M. LOUIS VEUILLOT
Enghien-les-Bains , ai janvier tS/o,
Monsieur,
qui m'eût prédit naguère que je ne tarderais point à publier un livre avec une quasipréface du rédacteur en chef de V Univers^ il est très-probable et même certain que j'eusse répliqué d*un mot énergique ou d*un geste absolu de dénégation, tant une semblable éventualité m'eût paru miraculeuse, mais, on Ta dit bien souvent & c'est la pure vérité, tout arrive. En écrivant, immédiatement après la publication de mon Bouscassié^ la Fête Votive de Saint-Bartholomée Porte^Glaive, ah! croyez- moi, j'étais', certes, à cent lieues de penser que cette deuxième étude sur les paysans du Quercy me vaudrait, un jour, l'honneur grand & la bonne fortune d'être carressé si délicieusement par la plume de celui de nos modernes écrivains catholiques, apostoliques et
xvj Réponse de VAuteur
romains, à qui personne n'a jamais reproché, que je sache, de trop faire patte de velours à ses confrères, amis ou ennemis de sa doctrine ; & pourtant tel est mon cas, aujourd'hui : me voilà bel & bien loué de vous, monsieur, à propos d'une œuvre écrite en haine de tout ce que vous aimez à l'adoration, & Dieu sait si, malgré cela, vous me marchandez le laurier & le chêne. Oh ! je ne me rengorge pas plus que de raison. Il est vrai, je me hâte d'en convenir de bonne grâce & sans la moindre amertume, que, tout en m'accordant d'un ton magistral, « un œil d'observateur ainsi qu'une main d'ouvrier », vous me reprenez prestement de la griffe gauche ce que vous m'avez si bien octroyé de la droite. Hélas ! à peine épanouie dans votre grasse prose, elle meurt, l'aimable fleur de rhétorique que jY ai fait éclore avec tant d'innocence, & voici que tout heureux encore d'en respirer le parfum, je me sens piqué des épines nombreuses dont elle a la queue si savamment hérissée. Allons! je vous retrouve & vous vous retrouvez vous-même. Il est entendu que vous ne pouviez me quitter là sans m' avoir prouvé que si, par aventure, vous daignez bénir les bonnes gens que vous rencontrez en chemin, vous êtes toujours le maître des maîtres, s'il s'agit de les éreinter, au détour d'une route, avec quelque vertu. Tout beau ! comme vous travaillez, monsieur. Il me faut par force admirer en vous tant de maestria. Quel Premier-Paris que le vôtre! Il est étourdissant. Tout Y change à plume que veux-tu : l'encensoir y devient trique, le thuriféraire bâtonniste, en un clin d'œil ; & la jeune littérature, à propos de moi qui n'en
à M, Louis Veuillot xvij
peux mais, y reçoit, on ne sait trop sur quel dos, une formidable volée de bois vert. Eh bien ! nous aimons autant cela. L'adversaire qui nous ménage nous gêne, & la riposte n'est vive que si l'attaque est chaude. A brutal, brutal & demi. Trop de miel nous eût peutêtre empâté la gorge : le vinaigre, au contraire, nous éclaircit la voix.
Et nous crions !
Il se peut, en effet, monsieur, que la littérature de nos jours (est-ce bien à vous à l'en accuser?) aime les couleurs violentes ; sans repousser le moins du monde l'éloquente simplicité, la verve gauloise ou la mâle rudesse des Classiques, elle accueille avec volupté, je le confesse, les audacieuses & les magnifiques intempérances des Romantiques & s'en laisse imprégner de toutes parts ; Shakespeare, Hugo, Balzac, Edgar Poe, Baudelaire, Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Barbey d'Aurevilly, vous-même, monsieur, certains autres encore dont elle se nourrit & qu'elle discute autant qu'elle les honore, ont, maîtres ou disciples, à jamais tué le gris & mis pour un peu l'écarlate à la mode : en cela vous avez raison & je ne tâcherai point à vous combattre; elle aime, en vérité, la jeune littérature, à faire éclatant & cherche à faire beau ; mais, où donc avezvous pris, adorateur incorrigible & jaloux du bon vieux temps où tout, hommes & choses, fleurissait si bien à l'ombre de l'autel & du trône, que la libre pensée a dont la littérature de nos jours suit volontiers les dictées » exècre l'espèce humaine? Halte-là! s'il vous plaît, & regardez, de grâce, autour de vous. Aveugles & bien
xviij Réponse de VAuteur
aveugles seraient vos yeux s'ils ne distinguaient point toute la nouvelle génération littéraire armée en guerre & marchant sous le même drapeau contre les despotismes sous lesquels ont gémi celles qui l'ont précédée &sous lesquels elle gémit encore, elle-même. Y a-t-il, ditesnous-le, y a-t-il une seule idée généreuse, au service de qui, poètes & prosateurs, ligués, aient refusé de se mettre, âmes & corps? Ecoutez, entendez donc : celui-ci chante, enthousiaste, en ses vers, les saintes insurrections de l'homme, & celui-là, dans sa prose, en analyse rationnellement les devoirs & les droits. On s'est, de toutes parts, donné le même mot d'ordre, & ceux qui le trahissent, en se vendant à l'ennemi, ne peuvent que se trahir eux-mêmes. « Haine à l'oppresseur ; Amour à l'opprimé! » Tel est le cri qui sort aujourd'hui de toutes les poitrines ; il est inscrit au frontispice de tous les livres nouveaux, & la presse le répand chaque jour aux quatre coins du monde. Égalité, Liberté ! Fraternité ! Voilà la clameur universelle : elle ébranle l'un & l'autre continent. Ici, là, partout, un même vœu d'affranchissement se formule, un même espoir de délivrance apparaît, un même amour de l'humanité dolente gonfle toutes les âmes & pousse tous les corps; orateurs, écrivains, philosophes, artistes, ceux qui pensent, travaillent & savent^ tous les hommes libres se ruent ensemble à la même conquête ; ô spectacle sublime! tous les cœurs battent à l'unisson, toutes les bouches profèrent le même cri, toutes les mains signent le même placet : « Abolition de la misère ! Abolition de l'ignorance ! » Et c'est en ce moment, il est par vous
à M, Louis Veuillot xix
bien choisi ! que vous vous écriez, on ne peut dire à votre insu : (c La libre pensée exècre l'espèce humaine ! » A qui donc vous adressez-vous ainsi ? Dans quels cœurs votre voix espère-t-elle trouver un écho? Quoi ! C'est à ceux-là qui la glorifient, autant qu'il est en eux, cette espèce humaine, en la voulant debout & fière en face de toutes les tyrannies, soit celles de là-haut, soit celles d'ici-bas, c'est à ceux-là même que vous reprochez de ne l'aimer point. Est-ce donc l'aimer & l'honorer, ô bons obscurantistes, que de la vouloir humiliée & passive, aujourd'hui sous la crosse d'un prêtre, demain sous le talon d'un soldat, & toujours sous la foudre dévorante d'un Dieu? « Tremble sans cesse, vis & meurs à genoux ! » Ainsi les vôtres parlent à l'humanité; les libres penseurs lui tiennent un autre langage, ils lui disent, eux : (( sois libre et marche sans crainte à ton gré. » Qui d'eux ou de vous la méprise? Et qui Faime davantage & mieux, d'eux ou de vous? Si les petits & les pauvres, comme vous dites en parlant du peuple, savaient & pouvaient répondre!... On en entendrait de belles, en vérité, s'ils pouvaient être montés en chaire, comme dit, dans son Contr'Uriy en parlant des « bestes brutes, » l'honnête & docte Etienne de la Boëtie. Hélas ! ils sont muets, &, tels quels, ils vous plaisent, avouez-le.
Un jour, prenez-y garde, ils parleront.
Ah! tenez, ces petits & ces pauvres, qu'en habile docteur catholique vous faites mine de couvrir d'un pan de votre manteau, vous plaît-il que nous nous en occupions avec quelque sincérité, vous & moi? Son
XX Réponse de V Auteur
ex-Excellence M. Duruy, ce pâle ministre que, je ne sais vraiment trop pourquoi , vous mettez en cause à propos de mes figures rustiques, auquel vous & les vôtres en avez beaucoup voulu, pour quel motif, grand Dieu? ne leur a jamais enseigné rien & ce n'est pas lui , le pauvre homme , ni personne , qui pourrait vous montrer le chef-d'œuvre des temps nouveaux, car il n'est pas, ce chef-d'œuvre , encore créé. Le créer ! Une telle hardiesse épouvanta 89, & si 93 & plus tard Babœuf y songèrent, ils périrent avant d'y avoir réussi; 48 en parla, mais mourut; il n'en a plus été question depuis; l'Empire, vous le savez, est là qui veille! en sorte que l'œuvre reste entière à l'état de projet; on redoute "toujours de l'entreprendre, on temporise, on crie haro sur l'audacieux ou le fou qui semble vouloir y porter les mains. Ils sont donc aujourd'hui, les petits & les pauvres, ce qu'ils étaient hier, rien de plus, rien de moins, c'est-à-diré rien. Or comment pouvez-vous vous écrier en montrant mon paysan : « Admirez, voyez l'homme des temps nouveaux? » Il n'est & ne peut être, vous ne l'ignorez point, que l'homme des anciens jours, le paysan ; & c'est parce que vous l'avez bien reconnu, que vous affectez sans doute de ne point le reconnaître. Abruti comme autrefois, ignare & toujours courbé sous le joug de fer que les mains sacerdotales & royales ont depuis si longtemps assujetti sur son front trop docile au servage, il est & restera tel jusqu'à l'heure, encore lointaine peut-être, où, surpris, ébloui, troublé, n'en croyant d'abord ni ses sens ni son cœur il entendra la grande voix de la Rédemptrice,
à M. Louis Veuillot xxj
la Liberté, criant, à travers Tespace & par-dessus les mers & les monts d'un bout à l'autre de F univers, aux innombrables ilotes asservis à la terre qu'ils fertilisent : « allons, debout ! bête de somme ; esclave, ouvre les yeux & vois ; homme, aie conscience & juge ! )) alors, alors seulement, le chef-d'œuvre que vous savez sera créé. Mais jusque-là vous avez la partie belle, & vous avez tort de tant redouter aujourd'hui le suffrage universel, ultramon tains ! il est votre levier, il est le bras irrésistible que, pour mouvoir ou maintenir les peuples & les mondes, nouvel Archimède, s'est approprié César, votre complice. Avec ce rustre qu'on ne vous a pas encore trop gâté, quadrupède ambulant sur deux pieds, inhabile à toiser le ciel, vous pouvez tout, tout ! ordonner de nouvelles dragonnades, rétablir l'Inquisition, voter une autre expédition de Rome, recommencer Brumaire, recommencer Décembre, refaire Napoléon le Grand ou continuer... l'autre. Allez, faites un geste, dites un mot, le serf, obéissant à l'ordre donné, criera d'enthousiasme & selon votre bon plaisir : « Ave, C«sar! ave. Papa! » de même que le musulman stupide & fanatique hurle en expirant : « vive la Mort ! )> Au droit divin des rois, usé jusqu'à la corde, on a substitué la volonté nationale & le monarque règne & gouverne aujourd'hui, non point par la grâce de Dieu mais par rimbécilli'té du peuple. En vain le prolétaire des villes, mis au fait de toutes les tragi-comédies oligarchiques ou monarchiques, s'agice & réclame ; en vain les populations urbaines, éclairées, votent comme un seul homme pour les droits du peuple con-
xxij Réponse de l'Auteur
fisqués & revendiquent le gouvernement national, le trône ne s'émeut guère ; il a les campagnes^ il a la majorité des votes émis, il a le paysan, il sait que le paysan qui s'ignore ainsi qu'il ignore tout, applaudira sans cesse à la tyrannie & soutiendra quand même le tyran. 11 peut, celui-ci, tout se permettre, aller au parjure & pousser jusqu'au crime, un plébiciste l'amnistiera. Voilà pourtant où nous en sommes en Tan 78 de la République Française, après 89, 93, 1830, 1848, & ce déplorable état de choses sera le même encore au vingtième siècle, à moins qu'on ne civilise enfin le paysan. O belle France ! compte sur lui, ne le décrasse point, & tu verras ! Avide, envieux, hypocrite, fourbe & cynique, couard & brutal, il est partout tel quel, au midi comme au nord, &, pour notre part, nous n'avons su voir jamais aucune différence entre celui du dimanche & celui du lundi. Vous, Monsieur Veuillot, vous, d'autant plus clairvoyant, sans doute, que vous possédez les yeux de la foi, vous nous affirmez avoir rencontré souventes fois le paysan chrétien, homme simple, courageux, probe, généreux dans sa pauvreté, &c., &c.; bref, un parangon de vertu. Je veux bien vous croire sur parole, mais de grâce, ditesmoi, s'il vous plaît, dans quelles régions croît-il, ce lis humain! où fleurit-il cet homme champêtre? En vérité, nous serions presque induit à nier son existence, si, de recherches en recherches, à force de courage & de bonne volonté, nous ne l'avions enfin découvert dans Chateaubriand, d'où, peut-être à votre insu, vous l'avez filialement exhumé.
à M, Louis Veuillot xxiij
Dans toute son angélique pureté, cet agreste amant du Ciel, le voici :
« Souvent, le dimanche & les jours de fête, lorsque le village était allé prier ce Moissonneur qui sépare le bon grain de l'ivraie, nous avons vu quelque paysan resté seul à la porte de sa chaumière : il prêtait l'oreille au son de la cloche, son attitude était pensive, il n'était distrait ni par les passereaux de Taire voisine ni par les insectes qui bourdonnaient autour de lui. Cette noble figure de l'homme plantée comme la statue d'un Dieu sur le seuil d'une chaumière, ce front sublime, bien que chargé de soucis, ces épaules ombragées d'une noire chevelure & qui semblaient encore s'élever comme pour soutenir le ciel, quoique courbées sous le fardeau de la vie, tout cet être majestueux, bien que misérable, ne pensait-il à rien ou songeait-il seulement aux choses d'ici-bas? Ce n'était pas l'expression de ses lèvres entr'ouvertes, de ce corps immobile, de ce regard attaché à la terre : le souvenir de Dieu était là avec le son de la cloche religieuse. »
Œuvre d'ouvrier! Riche en est le style et belle l'apparence.
Eh mon Dieu! monsieur, nous l'avouons, il est épique, il est biblique, il est grandiose, ce paysan-là, mais, soit dit entre nous, il a, le pauvre, un bien grand défaut : il n'est point vrai. Le vôtre est bien préférable. Oui, quoique ressemblant assez à quelque joli villageois d'opéra-comique & bien que cousin germain de certain petit vieux, berger coquet que les peintres d'idylle affectionnent & mettent très-bénévolement en relief
xxiv Réponse de l'Auteur
au premier plan de leurs trumeaux, votre aïeul en culottes courtes & coiffé du tricorne, le maître charron , le charmant homme enrubanné, allant à la messe, le dimanche, avec sa naïve & proprette commère, me touche beaucoup plus, je le déclare, que la surnaturelle et pompeuse figure sculptée par Fauteur du Génie du Christianisme^ & cependant, tout en étant de plus modeste acabit, il me paraît tout aussi chimérique & non moins artificiel qu'elle-même : ils manquent de chair, tous les deux, & cela s'explique, ayant été, l'un & l'autre idéalisés, sinon conçus, en un cerveau de poëte. Ah ! c'est que, comme vous le dites fort bien , Monsieur Louis Veuillot, la vérité vraie a toujours mieux valu, vaut mieux en effet que la vérité littéraire, & quoi qu'on en ait, on ne peut s'éprendre que d'un amour purement platonique pour ces patriarches solennels mais apocryphes des premiers âges, & l'on se dit aussi que vos jolis petits saints rustiques d'avant 89 qui font rêver de l'âge d'or & du Fortunatus agricola de Virgile^ ont paru seulement dans les rêves bucoliques des poètes & n'ont jamais été vus vivants sous le soleil. Le seul paysan, le paysan authentique de l'ancien régime, Jean de La Bruyère nous Ta montré. Que le tableau cruel du peintre-moraliste vous obsède, il n'en saurait être autrement, & Ton conçoit à merveille qu'il vous offusque : il est éblouissant de vérité :
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles & des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, & tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils
à M, Louis Veuillot xxv
fouillent & qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée; & quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, &, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d*eau & de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer & de recueillir pour vivre, & méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
Voilà du réel !
La Bruyère a bien vu, La Bruyère a dit vrai. Tels étaient, sous le règne de Leurs Majestés très-chrétiennes les Rois de France & de Navarre, fils aînés de l'Eglise & représentants du ciel sur la terre, les gens -taillables & corvéables à merci : Soumis au fisc, en butte au bras séculier, en proie à la gueule ecclésiastique, astreints au bon plaisir du noble seigneur Châtelain, comte, vidame ou marquis, qui revendiquait, entre autres hauts privilèges, ceux de jambage . & de cuissage (inutile de se récrier, l'histoire parle, monsieur); esclaves ou plutôt choses du Roi Très- Clément qui ne leur devait rien & du Dieu Terrible à qui, pauvres diables sans sou ni maille, ils croyaient devoir tout; ahuris, ils payaient sans souffler ni sourciller à l'Etat la taille, au. clergé la dîme, & tiraillés, affamés, sucés, annihilés, écrasés sans cesse entre ces deux pressoirs, l'autel & le trône, ils rampaient & saignaient, humbles vers de terre, toute leur vie durant ; ottus et résignés, ils allaient, sans rien comprendre & sans rien savoir, ici, là, partout, à droite.
