DEUXIÈME PARTIE
l'opinion
La bonne ou la mauvaise réputation des peuples est établie d'après les mœurs d'une minorité en vue; c'est seulement une partie de la nation qui fait marquer dans l'histoire le niveau de moralité de la nation entière. Le Tout Paris d'aujourd'hui ne se compose-l-il pas, en somme, d'un bien petit nombre des habitants de la grande ville.
Mais à côté des puissants, des passionnés, des vaniteux qui donnent le ton, qui suivent ou créent la mode, qui font grand bruit de leurs vices, de leurs paradoxes, de leurs ambitions, il y a dans les sociétés, et faisant leur fond et leur vitalité, une population moyenne qui, dans toutes les civilisations, soit par timidité, soit par modestie, soit par absence de tempérament, garde un niveau de vertu et de
vice qui est à peu près toujours le même. Cette population remplit tous ses devoirs sociaux, supporte la plus grande partie des charges de l'État, en occupe les postes moyens et inférieurs, fait vivre la collectivité par le petit commerce, la petite industrie, et perpétue la race. Mais quelle que soit son existence elle endosse la réputation que méritent seuls les gens qui se montrent et se pavanent : c'est comme le corps qui disparaît sous le costume. Si l'unanimité des habitants de Rome avaient réellement pratiqué les mœurs de l'époque d'Auguste, les Romains eussent certainement disparu complètement en moins d'un siècle.
Ce que je vais dire ne s'applique donc qu'à une partie restreinte de la population française, car la m.ajorité des citoyens a des mœurs d'une honnêteté moyenne et une existence à peu près honorable. Je ne vais parler que de cette minorité qui nous a compromis sous le dernier règne, de cette société de mauvais ton et de mauvaises mœurs qui s'est affichée et, par ses fanfaronnades de vice, a fait croire aux ennemis de la France, ravis de nous décrier avec nos propres dires, que la nation française était pourrie dans l'immoralité et atteinte d'une maladie incurable et mortelle due à la débauche. Garl Starck, lorsqu'il faisait à Berlin une conférence sur l'état mental du peuple français atteint, selon lui, de paralysie générale progressive, ne connaissait que ce monde restreint, mais tapageur et cynique, dont l'idéal et la gloire était de faire parler de son libertinage et de sa luxure effrontée. C'est cette minorité, la France d'alors aux yeux des étrangers, qui s'extasiait devant cet aphorisme d'une de leurs fortes têtes : « La femme honnête n'est pas une femme. »
Les apparences leur donnaient raison d'ailleurs. Jamais, à aucune époque de l'histoire, la femme n'avait été plus bas placée dans l'opinion que sous le gouvernement de l'homme
de décembre; les élégantes faisaient tous leurs efforts, il faut l'avouer, pour mériter leur mauvaise réputation. C'est que la femme, celle qui se fait voir au moins, reflète les défauts et les vices de l'homme de son temps aussi bien que ses qualités et ses vertus; elle donne la note juste de l'état moral de son époque. Patriote et vertueuse aux grands jours de la République, elle devient réactionnaire et débauchée après Thermidor; sous le premier empire elle se prosterne devant les plumets et les pompons, elle soupire pour un casque doré, elle se meurt d'amour pour un bonnet à poil. Sous la restauration elle ne rêve plus que blasons et couronnes, elle se jette au cou des grands noms, si l'on peut ainsi dire, et met son point d'honneur à coucher avec la haute noblesse, comme elle le mettait à encourager de ses charmes le cosaque envahisseur, après avoir subjugué avec bruit et scandale le guerrier français couvert de gloire. Elle aime la force du jour.
Aussi, sous le triste règne du dernier Bonaparte, à cetie époque d'agiot éhonté et de boursicotage ignoble où l'argent était la seule force reconnue et réellement efticiente, la femme n'estimait plus que l'argent. Le temple de l'amour était la bourse dont les grands prêtres étaient tous ces pompeurs de fortunes, tous ces parasites financiers qui grouillaient alors sur le corps social. Vertu, talent, beauté, force brutale même, cela ne comptait plus pour elles. On en voyait, et du meilleur monde, s'oublier jusqu'à lorgner avec une visible envie les diamants qu'étalaient sur leurs tétons flétris et maquillés quelques drôlesses à la mode quoique déjà sur le retour. L'argent était si bien le Dieu d'amour que les épaulettes et les plumets étaient tombés dans l'estime des beUes et n'avaient plus d'influence sur leur âme.
De cela on peut conclure que plus l'homme est bas et vil, plus la femme en vue s'avilit.
. L'abaissement apparent de la femme est donc toujours l'œuvre de l'homme dont elle est le réflecteur, dont elle accepte l'idéal et les goûts. Elle devient vaillante pour lui plaire quand il est vaillant, elle devient ignoble pour le séduire quand l'ignominie est à l'ordre du jour.
Les hommes ne se demandent jamais d'où provient l'effondrement des mœurs de la femme; ils se contentent, en esprits forts, de la mépriser, sans réfléchir que ce mépris retombe sur eux-mêmes.
Ce qui marque le degré d'abaissement dans lequel la femme était tombée dans l'esprit des hommes, c'est l'opinion qu'en avait la jeunesse. L'enthousiaste jeunesse, malgré ses théories fanfaronnes sur la verlu, malgré ses dédains apparents et vantards qui ne sont que le déguisement maladroit de la timidité et de la méfiance de soi-même, tressaillait jusque-là au seul nom de l'amour. Les mœurs de l'empire avaient supprimé cette émotion juvénile. Chérubin, le petit amoureux de toutes les femmes, celui qui aurait voulu embrasser tout le sexe d'un seul baiser, n'existait plus; c'était à cette époque un moutard usé, blême et froid, sans rougeur et sans rêves, qui, devenu jeune homme, commençait par où jusque-là finissaient les rassasiés de plaisir. La débauche du père avait souillé et empoisonné le fils; comme son papa cassé et avili, il n'avait plus ni amour ni tendresse; il ne séduisait même plus, il payait. Chérubin était devenu le petit crevé.
C'était une triste génération que celle-là !... Et d'ailleurs que pouvait penser de la femme ce petit crevé qu'on avait si bien habitué à ne pas penser? En dehors de la frisure et de la toilette il ne savait à quoi appliquer son esprit ou son activité; il était à charge à soi-même, il ne savait que devenir, son intelligence restait vide comme son cœur, aucune fièvre ne faisait battre son pouls, il était passé à l'état de
machine à digérer et à dormir, et encore ne faisait-il bien
ni l'un ni l'autre.
Plus d'ambition, plus de passions, plus de luttes et de colères, les aspirations étaient mortes; un lourd sommeil avait endormi dans la pommade cette jeunesse vieillotte, au cœur glacé et au corps amolli. La débauche elle-même était froide et calculée, les plaisirs empaillés, sans imprévu et sans rires, ordonnés d'avance comme la carte d'un dîner d'apparat. L'apathie intellectuelle n'était même pas compensée par l'activité physique, comme sous le premier empire si emphatique et si bête, mais si agité; c'était l'inertie du cerveau dans sa plus navrante intensité, j'allais dire la démence sénile de la jeunesse française.
A vrai dire, ils ne pouvaient avoir d'autre tendance dans le milieu où ils vivaient. S'ils étaient précoces pour la débauche, si à vingt ans tout sentiment était émoussé en eux, si déjà ils méprisaient la femme et ne la considéraient plus que comme un outil à plaisir, un objet de consommation que l'on paye toujours trop cher, ou, plus tard, un sujet de spéculation qui ne rapportait jamais assez, c'était leur éducation qu'il fallait accuser de cette déchéance; l'exemple du père avait perverti l'enfant.
Quand la bourgeoisie abrutie de peur, affolée par les fantômes qu'évoquait d'audacieux escamoteurs politiques, eût livré ses libertés, quand elle se sentit bien dépouillée de ses droits, bien aplatie, bien bafouée, elle chercha à combattre son dégoût d'elle-même par le luxe et par le plaisir; le bourgeois ayant perdu sa qualité d'homme libre voulut devenir grand seigneur. Or l'argent donne tout, plaisir, gloire et noblesse; tous ces roturiers en quête d'honneurs, tous ces traîtres à la liberté, avides de jouir, se mirent à la poursuite de la fortune et prirent le chemin le plus court. Ce chemin conduisait à la Bourse, le temple de l'escobarderie moderne,
Cë QU'ELLE EST.
la caverne où les johards vont se faire dévaliser. Au bout de quatre ans d'empire, la Bourse était l'unique pivot de la vie parisienne et de l'activité française, et la gigantesque couveuse où venaient éclore les fortunes énormes, et, par cela même, les grands noms nouveaux.
De tous les coins du monde accoururent alors les aventuriers, les détrousseurs d'actionnaires, les Robert-Macaires de tout étage, les juifs, les usuriers. Ce monde de parasites donna le ton et refit les mœurs du temps. Aussi quel ton et quelles mœurs! L'honneur, c'était la caisse; pas de caisse, pas d'honneur. Plus que jamais on se prosternait devant les riches drôles, devant les millionnaires qui avaient détroussé votre concierge, votre cuisinière, tous ces malheureux gogos qui veulent de gros revenus avec un petit capital, les naïfs. Si quelquefois on se moquait des moins habiles qui avaient trébuché contre le code et dégringolé aux assises, le plus souvent on plaignait ces maladroits qui n'avaient pas su asservir la chance. Ah ! si un jour de débine, ils avaient pris dans un gousset une pièce de cent sous ; si même, travaillés par les crampes de la faim, ils avaient -dérobé un pain en cassant une vitre, la société eût couru de graves périls et n'eût pas trouvé de prison assez dure, de bagne assez mortel pour s'en défaire et pour se venger. Mais ces intelligents coquins s'attaquaient aux millions, et non pas à la menue monnaie; ce n'est pas la même chose! En faisant grand on n'était pas précisément excusé, mais on attirait au moins l'indulgence : les millions graissaient les ressorts de la loi, adoucissaient l'exécution de la justice et polissaient les consciences.
La maladie de l'argent fut terriblement contagieuse et se communiqua rapidement; la fièvre du jeu brûla bicnlôt tout lé monde, il n'était question que des gros bénéfices, et des dépenses scandaleuses des heureux joueurs du jour. Les
lilles firent des succès à ces détrousseurs dont les mauvaises mœur., dont la grossière existence, dont le langage cynique et «^ans esprit devinrent à la mode.
La jeunesse imite ses anciens. Les mœurs des boursiers furent son idéal; elle trouva du meilleur genre de n'obéir a aucun sentiment, de refouler ses aspirations, de mépriser ce qui n'était pas plaisir vulgaire, sinon ordurier, de n'estimer que l'argent.
Mais les petits crevés n'avaient pas pris aux forbans de la Bourse, avec le mauvais ton et le cynisme, l'audace et l'activité. Ils restaient inertes. Il n'y avait plus qu'un ressort qui donnât une apparence de vie à cette jeunesse languissante, c'était la vanité ; l'orgueil n'était plus, il avait suivi le reste. Pour cette génération flasque, la femme n'était qu'une affaire de luxe et de gloriole, un paquet de soie, de dentelles, de fourrures, relevé de ci de là par de l'or, des perles, des diamants et surmonté d'une figure ne déparant pas trop le reste; il fallait par exemple que cela eût du chic, un je ne sais quoi insolent et trivial faisant valoir le luxe qui ruine. C'était là le plaisir. La beauté et la jeunesse n'étaient pas absolument nécessaires pour constituer une fille à succès; les draperies, le déhanchement, et la valeur inscrite à la cote de la galanterie constituaient la vogue.
La beauté?... En vérité, c'était bien superQu! On voyait dans ce temps-là une cagneuse sur le retour, célèbre seulement par sa prostitution, n'ayant même jamais paru au théâtre, usée non seulement par les libertins de Paris, mais par les voyageurs de toutes les parties du monde, se faire un regain de succès et remonter sa clientèle princière en montrant, sur une petite scène et dans le léger costume de Cupidon, ses jambes torses soutenant sans grâce son buste malingre et raboteux. Mais elle était fort entendue; son âpreté au gain constituait son mérite, son chic, son succès, elle
coûtait cher et n'avait jamais de faiblesse; c'était connu. On se la payait, c'était honorable.
^Le goût personnel, l'art dans la toilette, l'originalité n'étaient pas plus nécessaires que la beauté ; l'argent remplaçait tout. Les couturiers et les couturières étaient les grands et les seuls arbitres du monde des Grâces. Quant à l'esprit, à quoi bon ! il y avait un vocabulaire tout fait, qui servait à foutes, toutes répétaient les mêmes phrases, les mêmes plaisanteries, les mêmes mots, cehi avait paru dans le journal du matin; celles qui savaient lire couramment s'en servaient le jour même. La conversation était aussi uniforme que les toilettes, plus monotone même, car les marchands d'esprit sont plus rares que les bonnes couturières.
Cette uniformité et cette monotonie étaient devenues le ton du jour; les femmes du monde cherchaient à imiter ces filles ennuyeuses, elles prenaient leurs allures, leur cynisme, leur conversation, leur \oix rauque et cassée, leurs couturières et jusqu'à leurs amants. Dans le monde élégant quelques héroïnes avaient parfaitement réussi à paraître aussi cocottes que les cocottes les plus classées; on s'y trompait, et elles étaient heureuses. En vérité, un certain nombre n'étaient séparées des filles que par un rien, un accident de la dix-huitième année : la cérémonie de mariage. Sauf cela!...
De la vertu, dans tous ces mondes-là il n'était plus question, c'était vieillot et caduc, on était d'accord pour en rire, et le mot lui-même était devenu tellement ridicule que l'on pouffait rien qu'à l'entendre prononcer.
C'était le triomphe de l'uniformité, de la banalité. Comme les ifs de Versailles, les femmes avaient toutes une coupe et des allures identiques : grâce aux postiches et aux peintures c'était toujours la même beauté; grâce aux journaux c'était le même esprit. Toute la différence était dans le prix de l'accoutrement et de l'abonnement.
. L'OPINION. 'Jl
C'est avec cela que tous ces émasculés faisaient rameur; ils chano-eaient de maîtresses sans s'en apercevoir autrement qu'à la dépense; ils ne les aimaient d'ailleurs que comme un meuble de prix, un bijou cher, et la femme avait plus de valeur qu'un chien et qu'un cheval, parce qu'elle représentait une plus grosse dépense.
Le cœur le plus neuf et le plus tendre, l'adolescent le mieux organisé pour le respect et pour l'adoration n'aurait probablement pu garder ses illusions dans le monde singulier et au milieu de ce cynisme. D'ailleurs la façon dont l'éducation est donnée ne prédispose que trop la jeunesse au. mépris de la femme.
Le petit garçon moderne prend les premières notions de la vie entre sa bonne, une paysanne pervertie, une cocotte en chrysalide, et le soldat son amoureux. L'une est faible devant son militaire, l'autre est fort et a le geste dominateur; l'une porte des jupons embarrassants et a peur des voitures, l'autre ne craint rien, tortille sa moustache, a un sabre sur la fesse gauche et jure d'une voix sonore ; l'une est la faiblesse, l'autre est la force. Le moutard est du sexe fort, il traîne avec fracas son sabre de fer blanc, et mord sa bonne.
Quand le bambin a grandi, on le met au collège ; là, l'indiscrétion des camarades plus âgés et plus savants que lui rendent son instinct plus précoce et lui ouvrent une nouvelle série d'idées. Les mystères de la génération éveillent et excitent sa curiosité. Avec l'appétit de connaître qu'a l'enfance, il cherche avec d'autant plus d'ardeur à s'instruire qu'on affecte de lui tout cacher. Il veut déchirer les voiles qui sont encore fermés devant ses yeux et pénétrer dans le saint des sain-ls; il brûle de connaître le grand œuvre. Peu à peu les confidences l'instruisent ; avant les appétences du corps son esprit est défloré, excité, et dès qu'il sent poindre en lui la puissance génésique, la Vénus lubrique apparaît dans ses
rêves, au milieu de son Iravail, au milieu de ses plaisirs d'écolier. La femme c'est la sensualité, la joie suprême à laquelle il aspire avec d'autant plus de force que ce bonheur lui semble être dans un lointain insaisissable.
C'est la seconde notion sur la femme et celle qui primera toutes les autres pendant longtemps.
Mais l'enfant grandit et se fortifie, à la dépravation de l'esprit se joignent les excilations du corps; chaque jour lui apporte une découverte nouvelle, il se sent homme et aspire à le prouver. En attendant il se procure tout ce qui peut l'avancer dans la science du plaisir, il commente l'avenlure de la mère Eve, souligne dans les auteurs classiques tout ce qui peut se rapporter à la génération, recherche les livres graveleux et fait ses délices des images obscènes. Oh ! pas de rêve d'amour pur, pas de tendresses idéales; les désirs le plus brutalement lubriques remplissent ces petites têtes blondes.
C'est au régime hygiénique du collège que cette dépravation précoce est due. Les élèves de l'université sont de petits prisonniers dont la vie au grand air est l'exception et la station assise dans une étude ou une classe, la règle; l'expansion de l'esprit est refoulée aussi bien que l'expansion physique. Ou les commande, on les domine, on ne les gouverne que par la force et la crainte, les maîtres sont des ennemis contre lesquels l'enfant se révolte, ou devant lesquels il s'aplatit ; il devient méchant ou fourbe, et, comme son corps, son cœur s'étiole.
Bien peu y échappent.
L'intelligence n'est pas mieux traitée que le reste. L'esprit de l'enfant est surtout accessible aux choses concrètes; tout ce qu'il a pu saisir par les sens, reste imprimé solidement dans son esprit, et ce n'est que peu à peu, de sensation en sensation qu'il s'élève jusqu'aux abstractions les plus diffi-
elles Par une erreur singulière on bourre ces petits cerveaux
omprendre, qu'ils oublient d'ailleurs comme tout ce qu Us pas très nettement compris. A tous les points de vue ce régime est malsain et l'on ne doit pas être surpris que l'e.piit des enfants, fatigué par une gymnastique intellec tuelle dont il ne voit ni l'intérêt ni le sens, vagabonde dans des rêveries funestes qui ne l'envabiraient pas si le corps était soumis à des exercices fréquents, si 1 intelligence était intéressée et si l'étude avait du charme.
Grâce à ce régime intellectuel et physique, à quinze ans l'enfant est ferré sur les choses de la vie galante : il sait le nom des lorettes en vogue, il en possède les portraits, il connaît leur histoire et leurs histoires. Et comment ne serait-il pas imprégné de cette corruption hâtive? il ne peut faire un pas sans la voir s'étaler sous ses yeux. Avec cette préparation et cette disposition d'esprit, il saisit toutes les traces de manifestation sexuelle ; il n'y a même pas un acte de l'existence qui ne lui paraisse se rapporter à l'œuvre de chair, à l'œuvre de joie. Sous l'empire, les femmes du grand monde avec leur laisser-aller, leurs colloques aussi échevelés que leurs toilettes, leurs réticences, leurs sourires, leurs airs dégagés et sensuels excitaient encore le feu de leur imagination allumée. Aussi rentraient-ils au collège avec une terrible moisson d'observations galantes; et, pelotonnés dans leur lit, ils s'endormaient en voyant passer et repasser dans leur esprit agité toutes les impressions lascives de la journée.
Et je ne parle pas des vacances, ni des femmes de chambre, ni des amies de maman, ni des petits jeux, ni des bord de la mer où la conscience des femmes est en costume de bain comme leur corps.
Les propos imprudents des hommes faits, les histoires galantes universellement répandues, leur donnaient la convie-
tion que le seul rôle de toutes les femmes est de faire l'amour. Habitués d'ailleurs à voir celles que l'on dit honnêtes copier les filles galantes par la voix, par le ton, par les allures, ils ne saisissaient pas bien la différence et ne comprenaient clairement qu'une chose, c'est que l'une se paye et que l'autre ne se paye pas. Leur première ambition était donc d'avoir une femme du monde, parce qu'à seize ans on ii'est pas riche. Ils auraient bien préféré la cocotte parce que tout le monde en parle, parce qu'ils savent qu'on se ruine pour elles et qu'ils préjugent de ce fait, avec leur logique inexorable, que l'on ne peut consentir à des sacrifices pareils que pour de hautes saveurs et des plaisirs paradisiaques. Mais ils désirent la femme du monde par économie. Ah ! s'ils avaient de l'argent, il y a beau temps qu'ils auraient mordu dans la pomme.
Voilà le fond de leur poétique rêverie et de leurs aspirations d'amour.
Et après leur sortie du collège, à mesure qu'ils avançaient dans la vie, leur mépris des femmes augmentait encore; ils suivaient le courant ne croyant obéir qu'au résultat de leurs observations. Partout ils ne voyaient la femme qu'à son désavantage, parce qu'ils ne regardaient, il est vrai, que certaines d'entre elles, n'écoutaient que les récits vantards des hommes à succès, ne retenaient que les aventures scandaleuses dont le dénouement se fait devant les tribunaux. Dans le monde même qu'ils fréquentaient, le grand monde, si vous voulez, il n'était question que d'histoires d'amour, que ,de chutes imprévues, que de mystérieuses liaisons; chaque jour on voyait s'écrouler au milieu de rires indécents, ou de malédictions théâtrales, de solides réputations de vertu; ils se figuraient lire couramment l'hypocrisie sur toutes les figures, saisir les mensonges dans tous les discours. Enfin, s'ils ne l'avaient vu, ils avaient appris par les gazettes que la
duchesse X... la marquise Y... la comtesse Z... et la baronne***, étaient au dernier bal dans descostumes qui eussent lait rougir un municipal, l'ange gardien des bals publics.
Le petit crevé, tout crevé qu'il était, n'était pas cependant assez dépourvu de logique pour ne pas conclure que celle qui laissait voir ainsi ses charmes exposait grandement sa vertu, et que selon le moment et l'endroit, elle était toute disposée peut-être à la laisser vaincre. Il lui paraissait donc de plus en plus impossible de croire à une honnêteté qu'il ne trouvait nulle part, pas même dans le monde dit honnête.
