‹ La fiammina contre Odette, un dossierChapitre 15 sur 18 · JURISPRUDENCE · texte numérisé non relu

JURISPRUDENCE

« 469. — Il a été jugé que des changements ne » sont pas exclusifs de contrefaçon, quand il est » constant qu'il y a eu copie d'une œuvre origij) nale.

» 467. — Il a été jugé :

» 1" Qu'il n'est pas nécessaire, pour qu'il y ail » contrefaçon que l'on ait eu recours au procédé 1) de surmoulage ; la contrefaçon existe toutes les » fois qu'il y a imitation assez parfaite pour )) établir une concurrence commerciale.

!) 2° Que la contrefaçon partielle est punie par » la loi aussi bien que la contrefaçon intégrale.

» 3" Que le délit de contrefaçon existe, non seu- )) lement lorsque l'œuvre d'art a été servilement » reproduite dans toutes ses parties, mais encore » lorsque la reproduction n'a été que partielle et » a porté sur les parties essentielles de l'œuvre qui » lui imprimaient son originalité. »

A coup sûr cette loi est fort roguc ; si l'on considère surtout qu'il s'agit ici d'en faire tomber l'application sur un académicien. . . collègue d'Augier, de Feuillet, de Saiideaii, de Dumas... Aussi ai-je

m r.N uossiEK

besoin de proclamer tout de suite mon respect pour la noble institution dont j'assigne un des membres, en déclarant que c'est précisément en raison du rang élevé de l'auteur de Divorçons et d'Odette que j'ai soulevé cette cause, à laquelle la célébrité 'de son nom donnera certainement un relief, qu'un simple petit contrefacteur ne lui donnerait pas.

Mon éminent confrère et ami Sardou se trouve d'autant plus merveilleusement désigné, pour faire tranclier cette grande question de principes sur la propriété littéraire, qu'il est précisément, et tout spécialement : le seul auteur français dans ce cas très particulier que, depuis vingt ans : à chacun de ses triomphes, on lui conteste la paternité de son œuvre. — A-t-on tort?.. A-t-on raison?..

Vice-président de la Société des Auteurs enfin, el par conséquent protecteur de nos droits, à celte heure même oîi il élabore des conventions internationales contre la Piraterie amjlaise, l'appui d'une décison juridique est, en outre, pour le succès de ses négociations, d'un inestimable prix. Car si le délit de contrefaçon est relevé contre lui-môme, les adaptateurs sont vaincus, et son traité Mayer, pour Odette, vaut cent pour cent de plus.

La question est donc, à cette heure, nettement posée entre la théorie philosophifjue et Iransccndentale du :

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«. Tout est à tous, » et les articles de la loi qui définissent le texte très formel de la propriété.

Comme je l'exposais dans ma première lettre à Sardou, il faut enfin régler ce point de fait et de droit :

« Où commence la propriété d'une idée ou d'une œuvre, où iinit-elle ? ^

Il ne tant pas, disais-je, si jamais la chose arrivait, » qu'il soit permis à un auteur de l'avenir d'exercer » une sorte de pachalik à travers nos romans et » nos pièces, prenant carrément, ici où là, ce qui » serait à sa convenance, en le déclarant tout uni- » ment de bonne prise... ^

Si, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, quelque industriel de talent, ou quelque habile entrepreneur littéraire se mettait, un beau jour, à piller ouvertement notre fonds commun, pour s'en faire des renies, il faut savoir sil lui suffirait de s'appuyer sur d'illustres exonpics, pour annuler nos droits.

Revenir délibérément au mot de Molière : « Je prends mon bien où je le trouve, » c'est à coup sûr une théorie très libérale et très haute, dont le facile emploi n'est point à discuter. Démontrer que Corneille a refait le Cid de Guillen de Castro, elle Menteur d'Alarçon; tjuc Sliakespeare a emprunté Homi'o et Juliette de Handolio, ce serait, en vérité, tout résoudre .

