‹ La fête arabeChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quand je débarquai à Al^er pour la première fois, il y a une vingtaine d'années, j'éprouvai une impression à laquelle, j'imagine, un Français n'échappait guère. J'arrivais dans un des rares points du monde où nous pouvions nous présenter avec orgueil, et otj tout donnait à penser que notre domination ne serait pas éphémère. Je voyais l'activité d'un grand port là où, il y a un

siècle à peine, n'appareillaient que les tartanes des Koulouglis et des pirates ; je parcourais les quartiers arabes, qui n'étaient pas encore saccagés, et je me félicitais de voir que nous avions réalisé cette tâche, presque impossible, de civiliser sans trop détruire.

Peu de villes sont plus aimables qu'Alger. Aux grâces de la mère patrie s'ajoute ici je ne sais quoi de plus allègre et de plus voluptueux. Ce n'est ni Toulouse, ni Marseille : dans le parler, des tournures locales, mais dans la voix, peu d'accent ; dans l'esprit, de l'ardeur et de la vivacité, mais dans les gestes nulle pétulance, nulle emphase dans les propos. On sent déjà la gravité de l'Arabe et le voisinage du désert.

Je n'y demeurai que le temps d'en emporter des regrets. J'étais curieux 'le visiter une oasis du Sud, et je me rendais à Ben Nezouh, lointain petit village, à la limite des Hauts-Plateaux, sur la frontière des sables.

Le chemin de fer n'était pas encore construit. Il fallait alors prendre place dans une de ces invraisemblables diligences qui, après avoir longtemps roulé entre deux bourgades de France, achèvent leur carrière sur quelque piste d'Afrique. Et lorsque en plein midi, par une brûlante journée d'août, sur la place du Gouvernement, on grimpait dans cette patache déjà bondée d'indigènes, qu'on s'installait tout en haut, sous la bâche, une cruche d'eau entre

les jambes, un couffin de provisions sous le bras, et qu'on se disait : « En voilà pour cinq jours ! » alors on avait l'impression d'aller vraiment chercher un pays inconnu, et qu'il y fallait du courage.

Tout le reste de l'après-midi, l'antique véhicule se traînait dans l'humidité chaude qui noie sous d'épaisses vapeurs la plaine assoupie d'Alger. Au soir tombant, la route commençait de s'élever au-dessus de cette brume étouffante ; des courants d'un air frais et vivifiant, et comme d'un autre climat, venaient vous frapper au visage, et pendant toute la nuit on roulait dans les gorges de l'Atlas.

Bercé par la voiture, j'essayais vaine-

ment de résister au sommeil, de garder les yeux ouverts sur le ciel constellé, où les sonimets des montagnes se découpaient en arêtes vives, en déchirures inouïes. Ah ! qui ne connaît le regret de fermer ainsi les yeux devant la beauté qui passe et qu'on ne reverra plus, l'irritation impuissante d'entendre, dans un demi-sommeil, le fracas de la voiture qui roule au-dessus d'un ravin, d'écouter comme en rêve le filet d'eau qui s'égoutte, de soulever un instant les paupières sur un incroyable chaos de rochers, de ciel et de songes, et de les refermer aussitôt !

Quelle surprise au matin ! Des montagnes déjà brûlées par l'aurore ; pas un arbre, pas un pâturage, mais çà et là.

comme pour reposer la vue, de grandes nappes d'ombre suspendues aux flancs des ravins. Au-dessous de nous la plaine restait invisible sous ses voiles. Plus loin, la mer étincelait, dégagée de ses brouillards. Ensuite ce fut pendant cinq jours une étendue monotone, où l'esprit n'avait pour se distraire et rêver que les jeux de la lumière, le bordj où l'on s'arrête afin de changer d'attelage, quelques tentes noires au ras du sol, la caravane qui chemine avec ses chameaux goudronnés, ses ânes, ses petits chevaux ; et toujours l'obsédante idée que s'il y avait mille ans on était passé par là, rien n'aurait été changé à ce pays de rochers et de cendre, ni à cette vie primitive qui le traverse sans bruit.