M'.\is lorsqu'il avait pénétré dans le boudoir d'une de ces honnêtes femmes, lorsqu'il avait été aimé dans le monde élégant, il trouvait encore là de nouveaux motifs de dédain pour la femme. La faiblesse qu'on avait eue pour lui, quoique satisfaisant sa vanité, la rapetissait à ses yeux. Il ne comptait pour rien le sacrifice, et n'était pas ému par l'amour ou le caprice; il ne voyait que la victoire remportée et faisait sa tête devant ses amis, et même devant sa glace. Mais il remarquait que cette femme si coquette, si audacieuse dans le monde, était plus pudique dans le tête-à-tôte et le demi-jour de l'alcôve, qu'elle ne l'était dans la cohue et sous la resplendissante lumière du bal ; il était surpris de constater qu'elle faisait de la pudeur quand l'amant demandait à voir à huis clos ce qu'elle avait étalé publiquement. Cette modestie ennuie le plus souvent ceux qu'elle prétend surexciter, et c'est logique : la femme qui prend en public les allures des fuies de plaisir, doit fournir au lit autant qu'elles de cynisme amoureux et d'excitation sensuelle. Et quand il ne trouvait pas tout cela le petit crevé se croyait volé.... et le disait.
Il se piquait de philosophie, le petit crevé, et généralisant avec la facilité des gens irréfléchis, il concluait que la femme honnête n'est qu'une formule, et que celles dont on ne parle pas sont incapables de faire parler d'elles.
Et quand, par hasard, au milieu de ces affirmations impertinentes, ou lui objectait l'honneur de sa mère, il répondait : Ma mère?... ce n'est pas une femme, ma mère; c'est une vertu, ça n'existe pas.
D'ailleurs il disait hautement qu'il mettait bien au-dessus de la femme du monde, la cocotte, l'horizontale avec sa science du plaisir, son abord si facile, et la séparation si simple. Elle ne s'en fait pas accroire, celle-là, elle ne porte pas de grands airs, il ne faut pas jouer à cache-cache pour la voir, elle ne parle pas de ses devoirs et de sa honte. Non, elle aime au grand jour, elle se compromet avec orgueil, elle rit aux éclats et peut rire partout à gosier plein. Celui quia connu les prétendues joies de l'adultère peut-il comparer les innombrables ennuis de l'amour coupable, à la tranquille et joyeuse quiétude de l'amour vénal ? Avec la femme dite honnête: soins, dissimulation, mystère; les ordres et les contre-ordres se croisent, on attend toujours dans l'anxiété; l'éclat de rire est défendu par prudence, on se cache pour être heureux, et le bonheur, souvent, est étranglé au beau milieu. Après la possession, madame votre maîtresse est sentimentale, elle verse quelquefois des pleurs qu'au début on sèche avec ses lèvres, et qui, après quinze jours de possession, donnent des envies irrésistibles de s'en aller. On a mille obligations désobligeantes, on n'est plus maître de son temps, les rendez-vous tombent toujours mal et vous dérangent dans vos réunions amicales ou dans vos parties joyeuses ; enfin on a un mari de Damoclès toujours suspendu sur la tête avec tout son cortège de commissaires, de gendarmes et de juges. Au bout de deux mois l'aventure le plus vivement convoitée devient une lourde chaîne qu'on ne brise pas parvanité, parce que l'on regarde encore sa victoire comme unegioire ; par timidité, parce qu'on est jeune quoique crevé; par une sensibilité prétentieuse et de parade, parce
qu'on ne veut pas causer une trop grande douleur à sa maîtresse... Mais quelle scie!...
Comme les choses sont plus charmantes avec la cocotte ! on arrive sans soins, sans déclarations, sans tirades sentimentales, sans luttes, sans mystères. Plus de regrets larmoyants, plus de remords humides, plus de mari féroce, plus de commissaire impitoyable. On aime tranquillement, sans sentimentalité ou avec sentimentalité selon la nature, ou le temps, ou l'heure. On ne vit que de plaisirs, de tapage, de bombance; elle y pousse,... beaucoup trop même. On est sans arrière-pensée, sans attaches, sans larmes sur le cœur, sans pression sur la liberté. A peine si l'image du pharmacien passe vaguement dans l'esprit; mais ça passe si vite!
Comment la femme du monde pourrait-elle lutter avec des beautés si commodes? c'était d'autant moins facile que l'on ne voulait plus de ces lenteurs, de ces difficultés qui font le piquant des amourettes; on repoussait tous ces préliminaires charmants qui donnent au désir la grandeur de la passion, le désira une haute puissance. On avait horreur de ces recherches, de ces poursuites qui charment l'homme passionné, comme la recherche et la poursuite du gibier sont la joie du vrai chasseur. On avait simplifié tout cela, et abandonné le chemin fleuri des écoliers. On voulait aimer en ligne droite, à train rapide; on portait la séduction dans son porte-monnaie, on faisait l'amour comme les affaires.
Cela ressemblait tellement aux affaires que, si entraîné par la vanité on se laissait aller à éparpiller l'argent plus que de raison, si l'on était quelquefois exploité par des filles plus rouées que charmantes, par des joueurs aussi tarés que les brigands de Marathon, il n'en est pas moins vrai que la tendance à l'économie était manifeste et qu'en dehors du fracas indispensable, on s'arrangeait pourjeter delapoudreaux yeux au meilleur compte, et pour aimer à prix réduit. Voici
TUL'LiÉ. — La femme. 7
y» CE QU'ELLE EST.
comment cela se passait, c'était bien simple : de môme que les gens qui ne peuvent avoir un hôtel louent un appartement dans une belle maison, de môme qu'on achète une part d'agent de change quand on ne peut acheter une charge entière, de même on avait un demi, un quart, un huitième de maîtresse, et tel était plus fier de son huitième à la mode, qu'il ne l'eût été d'une femme légitime, belle, spirituelle et vertueuse. Cela n'est pas une exagération, on n'avait qu'à ouvrir les yeux pour le voir, qu'à écouter pour l'apprendre, car ils ne s'en cachaient pas. J'ai entendu un garçon de vingt ans qui disait tranquillement et non sans une pointe de vanité : j'ai une maîtresse très chic; nous l'entretenons à quatre, c'est moi qui paye le moins, c'est une bonne affaire. Ce jeune cynique était beau garçon, avait ma foi assez d'esprit, sa famille fort honoraable était fort honorée, c'était un jeune homme dit bien élevé, jouissant de 25 000 francs de rentes, bachelier.
Malheureuse jeunesse qui n'avait môme pas l'illusion de la propreté et que ne dégoûtait pas cette gamelle.
Au fond de tout cela on trouvait l'ennui ; quand les verrous étaient tirés, on bâillait. La fille était lasse de cette vie à laquelle elle était rivée; tous ces amants taillés sur le môme modèle, sans gaieté, sans imprévu et sans énergie, l'écœuraient. Elle regrettait les saveurs et les ardeurs de ses amours avec le puant voyou qui la rossait.
Le jeune homme, lui, ne regrettait rien parce qu'il n'avait rien connu, parce que son cœur n'avait jamais tressailli et que la passion ne l'avait jamais emporté. Il trouvait la vie fade malgré la facilité de la débauche, malgré le sans-gône des mauvaises mœurs, malgré sa liberté de tout faire avec de l'argent; il trouvait la vie mortellement fade, mais n'avait pas l'énergie d'y mettre du piment. Et la jeunesse s'écoulait sotte et décolorée au milieu du marchandage, du tripotage,
des indigestions et de la promiscuité. Il ne retirait de cette existence végétative et pas propre, que cet axiome qui devait faire plus tard le fond de sa philosophie : la femme est le plus cher elle plus ennuyeux des objets de luxe.
Et quand enfin, lassé de cette débauche tranquille, écœuré par ces accouplements sans passion, à moitié ruiné par toutes ces fadeurs, il voulait s'assurer quelque luxe et quelques plaisirs pour ses vieux jours, il se mariait à une femme à dot. Malheur à l'infortunée si elle n'avait pas l'énergie, dès les premiers jours, de le dominer ou tout au moins de se défendre; elle était destinée à être délaissée et bafouée. Les principes de ce petit crevé, abominablement faisandé à son entrée dans la vie sérieuse, étaient irrévocablement implantés dans son esprit, il la méprisait comme les autres, plus que les autres, parce qu'elle n'avait ni leur aplomb, ni leur cynisme. 11 la traitait comme il n'eût jamais osé traiter les drôlesses qu'il payait : sa femme, quoique l'ayant enrichi, était à perpétuité sous sa triste domination. Devenu père, il n'en était pas plus sérieux, il se jetait plus profondément encore dans sa vie passée ; les enfants, qui auraient dû le rappeler à ses devoirs d'homme, le laissaient froid, l'ennuyaient peut-être ; l'argent nécessaire à leurs soins et à leur éducation lui paraissait pris à ses plaisirs; leurs petits désespoirs, leurs rêves joyeux, leur délicieux verbiage même étaient pour lui une cause d'agacement profond; il abandonnait le ménage et vivait hors de la maison. Il n'avait pas plus le sentiment de la paternité qu'il n'avait eu celui de l'amour, et la mère subissait le contre-coup de cette inertie de leur cœur de père. Au reste, pour quelques délicats, la femme qui a été mère ne comptait plus ; c'était une terre à reproduction et non plus cetidéal baroque qu'ils s'étaient créés en barbottant dans le maquillage des filles; et d'ailleurs la maternité altère les belles formes.
100 Cli QU'ELLE EST.
Quelques-unes de ces malheureuses femmes attachées légalement à ces hommes qui tramaient leur nullité prétentieuse dans tous les salons, dans tous les boudoirs, dans toutes les situations élevées, qui, en même temps qu'ils compromettaient la réputation de leur pays, compromettaient son existence, quelques-unes de ces épouses, dis-je, qui ne voyaient leurs maris que dans leurs moments perdus, entre deux toilettes, ou entre deux cigares, se consolaient avec leurs enfants, n'en devenaient que mères plus sérieuses et plus dévouées, transformant en amour maternel les désillusions et les douleurs de l'amour conjugal. Mais on ne s'occupait pas de celles-là, elles restaient dans l'ombre, leur modestie empêchait d'opposer leur vertu au vice qui se pavanait. Garl Stark, le ridicule aliéniste de Berlin, n'avait jamais entendu parler de ces braves femmes.
Mais il n'en était pas ainsi pour toutes ; toutes n'avaient pas cette force et cette abnégation. Souvent pour triompher du dédain du mari, pour le ramener au foyer, elle s'étudiait à imiter les séductions de celles que lui préférait l'époux volage; elle devenait coquette et mondaine, elle cherchait à piquer la jalousie de l'indifférent, elle se lançait dans le luxe, la représentation, la légèreté apparente, et souvent en cherchant à reconstituer son ménage elle le perdait à tout jamais. Alors elle tombait dans les filets d'un de ces forbans de l'amour qui guettent ces désolées du mariage pour les engluer de leurs consolations, de leur amitié respectueuse, de leur indignation contre l'ingrat, jusqu'à la possession finale.
Dans cette extrémité, deux voies sont ordinairement suivies : les unes se taillent une vie nouvelle dans l'adultère et font de leur complice l'intime de leur mari. C'est un époux de cœur qui fait des enfants avec plus d'agrément que l'autre ; il est le commensal fidèle, le cavalier servant, le parrain du dernier, l'ami à tout faire. Et cela dure jusqu'à une calas-
li'ophe, ou, ce qui est plus ordinaire, jusqu'à ce que l'amant soit rassasié de sa conquête et lâche le ménage. Quelquefois encore ce premier amour illicite n'est qu'un premicrpas; un nouvel adultère lui succède, la coupable est toute au plaisir, elle méprise le mari infidèle, le remords n'apparaît même plus, elle se laisse entraîner avec ravissement par la vie déréglée. Peu à peu le luxe affole, le besoin de briller et de séduire est irrésistible, les dépenses grossissent, les dettes arrivent, deviennent énormes, criardes, et, acculée contre le scandale, la belle pécheresse accepte tout d'un bienfaiteur... pour n'être pas déshonorée.
Et quand, chose rare, le scandale qu'on a voulu éviter à tout prix éclate, elle répond aux plaintes et aux accusations de son mari : « C'est votre faute, vous l'avez bien voulu ! vous m'aviez prise innocente et pure, et mon cœur a été foulé aux pieds ! » Et l'ex-petit-crevé, attristé par les brèches faites à la dot aussi bien que parla publicité de son ridicule, s'écriait d'un ton lamentablement ironique : « Oh ! les femmes honnêtes !... » Son malheur confirmait ses doctrines; c'était la démonstration par le fait.
Quand Balzac créa le type de madame Marneffe on cria à l'impossibilité. Quand Augier fit Les Lionnes pauvres, on se révolta, on ne parla plus d'impossibilité, il est vrai, mais d'exagération immorale. Les habitudes de la fin de l'Empire démontrèrent que Balzac et Augier n'avaient rien inventé, que ces observateurs de génie avaient décrit une pourriture réelle; le mal se montrait à tous les yeux. Il avait gagné d'ailleurs; les lionnes riches faisaient comme les lionnes pauvres.
L'entraînement paraissait général; c'était une fureur de mauvais ton, de mauvaises mœurs, de vanité enfiévrée et de dépenses folles. La luxure payait les frais de tout ce sot orgueil.
11 y avait assez de viclimes de ce luxe, de celte folie de vanité et de dépense, pour qu'une organisation nouvelle s'établit telle que Balzac avec tout son génie ne l'avait pu concevoir. Des agences s'étaient fondées où l'on avait la prétention de procurer des femmes lionnêtes à tous les prix; des entreprises de séduction.
Quelques exemples scandaleux de cette corruption faisaient dire à nos petits crevés, aux don Juan de la Bourse, aux héros de l'agio et des tripotages, aux sages de la cour impériale, que toutes les femmes sont de même, et dans tous les mondes, et dans tous les temps ; qu'avec de l'argent on vient à bout de toutes les vertus.
Les blasphémateurs !
Quant à la femme du peuple, ils triomphaient. Elle a toujours été regardée, disaient-ils, et par le peuple lui-même, comme la proie de la débauche. L'ouvrier s'amuse de la jeune fille, c'est lui qui la séduit et a ses primeurs; c'est lui, quand il en est las, qui la lance dans la corruption. Quand il se marie, c'est une servante à perpétuité qu'il se donne, en même temps qu'un instrument de plaisir. Par elle il compte faire des économies et vivre à meilleur marché; mais si elle fait trop d'enfants, il l'abandonne, c'est une trop grosse dépense.
Pour lui l'épouse n'est pas une femme; c'est. le souffredouleurs. Les femmes ce sont ces beautés qu'il rencontre, entourées d'étoffes précieuses, dont la peau est fme, dont les mains sont gantées, et qui laissent après elles une odeur délicieuse, provocante, comme une traînée de séduction. El souvent cette houris, ce rêve d'amour, cette déesse de la volupté qu'il ne peut atteindre, est la malheureuse qu'il a possédée dans sa fleur, qu'il a délaissée et perdue.
Du haut en bas c'était le mépris pour la femme. L'honnête bourgeois même acceptait les doctrines des écervelés et des
fanfarons de vice. [I disait d'un air profond après avoir lu les scandales du Figaro : « Toutes les mêmes; servantes ou prostituées, d Et il s'obstinait à ne pas voir les innombrables femmes vertueuses. Elles étaient autour de lui, il les coudoyait, il respectait celles qui l'approchaient, mais c'était des exceptions. Et, mouton de Panurge, il répétait niaisement l'opinion à la mode suscitée par les gens en vue d'alors, les commensaux de la cour grotesque.
Au reste l'abaissement des mœurs marche parallèlement avec l'immoralité politique; les classes dirigeantes, lorsqu'elles sont vicieuses, donnent à leur époque la réputation qu'elles seules méritent; les puanteurs de la putréfaction masquent les parfums les plus suaves. Qui songe que sous le règne d'Auguste, de Tibère ou de Claude il y ait eu d'honnêtes femmes; qui peut croire qu'au temps de Julie ou de Messaline vivaient des mères de famille vertueuses et chastes ; qui pense, d'autre part, que sous la République romaine, pendant que vivaient la mère de Coriolan ou la vertueuse Gornélie, il y avait des prostituées.
L'immoralité tapageuse, la prostitution éhontée se pavanaient donc. Leur tumulte et leur éclat empêchaient de voir ce qu'il y avait d'honneur et de vertu dans notre pays.
Les religieuses, elles, étaient hors rang. On ne les considérait pas comme des êtres humains, celles-là; c'étaient des monstres divins qui faisaient peur, qu'on saluait très bas par prudence, car on ne sait pas ce qui peut arriver; on les entourait de vénération, on se prosternait devant elles, comme les sauvages adorent les animaux dangereux.
Quand on parlait de la femme il n'était en réalité question que des cascadeuses encombrantes et assourdissantes.
L'étranger n'entendait que la voix dominante des gens à la mode; il répétait avec eux que l'honnêteté n'existait plus en France. Pour eux les femmes françaises c'était Rigolette
qui a digéré vingt fortunes, Turlurelte dite la Vespasiecne des princes, la comtesse X... qui a trois amants, la duchesse Y... qui en a six, la princesse Z... qui ne les compte plus, voilcà des femmes!... Le reste c'est des femelles.
Ces femellcs-là formaient la grande majorité des Françaises; mais comme elles restaient modestement dans l'ombre, absorbées par leurs devoirs de mères de famille, on oubliait leur existence, elles ne comptaient pas.
En somme deux classes de femmes tenaient le haut du pavé. Les unes s'imposaient par une puissance temporelle entourée de mystère, parla crainte superstitieuse de la religion, par la terreur de la mort et de l'éternité. Les autres entramaient par l'appât du plaisir, par la vanité enivrante, par l'insolent aplomb, par la fanfaronnade cynique et bruyante.
La religieuse mystique et la prostituée tapageuse dominaient l'opinion. C'était le triomphe des stériles.
Pour attirer l'attention des hommes il suffit de se singulariser dans le milieu social, de contrecarrer les mœurs courantes, de mépriser les lois admises ou de lutter contre elles. Mais il faut posséder une grande puissance pour s'imposer aumonde;le respect procède en général de la crainte. En revanche on ne manque pas de se moquer des originaux ou des révoltés qui ne font pas peur.
Après les échaufîourées de Boulogne et de Strashourg Louis-Napoléon Bonaparte n'était qu'un prétendant burlesque, plus burlesque encore que ne l'était, il y a dix, ans le don Carlos de toutes les Espagnes, que ne l'est aujourd'hui l'aigle vieilli et déplumé du parti de l'appel au peuple. x\près le crime de décembre 1852, il devint l'empereur respecté^ admiré, congratulé par la majorité du pays, et méprisé seulement par une poignée de républicains et d'honnêtes gens.
Quand un homme est isolé, la puissance nécessaire pour en imposer au monde est difficile à acquérir, et peu d'êtres humains possèdent à la fois la confiance en soi-même, l'astuce, la ténacité, la décision, la cruauté, l'intelligence indispensables pour s'emparer des masses et pour les diriger.
Mais ce qu'un homme seul, même lorsqu'il a un grand génie et une ambition déréglée, ne peut faire que dans des conditions particulières, et avec un concours étrange de circonstances, une agrégation d'hommes médiocres, marchant uniformément et solidairement dans le même sens, y réussit toujours. Les associations qui ne peuvent atteindre le but qu'elles poursuivent sont celles d'où la discipline est exclue et qui n'ont pas su se hiérarchiser d'après le mérite et le caractère. Toute société dans laquelle chacun des membres fait abstraction de soi-même dans l'intérêt de la collectivité, est sûre d'être forte et de primer un jour. La puissance incalculable du clergé le démontre; toute sa force est dans l'abnégation, dans l'effacement de la personnalité devant la raison sociale, dans la discipline.
Les religieuses qui, si chacune d'elles vivait isolée, ne seraient que des dévotes timides ou grotesques sans influence et sans autorité, doivent leur puissan-.e à l'association, au communisme aveugle et servile. D'autre part leur prestige vient de leur séparation absolue du monde au milieu duquel elles vivent comme une race à part, gouvernées par des lois spéciales, visant un but tout différent de celui que poursuit le reste de l'humanité.
Tout, jusqu'à leur costume, les sépare nettement et systématiquement de la société; c'est là une bien grande habileté etl'étrangeté du vêtement ne contribue pas peu à leur donner de l'importance, car c'est bien l'habit qui fait le moine. Quel est celui de mes lecteurs qui n'a pas vu honorer un de ces hommes dont les passions basses, le grossier égoïsme et l'ignorance crasse auraient soulevé le dégoût universel sans la sainte soutane.
En examinant ce que sont ces couvents, en étudiant de près ces ruches et leurs habitantes on reste convaincu que leur agitation, comme l'uniforme et les palenôtres, ne
cachent que l'iniitililo et l'égoïsme, et que la religieuse est le type de la stérilité dans ce qu'elle a de plus antisocial.
En recherchant les motifs qui poussent les femmes à entrer dans les ordres, on apprend à connaître la valeur personnelle de chaque élément de -ces associations puissantes. Les femmes sont poussées au couvent : souvent par la vocation, c'est-à-dire par l'iniluence du prosélytisme sur un esprit craintif, vide et sans ressort; quelquefois par dépit; ordinairement par vanité.
La vocation. — l\ n'est pas rare de rencontrer chez les jeunes filles des natures maladives, timides et faibles dont le corps débile et les sens glacés laissent au système nerveux une activité anomale; personne n'ignore que l'anémie est une des causes les plus ordinaires de l'exaspération nerveuse, des exaltations sentimentales, des douleurs morales sans motif et sans objet si fréquentes chez la jeune fille en voie de formation, ou qui vient d'être formée, et dont la vie physiologique non équilibrée encore est toujours sous le coup de cette transformation de l'adolescence aussi critique, à coup sûr, que celle du déclin de l'âge.