Mais ciiliii, dans nos trist(.'S uiœurs littéraires, il y a des articles de loi qui visent même les plus grands faiseurs de chefs-d'œuvre. On n'y peut rien. C'est un point de vue tout juridique. Et mon éminent ami Sardou, lui-même, qu'il soit à la fois Shakespeare , Corneille et Molière , n'en est pas moins forcé d'apporter sa lyre au tribunal, pour faire expertiser les airs qu'elle joue.

Or, devant le tribunal se pose cette simple question :

Odette est-elle une contrefaçon de la Fiammina ? ou est-ce une œuvre originale, sortie comme Minerve tout armée du cerveau d'un immortel?

De cette dernière opinion, il y a Sardou . . . seul il est vrai, de son bord; mais énergique, ardemment convaincu; je dirais presque: innocemment surpris comme un dormeur que l'on réveille.

— Quoi?... Qu'est-ce?... s'écrie-lril en se frottant les yeux. En voilà bien d'une autre... M'accuser d'avoir pris une idée, moi!.. D'où tombez-vous?..

« Mais la Fiammina ne ressemble pas du tout à » Odette, ou Odette ne ressemble pas du tout à la >» Fiammina, si vous aimez mieux ce tour de T>, phrase, m'écrit-il. »

J'aime, en effet, mieux ce tour, et je le remercie bien d'y avoir songé.

En cherchant un peu cependant, et d'après les rapprochements sur lesquels j'insiste, il en arrive pourtant presque, dans ses lettres, à reconnaître « qu'il y a peut-être entre les deux pièces « le rapport très vague... » qui résulte d'une situation qui appartient à tout le monde, et qui est du domaine commun : la séparation du mari et de la femme. »

Un rapport très vague, c'est déjà quelque chose ; mais il serait peut-être temps de s'entendre, une fois, sur ce mot trop commode : « Une situation qui appartient à tout le monde, et qui est du domaine commun... »

Je voudrais que l'on m'indiquât, à la fin, ce que pourrait bien être une situation qui n'appartiendrait pas à tout le monde, et ne serait pas du domaine commun ; depuis les Erinnyes ou le Triptolème de Sophocle, jusqu'à la Biche au bois, y compris même les situations de Papilloimef que Sardou accuse M. Mortimer de lui avoir ravies?...

Par cette seule raison que tout fait, toute idée, et surtout toute pièce se rattache à l'humanité, il est bien évident qu'au moyen de cette défaite absurde, et qui ne veut rien dire du tout, il serait trop facile à tout adaptateur un peu philosophe, de se tirer des plus mauvais pas.

— Eh ! oui, cent fois ! toute situation, tout

IJN DOSSIEK

événement humain, loutc théorie sociale appartiennent à tout le monde ; mais ce qui m'appartient à moi, je le répète c'est l'œuvre d'imagination, d'invention, de combinaison que j'ai tirée d'une situation de gens séparés, particulière entre raille autres ; déterminée par des arrangements de scènes précis, concourant à une action pathétique (jui doit aboutir à un certain dénouement. Ce qui m'appartient enlin, c'est l'œuvre d'art.

Dire que, du moment que l'on traite une histoire de gens séparés, on est amené fatalement à retomber dans la situation et dans les scènes de la Fiamimna, comme ayant dit le dernier mot, c'est luv. l'aire, en vérité, trop d'honneur.

— Quoi! en toute séparation, on devra retrouver mon même père que le môme liis, ou la même iille, appellera : maman, avec une même mère reparaissant juste à point, au bout des mêmes quinze ans, pour provoquer la même rupture du même mariage ?... Quoi ! les mêmes scènes entre le mari, la femme et l'entant, la même conversion subite, la même immolation, les mêmes elfets, les mêmes émotions amenant les mêmes coups de théâtre et les mêmes clous !