Tout à coup cinq notes rustiques retentirent dans la nuit, cinq pauvres notes, toujours les mêmes, qui sortaient d'une flûte de roseau. Après tant d'années écoulées, ces cinq notes vibrantes, il me semble les entendre encore, comme si j'étais toujours là-bas, sur cette piste du Sud, ou comme si elles résonnaient près de moi. Autour de nous luisaient faiblement sous la lune les nappes de sel desséché qui annoncent le désert ; le vent chaud nous apportait un parfum d'herbes mêlées ; on sentait déjà sur les lèvres la même sorte d'amertume qu'y laisse l'air marin, et dans les yeux la légère brûlure du sable. Comment ces cinq notes barbares, qui s'arrêtaient brusquement pour se répéter ensuite

et recommencer encore, ravissaient-elles cet Arabe inconnu, comme elles avaient ravi sans doute des milliers d'hommes avant lui? Pourquoi me troublaientelles à mon tour, moi d'un autre pays et d'une âme si différente? Peut-être y avait-il dans cette phrase éternellement suspendue, dans cette passion qui se brise, tout le secret de l'Islam, l'infini du désir et la soumission au destin, et pour moi, voyageur, l'avertissement mystérieux que la beauté vers laquelle mon désir s'élançait me serait toujours étrangère.

Et en effet qu'il me parut étrange, ce petit village de Ben Nezouh, dont le nom veut dire Fils des Délices, avec sa

mosquée primitive et sa Kasbah ruinée, fauve et brûlé par le soleil, tout fendu, craquelé de ruelles tortueuses, château de sable comme en font les enfants, à la merci du vent et de la pluie, et qui tenait là depuis des siècles ! Le soleil qui tombait d'aplomb frisait, sans les éclairer, ses murailles de boue. La terre réverbérait la lumière et jetait des éclairs de feu sur les moindres saillies des murs et tout ce qui passait dans le ciel ; les nuages légers en recevaient des teintes orangées, et les vautours blancs et noirs qui tournoyaient dans l'air devenaient ardents et soufrés. Pas un bruit dans les maisons. Dehors, pas une âme qui vive. Mais partout où la ruelle s'engageait sous une voûte, on se heurtait à

des gens étendus, ramassés dans leur burnous pour se protéger les jambes contre la piqûre des mouches. Au fond de petites boutiques à peine plus larges qu'une armoire, les marchands sommeillaient, un éventail à la main. Allongés sur le comptoir, des enfants, chargés sans doute de surveiller la marchandise, dormaient aussi le ventre en Tair et les bras sur les yeux. Tout était silence et repos. Un seul bruit s'élevait de ces murailles sans fenêtres, un bruit précipité, qui sortait d'une chambre où trente gamins accroupis autour d'un vieil Arabe à besicles, armé d'une gaule flexible, lisaient un verset du Coran. Ils le lisaient tous ensemble avec une rapidité folle. L'un d'eux s'arrêtait-il hors

d'haleine, la gaule s'abattait sur son petit crâne rasé, d'où émergeait comiquement une mèche de cheveux ; des cris perçants interrompaient cette lecture vertigineuse, qui reprenait son cours aussitôt, et le vacarme des voix se perdait, s'évaporait à son tour dans la torpeur brûlante où semblait s'anéantir toute vie.

Comment sortir de ce village? Comment échapper à ces maisons, à ces voûtes, à ces impasses, à ces couloirs souterrains? Quel chemin conduit aux verdures que j'aperçois, par échappées rapides, entre deux murs en créneau?

Je m'égare dans ces ruelles qui s'enchevêtrent inextricablement, et les yeux à demi fermés par la lumière aveuglante,

je songe à ces contes persans où l'on cherche, pendant des jours et quelquefois des années, la clef qui doit ouvrir les palais désirés...

Après mille détours, je découvre enfin le sentier qui descend à l'oasis. Il faut avoir parcouru, sous un soleil torride, d'immenses étendues pierreuses, et traversé en plein midi les ruelles de ce village embrasé, pour sentir le bonheur de se trouver tout à coup dans une vasque de fraîcheur et d'ombre. Ici plus de maisons, un dédale de petits murs de terre sèche, des milliers de vergers secrets : on est dans la forêt des dattiers. A dix mètres au-dessus du sol, leurs palmes recourbées se joignent et forment un dais verdoyant entre le ciel

en feu et la tiède humidité de la terre. Sous les palmes qui s'inclinent, le lit profond de l'oued n'est qu'un taillis de lauriers-roses, une traîne embaumée.