Si Ton place une de ces jeunes filles dans un milieu de dévotion, si l'on sait ménager les cérémonies religieuses avec leurs séductions sensuelles, si l'on entoure ces natures émolibles et vibrantes de sensations aimables, si les parfums, la musique, les fleurs, les ornements, les costumes frappent leurs sens si facilement excitables, si l'on sait ménager et calculer les jeûnes qui, à eux seuls, peuvent produire des hallucinations chez l'homme le plus robuste, si enfin leurs rêveries sont adroitement dirigées par des prédications éloquentes et imprégnées de ce mysticisme vague et insciemment sensuel où tout est beauté, lumière, amour, abandon de soi, on obtiendra vite une exaltation qui doit fatalement pousser la jeûné victime vers la contemplation mystique ; car
^"'5 Cli QU'ELLE EST.
le mot amour est magique pour toute femme, même quand la nature ne lui a pas révélé encore qu'il y a les hommes et les enfants à aimer. D'ailleurs le Dieu de ce paradis révé, et c'est là le plus beau du mystère, est un homme jeune, splendide, divin, qui a souffert, qui a été supplicié pour sauver le genre humain. Quel attrait pour un cœur sensible!
Certes, ce n'est pas avec le vieux père éternel, ce barbon aux larges épaules, à l'air menaçant et grognon, que l'on séduit les imaginations tendres; celui-là punit, celui-là châtie. Le doux Jésus aime !..,
Si les jeunes hommes élevés dans la serre mystique aiment d'amour Marie l'immaculée, Marie éternellement vierge malgré son mari, malgré ses fils, malgré tout, ce qui est bien séduisant pour un novice, c'est pour le blond .lésus, la victime poétique et ruisselante de tendresse, que la jeune fille veut gagner le ciel.
Les héritières, si souvent la proie de la propagande religieuse, sont d'une séduction bien facile grâce à leurs mères que les vanités du monde entraînent et absorbent. Dans la haute société les relations de famille sont distraites, presque indifférentes, tant les obligations sociales sont tyranniques; on aime beaucoup sa fille, mais on n'a pas le temps d'y penser. Aussi jamais l'enfant n'a senti dans toute son étendue la tendresse maternelle, jamais elle n'a pu la comprendre; les trésors d'affection qui remplissent sa jeune âme sont renfermés, refoulés, elle aime sa mère mais n'ose s'abandonner entièrement, à cœur ouvert ; elle la craint. Combien de petits chagrins, cependant, ne peuvent s'épancher que dans le sein d'une mère, combien de doutes, de craintes, de souffrances mômes ne peuvent être confiés qu'à celle qui devrait posséder la confiance absolue de l'enfant et qui la posséderait si elle ne l'avait jamais quittée depuis le jour de sa naissance, si elle l'avait nourrie de son lait, si elle avait de ses mains
LA STÉUILITÉ SANCTIFIÉE. 109
soulagé tous ses maux, et de ses lèvres essuyé toutes ses larmes.
Quand une fille, n'ayant jamais connu ce calme et cet abandon du cœur, entre dans un couvent, elle vit au milieu de religieuses béates et confites dans les joies mystiques. Sans cesse elle entend parler de Jésus avec ravissement, comme d'un époux cliéri dont la bonté n'a pas plus de bornes que l'amour. Elle apprend que la source de toute consolation est dans les épanchements de la prière, et elle prie avec une ardeur croissante. Elle a maintenant un doux prolecteur à qui elle peut tout dire, un ami plein d'une miséricorde infinie toujours prêt à tout entendre et qui la regarde avec des beaux yeux animés d'une divine tendresse. Elle est soulagée par ses confidences solitaires, elle se sent rassurée et croit entendre les consolations et les encouragements du Christ miséricordieux.
Mais les femmes qui portent l'habit et que l'ordination a sacrées, toutes celles qui font partie du régiment des épouses du divin rédempteur sont naturellement plus près de lui encore. Il y a pour elles des préférences, et c'est bien visible d'ailleurs, car les religieuses parlent du ciel avec une familiarité qui fait vite comprendre qu'elles sont dans l'intimité, sinon dans les secrets de Dieu. Elle aspire à se rapprocher encore plus du divin maître, elle veut être aimée au moins autant que les autres.
L'exaltation arrive bien vite et s'exaspère par les discours de l'entourage, des sœurs qui enseignent, de l'aumônier qui confesse et échauffe l'âme, par les sermons des prédicateurs admirés qui viennent de temps en temps, dans une cérémonie d'apparat, faire résonner les murs de la chapelle de leur parole emphatique et théâtrale. L'ordination leur paraît une nouvelle vie, c'est un mariage spirituel, divin, ce sont des degrés gravis vers le ciel, c'est le com-
mencement de la béatitude et l'assurance de la possession éternelle de Dieu, du doux Jésus.
Cette pensée, cette aspiration devient une idée fixe qui guide dans toutes les actions delà vie; on désire être sœur comme on désirerait le mariage véritable; on veut plaire à Dieu comme tant d'autres, qui certainement ne valent pas mieux qu'elle, ont su déjà lui plaire; on espère même passer avant beaucoup d'entre elles, car on les dépasse par bien des qualités du cœur et de l'esprit. Et, qui sait, peut-être sera-t-on la première !
C'est seulement après s'être bercée longtemps de ces rêves du ciel que l'on songe aux choses de la terre, au père, à la mère. Elle les aime certainement, mais qu'est cette tendresse mondaine à côté de l'amour céleste qui l'anime? d'ailleurs le cas est prévu, et si une affection reste encore assez enracinée pour jeter du trouble dans l'esprit, c'est un sacrifice de plus que l'on fait à l'époux divin; n'a-t-il pas dit : quittez votre père, votre mère, vos frères pour me suivre?
Elle quittera donc tout, car elle n'a ni assez d'expérience, ni assez de perspicacité pour voir dans quel gouffre elle se jette, pour deviner combien de douleurs, de regrets, d'amertumes, de désillusions, et d'insensibilité cachent ces airs de bonheur et de jubilation paradisiaque; elle ne peut découvrir les plaies saignantes qui torturent tous ces cœurs, ni deviner les soupirs de regret refoulés dans toutes ces poitrines.
Une fois entrée dans cette voie, la jeune fille suit la route bordée par une double haie de promesses et de soins; c'est bien la religion pure qui anime tout l'entourage, et la vie ■contemplative du couvent lui paraît déjcà un Paradis sur terre. Après l'ordination seulement le but de toutes ces douces hypocrisies se découvrira peu à peu, ses illusions s'envoleront une à une, et le vide de son cœur, qu'elle croyait
combler, ne fera que s'agrandir. Mais personne ne saura rien de ces douloureuses amertumes. Au jour de l'ordination, son inlelligence a pris l'uniforme comme son corps, ^Ue endosse en même temps que sa défroque une phraséologie toute faite qui ne dit rien et ne laisse rien deviner, car ce n'est plus par elle-même qu'elle agit, sa personnalité a disparu, elle est soumise à une règle, ou ce qui est plus vrai, aux volontés d'une sœur supérieure.
Ces natures féminines tardives et faibles, à imagination excitable et rêveuse, prennent pour des aspirations célestes, pour un amour divin et détaché des choses de la terre, ce qni n'est qu'un instinct naturel dans une organisation encore incomplète. Les sens ne sont pas encore nés, et l'imagination seule a évolué autour de ce sentiment dominant chez la femme, l'amour.
Il est facile de deviner ce qui arrive, quand la lumière se fait, quand la femme est devenue tout à fait femme, quand elle entrevoit ce qu'est la réelle existence, et elle l'entrevoit toujours, quand enfin elle peut se rendre compte que toute sa vie de malheur est due à un vice d'éducation, et à ses nerfs excitables.
Dépit. ' — Bien des jeunes filles sont poussées au couvent par les premiers froissements de la vie. Ce ne sontplus celles ■que délaissent et négligent des mères coquettes et mondaines, des pères affairés ou hberlins, mais bien les enfants qui ont toujours été choyées, auxquelles on évitait toute contrariété, tout semblant de chagrin, tout motif de larmes. La douleurparaît d'autant plus grande qu'on a moins souffert et les plus gros chagrins, les plus énormes peines qui frappent la femme à l'aurore de sa vie sont des chagrins d'amour.
L'amour, que la maternité même n'efface pas, domine toute l'existence de la jeune fille. Pas une action, pas un
rêve, pas une sensation qui ne se rapporte à l'amour; pour elle, aimer c'est vivre, aimer c'est tout. Aussi quand un jeune cœur est pris, est-il pris tout entier, surtout s'il n'a pas été flétri par les plaisirs du monde.
Car celle qui a été trop tôt introduite dans les réunions mondaines ne pense plus à un homme mais à l'homme : elle veut être admirée, aimée par tous, elle sentira une vive sympathie pour trois, quatre, dix d'entre eux, chacun pour des raisons différentes, qui pour ses toilettes, qui pour sa figure, qui pour son rang ou sa fortune ou même ses succès auprès des autres femmes. Celle-là se laisse courtiser par une meute di galants, fait des frais pour chacun d'eux, elle se livre au libertinage du cœur avant-coureur du libertinage du corps; c'est le premier pas sur la grande route de' la promiscuité. Elle n'aura pas de gros chagrins d'amour, cette coquette précoce, la vanité la domine trop pour laisser de la place aux émotions tendres ; elle veut un grand nombre d'adorateurs pour les traîner derrière elle, comme elle traîne ses jupes. Elle désire une cour comme elle a désiré une parure, les hommages font partie de ses atours, ce sont des objets de toilette qui la font remarquer et grandissent l'irrésistibilité de ses charmes. Elle n'entrera certainement pas au couvent par dépit amoureux, car elle n'aimera jamais; elle n'aura que des aventures, subira des surprises, se permettra, peut-être, quelques caprices, et si un jour la passion l'affole, ce sera une passion toute charnelle; elle aura rencontré un homme habile en l'art de faire vibrer les corps.
Mais la jeune fille chaste qui a été surprise par ces premières aspirations avant d'avoir sa théorie sur l'amour, celle qui n'apas été instruite parles confidences des petites amies ou les propos des galantins, celle enfin que la perversion extérieure n'a pas contaminée sera occupée d'un seul objet.
de l'homme qu'elle aime. Son idée fixe la remplira tout entière, rien ne pourra l'en distraire, ni les fêtes ni les plaisirs, ni les hommages.
Et si cette enfant habituée au bonheur constant, à la vie sans nuage, éprouve une résistance, si elle ne peut obtenir l'objet de tous ses vœux, elle qui a toujours tout obtenu, soit que son amant la dédaigne et la délaisse, soit que ses parents fassent une opposition inexorable à l'union qu'elle désire, le chagrin sera immense; c'est le premier.
Elle croira en mourir, sa douleur profonde devra tout au moins être éternelle; ne souriez pas, c'est une certitude poignante.
Sa peine la pousse vers les idées religieuses; elle remplit le vide de son cœur avec l'image de Jésus, le grand consolateur des femmes affligées. L'idée de se consacrer exclusivement à ce divin consolateur s'implante peu à peu dans son esprit; elle appelle cela, en se trompant elle-même, une vocation raisonnée et mûrie, alors qu'au fond il n'y a que du dépit. Et c'est avec une certaine coquetterie, un vague esprit de vengeance qu'elle coupe ses beaux cheveux, et renonce au monde qui n'a su ni la comprendre ni l'aimer; elle s'isole pour être toute à sa souffrance. D'ailleurs, il y une âpre jouissance dans cette mélancolie noire, dans cette douleur solitaire, et l'on voit des rêveurs s'enfoncer avec délices dans les idées tristes et dans les énervements profonds qui les mènent au suicide.
L'entrée au couvent est bien un suicide aussi, mais à longue échéance et avec la perspective du ciel; c'est une fm romanesque et théâtrale, un état nouveau et un nouveau costume, ce n'est pas le désespoir mais un mélange de regret, de colère et d'espérance. La femme qui se jette du haut d'un pont est la vraie désespérée; elle ne pense pas à Jésus et à l'éternité, celle-là.
THULIÉ. — La femme. 8
Il y a une autre sorte de mélancolie amoureuse qui fait quelques victimes ignorées; victimes d'autant plus intéressantes qu'elles sont plus intelligentes et plus fières. Certaines femmes laides ont conscience de leur laideur; elles ont du caractère et de l'esprit, car cette sincérité vis-à-vis de soimême est chose rare, aussi bien d'ailleurs chez les hommes que chez les femmes. Enfin il y en a. Si elles sont pauvres elles sont délaissées et savent pourquoi; si elles sont riches elles se sentent recherchées pour tout autre chose que pour elles-mêmes. Et je l'ai dit, elles sont Hères. Elles prennent le masque de la froideur et se tiennent à l'écart.
Et cependant, comme les autres femmes, elles se sentent nées pour aimer, leur cœur est impressionnable et sensible, elles ont soif de tendresse. Quelle désolation dans ces cœurs qui se sentent déshérités des joies communes ! Les malheureuses regardent leur laideur comme une barrière infranchissable élevée entre elles et le bonheur, elles voient dans l'avenir les dédains, l'infidélité, l'abandon, et tout leur être se révolte.
Cependant la beauté disparaît vite, peu à peu chaque beau trait s'efface dans une ride, et l'intelligence reste ; c'est le seul charme qui ne s'efface pas. Elles n'y pensent pas, les pauvres filles! La rencontre d'une femme belle excite leur jalousie, éveille leurs regrets, leurs douleurs. Elles souffrent horriblement, la vie est un lourd fardeau que la timidité rend insupportable; seules chez elles, la nuit dans leur lit, elles gémissent sur leur triste destinée, et si elles n'ont pas uii jeune frère à soigner et à élever, si elles n'ont pas de vieux parents auxquels elles pourront consacrer leur vie, qu'elles pourront entourer de tout cet amour contenu et mystérieusement renfermé en elles, leur cœur meurtri ne verra que le couvent comme refuge, et Dieu comme adoration. Elles se suppriment du monde.
Certes elles sont à plaindre et l'on doit les regretter plus que toutes : elles eussent été de si tendres mères!
Mais est-ce là une vocation? Et tout ne valait-il pas mieux que cet inconnu, que cette abdication morale, que cette longue et inutile agonie?
La Vanité. C'est la grande pourvoyeuse des couvents. La jeune fille qui a eu de l'éducation et a vécu dans un certain milieu s'est habituée à dédaigner tout artisan, tout homme qui fait œuvre de ses mains. Celle qui a porté les toilettes qui la classent dans le monde, et il faut tenir grand compte de cette cause qui toute futile qu'elle soit joue un très grand rôle dans la vie des femmes, ne voudra pas descendre, selon l'expression ordinaire, et refusera de se marier même avec l'égal de son père dont la position est honorable mais précaire, misérable, voisine de la misère.
La fille d'employé en est le plus lamentable exemple. D'un côté elle a entendu parler du monde, et l'a même entrevu; mais elle ne peut le fréquenter quoiqu'elle soit de la même caste bourgeoise, quoiqu'elle ait la même éducation, souvent même ime éducation meilleure; elle est pauvre. De l'autre côté, elle connaît tous les défilés et toutes les douleurs de la gêne, elle sait que l'hypocrisie qui consiste à simuler l'aisance est la vie constante de sa famille et doit être sa destinée. Que de sacrifices elle s'impose pour avoir une toilette présentable et indispensable d'ailleurs : elle économise sur la nourriture, elle travaille en cachette de ses mains, elle souffre mille morts d'avoir des gants fanés, des bottines reprisées et meurtries. 11 faut sortir de ce dilemme; mais que faire?
A moins qu'un amour violent ne s'en mêle, il faut refuser tout mariage qui doit perpétuer cette vie de sacrifices constants, cette existence bornée où la misère cachée est la seule perspective possible. Tant qu'elles sont jeunes elles se font des illusions, et se croient appelées à de brillantes destinées :
il6 CE QU'ELLE EST.
elles altendent nn prince charmant quelconque, et refjsent avec dédain tout parti qui pourrait la maintenir dans la position où elle est née. Mais avec l'âge les illusions s'envolent, la malheureuse voit trop tard que le prince charmant n'est pas pour elle; la fortune appelle la fortune.
Le couvent est alors un but, une ambition. Non seulement en devenant religieuse on ne baisse pas de condition, mais au contraire on s'élève. Les plus grandes dames vous respectent, vous vénèrent, on traite avec elles d'égale à égale, et si elles ont la fortune et le titre, vous avez la puissance de la congrégation, vous dominez. On tend donc de toutes ses forces vers cette vie assurée au point de vue matériel qui, en même temps, assigne dans la société un rang très enviable. Et on fait vœu de chasteté pour ne pas rester vieille fille.
Dans les campagnes, la chose est encore plus sensible. Que des sœurs viennent dans un village pour fonder une école ou une œuvre quelconque, et l'on voit bientôt les paysannes les plus jolies et les plus intelligentes partir pour l'armée des amantes du Christ. Personne ne se doutait de cette vocation, elles-mêmes moins que tout le monde; mais elles sont frappées par la vénération dont toutes ces femmes costumées en saintes sont entourées; les gens du château, le curé, le maire et les notables tirent très bas leur chapeau devant ces dames qui acceptent ces politesses comme chose due. Attirées par les bonnes sœurs, enchantées du vernis de bourgeoisie que cette fréquentation leur donne, elles arrivent à ne pas quitter le couvent.
Bientôt on remarque qu'elles deviennent pincées, sucrées, qu'elles trottent menu comme les grandes dames, baissent les yeux comme des pensionnaires, et prennent des airs d'aristocratie vis-à-vis des gens de leur condition. Elles ne tardent pas à dédaigner et les jeunes gens du village, et leurs anciennes compagnes, pour vivre constamment avec
les béguines; il n'est que trop visible qu'elles souffrent profondément dans leur vanité quand elles rentrent dans la famille au milieu des parents aux mains calleuses et au visage brûlé par le soleil.
Cette belle dévote a déjà le dédain du paysan, la vanité l'empêchera toujours de se marier avec un travailleur de terre ; elle veut devenir dame et le seul moyen est de prendre l'uniforme de la religion. Elles ont bien rêve le mariage, elles y ont même pensé beaucoup parce que l'orgueil ne peut empêcher l'indiscrétion des sens; mais elles cherchent un rang, elles aspirent au titre de bourgeoise comme certaines bourgeoises aspirent au titre nobiliaire, et sachant bien qu'au village le mariage entre un bourgeois et une paysanne est plus impossible qu'une mésalliance au faubourg Saint-Germain, elles vont au couvent.
Que j'en ai vu de ces jolies Mes quitter le village pour n'y jamais rentrer; car une fois dans les ordres, elles ne reviennent pas dans le pays qui connaît leur naissance, et où leur dignité aristocratique pourrait être amoindrie par une parenté hâlée et malpropre.
Yoilà les causes le plus ordinaires qui poussent les femmes au couvent, et les font renoncer pour toute leur existence à l'amour, à la maternité, à la famille, avant d'avoir pu comprendre leur grandeur et leur nécessité. Qu'arrive-t-il à ces innocentes?... toutes finissent par souffrir profondément. Quelques-unes, ambitieuses, trouvent carrière à leur activité et à leur désir de domination, mais le plus grand nombre reste subalterne, soumis à la tyrannie d'une femme souvent capricieuse ou implacable, d'un gouvernement rude, injuste et violent. Combien parmi elles, revenues des premiers rêves et des caresses de l'embauchement, regrettent amèrement leur vie engagée, perdue à tout jamais. Quoique les vœux ne soient plus perpétuels, l'orgueil les empêche de quitter un
habit qui les a, pour ainsi dire, scellées au couvent; et d'ailleurs oseront-elles jamais être défroquées, auront-elles l'énergie de se mettre au ban du seul monde qu'elles connaissent, le monde cagot.
Et si elles sont sacrifiées, si elles doivent ne jamais connaître les douces intimités de l'amour et de la maternité, si elles sont destinées à l'isolement, même dans une communauté nombreuse, toutes ces douleurs, toutes ces désillusions tournent-elles au moins au profit de l'humanité?...
Dans toutes les fonctions que remplissent les religieuses, une idée doit dominer tous leurs actes : l'intérêt de la communauté, le prosélytisme. Elles auraient pu compenser leur stérilité sexuelle en se livrant sérieusement à l'enseignement. Dans leurs innombrables écoles l'instruction n'était rien, l'intérêt du couvent était tout. Aussi leur enseignement était-il déplorable; en 1876 il avait été consigné dans les rapports de l'inspection générale des écoles primaires que sur quatre-vingt-neuf départements il n'y en avait que six où l'éducation congréganiste était regardée comme suffisante, et parmi ces six se trouvait la Seine où, pour Paris au moins, la surveillance des écoles par le conseil municipal était si attentive et si sévère.
Et d'ailleurs, en dehors du maigre rudiment qu'elles enseignaient mal, que peut-on apprendre de la vie, de ses obligations et de ses devoirs, avec ces pauvres religieuses? Elles n'en connaissent pas le premier mot, et ne l'ont entrevue qu'à travers les prédications d'un prêtre qui lui-même ne la connaît pas davantage, ou plutôt qui ne l'a apprise que par la confession et n'en sait que les mauvaises et honteuses passions; car son oreille est comme l'égout collecteur des vices humains. Gomment expliqueront-elles aux enfants les charges de l'existence, elles qui se sont débarrassées de toutes les charges; comment prépareront-elles aux nobles
devoirs de la famille, corament feront-elles sentir ses grandeurs, elles qui considèrent le mariage comme un abaissement,' elles qui prêchent le célibat et la virginité, ce qui est l'infériorité réelle. Elles sont habituées à remplacer tous les sentiments humains et sociaux par les utopies célestes, l'idée d'activité disparaît dans leur enseignement derrière l'idée de contemplation, et elles donnent comme défense <iontre le malheur et l'infortune, la prière. On souffre, on a faim, il faut s'adresser à Dieu; Dieu n'oublie pas les siens. D'activité, d'initiativepersonnelle, de lutte, iln'enestpas question ; on doit attendre tout du ciel et offrir ses douleurs en holo- .causte. C'est professer l'inertie, la passivité, et préparer à la mendicité. Une seule bataille est prêchée, celle qui doit •exalter la religion et rendre tout-puissants ses serviteurs.
