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CHAPITRE VI

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Le soir venu, sur la terrasse, Mohammed et Si En Naceur se retirèrent pour nous laisser causer seuls. Nous étions étendus sur des tapis, un monde infini d'étoiles se découvrait à nos yeux, des chiens jappaient au loin comme chez nous autour des fermes, le feu d'un campement nomade ressemblait à un brûlot dans nos champs.

— Mon ami, commença le Khalife, je

ne sais rien de plus ridicule qu'un homme qui se lamente sur sa propre destinée, et je vous dirais volontiers : « Laissons là cet affreux passé », si le désastre, dont j'ai été le témoin et la victime, n'était une image fidèle de ce que l'on voit déjà çà et là, et de ce qu'on verra bientôt dans l'Algérie tout entière.

Vous vous en souvenez, peu de temps après votre visite, on poussait jusqu'au désert la ligne d'Alger à Constantine.

Une société s'organisait pour transformer Ben Nezouh. Je croyais enfin toucher l'heure où j'allais voir se réaliser les songes qui depuis tant d'années préoccupaient mon esprit. L'achèvement de cette voie ferrée, que j'avais

longtemps redoutée comme la mort de tout ce que j'aimais dans l'oasis, avait fini par m' apparaître comme un jour béni, favorable, qui n'arriverait jamais trop tôt. Ah ! cette voie ferrée, quand j'y songe, comme je me passionnai pour elle ! Même en Europe, il y a toujours je ne sais quelle rude poésie dans la construction d'un chemin de fer, mais dans ces solitudes et sous ce ciel, entre ouvriers de races diverses, Siciliens, Mahonnais, Calabrais, gens de Valence et d'Alicante, Arabes, Kabyles, Marocains, qui dénouaient leurs querelles à coups de pioches et de couteaux, cette construction prit un air épique, un caractère de barbarie d'autant plus impressionnant que tout ce monde pa-

raissait travailler à une besogne civilisatrice ! Avec quelle impatience j'attendis de voir monter à l'horizon la fumée d'une locomotive ! Avec quelle frénésie je me lançai dans toutes les entreprises qui devaient transformer l'oasis ! Je venais de quitter l'armée ; j'arrivais à cet âge où la contemplation pure cesse de vous satisfaire, et où, las d'admirer des spectacles dans lesquels on n'est pour rien, on éprouve l'étrange désir de se donner en spectacle à soi-même. Et puis, c'est un effet du désert que des occupations médiocres vous paraissent plus médiocres encore ; mais qu'une forte idée vous saisisse, et l'activité des gens du Nord le cède à l'ardeur qui vous entraîne. Ces Arabes

que VOUS voyez immobiles pendant des jours, étendus dans un coin d'ombre, les yeux perdus sur leurs horizons vides, sont les mêmes gens qui, tout à l'heure, vont cheminer interminablement sous un soleil torride et parcourir à pied, à cheval ou à chameau, de prodigieuses étendues. Moi aussi, j'ai connu comme eux, après une longue torpeur, je ne sais quelle fureur d'agir. Mais il en est de ces grands enthousiasmes comme des grandes douleurs : lorsqu'elles se sont effacées, on s'étonne à la fois de ne plus les ressentir et de n'y avoir pas succombé ; on éprouve devant l'homme qu'on a été un moment une humiliation confuse ; on se dit : ai-je alors été stupide? ou bien, maintenant, suis-je

un pauvre être au-dessous de lui-même, incapable de comprendre ce qu'il a été un jour?...

Le chemin de fer terminé, tout le peuple des manœuvres qui travaillaient à la voie s'était abattu sur Ben Nezouh. Dieu sait qu'ils y furent bien accueillis ! Et certes, ils ne manquaient ni d'énergie, ni d'endurance, ces Espagnols campés là comme dans une Pampa, ces Italiens à qui le désert même apparaissait comme une terre promise auprès de leur pays ravagé, ces usuriers maltais qui trouvaient un grenier d'abondance dans la misère et la prodigalité arabes, — tous accourus avec un furieux désir de faire fortune et merveilleusement adaptés à ce climat 1 Sitôt qu'ils avaient pris

pied dans l'oasis, acheté un verger, bâti une maison, établi un commerce, ils appelaient leurs parents, leurs amis d 'meures au fond de leurs villages et qui n'attendaient qu'un signal pour partir. Les catastrophes qui bouleversaient leurs misérables provinces, inondations d'Andalousie, tremblements de terre de Calabre, c'étaient autant de vagues qui les jetaient chez nous. Je les voyais s'organiser en cité, se refaire une patrie, s'élancer à la conquête des vergers, s'acharner à faire pousser dans le sable, avec an entêtement admirable et stupide, nos arbres et nos légumes d'Europe, travailler furieusement jusqu'au jour où ils pouvaient se payer un bicot et le faire trimer à son tour ! En-

Core s'ils nous étaient venus de l'indua* trieux Piémont ou de la Catalogne; !

Mais non, ils nous arrivaient tous d^s provinces les plus disgraciées de leujs pays, de celles d'où jamais une pensée intelligente n'est sortie. L'intérêt que je portais aux Arabes leur semblait un abandon, un déni de justice, une trahison envers eux. Ils me reprochaient comme un crime, un défi à la civilisation, de prétendre maintenir intacte la charmante petite oasis. Et en effet, que pouvaient-ils comprendre à ce produit des siècles, eux qui se regardaient, avec leurs pelles et leurs pioches, comme les missionnaires du progrès? Que pouvaient-ils aimer dans cette civilisation indigène, dont la plus grande beauté

tient peut-être à ce qu'elle a d'immobile et d'éternel? Pour ces palais brûlés par l'absinthe et l'anisette espagnole, quelle saveur pouvait avoir le précieux café maure, le thé parfumé à la menthe?

Pour ces gens habitués aux grandes lumières crues, au dur travail sous le soleil, de quel prix était l'ombre des maisons et des jardins? et pour leurs grossiers désirs, ces femmes chastement voilées et leurs danses mystérieuses?

Vous imaginez-vous, par exemple, ce que représentaient, pour l'épouse du pharmacien sicilien, ces femmes qui lavaient leur linge avec leurs pieds, qui n'avaient pas le sou et portaient des diadèmes sur la tête, comme des princesses de théâtre, qui restaient enfer-

mées chez elles, se rendaient visite au cimetière, pratiquaient une religion sauvage, et vivaient à trois ou quatre dans la même maison, épouses du même mari?

Pour tous ces terrassiers, qui avaient construit la voie, fait des tranchées et des remblais sur plus de quatre cents kilomètres et jeté bas tant d'obstacles, ce petit village de boue, qui avait pour moi tant de prix, n'était qu'une motte de terre à culbuter après tant d'autres. Tous, ils n'avaient qu'une pensée :

s'emparer des jardins, m* expulser de la mairie, et faire de ce village un village du Guadalquivir ou des Fouilles !

Et les plus dangereux n'étaient pas ceux qui arrivaient frais émoulus de Cadix, de Port-Mahon, de La Valette

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ou de P&Ierme. Ceux-là, ils n'étaient encore menaçants que par le nombre, car ils n'avaient aucur.s droit* politiqu-8. Mais depuis plus de cinquante ans que chaque bateau qui arrive à Oran, à Alger, à Pbilippe^'ille ou à Bône, débarque des émigrants sur nc8 rives, des milliers de ces Italiens et de ces Espagnols, dont nous redoutons l'invasion en Languedoc ou en Provence, sont devenus des Français, des Français selon la loi. par la naturalisation. Au physique, ils ont perdu, ou presque, leui t-s-pe originel pour prendre cet air levantin, lourd, flasque, huileux, qu'on voit partout sur les rives de la Méditerranée, depuis Alicante et Carthagène jusqu'aux Échelles de Svrie. Mais si le caractère

physique s'est de la sorte affadi, ils n'ont rien perdu, je vous jure, de leur mentalité native. Pour avoir des pensées et des mœurs, qui plus que celles des indigènes semblent se rapprocher des nôtres, des qualités et des vices que nous pouvons mieux définir, ils restent aussi loin de nous, aussi inassimilables au génie de notre race que les Arabes eux-mêmes. Je l'ai constaté bien souvent : les fils de ces Néo-Français sont plus espagnols ou italiens que leurs pères, et ils nous détestent davantage, car ils ne se souviennent pas de la misère d'où nous les avons tirés. Que faire contre cette marée? Làhaut, sur mon rocher, j'étais le naufragé qui regarde monter la mer. N'importe!

J'espérais encore, j'espérais contre tout

espoir ! Par des affiches dans les gares, des annonces dans les journaux, j'essayais d'attirer ici quelques-unes de ces familles françaises, comme il en est venu beaucoup au temps de la conquête, et qui forment aujourd'hui l'aristocratie du pays, — une aristocratie peu intellectuelle, c'est vrai, mais p.lus hardie, plus féconde que la nôtre, et d'un superbe type physique. Bien peu de nos compatriotes répondirent à mon appel ; et les quelques Français de France établis dans l'oasis étaient un appui bien précaire en face de tous ces étrangers, naturalisés ou non.

Pour me défendre, j'avais bien les indigènes ; mais que pouvaient-ils, les pauvres gens ! Un Mammo graillonneux

jouit ici de droits que ne possède aucun Arabe, quels que soient ses titres, sa fortune et les services qu'il peut nous avoir rendus. Le dernier des malandrins, débarqué hier de Messine ou de Malaga, peut injurier impunément un vieux Caïd qui s'est battu pour nous, les délicats artisans que vous avez connus, ou tel riche commerçant, Kabyle ou Mozabite, qui expédie chaque année à Marseille plusieurs centaines de mille francs de dattes. Ce droit à la vie politique, que nous accordons si libéralement à la plèbe de la Méditerranée, nous le refusons obstinément à nos Musulmans d'Algérie. Ils ne sont dans nos assemblées que de lamentables figurants ; ils ne votent pas, n'ont pas de part à l'élec-

tion du maire. S'ils veulent devenir des Français, nous exigeons qu'ils renoncent à eux-mêmes, à leur religion, à leur âme, qu'ils deviennent des apostats, des m*tourni, des retournés, comme ils disent. Aussi ne voit-on venir à nous que de grands chefs intrigants, dont le caractère maraboutique empêche de critiquer les actes, ou bien de tristes voyous qui peuvent alors boire de l'absinthe, se griser à leur aise et se moquer de nous dont ils sont les égaux. Quand donc nous apercevrons-nous qu'il est déraisonnable de traiter nos indigènes comme aux jours de la conquête? Ces cinq millions d'Arabes, qui depuis tantôt un siècle nous fournissent des soldats sur tous les champs de bataille, des

bergers, des agriculteurs, des hommes de peine d'une endurance inouïe, les regarderons-nous toujours comme des ennemis, des parias? Les maintiendronsnous désarmés, sans défense, à la mer'ci de gens qui les exploitent et qui les brutalisent? Ne seront-ils jamais qu'un troupeau, une population inférieure, soumise à un code féroce, et pour laquelle nous n'aurons fait que des lois criminelles?...

