ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
L'ÉDITEUR au LECTEUR
E livre, imprimé dès les premiers jours d'avril 1870, devait être publié dans le courant du même mois. Les agitations politiques qui fe produifirent à cette époque nous forcèrent à en ajourner la publication. Plus tard, après le vote plébifcitaire du 8 mai , lorfque nous voulûmes la reprendre, Fauteur, craignant de pafler pour le trop facile prophète d'événements qu'il avait depuis longtemps prévus & qui venaient de s'accomplir, nous demanda de retrancher de fon volume la réponfe qu'il y adreffe à M. Louis Veuillot, ainfi que le
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premier -- Paris du rédacteur en chef de V Univers qui la motive. Nous crûmes devoir nous y refufer & M. Cladel, devant nosraifons amicales, n^infifta pas. Le livre était donc, pour la deuxième fois, fur le point de paraître, lorfque entre la France & la PruiTe éclata foudainement la guerre funefte d^où nous fortons meurtris. Nouvel ajournement. Cependant nous avions hâte de mettre au jour la Fête votive de Saint ^ Bartholomée Porte -Glaive. Or le calme était à peine rétabli dans Paris, fî longtemps tourmenté par la guerre étrangère & la guerre civile, que nous nous empreiTâmes d^avifer Fauteur de nos intentions. Mais, à notre très-grande flirprife, nous le vîmes de nouveau décidé à fupprimer impitoyablement les prolégomènes clairs & hardis qui complètent son livre en Texpliquant. A cette nouvelle tentative de mutilation, nous oppofâmes alors un refus formel , eftimant que toute
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œuvre littéraire, en dépit des viciffitudes politiques qui donnent tort ou raifon à récrivain , eft au* - deffus des queftions d^acftualité & pofï^de en soi le privilège exclufif de pouvoir être publiée intaâe à toute heure. Voilà pourquoi, malgré les proteftations réitérées de M. Léon Cladel, nous publions aujourd'hui fon livre dans fon intégrité & tel que nous le reçûmes il y a plus de deux ans.
A. Lemerre.
Paris, jf août 1871.
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î NOVEMBRE t!«9. - H* 91S DE L'VlflrERS
Le Paysan
TANT minisire, M, Dwuy, maintenant sénateur ( Dieu lui fasse paix!), promenait volontiers une charge àessiiUe par La. Bruyère, dans un moment de mauvaise humeur, contre le forninacus agricola de Virgile. Sans scrupule, peut-être avec candeur , le léger ministre présentait celle figure de rustre j ou plutôt de brute, comme le type de l'homme des champs de l'ancien régime. Le paysan de La Bruyère lui servait à prouver combien la Fra/ice avait besoin d'être tirée du christianisme <T de la monarchie. C'était la
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belle pièce de ses discours aux réunions philanthroy piques^ philharmoniques & photophiles^ où il soufflait le feu de Vécolâtrie universitaire, Voyej^ disait^il^ & comparej; voyej ce paysan d'autrefois ^ compa^ relaie au paysan moderne^ à l'homme fier^ libre y in-' telligent & propre/ à l'électeur enfin que 8^ a inventé & que j'ai l'honneur de perfectionner!
Cette pratique de M, Duruy était de celles qui nous fatiguait le plus y parce qu'elle était l'une des plus contestables & l'une des mieux accueillies. Rien n'est irritant comme la fortune de ces absurdités palpables dont certains hommes^ capables de les juger ^ se ser^ vent avec audace pour assassiner le bon sens,
CerteSy ni l'honnête paysan chrétien d'autrefois^ sous le sarreau terreux que sa postérité porte toujours ^ n'était l'espèce d'animal qu'a imaginé la fantaisie de La Bruyère, moraliste court & grognon^ ni le paysan d'aujourd'hui y orné du bulletin de vote^ n'est le personnage relevé & agrandi que M. Duruy prétendait voir. Et y pour ce fils de 8^^ nourri intellectuellement de la feuille à un sou^ le sentiment bourgeois n'a rien qui tienne de l'admiration y de l'estime & de l'amour.