Mais la sœur hospitaUère ! n'est-ce pas l'incarnation du dévouement, de l'abnégation, de la charité qui sacrifie tout, jusqu'à l'existence, au soulagement de ceux qui souffrent? Est-ce donc une stérile aussi?
Examinons de près.
'Dans l'hôpital, en effet, le public ne voit et n'admire que la religieuse; selon lui, c'est elle qui soigne les malades, c'est elle qui panse leurs plaies, on est presque convaincu que c'est elle qui les guérit. Le médecin, lui, fait son métier, l'élève l'apprend, et l'infirmier ne compte pas. Le médecin, il'élève et l'infirmier, cependant, font seuls la rude et dangereuse besogne; c'est la religieuse qui en a l'honneur. Le badaud est toujours le même : son esprit n'est frappé que par ce qui remue, bourdonne, tracasse. Qu'importent ceux qui travaillent; il ne voit que la mouche du coche et admire •sans réfléchir.
L'infirmier, la fille de service, ces malheureux chargés, pour une rétribution illusoire, de tout ce que l'hôpital a de plus fatigant et de plus répugnant, sont dédaignés, presque
méprisés. Ce sont eux qui rendent si propres et si luisantes les salles, et c'est la sœur que le visiteur complimente; ce sont eux qui nettoient le malade, recueillent ses déjections, manient les linges souillés par ce qu'il y a de plus repoussant et de plus nauséabond; ce sont eux enfin qui assistent aux opérations, lavent le sang répandu, et portent à l'amphithéâtre les chairs chaudes, pantelantes, vivantes encore; ce sont eux enfin qui manient le cadavre et le transportent à la salle des morts. Ah ! c'est un métier rude, où les journées se passent dans les fatigues physiques, dans les soins les plus répugnants, au milieu de la souffrance, de l'agonie et de la mort; où les nuits sont traversées parles cris de douleur et souvent, comme dans le jour, par les besognes les plus énervantes et les plus horribles.
Mais tout le monde se demande comment la sainte religieuse peut vivre ainsi au milieu de ce que l'humanité a de plus navrant et de plus épouvantable.
A chaque minute l'infirmier affronte la mort. Et je ne parle pas seulement de cette atmosphère empoisonnée qu'il respire sans cesse, la nuit comme le jour, car il n'a pas la communauté, lui, où il peut aller se distraire avec des compagnons, et prendre un long bain d'air salubre; mais dans le maniement constant des déjections pestilentielles, des linges imprégnés de tous les détritus des plaies, de toutes les pourritures humaines, il peut à chaque instant trouver une mort cruelle. Elle pénètre en lui par la blessure la plus légère, par l'éraillure la plus insignifiante, la plus invisible même. Une piqûre d'épingle, dans ce hideux fouillis, le tue.
Et quand il meurt, qui donc en parle?
Mais on plaint la sœur, ce contremaître omnipotent qui commande, règne, mais ne met pas la main à la besogne dangereuse. Elle surveille, ordonne, gourmande, distribue les vivres, et fait prier avec autorité, quelquefois avec tyran-
nie, avec cruauté même. Sa mission, dans la réalité, c'est de sauver les âmes, elle veut les envoyer au ciel quand même ; le corps peut souffrir! La sœur d'ailleurs est maîtresse dans ses salles, et à Paris, quand elles étaient encore dans les hôpitaux, aussi bien qu'ailleurs, la communauté avait toujours le dernier mot, tout s'inclinait devant sa puissance occulte, médecins et administrateurs.
Bien des personnes connaissant tous le? détails des services hospitaliers, convaincues que l'abnégation etle dévouement des sœurs ont été grandement surfaits, se demandent cependant comment ces femmes peuvent vivre au milieu de ces misères. Rien que l'aspect d'une de ces salles de souffrance, rien que le récit d'une opération sanglante donne le frisson de l'horreur, exalte l'imagination, on croit sentir le couteau entrer dans ses chairs. Comment une femme peutelle assister chaque jour à ces terribles spectacles, elle qui, en général, a le cœur tendre et l'âme sensible. Elle souffre en effet quelques jours, comme l'élève, comme l'infirmier ; mais l'habitude de voir souffrir les autres se prend vite. Et la femme d'ailleurs se familiarise encore plus rapidement que l'homme avec ce qu'elle considérait d'abord comme un objet d'épouvante.
Un étudiant en médecine de mes amis, vivant dans sa famille, avait pendu près de sa table de travail, pour avoir toujours sous les yeux la charpente humaine, un beau squelette bien préparé, bien blanc, bien luisant. La tête, avec ses cavités noires et ses dents éblouissantes de blancheur, semblait adresser, à ceux qui entraient dans la chambre, un sourire perpétuel et narquoisement immobile. Au moindre vent il s'agitait d'un balancement raide, et avec des petits bruits inquiétants. Mon ami aimait beaucoup son beau squelette qu'il avait acheté de ses premières économies, et qui lui rendait l'ostéologie absolument familière. Une jeune
bonne, amenée de la campagne, fut saisie d'une folle terreur la première fois qu'elle entra dans cette chambre et jura tous les saints du paradis qu'elle n'y mettrait pas les pieds et quitterait plutôt la famille qui, cependant, l'avait pour ainsi dire élevée. On la calma à grand'peine. On appela le tapissier et le squelette fut entouré d'une belle lustrine verte qui le dissimula avec beaucoup d'art.
Mon ami resta stupéfait quand, trois jours plus tard, en rentrant chez lui après son servioe à l'hôpital, il surprit la jeune épouvantée de l'avant-veille, soulevant tranquillement la lustrine verte d'une main, et époussetant de l'autre le terrible squelette qui dansait sous les coups du plumeau en souriant de son blanc sourire.
Dans les hôpitaux il en est de même; l'habitude vient vite et la sensibilité s'émousse jusqu'à disparaître complètement, plus encore chez la religieuse que chez tout autre. Le médecin a une famille; l'amour de la femme, des enfants le tient au cœur, les angoisses de la paternité l'ont remué, il a souffert des souffrances de ceux qu'il aime, il tient à l'humanité par les liens les plus étroits; il est maître de son émotion par devoir, mais il est émotible. La malheureuse religieuse, elle, n'aime rien, sa faculté d'aimer s'est même desséchée dans la solitude et dans le vide; elle n'a qu'un but, le ciel. L'être humain est comme une abstraction; le corps, la chair sont une écorce vile; la souffrance est un bienfait ou une juste punition; ce sont au moins là les phrases dont sa tète est farcie et dont sa bouche est pleine. Elle est entièrement possédée et dominée par son véritable métier, le prosélytisme.
J'ai cependant rencontré quelques-unes de ces femmes dévoyées qui avaient gardé toute l'impressionabilité de la jeunesse, toutes les délicatesses et toutes les ardeurs d'une âme tendre; deux surtout. Mais quels profonds mystères dans ces cœurs; une image adorée y était encore fixée, et
Lien des soupirs de regret s'échappaient de leurs poitrines quand elles voyaient des petits enfants, ou entendaient le récit d'une histoire d'amour. Elles répandaient sur tous les êtres humains l'immense tendresse qu'un seul avait fait naître.
Je ne dis rien du médecin et de l'élève qui soignent, opèrent, pansent et affrontent, en connaissance de cause, la mort plusieurs fois par jour; leur martyrologe est assez •éloquent. D'ailleurs on n'a pas d'éloges à leur faire; ils accomplissent leur devoir professionnel.
Il y a enfin des religieuses qui vivent absolument cloîtrées ■et n'ont d'autre idéal et d'autre but que la prière et leur propre salut. Elles ont bien la prétention de se consacrer au bonheur éternel de tous ceux qui font partie de l'église •catholique, apostolique et romaine, de prier le Dieu vengeur de convertir tous les hommes, et d'implorer sa miséricorde pour faire disparaître au plus vite et brûler éternellement tous les protestants, juifs, bouddhistes, athées, libres penseiu^s et autres païens qu'ils soient honnêtes ou malhonnêtes, coquins ou vertueux. Elles savent bien que tout cela ne sert pas à grand chose puisque, en somme, il n'y a selon leur doctrine de sauvés que ceux qui se sauvent tout seuls. Mais on ne peut, en vérité, avoir l'air de ne penser qu'à soi-même.
Ce sont bien là des parasites, vivant de leurs semblables sans concourir au travail commun, des improductives dans le sens le plus absolu du mot, qui tout le jour égrènent des ■chapelets, mâchonnent des patenôtres, et parlent à Dieu ■dans un mauvais latin qu'elles comprennent peu; elles occupent dans la société juste la place du moulin à prières chinois avec cette infériorité sur l'instrument religieux du Céleste-Empire, qu'elles ne peuvent pas dévider autant de prières à la fois. La complète stérilité de ces nonnes n'a pas
besoin d'être démontrée, elle saute aux yeux, c'est le parasitisme social le plus éhonté.
Et cependant elles ont la fortune, elles ont la puissance; l'une soutient l'autre. En s'adressant aux nobles sentiments, ou en spéculant sur les terreurs des faibles et des vieillards, en se livrant à mille petits commerces que l'étiquette de charité et de sainteté rendent plus productifs, en trafiquant des loques miraculeuses, des ossements apocryphes, des eaux claires de Lourdes et de laSaletle, elles drainent la fortune publique par les quêtes, la vente des reliques, les testaments.
Doit-on être surpris de l'envahissement progressif et sans trêve de la société par ces corporations si fortes par l'abnégation et par l'obéissance aveugle de leurs membres, si intimement unies entre elles, qui marchent comme un bloc vers le même but, qui pénètrent partout, touchent par leurs mille bras à toutes les familles comme à toutes les bourses. Ces gens du ciel, qui se disent séparés du monde, se mêlent avec passion à toutes les affaires du monde, et de même qu'en prêchant le mépris des richesses ils les accaparent, de même en parlant toujours de Dieu ils ne s'occupent jamais que des hommes. Ils se dérobent aux regards, mais sont partout; et dans tous les recoins de notre société affolée on sent le souffle de leur génie accapareur et tyrannique.
Ce sont eux qui, en 1849, ont poussé la République française, elle en est morte, à faire la guerre à la République romaine en faveur du pape; ce sont eux qui ont conspiré pour Louis-Napoléon, qui l'ont poussé au trône, qui ont encouragé et béni ses assassinats; ce sont eux qui, en 4872, au lendemain de nos désastres, alors que le sang de nos défaites mouillait encore le sol, ont agité la France pour la forcer à faire la guerre à l'Italie et à rétablir sur son trône Pie IX, ce vieillard maladroit qui, à force de vouloir être divin, a ruiné pour toujours la superstition catholique. Ils ont ins-
pire la réaction le 24 mai 1873, celle du 16 mai 1877, ils ont toujours été les artisans sérieux des conspirations monarchiques. Et, aujourd'hui, ils cherchent à embrigader les ouvriers qui souffrent, à les lier dans leurs cercles catholiques par les bas intérêts, à les ameuter contre cette République débonnaire qu'ils cherchent à faire assassiner par ceux qu'elle a délivrés de leur servitude.
Certes l'œuvre des congrégations ne se fait pas au grand jour, elles agissent sans bruit, dans l'ombre; on conspire, on séduit, on capte à voix basse, de bouche à oreille, au confessionnal, dans le cloître, au chevet du malade; c'est continu et sans trêve. Les religieuses, malheureuses femmes crédules, ne travaillent pas en réalité pour elles-mêmes, mais pour une cause qu'elles ne comprennent pas; elles ont été fanatisées par la bande noire avide de tout pouvoir, qui décréterait une Saint-Barthélemy universelle pour saisir la domination du monde. Une fois dans les mains de cette puissance il faut obéir, il faut passer au laminoir, et les pauvres filles y passent.
La puissance qu'ont les congrégations dans la société est d'ailleurs une consolation pour quelques-unes; les femmes ambitieuses y trouvent une compensation à l'écrasement perpétuel de leur volonté, et à la lutte incessante et cruelle contre leurs passions. Il faudrait à une mère de famille un bien grand génie pour prendre dans le monde l'influence et l'autorité qu'une religieuse acquiert rien qu'en endossant une défroque et en faisant couper ses cheveux. Mais pour une bienchétive et bien inutile puissance, que d'écœurements et de douleurs il faut subir.
Les joies mystiques, bien vite éteintes, les appas de la vanité, les satisfactions de l'orgueil ne font pas disparaître les souffrances; la vie monastique a un cruel revers de médaille qui remplit de tristesse et de larmes la vie de ces
femmes qui ont tenté d'échapper aux lois de la nature, et essayent d'oublier qu'elles ont un sexe.
Quelle est la jeune fille qui en rêvant à l'amant de son cœur n'a pas entrevu tous les devoirs d'épouse comme autant de bonheurs, l'obéissance même comme le reste. Dans le mariage, la maternité au moins si l'amour a disparu, est une compensation, et fait oublier les ennuis de la sujétion. Dans le cloître il n'y a pas de compensation ; les petites douleurs deviennent de réels chagrins, les luttes les plus futiles de la vie en commun, les injustices de l'autorité toute-puissante et sans appel, prennent des proportions énormes pour ces cœurs que rien n'occupe, que rien ne distrait, dont le vide grandit tous les jours. Elles n'ont pour toute consolation que ce Dieu invisible et impuissant, cette fumée, ce rêve qui n'exauce rien de ce qu'on lui demande, qui ne soutient jamais efficacement le bon droit, qui laisse persécuter la cause juste. Que de tristesse silencieuse, que de désespoir contenu dans quelques-unes de ces âmes.
Mais ce sont là les petites misères; il y en a de grandes. Si l'on se rend compte de la puissance absolue, sans contrôle, de la supérieure sur sa communauté, si l'on se rappelle que l'œil de l'autorité civile ne pénètre jamais dans ces saintes prisons, on ne sera pas surpris par les monstruosités que le hasard révèle de temps à autre. En février 1869 la Belgique entière était émue par un fait grave qui s'était passé dans une des principales communautés du pays. Je cite textuellement la Chronique de Louvain :
« Non loin de Louvain, hors de la porte de Bruxelles, se trouve un couvent. Pour un motif odieux, il a plu à la supérieure de ce couvent de faire enfermer dans un cachot souterrain, sorte de cave humide et malsaine, une des religieuses de la communauté. Quand je dis une religieuse, je devrais dire six religieuses, car elles étaient six en effet
odieusement séquestrées quand la police est arrivée, mais une seule est en cîiuse dans l'histoire que je raconte.
» Cette nonne, appartenant à l'une des premières familles de Louvain — dont nous tairons provisoirement le nom, — cette nonne, désespérée de la dure captivité qu'elle subissait, parvint, il y a quelques jours, à faire connaître à son beaufrère la situation où elle se trouvait.
» Le soupirail qui donnait un peu de jour à son cachot s'ouvrait sur le jardin où un homme travaillait. Elle attira l'attention de cet homme, parvint à l'attendrir, obtint de lui qu'il lui passât de quoi écrire et qu'il se chargeât de faire parvenir à son adresse une lettre qu'elle écrivit.
» Au reçu de cette lettre, M. X. ., le beau-frère de la recluse , se rendit immédiatement au couvent et demanda à la supérieure avoir sa sœur...
» On lui répondit que la sœur... était en retraite et qu'on ne pouvait la voir.
» — Je repasserai, répondit simplement M. X...
» Il revint, en effet, trois heures après; mais il se fit accompagner par un personnage qui provisoirement resta dehors.
» Il demanda encore à voir sa sœur.
» — Je vous ai dit, monsieur, qu'elle est en retraite. Il est impossible que vous la voyiez.
» Telle fut la réponse de la supérieure, réponse faite avec une nuance d'humeur.
» M. X... sortit et rentra bientôt, renouvelant sa demande.
» La supérieure, inquiète de cette insistance et visiblement troublée, balbutia quelques paroles; mais M. X... y coupa court en ouvrant la porte et faisant entrer le commissaire de police.
» On descendit à la cave et on y fit descendre la supérieure qui avait totalement perdu la tête. On fit ouvrir le cachot où depuis plusieurs jours gémissait la prisonnière. Ce fut elle
alors qui indiqua le cachot où cinq de ses compagnes avaient été enfermées;, on délivra les pauvres filles, qui n'eurent rien de plus pressé que de profiter de la présence du commissaire pour s'échapper du couvent et retourner dans leurs familles.
» Un procès va être intenté à la supérieure, et ce procès promet des révélations piquantes.
» Savez-vous pourquoi les nonnes en question avaient été enfermées? Parce qu'elles avaient refusé d'engager des signatures en vue de fournir à la supérieure de l'argent,. dont elle a, paraît-il, un continuel besoin. »
A Varsovie, le même fait s'était présenté et avait ému toute l'Europe; mais pour ces quelques crimes découverts, combien doivent rester cachés, combien de malheureuses ont dû faire de ces retraites forcées dans de noirs in-pace? La société a-t-elle une seule garantie contre ces excès, et les tristes exemples que le hasard lui a découverts ne devraient-ils pas lui faire ouvrir les yeux, la forcer à se livrer à une surveillance active et sévère ?
Ce sont là, je le veux croire, des exceptions; toutes les supérieures n'ont pas, je l'espère pour l'humanité, ces instincts de tyran et de bourreau.
Mais si les religieuses n'ont pas à craindre partout ces odieuses souffrances, nulle part elles ne peuvent éviter un autre genre d'épreuves qui leur viennent d'elles-mêmes, de leur constitution, de leur organisme.
Toutes, même celles dont l'existence est remplie par les devoirs de l'enseignement ou par les fonctions hospitalières, sont agitées tôt ou tard par les passions humaines. Les instincts physiologiques se développent plus tardivement chez celles qui prononcent leurs vœux par vocation que chez les autres femmes, car elles sont d'une complexion froide et d'une vitalité médiocre; l'âge seul donne les forces néces-
saires pour que les excitations naturelles puissent surgir. On voit des nonnes de vingt-cinq à trente ans qui jusque-là avaient été d'une sérénité absolue, d'une humeur angéliquej devenir inquiètes/ emportées, d'iun caractèi'e iaég{|l, aussi étrange et variable que celui de la jeune fille excitée par les premières fréquentations du monde. Tantôt ellbsi recherchent la société des hommes,' sont ,avec eux avenantes', 'aimables^ mais embarrassées'etrougissaiites, offrant ce charme attrac^ tif de toute femme dont les sens sont émus; tantôt elles les fuient, sont brèves, sèches dans leurs paroles, s'emportent facilement, paraissent irritées contre tout et redoublent de prières et de macérations. Elles ont peur d'elles-mêmes, se reprochent leurs pensées et l'agitation de leurs nuits.
La surveillance réciproque dont elles s'entourent; sauve ordinairement celles qui se trouvent en contact avec le monde; l'habit les protège aussi car il annonce à chacun; : ici il y a dé la vertu; et peu d'hommes osent affronter un échec. Si les femmes à l'air déluré, à tournure élégante et facile sont si fort courtisées, c'est que les couleurs d'aventures comptent sur une séduction facile et commode. Cependant les habiles qui ont. la patience d'épier le moment propice pour glisser quelques pj^roles aimables à l'oreille des saintes lilies, les audacieux qui poussent l'effronterie jusqu'à la conversation chastement tendre, hypocritement amoureuse, sont surpris de la facilité avec laquelle ces malheu-. reuses abandonnées écoutent cette musique toute nouvelle, le chant du mâle. Comme toutes iles ingénues elles restent immobiles, sans répondre, comme pétrifiées, les yeux bais-i sés, la lèvre pâle, émues par une pudique terreur; mais le doux tressaillement qu'elles ont éprouvé les attire, elles prêtent de nouveau l'oreille. Bientôt la nécessité de garder ce secret sans importance encore, grandit l'importance du secret, leur tête en est pleine, et la nuit les douces paroles
TiiULiÉ. — La femme. 9
résonnent encore, les rêves sont radieux et laissent au réveil comme un parfum de douce volupté. Voilà les saintes filles lancées sur le grand chemin de l'amour.
Quelquefois le contact incessant de l'homme met celles qui se dominent et se maîtrisent dans un état d'érotisme maladif et horriblement douloureux. Le feu intérieur se cache sous les dehors d'une piété exquise, car elles se reprochent les obsessions deleur pensée, leurs désirs, leurs nuits cruelles, et cherchent à glacer leur imagination par les prières, par les macérations, par le jeûne. Mais les excitations persistent et grandissent, les songes sont traversés par des illusions si enivrantes qu'elles voudraient rêver toujours; l'image de l'homme les poursuit partout, à la chapelle comme au dortoir, pendant la prière et les lectures pieuses où le mot amour revient sans cesse, et les émeut. Malgré la volonté la plus ferme, malgré l'effort le plus intense, le désespoir le plus profond, leur esprit repart toujours pour le pays des tendres chimères et des rêveries voluptueuses. Que l'on se rappelle la phrase de l'écrivain ecclésiastique : « Étrange mortification !... des nonnes bien confessées, fhostie dans la bouche avouent qu'à ce moment même elles ressentent l'infernal amant, qui sans vergogne ni peur les trouble et ne lâche pas prise. » Souvent en effet c'est dans le moment même où elles veulent ardemment être tout entières à Dieu, où leurs prières invoquent le calme et la grâce, c'est quand elles se prosternent et demandent merci, que la chair les aiguillonne jusqu'à la douleur, jusqu'au gémissement. Que dans un de ces moments, d'émoi le hasard, servi souvent par un homme entreprenant et habile, mette cette femme dominée en présence du mâle, la chute est fatale. C'est à cette surexcitation, à cette violence du désir comprimé qu'il faut attribuer des faits tellement étranges qu'on n'ose y croire : des religieuses se sont livrées à des infirmiers, à ces
pauvres liôres répugnants par leur grossièreté, par leurs odeurs, par leurs habitudes. Oui, c'est là le délire des sens, c'est l'oubli de soi, c'est le rut dominateur; c'est la femelle qui tombe sous l'homme, foudroyée par le besoin. Elle revient à elle souillée et désespérée; elle a honte d'elle-même, elle a horreur du mâle qu'elle a subi ! Ô désolation !