Restaient les Juifs de l'oasis, qui seuls parmi les indigènes possèdent les droits de citoyen. Il y en avait peut-être deux ou trois cents à Ben Nezouh. Les uns étaient propriétaires de jardins et de maisons ; les autres, joailliers et bijoutiers, employaient mille stratagèmes

pour falsifier les alliages ; d'autres tenaient de petits commerces, épicerie, mercerie et papeterie réunies ; tous faisaient la banque, prêtant de l'argent aux Nomades ou du blé pour les semailles d'automne.

Je ne les aimais guère, ces Béni Israël ! Mais ils avaient compris que la prospérité de l'oasis était liée à ma fortune, et ils me soutenaient de leur mieux. D'ailleurs, à côté des Maltais, leurs rivaux en usure, ils me paraissaient presque humains. Ils étaient du pays, ils savaient que leurs enfants y demeureraient après eux et que leurs affaires dépériraient dans une contrée ruinée. Aussi s'arrangeaient-ils pour tondre l'indigène et ne pas trop l'écor-

cher, tandis que le Maltais lui prenait la chair et la laine pour s* en retourner au plus vite à son rocher natal.

Ainsi appuyé sur mes Juifs et les quelques Français de l'oasis, je résistais péniblement à l'assaut des Calabrais, lorsqu'un jour retentit dans Ben Nezouh la fameuse injure arabe : « Djifa, ben Djifa ! Charogne, fils de charogne ! » qui a toujours présidé aux tueries antisémites.

C'était un samedi. Deux Italiens pris de boisson rencontrèrent une dizaine de Juifs, qui remontaient de l'oued où ils avaient fêté le sabbat. Un des ivrognes, tirant son couteau, fonça tête baissée dans le groupe. Il fut accablé sous le nombre et tomba sous les matraques.

Son compagnon, blessé lui-même, ivre d'alcool, de colère et de douleur, ne fit qu'un bond jusqu'au débit Gonzalvez, où se trouvaient réunies les meilleures lames de Ben Nezouh. Le cabaret tout entier se vida dans la rue, et tout ce monde courut en hurlant vers la boutique du vieux Schloumo.

Ce Schloumo était mon adjoint. Venu il y avait longtemps du Mzab, il possédait un instinct assez juste de la vie européenne et moderne. Jamais pourtant il n'avait abandonné les papillotes qui sortaient de son turban de soie, sa veste orientale, son gilet de drap noir, sa ceinture lie de vin, son pantalon plissé, ses bas bleus et ses souliers à lacets. On le surprit au moment oii il

fermait les volets de sa boutique. Il fut saisi, traîné, piétiné, assommé. Ses fils avaient pris la fuite. Seule, sa vieille femme essaya de le défendre en frappant les agresseurs de ses lourds bracelets d'argent. Un coup de couteau retendit inanimée sur le sol.

L'assommade se poursuivit dans les ruelles du Ghetto, à travers les vergers où les Juifs essayaient de fuir. Les Maltais, retenus sur le pas de leurs portes par la timidité qui les gagne dès qu'il s'agit de donner ou de recevoir des coups, assistaient avec intérêt, mais sans y prendre part, au massacre de leurs rivaux en usure. Quant aux Arabes ils s'abstinrent, en dépit de leur vieille haine et de la tentation du pillage, esti-

mant qu'à l'habitude la police ne manquerait pas de faire retomber sur eux, pour peu qu'ils s'en mêlassent, la responsabilité de ces désordres.

Pendant huit jours, un duvet neigeux, échappé aux édredons éventrés dont les Juifs aiment se couvrir, flotta au-dessus des jardins ; des bagarres se produisirent encore çà et là ; on arrêta quelques indigènes ; puis le duvet des édredons finit lui-même par disparaître, et tout retomba dans 'le calme.

Comme il arrive dans ces échaufîourées, il y eut plus de bruit que de mal. Une dizaine de Juifs environ demeuraient sur le carreau, mais le reste fut épouvanté. Les deux fils du vieux Schloumo vendirent les biens qu'ils pos-

sédaient, et partirent pour Gonstantine. Tous ceux qui avaient quelques ressources s'éloignèrent de ces lieux où ils ne se trouvaient plus en sûreté. Il ne resta dans l'oasis que de pauvres Youddis pouilleux, trop misérables pour quitter le pays.

Les élections approchaient. Excusezmoi, mon ami, de vous raconter si longuement de pauvres histoires municipales ; mais c'est dans ces humbles aventures que se joue le sort de l'Algérie. La plupart de nos mairies sont aux mains des étrangers. Le Calabrais est roi ! Et je pourrais vous citer tel conseil municipal où les délibérations sont prises en italien, en maltais, en espagnol, et où l'on n'entend de français que ces mots :

« Messieurs, la séance est ouverte... » Cette campagne électorale fut lamentable et comique. Deux partis étaient en présence : le mien, que mes adversaires appelaient par dérision le Parti des Bicots ; et celui des Vaillants Colons, qui se réclamait à grand fracas de l'union des races latines, et qui avait pris pour devise : l'Algérie aux Algériens ! Entendez : aux Italiens qui dominent à Constantine, aux Espagnols qui sont les maîtres d'Oran, et aux Maltais qui, eux, pillent indifféremment partout ! J'eus à lutter contre l'instituteur, un Français pourtant celui-là, qui s'était fait à Ben Nezouh le champion des races méditerranéennes et qui, pour mieux affirmer sans doute sa fra-

ternité latine, avait épousé la sœur du pharmacien sicilien. Cet homme, qui ne croyait à rien, nourrissait contre l' Islam une haine fanatique. Par principe il n'avait jamais voulu apprendre un mot d'arabe, et le succès dont il était le plus fier, c'était d'avoir décidé quelques enfants indigènes à renoncer à la culotte plissée pour adopter notre élégant pantalon, — car pour ce qui est de la chéchia, il n'avait jamais pu surmonter leur répugnance pour tout ce qui porte une visière, que ce fût casquette ou chapeau ! J'eus à lutter contre le curé maltais, un étonnant gaillard qui avait appris la théologie je ne sais où, et la savate à la Légion Étrangère, et qui me reprochait en chaire d'abandonner

la Croix pour le Croissant ! Et comme si ce n'était pas assez de l'instituteur et du curé, j'eus encore contre moi le Marabout !

Un instituteur, un curé, — fût-ce un curé maltais, — vous imaginez, je pense, aisément ces personnages. Mais un marabout du Sud, vous en faites-vous quelque idée? Si Aïssa, marabout de Ben N< zouh, n'était pas un de ces grands chefs d'Ordre dont l'autorité s'étend sur des tribus entières. C'était un marabout de village, mais il possédait la baraka, le pouvoir des miracles, et par là il échappait aux lois de la morale commune. On le voyait, les jours de marché, au milieu de la place, accroupi sur son tapis, avec sa cour de dévotes qui lui

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caressaient l'échiné. Rien ne valait contre tous les maux, tous les accidents, tous les ennuis, quelques mots écrits de sa main sur un papier graisseux, ou griffonnés dans le fond d'une assiette et délayés dans un peu d'eau qu'on avale. Sa bénédiction attirait sur ses amis généreux la faveur du ciel et la chance, et sur les autres l'infortune.

Pour gagner sa faveur les femmes dérobaient chez elles toutes sortes de denrées, fruits, beurre, œufs, café, volailles, qu'elles apportaient au saint homme, dont le pouvoir surnaturel s'augmentait de tous ces ruisseaux d'argent. Son influence sur les mères de famille lui valait la clientèle des personnages sérieux qui désiraient une fille, voire une

petite fille, pour épouse ou pour maîtresse. Avec une somme raisonnable, on obtenait qu'il rencontrât la fille convoitée ; il l'envoyait chercher au besoin, lui déclarait l'avoir vue en rêve, qu'un immense bonheur l'attendait et que la journée ne finirait point que ce bonheur ne lui échût. Dans le même temps, vous aviez soin d'envoyer une entremetteuse chez l'objet de votre désir, où elle ne manquait pas d'apparaître comme la messagère du bonheur... Les Nomades inquiets venaient-ils du fond du désert lui demander si l'année serait bonne pour leurs troupeaux, il leur répondait : «Aam Selkhane ! Année d'écorchement ! » Si l'année était mauvaise, le marabout leur disait : « Ne vous avais-je point

avertis que vos moutons mourraient, et que vous devriez les écorcher pour vendre leurs peaux et leur laine? »

Si au contraire l'année était bonne :

« Je vous avais bien annoncé, déclaraitil gravement, que vous rempliriez de lait et de beurre les peaux écorchées de vos moutons ! »

J'étais pour lui un concurrent aussi redoutable à son prestige que funeste pour sa bourse (car il fallait bien reconnaître qu'en général mes remèdes valaient mieux que ses talismans). Aussi allait-il répétant sur mon compte ce qu'on dit communément, dans le Sud, de tous les médecins d'Europe, que j'assassinais mes malades pour me procurer des remèdes; que je tirais de leurs ca-

davres Tiodure de potassium et la quinine, ainsi que le prouvait de reste le goût amer de ces drogues ; que j'avais l'habitude de suspendre les moribonds par les pieds au-dessus d'un feu ardent, pour en recueillir la cervelle et en composer un élixir merveilleux que je réservais aux Roumis ! Le parti des Vaillants Colons l'excitait encore contre moi en le grisant d'anisette. Rien de plus contraire, vous le savez, aux prescriptions coraniques, mais Si Aïssa assurait que l'anisette se changeait en miel sitôt qu'elle avait passé la porte sacrée de sa bouche, et Mammo déclarait à tout venant qu'il trouvait toujours au fond du verre du saint homme un liquide visqueux et aucré, qu'il s'était

un jour décidé à goûter, étonné du phénomène, et qu'il avait reconnu pour du miel plus pur que celui du Djebel Aurès !

