La fiammina contre Odette, un dossier
Les discussions sur la Propriété littéraire présentent toujours un sujet d'études intéressant.
Plus spécialement, le débat soulevé à propos de la Fiammina et à'Odelte, a eu un très grand retentissement dans la Presse.
Disons-le tout de suite, à l'heure où nous parlons, la question est cette ibis carrément posée : entre le système du libre emprunt et le droit écrit de possession légale d'un auteur sur son œuvre.
En effet, d'un côté, des écrivains d'une incontestable valeur, proclamant très nettement que loule idée est le patrimoine de tous, et revendiquant sans ambages les franchises du [ilayial, déclarent les licences du talent au-dessus de toute loi.
D'autre part, des polémistes non moins éminents.
Auguslc ViUi eu Lêlej prétendant s'en tenir au mot judicieux d'Alphonse Karr, affirment à nouveau que la Propriété littéraire est une propriété!..
C'est donc entre ces deux thèses que le tribunal et les juges vont être appelés à décider.
Pour éclairer le fond de cette alfaire nous reprendrons les choses à leur début.
Voici, tout d'abord, les lettres publiées par le Figaro, dans ses numéros des 43, 14 et 15 décembre 1881 :
Mon cher Monsieur Magnard,
Une discussion, toute de camaradciic, onlro Sardoii et moi, soulevée à propos cVOdellc, et déjà rappoiLée par des journaux, prend des tournures si absurdes qu'il me faut la réduire bien vite aux conditions d'estime et de bonne confraleinité dont nous no saurions pas nous départir. On parie de procès de contrefaçon. Un tas d'inimitiés envieuses (que je lui jalouse) et que gêne son trop incontestable talent, m'envoient ' des dénonciations stupides sur de prétendus plagiats, en des lettres aussi saugrenues qu'anonymes. Pour ces amateurs de scandales, enlin, il m'appartient de poser le débat dans les termes dont il ne peut sortir de Surdon à moi, c'est-à-dire avec toute la franclie sympalbie que je ressens pour lui, pour son esprit d'un litre si rare parmi nous, et qui vaut qu'on l'admiie même on s'en plaignant. Il s'agit enlin d'une question littéraire des plus liantes à décider, et après le jugement de
laquelle, quel que soit le vaincu dans cette lutte, nous nous donnerons une bonne poignée demain.
Le Figaro est une tribune ouverte à toute idée de grand essor; voulez-vous m'y accueillir?... Oui!
Merci ! et bien à vous,
Mario Uchard.
P. S. — Mes Ici très à Sardou, engageant cette affaire, établiront d'emblée le caractère amical des revendications que j'y hasarde.
Voici ce que je lui écrivais le 31) novenibrc :
Mon cher Sardou,
En vous complimentant, l'autre jour, sur votre Odette, que j'avais vue la veille, grâce aux fauteuils que vous m'aviez donnés, j'étais au fond d'autant plus sincère que, à cette seconde représentation, j'avais été fort complimenté moi-même (entre autres par de Pêne), îi ce rappel de ma Fiammina.
Depuis lors des journaux se sont mêlés de la partie, et voici que notre rencontre heureuse sur le même sujet acquiert les proportions d'un événement littéraire. On me parle d'une grande question do principes, intéressant la Fuance, au point de vue du pillage de nos œuvres à l'étranger ! — Comment réclamer nos droits, dit-on, si l'on peut nous objecter que nous pratiquons, même entre nous, certaines licences contre lesquelles nous protestons
chez nos voisins? Deux de iios amis enfin, que j'ai consultés, et qui marquent comme nous... ou plutôt comme vous, dirai-je, car l'un d'eux est votre collègue à l'Académie, déclarent qu'il y a là au moins une terrible brèche ouverte, par laquelle l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie n'ont plus qu'à passer... L'aifaire tourne même au grave... le grand mot de propriété littéraire est prononcé... Il importe de délimiter les libertés permises... On me met presque en demeure d'ouvrir les portes du temple de Janus, et de faire régler enfin un point de fait, déjà plusieurs fois soulevé, assure-t-on, contre vous...