Ce ne sont pas les seules douleurs. Comme ces femmes s'insurgent contre toutes les lois physiologiques de la nature, elles souffrent par toutes ces lois; et si elles sont pendant leur jeunesse persécutées par l'instinct de l'amour, elles le sont plus tard par l'instinct maternel. Les souffrances sont moins aiguës, mais elles sont aussi profondes et plus durables. Quoique nombreuses dans la communauté, quoique vivant en troupe, en ruche, elles se sentent seules et isolées; c'est la solitude la plus navrante que celle de la femme sans enfants.
La vie leur paraît noire et morne, elles ont en leur âme comme un vide énervant. Dieu ne suffit plus à remplir leur cœur; elles se demandent pourquoi, s'épouvantent, et se croient maudites. Si la vitalité de l'esprit résiste, elles se jettent dans l'ambition, et c'est une diversion heureuse ; elles se font insinuantes, habiles, tenaces tant qu'elles ont une espérance. Mais dès qu'elles l'ont perdue, tout s'effondre, et bien jeunes encore leur vie est usée, leur âme découragée et inerte, leur esprit abruti. Elles végètent passivement et mécaniquement, remplissent leurs devoirs comme une pendule réglée, et vont ainsi sans conscience d'elles-mêmes, jusqu'à la mort, la délivrance.
On comprend combien cette existence, si absolument en dehors des lois naturelles , prédispose le système nerveux à tous les désordres; les pâmoisons, les hallucinations, les délires de toutes formes sont fréquents dans le cloître. Le plus souvent on met ces phénomènes maladifs sur le compte
de révélations miraculeuses, d'apparitions divines, ou de contemplations mystiques, On n'ose plus proclamer, quand la iblie est bruyante et agilée, l'iniluence démoniaque comme cela se faisait,' il n'y a pas bien longtemps. Et encore que sais-je? De nos jours même, dans bien des endroits, si l'on n'ose plus le dire, on n'en pense pas moins. Ne s'est-on pas livré en grand aux exorcismes, il y a vingt-cinq ans à peine, au centre des pays civilisés, en Savoie. Je parle de l'épidémie d'hysléro-démonopathie que les exorcistes zélés aggravaient et étendaient, et que le Constans de Paris a guérie en supprimant le goupillon et l'intervention divine, et en faisant saisir par les gendarmes et mener en maison de santé tous ceux qui se permettaient d'être visités par Dieu ou parle diable. La guérison fut rapide et déiinitive.
Dans l'histoire des couvents on trouve des cas nombreux d'épidémies de folie ressemblant absolument au cas de Morzine; et un D"" Conslans à ces différentes époques aurait enlevé à la prison et au bûcher de bien nombreuses victimes. Un Gharcot aurait mieux fait; il eût arrêté subitenient la crise de possession de chacune de ces endiablées, et l'eût fait renaître tour à tour en touchant un point de leur corps. Mais il eût probablement été brûlé lui-même comme soreier, ou comme Satan en personne.
Je vais citer quelques-uns de ces faits singuliers qui sont la condamnation de la vie claustrale.
De 1^9'! à 1494-, les raoinesses de Cambrai sont atteintes d'hystéro-démonopathiè; elles se livrent à mille excentricités courent la campagne, grimpent aux arbres, imitent les cris des animaux et prédisent l'avenir. Le clergé est sur les dents, on exorcise à force; rien n'y fait; le diable continue ses exercices. On envoie le nom des possédées à Rome, et le pape fait un grand elîort : il prononce tout haut le nom des endiablées pendant la célébration de la messe. Le diable
LA STÉniLITÉ SANCTIFIÉE. 133
s'en rit et reste avec les moinesses de Cambrai. Mais, Ô surprise î un beau jour l'esprit du mal avoue lui-même qu'il a été introduit au couvent par Jeanne Pothière, qu'il est son amant en litre et l'a possédée quatre cent trente-quatre fois; que même il s'est livré sur elle à des plaisirs que le diable seul ose avouer, quoiqu'il ne soit pas le seul à s'y livrer. Jeanne Polhière est mise en prison jusqu'à sa mort. Ce qui n'empêcne pas I ses compagnes 'de continuer longtemps encore leurs violences et leur tumulte.
En 1550, les nonnes d'Uvertet, dans le comté de Hoorn, sont prises de la même affection : les bonnes sœurs accusent une sage-femme du voisinage qui, malgré ses dénégations, est bel et bien brûlée. La maladie n'en contitue pas moins.
Vers la même époque les nonnes du monastère de Brigitte sont frappées; la maladie débute chez une jeune religieuse qui avait pris le voile par chagrin d'amour. La pauvre fille fut enfermée dans les prisons de l'église.
En 4552, une épidémie de folie hystérique éclata chez les moinesses de Kintorp, près de Strasbourg; au délire général s'ajoutent les convulsions. Si, dans le dortoir, une nonne -était prise d'une attaque convulsive, le bruit qu'elle faisait en se débattant déterminait aussitôt un accès chez toutes ses voisines de lit. Le délire général était le plus violent, le plus terrible ; elles se meurtrissaient , se précipitaient contre le sol, se mordaient, se couvraient de blessures qu'elles attribuaient ensuite aux violences de l'esprit malin; le délire devenait de plus en plus furieux, elles se précipitaient sur celui qui venait leur porter secôurs pourle frapper, pour le déchirer.
Une de ces malheureuses, Anne Langon, se sentant envahie par le mal, chercha à le conjurer par les pratiques dévotes; elle fit un pèlerinage à Nonhertich, et consentit à boire dans le crâne de sainte Corneille. Mais malgré le saint crâne, et quoiqu'on cherchât à prouver, à la nonne que son
élaf, s'était amélioré, elle se sentait en réalité plus malade. Ses attaques hystériques augmentèrent en effet d'intensité, malgré les prières, malgré les conjurations, et ne guérirent que lorsque son père l'eût fait rentrer dans sa fam.ille. Toutefois il suffisait d'une lettre venant de son ancienne supérieure pour lui donner des tremblements généraux et lui faire craindre une rechute.
Cependant la folie continuait dans le couvent et toutes les pratiques religieuses ne faisaient que l'aggraver; une des sœurs les plus jeunes, et en même temps des plus folles, accusa la cuisinière de la communauté de s'entendre avec le diable pour les ensorceler. Elle donnait pour preuve qu'elle voyait autour d'elle des animaux et des ombres ayant les traits de la malheureuse servante, de sa mère et de son frère. On fit brûler la servante et sa mère ; mais le diable continua ses fredaines. On aurait cru, raconte Wier, l'historiographe de cette possession, que la mort de ces deux malheureuses n'avait fait qu'accroître l'audace du démon. En effet, un curé et quatre villageois, qui voulurent à leur tour chasser l'esprit malin de ce couvent endiablé, furent eux aussi pris de la maladie des nonnains qui bientôt se répandit dans le village de Hammone, voisin du couvent, et dans le village de Howel. Naturellement on jeta dans les pris'ons un grand nombre de prétendus sorciers et on en brûla quelques-uns. Les insuccès de cette terrible panacée ne décourageaient pas les bons prêtres, on le voit bien.
Vers 1560 la sœur Gertrude, enfermée depuis l'âge de quatorze ans au couvent de Nazareth, à Cologne, fut prise d'attaques hystériques qu'elle essaya en vain de conjurer avec les moyens que lui fournissaient ses croyances; tourmentée par des hallucinations érotiques, croyant coucher toutes les nuits avec un incube, percevant les sensations voluptueuses que lui procurait son diabolique amant, il resta
avéré pour tout le monde qu'elle était possédée, car les autres religieuses la voyaient la nuit, à leur grand effroi, se livrer à des mouvements lascifs et s'allanguir dans des spasmes voluptueux. On mit à côté d'elle une étole pour la protéger contre l'incube audacieux. Mais le diable passa sous rétole.
Sa voisine du dortoir fut bientôt prise du même mal, et toutes les religieuses du couvent ensuite; en 1664 la maladie avait atteint son paroxysme, les nonnes n'avaient plus la domination d'elles-mêmes, et perdaient, à certains moments, tout sentiment de pudeur. On les voyait s'étendre sur le dos, fermer les yeux, se livrer à des mouvements honteux, et tressaillir voluptueusement. Au sortir de l'accès elles étaient pleines de trouble et de honte.
C'est la malheureuse Gertrude qu'on accuse d'avoir ensorcelé ses compagnes, cette pauvre enfant qui avait été cloîtrée dès sa plus tendre jeunesse et n'avait pu connaître du mal que ce qu'elle en avait appris dans la maison de Dieu.
Il ressort de l'observation des épidémies de folie dans les couvents, que le délire y prend ordinairement la forme érotique, conséquence presque fatale du célibat forcé, état contre nature qui met toutes ces filles dans des dispositions nerveuses telles qu'il suffit d'une attaque hystérique d'une nonne pour affoler toute une communauté, et faire éclater maladivement toutes ces passions féminines si douloureusement contenues.
Yoici le tableau que fait de la crise le terrible inquisiteur Michaëlis, chargé du procès de Madeleine de Mandol, religieuse de Sainte-Ursule, à Aix : « Le 26 février 1611, dit Michaëlis, Asmodée, prince de la luxure, commença d'agiter Magdaleine, lui faisant faire des mouvements déshonnêtes, comme il l'avait fait plusieurs fois à la Saincte-Baume, pour l'amener à une honte... Lors... les médecins et chirurgiens
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lui commandèrent de cheminer, puis de s'asseoir et s'efforcer de réprimer ces mouvements. Elle, estant en son bon sens re'spondit qu'elle ne pouvait en nulle façon; ny eux-mêmes aussi ne la pouvant tenir; de la ils conclurent que naturellement cela ne pouvait être... Cet impur démon sortait toujours par les parties honteuses, dont luy entrant et sortant, Magdaleine en avait honfe. »
Ilest difficile d'assister à des crises hystériques plus caractérisées, à des scènes de nymphomanie plus brutales et plus typiques. Nous allons voir comment les rcvisries erotiques, développées par les- besoins physiques comprimés, se mélangent aux superstitions inculquées pour composer un délire démoniaque. iiiii^
En 1613 les sœurs du cloître de Sainte-Brigitte fui'enl •prises aussi d'hystéro-démonopathie. Quelques-unes des religieuses de ce courent avaient assisté au procès de Gaufridi à 'Ah, et en avaient rapporté toutes les poignantes péripéties et la fin dramatique. Cela suffit pour troubler toutes ces intelligences féminines bourrées de merveilleux et donner le vertige à toutes ces imaginations terrorisées par les sermons sur le diable, sur l'enfer, sur la possession, et la damnation éternelle. C'était bien le milieu qui causait tous ces ■désordres; dès qu'une religieuse sortait du couvent, elle était guérie, dès qu'elle rentrait, elle était reprise du terrible délire. La maladie durait depuis un certain temps quand Marie de Sains, la plus sainte et la plus vertueuse des nonnes, fut enfermée dans les prisons de l'Official, accusée d'être •sorcière. Elle nia d'abord et repoussa avec énergie ces ineptes ■accusations; puis tout à coup elle avoua tout, et s'accusa de tels crimes et de telles horreurs, que l'archevêque de Matines, ^ui en avait vu bien d'autresj prétendit n'avoir jamais entendu de pareilles abominations. Tous les génres de maléfices, -tous les genres de débauche jusqu'à la sodomie, jusqu'à la
LA STÉRILITÉ SANCTll•IÉL^ 137
bestialité, tous les genres d'assassinat sur ses compagnes, sur ses parents, sur les enfants, l'anthropophagie même, elle prétend avoir toutcommis. Et c'est surtout contre les enfants que la litanie de s'es crimes est iriterii^inable : elle à tué par le poison, en les étranglant, en leur perçant le cœur d'une aiguille, en les pendant par les pieds ou par les bras, ou par le bou, ou par lés parties génitales, en les faisant manger par les loups, 6u les lions, ou les sèrpents, en les jetant aux latrines, en les rôtissant, en les 'faisant bouillir, en les écorcliant:Yifs, en leur écrasant la tête contre un mur, en les déchiquetant aussi menu que sel, etc.. Enfin tout ce qu'une imagination enfiévrée peut inventer de plus cruel, de plus horrible, elle le met "à sa charge, et les curés l'acceptent, surfout l'inquisiteur MichaoHs qu'elle prétend avoir voulu ■faire mourir. , j .np; j v
Les histoires de possession l'ont tellement frappée que le nom du prêtre Gaufridi qu'elle n'a entendu prononcer que depuis le jugement et le supplice d'Aix^ revient sans cesse dans ses discours; il a été son amant avec beaucoup d'autres sorciers et diables, i. .- ..ni ; . ,m r
Puis le côté religieux se manifesté, la superstition débordé. L'esprit de cette nonne, nourri de la métaphysique barbare du catholicisme, applique ses connàissances à l'enfer, disserte sur la démonologie, fait la théorie du diabolisme, si j'ose m'exprimer ainsi. L'enfer a sa trinité, comme le ciel ; Lucifer est le père, Beelzébuth le fils, Léviathan Iq Saint- Esprit. Il y a, les commandements du diable, comme il y a les commandements de Dieu : « Tes père et mère haïras; hommes, femmes et petits enfants occiras; usure, larcins, rapines exerceras; etc.. y> L'antéchrist est né; elle cite textuellement le sermon prononcé par Beelzébuth en l'honneur de sa naissance. Comme Jésus, l'antéclirist a eu un précurseur, fils de Gaufridi ou du'diable et de Madeleine de Mandol.
Elle décrit toutes les cérémonies du sabbat, récite les prières, les litanies, les sermons en usage dans les rites infernaux, elle fait le tableau des innombrables lascivetés dont tout ce monde de soiViers et de diables est absolument insatiable, lascivetés d'aillèurs qui font partie du culte.
On voit combien le merveilleux dont on a saturé cette intelligence se transforme en délire, et à quel mélange inextricable des idées mystiques et des passions charnelles aboutissent toutes ces exaltations Ihéologiques et toutes ces théories sans autre base que la révélation, l'apparition et le miracle.
Au milieu du délire les besoins du cœur surgissent, l'instinct d'amour se fait place, ce qui a été contenu et comprimé jusque-là fait explosion, c'est la passion brûlante, exaltée, l'abandon suprême de soi. Jugez plutôt; elle récite son engagement avec le démon : « Je promets, ô Beelzébuth, que je vous servirai toute ma vie, et vous donne mon cœur et mon âme, toutes les facultés de mon âme, tous les sens de mon corps, toutes mes œuvres, tous mes désirs et soupirs, toutes les affections de mon cœur, toutes mes pensées. Je vous donne toutes les parties de mon corps, toutes les gouttes de mon sang, tous mes nerfs, tous mes ossements, toutes mes veines... et ce que créature vous pourrait offrir. Je vous donne ma vie pour votre service, voire même si j'avais mille vies, je vous les dévouerais toutes... parce que vous le méritez et que vous le voulez, et parce que je vous aime, etc.. » N'est-ce pas l'éruption passionnelle, n'est-ce pas l'éclat de la compression trop longtemps continuée ? et de même que l'on constate la révolte des sens dans la description de ces hallucinations sensuelles et lascives, de même il faut constater dans cette déclaration enflammée, dans cet abandon d'amour si absolu, la révolte d'un cœur inassouvi.
La malheureuse victime d'un régime cruellement niais, et
de superslitioiis stupides fut condamnée à la prison perpétuelle, et aussi deux ou trois autres sœurs après elle; ce qui n'empêcha pas la maladie de se perpétuer pendant dix ans dans le couvent des religieuses de Sainte-Brigitte,
Le même délire frappa les Ursulines de Loudun de 1632 à 4639; elles accusèrent le prêtre Urbain Grandier d'être sorcier et d'avoir introduit le diable chez elles. Le malheureux fut condamné au supplice du feu. On le porta sur le bûcher, tout disloqué par la torture, le 18 août 1634. Il y avait parmi les religieuses de ce couvent des personnes de haut parage : les deux dames de Barbezier, de la "maison de Nogaret; madame de la Mothe, fille du marquis de Baracé; les deux dames d'Escoubleau, de la maison de Sourdis ; madame Claire de Sazilli, parente de Richelieu; et enfin madame de Belfield la prieure, la plus malade et celle qui contribua le plus à la condamnation d'Urbain Grandier. Là aussi elles se livraient à des dissertations exaltées et interminables sur les choses du ciel et de l'enfer, faisaient des théories sur le péché, sur la grâce, sur la puissance des démons, et révélaient tous les mystères du royaume infernal. Mais le délire érotique avait atteint des proportions inimaginables. Je cite textuellement le livre la Folie, par le D"" Calmeil : « Presque toujours l'arrivée d'un exorciste suffisait pour bouleverser de nouveau le système nerveux de ces infortunées. A peine Satan était-il conjuré que l'on n'entendait plus que blasphèmes et imprécations. Alors les Ursulines se levaient, passaient leur pied par-dessus leur tête, écartaient les jambes, au point de s'asseoir sur le périnée, cherchaient à arracher le ciboire des mains du prêtre, et au grand scandale des mœurs, voulaient se livrer sur elles-mêmes, à des attouchements révoltants pour la pudeur et pour la religion. »
Il est inutile de citer davantage, c'est toujours la même exaltation mystique, la même irritation des sens génésiques.
liO CE QU'ELLIi EST.
•Le plus grand nombre des religieuses atteintes de folie qu'il m'ait été donné de voir et d'étudier, olTraient les mêmes symptômes. On n'enferme pas ordinairement les théomanes, on les considère comme des saintes et on les laisse mourir dé leur sainteté. '
La science s'impose aujourd'hui et l'on ne voit plus d'épidémies de folié. Mais si pour un délire quelconque les exorcistes reparaissaient, on verrait la maladie s'étendre et se transformer eii épidémie comme à Morzines de 1857 à 1861. ; On peut conclure de tout cela que le cloître est aussi dangereux pour celles qui s'y jettent, qu'inutile pour la société. D'un côté l'on ne lutte pas contre toutes les lois naturelles Sans subir des souffrances infinies, sans s'exposer au malle -jilùs cruel. En remplissant l'imagination de surnaturel et de merveilleux on fausse l'intelligence, on l'expose à tous les écarts, à toutes les exaltations, à toutes les insanités, car la mystique divine n'apasplus de raison d'être que la mystique diabolique. Après avoir prêché la révélation, allez donc dire â un halluciné que ses hallucinations ne sont pas des révélations aussi sûres, aussi vraies que celles que vous prêchez vous-même !
D'un autre côté, en sé dérobant aux charges et aux devoirs de la famille, en n'ayant d'autre patrie que Rome, d'autre loi que celle du Vatican, les religieuses se mettent par cela même hors de la société dont elles vivent et qu'elles épuisent, comme la plante parasite épuise l'arbre qu'elle envahit. Si l'on admire encore ces dernières expressions de l'inutilité et du parasitisme humain, c'est que l'esprit de justice sociale -est encore en enfance.
• ' Il faut le constater avec tristesse, ce n'est pas la femme qui perpétue la race, ce n'est pas celle qui subit les douleurs de l'enfantement, les tourments et les fatigues de l'éducation •des enfants, les charges et les responsabilités du ménage, ce
n'e^t pas la mère de famille, en un mol, qui est l'objet du respect et de l'admiration des hommes; c'est la femme qui se soustrait à toutes les charges et à tous les devoirs humains, c'est la stérile, la religieuse.
Sous l'empire les honnêtes femmes se tenant à l'écart, les gens de cour étaient bien convaincus qu'il n'y en avait plus. Le dessus du panier de la débauche remplissait si bien la France impériale de son tapage et du fracas de ses fredaines que la vertu était tolalement éclipsée par le vice fanfaron des amis de César; si bien éclipsée que le grand monde d'alors la croyait morte, bien morte, et l'affirmait. Les gens de ce grand monde-là ne pouvaient d'ailleurs constater autre chose; ils vivaient entre eux, n'avaient de relations qu'avec leurs maîtres ou avec leurs créatures, ne voyaient que leurs imitateurs. A leurs yeux tout s'arrêtait à leur horizon. Gomment pouvaient-ils supposer, eux, les dispensateurs des places et des faveurs, que loin de leur influence, loin de leur vue, loin du bruit et du luxe, hors des atteintes de leur corruption, existait une population modeste et sage qui gardait la tradition de l'honnêteté et de l'honneur. A peine entendaient-ils la voix de quelques trouble-fête qui de temps en temps venaient leur jeter leurs vérités au visage et exciter le pays à se débarrasser de cette lèpre impériale qui le déshonorait et menaçait de le dévorer tout entier. Mais ils ne vou-
laient pas être troublés dans leur prurit de plaisir, ils se complaisaient dans leur pourriture, et, pour avoir la paix, envoyaient à Gayenne les donneurs de conseils qui tentaient de les guérir. Courtisans, agioteurs, fonctionnaires, tout l'insatiable troupeau des parasites qui se gavait de l'argent de la France continuaient leur sarabande en fermant les yeux sur l'avenir.
Ils étaient convaincus que la nation c'était eux. Les quelques audacieux, les insensés comme ils les appelaient, qui protestaient à l'assemblée législative, dans les journaux, dans les réunions, n'étaient que des factieux et des malfaiteurs; le reste de la France était complice et se taisait d'admiration ou de peur. Ils le criaient si haut et avec une conviction si profonde, que les peuples voisins, les croyant sur parole, avaient admis cela comme une vérité constatée.