Comment lutter à la fois contre l'instituteur, le marabout, le curé maltais, l'aubergiste, le débitant, le pharmacien, tous les puissants du village ! Dans tous les patois de la Méditerranée, on m'accusa d'être l'ennemi du Progrès et de la Civilisation, de favoriser les indigènes aux dépens des vaillants colons, d'être l'ami des riches étrangers qui venaient à Ben Nezouh, de gaspiller l'eau de la séguia en jets d'eau et autres fantaisies inutiles, d'avoir chez moi une baignoire quand les peupliers mouraient de soif ! Les Calabrais l'emportèrent. Je fus

expulsé de la mairie ; et à ma place on installa un certain Gonzalvez, ancien conducteur de prolonges, devenu marchand d'anisette.

C'était un homme de génie à sa façon.

Au lieu dit le Ras el Aïoun, là où les troupeaux venaient boire, il s'était rendu acquéreur de quelques lopins de sable qu'il ensemençait d'un peu d'orge. Un chameau ou bien des moutons venaient-ils à s'écarter pour hrouter cette herbe rare, un garde, qu'il avait posté là, surgissait d'une cabane en roseaux et mettait la main sur la bête. Rien n'effraie plus un Nomade que la vue du papier timbré ; et puis des gens qui passent avec de grands troupeaux, peuvent-ils s'arrêter, aller discuter chez

le Juge? Le plus souvent, les malheureux payaient, sans barguigner, la somme que le bandit réclamait, ou même abandonnaient la bête qui faisait l'objet du litige. Et de la sorte, Gonzalvez s'était rapidement constitué le plus beau troupeau du pays.

Dès qu'il fut maire, son premier soin fut de nommer à toutes les fonctions indigènes ce qu'il y avait de plus taré dans la population arabe, ces Musulmans dégénérés dont les vices justifieraient les plus violents arabophobes. Et par exemple, il fit choisir pour Caïd de Ben Nezouh un certain Ben Difï Allah, dont le nom peut se traduire par Fils de l'hôte de Dieu, et dont voici, autant que je me rappelle, les états de service.

Petit voyou de la place, puis domestique d'une prostituée, qu'il remplaçait à l'occasion lorsqu'elle avait trop d'ouvrage, il avait été, dès l'enfance, initié à tous les mystères de l'amour, si nécessaires à connaître pour qui veut avoir une influence en pays oriental. Ensuite il était devenu Caïd des Caoueds, c'est-àdire Grand Entremetteur. Dans ce métier il avait fait rapidement fortune, prêtant de l'argent aux femmes, se faisant payer par leurs amants, organisant des guets-apens chez les filles, en sorte qu'il fut bientôt plus riche que le Marabout lui-même. Il a reçu la médaille militaire, puis la croix, pour services exceptionnels. Il offre de grandes diffas aux députés et sénateurs de passage, — ce qui

l'enrichit encore, car c'est la tribu qui paie, et s'il lui faut un mouton il en demande cinq et en garde quatre pour lui. Récemment il a fait un voyage à Paris, s'est affilié à une loge, — du rite écossais, s'il vous plaît ! Il en est revenu chargé d'honneur et de décorations. On lui donnera un de ces jours la cravate de Grand Officier. La France aime les bons serviteurs.

En même temps, cadi, chaouchs, mokhaznis, deïras, tous les fonctionnaires furent changés, jusqu'à la malheureuse caporale des Ouled-Naïls, une pauvre vieille chargée l e conduire les filles à la visite, de nettoyer mes instruments et d'interdire la porte du dispensaire aux amants trop pressés de se contaminer

près des femmes. Moi-même, je fus remplacé, comme médecin de l'hôpital, par un hidalgo d'Alicante, qui délivrait pour deux douros un certificat de santé à toutes les filles avariées et les laissait empoisonner la région.

Les nouveaux maîtres de Ben Nezouh purent alors tout à leur aise installer dans l'oasis cette fameuse civilisation qu'ils m'accusaient de méconnaître. Je vis percer ces larges avenues qu'enfile le vent du désert et qu'embrase le soleil, et que des Italiens payés sept francs cinquante travaillèrent pendant des mois à border de trottoirs plus élégants qu'à Marseille. Je vis le génie militaire élever des casernes qui disparurent aussitôt derrière de hautes mu-

railles, où la chaleur était si effroyable que, sitôt l'été venu, les troupes étaient obligées de réintégrer leur ancien bordj. Je vis construire l'Hôtel de Ville et cette extravagante cathédrale décorée du haut en bas de sourates du Prophète, écrites en caractères couffiques qu'un architecte ignorant a pris pour de simples arabesques, et cette mosquée qu'ils ont bâtie pour attester contre moi la largeur de leur esprit, mais où jamais un Arabe n'est venu faire sa prière. Tel qu'il était, ce faubourg, ils l'aimaient ! Ils l'aimaient, c'est naturel : ils y retrouvaient une image de leur misère natale. Ils en étaient fiers, c'était trop ! Pour cette sinistre banlieue, un nom arabe iear

semblait humiliant. Ben Nezouh ! Fils des Délices ! oui, mais des délices arabes ! Pour leur ville nouvelle, ils voulaient un nom nouveau. Quel rond de cuir, quel bureaucrate fut chargé de baptiser ce village italo-espagnol? Il découvrit quelque part, sur une carte des Hauts- Plateaux, un village du nom de Corneille : il baptisa Ben Nezouh du nom de Ben Nezouh-Boileau !

Eh quoi ! me direz-vous, quelle absurde passion vous retenait encore au milieu de ces Barbares? Que ne quittiezvous l'oasis? Mohammed m'en suppliait tous les jours. « Viens, me disait-il dans son langage imagé, viens oublier, au milieu des gens de ma tribu, les tristes habitants de Ben Nezouh. Le pays où

a souffert ton orgueil, quitte-le, quand même ses murailles seraient bâties avec des rubis. » Et certes, ce n'était pas de rubis qu'était bâtie la nouvelle Ben Nezouh ! Mais justement c'était l'orgueil qui m'y retenait encore. Et puis il y avait Zohira... i

A ce nom de Zohira, qui me reportait tout à coup à tant d'années en arrière, et qui venait ce soir pour la première fois sur ses lèvres, mon ami s'arrêta comme s'il hésitait encore à rappeler des souvenirs trop intimes. Zohira ! gracieuse image, souvenir inoublié ! Il me semblait qu'au seul appel de son nom, la charmante Barbare allait surgir sur la terrasse, tenant dans ses mains brunes sa tasse d'alfa remplie d'eau fraîche.

Je la voyais avec ses draperies, son diadème, ses yeux baissés; je m'imaginais entendre résonner dans les ténèbres

la ihaïta et le bendir... Près de moi, le Khalife n'était qu'une ombre entre les ombres. Ce souvenir de Zohira l'entraînait, lui aussi, loin des Calabrais. Et ce fut d'une voix toute changée qu'il poursuivit sa confidence.

— Vous vous rappelez Zohira?...

Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, elle pouvait bien avoir huit ans. Elle habitait chez sa sœur Aïchouch, rOuled-Naïl la plus recherchée de Ben Nezouh. On voit ainsi beaucoup de ces entants chez les prostituées du Sud : ce sont leurs sœurs ou leurs parentes. Elles les aident à faire leur toilette, à disposer leurs nattes où elles emmêlent, pour les rendre plus lourdes, des tresses de laine

rouge et noire ; elles font leurs courses en ville, leurs commissions chez leurs amants, s'initient à l'art compliqué des onguents et des fards, et apprennent aussi à danser. La présence de ces enfants en ce lieu serait tout à fait intolérable, si toute cette gracieuse engeance n'avait ce charme particulier aux petites filles arabes, que n*ayant plus, à sept ans, aucun secret à apprendre, elles gardent encore de l'innocence.

Je me rendais fréquemment dans le quartier des Naïliat par devoir professionnel ou plaisir, tantôt à l'heure de la baïonnette dégainée, quand les Joyeux, après la soupe, envahissent les cours intérieures, enlèvent les femmes de force et parfois les laissent mortes ; tantôt à

l'heure où les soldats ayant réintégré leur caserne, la Naïlia danse pour celui qui la paie, et où tout le quartier retentit d'une musique infernale.

Je ne passais gfuère devant la case d'Aïchouch sans dire bonjour à Zohira.

A ma vue, elle faisait l'effrayée et courait se cacher derrière la malle ornée d*un croissant et d'une étoile, qui composait avec le tapis tout le mobilier de sa sœur. Je la péchais par sa gandourah, et quelquefois par la peau comme on fait d'un petit chien ; elle criait, se débattait, puis elle sautait sur mes genoux, prenait mon casque ou mon képi, l'enfonçait comiquement sur sa tête, imitant tous mes gestes avec la grâce incomparable qu'ont les enfants arabes ;

et si je désirais demeurer en tête à tête avec sa sœur, il me fallait employer mille ruses pour éloigner de nous ce démon familier, persécuteur et jaloux.

Un beau jour elle disparut. Je m'informai près d'Aïchouch de ce qu'elle était devenue. Elle me répondit gravement que la petite était mhadjouba, c'est-à-dire enfermée dans la maison maternelle, comme toute honnête fille d'Islam en âge de se marier.

Deux ou trois années s'écoulèrent.

J'avais complètement oublié ma petite amie Zohira, quand un soir après dîner, passant chez les Ouled-Naïls, j'entendis des hurlements inhumains sortir de la tanière d'Aïchouch. J'entrai, et trouvai là, criant, gesticulant, toutes prêtes à

en venir aux mains, Aïchouch et sa mère, et dans un coin, un petit paquet de voiles où je voyais briller deux yeux. Sitôt que j'eus franchi le seuil, ce petit paquet s'anima, bondit, vint s'abattre à mes pieds. Je reconnus alors Zohira, très embellie et devenue femme, bien qu'elle conservât encore beaucoup des traits de l'enfance. A travers ses explications et ses larmes, je finis par démêler qu'on voulait la marier à un chaouch de soixante ans, qui venait de faire fortune en abattant d'un coup de fusil, — pour le compte d'un riche Caïd dont il servait la vengeance, — un détenu qu'il conduisait à Djelfa. Il était borgne et grêlé, et Zohira, ayant appris de ses autres épouses la triste existence qu'elles me-

naient, s'était enfuie de la maison maternelle pour demander asile à sa sœur, où sa mère l'avait relancée.

Après avoir calmé la vieille, je me disposais à sortir, mais la petite s'accrochait à mes genoux, en donnant toutes les marques du plus violent désespoir.