Dans son ravin de sable rouge, la rivière, presque desséchée par les canaux qui l'épuisent, glisse en minces filets de lumière parmi les masses fleuries. Un cavalier en burnous blanc, monté sur un cheval azuré, vole de rocher en rocher au milieu de ce bouquet, et sous les pieds de sa monture l'eau jaillit en étincelles. Des formes blanches, jaunes ou bleues, toutes couvertes de bosses, où il est vraiment malaisé de deviner une femme, descendent du village dans l'ombre verte des sentiers. Sitôt arrivées au bord de l'oued et débarrassées

de leurs fardeaux, battoirs, linges, marmites, larges plats de bois, enfants même, elles retroussent leurs draperies et piétinent leur linge en cadence, ou bien elles le battent à deux mains, avec une crosse de palmier, d'un geste large et pareil à celui d'un exécuteur. Au milieu des lauriers les enfants 8*ébattent dans l'eau. La rivière trop peu profonde pour qu'ils s'y plongent tout entiers, le bain n'est plus qu'un jeu, une bataille où ils s'éclaboussent à plaisir ; le moindre bruit met en fuite ces gracieux oiseaux sauvages.

Dans les innombrables jardins prisonniers des petits murs de terre sèche, pas de fleurs, rien que des verdures.

Elles vous arrêtent au passage ; il faut

courber la tête sous les vignes en berceau pour éviter les grappes qui vous frappent au visage, ou l'énorme concombre qui se suspend au grenadier. Le sol disparaît sous les felfels, les poivrons, les melons d'eau, mille plantes familières ou inconnues ; un puissant parfum de menthe s'exhale de la terre mouillée ; le vert bleu du figuier se marie au vert foncé de l'abricotier vivace ; l'oranger et le citronnier mêlent leurs feuilles au laurier noir ; et jaillissant de ce peuple pressé, les grands dattiers s'élancent et laissent retomber leurs longues palmes d'un gris-bleu.

Quels soins il a fallu pour maintenir sous un ciel implacable cette végétation luxuriante ! A deux pas le désert, le

grand pays brûlé où rien ne bouge que la lumière qui tremble, où rien ne fleurit que le thym. Comme on comprend, sous ces verdures, le désordre passionné de la poésie arabe et son éternelle promesse de paradis verdoyants ! Le bonheur d*une race respire au milieu de ces vergers ; on croit le toucher de la main, on croit l'entendre qui murmure dans cette eau diligemment distribuée, qui a' en va répandant partout son mystère de fraîche vie. Elle est l'âme du lieu, et dans tous ces jardins que pas ud souffle n'anime, la seule chose mouvante. Elle entre par un trou du mur, va toucher chaque plante, la caresse un moment, répand dans chaque enclos sa fraîcheur et son léger bruit, et puis sou-

dain disparaît : une main parcimonieuse vient de lui barrer le passage avec une motte de boue, et l'eau a pris sa course du côté d'un autre verger. Ainsi de muraille en muraille et de jardin en jardin, elle glisse à travers l'oasis, tantôt dans un sentier et toute brillante de lumière, tantôt sous les ombrages et ne se révélant qu'à son bruit. Et rien comme cette eau courante à travers ces jardins de sable ne donne une pareille idée de richesse et d'économie, de stérilité et d'abondance. Les plaines fortunées de Beauce semblent moins riches que cette fraîche oasis ; le Limousin tout bruissant de sources, moins mouillé que cette terre qu'un mince filet d'eau arrose ; et nulle forêt n'est plus pro-

îo Là féte arabe

fonde que ce bouquet d'arbres au désert. Sous cette verte lumière, dans cette humidité chaude, le corps s'abandonne et glisse à une active langueur ; une ingrate pitié vous saisit pour les malheureux exilés d'une si voluptueuse nature, un besoin de nommer ici tous ceux qu'on a aimés ailleurs. Pour qui a été fait ce bouquet? Pour qui roucoulent ces tourterelles? Pour quelles amours sont suspendues ces grenades entr' ouvertes, et ces grappes de raisin noir, et ces dattes d'un jaune éclatant qui sortent du cœur des palmiers? On est une âme qui se défait, les pensées sont des fruits qui tombent, des gouttes d'eau qui s'égouttent, un chapelet qui se détache, un collier qui se dénoue.