L'apparence leur donnait raison ; les éblouissements de la débauche officielle empêchaient de voir la vraie nation qui était derrière. Quand en 1870 les armées impériales eurent été prises en un coup de filet, quand ce fameux monde qui s'affirmait avec tant d'insolence, se fut esquivé hors des frontières et loin des coups, on vit la vraie France debout, résistant pendant cinq mois sans armes, sans souliers, sans argent, aux plus puissantes armées du monde, lavant dans son propre sang les hontes dont l'aventurier du 2 décembre l'avait souillée. L'étranger fut surpris, la renommée l'avait trompé ; il ne croyait pas que notre sol pût enfanter des citoyens capables de sacrifier leur vie pour l'honneur du pays. Les folies de la société impériale avaient donné au monde civilisé une autre idée de la France.
L'admiration remplaça le mépris. L'ennemi trouva la grandeur et le patriotisme là où il ne croyait plus rencontrer devant lui, les armées étant détruites, que vénalité et prostitution.
il-i CE QU'ELLE EST.
En effet, pendant les vingt ans du règne, on n'avait pu observer que cela dans le monde à la mode.
La cour impériale donnait le branle et les mauvais instincts, les passions perverses, les lâches bassesses s'agitaient, s'étalaient, triomphaient,. Celte cour d'aventure composée de légitimistes renégats, d'orléanistes escobards, de républicains vendus, et de cette classe d'hommes sans conscience et sans vergogne que l'on voit se prosterner aux pieds de tout ce qui a le pouvoii- ou la fortune, cette cour panachée et empanachée était le bataillon sacré du vice. Elle se vautrait aigles déployées, et entraînait à sa suite les faibles, les inconscients, les intrigants et les pervers. ^
Les catastrophes inouïes, fruits de ces turpitudes, ont arrêté notre décadence; la ipaladie a été enrayée parla terrible saignée de 1870. Mais la France guérira-t-elle du mal que l'ère impériale lui a si profondément inoculé? Les patriotes y travaillent et espèrent. '
Sans doute on n'a jamais rencontré une société aux mœurs pures, et la fille d'amour a partout existé. Mais il y a des degrés dans le vice, et ce qui distinguait ce monde d'aventuriers et de parvenus, c'est qu'il croyait trouver ses titres de noblesse, non pas dans l'imitation de ce que l'ancien régime avait pu avoir de grand et d'élevé, mais en copiant ses mœurs dissoluées, et en faisant étalage de sa propre démoralisation.
Les prostituées triomphaient, les hommes étaient à .leurs pieds, les femmes les prenaient pour modèles. ' ■ ' ■
Les brillants équipages, les toilettes splendides, les diamants, les fins dîners, les hommages enthousiastes, l'amour le plus aveuglé, les ruines, les duels, c'était pour elles, c'était pour toucher leurs cœurs, c'était pour jouir de leurs corps. Le vertige de la corruption avait empoigné l'homme, il lui fallait des courtisanes, il lui fallait de la débauche, il avait
besoin d'orgies et de bacchanales. Tout était sacrifié aux sales aspirations, la fortune, la famille, ce qui pouvait rester d'honneur. Jamais pour une cause honnête il n'avait senti d'aussi violentes passions agiter son être, jamais il n'avait aimé sa femme comme cette dévergondée ignorante et sans esprit dont il subissait toutes les fantaisies, tous les rires, toutes les tyrannies; il en oubliait sa mère et ses enfants. Sciemment il se salissait; il se vautrait avec volupté. Elle le rendait faible, docile. Le vice lui en imposait, il avait du respect pour lui. Dans sa famille légale il dominait, se pavanait, parlait en maître, sa susceptibilité était outrée, sa dureté cruelle, son avarice inébranlable, il jouait à la jalousie sauvage pour avoir le droit de tout faire et de tout dépenser. Chez la drôlesse il donnait tout, devenait caressant et modeste, essuyait platement, sans récrimination, les baisers des amants d'aventure qui venaient de quitter l'alcôve. Il subissait les avanies, les mensonges grotesques, les moqueries amères, les infidélités révoltantes; il payait, payait toujours, et se sentait d'autant plus enragé d'amour qu'elle l'abaissait davantage et le ruinait plus vite.
De toutes les filles galantes, ce sojat les lemmes de théâtres qui ont le plus de succès parmi les hommes de luxe; à elles les déclarations les plus brûlantes, les hommages les plus fastueux. Est-ce le talent qui inspire cet amour? non certes; ce sont des sentiments beaucoup moins élevés : on croit trouver chez elles les raffinements de plaisir dont les rassasiés ont besoin pour se sentir revivre. Chez certains hommes, en outre, à côté de qualités éminentes, il y a un besoin de luxure bestiale que l'on n'ose assouvir chez soi. Il est certain que l'on en voit beaucoup, et des meilleurs, pris de cette folie sensuelle et se livrer à tous ses entraînements. La danseuse, peu séduisante en général par les grâces et la culture de son esprit, a été recherchée avec passion, et en-
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tretenue avec magnificence. Elle a dû sa vogue et sa prépondérance dans le monde galant au raccourci de son costume, aux souplesses de son corps qui font rêver de lubricités inconnues. Pendant un temps la danseuse académique avait baissé dans la cote du plaisir; c'était lorsque les danses fantaisistes et impudiques, les poses lascives et les gestes crapuleux avaient dominé la mode et obscurci un instant le rayonnement de l'art correct. Alors les actrices de petits théâtres, les filles qui, pour tout talent, levaient haut la jambe et lançaient crânement le mot ordurier, obtenaient tous les suffrages; leurs succès étaient considérables, leurs coffres débordaient, elles voyaient leur cour d'adorateurs se grossir de tous les rois de passage et de tous les princes sédentaires. Le grand art a depuis repris ses droits, on revient au classique.
Mais le prestige des filles de théâtre a une seconde cause.
On tire gloire de tout; c'est une aftaire de milieu. La débauche et les folles dépenses donnent du relief dans le monde élégant; celui qui aime le plus scandaleusement, qui se donne à l'orgie le plus écrasante et jette absurdement l'argent par toutes les fenêtres, est roi de la mode. On l'admire, on le chante, on le copie. C'est un titre envié que celui-là, et quand on ne peut être le roi, on cherche au moins à être prince. Quantité de jeunes gens, d'hommes mûrs, voire même de vieillards passent leur vie à ambitionner cette couronne qui ne rapporte, à celui qui peut la conquérir, qu'hébétement précoce, gastrites cruelles ou autres inconvénients plus ou moins tyranniques et désagréables. On n'est pas de fer!... Chose étrange, d'ailleurs, beaucoup d'hommes d'une nature modérée, d'un tempérament calme, presque glacé, d'un caractère économe, ayant une passion unique, une seule, la vanité, se jettent, entraînés par le besoin de paraître, dans le plaisir bruyant et la
• LES STÉRILES ADORÉES. Ul
dépense tapageuse. Fanfarons de vice, dont les joies apparentes, les emportements voulus, les bonheurs enviés, sont des souffrances réelles. Seuls chez eux, entre deux orgies, ils maudissent la gloire qui les force à de nouveaux excès, et soignent leur corps meurtri, en pleurant sur leur caisse surmenée comme leur personne. Mais la vanité les fouaille, et, navrés, bourrelés de désolations intérieures, ils se jettent de nouveau dans le tourbillon des joies à effet et du luxe retentissant.
Ce sont de tristes victimes de l'amour-propre, ces viveurs au masque rieur et effronté quand ils sont en public, à la mine défaite et mélancolique quand ils sont enfermés chez eux. Seul le médecin connaît l'amertume de leur vie, et calme les angoisses et les terreurs qui font tressaillir leur chair sous la flanelle.
L'actrice en vue, en crédit, dont les aventures ont fait grand bruit, dont les amours sont publiques, voilà ce qu'il faut à cet ambitieux de renommée. Elle compromet vite; c'est là ce qu'il recherche. Avec elle tout le monde sait bientôt le nom de l'amant en titre, les sommes qu'il dépense, les diamants qu'il accroche aux toilettes, les soupers, les griseries, les infidélités, les disputes, les scandales. Tout cela se dit, se raconte à haute voix, sur le turf, au cercle, au bois; les journaux mêmes font des indiscrétions, il est furieux, mais paye en sous-main pour les rendre indiscrets. A mesure que son nom se dégrade, le malheureux croit grandir. L'auréole de l'impure a projeté quelques rayons sur le crâne étroit du faux viveur, du faux prodigue, du faux écervelé; il s'en pare, il se pavane ravi.
Ceux qui ne peuvent se payer la gloire d'une fdlede théâtre s'altclent à une courtisane; plus elle est connue plus on est heureux. Ils rougissent de bonheur quand une horizontale en vue les honore du haut de leur voiture d'un salut
familier... On les regarde..., on sourit... Quel honneur!...
Du haut en bas la fille galante règne; on les voit partout s'étaler avec edronterie et s'ofTrir. La police a pour celles qui sont huppées des ménagements, des douceurs, des délicatesses exquises; les quartiers les plus fréquentés, les promenades les plus suivies sont envahis par des légions de ces belles filles qui font ouvertement leur petit métier. Quelques personnes se révoltent de ce sans-gêne et réclament contre cette irruption; mais on rit des pudeurs de ces naïfs qui ne sont pas dans le mouvement, et la police reste paternelle. Quelque beau soir le service des mœurs se met en colère, et gare alors aux filles qui ne sont pas richement habillées. La râtïe s'opère. Tout le troupeau s'égaille effaré; mais on a bientôt oublié les victimes et le lendemain le marché recommence.
Autrefois, il est vrai, la police se servait de cette boue pour sauver la famille et la société; on soutirait bien des secrets par cette voie, car il ne faut pas oublier combien la plupart des hommes deviennent faibles et imprudents en présence de la plus basse prostituée. On croirait que chacun a l'ambition de loucher ces âmes banales, et d'allumer une étincelle d'amour dans ces cœurs glacés. Efforts inutiles qui sont cependant toujours tentés, aussi bien par les vieux libertins que parles jeunes gens candides. Aujourd'hui, la police n'est pas si curieuse, elle n'a plus à sauver la famille et la société qui se sauvent toutes seules, et l'on n'a pas de Bonaparte à protéger. Mais on arrête tout de même; il faut de temps en temps soutenir la morale et veiller à la santé publique.
Entre eux les hommes sontfanfarons et parlent légèrement de la fille qu'ils payent; ils font les malins. En tête à tête avec elle c'est autre chose, ils se prosternent. Depuis le grand seigneur jusqu'au dernier prolétaire, tous les débauchés se ressemblent; le même individu qui vient d'être dur
et cruel avec la mère de ses enfants, devient faible jusqu'à la lâcheté avec la première drôlesse qui passe, faible jusqu'à lui donner le pain des petits.
Mais rien ne touche la fille, rien ne l'attendrit. L'amour le plus violent, les sacrifices les plus immenses la laissent froide et insensible; celui qui la paye la remplit de dégoût, elle le méprise pour sa faiblesse même, pour ses lâchetés qu'elle devine et dont elle abuse. Elle le subit pour le dépouiller, mais elle en a horreur. Ce n'est pas là ce qu'elle aime. Il lui faut un bon goujat à la poigne solide, qui la domine par son audace aussi bien que par son immoralité; il le lui faut insatiable de débauche, vide de sens moral, brutal et violent dans ses corrections, capable de se servir du couteau quand les poings ne suffisent pas. Celui-là lui parle de ce qu'elle connaît et dans la langue qu'elle entend. 11 a souffert les mêmes souffrances, les hasards de la vie l'ont fait naître dans les mêmes conditions qu'elle-même, il a grandi dans les mêmes misères et les mêmes hontes. Ils n'ont d'éducation ni l'un ni l'autre, elle n'a pas besoin de jouer la comédie devant lui, de taire ses souvenirs, de cacher ses habitudes d'enfance qui pourraient dégoûter sa clientèle aristocratique. Elle aime tout droit, crûment, sans cet assaisonnement de madrigaux parfumés qu'elle abhorre, sans cette hypocrisie qui l'énervé. Elle a besoin de temps en temps de prendre un bain de iniisseau.
Au fond c'est une révolte contre le mépris dont elle se sent entourée malgré les adulations; partout elle entend dire qu'elle le mérite, elle le constate partout, elle sait qu'une fois le luxe tombé elle sera soumise à des obligations spéciales comme si elle était d'une espèce différente; aussi déteste-t-elle tous ceux qui ne sont pas de son monde, tous ceux qui ne peuvent savoir ou comprendre les douleurs de son enfance, les misères du premier âge, les angoisses d'ave-
nir, les tentations refoulées, les espérances déçues, ses qualités avilies, son éducation crapuleuse. C'est une véritable haine de race.
En réalité il lui est impossible de comprendre le dédain des gens honnêtes. Elle n'est pour rien dans sa démoralisation ; née misérable, ayant suivi une filière dont rien ne pouvait la sauver, elle est tombée dans le vice comme elle a grandi, sans s'en apercevoir ; elle n'a jamais eu ni aide, ni protection, ni conseils. Elle ne sait môme pas ce qu'est le vice, n'ayant jamais appris ce qu'est la vertu. Dans ses souvenirs elle n'entrevoit que la faim, les haillons, les disputes, les coups, l'abandon . Peut-elle admettre cette injustice qui la condamne, elle dont l'estomac n'est satisfait que depuis qu'on la méprise. Celui qui n'a pas souffert, dont l'enfance a été entourée d'amour et de bien-être, dont les idées ont été élevées dès les premiers jours de l'existence ne peut s'expliquer l'étonnement et la révolte de ces filles devant la réprobation générale.
Qu'est l'enfance d'une fille dans les familles misérables que ne soutiennent ni l'éducation, ni l'espoir d'une vie aisée? Voici l'existence : On vit au jour le jour, aujourd'hui il y a du pain, demain il n'y en a pas, cela dépend du chômage, d'une maladie ou d'une débauche du père. Les paroles amères, les reproches cruels, les larmes, les malédictions retentissent sans cesse dans le galetas sombre. Si le père rentre saoûl et sans argent, et ce n'est pas rare, ce sont des scènes bruyantes, des colères que l'ivresse rend ignobles, des batailles qui meurtrissent la mère, brisent le ménage et rendent la pauvreté plus profonde et plus hideuse. 11 y a du scandale et de la honte alors; les voisins arrivent, mettent le holà, ou vont chercher la police. L'enfant assiste, dans le recoin où il est blotti, à ces violences déshonorantes, il se pelotonne anxieux, le cœur serré, pris d'une instinctive
terreur. Et le lendemain, quand la faim tord les entrailles, il n'y a plus rien ; le père a tout bu. On tend la main alors, et pour les quelques sous qu'on ramasse, que de dédains humiliants et de brutales rebuffades !
Quelles misères peuvent être plus fortes? Pendant toute son enfance elle a donc été abreuvée de toutes les hontes : honte de la pauvreté, honte des loques, des scandales, de la mendicité; elle s'est sentie hors de la société, sans secours, sans protection, dédaignée, repoussée, depuis son entrée dans la vie. Et, au milieu de tout cela, elle avait faim. Aujourd'hui on la méprise, mais elle mange, elle fait des dîners fins, elle porte de la soie et des bijoux, elle roule carrosse, on la flatte, on lui fait la cour; mais c'est le paradis à côté des tortures d'autrefois.
Les gens riches ont la vertu facile ; la tendresse a entouré leur enfance, l'instruction a élevé leurs âmes, l'avenir leur est assuré, ils n'ont qu'à se laisser vivre sans efforts, sans luttes pour rester honnêtes. Et cependant comptez ceux qui le sont dans la réelle acception du mot. Et ceux qui sont sans excuse s'ils ne pratiquent pas la vertu, osent accuser le prolétaire d'immoralité? Ils exigent du malheureux qui a vécu toutes les misères, souffert toutes les douleurs, qui n'a pas l'instruction pour se défendre et se soutenir, qui n'a même pas l'espérance, ils exigent qu'il soit plus vertueux qu'ils ne le sont eux-mêmes?
Tant que la société est restée inerte devant ces souffrances et que dans son aveuglement elle n'a pas donné à chacun des armes pour la bataille de la vie, tant que certaines classes ont dû vivre sans culture d'esprit, sans possibilité d'une élévation sociale, enfermées dans un cul-de-sac misérable avec l'hôpital et la fosse commune au bout, les mœurs déplorables devaient se perpétuer, et l'enfant élevé dans la boue ne pouvait connaître et pratiquer la vertu. La Répu-
blique vient changer tout cela. Aujourd'hui l'instruction va se répandre, on fait tous les sacrifices pour y parvenir; les procédés et les programmes d'enseignement, encore insuffisants, s'élèveront peu à peu, et les générations futures verront l'homme phi s grand, plus honnête et plus heureux.
Cette existence horrible n'est certes pas générale dans toutes les familles où l'on travaille de ses mains. Mais dans les ménages mêmes où ces désordres ne se produisent pas, bien des impressions funestes se fixent dans l'esprit de la jeune fille et constituent plus tard la base de sa philosophie. Dans toutes les familles d'ouvriers il y a des jours de détresse, et une de ses causes le plus inévitables est la maladie. Malgré le bureau de bienfaisance, malgré la vie rangée, les économies, si on a pu en faire, sont vite dévorées, etl'onse désespère d'autant plus que l'on avait fait plus de sacrifices pour amasser le petit pécule. Il disparaît par une cause involontaire, fatale; et au chagrin de voir souffrir le soutien de famille, on a la douleur de voir s'évanouir les rêves que l'on faisait quand on se portait bien, quand on comptait chaque soir les quelques sous économisés sur la nourriture, sur les vêtements, sur le bien-être. Tout est à refaire, c'est le rocher de Sisyphe, il faut le rouler sans cesse et Ton désespère de le fixer jamais. Quel découragement, que de plaintes amères, que d'envie dans ces épanchements de détresse ! ils sont nés pauvres et resteront pauvres; la richesse est une terre promise que l'on n'atteindra pas. La fortune c'est le bonheur par droit de naissance, c'est la joie perpétuelle, c'est la sérénité de l'esprit, car de tous les tourments, l'inquiétude du lendemain est le plus cruel. L'enfant entend tout cela, et se souvient. De plus elle voit, non seulement la fortune, mais l'apparence de la fortune attirer tous les respects et tous les hommages. Dans la rue, à l'église, chez le marchand, on s'incline devant la belle dame richement vêtue, on se pros-
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terne devant celle qui descend de carrosse; chez les religieuses mômes, qu'on appelle des saintes, on traite avec respect les personnes riches ou qui en ont l'air, alors qu'on parle aux pauvres femmes, aux indigentes, aux mal-vêtues, d'un air de protection humiliant ou avec un sans-façon cavalier. C'est donc dans la rue, chez le marchand, chez les sœurs qu'elle a pris l'habitude de vénérer les beaux habits et de rêver ce luxe qui donne lant d'autorité et de respect.
Puis, si elle sort de son quartier sombre et malpropre, si elle va dans les centres riches, elle voit sortir des belles maisons les enfants de son âge, mais dodus, roses, pomponnés, joyeux, portant de brillants jouets, dévorant de succulentes friandises. Elle voudrait bien goûter elle aussi de ces bonnes choses, elle qui vient d'avaler son morceau de pain tout sec et un peu dur; mais ce sont des envies qu'il faut rentrer. Ces friandises, ces beaux jouets, ce n'est pas pour elle; et de ses yeux tristes elle suit ces heureux de la terre qui s'en vont contents et insoucieux. Impressions pénibles, réflexions enfantines douloureuses qui s'accumulent, restent empreintes dans un coin de ces jeunes cerveaux et contribuent à perdre ces déshéritées de la vie.
Plus tard, à un âge où l'intelligence n'est pas encore formée, où la volonté est vacillante, quand les premières curiosités de la chair apparaissent et que les appétits des sens s'éveillent, la fillette entre en apprentissage. A l'école peut-être a-t-elle appris par des brebis galeuses, et il est rare qu'il n'y en ait pas, les mystères qui troublent les jeunes esprits; en revenant à la maison paternelle, elle a pu subir les discours, et peut-être bien pis, des jeunes faubouriens précoces dans le vice; il est possible aussi que des parents sans délicatesse aient, dans la chambre où l'on vit pêlemêle, laissé échapper devant elle des paroles imprudentes
qui ont éveille ou instruit sa jeune intelligence; mais en entrant dans l'atelier, c'est bien autre chose, elle tombe clans un ardent foyer de perversion.
L'atelier est pour l'apprentie l'école de la débauche où l'on instruit par les discours et par l'exemple. Là les camarades qui, depuis longtemps déjà, ont goûté du fruit défendu, racontent leurs impressions, leurs plaisirs, leurs aventures. Elles dépeignent celui qu'elles aiment et celui qu'elles n'aiment pas, discutent ce qu'elles préfèrent en amour et comment elles le préfèrent. Après huit jours de ce régime intellectuel l'esprit le plus innocent, le plus rétif au dévergondage est déjà fort ébranlé et presque disposé à tâter du plaisir que ses camarades proclament unanimement ce qu'il y a de plus réjouissant et de plus enviable dans la vie. Et non seulement elle entend au milieu des éclats de rire de toutes ces étourdies de savantes leçons de plaisir, mais encore elle voit qu'on se fait gloire des bons tours joués aux amoureux, des infidélités commises, des noces joyeuses, des bijoux qui ont payé l'abandon de soi-même. On se vante, on invente même. La plus dévergondée en parole est un objet d'admiration; et le sujet des joies le plus bruyantes dans l'atelier c'est une bonne farce d'amour, bien épicée, bien graveleuse. Et, ma foi, on ne tarde pas à rire avec les autres. Entre femmes, où est le mal ?...
Si des ouvriers sont dans l'atelier, la chute est certaine et rapide. Excitée par tous ces discours, souffrant dans sa vanité de n'avoir rien à raconter comme les autres, humiliée de ne pas connaître tous ces accidents du cœur et toutes ces gravelures qui font briller ses compagnes, la nouvelle venue a le désir secret de se mettre à leur niveau, d'autant plus que toutes ces histoires, toutes ces images sensuelles ont surchauflé ses appétits. Au sortir de ces académies de libertinage, le premier homme qui viendra lui offrir le plaisir dont
elle est curieuse et avide sera le maître de son cœur et de son corps.
L'ouvrier est là; il se présente et possède.
