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CHAPITRE H

Nous étions cinq ou six convives, les officiers du Bureau Arabe, un colon du voisinage, le médecin militaire et moi, rassemblés autour d'un méchoui, le mouton traditionnel, rôti sur un brasier de bois odorant, et qu'on sert en son entier sur la table. C'était le médecin qui avait choisi l'animal, qui en avait surveillé la cuisson, qui s'était procuré les aromates, et c'était lui qui enfonçait

maintenant le bras dans l'intérieur brûlant de la bête, pour en arracher les rognons et me les offrir comme à l'hôte.

On ne l'appelait que le Khalife. Je crus d'abord que ce surnom lui venait de son visage bronzé comme celui d'un Arabe, et dans lequel les yeux très bleus semblaient seuls avoir échappé à la brûlure du soleil.

— Vous n'y êtes pas, me dit le lieutenant que j'avais à ma droite. Nous l'avons baptisé Khalife, parce qu'il témoigne pour la vie indigène d'un amour extravagant. Voilà cinq ans qu'il est ici, il a droit à son changement, et il s'obstine à rester! J'avoue que je n'y comprends rien. Vous avez pu en juger par vous-même, les plaisirs de Ben

Nezouh sont comme la poésie du cru :

ça plaît, c'est agréable un moment, et tout de suite ça écœure. Les six premiers mois sont possibles, on chasse l'outarde et la gazelle ; dans la montagne, il y a encore du mouflon ; on fait quelques courses dans le désert, un petit tour en caravane, et puis, c'est effroyable, ennuyeux à périr ! Mais le Khalife, tout ici l'amuse, lui plaît inépuisablement. Il a pris pour maîtresse une petite Ouled-Naïl qu'il a été ramasser dans la rue du Tourbillon. Il a aussi adopté un Nomade, un chamelier, poète paraît-il ! II mange, il boit, il aime, il vit tout à fait à l'arabe dans une maison indigène. Vous devriez aller l'y voir.

Et s'adressant au médecin placé à

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l'autre bout de la table, et qui détachait avec les doig^ts une dernière lanière de viande à l'infortuné méchoui, dont les côtes apparaissaient maintenant comme la carcasse d'un bateau dont on a fait sauter les planches :

— Khalife ! lui cria-t-il, notre hôte a le plus grand désir de visiter votre Kasbah !

A la réponse évasive et polie, je sentis que cette familiarité n'était pas du goût du Docteur. Lorsque le repas eut pris fin, je m'excusai près de lai de cette indiscrétion dont j'avais été cause. J'en profitai pour lui dire de mon mieux tout ce qui m'avait enchanté dans l'oasis, et aussi mon malaise de m'y sentir si étranger, si impuissant à rien comprendre à

tout ce qui passait sous mes yeux.

— Pourrait-il en être autrement? fitil avec vivacité. Nous autres, gens d'Europe, nous nous imaginons toujours que nous allons entrer dans une âme exotique comme dans un bazar. Mais non, on n'y pénètre pas, ou bien il y faut des années. Les habitants de cette petite oasis sont au moins aussi compliqués que les paysans de nos villages, et c'est nous qui sommes des simples de les croire tout en surface. Ils ne nous montrent d'eux-mêmes que ce qu'ils veulent bien laisser paraître ; nous croyons les juger, mais ce sont eux qui nous jugent, et à cette balance inexorable qui est la justice des enfants.

La causerie ainsi amorcée se pour-

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suivit sur un ton amical. J'avais évidemment devant moi un homme plus cultivé que ne le sont ordinairement les militaires, et surtout un esprit doué de cette forme d'intelligence si rare, qui consiste moins à comprendre qu'à pénétrer les choses par un mouvement de sympathie. Il me confia que cette gêne, ce véritable malaise que j'éprouvais dans ce village, il l'avait senti comme moi ; puis les obligations de son métier l'avaient conduit peu à peu à s'intéresser à cette population musulmane, qui demeure toujours pour un passant si mystérieuse et fermée. Chaque jour, me disait-il, on m'amène quelque pauvre diable dont les recettes des sorcières ou les talismans du Marabout ont empiré

le mal : un fiévreux coiffé huit jours d'un poulet ou d'un pigeon, pour que la chaleur de la bête attire la fièvre du malade ; un amoureux auquel la sorcière a fait boire un mélange de lait aigre et d'urine de vieux juif, ou bien un mari infidèle à qui une femme jalouse a servi dans son kousskouss un fœtus de chien ou de chat, farci de sulfate de cuivre, de soufre, de kemmoun et de kosbor. Je soigne de mon mieux ces pauvres gens, je tâche de les arracher à leur effroyable médecine, de leur faire accepter les drogues que je crois leur être utiles, et chose plus difficile encore, d'empêcher qu'ils prennent d'un coup les remèdes que je leur donne pour être pris en un mois. Avec le

