PREMIERE PARTIE
Pour éclairer celles qui ne savent pas ce qu'est la ferveur, disons d'abord en quoi elle consiste. Tout le monde en a une idée générale. L'embarras commence quand il faut préciser et définir. Pour parler clairement, prenons des exemples : exposons des faits, afin d'en dégager la doctrine.
Voici une jeune fille qui éprouve de vifs attraits pour la lecture des livres de piété et des vies de Saints. Toutes les fois qu elle est
libre d'y consacrer son temps, elle s'y plonge avec joie. Elle aime à remplir son imagination des visions de l'éternité. Son bonheur est de penser à Dieu, au Ciel, aux Anges, à la très sainte Vierge. Il lui semble, parfois, qu'elle entend retentir de suaves harmonies qui la bercent délicieusement. A certaines heures, elle voudrait quitter la terre pour aller au Paradis !...
Cette jeune fille est-elle fervente? Peut-être que oui, mais peut-être aussi que non. Cet attrait pour les pensées de Tau delà n'est pas mauvais, sans doute; il est même bon en soi; mais il ne saurait constituer à lui seul un signe certain de ferveur. Il est à craindre qu'il n'y ait là une sensibilité exagérée, trop vive, une imagination exaltée, toutes choses dangereuses, surtout chez une jeune fille, et qui demandent à être surveillées.
Voici une femme qui va chaque matin à la Messe ; elle fait tous les jours ses exercices de piété : méditation, lecture, chapelet, examen de conscience; elle se confesse et communie souvent; elle visite fréquemment le Saint-Sacrement. Son bonheur est d'être à l'église, devant le Tabernacle : on l'y trouve sans cesse. Cette femme est-elle fervente? Même réponse que plus haut : peut-être que oui, mais peut-être aussi que non. Les exercices de piété et la fréquentation des sacrements sont un indispensable moyen pour
LA NOTION DE LA FKRVKUn »
parvenir k la ferveur, mais non pas encore un signe de ferveur certain et suffisant par luimême. Il faudrait savoir si ces dévotions sont dans Tordre? quel profit cette personne en retire, et si elle ne leur sacrifie pas des devoirs essentiels?
Voici, maintenant, une jeune fille qui est toute absorbée dans d'honnôtes distractions : elle se livre, avec ses meilleures amies, à de légitimes amusements. Sa mère arrive, interrompt ses jeux, lui dit qu'elle a besoin d'elle et qu'elle veut l'emmener. La jeune iille éprouve aussitôt une vive contrariété, et son premier mouvement serait de la manifester et d'exprimer à sa mère le désir de rester encore avec ses compagnes. Mais elle réprime aussitôt son désir; elle sait si bien le contenir et s'en rendre maîtresse, qu'il n'apparaît même pas au dehors. Elle répond simplement: oui, maman. Et, sans l'ombre d'un retard, ni d'une hésitation, elle cesse ses jeux, embrasse ses amies et leur dit adieu. Puis, le sourire sur les lèvres, elle suit sa mère. Elle a fait cela, je le suppose, par conscience, par devoir, pour plaire à sa mère et à Dieu.
Autre exemple : Une femme aime son mari et se dépense pour lui sans compter. Tout ce qu'elle sait lui être agréable, elle le fait. Un soir, elle a mis plus de soin encore que de coutume à disposer toutes
choses pour lui plaire ; le mari rentre, à l'heure du dîner, énervé, capricieux, et fait à sa femme une violente scène de reproches immérités. Elle sent un orage s'élever dans son cœur, une vive révolte intérieure se produire. Mais, elle domine et surmonte toutes ces impressions, ne laissant paraître, au dehors, quele calme, la déférence, Thumilité. Elle s'explique et se justifie doucement. Elle pense plus à la peine de son mari qu'à la sienne; elle ne lui garde, de son injustice et de sa colère, ni rancune, ni amertume. Elle demeure affectueuse, bonne, dévouée. Elle agit ainsi pour être agréable à Dieu et dans l'intérêt de son mari.
Cette femme et la jeune fille dont nous parlions en dernier lieu sont-elles ferventes?
Il ne serait pas sage de se prononcer encore. Ce que l'on peut dire déjà, c'est que l'une et l'autre ont fait des actes de vertu; et ces actes de vertu, s'ils ont pour but de plaire à Dieu, sont des actes de ferveur. Mais, si l'une et l'autre agissent de même, non pas seulement une fois en passant, par un effort momentané, mais souvent, mais habituellement, par une volonté persévérante et soutenue, par un effort généreux et sans cesse renouvelé, alors il n'y a plus à hésiter et l'on doit dire : cette femme et cette jeune fille sont ferventes.
