‹ La fiammina contre Odette, un dossierChapitre 2 sur 18 · LA IIAMMI.XA CONTRE ODETTE · texte numérisé non relu

LA IIAMMI.XA CONTRE ODETTE

A cette seconde missive, Sardoii répondit qu'il était pris sans avoir un moment à lui, et, me rappelant qu'il partait dans quinze jours, il m'avertissait « qu'il serait le lendemain à la Commission des- Auteurs, dont il est vice-président, et que je n'avais qu'à me hâter d'y présenter notre affaire, attendu que ce serait sa dernière séance ». Sur cela, voici ce que je lui écrivis :

Comme je vous l'avais dit, mon cher ami, je suis forcé de garder la chambre. Il m'a donc été impossible, hier, de m'en aller dare dare, pour comparaître devant vous à la Commission, ainsi que vous vouliez bien m'y convier, pour expliquer ma petite affaire, et me la faire juger pendant que vous étiez eu Irain. Si je bals la campagne, comme vous me le répétez encore, permettez-moi d'insinuer que vous vous exagérez peut-être mon état, en m'objectant que, comme c'est votre dernière séance avant votre départ pour Nice, c vous n'avez que cette minute à donner à la chose, sous peine d'en rester là pour cinq mois, ni plus ni moins que si nous jituiions (( i'n jeune homme pressé »>. Laissez-moi vous objecter, à mon tour, que : faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas. . . Qu'il n'est pas d'ailleurs absolument nécessaire que vous présidiez les arbitres qui nous jugeront, et qu'il vous sera enfin tout à fait loisible d'envoyer, de Nice, (nus les documents explicatifs et juslihealils qu'il vous plau'a d'opposer

à mes dires... Ils vous scroiil au besoin communiqués par moi.

Votre dernier mot d'hier m'assure que mon cas tourne à une monomanie et « qu'il faut soigner ça ! » — Hum ! dites donc, compère, je crois que vous avez également un grain dont vous avez éprouvé déjà pas mal d'attaques; et que, si je suis enfantin, vous avez peut-être aussi des candeurs d'étonnement un peu bien tenaces, à l'idée que l'on puisse vous suspecter de trop de mémoire et cela, juste au moment oîi l'on vous joue « Brutus lâche César ; » juste au moment, enfin, où le premier article de Vitu, votre ami, sur Odette, établit d'emblée un parallèle avec ma Fiammina... M'assurcr que je suis trop crédule aux propos des méchants, c'est peut-être me traiter un peu trop en naïf. J'accepte avec plaisir que vous concluiez que je suis un enfant. Cela me Halte!... Mais ma modestie- m'empêche de croire ce compliment tout à fait mérité.

Dans votre même dernière lettre, je remarque ces mots ;

« J'ajoute, m'écrivez- vous, que toutes les fois » que j'ai trouvé dans les œuvres de mes confrères y quelque chose qui ressemblait plus ou moins à » une de mes idées, je me suis toujours dit qu'il

» n'y avait pas de raison pour que cette idée ne » leur lut pas venue aussi bien qu'à moi. »

Toute notre allaire est là, merveilleusement résumée. C'est précisément ce cas de conscience d'une philosophie qui vous est, à vous, très facile, que j'entends discuter à mon point de vue particulier. Que vous n'ayez jamais réclamé, cela se comprend, et l'on ne peut que vous en louer ; mais c'est précisément de cette théorie « sur ces idées qui se trouvent se ressembler » que je prétends saisir la Commission, pour en déterminer le bien ou le mal fondé h mon endroit. Si l'on me donne tort, voilà tout ce qu'il en sera. On gagne toujours à s'instruire, et j'en deviendrai meilleur.

Là-dessus, vous me rendrez celte justice, mon cher ami, que j'ai tout fait pour régler cette affaire entre nous. Vous avez rejeté toute discussion, toute entente, sans même vouloir admettre que la question fût posée. Il va donc sans dire que je reprends l'entière liberté de mes moyens d'action; tout comme si nous n'avions jamais rien dit, et mille amitiés tout de même.

Mario UcnARD.

Comme conclusion de ces lettres, mon article du Figaro se terminait ainsi ;

« Nous en sommes là. »

On le voit, cela se passe entre amis d'un avis différent, voilà tout. Nos pièces sont-elles sœurs?... tout est dans ce mot. Ni plus ni moins que si je sortais, comme un diable, du fond d'une tabatière, Sardou m'aflfirme que je suis le seul original à qui ait pu venir une aussi extravagante idée. Je lui oppose le dernier article de Sarcey, ébruitant carrément tous les propos qui courent, et j'en extrais CCS quelques lignes :

« Je recevais l'autre jour la visite de Mario Uchard qui m'apportait ses derniers romans. La conversation ne tarda pas à tomber sur le théâtre, et de là sur Odette. Mario Uchard m'énuméra les cmpnuits qui avaient été faits à sa Fiamm/'na.