« Ne m'abandonne pas ! criait-elle. Tu ne connais pas ma mère, c'est une terrible sorcière ! Il lui enverra du sucre, du café, des bracelets d'argent, et alors je serai perdue ! Donne-moi une permission pour aller chez les Naïliat du Mzab, ou emmène-moi dans ta maison ! »

Que risquais-je d'emmener chez moi cette enfant, dont le seul désir semblait être de se prostituer pour échapper à sa mère? Je n'avais d'ailleurs d'autre pen-

sée que de la mettre à l'abri pour une nuit, me promettant d'aviser le lendemain. « Voile-toi, lui dis-je, et suis-moi.» La grande sœur approuva ; la vieille, par miracle apaisée, se précipita sur ma main qu'elle couvrit de baisers, en criant : « Tu es notre père, fais de nous ce que tu voudras ! »

Zohira s'était voilée et nous sortîmes ensemble. Dans la rue, nous nous heurtâmes à ses frères exaspérés, qui avaient déjà touché une prime du chaouch, et qui, reconnaissant leur sœur sous ses voiles, l'accablaient d'ignobles injures. Mais la vieille leur ayant glissé quelques mots à l'oreille, ils m'embrassèrent les mains à leur tour. Je les repoussai avec dégoût, plus irrité de ces

marques de servilité que d'une colère à laquelle j'aurais su répondre, et regrettant déjà l'aventure où je m'étais laissé entraîner. Sait-on jamais les suites que peut avoir, dans un louche milieu indigène, une histoire de cette sorte?

Je regagnai ma maison, suivi de la petite tremblante, dont j'entendais sonner derrière moi les bracelets ; je l'installai dans une chambre d'ami ; je lui portai de l'eau que j'allai puiser moimême, des raisins, des dattes fraîches qui restaient de mon dîner; enfin je lui montrai le lit, en lui disant qu'elle était chez elle, et lui s Duhaitai bonne nuit. De nouveau elle se mit à mes genoux, recommença de m'embrasser les mains, m'assurant que j'étais son

père et qu'elle était mon esclave, — tout cela avec des larmes qui finissaient par m'émouvoir plus que je n'aurais voulu. Cependant je me repris. « Dors, ma fille, lui dis-je, et ne t'inquiète de rien. » Et cette fois je me retirai, tandis qu'elle relevait la tête, suspendait un moment ses pleurs et me regardait d'un air stupéfait.

Je passai une nuit détestable. Tantôt je me trouvais ridicule et m'en voulais de me priver du plaisir d'avoir près de moi, à cette heure, un petit être charmant ; tantôt ce sentiment me semblait honteux, car l'image de la femme presque faite, que je n'avais qu'entrevue, n'avait pas encore efîacé le souvenir de l'espiègle Zohira que j'amusais autrefois

sur mes genoux. Pour calmer mon énervement, j'essayai de fixer mon esprit sur son ignoble famille. Quelque volonté que j'en eusse, il me fut impossible de dormir. Et le pouvais-je? quand dans la chambre voisine j'entendais la petite chanter une triste mélopée pour se distraire de son ennui.

Le matin arriva sans que j*eusse pris la décision de la renvoyer chez sa mère, ou bien de la garder avec moi, ou bien encore de lui délivrer, comme elle m'en suppliait la veille, un permis pour aller au Mzab. Je me levai, résolu pourtant à ne pas m'en embarrasser davantage.

Sitôt que je fus habillé, je me dirigeai vers sa chambre où je la trouvai étendue, non sur le lit mais par terre, comme

au temps où elle habitait chez sa grande sœur Aïchouch, toute repliée sur elle-même et paraissant endormie. Je m'approchai : ses yeux étaient grands ouverts. « Eh bien, Zohira, lui demandai-je, es-tu consolée ce matin? » Elle ne bougea pas, ne répondit rien, deux larmes parurent à ses longs cils. Je me penchai pour les essuyer ; elle m'écarta avec humeur, et me dit d'une voix piteuse : « Laisse-moi, laisse-moi, et donne-moi une permission pour aller chez les Naïliat du Mzab !» — « Mais non, lui dis-je, mais non, reste ici ; tu es chez toi, tu y seras à l'abri ; ne pleure pas. » Elle me repoussa plus brusquement. Je me piquai au jeu. Elle se débattait comme autrefois, quand je

la péchais par sa robe derrière la malle de sa sœur. Tout à coup, relevant la tête, elle mit ses lèvres sur les miennes et pressa contre moi ses jeunes seins.

Cela fut si rapide, qu'un instant j'en demeurai étourdi. Puis, je ne songeai plus à discuter avec moi, ni à la décision que j'avais prise... Le jour même, suivant la coutume arabe, je voulus envoyer à sa mère l'argent de sa dot.

t Laisse cette chienne ! s'écria-t-elle indignée. Je veux d'abord qu'elle me demande pardon 1 » Et tout ce que je pus en obtenir fut qu'elle envoyât à la vieille une gandourah de quatre francs cinquante !

Je vécus, pendant quelque temps, dans une sorte de rêve amoureux. Tout

ce qui m'intéressait autrefois me semblait fade et sans plaisir ; je ne pouvais aller jusqu'aux palmiers de l'oasis, sans que l'image de Zohira vînt m'assaillir et me forcer à revenir sur mes pas. Je la trouvais étendue à l'endroit même oià je l'avais laissée, toujours prête à l'amour, et pourtant je ne me souviens pas l'avoir jamais prise sans combat.

Elle se débattait comme au premier jour, et après une parade, une sorte de duel amoureux, une comédie toujours pareille, mais qui n'a rien d'artificiel, car elle est naturelle à cette race, elle finissait par succomber comme si je lui faisais violence. Parfois même, elle se défendait avec un emportement si sauvage que je m'arrêtais, hésitant,

retenu par mes préjugés et la délicatesse d'Europe. Qu'y avait-il alors dans ses yeux? le regret d'un mâle plus brutal, ou la fureur de penser que, si je ne la forçais point, c'est que je la méprisais? Je me plaisais à la contempler dans le clair-obscur d'une chambre, au soleil, sous les figuiers du jardin, dans l'eau de la séguia qui la couvrait d'un émail éblouissant, ou bien la nuit, sur la terrasse, où elle semblait un beau fruit mûr un peu sombre. Je ne me lassais pas d'admirer cette perfection de formes qui ne saurait plus exister chez les races où le costume ajusté a remplacé la draperie, ces membres fins sans maigreur, ces articulations délicates, cette chair ambrée

que tout reflet irise et rend pareille à ces raisins ou à ces prunes dont la pulpe lumineuse brille sous une enveloppe lustrée. Qu'elle se crût lésée dans ion affection, contrariée dans ses fantaisies, et sa susceptibilité incroyable lui inspirait des dédains, des trouvailles d'une cruauté subtile ; puis, un mot qui la touche, le souvenir qui lui revient d'un bienfait, elle m'accablait des marques de la tendresse la plus imprévue.

J'avais fini par avoir d'elle une connaissance empirique, qui me permettait de deviner à peu près ce que dans telle ou telle occurrence elle pourrait dire ou faire. Va-t-on jamais beaucoup plus loin chez les êtres ! J'imaginais toujours dans ses yeux je ne sais quel secret que

je finirais par découvrir; je rassemblais autour d'elle les rêves que je faisais sur sa race et son pays ; et en fin de compte, ce que j'aimais dans cette âme fermée, c'étaient peut-être les songes qui depuis tant d'années montaient pour moi des jardins... De tous ces moments précieux, me reste-t-il autre chose que le souvenir d'un parfum, le bourdonnement tumultueux d'une musique engourdissante, une fièvre, un long frisson qui court encore dans mon sang à rappeler ces heures enchantées, et l'envie imbécile de vouloir les revivre !

Aussi longtemps que dura ma prospérité dans l'oasis, Zohira ne regretta rien. J'avais obtenu sans trop de peine qu'elle cessât tout à fait de voir son

ignoble famille, sa mère qui rêvait toujours pour elle du chaouch borgne et grêlé, sa sœur la pauvre Aïchouch, et ses gredins de frères qui passaient leur temps à boire l'anisette de Mammo.

Elle était fêtée, admirée de tous les gens qui venaient dans l'oasis. Avec sa beauté sauvage, son méchebek déplume et d'or, ses colliers, ses voiles de soie, elle apparaissait un peu comme une jeune reine barbare. Mais le proverbe a raison :

quand la trame du bonheur commence de se déchirer, elle se défait tout entière. Au milieu de mes soucis, mon humeur s'était assombrie. Je négligeai un peu Zohira. Pouvais-je empêcher qu'elle cherchât quelque plaisir autour d'elle? exiger qu'elle renonçât, pour me

plaire, au bonheur qu'ont toutes les femmes, et surtout celles d'Orient, à échanger inlassablement des propos sans intérêt ? Sa sœur Aïchouch vint la voir ; bientôt la mère accompagna la fille ; quelques amies se glissèrent jusque chez moi, ses frères même pendant mon absence. C'étaient alors des bavardages sans fin autour de cette horrible bière pâle qu'on fabrique à Saint-Étienne et qui remplace le Champagne dans le»

mauvais lieux du Sud. En s'en allant, chacun emportait du sucre, du café, des conserves, des ustensiles de cuisine, tout ce qu'il y avait dans la maison. Mohammed et sa femme essayaient, mais en vain, de s'opposer au pillage. Ah ! le temps était loin où je devais élever la

voix pour qu'elle consentît à envoyer quelque présent à sa mère !

Un matin, je la vis rentrer à la maison tout en larmes. Une jeune prostituée d'Alger avait traité de cathédrale le haut diadème d'or, le somptueux méchebek qu'elle portait sur la tête. Cette plaisanterie, empruntée sans doute à quelque homme des bataillons d'Afrique, l'avait exaspérée. Et maintenant, accroupie devant son méchebek qu'elle avait laissé tomber, elle donnait libre cours à ses larmes et ne s'interrompait de pleurer que pour me supplier de la laisser s'habiller désormais à la façon des Roumis ! Elle marquait un chagrin si naïf, elle montrait tant d'aversion pour ce malheureux mé-

chebek, qui lui allait pourtant si bien, que je faillis me laisser fléchir. Cette fois cependant je tins bon. Le soir même, elle abandonnait mon logis et se retirait chez sa mère.

Je goûtai, pendant quelques jours, un repos oublié depuis longtemps. Mais une maison arabe où ne flotte pas un voile de femme, où ne tinte pas un bracelet, où Ton n* entend plus de cris, c'est le séjour de l'ennui. Sans doute, cette petite barbare était insupportable, mais elle avait des mots, des gestes qui faisaient tout oublier. Je sentis que j'avais pour elle un attachement plus profond que celui des premiers jours, car il était sans illusions et j'avisai sur-le-champ aux moyens de la rappeler près de moi.