Un écrivain du Constitutionnel* nous le dépeint par des traits que La Bruyère pourrait avouer & même
* La, Fête Votive de Saint-Bartholoméf Porte-Glaive a été publiée, en effet, dans le Constitutionnel; mais, nous, libre de toute attache politique ou littéraire, nous n'avons jamais appartenu à la rédaction de ce journal avec lequel , du reste,
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envier y car ils vont plus au fondk La Bruyère en est resté à la forme ^ triste & repoussante. Sans négli" ger la forme ^ qui n*a pas embelli , M, Léon Cladely le nouvea u peintre^ va sous la blouse & sous la peau saisir le vice principal du paysan moderne^ qui est^ dit-il^ Vavarice. En cherchant davantage^ il trouverait f un autre nce^ principal aussi ^ qui est l'envie ; & un autre encore^ principal encore y V orgueil. Mais pour saisir l'orgueil & pour savoir que l'orgueil est çice^ il faut une science de l'homme que peut-être le peintre ne possède pas. Voici ce portrait du paysan moderne, M. Duruy a décoré beaucoup de gens de lettres qui n'écriront jamais une pareille page :
(( A les voir aller par monts & par vaux^ blafards (t recoquevillés aujourd'hui comme demain ^ ayant tous un air de famille, oscillant comme des ivrognes^ incertains comme des aveugles^ pliant sous le faix d'une honteuse inquiétude^ accablés d'une sorte de tristesse qui repousse^ sourds aux voix charmantes ir grandioses de la nature^ ne disant jamais : « Merci ^ mère! » à cette terre qu'ils éventrent sans cesse avide ^ ment y & qui leur livre avec tant de générosité les fruits périodiques de ses entrailles y toujours troublés sous un ciel serein y toujours grimauds en dépit des rires lumineux du soleily fétides & patibulaireSy on
nous avons maille à partir devant les tribunaux, à propos de la publication même, dans ses colonnes, de notre œuvre arbitrairement tronquée & défigurée.
. (Note de V Auteur du Livre.)
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les prendrait tantôt pour des crétins 'perdus en d'ob scures songeries^ tantôt pour des meurtriers errants^ poursuivis j Jlamme aux reins ^ par le remords; tels quels ^ les voilà! Et le chancre qui les corrode se transmet avec le sang, de génération en génération : les corps passent, Pâme reste, le dernier né continue l'aïeul. »
On ne peut nier que cela est vu d'œil d^observateur & fait, comme disait La Bruyère, a de main d'ouvrier, ))
Néanmoins, cela n'est ni tout le paysan ni tous les paysans. Cette peinture , inclémente comme celle de La Bruyère, est aussi imparfaite. La vérité vraie, il y a deux cents ans, valait mieux que la vérité littéraire, & vaut mieux encore aujourd'hui.
La littérature de nos Jours aime les couleurs violentes, & la libre-pensée, dont elle suit volontiers les dictées, n'aime pas l'espèce humaine. Le mépris général des hommes est sensible en tout ce que font nos Jeunes écrivains. Ce mépris s^exaspère Jusqu'à la haine contre les petits & les pauvres : ils ignorent trop ce que la littérature croit savoir, (t ils savent trop ce qu'elle croit ne pas ignorer, pour l'admirer 9 autant qu'elle le voudrait. Baliac, type de la littérature de ville, exécrait les paysans. M. Sardou, si nous nous en rapportons à une pièce où il a prétendu les peindre, ne leur est pas plus favorable. On vient d'entendre M. Cladel. Dans un ordre inférieur, les malpropres Journaux imagiers, dont Paris est inondé avec suffrage du gouvernement, .nous présentent les
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paysans comme des modèles accomplis de toutes les perversités abjectes. Ils sont là plus diffamés encore que les cléricaux & les gendarmes. A la vérité^ s'il n'y avait pas les classes variées des demoiselles Carpeaux^ on ignorerait ce que cet art & cette littérature peuvent honorer.
Mais ce paysan détesté ^ ce butor ^ cet avare y ce stupide^ ce méchant ^ cette bête noire du roman & de la caricature y c'est précisément le paysan politique & lettré que M. Duruy montrait comme le chef^ d' œuvre des temps nouveaux. L'on ne peut se dissi^ muler qu'il est tel en bien des endroits^ (r là surtout où l'esprit moderne a davantage porté ses lumières.
