa dépendance et a même le droit de correction. C'est grave, il est vrai, mais qu est cela auprès de la tyrannie du droit féodal qui consacrait contre la fille le vol et le viol, et contre l'épouse les dermeres violences et les plus grands crimes. La femelle du pauvre, d'ailleurs, n'était pas plus heureuse alorsque celle du pmssant seigneur; à l'exemple de son noble oppresseur dans son château fort, le vilain jouait au suzerain dans la plus humble chaumière et torturait le seul être plus malheureux que lui, sa femme.
Dès le mariage, après la révolution des communes, les biens étaient communs dans le ménage, la femme participait aux économies, et si elle ne pouvait toucher à ses propres biens sans l'autorisation de son mari, l'époux ne pouvait davantage toucher à ses biens personnels sans l'autorisation de la femme. Voilà un esprit d'égalité et d'équité qui nous éloigne bien de la loi romaine. Enfin l'épouse a un douaire comme dans la loi germaine; ce n'était plus un don fait au moment du mariage, mais un droit indéniable sur les biens de l'époux, sauvegarde réelle de la femme qui forçait, sinon à f amour et au respect, au moins aux ménagements et à la prudence, car une séparation de corps, qui entraînait toujours la séparation des biens, amoindrissait la fortune du mari; et, en ce temps comme aujourd'hui, on tenait aux biens de la terre.
C'était un grand pas en avant, le bon sens populaire avait imposé l'équité.
Si dans le Nord de la France l'affranchissement des communes entraîna le retour de la législation germaine, rendue
plus libérale par certains articles du droit canon, l'égalité dans les héritages, par exemple, dans le Midi de la France cette révolution fit revivre la loi romaine dont le pays était comme imprégné.
En même temps que cette émancipalion politique s'accomplissait, l'émancipation inlellecluelle commençait aussi; le mouvement, parti d'Italie, avait son retentissement dans toute la partie méridioniale de la France. On se jeta avec ardeur dans l'étude du droit romain ; de proche en proche, tout le pays fut atteint par cette ardeur, de Montpellier jusqu'à Paris toutes les écoles rivalisèrent d'application et de zèle. La fusion des lois sortait de l'empirisme pour entrer dans la période scolaslique.
^ La royauté avait été longtemps amoindrie par les mœurs féodales, par la division du pays en autant de petits états qu'il y avait de petits seigneurs; l'indépendance des communes les avait diminués au bénifice de la royauté. Les rois se demandèrent si les communes après avoir fait échec à leurs seigneurs, ne pourraient pas faire échec à leur roi, et ils excitèrent ce travail législatif, ils poussèrent à la refonte des lois qui devaient amener l'unification des coutumes et des codes au profit du chef suprême; c'était une tendance vers la centralisation royale.
Et, en effet, lois germaines, droit romain, droit canon se fondirent en une seule législation. Au xvr siècle la chose était à peu près faite, mais certes pas à l'avantage de la femme; on garda beaucoup trop de ce qu'il y avait de restrictif dans ces différentes lois, sans rien prendre au contraire de ce qui était libéral dans chacune d'elles. Mais les nobles et la bourgeoisie riche poussèrent aveuglément à ce mouvement qui, à leur insu, se faisait tout au bénéfice de la royauté absolue.
L'incapacité de la femme n'étaitplus due, comme dans la
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loi o-ermaine, à sa faiblesse physique, mais à son infirmilé moi^nle etintellecLaelie. Toutes les énormités du droit canon passèrent dans la législation; comme dans la loi canonique, la femme impure n'ayant pas le droit d'approcher de l'autel qu'elle eût souillé, la femme cause du premier péché, la complice du serpent fut infériorisée par la loi nouvelle et mise en tutelle pour cause d'impureté. La vénération du barbare pour elle, l'admiration primitive du Germain pour son intelligence disparurent; on la regarda comme incapable des choses de l'esprit et de la raison, elle retomba presque, dans l'opinion publique, à l'état où elle était dans les premiers temps de l'époque patriarcale. « Il est étrange et inconvenant, disent les canons d'un synode français, traduit par le professeur Gide, devoir des femmelettes abjurant la pudeur de leur sexe et bravant les lois divines et humaines, paraître le front haut dans les assemblées publiques, et s'ingérer dans les affaires de l'État où elles font plus de mal que de bien, elles qui devraient passer leur vie dans leurs gynécées, et dont l'aiguille et la quenouille devraient être la seule occupation. »
Et les canons eurent raison contre l'équité. Les femmes furent pour longtemps envoyées à la quenouille et au mépris, et, tant leur miséricorde est grande, elles eurent la naïveté de croire à cette religion barbare qui les repoussait avec tant de dédain et avec tant de persistante horreur. Il n'y eût plus de prophétesses comme dans la vieille Germanie, on n'écouta plus les prévisions, on ne suivit plus les conseils de la femme dont l'intelligence est si primesautière et si souple, on lui enleva par cette infériorisation systématique la confiance en elle-même, l'estime de ses propres facultés, la puissance de cette initiative passionnée qui pousse aux grandes choses. Et quand une femme sortait du commun,se révélait par l'activité de son esprit ou de sa rai-
son, ce n'était plus une inspirée comme dans la tribu germaine, mais une' sorcière, une horrible sorcière qu'il fallait lapider ou brûler.