Elle sera bien vite abandonnée par ce premier amant, car l'ouvrier est nomade eo amour, sa vie .est incertaine, il ne peut ou ne veut la fixer,. si elle aime, tant pis ! il s'en va sans remords. Elle trouvera des consolations comme les autres délaissées. Si elle n'aime pas, elle n'aura pas même à se consoler, le volage sera bien vite et joyeusement remplacé. Alors commencera l'odyssée amoureuse qu'elle pourra
raconter à son tour.
Elle rit d'abord de ses escapades; c'est pour s'amuser et jouir delà jeunesse. Plus tard elle veut en faire une mine d'or. Ne lui parlez plus de mariage avec un bonnête ouvrier, elle se rappelle trop les misères de la famille, les disputes, les coups et la faim. Elle veut du bon temps, du plaisir, du luxe ; on en a vu tant d'autres commencer comme elle et s'étaler ensuite dans la soie et les dentelles. Ça durera ce que ça durera 1... le mariage?... allons donc ! on verra plus tard.
Si l'apprentie est jolie, ce n'est plus l'ouvrier seulement qui se trouve sur sa route, et la corrompt; c'est le patron. C'est ce patron si sévère dans ses principes, si rigide pour les autres, qui affecte toutes les pudeurs, toutes les délicatesses de la vertu, qui a d'bonneur, de générosité, de démocratie plein la boucbe, et trouve commode, ce brave homme, c'est sa seule faiblesse, d'avoir un harem sous la main, sans cesse renouvelé, et fournissant à ses plaisirs sans grande dépense; il aies goûts simples.
Le travail des femmes est rare, et bien des jeunes filles vont au sacrifice dans l'espoir d'assurer leur position. Le patron du reste est un personnage pour elles, pauvrettes, et on est un peu fière d'attirer ses hommages. D'ailleurs il
payera, peut-ctre, ce petit mobilier de deux cents francs qui l'ait toute l'ambition de l'ouvrière. Mais le patron s'amuse, ne donne rien et la renvoie de l'atelier comme les autres dès qu'il n'en a plus besoin; il est navré, mais le commerce vit d'économies. Ah! par exemple, il la renvoie bien plus vite si elle commet l'imprudence d'être enceinte, car il est moral, le bourgeois; c'est bien un peu sa laute, mais ça ne le regarde pas, une fille grosse dans sa maison serait un scandale. Quand la malheureuse privée de travail et de pain supplie, réclame, le patron prend son grand air : « C'est ici une maison honnête ! »... si elle résiste il invoque sainte Police. Et elle s'en va... où?...
Certaines familles d'ouvriers sauvent leur fille de la funeste contagion, et parviennent à les élever dans les idées d'honnêteté et de travail. Que d'efforts, que de bon sens et de soins il faut dépenser dans les positions précaires pour en arriver à ce difficile résultat. Quelquefois ce résultat même cause la chute de l'enfant. La jeune fille honnête est une perle rare dans le monde des pauvres; elle ne tarde pas à être recherchée par les ouvriers qui ont la velléité de faire une fin sérieuse. Elle est donc courtisée et ne tarde pas à se prendre d'amour. Les parents accueillent volontiers l'homme qu'elle a choisi; c'est pour le bon motif. Le galant le dit haut, et le pense. Mais avant de se marier il faut amasser l'argent nécessaire à l'entrée en ménage. Les parents sont sérieux, ils savent que la pauvreté tue l'amour; il faut un nid aux amoureux. Mais on gagne peu et les économies sont longues à ramasser. En attendant le fiancé fréquente sa fiancée, il la voit presque tous les jours, le dimanche il se promène avec toute la famille. Et quand, sous les grands arbres, ils vont les bras enlacés, parlant à voix basse de leur amour, les mains se pressent et les sens s'émeuvent. Les jeunes gens pensent sans cesse à ces plaisirs permis et
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les parents restent sans crainte en face de ces vœux honnêtes. Après un certain temps de ces fréquentations et de ces excitations journalières, si on laisse imprudemment ces enfants en tête-à-tête, ils succombent par un entraînement irrésistible.
Mais le pécule n'est pas amassé et la fille est enceinte; quelquefois le père outré, blessé dans son honneur, la chasse. Elle va chez son amant, pleure et se lamente ; ce n'est jamais amusant, même pour un amoureux; mais il fait contre fortunebon cœur, et ils s'endorment dans la tristesse et les larmes, car il faut bien coucher chez lui, sous peine de coucher dehors. Cependant la présence de la jeune fille apporte dans l'intérieur de son fiancé la gène et l'inquiétude; il supporte pendant quelque temps cette servitude, mais l'amour assouvi s'est évaporé et, rassasié, il ne veut plus du mariage. Ce ne sera pas une fin, cela n'aura été qu'une aventure. Et il la pousse dans la rue. Elle seule portera le poids de la faute commune. Quand le père plus sensé a gardé son enfant souillée, quandla fille courageuse a supporté l'orage et les violences des premiers jours, il peut arriver que le fiancé tienne sa parole et s'exécute. Mais souvent aussi harcelé par la famille, ennuyé par les larmes, blagué par les amis, il fait banqueroute à ses promesses et ne reparaît plus. Voilà donc une jeune fille qui voulait être honnête et pouvait l'être, perdue par son amour sincère, pour sa confiance dans l'élu de son cœur, et dépouillée par lui, de son unique dot, l'honneur.
Et je ne parle pas ici de ces mégères horribles qui, après s'être vendues elles-mêmes pendant toute leur vie, vendent la chair de leur chair dès que l'homme ose s'en servir. Pourra-t-elle comprendre, cette enfant exploitée avant l'éveil de sa raison et de ses sens, quelque chose à la réprobation dont elle sera plus tard entourée, et ne devra-t-ellc pas
croire qu'elle était née avec une prédestination fatale?
Il y a d'ailleurs une cause impérieuse et irrésistible qui jette la fille du peuple dans la prostitution quand elle n'a pas de famille, qu'elle ait perdu ses parents, ou qu'elle ait été abandonnée par eux à ses propres forces. C'est la misère inévitable , sordide, irrémédiable, que l'ordre le plus absolu, le travail in^ssant, les privations les plus grandes ne peuvent vaincre. Lisez VOmrière de M. Jules Simon, et vous serez convaincu. Voici pourlebudgetdela fille qui travaille, je cite: «... Nous avons supposé un salaire de 2 francs; mais quelle est la femme qui arrive à ce salaire? Ce n'est pas la chemisière,car pour gagner 2 francs il lui faudrait coudre huit chemises par jour; ni la gantière, car pour gagner l^'',80il lui faudrait coudre six paires de gants par jour; ni la giletière pour confection, car pour gagner i^'',70 il lui faudrait faire six gilets droits ou six pantalons en un jour. Ce n'est ni la brodeuse, ni la dentellière, ni la frangeuse; ce n'est pas la piqueuse de bottines, car la paire de bottines n'est payée que un franc, sur lequel il faut retrancher 15 centimes pour fil et cordonnet. C'est à peine si les ouvrières les plus habiles parviennent à en achever deux paires, et à gagner i^%70 dans une journée de seize heures. »
« En un mo t, voici les faits dans leur inexorable évidence : une ouvrière qui gagne un salaire de 2 francs, logée dans un taudis, misérablement vêtue, a 59 centimes par jour pour sa nourriture, pourvu qu'elle ait le bonheur de se bien porter pendant les trois cent soixante-cinq jours de l'année. L'immense majorité des ouvrières reçoivent 50 centimes et même 75 centimes de moins. Comment vivent-elles?... »
Vous, gens du monde riche, si dédaigneux et si hautains, lisez ce livre instructif, établi sur des renseignements officiels, dans lequel rien n'est avancé sans avoir été pesé et constaté, et vous pourrez ensuite lancer vos tirades sur la
lâcheté des filles du peuple, sur leur immoralité. Il y a des malheureuses qui vivent chaque jour avec trois sous de pain et trois sous de lait; quelle est celle de vos marquises, de vos comtesses ou de vos dames patronnesses dont la vertu résisterait à ce régime, elles qui souvent n'ont pas besoin de cette misère pour avoir des amants ? Vous lirez encore dans ce livre que beaucoup d'ouvrières ne gagnent pas assez d'argent pour louer une chambre, la plus modeste, la plus rudimentaire des chambres, le moindre recoin où elles pourront être chez elles. Il leur faut aller dans les chambrées immondes, à quatre sous par nuit, où hommes et femmes dorment coude à coude. Et cependant elles ont travaillé douze et quatorze et jusqu'à seize heures dans la journée.
Lisez, et puis faites des théories sur la vertu, objurguez, méprisez si vous en avez le cœur.
Parent-Duchâtelet cite une fille qui n'avait pas mangé depuis trois jours quand elle se fit inscrire à la police sur le grand livre de la prostitution. Pour rester honnête elle avait lutté celle-là, contre ce qu'il y a de plus irrésistible, la faim. Que devait-elle donc faire?... mourir c'est bientôt dit!...
Allons, réformez, réformez, législateurs à la vertu facile, mais ne discourez pas. Les hypocrites sermons sont, en face de la faim, des blasphèmes !
Comment une fille peut-elle résister à une tentation quelconque, dans ces situations déchirantes? Si dès le début elle s'est donnée par amour, si dans son inexpérience elle s'est laissé exploiter, elle ne larde pas à être instruite par sa misère même. S'accrocher à une honnêteté dont on se moque, persister dans la plus douloureuse pauvreté sans l'espérance d'un sort meilleur, résister aux tentations qui l'assiègent pour souffrir le froid, la faim, ne tarde pas à leur paraître la plus stupide des duperies. Elles prennent leur parti et après avoir aimé et souffert elles spéculent, elles se vendent.
Si on savait l'histoire de la plupart de ces filles perverses qui rançonnent les jeunes gens naïfs et les vieillards hébétés, qui ruinent les hommes et les poussent au crime, au suicide, à la folie, on découvrirait tout un passé de détresse et de douleurs aiguës. Elles deviennent d'autant plus âpres, cruelles, inexorables, ces folles de leur corps, qu'elles ont plus souffert, et qu'elles no peuvent se rappeler leur vie d'autrefois, leur famille, leurs premiers amants sans avoir des frissonnements d'horreur.
Celles qui tentent de résister à cet entraînement du vice, en meurent. On a oublié bien vite un fait navrant dont toutes les gazettes étaient pleines au commencement de 1870. Une vaillante jeune fille, manquant d'ouvrage et de pain, s'est suicidée pour rester honnête!... Cela s'est passé dans la ville la plus généreuse et la plus civilisée !... La fille pauvre serait donc placée entre les deux termes de ce dilemme : la prostitution ou la mort?... Mais c'est reconnu, c'est admis, c'est l'objet d'une plaisanterie que l'on entend à tous les carrefours, d'une ironie qui est dans toute ^ bouches quand il est question d'une ouvrière honorable : «Jeune fille pauvre mais honnête ! » et l'on rit. Mais cette plaisanterie même qui affirme l'impossibilité d'allier la misère et la vertu, n'est-elle pas la plus sanglante accusation contre l'organisation actuelle?...
L'homme tire parti de cette faim, il en fait son profit, et spécule sur ces privations et sur ces larmes. Depuis l'ouvrier qui lance la fille dans le vice, jusqu'au riche qui finit de la dépraver, tous trouvent dans cette abominable misère la satisfaction de leur sensualité.
Mais l'homme veut être tranquille dans ses plaisirs et s'amuser sans avoir d'inquiétude. Il s'arme, lui fort, contre les faibles, contre les femmes; il charge la police de veiller sur elles, de le protéger contre elles, d'avoir l'œil sur leur
conduite et sur leur santé. Et cela au nom de la morale, de la famille et de la salubrité, quand c'est lui qui crée l'immonilitc et compromet la famille dans ses biens et dans son honneur; quand lui, d'ailleurs, aussi bien que la prostituée, propage les maladies dont il a peur. Et dans sa rage de protection il met la femme hors la loi, raye arbitrairement du Code ses garanties de liberté; elle n'est plus l'être humain reconnu par nos codes, elle est descendue, par ordonnance de police, au rang de bête à plaisir.
Par une contradiction étrange, c'est cette femme placée si bas par l'homme, mise par lui hors la loi, c'est elle qu'il recherche, poursuit, aime avec fureur, pour laquelle il oublie tout, jusqu'à l'honneur. Et pourquoi est-il entraîné vers la prostituée, vers ce parasite social, cet être inutile et abject, quand il n'est pas nuisible, qui vit de la société, ne lui donne en retour que la douleur et la ruine, et ne remplit même pas envers l'humanité ses devoirs de femelle; car la prostitution entraîne la stérilité. Pourquoi donc cette adoration affolée pour ces stériles dont le corps est au premier venu qui paye, dont la figure est barbouillée des baisers de la foule, dont la bouche est souillée comme le reste? Comment ce délicat, ce dégoûté, qui ne boirait pas sans nausée dans le verre de son voisin de table, va-t-il de gaieté de cœur barboter dans cet égout?... Pourquoi?
Lorsqu'on allant à la chasse, je traversais avec mes chiens la grande prairie, il m'arrivait de voir Rustaud, qui était toujours en tête, le nez au vent, la queue en l'air, s'arrêter • tout à coup, flairer avec attention dans l'herbe toufl'ue, puis se rouler du nez à la queue avec un air d'indicible volupté; un second prenait sa place, frottait de même son échine avec le même air ravi; puis le troisième, et tous y passaient... Etait-ce une touiï'e de violettes odorantes, était-ce un parfum oublie?... Non, en vérité, c'était un objet bien répugnant,
TiiuLiÉ. - La femme. il
bien puant, le plus souvent un crapaud qui pourrissait tranquillement au milieu des fleurs sauvages.
Eh bien ! l'homme, comme Rustaud et tous ses frères, aime à se vautrer dans les choses immondes; c'est un reste d'instinct bestial. Les uns se salissent dans la luxure, les autres dans l'ivrognerie, et à mesure qu'ils se laissent aller à ces penchants honteux, l'affolement les empoigne, ils poursuivent de plus en plus les plaisirs épicés, les sensations violentes, les jouissances aiguës et complexes. Mais plus l'homme s'éloigne de la brute, plus il s'élève par le travail de l'esprit, moins il est faible devant ses appétits, moins il est tourmenté par ce besoin de luxure basse. Lorsqu'un peuple est maintenu dans l'ignorance, quand on laisse son cerveau s'atrophier par inertie, la bestialité prend le dessus, il devient immonde. Rappelez-vous Naples sous les Bourbons, et la Rome des papes. Pour moraliser une société il faut l'instruire, passionner son esprit pour les grands problèmes de la vie et les merveilles de la science; bientôt les passions nobles chasseront les passions basses comme un clou chasse l'autre.
Le citoyen instruit a conscience de lui-même; il connaît ses droits et les soutient, il connaît aussi ses devoirs et les pratique. L'ignorant est passif, inerte, s'ignore, pour ainsi dire, et reste incapable de se défendre contre les autres, et contre lui-même. Les rois ne peuvent instruire le peuple sans danger pour leur couronne; le savoir fait de chaque citoyen un égal et un juge, et les monarques ne doivent pas être jugés sous peine de n'exister plus. Ils sont forcés d'entretenir rehgieusement la sainte ignorance pour le salut de leur trône et de leur dynastie, et par conséquent de perpétuer l'inconscience.
Nous voyons, par la dépravation du jour, de quel poids l'empire a pesé sur la moralité publique, et combien nous
avons à faire pour nous relever. Ne nous lassons pas de btiLir des écoles, de prodiguer les livres, de pousser au travail. La République, qui a sauvé l'honneur militaire de la France, qui a rétabli ses finances effondrées, et libéré le territoire, moralisera la nation en élevant le niveau de son intelligence.
Nous subissons encore le mal du passé, les traditions lunestes; il faut que l'air empesté par tous ces trônes qui se sont écroulés sur nos têtes soit renouvelé pour que la France reprenne possession d'elle-même et vive florissante.
Les stériles triomphent encore; ce n'est que pour un temps, la République doit être la fécondité.
L'être humain que l'on dédaigne ou que l'on raille, qui est infériorisé partout, au dehors comme chez lui, qui est civilement esclave, privé de tout pouvoir, même sur ses biens même sur ses enfants, c'est la femme féconde, c'est la mère de famille. Et cependant les hommes devraient se prosterner devant elle, car celle qui remplit ses devoirs est la gardienne et la joie du foyer, la prévoyance et l'ordre dans le ménage, car elle consacre ses jours et ses nuits à soigner, à élever la lignée naissante, l'espoir de la nation; elle console dans les douleurs, soutient dans les défaillances, n'a d'autre souci que le bien-être des siens et le salut de la couvée. C'est le pivot de la famille, l'âme de la maison, le champ fertile de postérité.
Sous le régime des lois actuelles, le mariage est un abaissement pour la femme. En prenant un époux elle croit arriver au port; elle s'aventure au contraire sur l'océan des misères et des noirs chagrins. C'est du jour où elle remplit les plus hautes fonctions de la nature en se conformant aux lois sociales, et parce qu'elle s'y conforme, qu'elle perd la pos-
session de soi. C'est précisément ce qui devrait la grandir et ' l'élever qui l'infériorise et la fait déchoir.
Célibataire, la femme est maîtresse d'elle-même, elle peut disposer de son bien, elle peut se défendre en justice; mariée, elle doit obéissance à l'époux, elle ne peut disposer de ce qu'elle possède, pas même de ce qu'elle gagne, elle n'a pas le droit de se défendre ni contre lui, ni contre d'autres sans son autorisation. Ses droits personnels n'existent plus, son être légal est absorbé, sa vie sociale disparaît dans celle de son associé. Elle est dépossédée de ce qu'elle a de plus intimement à elle, de ce qu'elle a de plus cher: son enfant n'est pas sous son autorité. L'être né d'elle, qu'elle a porté si longtemps dans son sein, qui a vécu de son sang, qui lui a causé^outes les souffrances, toutes les douleurs et a mis sa vie en péril, l'être qu'elle a nourri de son lait, la chair de sa chair, en un mot, ne lui appartient pas, la puissance paternelle la dépossède,
La fille mère, au contraire, est maîtresse de son enfant, comme de ses biens, comme d'elle-même.
La loi matrimoniale dégrade donc la femme sous prétexte de la protéger et de garantir le sort des enfants. En croyant prendre un associé, un compagnon dans la lutte pour l'existence, elle prend un maître qui la dépouille légalement de tous ses droits.
Si les jeunes filles connaissaient la déchéance que leur inflige le mariage, beaucoup d'entre elles reculeraient au grand détriment de la vitalité et de la prospérité de la nation, mais au grand avantage de leur propre personne.
Ces lois injustes sont-elles compensées par des avantages, et le mariage apporte-t-il un bien-être et des joies suffisantes pour faire oublier l'infériorisation légale'/ Oui certes, quand deux êtres heureusement doués sont unis, et' il faut reconnaître à l'honneur de l'humanité que ces êtres-là ne sont
pas rares. Ils cussenl, il est vrai, aussi bien et aussi heureusement vécu sans la prétendue protection du code, sans le contrat matrimonial; et la femme aurait pu avoir en plus, dans l'association, l'autorité que donne l'entière possession de soi. Mais dans un grand nombre de cas le code du mariage ouvre la porte aux plus tyranniques abus et lait de la vie de la femme une longue et humiliante souffrance.
De quelque côté que soient les torts c'est toujours l'épouse qui est la victime. Hier encore la femme était condamnée à subir cet esclavage à perpétuité. La loi sur le divorce, malgré son insuffisance, lui permet aujourd'hui de rompre sa chaîne et de reconquérir sa liberté. Mais avant d'arriver à cette déhvrance c'est l'humiliation profonde et souvent la ruine et celle des enfants.
Le mariage tel qu'il est institué donne tous les avantages à l'homme. Trop souvent, avec les mœurs actuelles, l'union matrimoniale n'apporte aucune compensation, aucune joie, aucun bonheur à la femme.
Du haut en bas le mariage est, dans la majorité des cas, une spéculation; c'est banal. Les hommes du monde épousent une dot, les pauvres épousent une servante qui leur est rivée par la loi. D'aucun côté on ne songe aux enfants que pour redouter leur naissance. On [est loin de se préparer, en prenant une femme, aux devoirs et aux charges de la famille; c'est une affaire présente que l'on conclut comme si elle était sans lendemain.
C'est sans doute de cette idée de spéculation que vient le surnom ironique que l'on donne à la femme qui remplit ses devoirs. Quel que soit le monde que l'on observe, l'épouse est réellement le pot-au-feu. Chez les pauvres, paysans ou citadins, le mot n'est pas pris au figuré, c'est bien elle qui fait bouillir la marmite. Aux industriels et aux oisifs elle apporte la dot, l'argent, la braise, selon l'argot pittoresque
LES VICTIMES. lo'
du peuple; chez les capitalistes, petits ou grands, le pol-au-
leu l'ournit sa braise.
0 merveilleuse intelligence de l'homme ! il sait joindre l'agréable à l'utile, car souvent le pot-au-feu a bien des charmes, et repose des joies vénales de la table d'hôte où tout le monde peut s'asseoir.
Mais l'épouse?...
Elle va de déceptions en déceptions ; sur l'homme d'abord, sur sa propre situation ensuite. Chaque jour amène une découverte fâcheuse. Ce bellâtre, cet élégant s'abîme dès que les atours sont tombés; c'est à peine si elle le reconnaît quand il n'a plus son habit, son faux-col et ses culottes. Que deviennent les rêves suggérés par l'éducation niaise! Dans le contact journalier elle analyse l'esprit comme, à la dérobée, elle a analysé les formes. Peu à peu le caractère et l'intelligence se découvrent, se mettent à nu; tout le vernis de salon s'efface, toute la phraséologie apprise, convenue, ne suffit plus à cacher le vide; les petitesses percent, les mauvaises habitudes se trahissent, les atours de l'esprit tombent comme ceux du corps, le véritable mari apparaît. 0 idéal rêvé, ô amour romanesque 1 que devenez-vous devant ce corps éculé, devant ce crâne creux!..
