INTRODUCTION
Depuis que l'histoire a cessé d'être un exercice plus ou moins heureux de style pour devenir une science, les amis de la vérité n'ont rien négligé de ce qui pouvait y porter la lumière. Les vieilles chartes ont été tirées de la poussière, les manuscrits déchiffrés, et la poésie elle-même appelée à témoigner des faits, des croyances et des mœurs dont elle est souvent le reflet.
C'est à ce dernier titre que la Fête du Louisée, ce chant d'un père de famille érigeant, le 25 août 1789, dans son jardin, un buste de Louis XVI, — opuscule à peu près introuvable aujourd'hui, — a paru à la Société rouennaise de Bibliophiles digne d'une réimpression.
Les mérites poétiques de l'œuvre n'eussent pas, en effet, appelé pareil honneur. Quoique leur auteur, Jean-Baptiste- Jacques Laignel (1), ait déjà été couronné au Puy de Caen, le 8 décembre 1775, pour une ode latine sur l'érection des « Phares du Havre et de Normandie allumés à l'avènement de Louis XVI », et que Y Académie établie à Rouen sous le titre de f Immaculée-Conception lui ait décerné pour une
(1) Né an Havre le 14 février 1741, mort à Harfleur le 19 août
ode française sur le même sujet une médaille d'or, ses vers, où abondent les réminiscences classiques et dans lesquels règne en maîtresse la périphrase, sont trop conformes à ceux qu'on admirait universellement alors pour qu'il fût utile de les tirer de l'oubli.
Mais ils montrent une fois de plus combien, au début de la Révolution, était populaire encore cette royauté qui bientôt devait choir, entraînée dans l'abîme par l'aveuglement de ses amis, non moins que par la haine implacable de ses adversaires.
De ceux qui avaient pu l'approcher, Louis XVI, par sa bonté, son réel désir de mettre un terme aux abus, son amour sincère du bien public, avait gagné tous les cœurs. Or, le, Havre, trois ans auparavant (1786), avait eu sa visite à son retour de Cherbourg, où il était allé donner par sa présence l'impulsion aux travaux de la digue fameuse qui ne devait guère s'achever qu'un siècle plus tard.
La ville l'avait vu parcourant ses quais, s'enquérant des besoins du port, des travaux en cours et de ceux à l'étude, discutant avec les ingénieurs et montrant des questions qui lui étaient soumises une connaissance qu'on ne lui eût peut-être pas soupçonnée (1). Elle l'avait entendu à ses acclamations enthousiastes crier plusieurs fois, les bras tendus vers la foule : a Vive mon peuple ! vive mon bon peuple !» Et le soir, en se promenant au milieu des illuminations qui, rue Saint-Michel (aujourd'hui rue de Paris), s'étendaient de lavant-port à la porte d'Ingouville, illu
(1) V. Borély, Histoire de la ville du Havre et de son ancien gouvernement, t. III, 1. Vil, ch. vu, p. 568.
minations féeriques, telles que le Havre n'en avait jamais vu et depuis n'en revit jamais, les bons Havrais s'étaient redit les espérances qu'un règne inauguré par tant de généreuses réformes faisait à tous concevoir.
A l'occasion de ce voyage, déjà Laignel avait composé a sur l'air de Malbrougk (sic) », une chanson par laquelle les mariniers (1) passant Sa Majesté Louis XVI d'Honfleur au Havre (27 juin), devaient égayer la traversée. Le dernier couplet, réservé au fils de l'auteur (2), arrivé du Cap
(1) Ces mariniers n'étaient autres que cinquante officiers de navires de commerce, qui s'étaient spontanément offerts pour foire fonction de matelots. Ils montaient la corvette Anonyme, appartenant au commerce du Havre et armée pour la circonstance. (Borély, Hist. du Havre, t. HI, 1. VII, ch. vu, p. 565.)
(2) Ce fils, Gaspard Laignel, entré dans la marine royale, devint capitaine de vaisseau. C'est en cette qualité qu'au combat de Santo- Domingo il commandait le Jupiter. Fait prisonnier par les Anglais, il alla sur les pontons attendre la conclusion de la paix. Officier de la Légion d'honneur, il se constitua, sous la Restauration, le défenseur des officiers de marine, dont la pension de retraite se réglait trop souvent d'après la faveur, et fit présenter à la Chambre des députés, par le général Foy, une pétition à ce sujet. N'ayant pas obtenu gain de cause, il écrivit contre le Ministre de la marine un pamphlet, où l'autorité voulut voir une menace de mort sous condition. Jeté en prison, il passa en cour d'assises, mais fut acquitté. Caractère aigri, sympathisant peu, même avec sa famille, il employa ses loisirs à la publication d'oeuvres diverses, qu'on trouve en partie énumérées dans la Bio-bibliographie des écrivain* de l'arrondissement du Havre de M. Lechevalier. (Note recueillie de la bouche de M. René Laignel, ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats au Havre.)
le 25 au soir, se sent un peu de la rapidité de l'improvisation :
J'arrive. .\ Oh ! quelle aubaine !