Or. mon cher Sardou, je crois que ni vous ni moi ne sommes gens à faire bruit sur un pareil débat, et que le mieux est do traiter tout d'abord la question entre nous, pour l'édification des confrères trop processifs et du public toujours friand des passes littéraires à sensation. — A-t-on tort ? — Avez- vous raison? — Démontrez-lc moi !...
Bref, il y a un enfant de fait. Les uns disent que c'est un garçon ; d'autres, que c'est une fille... Où est le père?... Faut-il recourir à Salomon ?
Nous, ià-dessus, si vous le voulez, nous procéderons académiquemcnt. Et, pour trancher le difi'érend, nous établirons tranquillement l'état civil
desdits fruits. . . ce qui n'est guère facile pourtant, car le même libellé peut servir à tous deux. Je vais donc le relever sous forme à^arcjumentum, à la façon de Priscianus pour les comédies de Plante. .. — Hum ! mon cher Sardou, attention que je nomme ici Plante pour vons, et non pour moi !
AIKilMENTlM
Do la Fiammina ou d'Odette (ad Uhititm).
gardé un enfant qu'il a élevé, en lui disant que sa mère est morte. — Quinze ans se sont passés depuis la séparation, lorsque les anciens époux se rencontrent à
Paris •'"^^'^ '''" '^'^"^'^"t ou q^i^^qi espère un mariage
sa fille ^,.„„ le fils ,^ ^^„ . M^^ de Mérvan
PO"^ son fils ^''^ la fille ^^ ^«" ^™' Duchàteaiï. Seulement, il va falloir révéler toute la vérité sur la situation, et la conduite de la mère devient un obstacle. — « Si votre femme était restée en Italie ne por-
la„. point vocrc no™. '"'!i,^'^^£^^'' j'eusse Hé '^^'^ heureifv ^'"'^''' "^^ doux familles : mais elle est revenue à p ',!i° dans une position très irrégulière, et
qui rend ce mariage impossible». — Tout est rompu. — Désespoir des amants... Quand, par un cITot de la grâce, la mère coupable, en retrouvant son enfant, ressent tout à coup un élan de l'amour maternel mal éteint dans son C(inir... Apprenant qu'olI(> est un
obstacle au bonheur de ^^^ jjj^ elle se dévoue, et,
pour expier sa faute, elle disparaît en quittant le théâtre, le monde, ou bien se jette à l'eau.
Très évidemment, mon clier Sardon, notre commune catastrophe diffère au dernier mot ; et Vitu, le premier, l'a fort judicieusement noté...
Cet argumentum posé, en ce qui touche l'exécution de l'œuvre, nous savons trop bien tous deux les choses du théâtre pour ne l'avoir point traitée, chacun de notre côté, avec notre tempérament tout particulier.
Votre manière à vous consiste généralement à faire trois actes d'exposition très brillante de tableaux de mœurs et de types, avant d'aborder votre action. Ici, c'est Nice avec son monde mêlé, ses racontars, son carnaval et les scandales de ses tripots. Abstraction faite de vos deux premiers actes, qui pourraient s'adapter à n'importe quel sujet. . . (« Et que l'on pourrait fort bien retrancher, comme l'a écrit Wciss, sans que votre troisième ni votre quatrième en souffrissent aucun domninge...»), ce qui constitue chez vous l'action se compose uniquement destroi scènes finales d'0(Zt'//e, sans lesquelles, disons-le, vos quatre actes n'eussent conlenu absolument aucune idée de pièce.
Les bagatelles de la porte écartées, c'est donc sur ces trois scènes que se porte notre examen; besogne facile, car, à partir de là, et une fois l'action engagée, nous nous rencontrons si bien, ma foi, que nous ne nous quittons plus :
Notre premier point de contact, c'est l'entrée du comte et de votre Bérengère, donnant lieu, chez vous comme chez moi. aux expansions tendres et filiales de l'enfant abandonné.
