‹ La fête arabeChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De Ben Nezouh à Guerrara, où j'es* pérais rencontrer le Khalife, il y a cinq ou six jours de voyage. L* itinéraire le plus pratique est de gagner Laghouat à cheval ou à mulet ; là, on rejoint la diligence qui fait le service de Ghardaïa, capitale du Mzab, et ensuite en deux jours de route on arrive à Guerrara. Mammo me découvrit un guide.

Quant à me procurer un cheval, il n'y

fallait pas songer : les chevaux avaient suivi la fortune des Arabes, on ne trouvait plus à Ben Nezouh que des mulets ou des ânes.

Dans la cour de l'auberge, le Maltais et sa femme me souhaitaient un bon voyage ; le pauvre El Malti s'empressait avec un zèle inutile autour de ma monture ; mon guide espagnol avalait une dernière lampée d'anisette. La lumière répandait partout avec indifférence sur ce faubourg de briques, comme autrefois sur le village de boue, ses magnificences orientales ; mais la rhaïta et le bendir ne m'accompagnèrent pas de leur musique forcenée, ni les cris des enfants, ni les you-you des femmes.

Aucune mousseline, aucun diadème d'or.

aucun œil curieux sous ses voiles, aucun grave burnous, aucun étincelant cortège. La Fête Arabe était finie.

Avec quelle allégresse je vis enfin disparaître cette sinistre banlieue ! Il me semblait que je ne trouverais jamais assez d'air pur, de vie primitive et de lumière pour me débarrasser l'esprit des affreuses images que j'emportais avec moi. Mais j'avais beau m'éloigner de la triste oasis, à mesure que j'avançais, mes impressions désolées se renforçaient, d'étape en étape, de tout ce qui se présentait à ma vue. Cette chose vague, impersonnelle, qui n'appartient en propre à aucune nation d'Europe et qui leur est commune à toutes, cette

chose sans forme, sans visage, qu'on appelle de ce mot indéterminé le Progrès, ne laissera-t-elle donc rien subsister dans le monde qui ne soit à son image? Le malfaisant génie que j'avais vu à l'œuvre dans le faubourg italoespagnol, n'a pas besoin d'être là, en personne, pour exercer ses ravages. Il blesse, il tue, il envoie la mort de loin. Il est pour les vieux pays, les vieilles civilisations, les activités séculaires, un ennemi invisible, autrement redoutable que le soleil, le siroco et la soif ! Tout ce que je voyais sur mon chemin retournait au désert et à la mort. Personne sur ces pistes du Sud, ni troupeaux, ni caravanes. L'ancienne vie qui avait dû animer ces solitudes semblait tout à fait

suspendue ; et dans les rares villages, qui de loin en loin disaient encore que tout ici n'était pas abandon, l'existence paraissait réduite à rien.

Ksar el Hairane ! El Asafia ! pauvres séjours du désespoir, oasis mourantes, touchants îlots de verdure, maigre troupeau de palmiers faméliques autour des cubes de boue noirâtre que sont les maisons du désert ! Comment y a-t-il encore des hommes pour s'obstiner dans vos demeures ! Comment y trouvent-ils encore ce peu de joie, ce rien de bonheur nécessaire pourtant à la vie?... Mais moimême, après tout, n'ai-je pas vécu là de ces minutes qui font sentir dans toute sa force animale le simple bonheur que c'est de vivre? Sous ces petites palme-

raies, impressionnantes d'isolement et de résignation, j'ai connu le délice de se désaltérer à l'eau un peu terreuse qui coule dans la séguia, lorsque après le froid de la nuit, le soleil brûlant dès l'aurore met un goût de fièvre à la bouche et oblige à fermer les yeux. Dans ces petits cubes de boue, j'ai goûté le plaisir d'apaiser ma faim avec des dattes qu'on entrecoupe d'une gorgée de lait, la douceur d'une pièce obscure après l'éblouissement de la lumière ; et surtout j'ai fait l'épreuve de cette antique vertu que l'Europe a désapprise : l'accueil empressé de l'étranger, le respect religieux de l'hôte, la noble familiarité du désert.

A Laghouat, je quittai mon guide et

mon mulet espagnols pour monter dans la diligence. Après avoir traversé tout un jour de mornes étendues parsemées d'alfa jaune-paille, nous arrivâmes au soir tombant dans la région des Dhayas, l'étrange contrée forestière qui barre de l'est à l'ouest, sur une largeur de quelques kilomètres, l'extrême sud de la province d'Alger. On est ici dans le Bled el Ateuch, le pays de la soif.