L'égalité dans les héritages que la loi romaine avait imposée aux habitudes germaines avant le régime féodal, et que beaucoup de communes avaient inscrites dans leurs chartes après la conquête de leur indépendance, disparut dans la refonte des lois. La bourgeoisie enrichie, grâce à la révolution qu'elle avait faite, voulut conserver, comme les nobles, le rang et la fortune de leur famille et rétablirent, non pas le mode d'héritage inégal du Germain, mais celui du droit féodal avec le droit d'aînesse et la déshérence des cadets et des fdles. On abolit le douaire, on rétablit le régime dotal, non plus pour protéger la femme en cas de séparation des époux, puisque la loi canonique était hostile au divorce qu'elle fit disparaître. Le sénatus-consulte Velléien qui, en fait, n'avait jamais été abrogé dans le Midi de la France, gagna le Centre et le Nord; l'incapacité de la femme fut complète. Elle eut contre sa cause les compulseurs du droit romain dédaigneux comme l'antiquité, les conservateurs du droit canon dominés par le dégoût et le mépris des pères de l'Eglise; et tous d'un commun accord prononcèrent sa déchéance dans l'humanité. .
Exclue de la vie publique, annihilée dans la famille, rejetée du domaine de l'intelligence et de la raison, n'ayant aucun intérêt, aucun droit, aucune autorité dans la vie, traitée même en impure jusque dans le temple chrétien, les natures humbles et douces se j^etèrent dans la prière et la contemplation, allèrent peupler des couvents et implorer jusqu'à leur mort le pardon d'un Dieu inique, pour les fautes qu'elles n'avaient pas commises. Les natures ardentes et passionnées tournèrent leur activité et leur intelligence vers la vie de plaisir et d'intrigue. Impuissante en tout, privée de tout
pouvoir, elle conquit la puissance par la corruption, elle réona par la luxure sur ces hommes dont les pères avaient été dominés par sa vertu.
A partir du xvi" siècle, donc, la fusion de toutes ces coutumes diverses était à peu peu près faite; il n'y eut d'autre changement que l'abrogation du sénatus-consulte Velléien faite en 4606 par Henri IV et consacrée par les ordonnances de Louis XIV de 1683 et de 1704. Mais cette réforme n'était que la confirmation de ce qui se passait partout, car la loi était constamment tournée et ne servait qu'à l'escroquerie et à la fraude. Voici ce qu'en disait dans une vive diatribe, en 1598, le publiciste Jacques Leschassier : « L'usage de cette renonciation contraire au droit, estant entre nous passé par coustume en styl de notaire et ayant abrogé le Velléien, changé en un piège tendu à la simplicité de ceux qui contractent avec lesjemmes, quand, par malice ou ignorance, les notaires obraettent cette clause. Encores qu'elle soit du tout vaine et sans aucun effet en l'esprit des femmes, si estce que les obligations où elle défaut sont déclarées nulles. N'est-ce point imposer loyaux paroles et non aux choses? ou ne vaudrait-il point mieux abroger cette formalité, comme une mauvaise herbe qui doit être arrachée du champ de la justice? )i
La royauté absolue n'était pas faite pour relever la morahté de la femme; le luxe de la cour, l'ignoble aplatissement des hommes, leur servilité jusque dans les choses les plus immondes, la poussèrent de plus en plus hors de la famille sur le grand chemin de la débauche et du vice. La galanterie devint un état reconnu, estimé, qui pouvait mener aux plus hautes destinées; et si toute jolie fille ne pouvait rêver aux amours royales, et ne portait pas sous sa cotte une couronne de reine de la main gauche, elle espérait au moins celle de duchesse et de marquise, et quelquefois elle avait les deux.
Les grandeurs de la prostilulion firent tourner toutes les têtes, les ambitions malsaines étaient exaspérées, la famille devint une nécessité fâcheuse, presque cruelle quand ce n'était pas un marchepied vers les grandes alcôves. La courtisane éhontée avait décidément pris le haut du pavé, et la femme abaissée par l'homme n'eût bientôt d'influence sur lui que par sa corruption cynique et par ses vices ruineux.
Les rois, comme les seigneurs féodaux, avaient tout accaparé, tout perverti. Les hommes qui réfléchissaient et raisonnaient, ceux qui voyaient avec terreur cette fièvre d'immoralité gagner toutes les classes et tous les âges, se jetaient dans la philosophie et les études politiques, poursuivaient la réforme de la société et la moralisalion des peuples. Les excès mêmes de la royauté avaient rendu la crise imminente et fatale. Comme pour l'affranchissement des communes, la longue compression amena le soulèvement national; la Révolution éclata.
Cette sublime Révolution qui a posé tous les principes sociaux, devait établir le vrai rang de la femme dans l'État. Parles lois des 18 et 15 avril 1791 l'égalité civile de l'homme et de la femme fut proclamée; ce n'était plus l'égalité devant Dieu, comme dans les épîtres de saint Paul, mais l'égalité devantlafamille et devant la société. Cette égalité a été faussée, il est vrai, dans la codification du mariage. Mais le principe reste et deviendra le point de départ de la législation nouvelle qui ne sera plus établie sur la tradition, maintenant que la science s'impose, mais sur l'étude physiologique et sociologique de riiumanité.
Nous venons de voir, dans un rapide résumé, que depuis les âges les plus éloignés l'émancipation de la femme a suivi une marche progressive que rien n'a pu arrêter. C'est toujours commemalgré Inique rhommel'a élevée del'étatle plus abject à ce qu'elle est maintenant. Ce sera encore malgré lu
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qu'il rélèvera de plus en plus. La marche progressive a été constante parce que c'est toujours l'intérêt propre de l'homme qui l'a déterminée : aux premiers âges, l'intérêt de l'individu; dans l'état patriarcal l'intérêt de la famille; dans les sociétés organisées, l'intérêt de l'État, l'intérêt de la collectivité, ce qui est encore l'intérêt de l'individu.
Le jour des réformes rapides est arrivé. Les sociétés tendent à s'établir sur des bases solides, et l'équité sociale n'est plus qu'un problème scientifique. Le principe de 1791 va donc porter ses fruits.
thijUé. — La femme.