xxvj Réponse de l'Auteur
à gauche, en arrière, en avant ! tantôt on les voyait marchant sur deux pieds à la manière des orangs, tantôt à quatre pattes à l'instar de leurs bœufs & de leurs ânes & bêtes de trait & de bât eux-mêmes, ils haletaient au timon ou geignaient sous le faix , enclins peut-être à croire, ô dérision ! que tout était ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, sous le plus doux des rois, sous le Dieu trois fois saint, & si, par aventure, dans le nombre, quelques-uns d'entre eux y voyaient clair & pensaient à l'avenant, oh! ceux-là, tant pis pour eux, ils avaient, ma foi, dei^x yeux pour pleurer, une bouche pour se taire, heureux encore, hélas ! de pouvoir souffrir en paix, à ce prix. Et dire qu'il en serait absolument de même aujourd'hui, sans 89! Facile & très-facile de le prouver. Avant tout & surtout préoccupée de ruiner le Noble & d'élever le Bourgeois, la Révolution, après avoir à jamais infirmé l'antique charte féodale, amas monstrueux de lois iniques, absurdes, infâmes, où se trouvaient codifiés les droits des oppresseurs & les devoirs des opprimés , la Révolution, en décrétant la vente des biens de mainmorte et celle des biens nationaux, n'en délivra pas moins, en effet, oh! fort innocemment si l'on veut, les corps sinon les âmes de tous les misérables inféodés à la glèbe. A partir de ce temps-là, seulement dé ce temps-là, le champ, où toujours nus & toujours serfs, ils se succédaient de père en fils depuis mille ans & plus, ce champ familial, objet de leurs éternelles & vaines convoitises, ils vont, nouveaux affranchis, en prendre enfin entière &
â AI. Louis Veuillot xxvij
pleine possession; non pour autrui, mais pour euxmêmes, cette fois, ils vont le défoncer à leur goût & l'exploiter à leur gré. Ce n'est point un rêve qu'ils font endormis : elle a sonné pour eux l'heure de l'émancipation corporelle, elle a sonné. Les vastes domaines seigneuriaux & ceux non moins riches du clergé morcelés à l'infini, vendus ou plutôt rendus à leurs propriétaires naturels, ô quelle pâture pour tant de maigres feudataires & comme chacun de ces affamés s'y rua ! Quiconque voulut avoir son lot , l'eût. « A toi, ce val ! à moi, ce coteau ! » Le parcage est bientôt fait Telle tribu s'installe ici, telle autre là ; chaque famille occupe une cime ou campe dans un trou, mais cime ou trou , l'antre ou le pic , appartient à qui s'y pose ; &, grâce à la Révolution réparatrice, pas un rustre qui soit sans feu ni lieu. Chacun vit chez lui désormais, & chacun, à l'avenir, y fera ce que bon lui semblera. Non, non, ce n'est point un songe : ils ont émigré, les hommes de marque; ils sont partis, les bourreaux de qualité. Seul, Jacques Bonhomme est resté dans la campagne, & malheur à qui voudra jamais l'en évincer par ruse ou par force, avec ou sans indemnité, (t Plus de redevances ! assez de rançons ! se dit-il en fouillant avidement la terre enfin dégrevée, & non content de s'en être approprié d'innombrables parcelles, il veut en conquérir tout le bloc. A lui l'argile & le limon ! à lui guérecs & futaies! à lui la vigne & la prairie! à lui la forêt & la lande! à lui la plaine & la montagne! à lui, petit, toute la grande boule terrestre! Ils parlent tous ainsi, vieux & jeunes, &
xxviij Réponse de V Auteur
dès lors on les voit s'évercuant à se rendre les propriétaires uniques du sol fécondé de la sueur de leurs pères & de leur propre sueur. Accaparer au profit exclusif de leur caste tout le fonds de l'Etat est leur seul souci. « La terre à qui la travaille ! » & leur cupidité, de plus en plus insatiable, ne connaît à la fin nulles bornes. Il n'est déjà plus le temps où, désœuvrés & n'ayant aucun intérêt à satisfaire, aucun plaisir à vivre, ils ne savaient où porter leurs oisifs & vagues instincts. Heureux d'être & plus heureux d'avoir, ils ont un but très-précis à présent, & ce but auquel ils tendent & qui réclame l'effort constant de toutes leurs forces vives, ils l'atteindront un jour, en ce siècle ou dans l'autre. Une passion ignoble, soit ! mais enfin une passion, celle du lucre, les possède tout entiers. S'ils sont rapaces aujourd'hui, bien plus encore le serontils demain! Ni repos, ni trêve pour eux tous, avant que la tâche commune soit achevée, & cette tâche qui les absorbe sans cesse est rude & sera longue... Il est si grand, le pays! elle contient tant d'arpents, la France ! On ne peut tout agripper à la fois, eût-on à son service les plus larges mains d'homme & fût-on le plus goulu des paysans ! Arrachés de leurs champs sous le premier Empire & devenus chair à canon pour la plus grande gloire de César, ils amassèrent peu, tant que Bonaparte dura ; mais quand la bacchanale impériale eut enfin cessé, revenus au terrier paternel, vieux troupiers, vieilles bêtes, cela va sans dire, ils reprirent aveuglément boyaux & charrues, & chacun d'eux engraissa de ce qui lui restait de sève la
à M. Louis Veuillot xxix
motte de terre héréditaire, & l'arrondit. Tranquilles sous la Restauration, ou, pour mieux dire, n'étant pas obligés à tout bout de champ de quitter le labour pour partir en guerre, ils cheminent, cheminent comme des taupes dans les entrailles du sol, s'enivrent de tuf & d'humus; ils commencent à jouir, ils jouissent de leur propriété. Le reste ne les regarde point, & si, par aventure, ils en parlent beaucoup, ils n'y pensent que fort peu. Paul- Louis Courier, habile à les peindre avec sagacité, nous présente ainsi ceux de la Touraine, à cette époque :
« Ils vont à la messe le dimanche à la paroisse, pour leurs affaires, pour y voir leurs amis et leurs débiteurs; ils y vont; combien en reviennent (j'ai grand' honte à le dire) sans l'avoir entendue, partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l'Eglise ! Le curé d'Agai, à Pâques dernier, voulant quatre hommes, pour porter le dais, qui eussent communié, ne les put trouver dans le village ; il en fallut prendre du dehors, tant est rare chez nous & petite la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple d'hier est propriétaire, ivre encore, épris,' possédé de sa propriété, il ne voit que cela ; ne rêve d'autre chose, .& nouvel affranchi, de même, quant à l'industrie, se donne tout au travail, oublie le reste & la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu, & penser au ciel, où était son espoir, sa consolation. Maintenant^ il pense à la terre qui est à lui & le fait vivre. Dans le présent ni dans l'avenir^ le paysan n'envisage plus qu'un champ, qu'une maison
XXX Réponse de V Auteur
qu*il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille ; amasse, sans prendre ni repos ni repas. Il n'a d'idée que cellelà; & vouloir l'en distraire, lui parler d'autre chose, c'est perdre son temps ! »
A la bonne heure! Ici, encore, monsieur, la vérité vraie l'emporte sur la vérité littéraire ; ici, je me reconnais ; ici je retrouve mon aimable terrien , non pas évidemment tel qu'il est en Quercy, car chez moi, je l'avoue, il est plus affreux que ses congénères de la Touraine & de la plupart des autres provinces de l'ancienne monarchie, & cela se conçoit sans aucune difficulté, n'est-il pas à demi celtibérien, mon paysan? ne hante-t-il pas les vallées & les monts limitrophes de la sacrosainte imbécile Espagne où l'homme, celui de la campagne surtout , abêti par le plus impur & le plus despotique clergé qui soit au monde, n'a plus rien d'humain & végète avec la stupidité patiente & morne de l'animal? Avare & sceptique en certaines régions de notre patrie, il est ici, dans tout le midi de la France, à la fois avare & superstitieux; ohl je ne dis pas dévot. Halte-là! Dévot? oh! que nenni! S'il a Tair non point de croire en Dieu, mais de redouter Celui de là-haut, c'est parce qu'il suppose que Celui de là-haut, toujours armé de la grêle & du tonnerre, a quelque influence sur la récolte, & la récolte^ voilà le hic! C'est la seule & unique chose qui préoccupe notre homme & lui tient au oœur. Oui, mais, direz-vous, il se rend à la messe le dimanche & les jours fériés, il écoute vespres & compiles aussi souvent qu'on les chante, il se confesse au moins une fois l'an, commu-
à Al, Louis Veuillot xxxj
nie à Pâques ou bien à la Noël, & quelquefois à Noël comme à Pâques ; en «omme, il accomplit tous ses devoirs de chrétien, il est fidèle, il pratique, il porte des amulettes ec des scapulaires, il a la foi; sans doute! eh! sans doute, il est tout ce que vous voulez qu'il soit, il est le rempart des bons &le fléau des méchants, il est catholique, apostolique, romain, il vivra tel, il mourra tel ; on ne lui demande presque rien pour baptiser ses petits, mâles ou femelles, on le marie à des prix doux, on l'enterre enfin à bon marché : tant que les choses iront ainsi, soyez tranquilles, ^ sera votre très-humble serviteur à ce compte-là, mais s'il avait jamais à payer de ses propres deniers les frais du culte^ y compris l'entretien du presbytère & la dépense du desservant, alors, attendez-le sous l'orme ! il deviendrait en un clin d'œil un tout autre sire, il se dirait hérétique, iconoclaste, huguenot, athée. « A quoi bon églises & curés ! s'écrierait-il avec conviction ; on peut, aussi bien qu'on le fait entre quatre murs, sur un signe de l'officiant, s'agenouiller & dire un Ave Maria, voire même un Pater en pleins champs & sans témoins ; ça vaudra tout autant pour le repos de notre âme & la pousse de nos blés qu'une prière dite en commun à l'église paroissiale, & pratiquant de cette manière, on fera d'utiles économies & quelques écus de plus se rouilleront à leur aise au fond de l'armoire. » Ainsi dirait -il & ferait- il. Encore un coup, on peut l'affirmer sans crainte d'être brutalement démenti, l'homme champêtre, à de très-légères variantes près & ne portant jamais sur le fond même
xxxij Réponse de l'Auteur
de Tindividu, se montre à peu près toujours le même, à l'ouest ainsi qu'à l'est, au midi comme au nord de la France. Il parle ici la langue d'oil; là, la langue d'oc : c'est à peu près tout ce qui distingue le gascon du normand ; chez l'un 8i chez l'autre absence de sens moral & semblable amour du gain. Non, non, ne croyez point que le ciel tienne une bien grande place dans leurs préoccupations quotidiennes, ils ne songent sérieusement & constamment qu'à la terre. Avoir est, chez eux, synonyme de : être; 8l fortune, dans leur langue, signifie purement & simplement : honnêteté. Vous lious parlez de Balzac, cher monsieur, consultez-le & vous verrez de quelle sorte ce grand écrivain , « type de la littérature de ville » ainsi que vous le dénommez avec une forte pointe d'ironie assez téméraire & peut-être même un peu bien irrévérencieuse, apprécie & juge le paysan Bourguignon; il en dit ce que Paul-Louis Courier dit du Tourangeau, Georges Sand du Berrichon, enfin ce que je dis moimême du campagnard du Languedoc, & particulièrement des riverains du Tarn ou du Lot, aborigènes du Quercy; voici textuellement en quels termes étudiés & frappant juste s'exprime dans son beau livre : Les Paysans y le prodigieux auteur de la Comédie Humaine; il y a là de quoi nous instruire tous, si savants que nous puissions être ou nous croire en la question :
« Il est nécessaire d'expliquer une fois pour toutes que les paysans n'ont, en fait de mœurs domestiques, aucune délicatesse. Ils n'invoquent la morale, à propos de Jeurs filles séduites, que si le
a M, Louis Veuillot xxxiij
séducteur est riche et craintif. Les enfants mâles, jusqu'à ce que TEtat les leur arrache, sont des capitaux ou des instruments de bien-être. L'intérêt est le seul mobile de leurs idées : il ne s'agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. L'homme absolument probe & moral esty dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont : pourquoi ? De toutes les raisons que l'on peut donner de cet état de choses, voici la principale : par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d'une vie purement matérielle qui se rapproche de l'état sauvage auquel les invite leur union constante avec la nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. »
Hein?
Y voyait-il clair l'auteur de cette page aussi forte que calme, & pensez-vous, monsieur, qu'elle mérite d'être lue ? Avait-il, l'écrivain dont elle émane, t cette science de l'homme que peut-être le peintre novice que vous savez ne possède pas? • & ce littérateur de ville a-t-il, comme cela, suffisamment mis en lumière la péché capital qui travaille l'âme de l'honnête rural. Il ne s'agit ici ni du paysan du dimanche, ni du paysan du lundi, mais du paysan de tous les jours ; Honoré de Balzac savait très -bien ce que vous savez parfaitement vous-même & ce que je n'ignore pas non plus, c'est-à-dire que le paysan d'hier était stupide & vil comme l'est celui d'aujourd'hui, comme le sera trop vraisemblablement , hélas ! celui de demain.
xxxjv Réponse de l'Auteur
On peut se féliciter à Paris, on peut se féliciter à Rome : les campagnes ont été, sont & seront encore longtemps fidèles.
Il n'est pas encore mort, l'oiseau rare ! & certes, il est trop prolifique pour que sa graine soit de sitôt perdue.
Excellent & précieux sujet, ô bon paysan de la souveraineté nationale & de Tan de grâce 1870 ! ils savent, les ministres en fonction, il sait, le potentat qui les choisit à son gré, que tu vaux ton pesant d'or, homme de la campagne, & c'est pourquoi les discours officiels, après t'avoir mis au pinacle, t'exaltent jusqu'aux nues. Elle coûtô si peu, vraiment, à distribuer l'eau bénite de cour : en voilà, mon brave, en voilà ! Sois heureux d'en être aspergé. Ton maître se proclame bien haut ton très-humble serviteur, *&, ce disant, il te pose la botte sur la gorge ; &, toi, tu trouves cela superbe, on ne peut plus impérial & royal. Où trouver qui te vaille, admirable rustre? où trouver, pour les monarchies chancelantes & que condamnent le cœur aussi bien que la raison de tout homme qui se tâte & se sent, un meilleur étai que toi-même? Arrive ici qu'on t'examine par le menu; viens, approche-toi, paysan, & montre à tous ta personne « issue de cette race sainte qui donne des héros à la France & des bienheureux au paradis. » Silence & sois immobile. Attention! ne bouge point. On te vaportraire & faire voir en toi tous tes pareils. Examinez & reconnaissez. Français, & vous aussi, Romain, vous. Monsieur Veuillot, celui de qui dépend aujourd'hui
à M, Louis Veuillot xxxv
toute notre charte politique & sociale. Ab uuo disce omnes.
Il naît, le grand électeur; il naît. Tandis que sa mère sarcle ou moissonne, il sort des flancs qui l'ont porté neuf mois durant, & le voilà, nourrisson, appendu de sa bouche gloutonne & bestiale aux mamelles qui Tallaitent, objet d'ennuis profonds pour celle qui l'a conçu, mis bas & qui se trouve condamnée à chômer, à peu près impropre aux rudes travaux agricoles, tant que le poupon, enmiailloté de langes, réclamera le sein maternel & ne pourra ramper sur cette terre qu'il doit, devenu homme, déchirer un jour en tous sens. Il tette, il aspire le lait & la vie^ il tarit sa nourrice. On le sèvre. Il marche d'abord à quatre pattes, à l'instar du, bœuf de labour & du chien de garde avec lesquels il cohabite & qu'il prend pour modèles ; ensuite il se lève, il se tient debout, il marche en bipède; on lui passe ses premières culottes. Enfant, il va servir, ou plutôt il va faire l'apprentissage de ce long servage qui ne finira qu'avec sa vie. Une gaule à la main, il guide d'abord les oies, les canards, les dindons ; un peu plus tard, il quitte la gaule & prend la houlette. Au lieu de surveiller, comme par le passé, la volaille, il conduit de pâturages en pâturages & fait paître ouailles & porcs. Il est berger : il pousse, il grandit, il devient adulte. On lui met le fouet ou l'aiguillon entre les doigts ; ayant déjà servi comme pâtre, il va servir encore comme bouvier ou charretier : il est assez fort pour atteler au chariot la cavale & pour poser le bât sur le
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dos de râne ouïe joug derrière les cornes des bœufs. Adolescent, il commence à sentir qu'il est mâle & flaire la femelle. On attend, avant de le marier, qu'il ait tiré au sort. Toujours fauchant & bêchant, il attrape sa vingtième année. Il est homme, enfin. Alors, de deux choses Tune : ou le gouvernement s'en empare, l'enlève à la terre natale & l'enrégimente, ou bien, soit que la chance l'ait favorisé devant l'urne, soit qu'ayant porté un mauvais numéro, quelque infirmité le rende inapte à la guerre, il continue, à jamais exempté du service militaire, à végéter sur le sol qui l'a vu naître & sur lequel il mourra. Le voilà laboureur. Il lui faut une ménagère. On la lui trouve. Ils s'accouplent. Epoux & bon époux, . en tant que animal, il engendre dare-dare une foule de créatures, & ces êtres-là, ses petits, nés comme lui, vivront comme lui. Que sait-il de la vie & que sait-il de lui-même à cette heure? Il a vingt-cinq ans, il touche à la trentaine, il arrive à la maturité de Tâge, il ne sait rien, sinon que le blé pousse à telle saison, qu'on le coupe à telle autre & qu'après avoir moissonné, la vendange* viendra. C'est tout ce qu'il sait. Trois ou quatre légendes, entendues jadis de l'aïeul, le soir, au coin du feu, quelques demandes & quelques réponses du catéchisme diocésain, apprises du curé de la paroisse, tournent & virent à l'aise dans sa cervelle déserte. On lui a répété cent fois, alors qu'il était tout petit, que l'homme est le jouet d'un Dieu en trois personnes & ne faisant, toutefois, qu'un seul & même Dieu , maître du xriel & de la terre, impi-
à M. Louis Veuillot xxxvij
toyable & toujours irrité ; c'est bon ! il accepte ce Dieu. Le vieux fusil rouillé qui s'étale à Tune des quatre murailles de la chaumière natale, au-dessus de Tâtre, ah! ce vieux fusil lui représente non -seulement toute rhistoire de la France, mais encore tous les événements du monde. Il a entendu dire & redire que son grand père ou son grand oncle, maternel ou paternel, un des siens, avait, av€C ce vieux fusil rouillé, fait le tour de l'Europe & même de la terre entière ; qu'en ce temps-là, celui qui faisait la loi se nommait Bonaparte & que ce Bonaparte, devenu Napoléon, c'est-à-dire empereur & roi, faisait trembler les potentats & les peuples étrangers, homme extraordinaire & guerrier sans pareil : à merveille! il accueille la légende héroïque non moins innocemment qu'il a reçu les traditions hiératiques, &> désormais savant, il n'a pas besoin d'en connaître davantage, il sait tout; il est instruit. Tout ce qu'on voudra lui faire entendre plus tard le trouvera sourd. Etant aveugle déjà, car il ne sait ni lire, ni écrire, ni chiffrer, le voilà bien loti? — Mais très-bien! — Il se dit, tout simplement & sans nul examen, qu'il appartient à Dieu non moins qu'à Napoléon, & cela lui suffit. Toute son éducation se bornera là. Je me trompe! Une troisième légende, la légende sociale, cette fois, ira tenir compagnie à celles qui hantent déjà son pauvre cerveau. La voici telle quelle, cette légende : « Un jour, des fainéants tuèrent le roy qui régnait sur la France, proclamèrent, après l'avoir tué, la République, s'emparèrent des biens de tout le monde, & trônèrent en masse, à leur tour; heureusement, tout
xxxviij Réponse de l'Auteur
à coup, Bonaparte arriva qui mit à la porte tous ces bandits, lesquels, depuis ce temps-là, voudraient bien revenir aux affaires, afin de faire travailler encore la guillotine & de s'approprier de nouveau le bien d'autrui. »
Voilà !
Toute la science humaine de nos honnêtes campagnards se résout en ces trois articles de foi, qui sont leur unique Credo!
Qu'on s'étonne encore, après ça, monsieur, qu'ils se déclarent hostiles à tout ce qu'on leur raconte touchant les droits de chacun & l'intérêt de tous. Est-il possible qu'il en soit autrement? Un peu de candeur : avouez que non. Inutile de les chapitrer, ils vous croiront affiliés aux partageux & vous feront voir trentedeux dents féroces. S'ils ne montrent pas les dents, ils montrent des larmes & gémissent, attentifs, mais incrédules à tous les discours. A quoi bon leur parler de réformes & les tracasser, eux, braves gens? Ils sont contents de leur sort ; il faut les laisser tranquilles ; ils labourent, ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils forniquent, ils multiplient, ils pullulent, ils crèvent: ils sont heureux ainsi. L'instruction gratuite & obligatoire, l'abolition de l'impôt foncier & l'abolition de l'impôt du sang^ la liberté, la République, est-ce que ça les regarde, par hasard? Allons donc ! Ils ont interrogé là-dessus l'oracle & l'oracle a répondu que tout est bien ici-bas & qu'il faut se méfier des Partageux qui veulent tout ravager & des Rouges qui veulent se nourrir du sang & de la chair des pauvres paysans. Halte-
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là! qu'on veille au grain ! Il sait ce qu'il dit, le maire! Oui, certes, il saie ce qu'il dit^ le curé! Paroles d'évangile que leurs paroles, & le paysan y croit, comme de juste. Arrivent les élections, petites ou grandes, & vous verrez comme il se comportera. « Vivent nos maîtres ! A bas ceux qui veulent nous en délivrer! » Ils votent. Et, de fait, ils votent comme un seul homme. « Allez-vous-en au diable, citadins, nos moutons & nos bœufs se vendent un bon prix & le vicaire de la Paroisse nous a dit que si nous voulons que ça continue, il faut voter pour M. un tel, l'ami du pape & du roi ; Nous voterons pour cet honune-là. — Mais, paysans, attention à ceci !... — Laissez-nous tranquilles, avocats, avec vos méchantes idées de vouloir envoyer nos petits àl'école; nous avons vécu, bien vécu sans rien connaître aux papiers & nos enfants vivront comme nous; tout marche & roule comme il faut aujourd'hui ; le vin abonde & se vend, le blé vaut trois pistoles le sac ; si nous votions pour votre homme, enjôleurs, le gouvernement, à ce que nous a dit M. l'adjoint, nous forcerait à donner pour rien notre vin & notre blé; foutez le camp ou gare ! » Insistez encore & vous verrez un peu ; les fourches se lèveront, ainsi que les faux, a On vous mène à la baguette , cultivateurs , & vous n'avez pas le droit de respirer... — Nous respirons très-bien! — Et la taille qui vous prend le plus gros & le meilleur de vos revenus?... — Est-ce que, de tout temps, en tous pays, ici comme ailleurs, on n'a pas payé la taille & la dîme! — Il va bientôt avoir vingt ans,
xl Réponse de l'Auteur
ton fils; on te le prendra. — Mon père a servi, j'ai servi comme lui, mon fils servira comme moi.
— Le gouvernement emprisonne, expatrie... — Hé bien ! il fait ce qu'il veut, il est le gouvernement !
— Oui, mais... — Assez & trop parlé! Tu veux peut-être m'en faire dire un peu plus qu'il ne faut, tu veux me compromettre, canaille ! On te voit venir, espion; adieu, scélérat, laisse-moi; va-t'en, assassin, n, i, ni, c'est fini! w
Telle est la chanson & tel est le chanteur. Ecce Deuj! Ecce Homo!