Je me rendis donc à la cuisine, où je trouvai la vieille Arabe, fortement teintée de sang nègre, qui préparait les ragoûts et les kousskouss. « Eh bien, Mabrouka, lui dis-je, que me donnes-tu, ce soir à dîner? » — « La nourriture est toujours amère, quand le cœur est triste, » répondit-elle en clignant des yeux. — « En effet, répliquai-je, mais j'espère que des personnes de bon conseil aplaniront les difficultés. » Son œil prit une expression plus fine encore, et mieux que toute parole me prouva qu'il était superflu de m'expliquer davantage : l'âne comprend par une demza (coup de poing), l'intelligent par une ghemza (un clin d'œil).

Deux heures plus tard je la voyais

revenir, courbée sous le poids des paquets dont l'avait chargée sa maîtresse.

Derrière elle, Zohira s'avançait dans ses voiles de soie, avec une lenteur de sultane. Elle entra chez moi sans mot dire, me saisit dans ses bras, me renversa sur le tapis... Seulement, dès le lendemain, elle remplaçait son méchebek d'or par un abominable chapeau, l'antique me- Ihafa par une rouba sans taille et à larges volants, et ses babouches par des souliers vernis. Sa barbarie native, qui s'harmonisait si bien avec sa toilette exotique, apparaissait cruellement sous ces oripeaux d'Europe. Du coup, elle semblait devenue plus barbare, et elle le devenait en effet. Sans doute, je ne m'étais jamais imaginé que

d'avoir vécu près de moi eût rien changé à sa nature primitive ; mais du moins j'avais cru ne pas lui faire regretter la vie de sa sœur Aïehouch dans la rue du Tourbillon ! Et voici qu'à mesure qu'elle perdait son insouciance enfantine, je sentais en elle le regret des matinées qui s'écoulent à bavarder devant une case sordide au bord d'un infect ruisseau, des nuits passées à danser et à boire le pippermint et la bière, et de ces intrigues amoureuses qui sont toute la vie des femmes dans le Sud... Le monde obscur des croyances et des superstitions, qui sommeillait dans son âme puérile, se réveillait avec l'âge. Elle allait rendre visite à toutes les sorcières de l'oasis. Elle s'était prise pour le

Marabout d'une crainte et d'une admiration idolâtre, tant qu'il eût été plus facile de lui arracher un faux serment par le nom d'Allah, qui est loin, que par celui de Si Aïssa, qui habitait le village. Chaque fois qu'il la rencontrait, le sinistre personnage s'arrêtait pour lui faire honte de vivre avec un Roumi et attirer sur sa tête les malédictions du ciel. Pour apaiser sa colère, elle lui envoyait des cadeaux, elle le visitait en secret. Tous les soirs, je découvrais quelque nouveau scapulaire à son cou, quelque papier graisseux dans ses nattes. Un jour même qu'elle était malade, elle réclama Si Aïssa avec une telle insistance que, pour ne pas aviver sa fièvre, je consentis à le faire venir. Elle guérit

grâce à mes soins, mais le prestige du Marabout s'accrut encore de ce miracle.

Elle ne faisait plus rien maintenant sans lui demander son avis. Il finit par incliner jusqu'au crime cette petite cervelle d'oiseau...

Pendant ce temps, la malheureuse oasis enlaidissait à vue d'oeil. Un riche industriel du Nord, qui s'était pris de goût pour notre charmant village, avait créé au bord de l'Oued un délicieux jardin qu'il ouvrait au public deux ou trois jours par semaine. Une muraille de trois cents mètres formait, le long de la rivière, une agréable terrasse ombragée de gommiers du Sahara, d'où le regard s'étendait par-dessus les dunes jusqu'aux montagnes. Des sommes

énormes avaient été dépensées pour rassembler ici les arbres les plus différents de forme et de couleur qui poussent sous les Tropiques ; des fleurs rares y étaient entretenues avec soin ; on marchait dans les allées sur des mosaïques de cailloux roses et bleus, et de gracieux pavillons rappelaient parmi ces fleurs tous les styles que la fantaisie arabe a fait naître des Pyrénées à l'Himalaya.

Pour le passant, c'était un inoubliable souvenir ; pour les indigènes et les Nomades, qui ne séparent pas les délices éternelles d'avec les beaux vergers, une sorte de lieu divin. Mais dans cette prodigalité d'un esprit magnifique les affreux Galabrias ne voyaient qu'une insulte à leur misère : ils évitaient d'y passer !

Dès qu'ils furent devenus les maîtres, on les vit envahir le beau jardin. Ils y venaient boire l'anisette, cassaient les tables et les bancs, couvraient d'inscriptions obscènes les murs blancs des kiosques moresques. S'ils rencontraient le propriétaire, ils redoublaient à son approche de grossièreté dans leurs propos. Celui-ci, à bout de patience, les fît mettre un jour à la porte par ses jardiniers indigènes. Vous imaginez le scandale ! On lui rendit la vie impossible ; on se vengea sur ses domestiques, qui furent accablé? d'amendes et de jours de prison poui des délits imaginaires.

Saturé de dégoût, il abandonna l'oasis.

Mais avant de partir, il fit exhausser tous les murs, fermer toutes les portes,

et donna l'ordre à ses gens de veiller non plus aux arbres mais à l'entretien des murailles, afin que son jardin restât là comme un témoignage de la barbarie calabraise. Le beau jardin se défit lentement. La séguia le traversait toujours, mais son eau n'était plus diligemment distribuée. Les arbres qui ne poussaient pas sur ses rives dépérirent et moururent. Déracinés par le vent, ils s'amoncelaient les uns sur les autres ; les kiosques tombèrent en ruine, et ce fut pendant des années un paysage d'une tristesse infinie, ces troncs, ces branches desséchées, ces frêles bâtiments avec leurs terrasses crevées et leurs murs écroulés, tandis qu*au bord de la séguia, une rangée d'arbres d'un

vert intense et des palmiers toujours fiers passaient sur cette désolation.

Dans ce lamentable spectacle, il y avait pour moi, je l'avoue, je ne sais quelle affreuse douceur. Plus ces Barbares triomphaient, et plus je voyais clairement qu*en essayant de protéger la beauté de ces lieux, ce n'était pas le vain songe d'un poète, mais la vie même de ce village que j'avais voulu sauver ! Chaque jour d'ailleurs cette vie, immémorialement attachée à ce sol, allait s'affaiblissant davantage. Le bruit s'était mystérieusement répandu que le Gouvernement allait interdire aux femmes de sortir voilées dans les rues, qu'il faudrait payer cinquante francs pour se faire circoncire, et que tout cha-

pelet serait prochainement imposé d'une taxe de cinq francs cinquante. On racontait aussi que tout Arabe qui émigrerait en Syrie, recevrait là-bas, du Sultan, une vache, un terrain et de l'argent, pour subvenir aux premiers frais du séjour. C'était Gonzalvez et sa bande qui faisaient courir ces rumeurs. Personne peut-être n'y aurait ajouté foi, si le Marabout lui-même ne s'était employé à les confirmer en tous lieux.

Lorsque ces étranges nouvelles me revinrent aux oreilles, elles s'étaient déjà implantées dans ces esprits que rien n'étoane. Beaucoup de gens, dans le village, vendirent le petit lopin de terre qu'ils possédaient au bord de l'oued, et abandonnèrent le pays pour une contrée

plus heureuse. « Nous ne sommes ici qu'une poussière, disaient -ils. Nous sommes méprisés, détestés, traités en bêtes de somme. Peut-être qu'en cherchant bien nous trouverons dans le monde un coin de terre où nous pourrons vivre en paix. » J'essayai de les retenir : mes efforts furent inutiles. Une à une, je voyais les portes se fermer dans le petit village de boue. En quelques mois, Ben Nezouh et ses alentours se dépeuplèreut du plus grand nombre de leurs habitants indigènes ; et si traversant ces légions, vous demandiez suivant la formule arabe : « Le pays est-il plein? » c'est-à-dire : « Est-il heureux ? » les gens vous répondaient tout d'un trait : « Demande plutôt

s'il n'est pas tout à fait vide ! »

Ce qui arriva des pauvres exilés, vous le devinez sans peine. Ils ne reçurent en Syrie ni la vache, ni les terrains, ni l'argent qu'on leur avait promis.

Les malheureux allèrent pour la plupart s'engager sur les chantiers du chemin de fer de Bagdad, ou s'employer en Mésopotamie aux travaux d'irrigation. Quelques-uns reparurent à Ben Nezouh. Ils trouvèrent les Gonzalvez, les Mammo et les autres installés dans leurs jardins. Et ces jardins, vous avez va de vos yeux ce qu'ils étaient devenus ! C'est qu'il est aussi difficile de bien soigner un palmier que de conduire un chameau. Il faut savoir grimper au faîte sans abîmer le tronc, avoir

l'agilité d'un singe pour aller d'un arbre à l'autre, au temps de la fécondation, secouer le pollen des arbres mâles sur les fleurs des palmiers femelles, aplatir et rabattre les branches, et disposer les régimes de façon à les présenter au soleil. Cela demande de la souplesse, de la force, enfin un long apprentissage.

On est cultivateur de palmiers de père en fils, comme on est berger de moutons ou conducteur de caravanes.

A Ben Nezouh où nous étions déjà dans des régions un peu froides, il fallait des soins infinis pour faire produire des fruits à ces arbres délicats.

Les bons jardiniers étaient rares. Eux partis, qu'arriva-t-il? Les dattiers mal soignés dépérirent peu à peu. Ils com-

mencèrent par ne plus donner de fruits, alors on leur coupa la tête pour en faire des arbres à vin, — ce vin de palme un peu fade, qui n'est pas sans agrément.

Puis les arbres déclinant de plus en plus, on en abattit un grand nombre pour employer leur tronc fibreux au coffrage des puits et à la construction des gourbis, et à leur place on vit pousser le triste peuplier d'Italie, qui n'a ni fleurs ni fruits, pompe l'eau souterraine et ne fournit aucune ombre, mais qui pour ces exilés est un rappel des vallées natales, le signe d'une prise de possession de la terre, une sorte de drapeau qu'ils plantaient sur l'oasis !

^ Est-ce donc un mal inévitable que toute colonisation se fasse ainsi par la

violence et la ruse, et aboutisse en fin de compte à l'expropriation du vaincu?