Je n'ai point votre texte ; mais voici le mien qui se trouve merveilleusement servir pour nous deux. {La Fiammina,i^age So et passim.)
« Henri, «son père. — Qui m'a raconté ces longues et douces histoires du lomps ou j'étais petit enfant?... Toi!... Qui m'a tendu la main à mes premiers pas?... Toi!... Toujours toi!... (J'abrège)... N'as-tu pas été ma mère?... Va, je n'enconnais pas d'autre que toi! »
Il est bien évident encore, mon cher Sardou, que ^otro Bérengère, en sa qualité de fille, dit un peu autrement les mûmes jolies choses sur ce thème identique. Elle parle de ses toilettes. . . Chez moi, enfin, la scène se termine par ce mot, tout ii fait charmant, adressé à un père : — Allon.f, ma mère, viens déjeuner l . . .
Chez vous, Bérengère dit : — Merci, maman!... Eu (juoi encore nous dillV-rons.
Nous arrivons à nos scènes capitales.
Dans la Fiammina j'ai mis à nu les regrets du passé, les remords de la mère, au moyen d'une scène avec son amie, la comtesse de Barni. La tomme coupable rappelle avec amertume sa vie bruyante, ses succès l'étourdissant sur son existence gâchée... Elle songe à son mari, à son enfant... (Fiam. pages 75, 76, 78.) Dans votre pièce, cette confession d'Odette a lieu avec son ami Philippe. La scène diffère par le sexe de nos confidents.
Vient alors votre scène de la femme et du mari.
— Mêmes reproches. — Naturellement, c'est le mari qui a tous les torts !... Le thème de nos deux héroïnes se trouve dans la Fiammina : page lOG.
— Même fond, môme point de débat, mêmes excuses typiques.
La Fiammina. — L'épouse ne peut vous reprocher votre sévérité, mais la mère?... La mrre avait au moins le droit de voir son enfant.
Le Mari. — Ce droit, madame, vous l'aviez perdu. Vous nepouviez plus mêler mon fils (ou ma fille) à votre vie !...
— Ah! vous m'accablez... Oui, j'ai été folle, mauvaise mère !... Mais, quels que soient mes torts, vous n'avez pus le droit de me séparer de mon fils (ou do ma fille)... Je veux le (ou la) voir... Je le veux!
— .le ne vous en empêche pas, madame, adressezvous à lui, il est libre de ses affections.
— Oui, mais n'a-t-il pas appris à me maudire?
— Non, car j'ai voulu qu'il gardai pur le souvenir de sa mère... Il la croyait morte, puisqu'il ne l'avait jamais vue. {Fiam. pages iOG, 107 et 108.)
Sauf le cynisme de langage de votre Odette, mon cher Sardoii, il n'est point un mot de ma scène qui ne soit dans la vôtre.
Arrive enfin votre grande scène capitale du 4^ acte, dans laquelle vous frappez à la fois deux coups; car elle résume deux effets séparés dans ma pièce. A savoir : la scène de la mère et du fils dans mon 3^ acte (pages 81, 82), et celle aussi de mon 4^ acte entre le père, la mère et le fils (page H4).
« La Fiaramina (ou Odette) accablée, mais attendrie, enivrée du bonheur de parler à son fils (ou à sa fille), dévorée du désir de toucher sa main, de l'embrasser... mais, hélas! n'osant pas... Cherchant à réveiller sa mémoire et l'interrogeant :
— Et vous n'avez gardé aucun souvenir de votre mère, disent-elles. — Vous avez dû souvent penser à elle, n'est-ce pas?... la regretter? (F/'om. pages 81. 82.)
Sur ces mots, dans nos deux pièces, pluie de larmes. Nos héroïnes sont vaincues, « résolues enfin à être mères [)ar le sacrifice. »
— Ah! tu seras heureux, mon enfant! s'écrie la mienne (page 115). Je suis dans le monde un obstacle
à Ion bonheur: je rcnlrc dans la soliludc. Je serai morte pour tous.