Braves gens ! c'est comme cela qu'ils raisonnent & c'est comme cela qu'ils vont tous, oui , monsieur ! Il en sera certainement ainsi tant que l'ordre social actuel restera debout. Une dernière fois encore^ insistons-y : 89 n'a libéré que le bourgeois. Si la Révolution a tout fait pour le tiers, une caste dans la nation, elle s'est préoccupée assez peu de la nation proprement dite, ouvriers & paysans, & ces derniers, qui sont la majorité du peuple, attendent encore l'émancipation radicale qui fera d'eux ce qu'ils doivent être : des hommes, des citoyens. Exercé par eux, tels qu'ils sont aujourd'hui, le suffrage universel, honneur & bonheur des pays libres où chaque citoyen a conscience de ses droits individuels & en use avec sagacité, n'est chez nous qu'un moyen de tyrannie, le plus habile qui soit, en ce sens qu'il a toutes les apparences du juste, & le plus pervers si l'on envisage qu'il subordonne la justice à la force, en faisant prévaloir les suffrages innombrables des foules ignares sur les
à M, Louis Veuillot xlj
suffrages relativemenc restreints des hommes aptes à concevoir les intérêts de la chose publique. Ignorants ! ignorants ! ignorants ! On peut leur appliquer à merveille, à nos paysans électeurs, ces stances d'un chant liturgique que, sans en comprendre le sens, assemblés le dimanche au village dans le temple, ils profèrent à tue-tête : os habent^ &non loquentur; aures habent & non audient^ oculos habent & non videbunt^ manushabent &non palpabuntl O Dieu ! De la lumière ! de la lumière, de la lumière ! II. est temps qu'on les ôte de la nuit, il est temps qu'ils soient tirés du néant ; il est temps qu'on les délivre & que nous nous délivrions . nous-mêmes en les arrachant une bonne fois pour toutes au despotisme honteux qui spécule, afin de nous tenir tous éternellement asservis, sur leur nombre & leur imbécillité. Les destinées de la patrie & de la liberté, qu'on y songe ! ils en sont les dépositaires & les arbitres, eux, en vertu du jeu de nos institutions. Si donc ainsi, qu'ils soient au moins instruits de ce que réclame à chacun de ses fils la patrie & de ce qu'exige de tout cœur viril la liberté. Laborieuse éducation à faire, oui, mais indispensable. Avant de l'entreprendre, il convient d'en mesurer toute l'importance & de connaître à fond ceux qui doivent en bénéficier. Instruments inconscients de servitude, ils ont toujours & partout un contingent à fournir à chaque oppresseur nouveau qui poind à l'hprizon, & vous avez, pour le coup, bien raison, monsieur, lorsque vous nous affirmez que c'est au milieu d'eux que se recrutent sans cesse les deux saintes
xlij Réponse de l'Auteur
familles, la guerrière & la cléricale ; en effet ils ravitaillent le séminaire, ils ravitaillent la caserne; sans eux, que serait l'armée & que serait le clergé, ditesle-moi?... Que la France tressaille & veuille rompre les chaînes qui la garrottent, ils sortent aussitôt en tas épais de leurs champs, ils dévalent le long des montagnes, ils franchissent les fleuves, ils traversent les plaines, ils accourent, innombrables, ils arrivent toujours dociles à l'ordre de l'autorité, Bonaparte ou Borghia. « Rome a parlé, vive saint Pierre! On bouge à Paris, à bas la République & vive l'Empereur ! » Et les voilà prêts, crétins sanguinaires, à tout passer par les armes. Oyez & voyez-les ! Soldats de la vierge Marie ou prétoriens de quelque monarque bordélier, ils ont quitté la charrue & les bœufs pour prendre, qui le mousquet & qui l'étole, mais vêtus de rouge ou de noir habillés , ils restent toujours paysans, c'est-à-dire vassaux, c'est-à-dire serfs inféodés de corps & d'âme au suzerain, noble, prêtre ou routier. Regardez-les donc. On ne sait quelle férocité morose & carnassière respire en eux, & l'on dirait, tant ils se ressemblent tous, que la même fauve les a portés. Sous le froc ou sous la cape, mitres ou casqués, on les reconnaît, on les devine au premier coup d'œil : la Tache Originelle les trahit. Tache Originelle? Attention! Il faut, par ces mots, entendre, non pas à l'instar des psychologues catholiques cette imaginaire souillure indélébile léguée par le Premier Homme à tous les enfants de sa race, mais avec les philosophes libres -penseurs & les physiologistes, ce
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stigmate horrible & réel, dont esc également déshonoré le front des êtres sauvages, qui n'ont pas encore conquis Tauréole humaine, & celui des créatures avilies qui l'ont perdue, en retombant dans Tabrutissement ord & monstrueux de leurs primitifs & farouches ancêtres. En Russie, il y a les moujicks; en France, nous avons des paysans qui valent les moujicks, pour courber Téchine & ployer le genou. « Relève -toi, porte- blouse, à nous! sus aux despotes.! à nous, paysans. » Ils ne comprennent point cet avis fraternel & restent cois, a Ohé! valets! ici, chiens! » autre chose! ils* frémissent, ils s'ébranlent à la voix du maître, ils sont là rampants, ils sont à lui ; qu'il commande, il sera toujours par eux obéi ; ne sont-ils pas faits exprés pour le servir ? Un mot, un geste, un signe quelconque du dictateur, ils se précipiteront, automatiques & tumultueux, sans penser, estce qu'ils pensent? sans voir, est-ce qu'ils voient? Et, c'est en comptant sur leur fanatisme & leurs acclamations, que le pape aura l'audace de se faire déclarer infaillible & l'empereur, sacré ! Conciles, syllabus, schematas, sénatus-consulte, inquisition, bûchers, canonnadeSj fusillades, dragonnades, Lambessa, Cayenne, Mazas, viols & transportations, états de siège, & coups d'Etat, ils ratifieront tout, tout. Ils ont gardé cette stupide passivité familiale qui les rend inertes & rebelles à toute noble révolte : on leur fera toujours, partout, quand on voudra, conune on voudra, mitrailler la chair humaine, égorger la pensée, opprimer l'intelligence, anéantir la raison, assassiner la Ré-
xlïv Réponse de l'Auteur
publique, absoudre le parjure & glorifier le crime à grands coups de fusil, à grands coups de scrutin ; ni si ni mais, ils ne reculeront devant rien, ils seconderont tous les attentats, tremperont dans toutes les infamies, accepteront toutes les dictatures, salueront tous les imposteurs, il n'est rien qu'ils n'exécutent pour plaire au Roy, pour plaire à Dieu. Vienne quelque rouge besogne, empressés à se vautrer dans le sang des victimes, ils se feront les aides du bourreau. Qu'on y fasse attention & bien attention! Ils sont le nombre, ils sont la force, ils ont l'air d'être le droit, ils régnent, ils gouvernent, ils sont le suffrage universel, ils sont le peuple souverain, ils sont nos maîtres, ces esclaves. Etranges tyrans ! Il faut, non pas les haïr, puisqu'ils sont nos frères, mais il faut les plaindre & les conquérir à force d'amour. On parviendra sans doute à les vaincre, il appartient à l'humanité de triompher de tous les obstacles : c'est sa mission, elle la remplira. Mais, de la prudence! Et quand l'heure de la victoire définitive des idéologues sur les provi" dentiels aura sonné, si la République future veut vivre, elle aura d'abord un devoir impérieux à remplir : allumer les flambeaux ! c'est-à-dire ouvrir au nord comme au midi de la France, en chaque village, en chaque bourg, en chaque hameau, partout où l'Eglise sévit, une école civique. En face- du temple la commune, & séparation absolue de l'Église & de l'Etat. A chacun la liberté ! Les fidèles iront écouter à leur gré la parole de Dieu, mais les citoyens iront entendre la voix du peuple, deux paroles fort distinctes
à M, Louis Veuillot xlv
en dépit du vieil adage fameux : vox populi^ vox Dei! <( Tels sont les devoirs du chrétien ! » enseigneront les théistes ; « oui, mais voici les droits de Thomme, » s'écrieront les philanthropes. Ainsi luttant corps à corps & sans cesse contre Tobscurantisme , ardente & tenace, la libre pensée, après l'avoir anéanti, rayonnera sur le monde, & c'est par elle que l'ignorant, transfiguré, verra. Travaillez le paysan ; étouffez en lui ces mauvais germes invétérés qui, de race en race, à travers les siècles, se sont propagés jusque dans le sang de sa dernière lignée, apprenez-lui d'abord que tous les hommes sont égaux & qu'il n'y a qu'une seule pâte humaine, & vous verrez s'éveiller enfin au fond de son esprit une idée juste & saine de ses propres intérêts & des intérêts d'autrui : toute l'idée sociale, en un mot. Il faut faire de cette bête serve un homme fier, se connaissant soi-même, sinon, ignorant tel qu'il est, tel qu'il resterait éternellement, il tirera sans cesse à hue au lieu de tirer à dia ! Qu'on le laisse croupir dans son imbécillité native & tandis que les pionniers révolutionnaires s'acharneront à creuser des routes nouvelles, il viendra par derrière & comblera le chemin à grand'peine frayé; ne l'instruisez point & cependant que, instaurateurs de la Liberté, vous penserez l'avoir établie à jamais sur les débris d'un trône infâme, on ne sait quel mot d'ordre donné par les hommes noif s, ennemis-nés de l'indépendance du corps autant que de celle de l'âme, auxiliaires naturels de toutes les tyrannies, instigateurs ou complices de toutes les menées liber ticides, ira comme une traînée
xlvj Réponse de l'Auteur
de flammes dévorantes à travers les campagnes; on fera revivre de vieilles légendes, on évoquera de faux dieux, on ressuscitera de faux héros, on enflammera derechef pour un seul l'enthousiasme inepte de tous, &, fort d'être soutenu par vingt millions de brutes à face humaine^ un autre écuyer chevauchera la France. Encore, encore une fois tout sera compromis & peutêtre perdu ! La nouvelle monarchie se dressera sur les ruines de l'ancienne, &, quel qu'il soit, abbé, rhéteur ou reître, le nouveau monarque avec ou sans couronne apparaîtra comme le Messie & sera partout acclamé tandis que la Liberté mourra. Morte la liberté, le soleil n'est plus, adieu lumière. Et le paysan, involontaire mais fatal artisan des maux de la patrie, esclave-roi qu'il faudrait subir encore & pour combien de jours ! abîmé de plus en plus dans sa sauvage ignorance où le maintiendraient à l'envi l'autel & le trône de nouveau conjurés, resterait tel qu'il est aujourd'hui : l'arbitre suprême de nos destinées ! & la France, subjuguée à jamais, s'endormirait sous le joug, car, hélas! ainsi que l'a dit O'Donovan Rossa, le député- martyr de Tipperary, « tandis qu'un peuple d'esclaves pratique la moralité & l'obéissance que lui prêchent les prêtres, les tyrans n'ont rien à craindre. »
En sera-t-il ainsi ? Peut-être.
Oui ! si nous abandonnons l'antique champ de bataille, où depuis tant de mille ans se jouent les destinées du monde, aux imposteurs qui professent que l'Humanité n'est & ne peut être que Tesclave des Rois & le hocljet d'un Dieu.
â Aï, Louis Veuilloi xlvij
Non! si, remplissant notre devoir, inébranlables champions de la Liberté, nous confessons hardiment, à la face du soleil, la souveraineté des Peuples & les droits de THomme.
Instruire le paysan électeur & le rendre bien vite digne du droit de vote qu'il exerce aujourd'hui contre nous & contre lui-même, sans le moindre discernement, au risque d'abolir à son insu les rares franchises dont l'autocrate impérial n'a pas daigné nous déposséder, rien n'est plus urgent; toute la justice, ainsi que toute la sagesse est là. C'est parce que nous aimons les petits que nous ne voulons pas qu'ils servent d'éternel marchepied à ceux qu'on appelle les grands. Avis aux consuls! Il s'agit du salut de la Republique !
Ai-je bien dit ici, monsieur le rédacteur en chef de l'Univers^ tout ce que je voulais vous y dire? il me semble que oui ; néanmoins, comme on ne saurait, en quelques pages de polémique, épuiser une thèse aussi complexe que^ celle qui m'arme contre vous^ j'appréhende très-fort de ne l'avoir traitée qu'à demi... mais, que voulez-vous! il faut que je m^arrête, et vous comprendrez aisément pourquoi, je pense : Augustule écoute & ses préteurs entendent.
Un dernier mot encore avant de prendre congé de vous, monsieur.
Il n'était vraiment pas dans mon intention de vous infliger une si longue épître & je ne sais si le lecteur vous pardonnera de m'avoir obligé à la lui servir :
xlviij Réponse de l'Auteur
excusez-moi si j'ai jeté si légèrement une si lourde responsabilité sur vos reins.
Agréez, je vous prie, monsieur, les sentiments d'admiration littéraire & d'hostilité philosophique avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble confrère en l'art d'écrire bien ou mal.
Paris, i décembre 187t.
Il s'AGix DU SALUT DE LA REPUBLIQUE!
En terminant ainsi la lettre précédente à laquelle, monsieur, bien qu'elle vous ait été écrite en janvier 1870, il plaît à mon éditeur que je ne change rien, ni les termes d'un trop long exorde, ni certaines redondances de l'argumentation, pas même les quelques marivaudages dont je vous salue après avoir péroré, j'avais voulu montrer .combien noirs me paraissaient les orages visibles amoncelés en ce moment-là sur la France, & combien je redoutais le déchaînement de cette épouvantable tempête, où, cent fois en un an, ont failli sombrer ensemble la Patrie & la Liberté. Nous vivions alors sous le ministère d'Ollivier l'Apostat & l'édifice impérial craquait de toutes parts. Sentant que son œuvre entière allait crouler sur lui, César, éperdu, préméditait le plébiscite du 8 mai. Resté légendaire au fond des campagnes, l'ancien Bonaparte y
à M. Louis Veuillot, xli;
avait toujours du prestige, &, pour les bons paysans du Nord ou du Midi les gloires de TOncIe auréolaient encore le Neveu. Quoique tout fût compromis, rien n'était perdu... fors Thonneur.
Artificieusement excitée à donner une suprême preuve de confiance au lugubre tyran qui la tenait asservie & dans la dynastie duquel elle croyait voir le gage d'on ne sait quelle ère éternelle de prospérité, la France rurale, sous l'œil des gendarmes & des gardeschampêtres en goguette, alla tumultueusement au scrutin &, là, vomit avec docilité dans l'urne électorale les quatre ou cinq millions de oui jugés nécessaires à l'affermissement du trône de décembre, encore debout, il est vrai, mais trop vermoulu pour supporter plus longtemps le poids d'un tel empire & d'un tel Empereur. « Honneur aux paysans ! Ils avaient voté comme un seul homme pour Thérider du grand Napoléon. » Et tandis que la Presse officielle exaltait l'incorruptible électeur rustique & que le clergé, toujours servile, entonnait des Te Deum en l'honneur de l'élu, lui, le sire inepte & louche qu'on encensait comme un Dieu-, lui, le despote émasculé qui s'essayait à gouverner en jésuite après avoir tant de temps gouverné en caporal, lui. Napoléon III, empereur des Français par la grâce de Dieu & la volonté nationale, accueillit, triomphant & gâteux, le vote pacifique que la nation avait émis & le fit miroiter comme un glaive aux yeux de l'Allemagne entière sur le qui-vive. « En avant ! au Rhin ! au Rhin ! )> hurla tout aussitôt la bande bonapartiste, espérant de pouvoir ofirir bientôt au peuple français
Réponse de l'Auteur
en don de joyeux avènement du prince impérial, les provinces rhénanes arrachées, en 1815, à la Mère- Patrie. Au Rhin ?... Il nous attendait là, Guillaume, avec un million 4e détrousseurs allemands embusqués derrière une artillerie à peu près inaccessible, & les gros casques à pointe du royal état-major : Bismark, Moltke, Friedrich-Karl, tant d'autres auxquels la trop ardente & pas* assez nombreuse armée française apparaissait telle qu'elle pouvait être aux mains de son triste généralissime, supputaient déjà chacun son rayon dje gloire & sa part de butin.
« Nach Paris! Hurrah! » Entendez-vous ce cri de guerre, électeurs du bon pays de France ? allez, courez, volez au secours de votre élu. « Bataille ! à Berlin! vive l'Empereur! ')) Répondez ainsi, ruraux, aux clameurs de l'étranger. Eh quoi!... votre enthousiasme hésite & dans vos yeux ne passe aucune clarté? Manqueriez- vous de flamme, par hasard, ou bien n'auriezvous plus la foi?
Paysan, l'aigle du Nord plane sur la Patrie & ton heure a sonné ! tombe à Forbach, expire à Wœrth, inonde de ton sang la terre alsacienne & les champs lorrains, sois bjoyé par le canon allemand à Metz comme à Strasbourg, sois mitraillé sans pouvoir faire usage de la baïonnette de tes pères à Mars-la-Tour comme à Sedan, rends à Guillaume de Prusse, vainqueur de ton maître adoré, ces aigles que tes suffrages ont fait subir à la France pendant un quart de siècle, & va, piteux prisonnier de guerre, ensemencer les maigres plaines germaniques, tandis que les uhlans se
à M, Louis Veuillot Ij
gavent de la chair de tes bœufs de labour égorgés sur le seuil de ta chaumière en flammes, & se font, pour mieux éventrer tes père & mère de nouveaux fers de lance avec les cou très, avec les socs de ta bonne et chère charrue. Expie & tais-toi. Ne te plains point, tu Tas voulu ! La France saigne de toutes ses veines 8l c'est toi, parricide insensé, c'est toi qui de tes mains as forgé le couteau qui vibre encore en ses flancs maternels. Silence! rural, & digère l'empire, si tu peux, à. présent.
Il fallait boire notre honte &, toute honte bue, signer la paix après Sedan, nous disent aujourd'hui les impudents & derniers souteneurs de l'empire écroulé... Monsieur, je ne vous fais pas l'injure de croire que vous pensez ainsi. Que serait-il sorti, grand Dieu ! de cette paix, ignominieuse imposée au Peuple amant de la Liberté par un roi féodal? l'abdication de notre Soulouque & l'avènement au trône de son rachitique rejeton, il se peut; ensuite? on ne nous eût peut-être pas enlevé Metz-la-Pucelle & nous aurions encore le vaillant Strasbourg ; il se peut encore ; & puis, après, quoi? La Révolution eût été conjurée & les proconsuls révolutionnaires, n'eussent point reparu. Réactionnaires , halte - là ! Les proconsuls ! dites-vous, les proconsuls?... Ah! plût à Dieu qu'une nuée de Saint- J us t se fussent tout à coup répandus sur notre sol où. l'étranger campait victorieux. On aurait vu peut-être, alors, comme on le vit dans l'autre siècle , les pâles Conventionnels conduire les bataillons en sabots à la victoire ou à la mort;
Hj Réponse de l'Auteur
oa aiiraic vu les volontaires de la jeune République, alki; pique à la maia^ sous la micraille prussienne, ccunme leurs aînés de Jemmapes & de Valmy ; l'on aurait vu toute une nation de chevaliers plébéiens, ékcorisée par ses représentants, charger à l'arme blanche l'Allemand envahisseur & le refouler tambour battant dans ses sapinières aux chants de la Marseil" laisa Se du Ça ira! Cela pouvait avoir lieu, mais hélas! si nous avions à notre tête un jeune mâle nerveux & sanguin, un seul ! possédé de la fureur patriotique des grands montagnards de ^2 & de 93, nous avions aussi pour nous endormir tout un sanhédrin de vieilles femelles stériles & chlorotiques, les Favre, les Picard, les Simon, les Arago, d'autres encore, dupes oa dupeurs, & brothant sur le tout Trochu ! personnage hybride & grotesque à qui l'on doit des statues équestres de marbre & de bronze... à Berlin! — Eh bienî n'importe, en dépit de tous ces gens-là, bêtes ou méchants, peut-être l'un & l'autre à la fois, orateujTS de composition, écrivains à réticences, abbés de caserne, soldats de sacristie, inventeurs de gauche ouverte, amis secrets de la droite, avérés partisans de tâu« les centres ou plutôt grenouilles de tous les marais, en dépit d'eux tous, scapins & scaramouches, sakriés de quelque prince prétendant ou prébendaire du. Peuple, satellites des soleils impériaux & royaux, ennemis-nés de la plèbe au sein de laquelle ils ont paadi, bourgeois parvenus, pires que les bourgeois de naissance ; envers & contre eux tous, esprits obscu£S^ corps glacés, âmes mortes, elle existe, elle vit,
à M. Louis Veuillot liij
la République ! & , quoique vaincue , elle triomphe.
Un tel miracle, car il y a miracle évidemment^ vaut qu'on l'explique.
Or, voici, monsieur :
Arrachés, les uns, arrachés à grand peine de leurs chaumières natales qu'ils n'avaient pas su quitter volontairement pour aller défendre les frontières envahies; sortis, les auo*es, sortis spontanément de ircm ateliers au premier appel de la Patrie en danger, &, tous ensemble, précipités pêle-mêle à l'encontre àc l'ennemi dont les innombrables bataillons inondaiem déjà les campagnes de l'Est, sans que nos villes fortes avec toutes leurs citadelles & tous leurs remparts ptœsent, trop fragiles digues, en arrêter le flot toujours grossissant, les ouvriers & les paysans de la France entière, ceux-ci dévots à l'Empire, ceux-là plus dévots encore à la République, se trouvèrent tout à coap confondus dans les mêmes rangs & combattirent côte à côte sous le même drapeau. Pleins d' espérance aujourd'hui, désespérés demain, tout leur était commun : ils partageaient le même pain, ils dormaient aa même bivouac & tombaient atteints souvent du même coup de feu. Cette égalité dans la vie et devant la mort, cette fraternité misérable & tragique leur apprit à se regarder à fond, réciproquement. Où le laboureur, d'une part, s'attendait à voir dans son camaraxie de régiment, l'ouvrier des villes, un brouillon sanguinaire ne respirant que la haine de ses semblables, il vit un homme assez gouailleur, aussi rude que débonnaire & non moins conscient de ses devoirs que jaloux
liv Réponse de l'Auteur
de ses droits; où le faubourien, d'autre part, croyait trouver dans son compagnon d'armes, le campagnard, un être insociable & stupide, fanatique de tyrannie, il rencontra seulement un mélancolique illettré ne sachant rien, il est vrai, mais curieux de tout apprendre. Un peu fermés l'un à Tautre au premier abord, ils se pénétrèrent bientôt avec une cordialité mutuelle & devenus frères, ils connurent que leurs mains calleuses ennoblies par le travail étaient soeurs & que leur sang, également rouge & précieux, avait trop coulé pour le bon plaisir des rois ; un sévère examen de soi-même & d'autrui leur ayant enfin ouvert entièrement les yeux, ils découvrirent que de temps immémorial les hommes de race plébéienne ou serve engraissaient de leurs cadavres le fumier sanglant où germent les monarchies, &, pensifs, ils s'avouèrent que de tous les maîtres le meilleur est odieux, & que de tous les valets le pire est ignorant. Tandis qu'ils se disaient cela, la mort fauchait autour d'^ùx, infatigable, & c'est devant un monceau de mourants & de morts tombés pour l'intérêt monarchique de l'autocrate allemand ou pour l'ambition dynastique du despote français, c'est dans l'horreur de ces journées affreuses où le sang de deux nations faites pour s'aimer ruisselait à torrents, c'est à la flammç des incendies qui dévoraient les villes & villages de la <( belle France )> que ces plébéiens, subitement instruits, sentirent fermenter en eux la même haine des tyrans & jurèrent le même amour à la Liberté. Le miracle était accompli. Ce qu'un demi-siècle d'austères pratiques républicaines
â AL. Louis Veuillot Iv
n'eût peut-être pas produit chez ces êtres ignares pour la plupart & courbés jusque-là de père en fils sous le joug monarchique, la vue des désastres sans nom, auxquels un bandit élevé sur le pavois par la bêtise de tout un peuple avait condamné la France, le fit en quelques jours; une heure ihême arriva pendant laquelle, ô prodige! huit cent mille hommes, huit cent mille Français, en proie à la famine, au gel, à la grêle des balles, à l'ouragan des bgulets & des obus, s'immolèrent, héroïques, à la Patrie & tuèrent, tuèrent sans remords, en se disant toutefois que la guerre esc chose impie. Une telle idée les possédant, une. telle lumière les éclairant, ils n'avaient plus rien à comprendre; ils avaient tout compris : & la stupidité de leurs pères vivant en servitude sous les rois & la scélératesse des rois sacrifiant sans cesse leurs sujets à leurs rêves de domination universelle ou de prépondérance; aussi, jaillit-il, unanime, d'un million de poitrines humaines ce cri des peuples qui veulent être libres & con\prennenc la Liberté, ce grand & sublime cri : « Vive la République! » Ah! dès lors,' en dépic des défaites successives de ses jeunes armées formées à la hâte & fondues au feu des canons allemands, la France triomphait. Elle seule, la République, elle seule avait pu transformer ainsi la déroute en vie-, tofre & faire sortir de la mort la vie. O Patrie en deuil ! ô France crucifiée mais immortelle , aussi rayonnantes que soient tes splendeurs passées, elles pâliront devant tes futures gloires, &, déjà, voici . l'aurore d'un soleil nouveau. Regarde! après être
Ivj Réponse de VÀuteur
tombés sujets idolâtres d'on ne sait quel tyran, nous nous relevons, fiers citoyens d'un pays libre, est-il pour un peuple de plus beau réveil! Et le Prussien?... Napoléon nous l'a donné, patience! Hoche ou Danton nous en délivrera.