Au moins, dans notre Afrique, n'était-il pas possible de conjurer cette fatalité? Avec ses hauts plateaux, ses déserts, ses pluies rares, l'Algérie ne saurait nourrir une population très nombreuse. Si peu que nous fussions, nous aurions suffi, j'en suis sûr, à la mettre en valeur si nous avions utilisé intelligemment l'indigène. Nous avons préféré appeler à notre aide toutes les races de la Méditerranée. Aujourd'hui le mal est fait, et il est irréparable. Nous n'empêcherons plus nos prétendus frères latins de nous submerger lentement ; nous ne pouvons penser, non plus, anéantir la population indigène qui s'accroît tous les

jours, et le résultat le plus certain que nous ayons obtenu, c'est d'avoir créé, à côté de la misère arabe, qui, elle, a sa noblesse, une autre misère plus sinistre ! Depuis longtemps, les touristes avaient abandonné ce séjour déshonoré. Tout voyageur apparaissait à la racaille étrangère comme un individu suspect. Sous prétexte de contrebande, on fouillait dans ses bagages ; s'il feuilletait un Baedeker, les agents municipaux s'approchaient avec méfiance ; s'il cueillait par hasard un fruit, une branche dans un jardin, comme cela vous est arrivé, on le frappait d'une amende ; s'il donnait à porter son fusil à un indigène, le fusil était confisqué, — pour la raison qu'un Arabe n'a pas

le droit de porter une arme ; s'il emmenait danser chez lui quelque femme des Ouled-Naïls, le vertueux Gonzalvez le faisait expulser pour outrage à la pudeur ! Notre Société fit faillite. L'hôtel fut vendu à vil prix et racheté par Mammo. Guides, interprètes, garçons d'hôtel, tout ce qui vivait autrefois des touristes, et qui mourait de faim aujourd'hui, avait formé des bandes pour dépouiller les caravanes. Accablés d'impôts et d'amendes, expropriés de leurs vergers, ruinés par l'anisette espagnole devenue la liqueur nationale, un grand nombre d'indigènes se joignaient à ces pillards. La police ellemême semblait organisée tout exprès pour assurer l'insécurité du pays ! Le

commissaire et ses agents avaient la haute main sur la ville ; les gendarmes gardaient l'oasis ; les officiers du Bureau arabe régnaient sur le désert. Officiers, commissaires, gendarmes se jalousaient entre eux et n'arrivaient jamais à s'entendre. C'était un jeu pour les bandits d'échapper à ces trois polices, en passant en un clin d'œil d'une juridiction dans une autre.

Les gendarmes, exaspérés de ne jamais saisir un pillard, rapportaient, chaque matin, une moisson d'armes invraisemblables, enlevées à d'inofîensifs Nomades, — vieux fusils à pierre ou à capsules, souvent sans chien et sans détente et le canon crevé, composés de cinq ou six pièces ayant appartenu à des

armes différentes, raccommodés avec des fils de fer par des armuriers de fortune, mais qui de loin pouvaient faire illusion, tenir en respect les brigands, et gonflaient de satisfaction le cœur naïf de ces caravaniers, dont c'a toujours été l'orgueil d'avoir une arme sur le dos. Les pillards, eux, étaient tranquilles : ils mettaient autant de soin à dissimuler leurs armes que les autres d'ostentation à les laisser paraître, mais ils savaient les tirer au bon moment !

Ajoutez que tous les bandits n'agissaient pas à main armée. Gonzalvez avait prodigieusement étendu son industrie de terrains-pièges. Il possédait maintenant plusieurs hectares à la source de l'oued. Là, il avait fait bâtir

une sorte de vide-bouteilles, d*où il surveillait le désert en prenant l'apéritif. On ne pouvait mener boire les troupeaux sans risquer à tout moment de piétiner ses cultures, et le drôle se vantait de gagner, en saisies et en procès-verbaux, dix fois ce que sa terre rapportait en

une année

Vainement le juge de Ben Nezouh s'efforçait de lutter contre ce briryandage, qui avait fait de l'oasis un faubourg de Naples ou de Palerme. Que pouvait-il quand l'administration tout entière était aux mains des voleurs, et que les fonctionnaires indigènes euxmêmes, depuis l'agha j^ Bqu'au dernier des chaouchs, se tournaient contre leurs coreligionnaires, par un effet de cette

corruption qui fait presque inévitablement de tout Arabe en place un coquin, et qui semble si naturelle à cette race qu'on peut se demander si par là elle n'est pas nécessairement condamnée.

Désarmés par les gendarmes, fusillés par les brigands, détroussés par le maire, les caravaniers désapprirent à leur tour les chemins de Ben Nezouh. La solitude et le silence s'établirent partout sur les sables. Notre désert devint un désert mort, car il y a des déserts où l'on sait qu'à tout moment peut surgir à l'horizon la silhouette d'un animal ou d'un homme — et cette attente seule suffit à peupler tout l'espace — mais il en est où les yeux ne guettent rien, où l'âme est vraiment «ans espoir, et dont

aucune solitude ne peut égaler la tristesse...

Quant aux Français de l'oasis, les uns, ruinés, avaient dû repartir ; les autres avaient lutté quelque temps avec moi, mais on ne se bat pas indéfiniment sans espoir. Leurs récoltes étaient pillées, leura troupeaux empoisonnés, leurs domestiques obligés de les quitter et même de s'expatrier pour échapper aux représailles. Lassés d'une lutte inutile, ils finirent par se ranger du côté des Calabrias, et devinrent plus féroces qu'eux. Infortunés compatriotes ! Que de fois j'ai réfléchi sur leur cas ! Que de fois je me suis demandé s'il n'était pas hypocrite, ou à tout le moins inutile, de se répandre en récriminations contre

les étrangers ! Après tout, s'ils nous envahissent, n'est-ce pas notre faute?

Pourquoi leur avons-nous laissé la place libre? N'y a-t-il pas chez nous un affaiblissement du sang, un défaut de force vitale? Et quand nous réussissons, valons-nous toujours mieux qu'eux?

Il n'y eut pas jusqu'au ^laître d'école qui ne connut, à son heure, la disgrâce d'être né Français. On l'accusa de négliger les enfants des colons au profit de deux ou trois petits Arabes qui demeuraient encore, d'introduire la politique à l'école, de fomenter des discordes dans le conseil municipal. Un inspecteur arriva ; trente témoins confirmèrent l'exactitude des faits allégués. Le pauvre diable vint me voir pour me prier de

prendre sa défense. Une obscure sympathie, le sentiment d'une fraternité de race le jetaient vers moi dans le chagrin. « Ah ! me dit-il, comme vous aviez raison de lutter contre ces gens-là ! Comme j'en suis revenu ! Ils soulèveront tant de haine qu'ils nous feront perdre l'Algérie ! » Mais comme il ne pouvait tout à fait renoncer à ses vieilles idées : « Si seulement on me nommait en France I me dit-il avec un soupir. Je déteste autant les Arabes que tous ces étrangers ! » On l'expédia quelque part, je ne sais où, sur les Hauts-Plateaux, et je restai seul à Ben Nezouh, dernière épave des premiers colons de France installés dans le village. D'ailleurs je n'y restai pas longtemps.

Depuis des années déjà on m'aurait fait disparaître, si mon domestique Mohammed ne m'avait averti de toutes les intrigues que les Gonzalvez et les Mammo tramaient avec la pègre indigène, et que mon regard d'Européen n'aurait jamais pu saisir. Rien n'échappait à ses yeux de Nomade, qui peuvent retrouver après des mois la piste d'une bête égarée et reconnaître à la seule trace de ses pas si une femme est laide ou jolie. Avant d'entrer chez moi, il avait fait la contrebande du sucre dans le Sud. C'est vous dire quel homme c'était, car je ne connais pas de gens qui aient plus d'énergie que ces contrebandiers du désert. Bien souvent il m'a raconté les prodigieux voyages

LA FETE ARABE î57

qu'ils font à travers le Souf et l'Erg. D'ordinaire, c'est à Gabès qu'ils vont chercher la marchandise. Ils la chargent à dos de chameau dans des sacs de laine, qui compriment si rudement le flanc des bêtes qu'on en voit peu résister à deux ou trois expéditions de ce genre. Puis la caravane se met en route vers les déserts les plus affreux, les plus brûlés qu'il y ait au monde. Là, sur d'immenses espaces on ne trouve qu'un puits, le puits de Bereçof. Mais la douane y est installée. Il faut descendre plus au sud, faire un immense détour à travers l'Erg sans eau, sans chemins connus, embrasé ; les chameaux glissent des quatre pieds sur les pentes de sable, et crient désespé-

rément en agitant leurs grands cous ; on doit alors les décharger, les faire agenouiller, les charger de nouveau, puis la marche reprend. Les contrebandiers s* en vont, la bouche étroitement voilée, serrés dans leurs vêtements de laine, pour ne rien laisser perdre de l'humidité de leur corps ; ils ne parlent plus, n'urinent plus ; pour apaiser la soif qui les brûle, ils ne' trouvent en chemin que de gros scarabées qui vivent dans ces sables, et qu'ils brisent entre leurs dents. Quand enfin on rencontre un puits, les caravaniers novices se précipitent sur l'eau, mais les anciens les arrêtent. Ils fabriquent dans une gamelle un épais sirop de dattes ; on s'en rince la bouche, on le boit lentement, puis on mange

un peu de galette, et l'on peut alors seulement étancher sa soif à longs traits... Mais je reviens à mes Calabrais.

Un soir, quelqu'un frappe à ma porte.

Mohammed descend ouvrir. C'était un frère de Zohira qui venait avertir sa sœur que leur mère était au plus mal et qu'elle réclamait mon secours. A cette nouvelle, Zohira se mit à pousser des cris et à se déchirer le visage. Je lui dis, pour l'apaiser, que j'allais voir la vieille aussitôt. Elle ne demanda pas à me suivre — ce qui ne me parut pas étrange, mais frappa Mohammed, car il me dit à l'oreille : « Prends garde, la femme est traîtresse... » Je ne m'arrêtai pas à ces mots, et rejoignant le

frère de Zohira qui m'attendait dans la rue, nous nous dirigeâmes ensemble vers le quartier où demeurait la malade

Au moment où nous passions dans un de ces couloirs voûtés, si nombreux à Ben Nezouh, et tout à fait obscurs à cette heure, je me sentis frappé dans le dos. Au cri que je poussai, Mohammed, qui nous avait suivis sans rien dire, se précipita sous la voûte. Le lendemain, je me réveillai dans un lit de l'hôpital, en assez piteux état. Je demandai à voir mon domestique : on me répondit que c'était lui qui m'avait assassiné et qu'il était sous les verrous ! En dépit du mauvais vouloir des autorités locales, j'obtins qu'on le relâchât sur-le-champ, et qu'on

arrêtât à sa place les deux frères de Zohira. La nuit même, un trou était fait dans le mur de la prison. Les gredins avaient disparu.

D'ailleurs, étaient-ce eux les vrais coupables? Qui les avait poussés? Qui leur avait fait la ghemza, le fameux clin d'œil arabe, le conseil perfide que Ton donne sans mot dire, qui est saisi au passage, et dont il ne reste pas plus de trace que d'une ombre sur un mur?