Ce produit est^ en effet ^ nouveau. Ni l'art ni la littérature d'avant 8^ ne nous le montrent y. & l'art & la littérature^ avant 8^j fréquentaient les champs plus qu'aujourd'hui. Je suis fils^ petit-fils^ arrière^petitfils de paysans. Ma mère m'a souvent décrit mon village, que j'ai quitté trop tôt. Elle y avait vécu pauvre, car la Révolution avait aussi abaissé & appau" vri l'humble toit de ses pères; néarimoins, elle en par^ lait comme d'un lieu de délices. Chacun y possédait sa maison & son champ, chacun y vivait de son labeur. Point de mendiants, à. peine quelques prolé^ taires. Les indigents étaient des vieillards connus & honorés qui trouvaient partout la table & te gîte; les prolétaires, quelques ouvriers qui faisaient leur tour de France & qui, ayant séjourné parce qu'ils étaient honnêtes, s'établissaient & finissaient par bâtir leur maison.
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On ne savait pas ce que c^ était qu'un ménage irrégulier. Toute fille qui avait fait une faute devenue publique était obligée de s'en aller & ne reparaissait point. Dans la famille humiliée ^ il n'était plus question d'elle qu'à voix basse, & les enfants oubliaient son nom. C'était aussi une tache doulçureuse quand un membre de la famille avait paru devant les tribunaux criminels, La voix publique s'élevait contre celui qui ne soutenait pas ses parents^ non moins que contre celui qui les déshonorait.
Tous les ans y le mardi-gras ^ se tenaient^ sous une forme grotesque, des . assises extrêmement redoutées. On promenait par les rues une, effigie qu'on appelait Carnaval. Elle devait être, brûlée^ mais avant de la livrer aux Jlammes, divers accusateurs lui imputaient tous les méfaits qui^ dans le cours de Vannée, avaient scandalisé l'opinion, L' ivrogne ^ l'avare, le débauché^ le poltron^ le plaideur injuste^ le mauvais fils^ la femme de conduite légère {il fallait peu de chose!) recevaient leur compte^ ou le sel gaulois ne manquait pas y & la huée populaire vengeait plus d'un scandale, dont elle prévenait le retour. Aussi la justice du village s'exerçait sur le dos de Carnaval^ véritable , bouc d'Israël.
Si cette coutume parait sauvage^ il faut se souvenir que nous avons des journaux. C'était le journalisme local p borné à un numéro par an. Au surplus ^ la verve des accusateurs était tempérée par la nécessité de gagner l'opinion & de ne pas s^ attirer y avec applaudissements y plus de coups de poings qu'ils n'en pour-
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raient porter. Les journaux ne laissent point cette compensation à ceux qu'ils jugent.
Dans mon village^ on avait la liberté du coup de poingy & le procureur du roi ne se dérangeait pas pour un œil poché,- Mais les coups de couteaux^ les nei & les oreilles mangés & les autres accidents^ devenus coutumiers dans les pugilats des faubourgs & de la banlieue^ cela était aussi peu connu que les discours égalitairesy humanitaires ^ communistes & communautaires.
On ne laissait pas d'ailleurs de s'amuser plus posé-ment. Ma mère prenait plaisir à me décrire l'habille^ ment que mon grand père & ma grand* mère mettaient le dimanche pour aller à la messe. Ils étaient comme les autres^ mais ils lui semblaient plus beaux.
Le dimanche donc^ on ouvrait la grande armoire^ pleine de bon linge en solide & loyale toile. Mon grand-pèrCy qui avait été soldat & qui était charron^ tirait de Varmoire son habit blew. à la française^ sa veste brodée^ sa chemise à dentelles. Il mettait sa culotte courte^ de même couleur que V habit y ses bas blancs chinés y ses souliers à boucles d'argent, 11^ se passait au cou une ample cravate blanche nouée en rosette; il plantait sur sa fier e tête un chapeau tricorne orné d'une ganse & d'une cocarde.