— Mon Dieu! ([ui m'eût jamais prédit que l'ami ScU'dou me décerju'i'ait pareil titre de gloire !..

l. A 1IA.\I.\11.\A iMJMUi; UDETIK

La loi posée en face des théories transcendan taies de mon éminent confrère, il ne me reste pins qu'à examiner les moyens de défense sur lesquels il s'est toujours appuyé, pour repousser les revendications nombreuses que, à l'exception de celle de Michel Lévy (qui n'habitait pas les nuacres), à propos dex Pommer du voisni, il a jusqu'à ce jour réussi à écarter.

fV

Toujours dans cet article deSarcey, en faveur des droits d'emprunts d'un amuseur de tant de talent, et dont j'ai déjà donné plusieurs extraits, le savant critique rapporte ainsi ma consultation auprès de lui, sur ce point précis que je lui soumettais ;

" — ^ Voyons ! vous, ms disait Maiio Uchard, supposez qu'on vous soumît ce procès ; est-ce que vous ne condamneriez pas Sardou?

— Moi?., jamais de la vie!.. Savez-vous comment Sardou, qui est très malin, et dont la mémoire est prodigieuse, plaiderait sa cause?.. Il m'apporterait un tas de vieux bouquins, et me prouverait que votre idée do la Fiammina a déjà été mise trois ou quatre fois en œuvre, et de diverses manières, avant vous ; il retrouverait le joli mot de « maman ^^ dans une douzaine de pièces antérieures à la vôtre, et il conclurait innocemment: Moi ! je n'ai amais eu. et je le regrette, loccasion devoir la

Fiammina. Mais je suis grand lecteur de vieux livres ; j'en ai tiré, comme M. Mario Uchard a fait sans doulc avant moi, mon drame dVdette. Il n'est pas étonnant que nous nous soyons rencontrés, ayant puisé aux mêmes sources.

C'est en effet malin, et me voici fort exposé, car l'auteur d'Odei/e, armé de tous ses bouquins, va évidemment démontrer que c'est au contraire moi qui suis passible ici du délit de contrefaçon ; et, comme premier fauteur dudit délit, me faire immanquablement condamner à une peine double, pour l'avoir entraîné dans un mauvais cas.

Sans vouloir médire de l'efficacité du moyen, puisqu'il a jusqu'à présent triomphé, j'y ferai certainement quelque objection. Détourner une accusation de contrefaçon de l'œuvre d'un auteur, en démontrant que l'autour plaig^nant a puisé lui-même : soit dans le fonds commun des situations sociales, soit dans le fait d'une aventure connue, soit môme à des sources purement littéraires; si, comme le dit Sarcey, cela peut «'Jlre très malin, ce ne peut être, à coup sûr, qu'un tour de passe-passe pour escamoter la muscade.

Imaginerait-on un industriel de beaucoup de lecture, qui s'aviserait, demain, de s'approprier les systèmes d'éclairages électriques d'Édison, de Swan. ou de Jamin, en se fondant sur cette échap-

patoire commode : qu'ils ont puise leurs découvertes dans le fonds commun de la science physique ? . . Certes, ce contrefacteur-là pourrait apporter aussi un tas de bouquins, et, dévissant même toutes les lampes, démontrer que chacun des prétendus inventeurs a emprunté quelque chose à quelqu'un, un élément de ci. un ressort de là...

— Hé ! monsieur, lui dirait-on, la grande affaire, c'était précisément d'inventer tout cela vous même !

Une œuvre d'art, c'est un tableau, un paysage, un épisode, une scène peinte ; combinée au moyen de personnages; c'est une statue d'homme, ou de femme... Hé! cent fois, oui, l'humanité s'éclaire à la lueur des chefs-d'œuvre!.. La vulgarisation du beau absolu est l'élément de civilisation suprême!.. Mais que, pour vulgariser le beau sur toutes les cheminées parisiennes, un excellent mouleur, s'emparant d'un modèle unique de Barbedienne. eu fasse une réduction... (même y eût-il ciuquante mille francs à en tirer...) Barbedienne aie mauvais goût d'intervenir, sous le ridicule prétexte que sa propriété lui est dérobée...

De tels désagréments sont regrettables; mais, enlin, nos fâcheuses lois sont là !...