— Ah! vous serez heureuse, mon enfant, s'écrie la vôtre. Cet obstacle à votre mariage, il faut qu'il disparaisse... Il disparaîtra, je vous le jure I
Lù-dcssus Odette se lèvç et s'en va. Cinq minutes après, grand bruit à la cantonade... Une femme s'est jetée h la mer... On apporte son cadavre, et l'on reconnaît... la Fiammina... C'est-à-dire...
Ma foi, mon cher Sardou, je m'y embrouille, et je crois que nous n'en sortirons qu'en en causant tous deux. La pièce est-elle de vous ? Est-elle de moi?.. Ou sommes-nous simplement deux collaborateurs? Je crois qu'il faut, en tout cas, régler enfin cette ûimcuse question de fait et de droit : « Où commence la propriété d'une idée ou d'une œuvre, oîi finit-elle? » 11 ne faut pas, si jamais la chose arrivait, qu'il soit permis à quelque auteur de l'avenir, d'exercer une sorte de Pachalick ii travers nos romans ou nos pièces, prenant carrément, ici ou là, ce qui serait à sa convenance, en le déclarant tout uniment de bonne prise. Nous avons trop bien, tous deux, nos coudées franches pour avoir rien à perdre ù un tel débat. A vous cordialement,
Mario Uciiard.
A cette ouverture, Sardou a répondu. Les raisons
qu'il me donne appaiaissenl clairemcnL d'après les points que ma seconde lettre discute.
1" décembre.
Mon cher Sardou, encore un coup, il ne s'agit ici que d'un l'ait de rencontre trop caractéristique, qu'il est très nécessaire pour nous tous de faire régler une bonne fois, pour déterminer nettement le droit commun.
Vous êtes entêté comme une mule: moi, je le suis comme quatre. Vous me dites que je suis fou de chercher une ressemblance entre nos pièces. Vous recourez à des disliiictions futiles. « Votre héroïne a quitté le nom de son mari, m'écrivezvous, et la mienne l'a gardé... » Moi, je vous réponds que, à votre première représentation, ce n'était qu'un cri : « C'est la Fiammina l »
Oui, la situation des gens séparés appartient à tout le monde!.. Elle est de droit commun!.. Mais s'ensuit-il implicitement que, choisissant ce sujet, votre argumcntuin devait fatalement suivre le mien pas à pas... produire les mêmes scènes et avoir les mêmes clous, comme si toute séparation avait implacablement le même champ de luttes et les mêmes péripéties convenues?..
Mais, depuis Ménélas, le doyen des gens séparés, il y a toujours eu des milliers de ces situations diverses.
\-2 LiN DOSSIER
Uu sinon, s'il n'y en avait qu'une, nous aurions, l'un cojnnie l'autre, immanquablement refait le siège (le Troie... Ce qui eût été grave!
Je ris, mon cher Sardou, parce que, vous le savez bien, je me mets au-dessus des vaines chicanes ou des criailleries de vos envieux. Et vous allez bien le voir.
Cette affaire d'Odette est béte, bête, bête,., à l'état de plainte de moi contre vous. Pour vous prouver mon intention de la traiter en ami, voici ce que je vous propose : Je suis enrhumé comme un loup et consigné chez moi... Venez zne voir, et entendons-nous tout tranquillement pour présenter la chose, tous les deux, de concert, à la Commission, comme un cas litigieux découvert entre nous, et que nous désirons, en confrères, faire élucider par nos pairs, et cela d'iui commun accord.
Cette solution est peut-être originale. 11 s'agit de savoir si, en fait d'originalité, vous resterez en arrière de moi.
Je me lève à sept heures du matin, et je me couche à huit heures du soir. N'apportez pas vos armes. . . J'en ai!
;\lon Dieu, coquin, que vous écrivez mal ! C'est le diable pour vous lire.
Maiuo UcMAitu.