Le voilà prêt. Ma grand'mère lui prenait le bras. Elle avait deux jupes y l'une droguet sur droguer ^ ^ l'autre de couleur & d'étoffe différentes; un tablier de soie gorge de pigeon^ des bas bleus à coins d'or^ des souliers noirs à talons jaunes. Son caraco blanc
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était brod^ de Jleurs de soie. Son bonnet rond^ à la mode du village^ avec de larges dentelles^ valait joo francs y & sa croix d'or, attachée par un velours^ avait le bon poids qui convenait à Vépouse d'un vail-' lant maître charron. Ainsi étaient habillés^ le dimanche j deux paysans de la Beauce^ entre 1 803 et i8io, a Et il n'y avait personne pour leur marcher « sur le pied! »
Sans doute^ en semaine^ dans l'atelier^ les manches retroussées y la cognée en main^ la sueur aux épaules ^ le menton hérissé d^un poil de huit jours ^ le maître charron avait moins l'air du roi de la terre ^ & sa ro^ buste femme ^ épanouissant le fumier dci/is son champ ^ ressemblait moins à une bergère de Greuie, Il faut faire du pain^ & c'est dur! Il en faut faire beaucoup pour en manger un peu^ pour en donner à six enfants de bon appétit^ pour n'en pas refuser aux pauvres y pour nourrir l'Etat y pour en réserver quelques miettes â la vieillesse qui accourt.
On faisait donc du pain. On le faisait à la sueur de son front y suivant la loi de la chute; on le faisait avec résignation^ avec calme & avec espérance^ suivant la loi de la Rédemption, On^n' enviait pas, on ne hdis~ sait pas. On ne se croyait ni esclave, ni maudit. On avait son dimanche, sa place à l'Eglise, et même dans le monde; on comptait sur sa place dans le ciel. On voyait avec joie grandir de beaux enfants, qui seraient des hommes forts & des fils affectueux. Enfin l'on vivait avec bonheur & l'on mourait en paix. Après une vie de bonne fatigue, laissant une bonne mémoire, l'on
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s^en allait dormir du bon sommeil entre les siens ^ à l'ombre des murs où l'on avait si longtemps^ d'un cœur tranquille^ chanté j « Je crois à la résurrection delà chair & à la vie éternelle! »
La Bruyère a décrit le paysan de la semaine^ il n'a pas vu le paysan du dimanche. S'il avait vu le paysan du dimanche y & s'il l'avait questionné ^ il aurait pu le trouver plus sage^ plus fort & plus savant que lui. Et quant â Aï, Duruy ^ s'il veut causer avec son paysan^ le paysan de la fabrique de 8^^ qu'il le prenne aux champs y qu^il le prenne au cabaret^ oUy comme il dit en son langage y à la turne ; qu'il le prenne autour de la boîte du scrutin : fût-^il de ceux qui savent lire & écrire leur bulletin de vote, il risque fort de rencontrer l'homme de M. Léon Cladel ^ ou pire y (t nous doutons fort qu'il en soit charmé.
Cependant le paysan du dimanche y très-^visible encore dans la semaine ^ si l'on veut essuyer sa sueur; cet homme simple^ courageux ^ probe, généreux dans sa pauvreté y cet humble chrétien d'autrefois n'a pas dis^ paru. Il connaît l'Eglise & r Eglise le connaît; les enfants de l'Eglise l'aiment & l'honorent ^ saluent en lui la solidité de la patrie. Manipulé en tous sens par le mensonge^ empoisonné de cabarets & de Jour^ nauXy troublé de mille scandales^ tenté de toutes les convoitises y accablé d'impôts ^ il reste ericore ferme dans son bon sens & dans sa foi^ & fournit presque seul à x peu près tout ce qui nous reste de droit ^ de dévoué & j de pur.
Pareil à cette terre d'où, sa sueur fait sortir le blé
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6* le vin y il produit de sa sève généreuse la plus fière armée et le plus nombreux & ferme clergé qui soient dans le monde. Nos soldats^ nos prêtres ^ nos Frères en'seignantSy nos religieuses ^ couronne incomparable^ sont les fruits & les Jleurs salutaires de cette race où le sang du Christ est entré si profondément. Le sang du Christ la pénètre^ il la garde ^ il y produit ce miracle y que la boue des villes^ politique & littéraire^ semble ne V inonder que pour y faire germer des églises & des saints,
Louis VEUILLOT,
Réponse de TAuteur