Dans l'ordre littéraire, une idée de pièce : c'est une idéelde pièce ! . . . Et si l'on n'a pas d'idée de

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pièce, il est radicalement impossible de faire une pièce !.. répéterons-nous toujours .

Un journal a rappelé ce mot déjà vieux. — Dans un cercle de gens de lettres, on annonçait que Sardou venait de promettre une pièce à un théâtre..

— La pièce de qui ?.. demanda l'un d'eux. Emprunter ime pièce toute faite, d'un succès

déjà éprouvé, quitte à alléguer, plus tard, en cas de réclamations, que l'auteur lésé s'est exercé luimême sur des situations qui appartiennent à tous, c'est évidemment une méthode ingénieuse ; mais elle a des défauts. II arrive immanquablement, un beau jour, que, encouragé par la réussite d'une succession d'emprunts heureux, on force un peu trop la note; alors le procédé craque, s'effondre, met à nu les ficelles... et le Gymnase reprend Brutus lâche César, et le public d'Odette dit : — Tiens, cette fois-ci, c'est la Fiammina !...

Et il n'en eût été rien de plus, jusqu'à l'année prochaine, n'était l'incident -de ce procès qui soulève enfin, à nouveau, cette très simple question de la propriété littéraire.

— Je suis grand lecteur de vieux livres, doit me dire mon érudit confrère Sardou, et voici ceux desquels vous avez tiré votre Fiammina, comme, après vous, l'en ai tiré mon Odette .

LA FIAMMINA CONTRE ODETTE f»l

Et il parait qu'en eÔet les bouquins étaient déjù à la Commission des Auteurs, pour ce fameux arbitrage auquel j'étais appelé.

Après chacune de ses pièces, le vice-président, qui connaît son affaire, se tient prêt d'avance, il a son armoire^ qu'il bonde des documents relatifs à son objet... Il attend... et la Commission aussi.

— C'est presque devenu, m'a dit l'un des commissaires, une séance de fondation très amusante, et dont les incidents sont réglés et prévus !...

r( Les derniers réclamants, ce furent MM. Barbier et Assolant, à propos de V Oncle Snm... Sardou produisit son tas de bouquins sur l'Amérique, et démontra que son sujet de pièce ne leur appartenait pas plus, à eux, qu/il ne lui appartejiait à lui : attiMidu que telle de ses scènes venait de tel auteur, telle autre situation de tel autre. Bref, que le tout, étant pris à tout le monde, se trouvait, par ce fait des alibi 'prouvés, ne pouvoir être que son l)ien. »

(< Devant ces arguments victorieux, les deux plaignants se retirèrent, confus d'avoir été bien et dûment convaincus eux-mêmes d'un llagrant délit de plagiat, o

Assurément il est ardu d'affronter pareil péril, avec un adversaire de cette force, et d'une aussi étonnante lecture ; mais, par bonheur, dans mon affaire.

il ne s'agit plus de ces généralités de mœurs excentriques, ni de ces épisodes américains, agrémentés de revolvers, qui sont la joie des familles du >Jouveau-Monde. Il s'agit de notre vieux monde à nous, de la pure et simple contrefaçon d'une pièce bourgeoise, dont l'idée, le sujet, la situation, l'exposition, le nœud, le dénouement sont très délibérément copiés et reproduits dans V Odette de mon éminent confrère. Il s'agit de cet argumentum qui raconte si fidèlement les deux œuvres, qu'il est absolument impossible d'y changer un mot, sans faire tort d'un incident de fonds soit à l'une, soit à l'autre .

C'est donc sur ce terrain des origines qu'il me faut placer ma défense, puisque, comme MM. Assolant et Barbier, je vais avoir à en découdre pour me justifier d'une première contrefaçon.

Mais, malin moi-même, je veux tout de suite entrer dans la voie des aveux.

Bien que j'aie déjà rappelé la triste histoire de Ménélas à mon très célèbre adversaire, je déclare donc solennellement, et de rechef : que je n'ai point du tout inventé les situations de gens séparés ; pas plus que je n'ai inventé un père, un fils, une chanteuse, un peintre, un mélomane, un Anglais.