Mironton, ton, ton nirontaine,
J'arrive. . . Oh I quelle aubaine 1
Je chante et sers mon Roi !
Moment heureux pour moi !
A ses pieds je me voi !
Un orage survenu, qui fit durer la traversée trois heures un quart, empêcha de faire entendre la chanson, mais l'auteur, admis le lendemain, penMant les préparatifs du lancement d'un bateau, à déclamer devant le Roi une ode de sa composition, eut l'honneur d'offrir à Sa Majesté l'ode, la chanson et ses odes latine et française sur « l'Erection des Phares » (1).
On conçoit que le souvenir d'un tel. honneur soit défi) L'ode déclamée par Laignel a été imprimée à la fin de l'opuscule, où il avait réuni celles sur VErectim des Phares et, avec leur traduction libre en vers français, les Distiques latins qu'il avait composés pour être inscrits sur les nouvelles cloches de Notre-Dame du Havre (1776). Ces distiques y furent en effet gravés.
Les Phares du Havre et de Normandie allumés à l'avènement de Louis XVI, in-12 de 16 pages (s. 1. n. d.). — Laignel a fait sous ce titre, sauf interversion de mots : Les Phares de Normandie et du Havre allumés, etc., un autre recueil de ses odes couronnées, mentionné par [^chevalier dans sa Bibliographie méthodique de l'arrondissement du Havre f n° 1496, in-8° de 8 pages ; mais ce recueil, où se trouve la Chanson des Mariniers, ne contient pas l'ode déclamée devant le Roi.
meure vivant dans le cœur du poète. A en juger par La <
fête du Louitèe, c'est un vrai culte qu'il a voué au Roi.
« Ami d'un peuple libre et son restaurateur (1) ».
Environné de ses dix enfants, de sa femme et de sa mère, c'est tout juste si, comme La Feuillade devant la statue de Louis XIV, il ne s'agenouille pas devant l'image qu'en son jardin il dresse à sa gloire.
Cette image, du moins, il veut que tous ceux qui, venant de l'intérieur, quitteront la Grand-Route pour s'engager sur la Chaussée-d'Ingouville, puissent la contempler et la saluer au passage. Et le chant qui en a consacré l'inauguration, il fait en sorte que les échos en retentissent jusqu'aux marches du trône. Il l'envoie à Necker, le ministre, et l'exemplaire que nous reproduisons ci-après, propriété de M. Ed. Pelay, président de la Société rouennaise de Bibliophiles, témoigne qu'aux secrétaires de l'Assemblée nationale il en fit également hommage (2).
Dans ses strophes il n'oublie aucune des nobles actions et des vertus de Louis et, pour que la postérité n'en ignore, il multiplie sous ses vers les notes explicatives ; sage précaution qui nous dispense de commentaire et réduit heureusement la tâche des Saumaises à venir. Tout au plus leur faudra t il, aux générations qui auront
(1) La fête du Louisée, str. xi, p. 12.
(2) On lit en effet en tète du titre, cette note manuscrite : « MM. les Secrétaires de l'Assemblée Nationale. L'A. »
oublié le grec et ses gracieuses fictions, rappeler que le Tiphys dont il parle en cette apostrophe au Havre,
« Lieux qui m'avez vu naître et que chérit Tiphys ! » (l)
n'était autre que le pilote du vaisseau des Argonautes. Il est vrai que, malgré la présence d'un bureau de pilotage au Havre,
on ne s'attendait guère
A voir Tiphys en cette affaire.
La Vlir strophe, où il félicite Louis XVI d'avoir rouvert aux protestants exilés les portes de la patrie, nous parait réclamer quelques éclaircissements. Laignel semble y flétrir sans réserves l'Edit de Nantes, et pourtant, trois ans plus tard, nous lisons dans la Respectueuse et instante sollicitation avant de nommer les Electeurs des Députés aux Etats libres et généraux (2), qu'il signe Laignel, ancien maireéchevin (3), les paroles suivantes : « Et, en premier lieu, serait-ce complaire à ce Souverain « (Louis XVI), que de lui donner pour nos représentants « et ses conseils, des sujets qu'il a solemnellement défi) La fête du Louisée, str. vu, p. 9.
(£) Respectueuse et instante sollicitation auprès de l'assemblée tenue en CHÔtel-de-Ville du Havre, avant de nommer les Electeurs des Députés aux Etals libres et généraux indiqués par Sa Majesté pour le *7 avril 1789, Mars 1789, s. 1., in-4* de 9 p. (p. 4, 5 et note).