» — Eh! mais, lui disais-je, n'est-ce pas là votre récompense, à vous inventeur, que la pièce de Sardou ait tout de suite rappelé à nos esprits le souvenir de votre œuvre ?.. Quel est celui de nous qui, le soir de la première représentation, ne s'est écrié : — Tiens ! c'est la donnée de la Fiamminal Qui, en entendant M"-Legault dire tendrement à Dupuis : maman, ne se soit aussitôt souvenu que ce mot chai-mant est dit, dans la Fîammina,iiu vieux peintre, par son fds. Comptez-vous donc pour rien ce ref,'-ain de gloire ? »

La question est donc ouverte, on pourrait presque le dire : malgré Sardou, malgré moi ; et sans qu'il soit possible, cette fois, de la laisser pendante. Mis en cause, et désigné comme le principal intéressé dans cette discussion, sous peines de paraître

approuver les choses, ou d'être taxé d'une inexplicable faiblesse, je ne puis pas plus me soustraire à ce débat, que Sardou, vice-président de la Société des Auteurs dramatiques, ne peut l'éluder.

Forcé de donner mon avis, je prétends, moi, dégager la question des faux-fuyants et des trompel'œil. Les vingt personnages qui vont, viennent, dans Odette, comme dans toutes les comédies de Sardou, et dont il joue au bout d'un fil avec cet esprit supérieur qui n'appartient qu'à lui, n'ont absolument aucun rapport avec la pièce. Il eût pu y ajouter par surcroît, un champ de courses, l'enlèvement en ballon d'une jeune Américaine, et même une revue de pompiers, qu'il n'en ressortirait pas moins que, à l'heure dite, quand il faut enlin aborder une action, toute sa troupe d'originaux, de gens interlopes et de grecs de tripots, raccrochée au vestiaire pour démasquer ses vrais rôles, ce qui reste à nu: ce sont trois personnages tout pareils à ceux de ma Fiammina, dans une situation absolument la même dans les deux pièces, et qui jouent identiquement les mêmes scènes, avec le même courant passionnel, tenant le même langage, sur le même fond de débat, avec les mêmes effets, les mêmes conclusions logiques, déterminant le même dénouement.

Sardou soutient que tout cela ne peut constituer qu'une simple rencontre, mais alors, pour un moins scrupuleux que lui, il ne resterait plus, àccprixlîi, qu'à refaire le théâtre d'Augier, notre maître à tous : Le Mariage d'Olympe, les Lionnes pauvres et le Fils de Giboyer, dont on ferait une fille. Trois actes de liors-d'œuvre nouveaux, puis l'action ramassée sur elle-même pour la lin, et tout serait dit.

Eh ! bien, et la propriété littéraire, que devientelle dans tout cela ?

Car enfin, ou ce mot ne veut rien dire, ou il signifie (du moins pour la Société des Auteurs) que nul parmi nous n'a le droit de cueillir les pommes du voisin. Ou, sinon, définissons à nouveau notre fameuse loi de 1793...

Et c'est ce qui va devenir uniquement l'objet de celte affaire.

Sardou, qui a une mémoire prodigieuse, est très malin, me dit Sarccy, il vous apportera un tas de bouiiuins cl vous prouvera (jue rien de ce que vous avez jamais fait n'est à vous.

— Eh ! sans doute! et j'y aiderai môme Sardou au besoin ; mais, quand nous aurons fait le tour de toutes les littératures, française ou étrangères, pour nous démontrer qu'il est impossible de trouver un

caractère ou un événement humain qui soit nouveau sous Je soleil, je le ramènerai à nos moutons et je lui demanderai de me montrer mon argumentum et mes scènes capitales traitées de la même façon.

Quoi ! je me suis creusé l'esprit à inventer un roman ou un drame, à combiner des scènes sur une situation maîtresse que j'ai su créer, préparer, compliquer et dénouer : ce fruit de mon travail ne serait plus à moi?..

Mais une idée de pièce, c'est la trouvaille, c'est l'oiseau rare !.. Et, lorsque cette idée s'est condensée dans une action pathétique ou bouffonne, au moyen de scènes d'où jaillit tout à coup un do ces effets puissants et certains qu'on appelle le chu, il y a certes là main d'ouvrier! C'est, par exemple, dans Tartufe, la scène de Tartufe et d'Elmire, avec le mari caché sous la table. Ce piège tendu, c'est la trouvaille, c'est le clou.

Prendre cette seule scène, c'est prendre toute la pièce. L'emprunteur aura beau dire: que l'idée de cacher un mari sous une table appartient à tout le monde ; le public, tout d'une voix, lui criera : — C'est Tartufe 1 C'est lartufcf...