J'accorde d'avance à mon éminent confrère que rien n'est nouveau sous le soleil, qu'il pourra

m'apporter cent bouquins, cent romans remplis de femmes coupables ayant abandonné leur mari, leurs enfants ; cent drames ayant pour thèmes des rencontres d'époux, des reconnaissances de mères s'écriant : mon fils, ma fille ! et ouvrant leurs bras... Il me montrera des fiançailles rompues, des scènes d'amour, des scènes de duel, des scènes de larmes. =. Recourant, par surcroît, à sa méthode des alibi, il me démontrera qu'il a pris son vieux général, dans Scribe ; son Narcisse, dans Marivaux ; son Béchamel, dans les rôles de Félix au Vaudeville ; son Espagnol, dans le répertoire du Palais-Royal. Il prouvera, clair comme le jour, que son prologue de l'amant surpris par le mari a été fait cent fois: qu'il a même emprunté à son propre fonds l'acte du tripot de sa Fernande, et que cette charmante œuvre, il l'avait préalablement empruntée à Diderot ; que chacune des scènes de son Odette a son origine ; que l'une vient de tel roman, telles autres de telles pièces dans lesquelles j'ai dû assurément puiser avant lui pour faire ma Fiammina...

— « Débaptiser les 'personnages^ et changer le lieu ! »

Mais, lorsqu'il aura dévoilé cette heureuse méthode du placage élevé à la hauteur du grand art ; me mettant sur son terrain, je le répète, je lui

LN DO.SSIKK

(Jomanderai de m'apporter la vieille chronique, le roman, la légende, ou le drame contenant notre pièce, et la racontant toute entière, avec le même argumentum commun, le même agencement de situations, de passions, d'intérêts, la même exposition, le même point do départ, le même nœud, les mêmes combinaisons de scènes et le même dénouement... ou, sinon, son pétard fera long feu!

(Jar il faut que cela soit bien entendu : de deuK choses l'une, en toute composition de pièce :

Uu l'auteur fait œuvre d'imagination, en invenlant un sujet qui se déroule, du point do départ de sa thèse à sa conclusion : au moijen de faits sociaux pris dans Je fonds commun des passions humaines.

Ou l'auteur ne fait que ce métier d'arrangeur, qui ne consisterait plus, alors, qu'à emprunter aux diverses pièces d'un succès consacré, leurs effets de scènes et leurs clous, pour confectionner une comédie ou un drame à recettes forcées.

Mais, alors, même à ce point de vue, décidément industriel, mon droit de propriété serait encore formel d'après la loi.

En effet, je suis au moins l'auteur de ce nouvel arrangement précis. Ces combinaisons, toutes particulières, ont été imaginées, ajustées par moi,

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pour constituer une certaine équation continue, de laquelle j'ai tiré des effets qui m'appartiennent eu propre, au moyen de scènes sur des situations que j'ai fait naître, par le conllit de passions que soulève la rencontre de mes personnages... Et j'en reviens à la loi.

— Il a été jugé — Qu'il y a contrefaçon, « dans » le fait de s'approprier la coordination, le système )> de classement, au d'arrangement des matières » contenues dans un dictionnaire ou dans une mé- » thode d'enseignement. »

Toute la question serait donc de savoir : si la méthode d'arrangement des matières d'une pièce de théâtre a la même valeur que la méthode de classement d'un dictionnaire.

J'enferme tout uniment mon éminent confrère Sardou dans ce dilemme :

Ou il assure qu'Odette est une ceuvre d'imagination tout entière de lui.

En ce cas, par une autre de ces bizari'es inadvertances qu'on lui reproche, sa pièce se trouve être une contrelavon de la Fiammina.

Ou Odette est une œuvre de placage, composée de scènes dont il prouve la source, en citant les ouvrages aux(iuels il les a empruntées, assure-t-il, coumi"' je les ai dérobées avant \u\.

En ce dernier cas, il a conlrelail i'adaplalion ou l'arrangement que j'avais inventé.