temps ils ont perdu leur défiance, ils s'accoutument à moi, ils prennent sans trop d'cfîroi le chemin de l'hôpital. S'ils ont à la maison une femme, un enfant malades, ils m'appellent chez eux ; et c'est dans ces visites, devant ces misérables grabats, que j'ai appris à connaître cette race, à admirer sa tranquillité en face de la mort, sa résignation, sa pauvreté supportée avec une noblesse unique, sa reconnaissance du bienfait, et surtout sa poésie, cette poésie religieuse qui n'est pas, comme chez nous, un miracle individuel, mais qui les enveloppe tous, et forme, pour ainsi parler, l'air dont ils sont nourris...

Tandis que nous causions de la sorte, nos compagnons de table organisaient

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un poker. Il y a de ces tristes devoirs auxquels la politesse oblige : il fallut y prendre part. Le jeu se prolongea assez tard dans la soirée. Quand la partie prit un, le brasier, où avait rôti notre méchoui, n'était plus qu'une mince fumée qui montait d'un tas de cendre ; des chiens, sortis je ne sais d'oîi, avaient fait disparaître les reliefs du festin : il ne restait plus du mouton que les vertèbres et le crâne qui roulaient sous notre table.

A travers le dédale des ruelles, des couloirs et des voûtes, remplis comme à midi de gens qui dormaient en plein air, on me fit la conduite jusqu'à l'auberge de Mammo. La nuit était d'une douceur admirable, et j'aurais volon-

tiers imité ces dormeurs enroulés dans leur burnous, car je n'avais aucune hâte de rentrer chez le Maltais. Il fallut pourtant s'y résoudre.

— Bonne nuit ! me dit le Khalife en me serrant la main. Et surtout, n'oubliez pas que j'attends votre visite, si toutefois cela peut vous intéresser de voir quelques tapis, des armes et une installation primitive.

Le lendemain, conduit par un petit Arabe surnommé El Malti, sans doute parce qu'il servait chez Taubergiste maltais, je frappais à la porte d'une maison de boue, qui ne se distinguait en rien des autres maisons du village. Un domestique en burnous vint m' ouvrir, et la porte franchie — une porte basse, comme elles sont toutes, pour que le front de l'étranger s'incline dès le seuil, ou simplement pour conserver la fraîcheur — je me trouvai dans cette chambre sombre, garnie d'un banc pratiqué dans le mur, qui sert de vesti-

bule à toutes les maisons arabes. Par un escalier en échelle je gagnai la terrasse. Le Khalife m'attendait.

C'est bien une des impressions les plus saisissantes de ma vie que je reçus en arrivant là-haut. Vingt mille têtes de palmiers se balançaient à mes pieds, vingt mille aigrettes ou plutôt vingt mille faisceaux de sabres, de cimeterres recourbés, qui jetaient sous le soleil tous les éclats bleutés de l'acier. Au delà, à perte de vue, le soyeux tapis des sables, les dunes veloutées avec leurs flancs pleins d'ombre, qui fuyaient en bonds flexibles, s'emmêlaient et se dénouaient dans un caprice de figures inouïes, passant de l'or au fauve, gagnant les teintes violettes pour finir à

Thorizon dans un trait du bleu le plus pur. Léger conrime l'oiseau, l'esprit qui se posait un moment sur les verdures 8*envolait vers ces espaces vides, entraîné, emporté par le mouvement de ces lignes, de ces arabesques sans fin, et bientôt impuissant à suivre ce caprice inextricable, il finissait par se confondre et s'anéantir dans la lumière.

Au milieu de la terrasse, une large ouverture carrée, qu'entourait une balustrade, laissait plonger le regard dans l'ombre de la pièce qui se trouvait sous nos pieds. L'œil habitué à ces demiténèbres voyait peu à peu apparaître une vision de conte de fée. Entre les poutres fichées en terre, circulaient silencieusement des voiles, des diadèmes

d'or, toute une parure d'Orient, qui recevait de cette obscurité lumineuse un resplendissement mystérieux. Les visages étaient découverts. Une des femmes à ma vue avait poussé un cri d'effroi et s'était comme envolée à travers les piliers ; une autre qui berçait un enfant avait suspendu sa chanson ; deux autres, accroupies sur le sol, se penchaient obstinément sur de petits fourneaux de terre, qui luisaient eux aussi dans l'ombre comme de surprenants bijoux. Parfois elles relevaient la tête, je voyais briller un regard, l'espace d'un éclair. C'était une cuisine. Ces femmes diamantées s'occupaient au repas du soir. Je revis par la pensée un salon de chez nous, et devant ce trou

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d'ombre je touchai véritablement de l'âme l'échec dans la beauté de notre civilisation.