(3) Laignel avait été, en effet, nommé à cette qualité par ordonnance du Roi en son Conseil, le 8 février 1779.
ci \ v^; ' J
Xllj
a clarés privés de toute influence sur l'ordre établi dans « ses états? Serait-ce lui obéir que d'incorporer dans nos « Assemblées, Elections et Députations, des sujets qu'il a o déclarés d'avance et à jamais incapables de faire corps « dans son royaume? Vous vous rappelez, Messieurs, que « ce sont tous nos frères non-catholiques que notre Sou- « verain écarte ainsi par son édit du mois de novembre a 1787, ne leur accordant, dit-il, que ce que le droit na- « turel ne lui permet pas de leur refuser. Et, en rappro- « chant le contenu de cet édit, des dispositions du règle- « ment du 24 janvier dernier, il est évident que Ton ne « peut, sans mettre le Souverain en contradiction avec « lui-même, comprendre sous le mot de François né ou « naturalisé, d'autres sujets que les Catholiques. »
La contradiction est apparente non réelle. Laignel reste toujours partisan de la tolérance religieuse, et dans les lignes qui suivent il avoue les droits de la plupart des protestants qu'il connaît à son estime, estime « d'autant a mieux fondée que l'attribut de l'homme de probité est « de professer publiquement les principes auxquels il est a sincèrement attaché ». Mais il se rappelle a qu'en 1563 a cette ville importante et l'une des clefs de la France a (Le Havre) fut, sous l'amiral Coligni, son gouverneur, « livrée aux Anglois commandés par Warwick, ravagée « et retenue par eux pendant 8 à 9 mois, et forcée enfin a de soutenir un siège contre son Roi Charles IX, qui vint « la reprendre ; en mémoire de quoi se fait tous les ans « une procession générale, le dernier dimanche de juil- « let. » Et, pas plus que l'Angleterre ne donne a à ceux
a qu'elle nomme papistes quelque concurrence ou in- « fluence dans ses Assemblées nationales » il ne veut que la France accorde aux dissidents une part quelconque dans son gouvernement.
A vrai dire, Laignel est persuadé qu'un Etat catholique ne peut être soutenu que par les seuls catholiques. Et, en raison de cela, ce ne sont pas seulement les protestants qu'il veut voir exclus des futurs Etats-Généraux, ce sont aussi les prétendus philosophes. Dans le manuscrit original de cette Respectueuse et instante Sollicitation que, pour répondre sans doute au vœu des avocats, ses collègues, dont il était le mandataire, il a considérablement amendée, on lit ces lignes qui témoignent de ses sentiments intimes : a De quels remords cuisants serons-nous « déchirés si, voulant et crolant placer auprès du mo- « narque nos fidèles représentons, ses bons conseils et « vrais amis, « pour rendre particulièrement à ce tendre a père le calme et la tranquillité dont 11 se plaint d'être a privé depuis si longtemps, » nous coopérions à placer « entre Lui et Nous une horde de ces Esprits pervers et « frénétiques qui, empruntant le masque de la Philoso- « phie, bannissent toute idée de Dieu, de sa providence, a de Religion, de dépendance : Prodiguent dans leurs « écrits, au milieu des Séances académiques et sur les « Théâtres les maximes les plus contraires aux bonnes a mœurs et à l'ordre public (1) ; Vomissent les sarcasmes « et la dérision contre ce que ies peuples ont de plus sa-
(1) Le manuscrit souligne ici et plus loin.
. ■QlMB-tWLf*
« cré et de plus respectable: Traitent de stupides préjugés a et de frivoles opinions les principes ou les dogmes qui a contrarient leurs penchans et combattent leurs passions : « Une horde qui se fait un jeu familier de la perfidie et de a la scélératesse et qui commet le crime aussi aisément « qu'elle boit l'eau, pourvu qu'en sachant se soustraire à a la vengeance des Loix humaines, elle satisfasse en tout « l'intérêt de son égolsme : Une horde enfin qui par son o indifférence et son mélange de Religions auxquelles elle a ne croit point et dont elle se moque est moins propre à ce ramener des jours de sécurité et de paix qu'à nous re- « plonger dans ces scènes de désolation et d'horreurs a qui ont ensanglanté toutes les parties du Rolaume pen- « dant le seizième siècle ; scènes qui ont réduit la France « à deux doigts de sa perte et ébranlé la couronne sur la a tète des Bourbons, dont l'auguste descendant fait et a veut aujourd'hui votre bonheur : scènes encor plus « redoutables qu'autrefois, parce qu'on suivait des prince cipes, on adoptait sincèrement une Religion, on errait « de bonne foi ; Tandis qu'aujourd'hui cette abominable « horde a appris à mépriser et secouer toute autorité re- « ligieuse et civile, et met les armes à la main en étouf- « fant toutes les voix qui pourraient retenir ou rappeler a même celle de la conscience. » Puis, plus loin : « Et a bientôt l'Autel sera renversé, le Throne sapé : nos pro- « vinces boulversées, divisées, soulevées se déchireront « les unes et les autres et deviendront la proie de l'En- « nemi ou de l'Usurpateur qui se justifiera par cette « maxime séditieuse que l'on rebat témérairement à nos