Plaider le hasard d'une succession de rencontres : et dans le choix tout accidentel des mômes emprunts aux mêmes auteurs divers, et dans la môme coordmation des scènes précédemment dérobées par moi, c'est en vérité un concours de circonstances surprenantes; si l'on considère surtout qu'elles aboutissent, dans la même année, au drame d'Odette et aux trois actes de Divorçom. Ou c'est une trop étrange latalité ! ou c'est manque d'habileté de main !.. Ses personnages ne sont point suffisamment débaptisés.

Un seul fait domine, pour éclairer la question de hasard dans la rencontre des deux sujets.

- Oui, ou non, l'auteur d'Odette, qui a tant lu, peut-il attester qu'il n'a jamais eu coimaissance de la Fiammina ?...

Il est, dans sa pièce, un mot typique (jui le dénonce plus subtilement qu'un aveu.

Ce mot c'est : « 3Ierci, maman ! , adressé par une fille k son père... comme, dans ma pièce, ii est dit par un fils.

La rencontre de ce mot, ajoutée à tant d'autres reticontres, est la preuve irréfragable que l'auteur d'Odette avait vu ou lu ma pièce. ïrouvât-il un alibi, que je le défie de p.-oduire, ce mot seul cons-

titue, à coup sûr, le phénomène bizarre d'un très curieux fluide de pensée.

Dira-t-il que : connaissant la Fiammina, il a remonté, préalablement, à toutes les sources oii j'avais puisé moi-même, pour reconstituer le même drame ?

C'est dénoncer la préméditation de le contrefaire au moyen des mêmes effets .

Dira-t-il, au contraire que, parti, par aventure, des mêmes sources, et ces sources le forçant d'aboutir à la même pièce, le même agencement des mêmes scènes devait fatalement s'ensuivre, avec ce mot : — « Merci, maman ?.. . »

Alors, abstraction faite d'une aussi étrange prédestination, y a-t-il, dans cette nouvelle forme de contrefaçon, un autre fait d'inadvertance qui tombe sous e coup de la loi?.. C'est ce qu'il faut juger.

La question est donc nettement posée, et je la résume.

Question de fait.

— Il n'y u dans Odette absolument aucune autre idée de pièce que l'idée de la Fiammina.

Mon éminent confrère Sardou se fonde sur le trompe-l'œil de ses trois premiers actes pour éluder le procès.

Eût-il, pour plus de précautions, commencé sa

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pièce par un autre avant-prologue, remontant aux fêtes du mariage du comte de Clermont et d'Odette, je le mets au déli de prouver que ses trois premiers actes contiennent autre chose qu'un défilé de scènes, pour eu venir à ce fait tout d'exposition, à savoir :

« Le comte et la (-omtesse de Clermont, séparés, se retrouvent au bout de quinze ans ».

C'est l'exposition pure et simple de la Fiammina, prise au même point, avec le même concours dé circonstances, si précises qu'il n'y manque aucun détail.

Or, quel que soit le talent du contrefacteur, la contrefaçon, eût-elle cent représentations de plus (pie les trois cents représentations de Divorçons ! ou que les cent cinquante représentations d'Odette, la contrefaçon est encore, à ce jour, un délit.

Si le délit est souvent difficile à saisir, il est. cette fois si manifeste, si tlayrant, que les plus ardents défenseurs de mon éminent adversaire l'ont eux-mêmes dénoncé. Leur déclaration est nette, précise, formelle : Sarcey, Weiss, Fouquier, ont écrit tous les trois ces mêmes mots :

— Oui, M. Sardou a refait la Fiammina.

Où chercher i)reuvc plus ll.'igrante Y...

LAFIAMMINA CONTRE ODETTE W

Question esthétique.

Au point de vue des droits du génie sur toute œuvre, ou sur toute situation déjà traitée, mon célèbre adversaire, soutenu par les éminents critiques ci-dessus, se fonde sur l'exemple de Corneille, de Shakespeare, de Molière. . .

Je lui réponds nettement par son contrat Mayer, et par les cinquante mille francs qu'il a reçus de cet estimable agent-dÏTeclcur.