Nombreux sont les tas de cailloux qui signalent au passant la tombe d'un voyageur égaré. Pas d'eau, pas de sources, pas de puits, pas de nappes souterraines. Si profondément que l'on creuse, toujours le sable et le rocher. Et pourtant des arbres partout, des arbres magnifiques, des térébinthes d'un

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velours sombre, aux branches croisées, crochues, enchevêtrées, au feuillage menu, feutré, impénétrable au soleil, tous tondus à la même hauteur par la dent des chameaux comme une sorte de pré aérien. Surprenant paysage de verdure, de fraîcheur et d'ombre, d'aridité, de terre funèbre et de ciel embrasé ! Par quel miracle ont-ils poussé, ces arbres mystérieux? Ils se rassemblent à dix, à douze, autour de cuvettes si peu profondes que l'œil les distingue à peine, et que couvre une terre criblée, pour ainsi dire, au tamis, tandis que le plateau tout autour offre l'aspect d'un macadam sur lequel n'a pas passé le rouleau. On dirait des familles humaines, un groupe de parents et d'amis, une

tribu nomade arrêtée un moment et qui va bientôt repartir, — comme si au Désert la vie végétale elle-même devait se former en société pour lutter contre la nature. Puis ces tribus agrestes se font de moins en moins nombreuses.

Parfois encore un térébinthe, sentinelle égarée, perdue dans la solitude ; et après, c'est un chaos de ravins et falaises surplombées de rochers gris qui brillent en dessous comme des braises et que sillonnent des torrents de cailloux noirs.

Le quatrième jour du voyage, notre pauvre diligence qui se traînait depuis trente heures dans cet enfer de pierrailles, nous monta par les mille détours d'une route qui semblait à jamais pri-

sonnière de ce dédale, sur le bord du plateau d'où Ton découvre à ses pieds la sainte vallée du Mzab. Aussi loin que s'étendait le regard, de vastes champs de sable rose, des petits murs de terre sèche, des monticules et des pylônes répandus en si grand nombre sur cette plaine teintée des couleurs de l'aurore, qu'on eût cru voir le chantier d'une ville en construction ou les restes d'une cité disparue. Çà et là, de tristes palmiers, penchant leurs palmes flétries sur ces maçonneries décrépites, donnaient à ces petites ruines l'aspect d'étranges mausolées. Au centre de ces aridités, sur une colline en pain de sucre, une ville fantôme surgissait, du même rose tendre que le pays qui l'environne, et criblée

de trous d'ombre, de centaines d'arcades orientées vers la Mecque, comme une ruche suspendue à un rocher. Au delà, une tache bleue, un peu d'ombre sur le sable, une petite palmeraie. Et cette tache de verdure, cette ombre sur le sable, ces constructions énigmatiques, ces palmiers funéraires, c'étaient les derniers vestiges de ce qui formait, il n'y a pas un siècle encore, les plus beaux jardins du Sud !

Ici, il y a plus de neuf cents ans, des Musulmans puritains sont venus chercher un refuge contre les persécutions de leurs coreligionnaires, et par un miracle de la volonté appuyée sur un sentiment mystique, ils transformèrent ces vallées de la mort en d'immenses jardins

verdoyants. Tandis que leurs enfants et leurs femmes, conformément à la Loi, restaient dans la pieuse vallée, eux s'en allaient commercer dans le Nord, et revenaient chaque année rapporter à la terre bénie l'argent gagné sur les routes du trafic. Cette ingrate contrée, qui n'avait d'abord été que l'abri de leur foi, devint pour eux le paradis. Tous ces petits murs bas, qui sillonnent la plaine en tous sens, ont formé jadis les rigoles qui fertilisaient ces sables ; ces monticules de terre sèche marquent la place d'anciens puits ; ces pylônes ont supporté des poulies, et sur ces plans de terre inclinés, durant des siècles et des siècles les esclaves noirs du Soudan, les chameaux et les ânes ont tiré infa-

tigablement la corde qui faisait monter l'eau.

Aujourd'hui la sainte vallée est bien déchue de son ancienne opulence. Dans le Mzab, comme à Ben Nezouh et dans les autres oasis rencontrées sur mon chemin, le progrès a fait son œuvre. Tous ces marchands mzabites, si prospères autrefois, sont maintenant ruinés ; les villes et les villages où s'exerçait leur commerce se sont vidés de leurs habitants arabes, ou bien ceux-ci sont devenus si pauvres que l'idée seule de trafiquer avec eux apparaît comme une triste ironie. On en trouve encore dans les villes, de ces marchands puritains.

On les reconnaît aisément à leur turban qui est plat et à je ne sais quel air pro-

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testant répandu sur leur personne. Ils exercent de petits métiers, ils sont fruitiers, bouchers, épiciers, fort habiles, économes. Eux aussi, chaque année, reviennent rapporter à la terre des ancêtres le gain de la saison, le petit couffin où les douros se dissimulent sous les fruits et les provisions du voyage. C'est une goutte d'eau dans le désert, cela ne suffît plus à l'entretien de ces jardins coûteux et magnifiques. Les puits se sont comblés, les canaux ont été envahis par le sable ; parfois encore un faible bruit, un grincement de poulie monte dans le silence : on tire de l'eau quelque part, et ce grincement de poulie semble le cri de cette terre assoiffée, le dernier soupir de la volonté mystique

qui s'est déployée autrefois si puissamment dans ces lieux, et qui ne se résigne pas à mourir.

Avec le crépuscule, la diligence fit une entrée bruyante dans la sainte ville de Ghardaïa. J'y passai la nuit dans le quartier réservé aux prostituées, aux entremetteurs, aux marchands d'alcool et aux Roumis. Le lendemain je continuai ma route, à cheval cette fois, en compagnie d'un négociant mzabite, que j'avais rencontré dans la voiture et qui se rendait, comme moi, à Guerrara.