— Oui, me dit mon hôte répondant à l'enthousiasme que je laissais naïvement paraître, tout cela est charmant, et tout cela est déjà condamné. Un jour ou l'autre, le chemin de fer arrivera jusqu'ici ; le désert ne sera plus qu'à cinq ou six heures d'Alger, et par les nouveaux paquebots à moins de trois jours de Paris. Alors, tout ce qui restait de noblesse et de poésie dans ce petit coin du monde sera définitivement submergé.

Je me rappelle encore le ton paisible et passionné à la fois sur lequel ces mots me furent dits. Par cette phrase tout

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unie, l'homme que j'avais devant moi se peignit d'un seul coup, et pour toujours à mes yeux. Je devais le revoir par la suite, dans des circonstances bien changées, mais c'est toujours ces simples mots que j'entends lorsque je pense à lui, et qui font revivre le mieux son souvenir dans ma mémoire.

Il jeta autour de lui un regard mélancolique, arrêta sur moi ses yeux bleus avec une sorte d'inquiétude, et rassuré peut-être par une de ces impressions fugitives que ceux-là même qui les ressentent ne sauraient analyser :

— Si vous pouviez savoir, continuat-il à peu près, tout ce qui se cache de noblesse, d'esprit et de vraie poésie, sous les dehors un peu barbares de cette

vie primitive, la destruction prochaine de ce petit village vous ferait autant de peine qu'à moi. Nous avons là, sous les yeux, les descendants du peuple le plus imaginatif qui fut au monde : leurs costumes, leur langue, leurs mœurs, rien n'a changé depuis le temps des Khalifes, et croyez-moi, l'intelligence non plus ne s'est pas évanouie comme un oued bu par les sables. Sans doute cette intelligence ne ressemble guère à la nôtre ; je ne me dissimule pas ses défauts, sa faiblesse logique, son caractère tout intuitif, l'impuissance de tout ce monde à se diriger dans ses pensées comme à se régler dans sa conduite, la même inaptitude en somme à la spéculation abstraite et au gouvernement

politique. Vainement vous chercheriez dans cette petite oasis une élite intellectuelle, mais si vous restiez quelques mois, vous auriez vite fait de découvrir chez tous ces gens incultes une imagination, une sensibilité inconnues à nos paysans d'Europe. Songez qu'ils sont nourris depuis des siècles, et d'une façon familière, de la plus belle poésie qu'à mon goût il y ait au monde, la poésie du Coran ; ils lui doivent une fantaisie, une grâce, une sagesse ironique, qui ne se rencontrent chez nous que dans les plus rares esprits, et dont ils me donnent à tout moment des témoignages sensibles. J'ai là, dans ma maison, un nomade, un illettré, un simple chamelier. C'est pour moi un plaisir de lancer

sur quelque objet précis son imagination ardente, et toujours je demeure émerveillé par l'imprévu de ses trouvailles. Si nos Arabes sont demeurés si arriérés dans un temps où l'on assiste partout à une Renaissance de l'Islam, n'y a-t-il pas de notre faute? N'est-il pas triste de penser que ce pays, qui grâce à nous devrait être la province musulmane la plus éclairée du monde, en est au contraire la plus barbare?

En Egypte, en Tunisie, dans l'Inde, on voit les Musulmans fonder des journaux, créer des écoles, tenir des congrès, former des associations d'assistance, et témoigner partout d'une intéressante activité d'esprit. Ici, rien de pareil : pas une manifestation spontanée vers la

civilisation ! Qa'avons-nous fait pour réveiller chez nos Musulmans d'Algérie un génie étouffé par les invasions turques et le fanatisme des marabouts, pour secouer leur indolence, pour orienter leur pensée indécise et qui a besoin d'un appui? Sommes-nous pour eux autre chose que des fonctionnaires qui perçoivent l'impôt, des gendarmes qui leur appliquent des règlements féroces, des instituteurs qui leur enseignent des choses dont ils n'ont que faire, des intrus qui empêchent leurs troupeaux d'aller jusqu'à la côte, et qui les gênent sur leurs parcours? Pauvres Arabes, généreux, imprévoyants, poétiques ! dans un siècle comme le nôtre, ils sont nécessairement sacrifiés. Et pourtant, qu'i!

serait aisé d'utiliser leurs dons merveilleux ! Comme nous y trouverions notre compte, comme nous en serions récompensés ! C'est absurde et criminel de les réduire à la triste condition des Fellahs, des Hindous, de toutes ces races dont les Anglais ont fait des coolies à six pence par jour! Seulement voilà ! il faudrait de la patience, de l'in* telligence et de l'amour...