Pourquoi? parce que la ferveur, étant un
état^ suppose une disposition ordinaire et une habitude acquise, et non pas seulement des actes passagers et des efforts transitoires.
Nous voilà, maintenant, en mesure de définir la ferveur : C'est une ferme et irrévocable détermination de la volonté de s'appliquer, généreusement et promptement,à tout ce qui plaît à Dieu. « Je fais toujours ce qui plaît à mon Père. » C'était la devise de Jésus; ce doit être la devise de l'âme fervente.
En effet, la règle absolue et invariable de toute sainteté, c'est la volonté de Dieu. Une personne serait sainte, si elle faisait toujours ce que Dieu veut. Or, la ferveur n'est pas la sainteté, mais elle y tend sans cesse : elle est le chemin, tandis que la sainteté est le but.
L'âme vraiment jervente est cellejqui est en roùfé'pôur la sainteté; non pour la sainteté absolue qui est celle de Dieu, ni môme pour la sainteté éminente qui est celle des grands saints, mais pour le degré et la forme de sainteté que Dieu lui désire; cette sainteté est précisément l'accomplissement de la volonté divine sur elle.
L'âme fervente est donc en marche vers ce but suprême qu'elle est déterminée à atteindre coûte que coûte, comme le voyageur qui part bien décidé à arriver au terme de sa route.
Mais l'âme sait que Dieu seul connaît les voies et chemins qui lui permettront d'atteindre le but dernier de sa course; et c'est
SOUS la conduite de Dieu qu'elle se place franchement et résolument, avec une totale confiance, attendant de Lui, à chaque heure, à chaque moment, l'expression de sa volonté; car la volonté de Dieu est sa lumière, ta boussole, son tout! L'âme fervente dit à Dieu, comme saint Paul : « Seigneur, que voulezvous que je fasse? » Et, comme l'Apôtre, elle est décidée à prendre la divine réponse pour règle invariable de sa conduite.
En toutes choses, et à tout moment, dans les grandes circonstances et les devoirs difficiles, comme dans les moindres actes de sa vie et dans ses plus secrètes pensées, ce qu'elle cherche avant tout, au-dessus de tout, c'est la volonté de Dieu.
C'est cet attachement de la volonté humaine à la volonté divine, quand il est profond et définitif, qui constitue l'essence de la véritable ferveur. Avec lui, la ferveur est solide et sincère; sans lui, elle est nulle.
C'est, d'ailleurs, la définition qu'en donne le Prophète inspiré, quand il s'écrie : « M'attacher à Dieu, voilà pour moi tout le bien ! »
L'amour est la force attractive de deux êtres l'un vers l'autre, la puissance qui les unit pour n'en plus former qu'un. La ferveur étant la perfection de l'amour doit donc produire l'union parfaite entre l'âme et Dieu; et la perfection de l'union se fera évidemment par l'union des volontés en toutes choses.
L'âme fervente n'obéit pas seulement à Dieu quand II ordonne, mais aussi quand 11 invite, quand II exprime un désir. En effet, celle qui observe les commandements de Dieu aime déjà, sans doute; mais, si elle se borne à cela, elle n'aime pas assez; son amour est loin d'être parfait, ce n'est pas encore la ferveur.
La ferveur, étant la perfection de l'amour, porte l'âme à suivre avec joie, et dans toute la mesure compatible avec sa vocation, les conseils contenus dans l'Evangile, et à se conformer enfin aux inspirations que le Saint- Esprit répand dans la conscience.
Alors seulement, en effet, l'amour est à son comble, parce que l'âme cherche à plaire à Dieu en toutes choses.
La ferveur est le mariage sublime de la créature avec le Créateur; elle est une union indissoluble de la volonté humaine avec la volonté divine, dans un contrat que Dieu ne brisera jamais le premier, et que la créature s'engage, elle aussi, à ne rompre jamais.
Par la ferveur, la créature se donne à Dieu autant qu'elle le peut faire, en Lui livrant ce qui est le plus elle-même et qui contient tout elle-même, sa volonté : « M'attacher à Dieu, voilà pour moi tout le bien ! »
Ainsi, la ferveur est le don total et définitif de la volonté humaine à la volonté divine. Là est son essence et son fond. Quoi de plus
sublime déjà ? Et ce premier aperçu de la ferveur ne suilil-il pas pour nous la faire aimer ?
Dieu n'est-il pas vérité, beauté, amour ? Toutes les joies, toutes les béatitudes, ne sont-elles pas renfermées dans son sein ? Et le cri du Psalmiste ne doit-il pas être celui de tout cœur droit et éclairé : « M'altacher â Dieu, (par la terveur) voilà pour moi le bien par excellence ! »