Dites, dites^ signer la paix après la capitulation de Sedan^ le fallait-il, monsieur, et fallait-il,* abattus & déshonorés, subir en silence la loi dure du vainqueur? oui... mais tout eût été perdu! c'en était fait alors de la France; elle tombait morte, & mortes à jamais avec elle l'indépendance des peuples & leur liberté! N'attendant plus rien du « soldat de Dieu » non-seulement vaincu, mais avili, les nations étrangères se fussent résignées au servage, &, chez nous-mêmes, sur la terre française, au -cœur de notre pays, environné d'impénétrables ténèbres, s'implantait éternellement l'étendard des Bonaparte restaurés. Une telle hypothèse révolte, & pourtant, il aurait pu très-bien en être ainsi de nous si la République héritant de la bassesse & de la couardise de l'Empire avait agréé sans indignation le sic volo de Guillaume ou de Bismark. Qui nous dit, en effet, monsieur, qui nous dit que nos populations rurales, alors éprouvées à peine par la guerre, & voyant dans la chute du souverain un malheur immérité de tous plutôt que le châtiment dû à elles comme à lui, n'eussent point replacé d'ellesmêmes le cou dans le carcan impérial, & qui nous dit encore, qu'avec ou sans l'assentiment de l'Allemagne, Louis Bonaparte escorté d'une hoî^de de sbires & d'une armée de prétoriens que leur juste impopularité
à M, Louis Veuillot Ivij
aurait rendu féroces, n'eut pas ouvert de vive force les portes de la capitale, & que, là, dans la Cité républicaine outragée & bâillonnée, au besoin mise à feu & à sang, il ne se fût pas £iit absoudre par six millions d'électeurs soumis aveuglément à sa volonté, du crime ignominieux d'avoir cédé TAlsace à la Prusse, aussi facilement que, vingt années auparavant, il se fit absoudre par une génération de Français du crime parricide de décembre?... Egorger la République ! Il l'eût certainement égorgée une seconde fois. Se rendre après Sedan! non, non, non! il ne fallait pas se rendre, même après Técrasement de Bourbaki sous les murs de Belfort, & Gambetta, sachant très-bien le travail en train de s'accomplir à- cette heure suprême dans les âmes de cette multitude de légionnaires sortis à sa voix des entrailles de la vieille Gaule, avait raison, bien raison de vouloir prolonger dans les provinces, malgré la chute de Paris, une résistance héroïque, qui, loin d'avoir été superflue, a non-seulement lavé notre honneur dans le sang de l'Etranger, mai* encore ruiné, chez nous, le césarisme, auteur fatal de tous nos maux, en faisant partager aux populations rurales de la France, la légitime haine que nourrissaient depuis si longtemps contre lui les autres classes de la Nation.
Instruire, au sein des plus dures épreuves, par ces épreuves elles-mêmes, l'ouvrier & le paysan souffrant ensemble sous le même drapeau, leur laisser le temps de se bien connaître & de se dire qu'ils avaient le même intérêt, eux, peuple, le vrai peuple, à haïr la
Iviij Réponse de l'Auteur
tyrannie qui les avait tenus divisés jusqu'alors ; en un mot, éteindre, en les réconciliant à jamais, la longue rivalité politique des villes & des campagnes si favorable au despotisme & si meurtrière à la liberté : tel semble, en effet, outre l'extermination totale des Prussiens qu'il croyait encore possible, en dépit de nos multiples revers, avoir été le but, auquel visait, en réclamant de toutes ses forces la continuation de la guerre, l'homme qui seul, organisa la défense nationale, & sut bien mériter de la Patrie en ne désespérant jamais d'elle. Il se peut, monsieur, que nous nous trompions en prêtant une telle pensée à l'ardent patriote que les capitulards ont Honoré, voulant l'en flétrir, de ce surnom immortel : VOutrancier ! il se peut très-bien que l'Outrancier n'ait jamais songé à cela ; mais, que cette pensée ait ou non été la sienne^ toujours est-il que cette longue fraternisation forcée des plébéiens urbains & des plébéiens ruraux sous la bannière de la République eut pour résultat immense de mettre" fin à leur vieille querelle & de les unir. On ne s'aperçut pas tout de suite, en France, de l'entente cordiale qui s'était faite entre ces frères ennemis sur les champs de bataille, en face de l'étranger campé sur notre territoire. Intéressés à la nier, certains affectaient de n'y pas croire, & d'autres, sincères incrédules, la niaient absolument. Elle devenait, toutefois, de plus en plus profonde chaque jour, &, quand l'armistice fut signé, parmi ce monde de jeunes hommes que la levée en masse avait improvisés soldats, entre tous ces déshérités, qui, grâce aux manœuvres perfides de la
à Aï, Louis Veuillctt lix
réaccion , allaient, naguère encore, s'abhorrant les uns les autres, sans cesse prêts à s'entre-déchirer au premier signal, la concorde régnait universelle, & c'est avec un enthousiasme égal que ceux des villes & ceux des champs parlaient d'indépendance & de liberté. L'amour sacré de la Patrie ayant conquis ceux-ci, gardé ceux-là à la République, une commune passion enflammait leurs cœurs. Éteindre le flambeau qui brûlait en eux était désormais impossible à quiconque, empereur ou roi. Déraciner de leurs âmes la vérité qui en avait enfin pris possession, inutile d'y penser & périlleux de l'entreprendre. Ils étaient résolus à ne pas soufîrir & ne soufîr iraient point qu'on leur arrachât des mains le drapeau, ni du cœur l'image de cette déesse idéale en qui chacun d'eux avait foi. Marchant ensemble à l'unisson, ils visitaient hameaux & chaumières & révélaient à tous la parole nouvelle, apôtres sans le savoir. On les écoutait avec surprise dans les campagnes, & tout homme, hostile même à leur langage, éprouvait, à les entendre, on ne sait quelle émotion inconnue & s'avouait, à part soi, qu'ils étaient dans le vrai. Vraie ou fausse, elle fut entendue. & bien accueillie en tous lieu la parole qu'ils jetaientà tous les vents. Ivraie ou froment, elle germa partout la semence qu'ils semaient dans tous les sillons. Un très-grand nombre de prosélytes se levaient à leur appel, & la France en vit tout à coup apparaître de toutes parts à l'envi. Zélés, ardents, opiniâtres, loyaux, maîtres & disciples confessaient également avec une imperturbable intrépidité la République, la
Ix Réponse de VAuteur
République démocratique & sociale à laquelle il s'agissait de rallier cette foule innombrable d'ilotes qui, ne pouvant plus croire aux rois & ne pouvant plus croire en Dieu, avait besoin de croire à la Justice, Ici comme là, partout, on avait soif de les entendre & de les voir. Reçus à bras ouverts, ils séjournaient à peine & le mot d'ordre répandu, vite ils se remettaient en route, infatigables missionnaires de la Liberté. Grâce à leur travail, elle était déjà, sinon formellement, du moins virtuellement gagnée, la cause sainte de la Révolution ! & le mot de République, expliqué par eux, n'effrayait plus personne. Au contraire! on aimait à les entendre rendre justice aux hommes de ^3, & mille questions bienveillantes leur étaient adressées avec empressement touchant les chefs actuels de la démocratie, (c Avaient-ils vu la Chemise Rouge & connaissaient-ils Gambetta? » La réponse à peu près invariable qu'ils faisaient à de telles demandes satisfaisait tout le monde en général. Interrogés, d'autre part, sur les faits & gestes de l'empire, au commencement de la guerre, ils en parlaient en hommes que le malheur a rendus clairvoyants, & beaucoup d'entre eux, irrécusables témoins de nos premiers désastres, pour confondre le bonapartisme aux abois, qui s'efforçait de blanchir Bonaparte, au détriment des soldats qu'il avait commandés, racontèrent en détail les choses qui s'étaient passées sur la rive française du Rhin...
Navrante histoire !
Historiens fidèles de cette campagne si malheureuse
à Aï, Louis Veuillot Ixj
pour nos. armes, ils dirent : les troupes imprudemment éparpillées au long de la frontière deTEst; les corps d'armée placés à de telles distances les uns des autres qu'il leur était impossible de se secourir réciproquement; les marches & contre-marches inutiles des divisions à travers une contrée appartenant à la France & dont personne cependant, pas même les officiers de TËtat-major ne connaissaient les routes ni les cours d'e^u ; comment, sans vivres, sans souliers, parfois sans munitions, artillerie, cavalerie, infanterie on allait pêle-mêle, tous ensemble, au hasard, .tantôt demi- morts de soif sous un soleil de plomb, tantôt a&amés & transis sous une pjuie battante; le désarroi des chefs & le calme des soldats en présence de l'ennemi frappant toujours à Timproviste ; la bravoure incomparable des Pantalons Rouges, marchant à découvert, au chant des clairons, au roulement des tambours, sur le Prussien sournois, taciturne, rusé, qui, n'affrontant jamais la décharge à bout portant & se dérobant sans cesse à la baïonnette, démasquait tout à coup d'effroyables batteries sous le feu desquelles nos généraux imbéciles précipitaient escadrons & bataillons , régiments & brigades ; la fureur & la rage des noirs turcos, attendant en vain du renfort, tombant, fusillés de loin, sur les mitrailleuses prussiennes par eux conquises à l'arme blanche ; la magnifique intrépidité des grands cuirassiers chargeant au galop de leurs chevaux énormes sous une averse de mitraille & mourant tous jusqu'au dernier pour le salut de l'armée- engagée fol-/
Ixij Réponse de l'Auteur
lemenc un contre dix; Thorreur des champs de bataille, la nuit, après ces journées de carnage; les campagnes désolées où, visibles sôus la lumière blafarde de la lune, étendus rigides sur le sol,* gisaient pêle-mêle autour des canons encloués & parmi des débris de fourgons, hussards, artilleurs, lanciers, zouaves, chasseurs, lignards, dragons, soldats de toutes armes, fantassins & cavaliers fauchés en masse par le shrapnel; les plaintes des blessés appelant des secours qui ne devaient point venir, Tangcisse & le râle affreux des agonisants, le regard invariable & courroucé des morts qui semblaient vivre encore & semblaient accuser quelqu'un; les lacs de sang & les amas de cadavres auprès de qui hurlaient des chiens en peine & s'effaraient des chevaux, hennissant, tout échevelés ; ensuite la déroute ! les difficultés presque insurmontables de la retraite : les rivières passées à gué, les fleuves traversés 4 la nage, les champs labourés & les plaines marécageuses où les hommes s'enlisaient jusqu'aux aisselles & les canons jusqu'à la gueule ; les montagnes escaladées sac au dos & fusil aux dents, les forêts épaisses où par l'incendie on se frayait passage, les ravins étroits où l'on s'écrasait en fuyant ; le siège des villes fortes, où s'étaient réfugiés les débris des armées écrasées en rase campagne; les jours de famine horrible, les heures sinistres de l'assaut, celles encore plus cruelles dubombardementoù palais, églises, maisons, éventrés parles obus, s'écroulaient avec un fracas infernal en engloutissant sous leurs ruines fumantes hommes, femmes, enfants; la démo-
à M. Louis Véuillot Ixiij
ralisacion des généraux qui parlaienc conscammenc de capiculer & la ténacité des soldats qui, n'ayant plus de pain & n'ayant plus de cartouches, ne voulaient pas entendre parler de capitulation; la stupeur, le désespoir, la honte de cent soixante-dix mille hommes d'élite, obligés par leurs chefs d'abandonner une citadelle imprenable, boulevard du pays, & de se rendre avec armes, bagages et drapeaux au Prussien qu'ils auraient mangé vit, s'ils avaient été commandés par un brave au lieu de l'être par un traître ; enfin, enfin ! les hurrahs d'une multitude de Saxons, HessoisJ Hanovriens , Wurtembergeois , Badois , Bavarois , Souabes, Poméraniens, Prussiens, Silésiens & autres Allemands, tandis que, escorté des cuirassiers blancs de Bismark & des noirs hussards de la Mort, le lâche des lâches, fumant flegmatiquement sa cigarette, passait ,en voiture sur les corps de vingt mille Français, pour aller rendre au petit roi de Prusse la grande épée de la France. •
Or, voilà ; c'était tout ; ils avaient dit.
Au sombre récit de' ces jeunes hommes, blêmes encore d'avoir cohabité si longtemps avec la more en ces journées funèbres .auxquelles ils avaient survécu, la France rurale entière tressaillit d'indignation ! & les vieux paysans, derniers vétérans des inflexiblesarmées de la Révolution ou contemporains des gloires d'Arcole, d'Austerlitz et d'Iéna , en apprenant comment les grands officiers de l'empire & l'empereur lui-même, sans plus se soucier de l'armée qu'ils avaient conduite au massacre & du massacre au dés-
Ixiv Réponse de l'Auteur
honneur, allaient, affolés, éperdus, cherchant à sauver outre la peau, qui son trône, qui ses étoiles de divisionnaire,^ qui son blton de maréchal, les vieux paysans bonapartistes eux-mêmes, pleurant des larmes de honte & tremblant d'émoi, se récrièrent, unanimes, contre celui qu'ils avaient trop aimé pour leur malheur & reconnurent qu'en le soutenant obstinément de leurs votes ils avaient beaucoup, beaucoup péché. « Quoi? Bonaparte s'était rendu ! V Aigle avait fui! V Empereur s'était agenouillé! Napoléon avaitxlemandé grâce ! » Ah ! puisque cet homme ou plutôt cette femme les avait salis de la sorte, ils le reniaient & c'en était fait à jamais en France de ses pareils, empereurs ou rois, qui* l'avaient toujours mise à mal ; à l'avenir, le pays, économe de son sang & ménager de ses biens se gouvernerait tout seul, & les choses n'en iraient pas plus mal ; le moment d'en finir avec les Trônes & les Couronnes était venu : <( Mort aux Tyrans ! paix aux Chaumières ! »
' Soixante- dix-huit ans s'étaient écoulés dep.uis le jour où, pour la première fois, en France, ces grandes paroles avaient retenti dans le sein de la Convention; enfin le peuple irrité des campagnes y faisait écho.
« Plus de tyrans I » ... Il fiit accueilli, ce vœu, comme il méritait de l'être, &, partout, on se promit de veiller attentivement à la chose publique : aussi, quand le vieil orléaniste, à qui l'on doit Transnonain & les lois de septembre, fidèle à 'ses vieilles idées gouvernementales, eut montré son dessein d'instituer, sous le nom
à Aï, Louis Veuillot Ixv
de République Parlementaire on ne sait quelle sorte d'État oligarchique où le Bourgeois eût été tout^ & le Peuple rien, la France démocratique & républicaine frémit de fond en comble. Hameaux^ bourgs, villages, sentirent comme les grandes villes^ non moins vivement qu'elles-mêmes, le traquenard où l'on voulait prendre la Révolution. Une colère générale agita les provinces enfin d'accord avec Paris. Et Paris, où le Prussien n'avait posé qu'un pied furtif , Paris, ivre encore de son impuissante haine contre Badinguet^ Paris décapitalisé, convaincu que l'ancien premier ministre de Louis-Philippe avait l'intention de mettre sous la coupe des d'Orléans cette République conquise au prix de tant de sang, Paris entier se redressa de tout son haut, & chassant de ses murs les Vinoy bonapartistes, les Picard pseudo- républicains, les Simon anti-socialistes, les Favre amis des jésuites, les Larcy dévots aux lys, Thiers & le coq chaponné de 1830, il arbora fièrement sur ses remparts le drapeau rouge de la Commune & jura de s'ensevelir sous les ruines fumantes de la Cité plutôt que de se rendre aux monarchistes tricolores conjurés contre la République & contre lui.
La guerre civile était, dès lors, allumée. Huit jours après, elle éclata, vous savez, monsieur, avec quelle intensité.
Tandis que la lutte des Parisiens & des Versaillais était au paroxysme de la rage & que, fratricides, ils s'entretuaient, hélas ! sans pidé devant le Prussien, heureux de savourer un tel tableau, la province appelée
Ixvj Réponse de VAuteur
à nommer ses conseils municipaux^ avait élu. conseillers des hommes sages auxquels elle enjoignit d'aller négocier une trêye entre les belligérants. 'On n'écouta guère à Versailles les humbles & pacifiques émissaires de communes. Assuré sans doute de se voir ouvrir. avant peu par quelque honnête citoyen. une des portes de l'e^^-capitale, & non moins «ûr d'ailleurs de la modération dont useraient après . leur victoire sur les bataillons fédérés les généraux monarchistes qui commandaient l'armée, versaillaise , le gouvernement de la République sans républicains, tout disposé la veille encore à la clémence, apparut brus? quement inexorable & déclara qu'il voulait vaincre & non pas transiger. Il vainquit! & quelques jours après son effrayant triomphe, — au moment oùI'Eut rope stupéfaite apprenait que des centaines, des milliers d'ouvriers parisiens, dont le seul crime peutêtre était d'avoir désespérément défendu la République menacée, avaient été fusillés, détruits, & par qui? par * .' . •
il invita la Nation à remplacer purement et simplement les représentants du peuple républicains, démissionnaires ou morts, par des . députés ennemis de toutes les républiques & serviteurs de n'importe quel roi. Mais le pays plus clairvoyant en 187 1 qu'en 1848^ & qui, du reste, n'avait eu garde d'envoyer un seul volontaire à l'assaut de Paris, reçut très-mal les. étonnantes invitations gouvernementales, &, sévère, il y
* Suppression exigée.
à M, L,ouis Veuillot Ixvij
répondit en déléguant sa souveraineté aux radicaux du 2 juillet, à la tête desquels Gambetta.
Gambetta trois fois élu!...
Fureur & terreur à Versailles.
« Eh quoi ! Torateur révolutionnaire aimé des faubourgs, routrancier de Tours & de Bordeaux élu par deux départements, élu par Paris lui-même, allait tonner encore à la tribune nationale, au nom du peuple, & de quel peuple! Eh quoi! la province éiait en communion d'âme avec Paris & Paris, expiré, ressuscitait en Gambetta! Que s'était-il passé pour que la nation montrât un si -morne visage aux dompteurs du monstre^ qui, tenant haut & ferme le drapeau de Tordre en face de Thydre de l'anarchie, avaient intrépidement noyé dans le sang des plus vils démagogues écume du monde & rebut de la société, cette insurrection abominable & sacrilège, qui rappelle, en en dépassant Thorreur, les plus mauvais jours de notre histoire ? Ah ! que s'était-il passé pour qu'aux lueurs de l'épouvantable incendie qui dévorait encore les assises de la Cité scélérate, la France, y compris les ingrats bourgeois de Paris délivrés de la Commune, la France monarchique & cléricale eût osé blâmer cette seconde Saint-Barthélémy, non moins indispensable que la première, & si justement infligée aux socialisées athées de l'Internationale ? O grand Dieu ! que s'était-il passé pour que la province, la province elle-même, eût eu l'audace extraordinaire & véritablement incompréhensible de remercier, en leur servant Gambetta, les nouveaux sauveurs providentiels de la
Ixviij Réponse de l'Auteur
Famille, de la Religion & de la Propriété? que s'é cai c-il passé donc ? . . .
Il s'était tout bonnement, monsieur, passé ceci :
Versailles avait été jugée !
Et son juge, la France, justicière, avait prononcé la sentence que voici :
<{ Sont & demeurent frappés de déchéance ceux qui, mandataires du peuple, ont tenté d'enfreindre la volonté de leur mandant. »
Une telle parole n'a pas besoin de commentaires. Elle porte, elle rayonne...
Y voyez-vous clair à présent, hommes du 8 février, & comprenez-vous enfin qu'élus représentants du peuple à l'Assemblée Nationale pour régler les conditions de la paix, vous n'aviez pas qualité pour instaurer ou restaurer des princes? Un Roi !... Guéris de l'Empire, ce chancre phadégénique qui nous a si longtemps rongé les chairs^ nous sommes devenus trop prudents pour coucher encore avec la monarchie. Au 14 octobre, au 2 juillet, au 8 avril, la France vous l'a dit, royalistes, elle ne recevra jamais le Bourbon ni les d'Orléans que vous lui oflfrez. Hobereaux & bourgeois, vous tous, oligarques de Versailles, usurpateurs de la souveraineté nationale, il faut en prendre votre parti : la République ouvrière & paysanne, arrive, elle est là. Désormais le peuple ne veut plus souffrir qu'on gouverne & qu'on massacre en son nom; il veut tenir lui-même le gouvernail & le glaive. Assez de tyrans sur le trône ou dans les assemblées ! il ne veut plus subir ceux qui, prétendants ou candidats, mendient à
à M, Louis Veuillot Ixix
ses genoux rhonneur de parler en son nom & qui, tout frais élus par lui, se redressent hautains & nient avec impudence le mandat qu'ils en ont reçu. Longtemps, trop longtemps, les rôles ont été de la sorte intervertis & le monde ainsi renversé. Venue est* l'heure où tout doit rentrer dans Tordre, un ordre nouveau. Le peuple entend être obéi toujours & partout de ses créatures. Souverain, il exige que le selfgovernment soit enfin une vérité. Bref, fatigué de la République sans républicains, il veut la République avec des républicains.