Après un moment de silence, pendant lequel nous écoutâmes le bruit lointain d'une fête, mon hôte se leva, et penché sur la balustrade d'où le regard plongeait dans la cuisine, il donna un ordre en arabe. Presque aussitôt une des fées brillantes,que je n'avaisencore qu'entrevues, apparut sur la terrasse. Une soie vio-

lette à grands ramages, suspendue à ses épaules par des agrafes d'argent, retombait en longs plis, qui auraient semblé un peu raides sans la mousseline à points d'or qui flottait sur sa toilette avec une grâce aérienne ; un haut diadème d'or était posé sur son front tatoué d'une étoile bleue ; ses paupières et ses longs cils cachaient tout à fait des yeux qu'on devinait admirables.

Elle remit entre les mains du Khalife une tasse d'alfa remplie d'eau fraîche et voulut fuir aussitôt, mais il la retint par son voile, lui adressa quelques mots, où il lui reprochait sans doute de se montrer peu aimable, car elle revint sur ses pas, et les yeux toujours baissés, avec une confusion charmante, me ten-

dit sa petite main aux ongles teints de henné. Cette politesse accomplie, elle disparut en silence, gravement, mystérieusement, comme elle était arrivée.

Je demandai son nom : elle s'appelait Zohira.

Ce nom fut celui d'une femme célèbre dans les temps légendaires pour avoir rendu un ange amoureux. On raconte qu'elle le grisa avec du vin de palme et lui arracha, pendant l'ivresse, le mot magique qui permet de s'élever dans le ciel. On dit encore que l'ange amoureux fut suspendu par les paupières dans un puits des environs de Babel, et que Zohirâ pétrifiée dans sa course à travers l'espace devint l'étoile qui porte son nom.

— Mes amis me raillent beaucoup d'aimer cette petite barbare, ajouta mon compagnon. Et en effet, c'est déjà si mystérieux d'aimer une fille de sa race, de son sang, de son pays...

C'était presque une confidence. Il ne la poussa pas plus loin, et revenant à ses pensées :

— Il m' arrive de faire un rêve, repritil d'une voix paisible qui faisait un curieux contraste avec l'ardeur de ses yeux. On m'a surnommé le Khalife, et c'est vrai : je voudrais jouer ici le rôle de quelque Khalife de Bagdad ou de Cordoue. Puisque fatalement ce village doit se transformer un jour, je voudrais employer les gens de Ben Nezouh à la construction d'une ville moderne et

orientale à la fois, où ils apporteraient les ressources de leurs métiers et leur expérience du climat, et où nous mettrions, nous autres gens d'Europe, notre science et nos procédés au service de leur fantaisie. Depuis un siècle que nous nous installons dans toutes les contrées du monde, nous détruisons partout la beauté, et nous ne la remplaçons nulle part ; un voyage à travers la planète nous laisse encore le regret des choses que l'on sait disparues, ou que l'on voit disparaître : dans cent ans, il ne nous donnera plus que l'impression du plus morne ennui ! Est-ce donc une folie de vouloir édifier, sur les domaines où nous établissons notre pouvoir, autre chose que des docks, des comptoirs, des

palace-hôtels internationaux, tout un lamentable provisoire? Imaginez ce que serait, au-dessus de ces verdures et dans cet horizon de sable, une ville de faïence et de marbre, de coupoles et de jets d'eau...

Et avec une précision admirable, une ingéniosité surprenante de détails, il me fit, en me désignant du doigt les différents points de l'oasis, le plan de sa ville imaginaire. Puis, se reprenant soudain :

— Des rêves, dit-il, des rêves ! Que peut un pauvre médecin militaire sans argent, sinon se contenter du mirage qui me présente parfois réalisée, et d'une manière incomparable, cette Btn Nezouh qui n'existera jamais.