Quand je rentrai dans le village, les marchands réveillés distribuaient des denrées, dont je ne précisais ni le nom ni l'usage, à de vieilles sorcières dévoilées et à des Juives au teint pâle. De graves citadins, accroupis dans leurs lainages, bavardaient en buvant un épais café au sucre ou du thé à la menthe ; d'autres jouaient aux dames. Au milieu de la place, des petits fourneaux en plein vent répandaient dans l'air calme une odeur de graisse fondue. Un grand diable, immobile devant un fagot de bois sec, le couvait du regard comme si c'eût été un trésor. Des chameaux habitués aux grandes étendues vides, et sans doute fâchés de se trouver entre des murs, poussaient leur grognement

atroce et rebroussaient chemin dans une indescriptible mêlée de longues pattes et de longs cous. Devant les portes, des femmes parées comme des châsses, avec des plumes sur la tête et des colliers de louis d'or, guettaient le client qui passe. Des artisans, dans leurs échoppes, se livraient silencieusement à de menus travaux : ils travaillaient comme on rêve, comme on fume une cigarette.

Ni mon passage ni ma curiosité ne leur faisaient lever les yeux de la babouche ou du bijou sur lequel ils étaient penchés. Chacun d'eux avait près de lui un petit animal ou quelque objet charmant, — celui-ci deux fleurs dans un vase, celui-là une gazelle, cet autre un beau geai bîeu ; ils ne regardaient pas plus la

fleur, la gazelle ou l'oiseau, qu'ils ne s'occupaient de moi, mais ces présences légères formaient autour d'eux un charme dans lequel ils semblaient vivre. A quoi songeaient-ils ainsi, ces ouvriers silencieux? Quel songe secret poursuivaient-ils, de religion ou d'amour?...

Échappés du Coran, et vifs comme des lézards excités par la chaleur, des enfants se bousculaient dans mes jambes, tourbillonnaient autour de moi avec des cris d'hirondelles au crépuscule, tandis que leurs petites sœurs, un chiffon sur la tête, une étoile bleue sur le front, un bijou puéril au bras, et dans leurs yeux déjà peints un éclat inouï de coquetterie et de malice, jouaient gravement aux osselets, accroupies dans la poussière.

î* LA FETE ARABE

Ah ! comment exprimer avec des mots immobiles cette joie lumineuse qui palpite dans l'air et semble pourtant imprégnée de gravité et de tristesse, cet éblouissement, cette clarté violente qui créent ici du secret et du mystère, comme sous d'autres cieux le brouillard? Au cours de ces journées errantes où l'on se sent léger et comme dételé de la vie, on croit amasser des trésors ! Au fond, que vous en reste-t-il? Une odeur de fumée, cette fumée de bois odorant, invisible et partout présente dans ce petit village de boue ; l'image d'un fondouk, un carré de lumière au débouché d'une rue sombre. Deux, trois chameaux sont là, dans la poussière et la paille hachée, un palmier s'y élance,

et c'est toute la vie du Sud, l'infini de l'espace, la fatig-ue, la soif, les randonnées interminables qui se révèlent à vous brusquement dans ce petit enclos, et qui passent. C'est au bord d'une rigole, un Arabe accroupi qui fabrique dans un moule de bois, après mille et mille autres artisans pareils à lui, cette brique de boue séchée qui continuera elle aussi, après mille et mille autres, à maintenir sur sa colline l'immuable petit village. C'est ce cimetière chantant que j'ai vu un vendredi, tout animé par les voiles et les bavardages des femmes. C'est la source Mahboul, la Fontaine-la-Folle, chaude en hiver et glaciale en été, autour de laquelle les Juifs et leurs grasses épouses viennent

célébrer le sabbat et s'enivrer d'anisette. C*est tout et ce n'est pas grand' chose, c'est un oiseau qui vole, un cri que les oreilles n'ont encore jamais entendu, un travail qui paraît tout simple et familier, et qu'on ne comprend pas, un sourire silencieux que les siècles ont fait, et surtout cet accord, cette ressemblance de la nature, des hommes et des choses, que nulle part on ne voit si parfaite, au point que le village sorti de cette terre lui appartient tout entier, et que les hommes sortis de ce village font tellement corps avec lui, sont d'une couleur si pareille que l'œil à tout moment se trompe et prend pour un rocher ou quelque accident du sol, un burnous,

un berger ou bien une tente immobiles.