Ainsi soit-il & bientôt !
Une dernière fois, monsieur, je vous salue ; absolvez-moi si j^ai péché.
Léon CLADEL.
é?ifES ToATScAt^QS
Lq4
Fête Votive
de
SzAÏU^T- -Bz/l^lHOLOmÉE TOT{TE - GUAWE
FÊTE V O r I V E
S^iT^T-S^RTHOLOmÉE TORTE-CL-MVE
■ oussEAU, l'homme de Genève, a dit quelque part dans ses Confessions, en parlant des champs pittoresques où s'écoula son enfance & sur lesquels il est né : « La Campagne! je ne pouvais me lasser d'en jouir; je pris pour elle un goût si vif qu'il n'a jamais pu s'éteindre; le souvenir des jours heureux que j'y ai. passés m'a fait regretter son séjour & ses plaisirs dans tous les âges, jusqu'à celui qui m'y a ramené. » Sur ce point-là, je suis, moi, tel que fut Jean-Jacques. Epris, dès
Tenfance, de mon beau pays natal qui finira, du moins je le souhaite du plus profond de mon <:œur, par me ^érir à jamais de
« Paris, cette goule si cruelle aux âmes naïves, & jaloux que j'ai toujours été d'y savourer en pleine nature, à Pombre des grands chênes familiers, mes sévères & charmants consolateurs habituels, les soleils magiques de l'automne, j'allai passer, il y a de cela quelques années à peine, une bonne partie de cette pres-
-tigieuse saison au moulin de La Lande, en Quercy, chez mon père, alors en assez bonne santé, le pauvre rude homme, que voici bientôt un an, hélas f j'ai perdu. « Salut! me dirent les miens, en m'accueillant à bras ouverts sur le seuil du logis, salut! petit, tu viens à point. » Et tandis que Zabeul, le bon vieux chien favori de la maison, éternuait de joie, léchait mes mains en agitant sa grande queue grise encore très-fournie, & que Mounard, mon ami
* chat, me reconnaissant aussi, ronronnait, se frôlait à mes jambes & faisait le gros dos. Père & Mère, après m'avoir longtemps embrassé, braves gens! à qui mieux mieux, me regardaient en extase, ivres de bonheur, tous les deux. Ah! j'avais beau n'être plus au maillot, la large & forte barbe qui me couvrait le visage avait beau dire que ma trentaine était
de Saint~Bartholomée Porte^Glaive 5
sonnée, qu'importe! j'étais toujours pour eux « le Petit », rien que le petit, pas autre chose que le petit. «Oui, tu tombes à point! » direntils encore tous deux ensemble, avec un sourire attendri des yeux & des lèvres que la félicité qu'ils éprouvaient l'un & l'autre à me revoir, moi leur unique enfant, rendait tout radieux & quasi-divin. « Eh bien, parents, qu'y a-t-il donc? » « C'est aujourd'hui la fête votive du pays, aujourd'hui même! A coup sûr, ils seront bientôt ici, les gaillards de Saint-Barthol ; on leur a dit hier que nous t'attendions aujourd'hui, tu vas bientôt les voir. » « A merveille ! ils seront reçus de moi selon leurs mérites; soyez tranquilles, anciens, il y a là ce qu'il faut, répondis-je en tâtant mon gousset, on est riche. » Une double exclamation de surprise me répondit & je vis bien que mes auteurs avaient l'air de savoir à quoi s'en tenir à ce sujet. Heureux de leur joie autant que de la mienne, en vérité! je les serrai de nouveau sur mon sein, & désireux d'embrasser aussi aima parens^ j'allai rôder autour du moulin, au grand air, en pleins champs. Arbres, haies, buissons, vignes & prés, le ciel en feu, l'eau claire du ruisseau, je regardais tout & m'enivrais de tout. « Terre natale, es-tu belle ! es-tu beau, ciel natal ! » & je me roulais dans l'herbe
en buvant du soleil .| Il cessa trop tôt, ce pieux délire, & je ne sais quelle mélancolie, immense & lourde, m'envahit. A pas lents, en moimême absorbé, j'errai sous les ramures. Ici tombait la feuille sèche & là chantait l'oiseau. Les entendais-je? Oui, mais comme en un rêve, & ce rêve, à la fois voluptueux & douloureux, que je faisais tout éveillé, longtemps, trèslongtemps, dura. Tout à coup, comme je longeais, machinal, la « Grande-Prairie » que borde la route cantonale de Lauzerte avec son pont de briques jeté sur le Lemboux & sa double rangée de peupliers, une sorte de rumeur, m'arrivant en droite ligne des hautes collines des Drowïds, attira mon attention à ce moment concentrée sur les sainfoins encore humides des fraîcheurs de l'aube &, tout irisés, ondulant sous la brise automnale. « Ohé! firent des voix lointaines, ohé! par ici! » Qu'était-ce donc ? Au milieu de mille tourbillons de • poussière soulevés par l'autan, une douzaine ^d'hommes dévalaient un sentier circulaire contournant les hauts mamelons & s'allongeant vers le val ; ils marchaient queue à queue, &, tout autant que la distance me permettait d'en juger, très-délibérément. Arrivés au coude formé par le sentier & la route, ils y firent halte; & là, s' étant concertés avec une cer-
de Saint^Bartholomée Porte^Glaivê
taine animation, ils se remirent en marche & se dirigèrent de mon côté. J'entendis alors une musique, champêtre s'il en fut, aussi compliquée que le comporte le mariage de ces deux instruments : tambour & chalumeau. Quels étaient ces gens-là ? N'étaient-ce pas ceux dont on m'avait annoncé la visite ? Eh ! certes si ! c'était bien eux, eux-mêmes. A la manière dont ils étaient enrubannés de pied en cap, ainsi qu^aux couronnes de chêne qu'ils portaient triomphalement autour' du cou, force me fut de reconnaître en leurs personnes lous braguaïres ou tenants de la fête votive de Saint-Bartholomée f Porte-Glaive, précédés de deux virtuoses célèbres dans la contrée; évidemment, ils venaient tous ensemble me donner l'aubade & chercher la pièce; il n'y avait qu'à s'exécuter décemment; aussi, fort empressé de leur être agréable, allai-je les attendre de pied ferme sous le hangar qui commande l'allée domestique en laquelle ils ne tardèrent point à s'engager.
Roule, tambour! chante, chalumeau! la bande entière m'aborda. Soudain, je fus entouré de plusieurs gars endimanchés qui me considéraient d'un œil à la fois candide & malveillant; l'un d'entre eux, le plus grand de tous, il était d'une maigreur idéale & salivait constamment à bouche que veux-tu ! tenait pieusement &
gauchement des deux mains une corbeille pleine de fleurs artificielles dont je ne pus m'empêcher d'admirer le dessin & la couleur barbares : roses mi-parties noires & blanches, gigantesques; tulipes bleu d*azur telles que n'en rêvèrent jamais les tulipomanes de la ' Hollande ; marguerites perses à boutons de pourpre ; branches de lilas d'un jaune de safran; lis écarlates; épis de blé tricolores, ainsi façonnés sans doute pour rappeler le drapeau de la Nation. Dieu! quelle flore! Et quelle gent ! Après l'homme à la corbeille, long & sec comme un pieu, venait immédiatement un robuste gaillard, épais & courtaud, portant une cassette d'érable qui devait être assez lourde, car il la transférait à chaque instant d'une aisselle à l'autre; au son de métal qui s'en échappait, je compris vite qu'elle contenait les étrennes données par les habitants de la paroisse & destinées à payer les frais de la réjouissance annuelle. Instinctivement je considérai le tronc portatif & ne pus réprimer, en voyant la mine que faisaient les quémandeurs un léger sourire qui les décontenança. Nu-tête, inclinés à demi, roulant leurs bérets de laine entre leurs mains calleuses, ces braves garçons avaient appelé sur les lèvres une risette qui s'y était aussitôt transformée en grimace ;
de Saint'Bartholomée Porte-Glaive 9
ils paraissent inquiets, tous, plus ou moins.
(( Serons-nous bien étrennés ici? »
Telle était évidemment la pensée qui les préoccupait &, certes, ils n'étaient pas dans leur aplomb.
Afin de les rassurer un peu, je fouillai dans mes poches : ils comprirent ce geste à la volée &le plus sec comme le plus hardi de la troupe, celui qui me tenait sous les narines la corbeille emplie de fleurs artificielles si bizarres, s'écria, rasséréné :
— « Bibo Nostre Segne! (Vive Dieu !) »
Cependant, en face de moi, la musique allait à tout rompre; le chalumeau ou plutôt Vamboise^ pour restituer à cet instrument son *" nom localise conjuguait le plus intrépidement . du monde avec le tambour battu de main de maître. En vérité, les deux sonneurs faisaient merveille : tandis que les bras de Tun & les poumons de Tautre rivalisaient à qui mieux nrieux, je les envisageai l'un & l'autre avec complaisance.
Ils étaient très-dignes d'examen tous les deux & valaient au moins un bravo.
Trapu, rutilant comme un rayon' de soleil, exhalant une odeur de raisin qui fermente, le tambour me séduisait par ses airs effrontés & bons enfants ; un sourire d'une et ànerie toute
lo La Fête Votive
soldatesque papillonnait sur ses lèvres rases aux coins desquelles le vin avait fraîchement dessiné des paraphes qui s'y étaient imprimés ; au long de ses tempes régnaient, empiétant sur ses pommettes vermeilles & très en relief, des
• favoris pies, disposés conformément à la règle capillaire admise par les Vieux de la Vieille;
--à Taventure, ici, là, sur son crâne gibbeux se répandaient, tout hérissés, des poils gris & drus comme un buisson de ronces. Habillé de haut en bas d'une grosse laine âpre comme la feuille de l'ortie, il était boutonné jusqu'au col, & tout son costume, comme toute sa personne, sentait le camp d'une lieue. A n'en pas douter, il avait servi; sous sa veste taillée ainsi que la carmagnole de l'an II , miroitait la boucle d'une ceinture de buffle, laquelle avait dû être baudrier, primordialement. Un vrai Gaulois , Phomme, un vrai coq ! Quiet & dodu, sans contorsions ni singeries aucunes, il maniait magnifiquement les baguettes. Entre deux ra ! fla ! ses yeux vert de mer, allumés & loyaux, interrogeant les miens, ne cessaient point de me dire :
« Eh bien! comment me trouvez - vous !
Ai-je assez de vertu comme cela! Je ne suis pas manchot, moi, pas vrai ? »
L'autre musicien, l'àmboise, était bien le
de Saint^Bartholomée Porte^Glaive ii
plus déversé bancal qui fut, après imparfaite , gestation, sorti d'un ventre de femme, & je ne pense pas que le cerveau d'un poëte romantrque en ait jamais enfanté de pareil : les épaules osseuses & pendantes, aussi mal emboîté que possible & rencogné dans ses jambes dont Tune était terminée d'un hideux pied bot & l'autre d'orteils d'une longueur inouïe, à peine paraissait-il haut de quatre pieds, bien qu'en réalité sa taille fût beaucoup plus élevée que celle de son confrère le tambour. Rien de moins séduisant qu'un tel avorton, néanmoins si ratatiné, si déjeté, si racorni, si décharné, si glabre, en un mot, si horrible qu'il fût, il m'intéressait pourtant au plus haut degré, cet invraisemblable joueur de chalumeau. Plus encore que ses membres circonflexes, sa tête, renflée aux maxillaires , s'effilant à l'occiput & vers le menton, me préoccupait par sa structure bico- • nique. Un bien singulier quidam, oui-dà!
La haine & la couardise habitaient sa face de furet, & sous sa peau blafarde, aussi sèche qu'un vieux parchemin, les nerfs, comme un jeu d'aiguilles, tricotaient. Assurément, il s'efforçait de paraître piteux & modeste, mais ses petits yeux vairons, luisant, comme, la nuit, . ceux des chats, entre des paupières mi-closes, énonçaient, malgré lui, la malice indomptable
de son âme. II y avait en lui du prêtre & du procureur, surtout dans l'oblique regard dont il me visitait à la dérobée, & son accoutrement composé d'une longue blouse & d'un pantalon noirs, propres & de bonne apparence, quoique usés jusqu'à la corde, achevait de lui donner l'air d'un parfait garnisairé mâtiné de sacristain; bref, toute son haïssable personne, aussi blême que chauve, émettait je ne sais quel insupportable parfum de paperasses & de burettes. Oooh ! il jouait faux à outrance, mais ses doigts parcouraient l'amboise avec certitude, & vraiment il avait une embouchure d'enfer!
L'aubade touchant à sa fin, il se développa subitement comme font ces poupées mécaniques comprimées sur elles-mêmes, & dressé sur sa jambe valide, tandis que son affreux pied bot, ayant perdu terre, allait & tournoyait en l'air, il souffla désespérément dans son chalumeau, devint tout pourpre & tout joufflu, prit l'octave & couronna deux ou trois séries de fioritures suraiguës par un couac final dont il parut aussi fier que s'il eût produit quelque miracle en présence de l'humanité tout entière, y compris le saint-père & le ministre de la justice en personnes. On peut dire qu'il fit de l'effet, il eut du succès, je vous en réponds !
Sonneries terminées, on récompense les son-
de Saint-Bartholomée Porte^Glaive 13
neurs, & c'est tout juste. <c Or soldons, me dis-je, & comme un roi. » Mais je n'eus pas le temps d'agir.
Avant que j'eusse tiré de mon gousset le salaire dont je voulais payer l'honneur grand qu'on me faisait, les tenants m'invitèrent à choisir une des fleurs anormales que j'ai dépeintes & voulurent tous ensemble me complimenter ; hélas ! ' en vain s'appliquèrent-ils à discourir, la parole échoua sur leurs lèvres, & ce à plusieurs reprises, en dépit de toute leur bonne volonté. Quoi voyant, le tambour fit aussitôt claquer sa langue d'un air capable & porta les baguettes à la hauteur de l'œil, en manière de salut; puis, se dandinant sur ses tibias solides comme des colonnes, hardi mais congru, d'une voix qui restait incomparable- * ment enrouée & confuse quelque opiniâtres que fussent ses efforts pour la rendre claire & nette, il dit :
— Excusez-moi. Voilà, monsieur, voilà!...
Moi, Farandol, dit La Bataille^ je vas vous expliquer comment ça marche... Ainsi donc^ à seule fin de dire la vérité, ces jeunesses, ils auraient cru mal faire s'ils n'étaient pas venus vous sonner, à vous le premier, qui seul en , savez, à ce que dit notre mage, autant & même plus que notre maire & notre curé, tous deux
14 ^û Fête Votive
ensemble... voilà!... Prenez ce petit bouquet que vous présentent nos mains & même nos cœurs, voilà!... D'habitude, vous ne vivez pas ' dans le pays, mais vous en êtes rornement & la fleur, de près comme de loin-; prenez le • petit bouquet, vous nous ferez plaisir, voilà !... Franchement & sans badiner, nous vous souhaitons, tous tant que nous sommes ici présents, y compris le plus jeune & le plus vieux & même ce pauvre démanché de Margouylne, dit L'Église^ qui joue de Tamboise, une vie heureuse, sans pareille, accompagnée, comme de juste, d'une troupe d'autres tout aussi prospères... Voilà!... j'ai dit. Eh! voilà! voilà! monsieur rrr!
— Ainsi soit-il! » murmura l'amboise avec onction & tout éploré.
Sans répliquer rien à des compliments si flatteurs pour moi, je pris la première tulipe bleue venue, & donnant au caissier de la bande une pièce de cinq francs, j'engageai tout le monde à entrer au moulin pour y boire un verre du cru. L'aubaine, — un écu de cent sous, un petit écu d'or ! — ^vait quelque peu troublé les pauvres gens, & je dus renouveler mon offre, à laquelle le tambour-orateur répondit par un : « Pas de refus ! » immédiatement suivi d'un autre mélancolique : « Ainsi
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soit-il ! » du sieur Margouylnequi, décidément, le bonhomme, ne me plaisait point. « Allons, venez, braves gens, entrez ici. » Tout le monde, alors, me suivit à l'intérieur du tric-trac & devant les meules ronflantes qui vironriaient tumultueusement sur elles-mêmes, on but un litre, on en but deux, on en but dix, & Ton parla finalement de se retirer, au grand désespoir de Tamboise, devenu tout à coup dur d'oreille & qui contemplait avec amour, au fond de son verre, sa face d'ecclésiastique vaguement réfléchie dans le vin.
— Oui ! c'est dit ! on vous verra ce soir à la boto (fête votive); on s'y amuse ferme! Eh?
vous viendrez... voilà? je vous attends. Salut! au revoirrrr. »
Et, sur ce dernier roulement d'rrr, Farandol dit la Bataille, entraînant presque de force son confrère qui réclamait le coup de Tétrier avec des cris stridents dignes du chalumeau, sortit de l'usine en me faisant promettre derechef & sans rire d'aller voir, à la brune, comment lui, Farandol, le bien nommé Sans Peur & Sans Reproches, il travaillait la peau de son tapageur qui, disait-il, « régnait & triomphait de Castelnau-de-Montratier à Beaumont-de-Lomagne, — oui, moussu! »
Tout homme qui manque à sa parole est.
en Quercy, considéré comme un païen, un huguenot, un patarin, un damné; certes, je ne tenais pas à me valoir une telle réputation, encore moins à ce qu'on me traitât pour tel.
Or, à la vesprée, entre deux & trois heures, aussitôt que je vis le soleil s'abaisser à l'horizon en feu, je gagnai la rive droite du Lemboux & la longeai jusqu'au pressoir d'huile de Pettre-Ayguyallost, haute bâtisse en pisé, construite sur pilotis, à cheval sur le ruisseau. Là, prenant au plus court, après avoir passé l'eau sur un tronc d'arbre non équarri, branlant, & dont les deux extrémités portaient sur l'une & l'autre rive du Lemboux, je me jetai dans un champ de vignes à corps perdu, puis, traçant droit à travers le vallon tout ensoleillé, je m'acheminai nonchalamment vers les collines prochaines. Un temps superbe!
assez doux, quoique très-chaud. Déserte, on était en fête & tout chôme en cas pareil, la campagne, à moitié nue & couleur de rouille, étincelait sous le ciel en flammes & dont le globe azuré semblait avoir la rigidité comme le poli du cristal. Autour de moi les vignes rampantes, on avait vendangé depuis peu, poussaient en tous sens leurs pampres dépouillés de fruits mais garnis encore de feuilles à demi brûlées du soleil & toutes recroque-
de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 17
villées sur elles-mêmes. On ne le voyait que trop : il n'avait pas plu depuis longtemps déjà, car la terre avait soif & béait, aride, ici, là, partout. Herbes & halliers, racornis par la sécheresse, avaient péri, tous. A droite, à gauche, à Tentour du val, les mamelons qui lui faisaient comme une couronne, allongeaient leurs pentes argileuses, ouvertes récemment par la charrue, & c'est à peine si Ton apercevait, à la cime de leurs sommets boisés, quelques arbres encore verts. En bas seulement, au cœur de la vallée & le long deTeau, moutonnait, haute & drue, au pied des charmes & des viornes, une éternelle verdure. Ayant donné ses fleurs, ayant donné s^s fruits, après la moisson, après la vendange, elle était cependant belle encore, la terre nourricière : appauvris ses arbres, appauvris ses champs, elle s'épanouissait toujours, avec les derniers vestiges de ses beautés annuelles, aux baisers radieux & fécondants du soleil. O pauvre cher pays dénudé !... Là même où j'avais vu naguère le printemps & sa splendide gaieté, je trouvais l'automne avec toutes ses mélancolies, & la nature, dolente aux approches de l'hiver, souffrait encore des ardeurs dévorantes de Tété. Pays! ô pays aimé! ton ciel d'azur & de feu, je le retrouvai!; il rayonnait, en sa gloire incorruptible, au-dessus
i8 La Fête Votive
de ma tête, il était toujours là; mais ta terre, hélas!... où donc était son éblouissant manteau de feuillages & de grands blés? où donc étaient ses bois en fleurs ? où donc ses sources, allant, invisibles sous Therbe, entre les futaies? où . donc ses hauts maïs sonnant dans le vent? & ses chênes touffus, sous le dôme vivant desquels sommeillaient, à Tabri des embrasements du ciel^ laboureurs & faucheurs? & ses coteaux écrasés de verdure? & ses gorges profondes emplies de nids? & ses gras pâturages enfin, où, dans la vive & pure lumière, ânes, chèvres, moutons, vaches, chevaux, taureaux & bœufs, paissaient, innombrables& paisibles, sous la houlette de Thomme & Tœil du chien pasteur, aux chansons amoureuses & sempiternel- . les de Toiseau?...
« La de ri ra^ la de ri rt roL., »
Quoi donc !
C'était le tambour & c'était le chalumeau.
Mélancolie, adieu! ...
Salut, musique !