Puissance de la foi et de la poésie ! Le Khalife m'emportait avec lui dans les cieux de sa chimère. Les heures s'enfuyaient rapides, en écoutant sa rêverie. Je voyais ses pensées se mouvoir et s'enchaîner du même rythme flexible que les ondulations tracées par le vent sur le sable. Le soir était venu ; les rayons d'un soleil oblique frappaient les dunes qu'ils illuminaient d'une lueur phosphorescente ; dans les jardins, la brise commençait de faire frémir les palmiers, dont le» feuilles se froissaient avec un cliquetis métallique ; une à une, sur les terrasses, des formes blanches apparaissaient, survies mystérieusement des maisons pour respirer l'air du soir. Et l'on eût dit que ces ombres silencieuses, c'était l'âme mu-

sulmane elle-même, réveillée de son long sommeil à l'appel ardent de cet homme qui la ressuscitait par l'amour.

Cette causerie sur la terrasse, ce fut la dernière impression que j'emportai de l'oasis, et ce fut aussi la plus puissante, car il n'y a rien au monde pour émouvoir plus fortement un homme que le rêve ou la pensée d'un autre homme. A côté de cela rien ne vaut, pas même le plus beau paysage, la minute la plus passionnée.

Le lendemain, sur la même patache qui m'avait amené, dans le même nuage de poussière et de sable, traîné par les mêmes haridelles, je quittais Ben Nezouh.

Le Khalife était venu me souhaiter

bon voyage. Près de lui, se tenait le chamelier dont il m'avait parlé, un vigoureux Nomade, coiffé du haut guennour, dont la corde grossière disparaissait élégamment sous un foulard de soie jaune.

— Mohammed ben Ali, dit le Docteur en me le présentant, le meilleur conteur du Sud !

Celui-ci me fit en arabe un compliment qui signifiait, paraît-il, que ma présence en ces lieux en augmentait la lumière.

— Qu'Allah protège les poètes ! lui répliquai-je en riant.

A ce moment, un des cortèges que I*on voyait depuis cinq jours circuler dans le village déboucha sur la place

pour regarder partir la diligence. Le bendir et la rhaïta menaient toujours leur musique infernale ; les enfants et les femmes poussaient leurs yous-youj suraigus ; des coups de feu déchiraient l'air. Je serrai la main du Khalife, Mohammed ben Ali porta la mienne à ses lèvres, je montai dans la patache, le conducteur fit claquer son fouet, et les chevaux se mirent en marche dans ce brillant tapage.

Je partis avec le regret de laisser derrière moi une vision lumineuse que je ne reverrais sans doute plus, — satisfait cependant de reprendre ma route, de remonter vers le Nord. Mais à mesure que la musique, qui m'avait si fort énervé tous ces jours, décroissait der-

rière moi, je songeais non sans mélancolie que cette vie primitive, si ancienne et si charmante, si lointaine et si proche de nous, n* avait plus longtemps à vivre, que la rhaïta et le bendir ne feraient plus longtemps résonner cet air sec et vibrant, que bientôt toute cette soie, toutes ces mousselines, toute cette pudeur et cette volupté ne seraient plus qu*un souvenir dans la mémoire de quelques rares voyageurs, et que la Fête Arabe serait bientôt finie... A moins, à moins, me disais-je, que le Khalife ne réalise son rêve, ne remonte le cours des âges, ne force la destinée, et n'accomplisse le sublime miracle de réconcilier ici, dans une œuvre magnifique, notre civilisation et l' Islam 1

Derrière nous, l'oasis s'enveloppait de poussière et de lumière orangée.

Plus de musique. Seul, maintenant, le trot dur des chevaux sur la route, pavée pour défendre la chaussée contre l'envahissement des sables. Au détour de la colline, les derniers palmiers disparurent et j'en eus le cœur serré. Adieu, adieu, Ben Nezouh ! charmante minute de ma vie, goutte de rosée dans la main, souvenir déjà enchanté ! Combien j'ai été sage de laisser un beau jour tout souci derrière moi et de m'évader jusqu'à toi ! Je me suis amassé un trésor de poésie dans une minute rapide, je n'aurai qu'à fermer les yeux pour réveiller dans mon esprit les songes que fait naître l'Orient. Tu m'avais réservé

des surprises étonnantes, la fraîchrur de tes jardins, l'eau vive de tes eaux, le mirage de tes sables, le retentissement un peu sauvage de ta fête, mais plus beau que tout cela, le rêve que fait pour toi, dans ta solitude embaumée, un homme de ma race. Ah ! qu'Allah vous protège, Khalife inattendu, vivante poésie d'un cœur conquis par l'Islam, prophète du désert, générosité fran-

çaise

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