Dans la plupart de ces assassinats commis sur des Européens par la crapule indigène, si vous cherchez les causes, vous surprendrez presque toujours la main d'un autre Européen... Avec quelques douros, ou seulement la promesse d'une place dans la police, à la mairie

OU au Bureau arabe, on a tôt fait de trouver un pauvre diable prêt à jouer de la matraque dans un endroit écarté ! Rappelez-vous Mores et sa mort mystérieuse, mais qui n*a rien de surprenant pour qui connaît les gens et les habitudes du Sud... Quant à ma triste maîtresse, quelle part eut-elle dans cette affaire? Fut-elle véritablement complice, ou bien un misérable instrument entre les mains de ceux qui voulaient me faire disparaître? Le Marabout lui avait-il fait la leçon? Ses frères l'avaientils terrorisée? Je n'ai jamais éclairci ce mystère. Rien ne semblait avoir changé dans ses sentiments pour moi ; elle continuait de se montrer ce qu'elle avait toujours été, capricieuse, fantasque, avec

les mêmes élans de tendresse impré- VTje. Sitôt qu'elle eut appris qu'on m*avait assassiné, son premier soin fut de courir dans la partie de la maison où habitaient Mohammed, sa femme et leurs enfants. Suivie de sa sœur Aïchouch et de sa vieille mère, ressuscitée par miracle, elle s'élança sur la pauvre Nomade, la frappa au visage avec ses bracelets et la jeta dehors en criant : « Chienne ! Fille de chienne ! Ton chien de mari ignore la reconnaissance, il a tué son bienfaiteur!

Sors d'ici avec tes bâtards ! » Mais lorsqu'à deux jours de là, Mohammed quitta la prison et reparut au logis, elle se mit à crier bien haut, devant tout le quartier rassemblé, que puisque

j'étais assez fou pour garder encore sous mon toit celui qui m'avait assassiné, elle n'y resterait pas une minute de plus ! D'ailleurs, Si Aïssa ne l'avait-il pas prévenue ! J'étais un ennemi de la religion et du Prophète. Et plutôt que de vivre plus longtemps avec un Roumi, elle préférait gagner sa vie comme sa sœur Aïchouch. Ce qu'elle fit incontinent, après avoir obtenu pour deux douros un certificat de santé du médecin d'Alicante.

Cette fois, je ne résistai plus aux prières de Mohammed. Je confiai ma maison, pour la vendre, aux soins d'un avoué de Médéah ; et en caravane toute simple, mon domestique, sa femme, leurs trois enfants et moi,

nous prîmes le chemin du désert.

Je fuyais, j'étais un vaincu ! La détresse m'emplissait le cœur, et aussi l'horrible regret de ce que je laissais derrière moi. Rien pourtant ne demeurait plus de ce que j'y avais aimé.

J'avais bâti une ville, mais pour la voir se ruiner sous mes yeux ; j'avais voulu attirer des gens de ma race dans ce pays, et je n'avais fait que hâter l'invasion de hordes étrangères ; j'avais pensé élever les indigènes à une civilisation supérieure, et tout ce qu'il y avait de noblesse et de poésie avait fui depuis longtemps ce village, où il ne restait plus maintenant qu'une population misérable, qui à ses vices naturels avait ajouté les nôtres. Des

ruines, des espoirs déçus, un amour malheureux, je ne laissais pas autre chose. Mais il y a dans la vie de ces minutes désespérées où Ton regrette tout cela plus encore que le bonheur ! Penché sur mon cheval, je m'en allais tristement, sans même jeter un regard derrière moi. Tout à coup, je vis Mohammed qui chevauchait près de moi, s'élancer ventre à terre, en faisant tournoyer au-dessus de sa tête sa matraque d'olivier sauvage, comme un fusil dans une fantasia. D'un coup d'œil je compris tout. Là-bas, près du Ras el Aïoun, dans son fameux terrainpiège, Gonzalvez était assis sous sa tonnelle de roseaux. Près de lui, Mammo, le pharmacien et le curé maltais. Évi-

demment cette racaille s'était donné rendez-vous pour contempler notre fuite et jouir de mon humiliation. En attendant notre passage, ils prenaient l'apéritif.

La foudroyante arrivée de Mohammed ne permit pas aux quatre consommateurs de vider leurs verres jusqu'au fond. D'un revers de matraque, il fit sauter en éclats la bouteille et les verres. Mammo épouvanté s'était jeté à plat ventre ; les autres avaient fui. Mohammed courait après eux. Je le rejoignis bride abattue, craignant qu'il ne les assommât. « Laisse-moi ! » me dit-il.

Et avec une habileté de cavalier consommé, successivement il atteignit les fuyards, et faisant siffler sa matraque

à leurs oreilles, l'un après l'autre, il les obligea tous à passer à quatre pattes entre les jambes de sa bête. Et chaque fois il crachait sur eux. Cela fait, il abandonna les gredins à leur terreur ; et le cœur soulagé, nous continuâmes notre chemin dans les sables...

Le Khalife suspendit là son récit.

Une question me venait aux lèvres, mais je n'osais la formuler, craignant de réveiller en lui un souvenir trop douloureux. A la fin, m'enhardissant :

— Et Zohira? lui demandai-je.

— Pendant quatre ou cinq ans, je n'entendis plus parler d'elle. Et puis tin jour, passèrent devant nos tentes

des Naïliat en voyage qui se rendaient à Ouargla. Ces tentes aériennes, ces tapis éclatants, ces voiles, ces bijoux, ces femmes balancées sur le dos des chameaux, c'est toujours le passage de la reine de Saba. De loin c'est magnifique, et de près c'est misérable. Les bêtes s'étant agenouillées, les Naïliat en descendirent pour préparer le campement de la nuit. L'une d'elles, m'ayant aperçu, s'élança vers moi en criant : a 0 Docteur, comment vas-tu?

0 Docteur, tu vas bien? » Mais son visage était couvert de cette pâte faite de terre et de confiture d'abricot, dont les belles en voyage se graissent la figure contre le hâle et les gerçures.

a Tu ne reconnais donc pas Riaga? »

me dernanda-t-elle ingénument. Et je me rappelai en effet avoir soigné au dispensaire une Naïlia de ce nom. Elle arrivait de Ben Nezouh ; je l'invitai à partager ma tente, et quand elle fut débarbouillée, je lui trouvai le visage encore frais. « Te souviens-tu de Zohira? » me dit-elle. Et déjà j*eu8 le cœur serré. Voici alors ce qu'elle m'apprit.

Il y avait à Ben Nezouh, dans le bataillon d'Afrique, un Joyeux à l'aspect très doux et aux manières très polies.

Toutes les Naliiat l'adoraient. Il leur rendait mille services, il allait leur puiser de l'eau, les aidait à ranger leurs cases, à préparer leur cuisine, à recoudre leurs robes, et il fendait pour elles du

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bois. Elles le payaient en nature, mais comme il était délicat, il n'acceptait en plus que quelques tasses de café ou des bouteilles de bière.

Un soir, vers huit heures et demie, Aïchouch et sa mère s'occupaient à leur cuisine, quand il leur sembla entendre un soupir assez lugubre sortir de chez Zohira. C'était jour de marché, la cour était remplie de monde. Les deux femmes inquiètes allèrent écouter à la porte. Elles frappèrent, crièrent d'ouvrir. Personne ne leur répondit. Alors elles ameutèrent les gens, et tout à coup la porte s'ouvre, et le Joyeux s'élance, tenant un couteau à la main.

Aïchouch tomba sous un coup qu'il lui porta à l'épaule ; la vieille eut deux

doigts coupés en voulant saisir la lame. Un Nomade réussit enfin à maîtriser le forcené dans ses bras. On trouva l'infortunée Zohira étendue sur son tapis : elle avait la gorge ouverte.

Un louis d'or de son collier était resté dans la plaie, enfoncé par le couteau.

Au commissariat de police, on ne put rien tirer du soldat. Son commandant ne fut pas plus heureux. « Misérable, lui cria-t-il en le frappant de sa cravache, tu déshonores le bataillon ! »i Mais cela aussi fut sans effet. L'autre continua de faire le muet, l'abruti, l'irresponsable. Et cependant son crime avait été prémédité. S'il avait tué la malheureuse sans qu'elle poussât un soupir, il s'emparait de ses bijoux, — les bijoux

que je lui avais donnés, — il sortait furtivement dans la nuit, rentrait à la caserne avant l'appel et fournissait un alibi. Il laissait près de sa victime un couteau indigène. Les soupçons naturellement se portaient sur les Arabes.

Un seul détail lui avait échappé : il avait aiguisé son couteau à la manière française.

Et maintenant, continua le Khalife après ua assez long silence, je suis sans désir, sans regret, sans révolte. Quand le faucon est pris au piège, l'oiseau noble ne se débit pas. Parfois l'envie me prend de raconter mon aventure, et comment j'ai vu détruire sous mes yeux un des charmants lieux du inonde. Mais dans

ce désert où je vis, dans l'existence nomade que je mène, il y a quelque chose de sublime qui exalte et décourage à la fois ; la pensée suit le regard, rien n'est là pour l'arrêter, elle se perd dans l'Infini, le cœur aussi se dilate, et dans cet état de rêve tout ce qu'on pourrait dire ou faire semble inutile ou médiocre.

Pourtant, la nuit, de sombres pensées me viennent, quand on n'entend plus rien autour des tentes que la bruit d'une bête qui s'agite, les bracelets de quelque femme amoureuse ou le léger frôlement des myriades de jrains de sable que le vent promène sur la dune. Si par malheur, en Europe, la chance nous devenait contraire, tout resterait-il paisible ici? Ce n'est pas, cette fois,

contre un Abd-el-Kader qu'il nous faudrait lutter, ni contre un marabout influent, — car il n'y en a pas d'influents ou plutôt il y en a trop, et ils 80 détestent entre eux, — mais dans chaque commune, dans chaque village, le feu s'allumera de lui-même, et pour les mêmes raisons : l'injustice et la misère. Qui aurons-nous pour nous défendre? Ces naturalisés d'hier? ces Italiens, le seul peuple du monde qui se soit fait battre par des nègres? ces Espagnols, établis depuis cinq cents ans au Maroc et qui n'y ont pas fait un pas? ou ces Arabes dégénérés, que nous avons mis partout à la tête des tribus et qui se montreront d'autant plus féroces envers nous qu'ils auront à faire

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oublier à leurs coreligionnaires leurs exactions et leurs crimes?... Le proverbe arabe a raison, l'Afrique du Nord n'est plus à nous : c'est une vache que le Français maintient solidement par les cornes, tandis que l'Italien, le Maltais, l'Espagnol la traient inépuisablement. Est-ce donc pour installer chez nous quatre cent mille étrangers que nous avons dépensé des milliards, et lutté depuis un siècle contre la nature et les hommes? Partout s'établit ici, à la place de notre civilisation généreuse, la barbarie des ruffians de la Calabre et de l'Andalousie, qui au nom de notre loi, habilement exploitée, dépouillent le Français et l'indigène, comme ils dévalisaient

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autrefois le voyageur sur les grand'routes, une espingole à la main. Bientôt si cela continue, nous ne serons plus qu'une poignée de fonctionnaires et de capitalistes perdus dans une masse italoespagnole, et c'est nous qui serons forcés de nous assimiler à tous ces étrangers, si nous voulons demeurer sur cette terre que nous avons conquise et où nous sommes déjà des vaincus. Nous faudrat-il subir, en Afrique, le sort que nous avons connu tant de fois, et sur tant de points du monde, au Canada, aux Indes, en Egypte? Une fois de plus aurons-nous travaillé pour les autres?