Elle disait, cette musique, que bien des fois
> j'avais entendue bruire en ma tête, alors que,
farouche & nostalgique, errant à travers ce
Paris que nos paysans appellent la Ville Pre-
de Saint'-Bartholomée Porte-Glaive ip
mière, je songeais avec amertume à mes belles campagnes natales, elle disait, cette chère musique, elle disait un de ces airs vénérables & naïfs, tantôt précipité, tantôt traînant, en qui nos pères des Gaules eusssent bien vite reconnu les préludes du branle celtique. Alternativement, tambour & chalumeau, celui-ci pianOy cé[\i\-Ak pianissimo^ répétaient Taimable mélodie champêtre qu'ils recommençaient ensuite ensemble & forte^ Tun strident & Tautre ronflant. Ému, ravi, j'écoutais sans bouger & je pleurais sans savoir pourquoi, lorsque je me remis en marche. O les bonnes douces larmes & combien légers étaient mes pieds!... Après avoir débouché sur la route traversière de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, à la pointe d'un coteau, gravi, quoique abrupt, en courant, je m'avançai, mon cœur & mon esprit, tout jubilait en moi! vers un bouquet de grands ormes qui, de leurs multiples bras, abritaient une bâtisse plusieurs fois séculaire accrochée à deux colombiers formant ailes, au faîte desquels, par des trous semi-circulaires, on voyait, tour à tour & de temps à autre, apparaître une crête écarlate de coq, des têtes inquiètes de palombes. Et j'allai, j'allai... Soudain un vacarme épouvantable, que l'écho répétait dans le vallon, arriva jusqu'à moi.
Mille voix humaines grondaient à la fois & ces mots, souvent répétés, dominaient la clameur générale : « Ohé, Thomme, ohél Du vin, noble enfant de garce! A boire! A boire! ohé! »
Quel tohu-bohu! Des cris poussés à pleine gorge, le choc de mille verres & de mille bouteilles, des trépignemens à faire gémir le sol, des colloques, des jurons, des hoquets, d'assourdissantes clameurs ondoyant pêle-mêle m'arrêtèrent net tout abasourdi; bientôt des émanations grasses & vineuses emplirent ma narine : ah! j'étais arrivé devant Voâbreuvoir du Chêne, cabaret bien famé dans tout le Bas-Quercy, & que lès indigènes pratiquent et choient comme les Parisiens la guinguette. On ne buvait là que du vin du pays, & les anciens du hameau disaient que TAbreuvoir [abeouradou) datait du commencement du monde; ils prétendaient aussi, les braves gens, y avoir toujours vu la même chauve-souris clouée par les ailes à la même porte, & sur l'imposte de ladite porte la même branche de laurier dont tous ceux de la contrée, enfants, adultes & vieillards, entendaient à merveille l'avis hiéroglyphique :
/(C/, Von débite du rouge et du blanc.
de Saint-Bartholotnée Porte-Glaive 21
Cabaret unique en son genre & maison, en somme, à double lin ! Non loin du seuil, en effet, bridée sur un poteau de chêne, une pancarte portait cette inscription en caractères romains & cursifs savamment entrelacés par quelque malin de l'endroit :
cHEmVoX eT béFFs
Dé RAnfOrT. la JowRNEf dEaXijfSTTo
Leu; rHeu RE mN E^cwT.
Tel quel, T Abreuvoir regorgeait de monde; on s'y chamaillait, on y buvait sec, rubis sur Tongle : au dehors, en plein air, étaient rangées à la file cinquante ou soixante tables autour desquelles se tassaient des hommes bruns de peau, larges de reins, hommes qu'à leurs longues chemises de toile écrue passées sur la veste de drap, taillées 'comme le sayon antique, on reconnaissait au premier coup d'oeil pour des riverains du Tarn & de l'Aveyron.
Ils buvaient à tire-larigot, en veux-tu, en voilà, verse donc toujours, mon bel ami. L'un d'eux pérorait; on Técoutait en silence, les oreilles en avant, les yeux à demi fermés comme pour mieux Tentendre.
— Oui! Dieu me damne... pas! disait-il, échevelé, qui pourrait savoir où nous allons ?
22 ha Fête Votive
Après avoir travaillé comme des galériens à la rage du soleil, il faut pâtir. On se disait à la Prime : « Un peu de pluie & nous aurons une belle récolte ! » Il a plu selon nos souhaits, & nous avons eu de belles gerbières; oui, mais le grain ne se vend pas à présent ! il se donne ! on est forcé de le donner pour presque rien afin de s'alimenter d'un peu de monnaie.
Il n'y a pas à dire, nenni ! nous sommes flambés, finis, ruinés, perdus, si ça marche toujours comme ça! Le sac de blé, quinze francs.^ Oui, quinze francs le blé fin ! A ce compte, impossible de manger du pain. Nous nous échinons, les jambes fines en profitent; rien pour nous paysans, pas un pauvre petit liard. Dites-moi, la taille payée, que nous reste-t-il? je vous le demande. Pas même de quoi acheter un cotillon à la femme, un attrape-alouette pour le pitchou. Moi, qui vous parle, j'ai besoin comme de mes yeux d'une paire de souliers, ceux que je. porte s'en vont en morceaux...
regardez! je ne mens pas. Avant-hier, lundi, je m'étais mis en route pour aller chez Courbazy, le cordonnier de Combe-Irej ; eh bien, j'ai réfléchi tout en marchant & j'ai reculé: « Sois économe, me suis-je dit, ta femme est enceinte. » Ah! si j'avais su, je n'aurais pas fait celui qu'elle porte ! Un malheureux meurt-
de Samt^Bartholomée Porter-Glaive 22
de-faim de plus sur la terre!... Hommes, au train dont tout va, vous dis-je, il ne nous est plus permis de caresser nos légitimes. Sang- Diouxl...
Une telle confidence, qui touchait aux plaies vives & secrètes de chacun de ces hommes attablés là, les rendit rêveurs et les assombrit tous. On a la fibre extraordinairement sensible & le vin non moins mélancolique que bavard, en Quercy. Personne ne souffla mot d'abord ; on se tâtait, on regardait en soi.
Ion se parlait in petto ; tout le monde compatissait d'autant plus à la misère d'autrui que chacun, comme de juste, prenait la sienne propre à cœur. « Eh bien, nous voilà tous muets, camarades, s'écria brusquement quelqu'un; on dirait, tant blême est notre peau, que nous allons passer, ici -même, de vie à trépas. » Aussitôt toutes les langues se débridèrent & travaillèrent en liberté. Confession pour confession : on allait bien voir celui de la société qui, parmi tous, était le plus à plaindre & le plus minable; & ce fut dès lors, avec je . ne sais quelle jactance, que d'une table à l'autre « on se fît réciproquement part de peines cruelles, celui-ci parlait de ses regrets, celui-là de ses craintes, tout le monde de ses maux passés, présents ou futurs :
ri
24 La Fête Votiçe
— Ecoutez^ laboureurs, écoutez-moi, fit en gémissant une voix nasillarde, François des Fourches a raison. Avant les pieds, disait-il tout à rheure, il faut contenter les tripes. S'il vous plaît, tenez ! moi qui vous parle, je ne peux contenter ni celles-ci ni ceux-là. Franchement, je suis bien à plaindre : ma vache, la décornée, que j'achetai à la vieille Peïrate, s'est dessolée en labourant; je n'ai pas ce qui s'appelle la moitié d'un sou pour la remplacer & pourtant il faut que je la remplace. Il va falloir me saigner aux quatre veines pour en acheter une autre. Une fois achetée, avec quoi la nourrirai-je, celle-là? Je n'ai ni paille, ni fèves, ni foin, ni jambes de maïs, aucune espèce de fourrage ! Encore si nos vignes avaient donné!... Le ver les mange. Eh! Comment, je vous le demande, voulez-vous que je m'en tire, vous autres? parlez!
— Hélas I que veux-tu que nous te disions, OElmas le Camard? nous sommes tous aussi vides que toi, peut-être même davantage, sans que cela se voie.
— Oui, nous sommes tous ici bien misérables & , véritablement, à souffrir comme nous souffrons...
— ...Il y aurait de quoi devenir fou, par réclair!...
de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 25
— ... Et même de quoi se pendre...
— ... Ou s'exterminer sans pitié les uns les autres...
— ... En se mangeant la chair sur le dos.
— Sainte croix!
— Eclairs & tonnerre du bon Dieu !
— Chaudrons & marmites du diable! il faudra périr en buvant de Teau.
— Malédiction tremblante & sans pareille !
Il nous faut du vin. N'en plus boire?... Ah!
tant vaudrait déclarer tout de suite la guerre au grand patenté du ciel !
— Le fait est que, gens , nous n'avons pas fini de rire!... oh! nous n'avons pas fini! L'hiver sera méchant, il le sera. Plus que jamais, •il faudra se serrer les côtes & se priver de bien des choses. Ainsi, moi, j'ai commencé par me défaire d'une bouche qui avait toutes ses dents & s'en servait bien, je vous en réponds. Eh!
ma foi , le gouvernement me faisait donner vingt sous par an pour ma chienne : cette charge me pesait. Oh ! ce n'a pas été sans en avoir eu le cœur gros!... sandî! La pauvre Bergère (que Dieu lui pardonne!) aboyait nuit & jour; elle eût entendu venir un revenant.
Très-brave bête de garde, à coup sûr ! mais une piécette de vingt sous... vous comprenez! aussi vrai que je vous le dis, j'aimais ma chienne
de toute mon âme ; je l'aimais tant, tant & tant, que je l'ai tuée... en fermant les yeux, comme ça, tenez, gens; voyez! Un seul coup de soc de ma charrue a suffi ^ pécai're !
— Ah! si je pou.,, pou... pouvais me débarrasser aussi com... modément que toi des bouches toujours ouvertes, ce, ce, ce., ce., ce
serait vite fait. Aîné de Bordery. Ma... ma... ma maison à moi, ma maison est pleine de mangeurs qui me ravagent tout vif & ne me laissent que les les... les... les... yeux pour pleurer : mon père a trois vingts & un dix; ma mère presque autant; ils sont vi... vi... vi... vieux, ne font rien... rien! ava... va... valent & digèrent tout.
— Très-bien parlé! Kèkè, le Bègue, a tapé juste! On est trop malheureux d'avoir à nourrir par force des vieux qui ne valent pas seulement un boisseau de mil. Le boa Dieu, s'il faisait bien les choses & si c'était un brave homme, il prendrait les bras qui n'en peuvent plus & les jambes enrayées, enfin tous ceux qui font de la dépense sans porter de revenu. Ma foi, je pense ainsi, moi. Le ciel est bien assez grand. Notre - Seigneur pourrait y loger tous, oui, tous les infirmes, sans qu'il lui en coûtât, tant vaut-il dire rien, pas un écu, pas un sou, pas un denier, pas un liard, rien du tout.
de Saint-Bartholomée Porte~Glaive zj
— Assez causé! Qui demande du vin?
Aujourd'hui, c'est fête... & voilà!
— Fête, oui! mais n'allons pas trop vite, il faudrait s'arrêter. Ohé! Doucement! Halte-là I L'année n'est pas finie & la soupe ne se fait jamais sans graisse.
— Oh ! toi qui dis aïou! tu ne mourras jamais de faim, mais peut-être de soif, toi, Jean- Marie.
— Une bêtise!... Oli ! vois -tu, mon garçon, chacun connaît sa bourse.
— Et moi, je connais la tienne! Ainsi donc^ qui demande du vin? Oli, moi, Cyrille Oli, je paye... ma part, si vous voulez.
— Hé! le dégourdi 1
— L'avale-tout!
— Espèce de buveur patenté !
— Voyez-vous l'avare de son & le prodigué de farine 1
— Il n'est pas assez fin pour nous coïonner, • ce gaillard !
— Été comme hiver, il a toujours soif.
— Fournissez -le : il mangera votre chair & boira votre sang.
— Grand saint bon Dieu ! quelle éponge!
— Une sangsue !
— A l'eau! la vermine!
— Oui, oui, qu'il boive clair!
— A Teaul vitel à Teau !
— Camarades, ne vous fâchez pas, Oli s'amusait pn parlant comme il Ta fait, il faut bien rire quelquefois, on peut bien plaisanter un peu.
— Non, jamais avec la viande,,.
— Ainsi dit pour ta gouverne, Hippolyte le Bossu. )}
Cette scène étrange eût troublé quelque peu, sans doute, tout homme né sur les bords de la Seine, & ne connaissant guère d'autres types rustiques que le villageois de la banlieue parisienne, mais moi, familiarisé parfaitement avec les us et coutumes de mon pays natal, elle ne m'avait pas ému plus que de raison & j'avais eu même assez de liberté d'esprit pour, tout en écoutant, examiner à loisir & les hommes & les choses qui m'entouraient. Errant autour des tables, les pauvres gens des plaines sablonneuses du Languedoc, vêtus de cadis, & ceux des régions montagneuses du Quercy, coiffés de feutres noirs larges comnie des parasols, haussaient les épaules aux propos des riverains du Tarn & de TAveyron & considéraient d'un œil d'envie ^Je gros vin rouge écumant dans les verres. « Il y en a, grommelaient-ils, qui boivent du Fronton & du Montpezat ; il y en a qui ne valent pas le quart de notre petit doigt,
de S a in t-Bartholomée Porte-Glaive
& qui, pourtant peuvent boire à leur soif, &, ces nés-vêtus ! ils se plaignent. Qu'est-ce qu'ils veulent donc, ces chevaliers-là ? Nous ne buvons que de la piquette, nous ! » Hargneux, irrités » de leur réelle indigence, outrés en même temps des plaintes hypocrites des riches laboureurs riverains du Tarn & de TAveyron, & s'exprimant d'un verbe encore plus amer que celui des hommes des plaines du Languedoc & des montagnes du Quercy, des âniers en surcot • & béret blancs, portant en bandoulière le fouet à gros manche court orné de clous de cuivre ; d'énormes rouliers en bonnet de laine & blouse de coton couverte de soutaches; des pâtres escortés de grands chiens velus maigres & résignés ; des bouviers appuyés sur l'aiguillon ; toute cette bande de mécontents disaient à la ronde que, « les riverains avaient tous de quoi^ mais qu'ils étaient trop ladres pour payer un doigt de vin à ceux qui n'avaient pas en poche la moindre rondelle de métal. » A ces paroles haineuses les têtes se montèrent. Tout à coup, un vacher des Hautes-Prairies proposa gravement de se ruer dans le chais, à ce moment grand ouvert, de Vc/ibreuvoir du Chêne^ d'en extraire une barrique, de la traîner à la face du soleil, d'en faire sauter la bonde & d'y boire à même envers & contre tous. Ayant surpris quelques
mots hostiles à leurs Majestés, deux gendarmes, bicorne en tête, se pavanant sous leurs buffleteries, crièrent en langue d'oc : « Holà ! Monde ! ne vous compromettez pas; attention! » Elle avait parlé, l'Autorité ! Prudents, les groupes se dissipèrent pour aller se reformer sur la route de Saint-Bartholomée Porte-Glaive où des marchands forains s'égosillaient à Tenvi, qui prônant ses osselets, qui ses dés, qui le pair & l'impair, qui la raquette & le tourniquet, & qui lou RebirO'Marioun!
— Ici, venez ici, femmes & maris, sanglotait dans, un porte- voix d'ofHcier de marine un grand diable étique, accoutré d'on ne sait quels bizarres oripeaux, accourez ici, filles & garçons ! Saint-Dieu ! N'ayez pas peur, vous ne risquez rien. Avec un sol, vous pouvez m'attraper trois verres de table, deux couteaux à manche de corne, une bouteille de deux litres, une soupière de faïence... au choix I on gagne à tout coup; à tout coup Ton' gagne. Approchez, je sais ce que je dis & je dis ce qui est. Ici donc, ici ! »
D'autre part, perché sur une estrade comme sur un trône, un cul-de-jatte à bouche de Stentor luttait, non sans succès, contre le portevoix du concurrent :
— Iniglu, de Santa-Fé, moi, je ne vends
de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 31
pas, je donne. Entendez-moi : ces coëffes, ces bérets, ces casquettes, cette toile, cette étoffe, ces guêtres de basane sont à vous. Allez-y, prenez, prenez tout. Tabernacle de Dieul moi, je ne suis pas charlatan comme d'autres qui parlent dans un cornet. Ohél moi, je perds toujours, & les autres jamais. Une, deux, trois! allez-y, profitez de mon guignon, bêtes & chrétiens!
— Amoureux, & vous, amoureuses, soupirait, un peu plus loin, une vieille ambulante caduque frissonnant sur un trépied, achetezmoi des bonbons enchantés. Ils sont là, voyez! ils sont là! Jadis, la belle Clarisse de Cahors en fit manger au paladin Renaud de Montauban, & Renaud lui fut toujours fidèle. Ils sont là, les bonbons, ils sont là! Venez, amoureux! celui de vous qui en prendrait deux chaque matin, pendant un mois, serait toujours adoré de la sienne. Écoutez, amoureuses! il faut avaler de mes bonbons, si vous ne voulez pas être trompées par vos chéris. Un sou laJDoîte! la boîte, un sou! Le bonheur, un sou : vraiment il n'est pas cher ! allons ! allons ! qui de vous en veut? »
Ébahis, paysans & paysannes écoutaient en silence les captieux boniments. Était-ce Dieu i possible, en vérité? Que de merveilles on pou-
32 La Féti Votive
vait gagner pour un sou ! Mais il fallait jouer, on pouvait perdre... & perdre, quelle ruine 1 Ah'I mieux valait s'abstenir que de courir la malechance, & chacun se tenait coi. Si quelquesuns, cependant, éperonnés par la convoitise, osaient tenter la fortune, la plupart, après avoir fait deux pas en avant, quatre en arrière, interpellaient ainsi Tindustriel ambulant :
« On t'a bien coupé le fil, canaille, mais ma monnaie!... elle restera où elle est » , & cela dit, se retiraient à la hâte derrière un mamelon voisin. Ah ! ce mamelon-là ! L'air y était épais comme un brouillard de décenibre & gras comme dans une tannerie : il y bruinait de la graisse. A droite, à gauche, de toutes parts, sur de larges pinces plates posées au-dessus de charbons ardents, fumait & crépitait . une pâte faite d'œufs, de lait, de maïs, d'axenge & de je ne sais trop quelles herbes balsamiques ; trois ou quatre femmes en surveillaient la cuisson ; gars & garses se pourléchaient les lèvres d'impatience, tous caressant du regard les belles coques jaunes comme l'or; armée d'une ^ fourche de fer, la.patissière-capitane, tenait en respect la marmaille & se démenait, infatigable, poils au vent, enrouée, suant sang & eau, laissant sans y prendre garde flotter hors de son gorgeron de calicot ses lourdes mamelles,
de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 35
fermes & grossières comme des boules de ram-# peau...- Scandalisée ou plutôt feignant de Fêtre, une émondeuse de Cagnac, encore toute jeu- ' nette, lui dit à haute voix :
— Ah ! mon Dieu ! Raymonde ! prends garde à toil tu montres tout. '
— Eh bien I on y peut regarder, qu'on le voie, je n'en ai pas honte I
— Oh! c'est joli ce que tu dis là, Raymonde, bien joli!
— Ça, fit Raymonde en frappant sur s^s seins, ça, Molijette, ça, vois-tu, ma reinette, a nourri des vaillants & des vaillantes comme tu n'en feras jamais, toi.
— Grosse poularde abandonnée 1 intervint un vannier des Ba.sses-Terres, la poulette, à qui tu parles, un jour ou l'autre, pondra, c'est sûr, mais sûrement aussi ce ne sera jamais que du même coq...
— Quel brave chapon, ce coq là, s'il te ressemble.
— Attrape, vannier; attrape, Court-d' Argent ! bourdonna lentement un bouvier de l'Honor-de-Cos, roux & velu comme un taureau de la Basse-Marche ; au lieu de te mêler de ce qui ne te regarde pas, imbécile, tu ferais mieux de me payer le joug que je te vendis à la foire de Cazes-Mondenard, l'an passé.
— : Qu'est-ce que tu me chantes avec ton joug? Je te l'ai payé.
— Tu mens.
— Ah! je n'ai pas payé ton joug, grand Pétri! ! Et mes planches de chêne que je te donnais en échange ! est-ce que tu ne te rappelles pas que tu me dis en les voyant : « La mère « crache les poumons, elle va passer ; ce bois lui « ferait un bon étui, je le prends pour ce que tu « me dois. » Si tu ne t'en souviens pas, moi je m'en souviens, c'était à la prime.,,
— Au premier quartier de la lune de Mars, oui; c'est vraiî
— Que réclame -tu donc alors > que réclames-tu ?
— Donne -moi tout de suite une demipistole, & nous serons quittes, ami.
— Nenni!
— Que tu le veuilles ou non, je te ferai cracher, Court-d' Argent.
— Toi! tu ne vaux pas la moitié d'une calotte.
— Une douzaine de poussifs de ta trempe, je' les mettrais tous ensemble dans mon havre-sac.
— Canaille, toi?
— Moi.
— Viens !
— Sur l'heure.
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— Y es-tu?...
— Doucement, Pétril ; patience , Courtci' Argent. Eh! les amis! S'étrangler quand on peut s'arranger sans frais, ne parlons pas de ça, je vous prie. Au nom du Fils, sur mon salut ! vous perdez la tête ; ah çà, voyons, si wus vous faites quatre bien comme il faut, je paye un quart de petit-blanc... Que j'entende! plus fort ! oh ! que les mains sonnent !
— Tiens... voilà! maintenant viens payer le quart, Jacques du Langueyeur.
— Êtes-vous amis ?
— Amis jusqu'à la tombe...
— Et même jusqu'à la résurrection.
— Oui, vrai?
— Vrai comme il y a là-haut le grand Ancien du ciel !
— Eh bien! alors, allons trinquer, allons, & puisque je vous ai racommodés, vous payerez, comme de juste, la moitié chacun, n'estce pas, c'est entendu? »
Le vannier se mit à rire, le bouvier en fit autant; ils se touchèrent la main, désarmés; entre eux, la paix était, faite contre le vœu des curieux qui comptaient sur une rixe où le sang eût coulé d'abondance, les adversaires étant renommés, celui-ci pour ses doigts de fer, celui-là pour être sans quartier...
Un tourbillon de jeunes filles passa*
Tout le monde les suivit & je fus précipité sur leurs talons.