Si près de nos pays d'Europe, des vies si différentes, une humanité si lointaine ! J'avais moins l'impression de m'être éloigné dans l'espace que d'avoir par miracle reculé au fond des siècles. Après une semaine, je ne savais au juste si j'étais ici depuis des mois, ou si j'étais arrivé de la veille, tant les spectacles que j'avais sous les yeux étaient tout ensemble divers et étrangers à moimême. Le village si paisible et reposé les premiers jours, s'était tout à coup transformé. Du matin jusqu'au soir retentissaient maintenant l'aigre son du hautbois et le battement infatigable du barbare tambourin. En plein midi, dans ces ruelles, hier à cette heure endormies,

passaient des cortèges éblouissants, des gazes pailletées, de hauts diadèmes d'or, des agrafes d'argent, tout cela dans un tintement de bracelets agités à chaque pas, de coups de pistolets chargés jusqu'à la gueule, et le vacarme assourdissant d'une musique toujours la même, misérable et forcenée, quelques notes éperdument répétées et comme aigries dans la lumière. Sans hâte, gravement, ces éclatants cortèges traversaient le village pour s'enfoncer dans une grange où avait lieu la fête. Quelle fête? Que célébrait-on ici dans la poussière et les mouches? Tour à tour, deux par deux, les femmes se levaient, les unes strictement voilées, les autres la figure découverte, et plus impénétrables encore

tant elles mettaient d'application à ne rien laisser paraître de leurs sentiments sur leurs visages. Les bras mollement étendus et les mains agitées d'un frémissement rapide, lentement elles s'avançaient dans une sorte de marche sacrée.

Quelle pudeur dans ces pas, dans ces regards baissés, dans ces bondissements presque aussitôt retenus, dans ces gestes rythmés dont le sens religieux s'est perdu au cours des âges, et qui ne servent plus à ces femmes amoureuses qu'à peindre les désirs, le regret ou les espoirs dont leur cœur est rempli ! Alors on oublie tout, la poussière, le fumier, les mouches, l'atroce musique ; on reste suspendu à ces mains qui tournent sans trêve, on entrevoit dans un éclair tout

ce qu'il y a de frénésie sous cette pudeur grisante, et ce qui s'abrite de secrets et de drames passionnés derrière les murs silencieux de ce village brûlé.

Oh ! comme l'âme est faite pour la monotonie, le journalier, l'habitude !

Tout ce mystère enchante, déçoit, ravit, excède tour à tour. Quand vient un peu de lassitude et qu'aussitôt apparaît l'irritant désir de comprendre, si grande est votre impuissance et si complet votre échec, que vous éprouvez jusqu'à l'angoisse la sensation d'être perdu, d'être seul. Ce pays coloré n'est plus qu'un froid miroir, où se reflètent obstinément votre inquiétude et vos questions.

Quels sentiments s'agitent, quelles pensées se dérobent derrière les voiles de

ces femmes, sous la laine de ces burnous, au fond de ces maisons fermées, plus secrètes que des cœurs? Y a-t-il seulement quelque chose à découvrir dans ce pittoresque implacable? Toute cette vie exotique vous demeure tellement étrangère qu'elle arrive à vous apparaître non plus comme la vie même, mais comme une image, un tableau, dont la réalité véritable se déroulerait quelque part à des milliers de lieues.

Mais quoi ! je n'étais venu là que pour respirer une fleur, entendre une chanson. Cette fleur, je l'avais respirée ; la chanson, je l'avais entendue. En route!

me disais-je. Quel plaisir puis-je encore trouver à m'attarder plus longtemps !

La flûte de roseau me l'avait bien dit

l'autre jour ; il y a ici un secret, une âme qui se cache. Cette fleur mystérieuse, elle ne m'est pas réservée. A d'autres de la découvrir, je ne la verrai pas, il faut savoir m'en consoler. Et pour me retenir, l'hôtel du Petit-Sahara^ où je suis descendu, est vraiment par trop ignoble !

Et c'était en effet un véritable taudis, i'auberge à l'enseigne baroque, tenue par Benvenuto Mammo ! Toutes les odeurs innommables qui flottent sur les rives de la Méditerranée, de Carthagène à Beyrouth, s'y étaient donné rendezvous, et si par aventure un plat échappé de la cuisine venait réveiller l'appétit, la vue du maître de céans, avec son doigt coupé, sa tignasse graisseuse et ces gros

yeux chassieux, encadrés de jaIT!bo^l, auxquels on reconnaît un Maltais, vous mettait le cœur sur les lèvres.

Je m'apprêtais en conséquence à laisser là cette auberge, cette goutte de graillon tombée dans cette poésie, quand le hasard mit sur ma route un singulier personnage

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