Je sais bien que, là-dessus, Sarccy est d'avis qu'une fois une idée jetée dans la circulation, le premier venu a le droit de la prendre. Cette opinion

vient de haut; mais sa théorie libérale ne serait point du tout h. discuter dans l'espèce, car les convictions de Sardou lui-même, sur la propriété littéraire, lui sont absolument opposées, et il n'entendrait pas du tout laisser établir l'atfaire sur ce terrain. (Voir ses lettres à M. Mortimer, dans le Figaro du 20 au 28 juin dernier, à propos de sa Papillonne.) Il n'estime pas. et je l'approuve, qu'une adaptalùon, non plus qu'une traduction anglaise, soit un loyer sufiisamment flatteur pour sa gloire. Sardou est un des plus ardents et des plus habiles défenseurs de nos droits k l'étranger ; il vient même de vendre son Odette à M. Mayer, à beaux deniers comptants, pour s'assurer contre tout ingénieux adaptateur de Londres ou de New-York, je l'en approuve toujours... Et lorsque j'aurai ajouté que, vice-président de la Société des Auteurs dramatiques, il élabore tout justement, à celte heure, des traités internationaux, j'aurai tout dit sur l'entière conformité de ses appréciations et des miennes à ce sujet.

Mais c'est précisément à propos de ces traités que j'en arrive à cette grande et très brûlante question que j'ai déjà posée dans mes lettres. A savoir: « Où commence et où s'arrête le droit de revendication d'un auteur sur un sujet déjà traité par lui? »

Plus la question est déUcate, plus il est, pour tous,

LA FIAMMINA CONTRE ODETTE il

d'intérêt absolu qu'elle soit décidée par nos paii-s, s'ils veulent assurer l'intégrité de leurs traités. Sardou lui-même va se trouver k\ devant un terrible écueil. Et cela est si vrai, que je défie quiconque de prédire comment la Commission des auteurs va pouvoir s'en tirer, lorsque, avec tout le respect que je lui dois, je vais comparaître devant elle, en lui disant : — Madame, veuillez considérer, je vous en conjure, que, de l'arrêt que vous allez rendre, va dépendre, à tout jamais, l'avenir de toute votre célèbre littérature, cette fleur ailée de notre imagination gauloise, qui alimente tous les théâtres d"Europe, et dont l'étranger se grise comme du bouquet de nos vins.

— Jusqu'à ce jour, nous nous consolions par un joli refrain : a Ils n'en ont pas, en Angleterre ! » chantions-nous, orgueilleux. Demain , peut-être nos chants auront cessé, de par la décision qu'il vous faut prendre. . .

Lci-dessus, sans nul doute, la Commission se récriera; mais du ton persuasif et doux de tout honnête prophète: — Ne vous emportez pas, ma mie, ajouterai-je et, je vous en prie, veuillez examiner ce cas. — Le sieur Mortimer, le célèbre ami de Sardou, et qui le guette, va, sur l'heure, et il fora encore preuve de bon goût, se mettre ii tra-

dilirc Odette, en \ adaptant deux ou trois tableaux de gigues anglaises, au besoin dansées par des nègres, pour égayer trois actes ; après quoi, il abordera les trois scènes de drame de la fin, et il aura un immense succès de gloire et d'argent. Immédiatement, interviendra M. Mayer, l'heureux possesseur d'Odette, et vous interviendrez vous-même, traités en main; — Bij Jove ! s'écriera IM. ÎMortimer, chère Madame, d'où sortez-vous?... Et, s'emparant mot à mot du langage deSardou, admis pcut-rtre déjà par vous : — Mais, reprendra-t-il, j'ai exposé tout uniment une bonne et brave séparation britannique... Même point de départ, môme action, même dénouement, c'est vrai!.. Mais ce n'est là qu'une conséquence forcée du sujet. Ce ne sont ni les mêmes lieux, ni les mêmes personnages, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes danses..'. — H y a bien ces trois scènes, terminant l'action, qui, à elles seules, constituent toute la pièce... Mais vous avez déjà décidé cette question en faveur de votre vice-président luimême, contre M. Mario Uchard. . . Donc, si vous le voulez bien, n'en parlons plus, car je suis fort occupé de trois autres actes que je prépare, pour encadrer la nouvelle œuvre que doit faire M. Sardou, mon ami, à la saison prochaine I

Il s'agit de savoir ce que la Commission des Auteurs répondra à cet auteur fort avisé. Car, enfin, quoi?... Il n'y aura là non plus qu'une rencontre. Mario Uchard.

Dans le Figaro du lendemain 14 décembre, mon éminent confrère lit insérer la très spirituelle lettre ci-jointe:

13 décembre 1881.

Mon cher Magnard,

Vous avez publié hier une longue letitre de Mario Uchard. Ma réponse sera plus courte. — Je l'ai invité, depuis trois semaines, à produire sa réclamation devant la Commission des Auteurs et Compositeurs dramatiques : Il aime mieux s'adresser à la Presse et faire appel à l'opijiion publique. — Soit ! — Puisque le public est pris pour arbitre, qu'il tranche seul la question. On joue Odette, la Fiammina est imprimée. Il est donc permis ù tout le monde de les comparer et de constater que, par les caractères, les milieux, l'action, les situations, et spécialement les trois scènes principales que vise M. Uchard, les deux pièces diifèrent du tout au tout. — Cela fera vendn: quelques exemplaires de la Fiammina et, entre nous, je crois

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