— A la danse ! criaient-elles ; hommes, à la danse ! écoutez l'appel !
Le tambour & le chalumeau, fous d'allégresse, appelaient, en effet, la foule au milieu de laquelle il était difficile, sinon impossible, de se frayer passage. A force de travailler des genoux & des coudes, je parvins enfin jusqu'à Taire où, pressés comme des harengs dans un baril, les danseurs, se trémoussant ainsi que des épileptiques, vociféraient en chœur. En avant la musique & vive la gaieté ! Parqués dans le lit d'une charrette limonière^ les deux musiciens sonnaient, bruyants comme un orchestre : Farandol, dit La Bataille, rouge comme un coquelicot en juin, tourmentant son Tapageur y en tirait des rumeurs miraculeuses ; la bonne humeur pétillait en ses yeux, le vin . lui sortait par les pores, il riait, jubilait & frappait comme un sourd. De temps en temps il faisait le grand écart & poussait un long cri. M'ayant tout à coup aperçu dans la cohue, il m'adressa un sourire vainqueur, & s' élançant • sur une des ridelles de la voiture , il s'y maintint droit comme un i, par un prodige d'équilibre, avec son tambour. Et ranî & plan! &
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rari tan plan ; houp - là ! Le branle qu'il battait de ses bras robustes, prenait, sous ses baguettes, je ne sai^ quels accents guerriers ; on eût dit du terrible ra«fla, fla-fla de la charge à la baïonnette. Enfoui, perdu dans le lit de la charrette, hargneux & farouche comme un chien de ferme à j.eun, Margouylne, dit L'Eglise, s'essoufflait à suivre la mesure : hélas ! son chalumeau vagissait d'impuissance.
— Hardi ! amboise ; criait par instant Farandol, hardi! Jambe-de-bi^ette; hardi! cul^ de-plomb.
A chaque fois que cette qualification on ne peut plus grossière & des plus blessantes pour un boiteux lui était décochée, Margouylne, enfiellé, serrait l'une contre l'autre ses lèvres blanches de colère & jetait à son collègue un long regard en dessous qui disait très-clairement :
— Tu me le payeras ! »
Il n^ avait aucun souci, ma foi, de ces menaces-là, La Bataille. Autre chose, évidemme;nt le préoccupait : avant tout & surtout, son tambour, ensuite une pauvre petite créature, sautillant sur les brancards de la charrette, & qui, brusquement, se mit à pousser des cris inintelligibles, accompagnés de force signes de troi^ & de gracieuses gambades, à la grande
liesse des danseurs qui le huèrent en masse avec un acharnement incroyable, en vérité. Farandol dit La Bataille, ému bientôt de ces clameurs, se rembrunit & fronça les sourcils. A coup sûr, il allait se fâcher...
Emmailloté dans une robe de serge rouge en loques, pâlot, comme un cierge, le front & les épaules chargés d'une opulente chevelure t blonde crespélée, ses beaux grands yeux bleus imbéciles roulant tout effarés, celui que Ton huait avec tant d'ensemible & de barbarie, être à la fois misérable & charmant, remuait mon imagination peut-être plus encore que mes entrailles : était-ce une fille? oui, disait la délicatesse exquise de ses formes; un garçon? oui, manifestait sa barbe naissante. Ephèbe étrange! On se demandait qui Tavait engendré, qui l'avait conçu. Fils de lourdauds, lui, si joli?... Dans le timbre de sa voix argentine & jusque dans le moindre de ses gestes inconscients, soit qu'il gazouillât, timide & l'allure incertaine, des mots étrangers à toute langue humaine, soit qu'il jetât de hauts cris en bondissant avec agilité, je rencontrais en toute sa personne, je ne sais quoi d'hybride qui déconcertait totalement ma sagacité. Frêle corps sans âme, il vivait à son insu. Ravissant visage sans clarté, que quelque intelligence eût éclairé ses traits
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inexpressifs; que ses lèvres d'adolescent eussent fait entendre quelque mâle parole en même temps que ses regards de vierge révélé quelque douce pensée féminine, il eût immédiatement offert sous bien des rapports un type accompli d'androgyne.
— Ohé ! rinnocent ! fit un frater qui portait un plat à barbe de laine blanche, brodé aux revers de sa veste de bure ; ohé! Xoïotix! j'ai vu le curé de Sempar ; il m'a conté que tu léchais bien les burettes.
— Il est voleur comme une pie , l'Innocent !
— Eh! que t'a- t-il volé, Matelotto? Racontenous ça.
— Du pain, une miche.
— On te croit pardi bien ! il est toujours affamé.
— Toujours affamé ! demandez à Félicien, le cardeur de laine.
— Eh ! Félicien, qu'en dis-tu ?
— Ce larron de Xoïotix ! Il y a quelques jours déjà, la semaine passée, il vint chasser chez moi le pain ; il pleuvait des pierres, il était tout en sang & mouillé jusqu'à Tâme; lors, moi, par compassion, je le laissai coucher sur des étoupes, au-dessus de Tétable aux ouailles.
Savez-vous ce qu'il fit pendant la nuit? Il vit
dans un coin ma chatte qui nourrissait, il la tua & mangea les petits...
— Ah bah !... crus?
— Oui, tout crus, le brigand!
— Dieu de Dieu ! quel appétit^ le voleur, la canaille !
— Oh ! Ça ne se passera pas comme ça ; ma chatte m'avait coûté, toute jeunette, une paire de poulets... il m'en faut une autre, les rats me détruisent, m'achèvent ; ils me mettent à quia. Devant Notre-Seigneur qui m'entend, je le jure, si l'Innocent a jamais la mauvaise idée de repasser aux Barthes, je le démembre, ce goulu! je'lui tords le cou, je l'estropie : ainsi ferai.
— Tas de huguenots ! s'écria Farandol en martelant son tambour, vous ne valez pas le coin de boue où vos piètres carcasses iront tôt ou tard soûler les vers. Écoutez la vérité! vous tueriez père, mère, enfants & même Notre- Seigneur pour une quarte de blé. Mettons que le pauvre Xoïotixvous ait pris quelques œufs & la bouchée de pain que vous lui refusez, quand il a faim, mettons qu'il vous ait avalé, en finesse, je vous raccorde, un verre de piquette,... le fameux préjudice, coquins! Oh! la belle perte que vous avez faite là, fils d*on ne sait trop qui que vous êtes, sacripants, huguenots, patarins !
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— On le sait : il n'y a que toi de brave au monde, La Bataille, toi qui as mangé tout ton bien propre & même les terres de ta défunte femme, malheureusement pour elle, la pauvre âme du paradis, non couvertes de Thypothèque légale.
— Halte-là ! mon bien, je ne l'ai pas mangé, vautour, jeTai bu ! Tu ne mangeras ni ne boiras le tien, toi qui parles, charron de Saint- Hilaire; plutôt que de te priver d'un sou, tu aimes mieux que les Nogates, tes sœurs, agoni-^ sent toutes nues sous l'œil des étoiles. Eh bien ! honnête oiseau, je les retire moi, les Deux-Nogates, tes sœurs, quand elles viennent de mon côté.
— Tu les retires souvent en ton chenil, La Bataille... on sait pourquoi.
— Serpent, tu ne rougis pas de siffler ainsi ! Prends garde... oh! ne tombe jamais sous mon sabot.
— Ta! ta ! ta! Fais leur avaler ton reste, ce n'est pas moi qui te le rendrai.
— Mes appartenances me regardent... Tiens, bois, l'Innocent;, bois sec & dru, petit; cette clarette du Saula ne doit rien à personne; avale, pitchou! »
Ce disant, La Bataille, entre deux ra-fla, tendit à l'idiot, qui la porta voracement à sa
bouche, une bouteille cerclée d'osier; oui, mais Xoïotix, pécaire ! n'avait pas encore bu deux gorgées à même, que l'Église, aux aguets, lui porta sournoisement entre les omoplates un coup de poing si bien asséné que^ d'une seule voix, les paysans s'écrièrent : « Très-bien envoyé ! Bon ! Très-bon ! » Ayant surpris le crime, La Bataille, tout en continuant de battre du tambour, crossa du pied le coupable qui, sans sourciller, reçut le châtiment : « Attention ! attention à toi ! Jambe de bizette ! si tu recommences, je te mets en mortier! remue encore, si tu l'oses, scorpion, & je t'écrase là! » Margouylne, dit l'Église^ fit rendre à son chalumeau de longues plaintes lamentables, & pour toute réponse, regarda d'un œil vitreux & terrible Farandol...
La scène tournait au tragique & j'en eusse bien voulu voir le dénoûment, qui promettait d'être fort gai, mais une bande de gars hurlant à tue-tête : a Q/lqui lou biolounaïre ! » (Voici le violoneux! ) arriva sur moi comme une rafale, & m'emporta d'emblée à l'autre extrémité de Taire, où, comme je m'efforçais à reprendre pied, une voix perçante glapit : « En place pour le quadrille! » Avais-je bien entendu? N'était-ce point un rêve? En plein Quercy, le quadrille? Ah ça, dormais-je éveillé?... Quoique invrai-
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semblable, la chose était vraie; oui ! Tinnovation datait de la dernière fête votive de Durfort. Très-chaudement admise par la jeunesse, elle n'était que médiocrement goûtée des Anciens du pays : elle leur paraissait un attentat à la majesté de l'antique frairie; ils improuvaient, d'ailleurs, toutes sortes de nouveautés & se montraient surtout rebelles à la réformation du costume. On ne peut plus pleins de révérence envers la tradition, ils conservaient le pantalon à pont & le grand col de chemise rabattu sur la veste ; un grand nombre d'entre eux avaient encore l'habit de bizet à larges basques & le gilet de camelot à ramages ; quelques-uns la culotte & les souliers à boucles ; un centenaire, blanc comme neige, portait la queue & le tricorne; ils avaient tous, sans exception aucune, la barbe rase & les cheveux, en tire-bouchon, ballant sur les tempes. Ainsi que jadis leurs aïeules, les femmes étaient coiffées de la toque rembourrée, enfouie sous la vaste capeline de paille ; leur taille était prise dans un justaucorps de ratine de Montauban, & leurs jupes courtes bariolées laissaient voir la cheville & souvent le mollet. Infidèle aux modes d'antan, la jeunesse, elle, avait franchement rompu avec les us & coutumes du hameau ; la veste des garçons s'était démesurément allon-
gée & battait le jarret comme la lévite citadine; plus degrègues, le pantalon àbrayette tombait d'aplomb sur le brodequin, ferré, mais moins grossier que le soulier informe & camus dont on se chaussait autrefois ; au lieu du chapeau tromblon, qui jadis ne sortait de l'armoire héréditaire que les jours solennels, ils avaient adopté', les réfractaires, un petit chapeau de feutre plat & bas comme celui des marins.
Extrêmes en tout & ne connaissant plus aucune pudeur, ils portaient favoris, royale, impériale & même moustaches, & leurs cheveux séparés sur le côté par une raie droite comme un sillon bien labouré, tracé droit, étaient huilés, pommadés &, quelle honte ! murmurait plus d'un ancien scandalisé, « taillés à l'anglaise. » Ainsi, c'était ainsi. Quant aux jeunes filles, elles s'attiffaient,mafoi ! comme des princesses ; plus de pesantes pendeloques d'argent : des boucles d'oreilles, s'il vous plaît, en or & mignonnes comme des pois chiches ; plus de souliers lacés en bon cuir de veau : des escarpins d'étoffe, bleus, gris, blancs, verts, rouges, jaunes, pers, de toutes les couleurs ; plus de grosses mitaines de laine : des gants. O surprise! jabots, fichus, collerettes, dentelles & falbalas, ceintures de satin à boucle de cuivre ou d'argent, bas diaphanes comme la gaze, robes dé-
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couvertes & traînantes, elles connaissaient tout, & même la crinoline : « Vous vous mettez comme les dames; la bonne Sainte Vierge, mère de Notre-Seigneur, vous éprouvera sûrement un jour, en l'autre monde ou bien en celui-ci ! » leur disaient les vieilles goujates en se signant. On avait beau la chapitrer & la piailler, elle n'en était que plus ardente à se parer, la jeune pucelle; vive la messe & vive la danse ! à l'église comme au festival, elle se montrait dans tous ses atours.
En place pour le quadrille !
répéta le ménétrier, vrai coq de village, bouche en cœur & gigues en arrêt.
En place y Mesdames & Messieurs !
Et debout sur une futaille, il fit, l'homme!
dire à son violon un air d'un autre monde & qu'en ce moment-là, j'attendais si peu qu'après l'avoir entendu , je demeurai , n'en pouvant croire mes oreilles, entièrement ahuri. Comment était-il venu, cet air, de la Closerie des Lilas à Saint-Bartholomée Porte-Glaive? Eh!
quoi ! Se pouvait-il que ce célèbre quadrille : « Ohé ! les petits agneaux ! » dans lequel
j'avais vu figurer les derniers basochiiens de la rue Saint- Jacques, fût, à deux cents lieues de Paris, dansé, quelle aventure ! en Tan mil huit cent soixante-..., dans une aire à battre le grain par les farouches laboureurs du Quercy? Ne point, après cela, bon Dieu du ciel ! admettre le progrès ? Il est vrai que, guère plus d'un demi-siècle auparavant, les pères de ces mêmes laboureurs avaient chanté la Marseillaise des Pyrénées à TOural. Lequel d'entre les nombreux rejetons des paysans originaires du Quercy, soldats de la République & de TEmpire, ignore aujourd'hui cet hymne saint?
tous. Un seul en pourrait-il dire seulement le refrain? Nenni, pas un.
Ilotes condamnés à la glèbe & tenus soigneusement engloutis, par tous les tyrans qui se succèdent depuis bientôt trois quarts de siècle sur le trône de France, au fond de Tabîme d'ignorance d'où la Révolution tira, pour un moment, leurs devanciers, ils ne connaissent rien, ne savent rien, ne peuvent ni ne veulent savoir rien. N'ayant de l'homme que l'armature & perpétuant la sauvagerie des temps rudimentaires, ils vont comme la brute, les yeux fixés vers le sol. Les voilà! voyez -les! Ils ^ feraient haïr les superbes régions qu'ils habitent, ces terriens quercinois, si, devant la ma-
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gniiicence des choses, on n'oubliait point la laideur des individus. Sont-ce là des hommes? On a beau regarder en eux , on n'y voit que la cupidité, rien qu'elle; elle 7 vit, elle y meurt sans jamais en sortir; le docteur catholique qui n'entend pas raison là-dessus, prononce qu'elle y naît simultanément avec je ne sais plus combien d'autres vices; qu'il soit ou non originel, celui-là est plus que suffisant, il les remplit, il montre le bout de l'oreille à chacun de leurs pas, & s'émane de toutes leurs paroles. Ecoutez-les : s'ils exaltent leur vigueur, s'ils se targuent de leurs implacables rancunes, ce n'est pas tant gloriole que calcul, ils se proposent surtout en cela dé terrifier ceux qui pourraient avoir envie de leur faire tort. Halte-là ! Parce qu'ils sont plus sobresque desbaudets, ne croyez pas qu'ils abhorrent la bonne chère, oh ! pas le moins du monde ! ils estiment tout simplement qu'il est bon de se priver de l'indispensable afin de posséder au bout de Tan quelques sous de plus dans le bahut ou quelques autres mottes de terre au soleil, voilà le mot. Tenez ! demandez à celui - ci pour quelle raison il épouse lui, solide & beau gaillard, une femme hydrocéphale ou goitreuse, il vous répondra : « Les sous la rendent jolie! » Interrogez cellelà; demandez-lui quoi la pousse, elle, inno-
cente & pure, à prendre en mariage un homme déchu : « Que voulez-vous, s'écriera-t-elle, il est sans doute bien dommage qu'il soit marqué du Vy brouillé avec la justice, mais il a de si beaux revenus ! » Essayez de les morigéner & vous verrez un peu. « Nous autres, voyez-vous, ça nous plaît comme ça! » Là-dessus ils vous tourneront le dos & s'en iront à leur gré. Toujours, partout, quelle que soit la conjoncture, la même, toujours la même préoccupation les travaille : Amasser, conserver, & puis... voilà! Crève Taïeul , crève* le nourrisson, crèvent répouse & la mère, le médecin coûte trop; on ne peut aller à lui; mais que les moutons ou les porcs soient ravagés par une épizootie, vite, vite, à tire d'ailes, il faut voler au remède : « Apothicaire, il nous faut sur l'heure de la rhubarbe & du séné! «Que tous pâtissent à la maison, anciens & nouveaux, pourvu que la jument soit sauvée; que tous râlent & trépassent, pourvu que la vache en réchappe, & l'ouaille aussi. Les âpres grigous ! Ils se détestent eux-mêmes pour mieux aimer le gain ; il ne leur en cuirait pas davantage ni même autant de s'ouvrir les veines qu'il ne leur en cuit d'ouvrir la bourse. Ou la ruine ou la mort !ils choisiraient impétueusement , innocemment celle-ci. Le meilleur d'entre eux serait capable
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de vendre son sang, il ne donnerait pas un grignon de pain. Inhérents, pour ainsi parler, au sol sur lequel ils poussent, ils ne connaissent rien au monde si ce n'est le bourg cantonal ; il est pour eux ce que Rome était aux Romains: Urbs & orhis. Allez voir ces bonneç gens du hameau . Quatre ou cinq personnages leur représentent toute la société : le notaire qui légalise & consacre irrévocablement leurs pertes & leurs bénéfices ; Thuissier armé d'un papier plus terrible que la grêle & plus dévorant queFincendie ; le curé auquel ils attribuent de vagues mais profondes influences sur le temps; le maire qui pourrait, pensent-ils, les délivrer de la dîme; le citadin qu'ils veulent à tout prix évincer des champs sur lesquels il est installé. Quand ils pnt en tête une idée, il faut qu'elle triomphe, &, pour arriver à leurs fins tous les masques leur sont bons; il n'en est pas un, du reste, qu'ils ne portent à merveille : Tamour du lucre les rend artistes. A la fois ou tour à tour naïfs & subtils, chastes & cyniques-, élégiaques & cruels, intrépides & couards, mais constamment ombrageux, ils ne se laissent voir réellement tels qu'ils sont que par un seul être au monde : le Mage !
Empirique & sorcier, le Mage, c'est ainsi qu'ils appellent cet honnête industriel, exerce aux champs un arbitrage sans appel, il est roi.
JO La Fête Votive
il est Dieu, il est tout : c'est Toracle ! On s'incline devant lui. Quoi qu'il arrive, quel que soit le cas, c'est à lui qu'on s'adresse, en lui seul qu'on croit & qu'on espère, il fait la pluie & le beau temps, il est infaillible, sa bouche est d'or, c'est le parleur Chrysostome. Et puis, il n'est pas de la ville, lui! tant s'en faut. Il est rustique : il connaît la charrue & le fléau, la truelle & la cognée, &, si sa poigne est solide & souple comme l'acier, il ne manque pas d'esprit pour cela, faut voir ! Rien ne le désarçonne, il est si malin ! On peut avoir entière confiance en lui. Savant comme un livre, il sauvegarde les bestiaux , reboute les membres, arpente les terrains, lit les nouvelles & cause avec les morts. Ah ! ce qu'il y a dans les nuages, ce qui se trame au plus haut de l'air, en plein ciel, ce qui se pasçe sur la terre, ce qui bourdonne en purgatoire, ce qui sanglote en enfer & jubile en paradis, il vous le dit tout de suite sans ànonner : pan, pan, pan, voilà. Savoir tout, voir & pouvoir 'tout, & n'en être pas fier, c'est ça qui est curieux ! quel homme, en vérité ! La langue du pays, il la parle & si bien qu'il discourrait huit jours sans boire ni dire prou. Chose inconcevable! Il s'habille de cotonnade l'été, de cadis l'hiver, comme un simple journalier, ce parangon ! Nuit & jour,
qu'il pleuve, qu'il tonne, qu'il grêle ou vente, il est toujours prêt à rendre service, dût-^il pour contenter son monde faire dix lieues à pied ou à cheval. Il n'ignore rien, non, rien au monde : il est dans le secret des hommes & des dieux, & puis il connaît la valeur de Targent, lui ! Bêtise que de supposer qu'il dépense un liard mal à propos ; il sait ce que vaut un louis d'or, & puis ce que pèse un écu, ceci, cela, tout, & puis enfin, il n'est pas cher! bref, il est Tincomparable, l'apôtre, le prophète, le grand khan, Je nec plus ultra, le manitou, le sans pareil, le premier des premiers, on l'aime presque : c'est Pan ! c'est le Mage ! On l'aime, entendons-nous ici, je veux dire qu'en honorant leur vase d'élection, les campagnards entendent s'honorer eux-mêmes : s'ils le tiennent en si haute estime & presque en vénération, en voici le pourquoi, l'unique pourquoi, ne savent-ils pas que, comme eux, il est hanté de la Grande Vertu, qu'il souffrirait, comme eux, la famine, la torture, la mort, plutôt que d'entamer le fonds, & ne savent-ils pas qu'il est invariable comme eux & comme eux incurable } p tristes sires I pauvres hères ! Se rognant sans cesse la ration quotidienne & se plaignant jusqu'à l'indigeste pain dont ils s'alimentent, telle est leur vie; ils lésinent sur tout,
ils ne s'accordent rien; égoïstes féroces, ils s'assassinent par chicheté ! L'assassinat, le suicide dure parfois un siècle. « Eh bien ! quoi, nous sommes faits ainsi ! » Rien ne peut les tirer de là. Du premier au dernier, tous, de père en fils, ils ne respirent & ne veulent respirer que pour s'arrondir, ils ne vivent & veulent vivre que pour thésauriser, ils ne sont & ne veulent être que pour mourir affamés à côté du trésor intact; et lorsque enfin ils s'éteiguent, usés à . force de macérations sordides, on voit luire dans leurs prunelles moribondes je ne sais quel espoir de retrouver dans un autre monde des vignes, des prairies, des terres préférables à celles qu'ils abandonnent en celui-ci, ne pouvant, hélas! les emporter avec soi dans la bière. On peut descendre en leurs consciences, on peut y fouiller, on peut en examiner à la loupe les plu3 sombres arcanes, je défie qu'on y voie d'autre occupant que Son Altesse Impériale & Royale la Sacro-Sainte Régente l'Avarice qui y siège cauteleusement. Autocrate farouche, papesse éternelle, elle a stigmatisé de son indélébile estampille le front de tous ses serfs : à les vpir aller par monts & par vaux , blafards & recroquevillés aujourd'hui comme demain, ayant tous un air de famille,, oscillant comme des ivrognes, incertains comme des
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aveugles, pliant sous le faix d'une honteuse inquiétude, accablés d'une sorte de tristesse qui repousse, sourds aux voix charmantes & grandioses . de la nature, ne disant jamais : Ki Merci, mère! » à cette terre qu'ils éventrent sans cesse avidement, & qui leur livre avec tant de générosité les fruits périodiques de ses en-, trailles, toujours troublés sous un ciel serein, toujours grimauds en dépit des rires lumineux du soleil, fétides & patibulaires, on les prendrait -tantôt pour des crétins perdus en d'obscures songeries, tantôt pour des meurtriers errants, poursuivis, flamme aux reins, par le remords; tels quels, les voilà! ces hommes. Et le. chancre qui les corrode se transmet avec le sang, de génération en génération : les corps passent, l'âme reste, le dernier-né continue l'aïeul.