L'aiguille habille tout le monde et reste toujours nue ! Et pourtant, l'aiguille française avait cousu ici un merveil-

leux vêtement. Des intrus 8*eii sont emparés pour 8*en vêtir, mais le costume craque de toutes parts. Nous le réparons encore. Quand les Barbares auront cassé l'aiguille, on les verra dépenaillés et nus comme ils étaient autrefois...

Tout ce que je vois, tout ce que j'entends ne me donne pas à regretter de m'être réfugié dans le Sud, pour échapper à ces Calabrais. Mais c'est en vain que j'ai mis entre eux et moi l'immense étendue des sables : les mille échos du désert m'apportent le bruit de leurs méfaits. Nul pays n'est plus silencieux, nul aussi n*est plus bruyant pour une oreille qui sait entendre. J'interroge la caravane qui passe, le chanteur de

complaintes, le bateleur marocain :

toutes ces voix me confirment dans mes impressions désenchantées. Il n'y a pas vingt ans encore, nous étions, nous autres Français, pour nos Musulmans d'Afrique, le type de l'Européen de race noble, à l'esprit généreux et guerrier ; entre toutes les nations, c'était la nôtre qu'ils honoraient le plus, et le dernier des Arabes répétait que si le Français prononçait seulement la formule sainte, il entrerait au Paradis avant les Musulmans eux-mêmes, car il est noble et juste. Les odieux Calabrais sont en train de ruiner cette légende que l'Islam avait créée à notre bénéfice ; on ne nous distingue plus d'eux, on nous rend responsables de leurs crimes, et nous qui

étions naguère les moins haïs parmi les étrangers, nous serons bientôt les plus détestés !... Puis je mi'endors ou bien le jour apparaît. Tout s'anime autour de moi ; les gens sortent des tentes, les prières montent vers le ciel, les femmes vont traire les brebis, les enfants se roulent dans le sable ; je vois nos bêtes qui paissent Therbe rare ; pas un nuage, pas un pli dans l'azur : une brise délicieuse précède la chaleur du jour, et je me dis : « Que regrettes-tu? Peut-être tu o'étais pas fait pour vivre au milieu des hommes, ou plutôt il te fallait une humanité vierge encore. C'est ta faute si ton entreprise a échoué : on ne lutte pas avec le destin, et ton destin à toi, c'était d'aboutir ici, à travers les péri-

péties de ta vie. N'en doute pas : ce n*est point la perversité des hommes qui t*a conduit jusque-là, ce sont les forces de ton cœur. Remercie donc ces puissances obscures, n'accuse personne, apaise-toi. » Voilà, mon ami, où j'en suis. Je ne demande plus rien à la vie que ce que peuvent apporter de bonheur le lever et le coucher du soleil, une nuit étoilée, la flûte de roseau, une chanson arabe et la récitation du plus beau des poèmes, l'inimitable Coran. Les contes de mes chameliers, les poésies qu'ils improvisent interminablement en conduisant leurs bêtes, suffisent à tous les besoins de mon esprit. J'accompafjne les caravaniers, soit qu'ils aillent dans le Nord acheter du blé et vendre leurs

dattes, soit qu'ils se rendent dans une oasis lointaine pour y échanger les produits d*une industrie primitive. La tribu se déplace-t-elle vers quelque endroit où la pluie est tombée, pour y mener paître ses troupeaux, je la suis dans ces solitudes où règne encore la tranquillité.

Et si parfois je me laisse entraîner, comme j'ai fait ce soir, à des regrets superflus, il faut me pardonner et vous dire que vous venez d'entendre le cri d*un vieux Français de France, qui ne peut trouver tout à fait le repos dans les sables, car si fataliste que je sois devenu, il y a toujours des questions qui me font bondir le cœur, et je veux croire qu'avec un peu de fermeté et de sagesse nous y pourrions encore quelque chose.

Nous nous étions levés, et quittant notre terrasse, nous descendîmes dans la ruelle, pour nous rendre à la maison que l'hospitalier En Naceur met à la disposition de ses hôtes.

Qui n*a accompagné, le soir, un ami malheureux qui s'abandonne aux confidences? Qui ne connaît ces allées et ces venues devant la porte, ces arrêts et ces reprises d'une conversation qui meurt et qui renaît sani cesse? On se serre vingt fois la mair, vingt fois le discours recommence sur un mot, sur une idée. Il semble qu'on n'aura jamais

tout dit, que jamais on n'épuisera les sentiments et les pensées qui se pressent, ces foules profondes de l'âme qui veulent monter à la lumière et s'exprimer dans des paroles. Et quand on essaie, au matin, de ressaisir le fil de ces propos sans suite, il ne reste plus dans la mémoire que quelques notes très simples, que la passion et la nuit avaient prodigieusement orchestrées.

Ah ! comme je voudrais retrouver dans toute son abondance, avec ses clartés et ses ombres, ses silences et son large flot, le monologue passionné de mon ami dans la petite rue silencieuse, puis dans la chambre à colonnes où nous étions entrés ! Ce n'étaient plus des événements, des faits qu'il déroulait devant

moi, avec l'âpreté d'un homme qui 86 croit encore dans la lutte. Il s'abandonnait maintenant, sur le ton de quelqu'un qui regrette ce qu'il aime, à tout ce qui montait indéfiniment pour lui d'émotion et de pensée de sa triste aventure. Oh! cette longue plainte, ce lamento sur la misère arabe, ces regrets, ces appréhensions, cet accent prophétique, dans cette chambre nue où une seule bougie allumée projetait bizarrement nos ombres sur les murs blanchis à la chaux ! Quand il me souhaita bonne nuit, déjà l'aube blanchissait l'ouverture carrée du plafond où tombait le froid de l'aurore.

Le lendemain, sur Toasis, tout était joie et lumière. On eût dit que jamais plu8 l'ombre ne devait envahir ces vastes champs de clarté. Des tentes rayées, blanches et noires, étaient posées dans la plaine ; des femmes rêve»

naient du puits avec des outres sur l'épaule ; des chameaux, par longues files, s'engageaient dans les crevasses rougeâtres des falaises, pour gagner le plateau où ils allaient chercher leur

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pâture, au fond de dépressions connues de toute éternité des chameliers. Cela formait une image de vie prodigieusement poétique, ancienne et reposante.

Il y a donc encore, dans le monde, des oasis, des déserts, des tentes, des chameaux, des puits au milieu des sables, des Abraham et des Rebecca ! Combien les siècles, le temps, c'est peu de chose ! Comme on a vite fait de remonter, à travers les âges, aux plus lointains souvenirs des hommes ! On a vu cela, tout enfant, dans les images de sa petite Histoire Sainte, mais la vie, le mouvement, les couleurs, comment les imaginer 1

C'était le temps de la récolte des dattes. Partout de l'or dans les jardins. Do l'or entre les aigrettes des palmiers

OÙ pendaient les grappes de fruits, de l*or au-dessus de nos têtes, au bout des longues cordes qui laissaient glisser jusqu'à terre les régimes coupés comme des lustres étincelants, de l'or dans les carrés des vergers, qui disparaissaient tout entiers sous les lingots amoncelés. Et il faudrait les mots, que dis-je? la fantaisie de l'Orient, pour donner une idée de ces richesses imaginaires, de ces fabuleux trésors perdus en plein désert, au milieu de ces jardins.

Je passai plusieurs jours à Guerrara, en compagnie de mon ami, attendant pour regagner Laghouat le départ de quelques villageois qui se rendaient à Ghardaïa. Le Khalife se mit en route avec moi. Nous fîmes ensemble la pre-

mière étape, — moi sur le petit cheval qui m'avait amené, lui sur un méhari.

Le silence auquel nous obligeait la différence de nos montures, le souvenir de ses sombres prédictions, et la quasicertitude que cet homme que j'allais quitter, je ne le reverrais jamais plus, donnaient à mes pensées la morne cou- L ur du paysage où nous passions. Avant l'étape de la nuit, nous fîmes halte près d'un petit tas de pierres, seul accident qui retînt le regard dans cette triste étendue. C'était une tombe bédouine.

« Un jour, me dit mon compagnon, moi aussi, j'aurai la mienne au bord d'une de ces pistes que suivent les caravanes. Au lieu des tristes cortèges que l'on voit dans nos cimetières, près de moi ne pas-

seront que des chameliersvêtus de blanc. Ceux qui m'auront connu s'arrêteront pour donner un souvenir au médecin, leur ami ; les autres continueront leur chanson de route. Et cela aussi sera bien. »

Autour de nous, sur le grand plateau désert, s'accumulaient l'ombre du soir, le mystère des surprises que ce pays nous réservait peut-être, et le secret de la passion qu'il inspirait à mon ami. Déjà les villageois s'empressaient autour de leurs bêtes, raffermissaient les couffins et les outres sous lesquels disparaissaient leurs mulets et leurs ânes. Le moment de nous séparer était venu.

Le Khalife s'approcha de son chameau qui l'attendait à genoux, et me serrant la main : « Adieu, mon ami. Bon voyage.

Portez mon salut à ce monde que je n'ai pas oublié. Moi, je retourne à mes Nomades. Allah fait à chacun sa part.

Qu'il nous protège tous les deux ! » Il passa la jambe par-dessus la croix qui surmonte la selle, appuya légèrement le pied sur le cou de l'animal, qui se dressa d'un bond. Puis il me fit un dernier geste d'adieu, plein de la résignation islamique. Je le suivis quelque temps du regard. Bientôt il ne fut plus qu'une silhouette mouvante, une ombre, un rêve dans la nuit.

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