Et, alors encore, de deux choses l'une ;

Ou les droits du génie sur toute œuvre sont imprescriptibles.

Dans ce premier cas, le privilège acheté par M. Mayer 7ie vaut pas un penny, puisque le premier venu des pirates littéraires de Londres peut refaire Odette à son gré ;

Ou les droits du génie sont primés, par les articles du Code sur la Propriété littéraire, qui seuls garantissent à M. Mayer la possession d'Odette.

Dans cet autre cas, jjour assurer à son acheteur le gage qu'il lui a vendu, notre vice-président n'a d'autre moyen efficace que de solliciter du tribunal une condamnation sévère du délit de contrefaçon, si surabondamment prouvé contre lui .

La Société des Auteurs dramatiques et la Société des Gens de lettres sont en cause avec moi, pour perdre ou gagner ce procès, car l'arrêt qui sera rendu fixera du même coup la jurisprudence, et fera loi dans l'exécution des traités internationaux que nos Commissions élaborent avec tant de soin, à l'heure môme où nous parlons.

Si je perds ma cause, nos conventions deviennent sans but.

Comment répondre, en effet, dans l'avenir, aux pirates littéraires étrangers s'appuyant sur les arguments victorieux de l'auteur d'Odette et de Divorçons ! — Quoi !... Que réclamez-vous?... diront-ils. Nous faisons comme Shakespeare, comme Molière et... comme votre vice-président. . . lequel a démontré très clairement que toute idée bonne à prendre est à tous. — En adaptant vos œuvres, nous vous procurons un regain de gloire!...

Comme on le voit, ce débat a donc une portée très haute. D'un côté, la prétention déclarée au libre exercice du plagiat ; de l'autre, l'application réclamée de la loi .

Il s'agit de savoir si les principes de propriété littéraire, que nous voulons faire reconnaître à l'étranger, sont reconnus en France, et si nous

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serions au besoin protégés contre les pirates de l'intérieur.

Il faut aborder enfin la solution de cette grande question d'art telle qu'elle est posée : entre rentreprise industrielle et le droit légitime de tout auteur qui, respectant sa plume et faisant oeuvre de créateur, de moraliste, ou de poète, tient plus fièrement à sa gloire qu'à des profits d'exportation.

L'expertise est faite, le verdict, déjà rendu, est imprimé tout vif.

Dans les deux camps, le délit est constaté, dénoncé, reconnu, et je ne sache pas qu'il soit possible de recourir à des experts d'une plus haute autorité dans les lettres que Sarccy, Vitu, Alphonse Daudet, Wciss, Fouquier...

— «Oui, Sardou a refait la Fiammina, disent les » avocats du très spirituel auteur de Divorçons et ;) d'Odette... mais c'était son droit absolu. Attendu

» QUE toute oeuvre EST A QUI LA VEUT PRENDRE. »

— « Eh! bien, soit ! répond Alphonse Daudet; » mais qu'il reste convenu, une fois pour toutes, que » le théâtre et la littérature sont choses absolument «distinctes... Geus^le lettres, et gens de théâtre... » Et plus rien de commun entre nos deux pro- » fessions ! . . .

lOi UN DOSSIER

n On ne se donnera plus la peine de démarquer ; y> on imitait, on traduira !... Ceux qui empruntaient » voleront!... »

La question en est là. Toute la presse qui s'est déjà soulevée, en prenant parti dans cette cause, a maintenant pour devoir de la décider souverainement. Mise au pied du mur, c'est à elle qu'il appartient d'élucider, mieux que moi, ce débat sur lequel reposent l'honneur fZc.< lettres et l'intérêt sacré de tous.

Les principes du libre plagiat sont hardiment posés...

L'afTairc n'est plus entre Sardou et moi. Elle vise plus haut que nous deux.

— Débaptiser les personnages et changer le lieu, a écrit l'auteur d'Odette et de Divorçons.

— Il y avait cinquante mille francs à f^aj^ner avec les débris de la Fiammina, écrit Sarcey.

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