Toute la matinée nous cheminâmes à travers un cimetière de jardins, dans ce fabuleux paysage de la détresse arabe.

Au désert de sable rose succédèrent de

nouveau les ravins, les torrents de cailloux noirs, l'éternel plateau pierreux, la mer de rocailles triste et grise, où l'on n'a l'impression de l'étendue que par les heures écoulées, car rien ne surgit dans ces espaces qui permette de se rendre compte qu'on approche ou qu'on s'éloigne. A mesure qu'à la fuite des heures je me sentais plus près d'arriver, je désespérais de rencontrer jamais personne, à plus forte raison un ami, dans une pareille solitude ; et sous l'effet de la désolation qui naît d'un excès de lumière, je regrettais de m'être mis si légèrement en chemin.

Vers la fin du second jour, une lueur inespérée, rassurante comme un visage humain, se leva dans l'uniformité grise.

Ce n'étaient pas les feux du couchant qui allumaient ces clartés, — le soleil encore assez haut ne jetait sur les choses d'alentour qu'une lumière blanche et plutôt froide, — c'était du sol lui-même, couvert de cailloux roses, que sortaient ces couleurs tendres. On aurait dit une prairie mystérieuse, couverte de trèfles en fleur, au milieu de laquelle brillait, comme un lac ou un mirage, une nappe d'un bleu vert, ce bleu des palmeraies, luisant, plein de reflets et chargé de repos.

Mon compagnon, en signe de joie ou pour annoncer sa venue, déchargea le méchant fusil qu'il portait depuis Ghardaïa en travers de sa selle. Une vieille Bédouine, qui se tient aux abords

de l'oasis et qui gagne sa vie à courir audevant du voyageur pour lui offrir de l'eau fraîche, vint à notre rencontre avec son outre en peau de bouc et sa tasse d'alfa goudronné. Un quart d'heure plus tard, nos bêtes escaladaient des raidillons plus étroits, plus abrupts, plus noirs, plus abrités de tunnels et de voûtes que ceux de l'ancienne Ben Nezouh. Conduit par mon Mzabite, je me rendais chez Si Omar En Naceur, personnage bien connu pour son hospitalité de tous ceux qui ont passé dans le Sud.

A la porte, un serviteur nègre qui ronflait bruyamment et que nous tirâmes du sommeil, courut avertir son maître qu'un hôte lui était arrivé. Presque aus-

sitôt, je vis venir à moi un homme corpulent, le turban plat sur la tête, vêtu d'une simple gandourah, et qui agitait un éventail devant une large figure encore boufïïe par la sieste. Un Arabe qui le suivait s'arrêta net à ma vue.

Je ne me trompais pas : c'était l'ami du Khalife, Mohammed Ben Ali.

Je ne sais rien de plus aimable que la politesse arabe ; rien aussi n'est plus Louchant dès que l'amitié s'y mêle.

Mohammed me baisait les mains avec une joie enfantine. Si En Naceur me souhaitait la bienvenue, et mieux encore son aimable sourire m'exprimait son contentement de me recevoir chez lui.

Il me fit entrer dans une pièce à colonnes carrées, exquise de fraîcheur, qui

recevait le jour par une ouverture du plafond, comme autrefois la cuisine dans la maison du Docteur. 0:i m'apporta des dattes, du lait pour les y rafraîchir ; le nègre somnolent nous servit du thé à la menthe. Puis la troisième tasse vidée, j'allai avec Mohammed du côté des jardins à la recherche du Khalife.

II y avait déjà quinze jours qu'il était à Guerrara. Une partie de sa tribu campait dans ces parages, — car c'était le moment de la récolte des dattes, — et lui, pendant ce temps, habitait chez En Naceur. Nous l'aperçûmes tout à coup au débouché d'une ruelle. En voyant un étranger, il fit le geste de chercher une issue pour l'éviter, mais déjà j'étais devant lui. « Vous, ici ! »

g'écria-t-il en me reconnaissant ; et je vis avec joie que sa figure s'éclairait. Mais vite le sourire disparut pour laisser place à la mélancolie qui devait être l'expression coutumière de son visage.

Je le trouvai vieilli, desséché, durci par le soleil ; ses yeux avaient toujours la même limpidité bleue, mais on n'y voyait plus la flamme qui jetait autrefois tant d'éclat sur ses paroles. Tandis que nous marchions côte à côte, je lui fis en quelques mots le récit de mon séjour chez Mammo, et comment le désir d'apprendre de sa bouche ce qui s'était passé là-bas m'avait amené jusqu'à lui.

— Je vous raconterai tout cela, me dit-il avec son triste sourire. D'ailleurs,

VOUS apprendrai-je rien que vous n'ayez pressenti? Ce que vous avez vu de vos yeux ne parle qu'avec trop d'éloquence.

Mais nous voici chez notre hôte. Ce soir, je vous dirai tout au long les malheurs de Ben Nezouh,

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