Et avec notre absurde coutume des mariages tardifs elle sent yn certain mépris chez cet époux qui a laissé une part de sa virilité dans toutes les ruelles impures. Les plaisirs inexpérimentés lui paraissent fades, il est presque blasé, et comme il se sent au-dessous de son rôle dès que l'impudicité lui manque, il maudit les délicieuses pudeurs, les saintes ignorances, il trouve l'innocence bêle.
A peine si elle a compris le mâle; elle comprend encore moins l'homme. La réalité lui paraît cruelle, presque ignoble, le cœur reste inassouvi. -
La maternité, si la femme en acceptait tous les devoirs,
poi.m, a sauver d-ellc-même, lui faire oublier ses déceptmns, et lui donner de grandes joies. Mais elle ignore lout elle ne sau nen de son rôle de mère, elle a devant elle un^ existence tneonnue et doit se laisser guider par l'expérience tai cie de préjuges de sa mère et des commères
D'ailleurs, dans le monde où l'on s'amuse il est d'habitude de n accepter de la maternité que ce qu'il est impossible I I» , .' remplissent que la partie bestiale
de leur tache, ne sont que des demi-mères, et suspendent au. mamelles d'une mercenaire l'être dont l'allaitement " apiemiere éducation eussent rempli le vide de leur exisence. Leur temps est occupé par les visites inutiles, par les soirées obligatoires, par les absorbantes préoccupations des toilettes! Dans la bourgeoisie où l'on travaille, la femme aide le mari dans ses affaires, et le nouveau-né est envové au loin, souvent à la mort, pour économiser le temps; limes « money. Chez le prolétaire ce ne sont pas des raisons artificielles qui le font se séparer de l'enfant: la femme doit apporter sa quote-part de travail pour faire aller le pauvre ménage.
Dans le monde riche, le mari ne Larde pas à reprendre ses habitudes passées; il vit dehors, au cercle, au café, partout, excepté chez lui. La vie de la jeune épouse n'étant pas occupée par les soins de la maternité, la désillusion s'augmente de l'isolement et de l'ennui. Elle remplit donc son existence dont on ne lui a appris ni le but ni les devoirs par le bruit, le luxe, et les plaisirs du monde, elle rêve de futilités et vit de futilités. Mais peu à peu l'inconnu se dé^vage son expérience se forme de ses douleurs et de ses humiliations, elle se rend compte de son infériorité sociale, elle se révolte intérieurement contre cette injustice légale et subit avec amertume ce maître qui souvent ne la vaut pas.
Elle se sait esclave. Même lorsqu'elle est abreuvée d'où-
traces, il lui est interdit de fuir l'enfer matrimonial, et si, à bout de patience, elle quitte le toit conjugal, l'époux peut la faire ramener entre deux gendarmes. Elle ne peut pas même se venger de lui quand il est coupable et rendre insulte pour insulle, adultère pour adultère; sa vie répond de sa vertu, le maître a le droit de la tuer si elle est infidèle. Droit qui n'est pas écrit, mais que l'usage admet, que la pratique consacre, que quelques moralistes préconisent. Elle ne peut rien sur cet homme qui la délaisse, la trompe et la ruine; elle n'a pas de droits, elle n'a que des devoirs: il faut obéir, le code l'exige; le mariage l'a annulée.
L'homme le plus souvent use et abuse de ses prérogatives. Dès que l'épouse, inquiète de l'avenir, du sort de ses enfants, veut s'occuper des affaires de la communauté, il lui montre cet inexorable code. II a pris sa supériorité au sérieux, même lorsqu'il est sincère et honnête, et sur toutes les questions, dans toutes les circonstances son avis est le bon, son opinion est la meilleure, il commande, elle doit obéir, ainsi le veut la loi.
Même dans la petite industrie et le petit commerce, quand le mari donne à sa femme un rôle dans ses travaux, même quand c'est à son activité, à son intelligence, à sa ténacité qu'est due la fortune, même alors il la traite en inférieure en se pavanant dans les rentes qu'elle a gagnées.
Il reconnaît quelquefois les hautes capacités de sa femme, il est obligé de constater son talent d'administration, son habileté commerciale, la sûreté de ses vues, ce qui ne l'empêche nullement de la traiter en mineure, en infirme d'intelligence quand elle veut s'éclairer sur toutes les questions générales qu'elle comprendrait aussi bien que lui-même, qui l'intéressent au même titre, car tout cela louche à sa famille, à ses enfants, à sa personne même.
Et quand à côté de cette femme active et industrieuse se
trouve un mari sot ou dissipateur, tout le fruit du travail, toutes les précieuses économies, tout l'avenir des enfants s'écoule dans des spéculations niaises, ou des débauches révoltantes, sans qu'elle puisse empêcher la ruine, sans que la loi lui permette de se défendre, sans qu'il lui soit possible de protéger ce qui lui appartient, ce qu'elle gagne.
Chez le prolétaire, la femme est bien autrement malheureuse. Elle est entièrement à la merci de l'homme, n'ayant pas une famille riche pour la soutenir; elle n'a pas les joies de la maternité ne possédant pas l'argent nécessaire pour se consacrer entièrement à ses enfants. Si chez l'ouvrier et le paysan, comme dans tous les mondes, l'époux n'abuse pas toujours de sa prépondérance et de ses droits lyranniques, si du haut en bas de la société on trouve de bons ménages, c'est que la quantité d'hommes doux et justes est heureusement considérable, c'est que beaucoup d'individus, mus par un esprit droit et un cœur élevé, réforment ce que la loi a de cruel, d'inique, d'absurde.
Chez le prolétaire, l'épouse est bien la servanle à tout faire; mais, si l'homme est bon et si l'on s'aime, le devoir est doux à remplir. Cependant chez l'ouvrier des villes, première misère, la plus douce part de la maternité lui est interdite; elle ne peut nourrir son enfant, lui faire faire ses premiers pas. La nécessité de gagner sa vie l'oblige à s'en séparer, et cette nécessité est d'autant plus impérieuse que l'accouchement a coûté cher, que les dépenses vont être augmentées parle nouveau venu, qu'il faut refaire les économies dissipées, ou rembourser les dettes contractées. On le met en nourrice.
Epouse, elle ne voit son mari qu'aux heures de repos; il rentre fatigué, soupe et se couche pour se lever de grand matin et se rendre à l'ouvrage.
Mère, elle ne revoit son enfant qu'au bout d'un an et demi,
deux ans quelquefois; souvent elle ne le revoit plus : l'industrie nourricière fait tant de victimes.
Toujours préoccupée de la vie commune, voyant arriver l'échéance du terme, comptant et recomptant sans cesse l'argent difficilement gagné, économisant sur tout pour faire face aux obligations de l'existence, négligeant sa toilette, diminuant sa nourriture pour tenir ses engagements, elle vil dans une anxiété perpétuelle. Que deviendrait le ménage et l'enfant si le travail était arrêté, si une maladie frappait l'homme.
Lui s'est débarrassé des soins de l'administration domestique sur elle; il se fait servir. Rien ne le préoccupe, il n'est ému que lorsque les bardes ne sont pas racommodées, quand le dîner n'est pas prêt à l'heure, ou quand le budget est insuffisant. En même temps que la servante elle est l'intendant responsable. L'homme regarde tous les soins dont on l'entoure comme absolument dus, car c'est lui qui est le plus clair de la fortune du ménage. Il est d'ailleurs un maître difficile à servir; aux jours de mauvaise humeur, quand l'esprit pour une cause quelconque est agacé et querelleur, c'est la malheureuse surmenée qui supporte tout le poids de sa colère, qui subit ses reproches le plus souvent injustes, quelquefois grossiers, toujours brutaux.
Chaque enfant qui naît est un pas nouveau vers la misère; elle redouble de travail et de privations pour subvenir à tout, elle se livre à un labeur qui ruine sa santé et la fait vieillir avant l'âge. Heureuse encore si le mari ne s'aperçoit pas qu'elle devient laide, halée et ridée, car alors elle serait réduite à l'état d'esclave méprisée et malmenée, n'ayant plus pour soutenir son courage les satisfactions du cœur.
Quand deux êtres bons et justes, assez maîtres d'euxmêmes pour résister à leurs tentations ou à leurs découragements, s'associent, ils restent bons et justes malgré les
Cli QU'ELLE EST.
mœurs, malgré les lois; les codes sont inutiles pour ceux dont les instincts sont honnêtes, dont le cœur est droit et le caractère énergique. Mais la force de caractère n'est pas la qualité dominante chez la plupart des hommes dans notre société, et lorsqu'une femme est mariée à un de ces ouvriers trop nombreux, je ne dis pas vicieux, mais seulement faciles à entraîner, manquant de la force morale nécessaire pour résister aux mauvais exemples des camarades débauchés, à leurs sollicitations, à. leurs moqueries, le ménage devient un enfer. Il sent ses torts; la première fois il s'excuse, plus tard il se fâche, et pour peu que le cerveau soit trop saturé d'alcool, la dispute dégénère en bataille. Le martyre commence.
Si elle n'était pas mère ce ne serait rien, car elle a du courage et des bras et trouverait toujours à se suffire; mais les enfants sont là, il faut qu'ils mangent, c'est pour eux qu'elle réclame et qu'elle lutte, c'est pour eux qu'il lui faut l'argent de son homme. Que de pohtique elle doit employer, que de ténacité elle dépense pour obtenir ce que l'ivrognerie n'a pas encore dissipé!... Quelquefois il ne rapporte rien, son vice l'a dévalisé. Il faut vivre à crédit, c'est la misère prochaine, la mendicité peut-être.
Elles sont nombreuses, les malheureuses mères obligées d'arracher les quelques sous nécessaires à la vie de tous. Aux jours de paye on les voit à la porte de l'atelier attendre, navrées, le retour du mari. Il ne faut pas laisser au pain des j enfants le temps de disparaître; il n'y a pas loin de l'atelier 1 càla maison et pourtant l'argent pourrait bien rester en route, 1 il y a tant de cabarets ! Elles sont là anxieuses, intérieure- j ment révoltées, subissant les rires des camarades, allant 1 mendier leur propre bien, recevant quelquefois beaucoup I plus de rebuffades que de monnaie, subissant tout, le sar-| casme et même l'injure : les enfants ont faim. I
LES VICTIMKS. 173
La vie leur est bien amère. Sans les petits elles fuiraient. Mais que deviendraient-ils?... 11 faut rester pour eux. Et encore que de terreurs dans leur amour de mère; il suffit d'une saison rigoureuse pour faire disparaître, derrière la porte de l'hôpital, tout ce petit monde mal vêtu, mal nourri. Et quand ils sont plus grands, par eux la mère peut souffrir encore; élevés au milieu des scènes, des violences et des brutalités du père, comme lui ils la méprisent et l'insultent. Elle subit toutes les douleurs.
Peut-elle se séparer de cet homme indigne d'être chef de famille?... Non. Partout où elle ira, il est chez lui; il arrive et s'installe quand il lui plaît et, s'il est affamé, mange la maigre pitance des enfants. Il en a le droit et en use.
Il y a des villes où souvent le mari quitte sa femme dès qu'elle est mère, pour mener la vie de garçon dans une autre ville industrielle. Il revient au bout d'un temps plus ou moins long et la femme le reçoit sans se plaindre, tant son rôle de victime lui paraît naturel.
Que fera-t-elle dans ces épouvantables conditions, quand le père, au lieu d'être le soutien de la famille en est la ruine, quand, au lieu d'apporter la pâture aux petits dont il est le nourricier naturel, il mange ce que la mère a pu gagner à force d'efforts etpar un travail inouï. Demander le divorce? Mais sait-elle seulement que cela est possible. Et, même le sachant, osera-t-elle jamais? Trop souvent on l'a rebutée, éconduite. Sa détresse, imprimée en traits profonds sur son visage, étalée sur ses vêtements, la fait chasser de trop d'endroits pour qu'elle ose se présenter quelque part. Elle est misérable, toutes les portes lui sont fermées, elle le croit du moins et n'a pas tort. Il lui faut traîner le lourd boulet de la misère à perpétuité. Comme elle regrette d'avoir mis au monde les malheureuses créatures qui devront souffrir plus tard ce qu'elle souffre elle-même. Si elle n'était pas le seul
soutien de ces infortunés, comme elle se jetterait dans la mort, la fin des douleurs, le repos.
La loi confirme les hommes dans l'idée de supériorité que la plupart ont d'eux-mêmes. Et quand ils ne peuvent exercer leur domination sur personne autre, c'est sur la femme que la loi a mise à leur merci qu'ils se rattrapent.
Nous sommes loin de l'idéal et des lois de la Révolution française. L'état social de la femme a rétrogradé depuis cette grande époque. C'est la Révolution qui, la première, a affirmé l'égahté civile des Français dans les deux sexes. Voici ce qu'on ht dans l'article premier du décret relatif au partage de^ successions ab intestat : «Art. i". Toute inégalité ci-devant résultant entre héritiers ab intestat des qualités d'aîné et de puîné, de la distinction des sexes, ou des exclusions coutumières, soit en ligne directe, soit en ligne collatérale, est abolie...
« En conséquence, les dispositions des coutumes ou statuts qui excluaient les filles ou leurs descendants du droit de succéder avec les mâles ou les descendants des mâles sont abrogés. »
Certes les législateurs du xir siècle sont bien loin d'avoir marché dans la voie ouverte par les hommes de' la révolution qui, ayant établi à l'article 7 de la constitution du 3 septembre 1791 : c(La loi ne considère le mariage que comme un contrat civil, » avaient fait pour protéger entièrement la liberté de chacun, homme ou femme, la loi sur le divorce Le décret du 20-25 septembre 1792 commençait ainsi : « L'Assemblée nationale, considérant combien il importe de faire jouir la France de la faculté du divorce qui résulte de la liberté individuelle dont un engagement indissoluble serait la perte... »
Quoique dominés par l'intérêt supérieur de la nation, ces législateurs ne perdaient jamais de vue le droit de l'individu.
Dans toutes leurs discussions cette préoccupation les poursuit et s'impose à leur conscience. Dans la séance du 8 juillet 179'J quand Desmeuniers eut donné lecture de l'article sur la plainte en adultère, Darnaudat monta à la tribune et s'écria : « Il n'est pas possible de statuer en ce moment sur la plainte en adultère, sans statuer en même temps sur le divorce. Nous connaissons assez les mœurs du siècle pour savoir que très souvent les hommes sont les plus coupables. Nous sommes trop justes pour ne nous occuper que des intérêts des hommes, quand il s'agit d'une chose qui touche de si près au bonheur commun de tous les individus qui composent la société. Je demande donc le renvoi à la législature prochaine des deux articles qui viennent d'être lus, afin que cette question soit discutée avec celle du divorce. »
Et Duport ajouta : «Je pense de même que le préopinant. Il a très bien exposé les motifs qui doivent vous déterminer à ne pas décider séparément deux questions qui ont entre elles d'importants rapports. Autrefois un mari n'intentait pas un procès en adultère que la femme ne formât une demande en séparation de corps. Pouvez-vous laisser subsister ces sortes de séparations? cet état reconnu par la loi, qui n'est ni le mariage, ni la liberté, . qui rend plus pesant encore le fardeau d'un lien indissoluble, en privant de tous les avantages attachés à ce lien !
«Si les hommes seuls sont appelés aux opérations politiques, c'est qu'ils représentent la famille entière. Stipulez donc pour ceux qui n'ont pas de représentants immédiats ; en assurant pour vous les droits des maris, assurez donc aussi ceux que d'autres personnes peuvent exercer contre vous.
« 11 n'y aurait ni humanité, ni générosité, ni justice, à s'occuper des droits des hommes, et à ne pas s'occuper de ceux des femmes. Il sera d'ailleurs nécessaire de prendre un parti sur cette grave question que l'opinion publique a long-
temps débaltiie. N'entamons pas cette matière, ne décidons rien prématurément, remettons la discussion des articles qu'on vous présente au moment où le divorce fera l'objet de notre délibération ou de celle de nos successeurs. Sans doute les articles qu'on vous présente sont importants, je suis loin de croire qu'on ne puisse en adopter les dispositions. Mais nous y sommes tous intéressés directement ou indirectement, et nous ne devons pas encourir le reproche de n'avoir songé qu'à nos intérêts. »
Et en effet la loi sur le divorce qui fut établie ultérieurement donna toute garantie à la femme dans sa liberté. Voici les quatre premiers articles du décret du 20-25 septembre 1792 :
« Art. — Le mariage se dissout par le divorce. «Art. 2. — Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux.
« Art. 3. — L'un des époux peut faire prononcer le divorce sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère.
«Art. 4. — Chacun des époux peut également faire prononcer le divorce sur des motifs déterminés, savoir : 1° sur la folie, la démence ou la fureur d'un des époux; 2° sur la condamnation de l'un d'eux à des peines afflictives ou infamantes; 3° sur les crimes, sévices, ou injures graves de l'un envers l'autre; sur le dérèglement des mœurs notoire; 5° sur l'abandon de la femme par le mari, ou du mari par la femme pendant deux ans au moins; 6° sur l'absence de l'un d'eux sans nouvelles au moins pendant cinq ans; 7° sur l'émigration dans les cas prévus par les lois, notammentparle décret du8 avriH792. »
A la disparition de la République la régression de l'étal social de la femme commença. La responsabilité de l'homme disparut d'abord de nos lois, la recherche de la paternité
fat interdite. Le code était d'ailleurs discuté dans de déplorables conditions ; c'était la marche triomphale de la réaction; on sortait du Directoire et on accusait les femmes des sensualités, des désordres, des débauches que quelques-uns des législateurs mêmes les avaient poussées à commettre. Le puissant chef devant lequel on s'aplatissait ne voulait pas entendre parler de la responsabilité de l'homme, cela aurait pu gêner les plaisirs de ses officiers ; voyez-vous un de ses héros chamarré d'or, éblouissant de plumets, poursuivi devant la justice par une péronnelle mise à mal? Devant l'intérêt supérieur du prestige de l'armée qui lui assurait la gloire et la puissance, qu'importait la justice, qu'importait le droit!
Et plus la réaction se prononce, plus la régression devient accentuée. La Restauration à son tour détruit le divorce au nom de la morale et des sacrements. La femme est désormais dépouillée de toute garantie; la loi ne contient plus que les articles qui la soumettent et l'infériorisent. Le mariage devient pour l'épouse un esclavage qui ne finit qu'à la mort du mari. Quand elle est mal tombée dans la loterie matrimoniale, le veuvage est la seule espérance.
L'homme se plaint des tendances mystiques de la femme. Mais, en vérité, avec l'éducation qu'on lui donne et les misères dont elle souffre, la voie mystique n'est-elle pas largement ouverte devant elle? Quand méprisée, dépouillée de sa personnalité et désarmée par la loi, ne pouvant obtenir le divorce contre un mari habile, quand se refusant la double volupté de l'adultère vengeur elle est envahie par les révoltes et les navrements de l'abandon, n'est-elle pas jetée à la religion par l'homme lui-même? C'est par l'amour mystique que ces victimes se consolent, car à côté de la mère il y a toujours l'amante; il faut que les tendresses refoulées s'épanchent, il faut que le cœur s'abandonne. La dévotion c'est l'adultère
TUULiÉ. — La femme. 12
CE QU'ELLli EST.
intellectuel. Le confessionnal recueille les larmes et les soupirs de ces délaissées, le directeur de conscience est l'arnant de l'âme, l'objet d'une tendresse métaphysique. Dieu fait oublier le mari par l'intermédiaire du prêtre; toutes les confidences sont pour lui, tous les mystères de la pensée lui sont dévoilés, c'est lui qui console et conseille. Le mari véritable est à la sacristie.
C'est ainsi que la première éducation de l'enfant se fait en dehors des pensées du père; la mère dévote jette son fils sur les genoux de l'église qui déforme son cerveau par l'habitude du merveilleux, qui pour première éducation l'exerce à croire à l'absurde et consacre dès l'enfance cette intelligence à la stérilité, si elle n'a pas la force de franchir plus tard le cercle mystique.
Et c'est ainsi que se sont élevées ces générations aplaties et lâches qui ont subi des coups d'État, les hontes de la tyrannie et les victoires de l'ennemi héréditaire.
Non seulement il est injuste de maintenir la mère de famille dans l'abaissement où la jette la loi, mais encore il est dangereux pour les générations qui poussent, de laisser la femme dans l'infériorité légale et intellectuelle.
Telle mère, tel fils.
L'intérêt de l'homme, donc, aussi bien que son devoir, lui commandent de réformer les lois iniques qui infériorisent la femme.
L'opinion se prononce nettement dans ce sens; tout le monde sent la nécessité de la réforme. Les femmes ellesmêmes ont abandonné leur passivité et, ce qui ne s'était pas vu encore en dehors des époques révolutionnaires, elles s'occupent en grand nombre de l'amélioration de leur état social. Et je ne parle pas des femmes galantes sur le retour, ou des hystériques affolées de politique qui vivent de leurs excentricités maladives, comme d'autres infirmes vivent de
leurs répugnantes infirmités. Je veux parler de femmes intelligentes, instruites et vertueuses, de mères de famille remplissant et aimant leurs devoirs.
Elles ont montré ce qu'on peut faire d'elles, ces braves femmes de France, quand le malheur s'est abattu sur nous. Alors que le monde interlope, vantard et criard qui avait compromis le pays dans sa réputation et dans sa vitalité, alors que courtisans repus et cascadeuses fuyaient au loin, laissant brûler l'incendie qu'ils avaient allumé, les honnêtes femmes sont sorties de l'obscurité où les retenaient leurs devoirs. Mères, sœurs, femmes, toutes ont rivalisé de zèle charitable, d'abnégation patriotique; quelques-unes ont été héroïques.
Aujourd'hui elles ont tout droit de demander justice et de réclamer leurs droits. Je viens aider [ces braves françaises, dans la mesure de mes forces, convaincu que c'est par elles, par leurs flancs et par leurs soins que se fixe et se perpétue le progrès humain.