En avant quatre ! En avant deux ! Balançai !
On se trémoussait toujours avec rage & le ménétrier, infatigable ainsi que les danseurs, s'égosillait à crier les figures du quadrille , chasses-croisés, galop & pastourelle, en raclant son crin-crin.
Houp^là donc^ houp^là !
Bien des quadrilles & bien des branles
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avaient été dansés, au milieu d'un immense tourbillon de poussière, sous les feux du soleil ; la nuit descendait, lente & royale : elle couvrait déjà presque toute la campagne, à peu près indistincte dans l'ombre. Aux cris, aux gambades succédèrent tout à coup le calme & le repos; un grand silence régna; la fatigue, enfin, tenait closes les bouches & coites les jambes. En toute hâte, les tenants de la fête-votive {lous Braguatres) plaçaient sur des madriers fichés en terre de petites écuelles de grès pleines de graisse ou d'huile de noix & garnies de longues mèches d'étoupes d'où s'échappait plus de filmée que de lumière; au loin, au-dessus de la charrette qui servait d'estrade aux musiciens de l'ancien régime, on dressait, sur une sorte d'autel rustique enguirlandé de fleurs, un \-ieux magot de bois que le desservant de la paroisse avait prêté pour la circonstance. Oh! le bon . saint, en vérité ! qu'il devait bien faire dans sa niche, au fronton du temple ! Archange, apôtre ou martyr, il était gigantesque & fort bien vêtu ! Vaste manteau bleu traînant ; tunique écarlate, barbe & cheveux dorés, une gloire autour du front, un agneau pascal à la main gauche, & dans la droite, une claymore venue là, je ne sais comme, de chez les Ecossais, peut-être avec eux & Wellington, en 1814. Aussitôt qu'il eut
été mis en place & couronné de gui, le trèsbéat & très-vénéré patron du hameau, Saint- Barthol Porto-Sabre! — en français : Saint-Bartholomée Porte-Glaive, — on se disposa de toutes parts à danser autour de lui la ronde tremblante^ laquelle occupe entre les exercices chorégraphiques du Quercy le même rang que le galop infernal aux saturnales de TOpéra; chacun, on le conçoit, avait à cœur de paraître dans cette ronde; il était, en effet, reconnu que mille bénédictions célestes tombaient sur tous ceux qui y prenaient part : les garçons, eussentils des têtes de porcs ^ c'est-à-dire quelque bornés qu'ils fussent, feraient immanquablement tAt ou tard de très- jolis bénéfices, & les filles, fussent-elles laides à sauvager pies & corbeaux^ ne chausseraient jamais de leur vie sainte Christrophime, sœur utérine d'une autre bienheureuse que Ton coiffe : Catherine la Mule.
« Y sommes-nous, sonneurs, y sommes-nous enfin? »
Nulle réponse.
. A la longue, pourtant, une voix rogomeuse & joyeuse s'étendit au-dessus des têtes, qui disait par intervalle : « Enfants ! la Tremblante va commencer, avalez de Tair, enfants!» On suivit la recommandation & puis on cria :
<f Nous sommes prêts. » Alors La Bataille, tout en sanglant sa caisse, se tourna vers Margouylae & lui dit : a Allons ! l'Église fais Fappel ! » L'amboise, obéissant, envoya dans les airs le plus strident des sanglots; à cet avis, du pré qui bordait Taire & des ravins commandés par le chemin communal, & des mamelons prochains où l'on jouait aux quilles & à la palette (le disque), s'élancèrent à la fois vers le sol battu tous ceux qui pensaient que la ronde tremblante porte bonheur & profit à qui la danse. « Holà ! gens, holà ! » Déjà Ton prenait place, on se tassait, on s'enlaçait, tous les pieds s'agitaient en cadence, tous les regards convergeaient sur Farandol qui brandissait ses baguettes, lorsque, de cent poitrines un cri sortit que répétèrent immédiatement toutes les bouches : « Ohé! les Images! Ohé! les Images!»
Aussitôt les rangs se rompirent & tout le monde courut droit à Vo/lbreuvoir du Chêne déserté des buveurs qui, naguère, y étaient empilés & qui, maintenant, environnaient, tout près de là, au bas d'un petit coteau, deux hommes singulièrement affublés, l'un, grimpé sur le toit d'une étable à cochons, l'autre à califourchon sur un âne, lequel avait une robe rare, assurément : il était aubère & portait avec humilité la croix sur le dos.
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— On m'a mandé, je suis venu, disait le cavalier revêtu d'un vieil uniforme de mameluk de la garde, à tous, salut & prospérité ! vous allez voir ce que vous n'avez encore vu jamais à la Française, ni même à Lauzerte^ ni même ailleurs, ni même ici. Que ceux qui ont des yeux s'en servent; oui, mais que ceux qui n'en ont pas, en empruntent. Tout le monde a droit de voir & doit voir... Regardez, gens! » Ainsi disant, il promenait une chandelle de suif, qu^il venait d'allumer, sur un monceau d'estampes d'Épinal enluminées à outrance comme on sait. « Tous , petits & grands ! regardez-moi, regardez-moi bien. Ouvrez des yeux de bœuf. Faites travailler la prunelle & vous serez contents, vous pouvez y compter, j'en mets la main au feu. Les amis! y êtes-vous?
oui, je commence alors, une, deux, trois... Attention & tranquillité ! Ceci vous représente le terrible rocher de Sainte-Hélène ! Et celui que vous voyez bêchant son petit jardin au bord de la mer Rouge, a toujours fait trembler tous les potentats de la terre & plus d'une fois celui du ciel... Le reconnaissez-vous, ce pauvre homme-là?... c'est le grand Napoléon ! Après avoir bien fait la guerre & bien triomphé, le voilà réduit à la triste position que voici ! Lui qui trouvait, pour se remuer^ la terre trop pe-
rite, il est condamné à vivre & à mourir sur ce petit rocher, dont on peut faire deux fois le tour en une minute. Ah ! mes amis ! que cela donne à penser ! Saint-Bon-Dieu ! qui jamais aurait dit que le grand Napoléon dût jamais en venir là ! Plaignons son triste sort. Amis, ceci vous apprend que le grand comme le petit peut faire des pertes & qu'il est très-bon d'avoir au fond d'un trou quelques économies. Si Napoléon n'avait pas dépensé tant d'hommes & tant
d'argent... turlu tu tu! chapeau pointu!
le fameux Napoléon, Napoléon Bonaparte, ne serait pas allé mourir jardinier à Sainte- Hélène, moi je vous le dis & c'est sûr, comme un & un font deux, & deux & deux font cinq moins un, autrement dit quatre, en bon calcul. Le conquérant sans pareil, ici représenté, je le vends, non pas dix sous, comme je Tai vendu toujours & partout, non pas cinq sous, comme vous avez Tair de le croire, pas même deux sous, non ! un sou, un simple sou. C'est incroyable & pourtant vrai! Le conquérant premier des premiers, un sou, pas davantage; un sou, le grand Napoléon.
Il ne vaut pas plus, il ne vaut pas moins. Un sou ! Rien qu'un sou ! »
Cent mains s'avancèrent avides. En un clin d'œil, le Napoléon fiit épuisé.
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— Maintenant, reprit le marchand en agitant une autre estampe, voici chrétiens, voici Tinfame Juif-Errant I On vient de faire de nouvelles découvertes sur sa vie. En son vivant, ce malheureux était cordonnier de son état, & même il était assez bon ouvrier. Un jour qu'il faisait une paire de guêtres pour -un soldat, le bon Dieu qu'on menait au Calvaire passa, sa croix sur Tépaule : « Aïou ! Je suis fatigué, dit-il; cordonnier, aie pitié de ma misère, donne-moi vite à boire un petit coup de rouge ou de blanc & laisse-moi, je t'en prie, reposer un peu devant ta porte, sur ce banc. » « On ne s'assoit pas ici. Marche, mauvais oiseau de potence, répondit le Juif-Errant en levant son tire-pied. Allons marche, marche, ôte-toi de là! » « Marche !... quel mot, ô malrr heureux! viens-tu de prononcer, reprit alors notre aimable Seigneur Jésus de Nazareth, c'est toi qui va marcher & un peu vite encore. En route ! damné ! Tu marcheras mille ans & plus, tu marcheras jusqu'au jour du dernier jugement. Ainsi je veux ; ainsi mon père veut aussi. Marche! marche ! marche ! Allons & rondement! » Tout troublé, le Juif-Errant se mit à faire une grimace qui n'était pas trop jolie, mais il marcha par force, il marche encore, il marcliera demain. Tannée prochaine, dans
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cent ans, jusqu'à Theure où la trompette nous appellera devant notre juge à tous, le Père Éternel en barbe blanche^ en manteau bleu.
Ce scélérat de Juif-Errant!... Écoutez bien, monde 1 II y a un an, comme je revenais de la foire de Moncuq, je le rencontrai dans un bois. On entrait dans l'hiver. Il était minuit. Terrassé de fatigue, il marchait, le juif damné. Le feu sortait de ses pieds. Où il les posait, la terre fumait comme Teau quand on y trempe une barre de fer rouge. Ah! jugez de ma peur. Il avait un gros bâton & trépignait sur sa barbe, tant elle était longue. « Halte-là ! Qui que tu sois, chrétien, me cria-t-il, prends pitié de mon pauvre cadavre, tue-moi tout à fait, faismoi cette grâce, je suis bien fatigué, va! La sole de mes pieds est usée & je saigne...
regarde ! Aie compassion de moi. Je marche sur mes nerfs & mes veines à nu... Mon Dieu!
Je ne peux plus vivre, je ne peux plus marcher & pourtant il faut que je marche encore & toujours, il faut que je vive pendant toute l'éternité. Chrétien charitable, ne fais pas le sourd & ne tremble pas, je neveux pas te faire du mal; essaye de me faire mourir, achèvemoi, tue-moi, tu me rendras service & tu me feras grand plaisir. » Il me parla, le Juif-Errant» tout à fait ainsi ! Qu'auriez-vous fait à ma
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place, gens? ce que je fis, je gage un sou contre un écu. Moi, je le laissai gémir tant qu'il voulut, & je détalai sans tourner la tête en arrière. Oui, mais, une chose! moi, * pas bête, j'avais pris le temps de voir son bâton, sa robe, sa longue barbe blanche & ses yeux qui luisent comme deux étoiles... Ahl je vous garantis la ressemblance ; moi, moi-même j'ai fait le portrait du malheureux & vous pouvez vous dire que c'est bien lui! Je le vends un sou, le Juif-Errant! Un sou, ce coquin! un sou, ce fripon l un sou, cette canaille! Un sou, ce damné! C'est pour rien. Un sou, comme Napoléon!... Ils ne valent pas plus l'un que Tautre ; c'est la même qualité de papier & la même race d'hommes... Avancez, camarades, avancez!... Il n'a qu'à se presser celui qui veut être bien servi ! » Je vous avertis que le tonnerre ne tombe jamais, ni la grêle, sur les champs de quiconque porte au cou ce papier, qui vaut une relique. A bon entendeur, appétit & santé !
L'admiration & la terreur étaient peintes sur la face ahurie & benoîte des rustres ; ils n'osaient bouger & restaient comme pétrifiés devant l'image du Maudit ; à la fin pourtant le charme fut rompu, tous les doigts se disputèrent le portrait authentique du Petassou {mdLVL"
vais cordonnier) de Jérusalem; on se T arrachait, on se bousculait, on se montait dessus afin d'arriver premier à l'image.
— Ici! marchand, ici!
— Moi! Moi!...
Pour quatre misérables liards être mis à l'abri de la grêle & du tonnerre de Dieu!... quelle occasion de s'assurer à bon marché contre la flamme & l'eau! La crédulité faisant taire enfin l'avarice, chacun offrait, sans trop rechigner cette fois, le sou que coûtait le si précieux papier.
— Halte-là! Plus de Juif-Errant ! Il est fini, le Juif-Errant, il est fini! cria tout à coup le marchand imagier. Attention!... On va vous montrer à présent la jolie petite figure de la bienheureuse Geneviève de Brabant, et puis nous passerons, s'il vous plaît, aux brebis blanches comme neige de la bonne sainte Germaine de Pibrac; commençons par le commencement...
Occupons-nous tout d'abord de Geneviève; ohé ! là-bas, silence dans les rangs, sang-Dieu! (refaites le cercle, il y a place pour tous...) Écoutez-moi : Je commence ! . . . Il y avait une fois... »
Apparition de spectres & bruits de chaînes dans les profondeurs d'un noir château sei-
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gneurial, les Sarrasins 8c les Croisades, saints du paradis, âmes en peine du purgatoire & démons de l'enfer, Golo, la biche, SifFroy, Geneviève, la victime réhabilitée, le châtiment du traître, la fondation de la chapelle expiatoire de Frauenkirchen & Tapothéose du Père Sempiternel assis, dans sa gloire, entre la vierge Marie & le Christ, toute l'histoire allait y passer, rien n'en serait omis. Sachant par cœur la légende, &, le narrateur m'ayant donné, d'ailleurs, des preuves concluantes de son talent très-varié, je voulus connaître ce que pouvait valoir son émule se démenant, infatigable, sur le toit de l'étable à cochons.
Il avait bien aussi son petit mérite, celui-là : le corps perdu dans une toge de procureur, la tête ensevelie sous une vaste perruque. infolio, surmontée d'un mortier trouvé peut-être dans la défroque de quelque président de parlement ; tenant en main la hampe d'une énorme bannière de toile où le plus intrépide des pinceaux, ami fanatique du jaune, du bleu, du vert & surtout du vermillon , du carmin & de l'écarlate avait déposé pêle-mêle en un champ clos des gendarmes de quinze pieds de haut, des assassins taillés sur le patron du Colosse de Rhodes, des victimes égorgées, éventrées, brûlées, déchiquetées, carbonisées, des guillotines
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dégouttantes de sang, des chiens violets & grommelant, des chats bleuâtres crachant tout épeurés, des marmots joufflus jouant aux boules & à la toupie , des bœufs plus incorrects que des mastodontes, des ânes rouges, des marcassins omnicolores dévorant les mamelles maternelles, des oies comme on n'en voit point, des chèvres, des boucs à cornes infernales & pareils à Lucifer, des poules nageant, des moutons volant, des poissons grimpant, enfin des militaires cuirassés & casqués comme le divin Agamemnon, des nourrices en pleurs, des sapeurs en rut, ehl que sais-je encore? il racontait, le gaillard, il racontait d'une voix compatissante & sonore, qui faisait frissonner de terreur l'auditoire entier, le crime le plus odieux qui se fût accompli depuis que le monde est monde, à la face du soleil.
« Homines, femmes, enfants, que tout le bétail ici présent écoute & tremble, disait-il; la grande nouvelle que je vous apporte on en parle partout, on en parlera dans cent ans encore... Oyez : « oârrêt de la cour d'assises
« du Cantaly autrement dit Qâuvergne ^ qui « condamme à la peine de mort le nommé « Jacques Sabellony Panatôsterre ^ âgé de « trente et un ans^ six mois & deux jours ^ & « sa femme Qâgathe Léguilheimyâgée de vingt-
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(( quatre ans au juste^ tous deux tailleurs de « pierre & natifs de la paroisse de Mounour- « raCy commune de la Marguette-aux-Chau- « drons^ département du Cantal ^ convaincus « d'assassinat sur leur enfant seul & unique^ a âgé de quatre ans & demiy Clet-Nicolas a Panatôsterre, dit le pauvre agneau. » Cet arrêt avec la complainte que j'ai .moi-même composée , il y a quelques jours , sur Texécution des criminels, je vends le tout ensemble deux sous, un double sou, rien que ça. Mais avant de vendre le livret, je veux bien vous expliquer en votre langue, Quercynois , le forfait abominable écrit & raconté, sur ces feuillets, en français pur sang. Gare! Ouvrez bien le cœur & les oreilles aussi; n'en laisser sortir rien de ce qui y entrera. Paysans. Ho hol ha hà! je vais parler; apprêtez- vous, ho hol... Jacques Panatôsterre (suivez bien sur la toile ma baguette qui vous montre les auteurs & les scènes 'de ce crime indigne de Thumanitél) Jacques Panatôsterre que voici (regardez-moi cette tête de fouine & ces yeux de renard) & sa femme Agathe Léguilheim, que voilà (elle a l'air doux comme une ouaille, la pas grand'chose 1 on lui donnerait l'hostie sans confession, ce qui prouve qu'il ne faut pas toujours se fier à l'apparence), n'avaient de leur mariage
qu'un fils unique, joli comnie un ange & frais comme une rose de mai. Le parrain du petit (un brave homme, ce parrain-là, par exemple ! on peut le dire!) mourut le lendemain d'un repas où, sans se gêner, il avait mangé un quartier de veaîi, ce goulu! Souvent la mort arrive sans avertir, or donc, il est bon toujours d'être en règle!.., il faut vous dire que le parrain rétait, en règle : il laissait en héritage à son filleul vingt -cinq quartonnats de terre, mesure moissaguaise. En son testament à Veau grafe (une eau noire comme l'encre), il était écrit que le père & la mère du petit Clet-Nicolas hériteraient si leur fils trépassait. Tenez! écoutez bien à présent!... Homme abandonné de Dieu, Jacques Panatôsterre avait des douleurs aux jambes & aux mains; il était tout enflé. Les médecins (qui sont partout les mêmes, pires que des ânes) n'y connaissant rien, il alla trouver la sorcière de Mounourrac^ son pays. « Sorcière, lui dit-il, entends-moi comme il faut & dis-moi la vérité, toi qui sais tout, qu'est-^ce que tu penses de mon mal? » « La vérité, la toici ! Je pense, pauvre infirme, répondit la sorcière, que tu ne peux te guérir qu'en te frottant, matin & soir, les membres avec de la graisse humaine. » Il n'en demanda pas davantage, le brigand, & s'en alla. « Agathe,
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dît -il à sa femme quand il fut rentré soûl à la maison (car il faut que vous sachiez que c'était un ivrogne , un fainéant pourri de vertu ) , la sorcière m'a dit telle chose ; à ce sujet, Agathe, quelle est ton idée? » « Ehl mon idée est la tienne, fit Agathe, ce que tu penses, je le pense aussi". » (Regardez la toile, gens, suivez la baguette & frémissez de la base à la cime.) « Eh bien! Agathe, mon idée est que si nous tuions notre petit, nous aurions son bien & sa graisse, nous serions riches!... à toi, dès ce moment, tous les falbalas de la terre, à moi la santé! veux-tu que nous tuions notre Nicolas?» « Sans doute, et toi? » « Moi, je veux bien. » a Aujourd'hui?» « Ça va, » dit Agathe. Et voilà que ces scélérats (l'enfer n'a pas les pareils), à la tombée de la nuit, tirent verrous & rideaux, ferment portes & fenêtres, allument un grand feu dans la cheminée, prennent l'enfant, le mettent à la broche comme un simple poulet, & le font rôtir tout vif!... Ah! Tenez! Attention! osez regarder, il rôtit, pécairê! le pauvre Agneau ! . . .
Dépeindre l'extase stupide des badauds, j'y renonce, quoique peintre, & peintre amoureux de ces sortes de peintures.
— C'est vrai ! très-vrai ! murmuraient-ils, il
rôtit, il brûle, il flambe, le pauvre ange du bon Dieu!
— Je vends l'arrêt avec la complainte dont il est accompagné, deux sous, deux sous seulement; à qui le livret? à qui?...
— Baille le papier, animal, baille-le, baillele donc.
— Attendez un moment, rien qu'un petit moment.
— Trop attendu 1 Le papier! le papier! & tout de suite.
— Oui, oui, vous en aurez tant que vous voudrez du papier, quand j'aurai chanté la complainte, sans me vanter, faite de main de maître. Écoutez-la, chrétiens. <: l
— Il a raison, le marchand; d'abord qu^il chante, ensuite il vendra.
— Non, non, le papier plutôt.
— Assez causé!... La complainte d'abord.
— Oui, oui.
— Silence!
— Ohé!
— Chut!
— Tronc de Dieu !
— Nouez la gueule.
— Une minute de tranquillité !... Bien, écoutez -moi... Complainte que j'ai composée en la ville d'Aurillac, le jour même de l'exé-
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cution des époux Panatôsterre, au pied de la guillotine, comme on les décapitait...