V. Sardod
Le style sent fort le bois vert, pour un académicien. Mais, s'il a ce petit défaut de ne point viser à l'atticisme, il a du moins la clarté. A cette façon de dire : « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais, » on voit tout de suite que les intérêts de la France sont en bonnes mains, et que, en cette occurrence, notre tenant ne s'égare plus dans le brouillard des théories littéraires.
Dans le Figaro du 24 juin, M. Mor limer a répondu en établissant très clairement : que son Butterfly Fever « n'était point du tout une traduction, mais tout simplement une pièce fondée sur la Papillonne. »
Il appuyait en outre carrément ses droits : sur le3 traités, sur la loi anglaise, et sur les précédents...
Ces preuves étant faites, l'incident fut clos alors par Victorien Sardou do la façon suivante:
Marly-lo-Uoi, ce ^25 juin 18SI, Mon cher Prével,
Je ne ferai certes pas Thonnour à M. Morlimer de discuter avec lui le moment précis où il lui est permis de me dépouiller, grâce à rabsurde traité de commerce qui est censé protéger en Angleterre les droits des auteurs français.
Ma réclamation, d'ailleurs, n"a pas trait qu'à une (piestion de vente et d'achat : elle a un autre caractère.
Je me suis plaint que M. Mortimcr fit jouer au Criterion Theater une traduction exacte de la Papillonne, mna que mon nom fujurât sur l'affiche.
Pour se justifier sur ce point, M. Mortimer n'avait qu'à expédier au Figaro iineafïichc du Criterion Thealer, où mon nom fût imprimé. Le Figaro ne Ta pas reçue, et pour cause (1).
En voilà bien assez sur ce personnage qui s'étonne que je ne lui témoigne pas la déférence due aux honnêtes.gens. — En somme, j'ai voulu dire aux Anglais: « — Voyez comme on est volé chez vous !... « ot crier à tous mes confrères: « — Prenez garde aux Mortimor!...» — C'est fait.
Merci, et millo amiliés.
Y. SAnnoii.
M; Notre éininoiit confriTC S.irdoii a pourtant aussi une seconde opinion sur ce point. Dans la préface plus haut relatée, il a démontré très victorieusement: a que l'on n'avait absolument aucun droit de le contraindre à citer le nom de C.h. de Hernard. — a Sur l'aflielie du Palais-Royal ! s'écrie-t-il. Parlezvous sérieusement?.. Mais vous auriez été les premiers à vous moquer de moi et des directeurs, s'ils avaient eu la folie d'y consentir !.. (Préface «les Pommes du voisin.)
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Prenons garde aux Morlimer !...
A ce: qui vive! si crânement articulé, en juin dernier, je l'avoue, je me sentis tout heureux; et, pourquoi ne le proclamerais-je pas? tout fier d'être si bien défendu. Et détendu par noire vice-président de la Société des Auteurs, courant sus aux pirates littéraires, et tenant d'une main si ferme notre glorieux pavillon.
Prenons garde aux Mortimcr ! me disais-je...
Et, un œil sur les Mortimer, un autre sur ma Fiammina (déjà deux fois adaptée là-bas), je me tenais prêt, guettant l'ennemi. Palpitant, mais rassuré par une aussi raide protection de mon droit... — Sardou est là!., merépétais-je...
Et, de fait: il y était !..
On se méprendrait extrêmement si l'on s'arrêtait aux soûls gros mots de cette correspondance instructive — « La piraterie anglaise... les voleurs, les pick-pockets, le directeur Wyndham, autre honnête homme... Fncit indir/nalio versnm. » (V. Sardou.)
l'.n relisant aujourd'hui ces documents précieux, le trait acéré sur cerlainc lettre au Daily News, rédigée si piteusement, m'a l'ait sourire... (je ne dis pas pourquoi). Et ce mot: « les bonnes causes sont plus faciles à défendre. . . jeté au
« pick-pocket, surpris volant un mouchoir » et qui peint si bien l'embarras de l'audacieux adaptateur, brusquement saisi la main dans le sac... Kt cet appel entraînant à la Presse anglaise ; l'adjurant: au nom de notre intérêt à tous, au nom de nos droits outrageusement méconnus en Angleterre. . .
Dans ce débat si hardi, on ne sait ce qu'on doit le plus honorer, ou l'éloquence de Sardou (proclamant, en France, son droit de prendre ce qu'il lui plaît, où il lui plaîl), ou la simplicité de ces généreux fils d'Albion, discutant bravement avec lui, sur ces nettes revendications de notre propriété littéraire... «dont nos excellents confrères de la presse anglaise ont maintes fois pris la défense ».
Et lorsque notre champion s'écrie ; Qu'il est dépouillé : « Grâce à l'absurde traité de commerce qui est censé protéger, en Angleterre, les droits des auteurs français », on devine vraiment tout de suite l'intérêt qu'il porte à toutes nos œuvres.
Prenons garde encore aux Mortimer pourtant !.. Nos traités ne sont point encore prêts. Et ils vont avoir précisément pour but de définir ce qui est, ou ce qui n'est pas, à Vétranger, coupable adaptation. En attendant, par l'exemple dans ses affaires, et par la parole dans le conseil, mêlant très habilement le philosophique au temporel,
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Sardou nous instruit, généreusement du reste, sur les moyens de contrecarrer les ruses d'une déloyale concurrence; et, malgré cci absurde traité de commerce, il sait, d'ores et déjà, protéger son bien, en ne faisant point imprimer ses productions. Il y perd certainement la vente des exemplaires ; mais l'exploitation en grand, comme il sait la poursuivre, compense ce léger déchet, ainsi qu'on va le voir pour sa dernière œuvre à'Odctte.
Juste au lendemain de cette seconde représentalion, oii j'avais vu sa pièce, comme à mon ordinaire, j'arrivais déjeuner au restaurant d'Adolphe et Pelle, je trouvai l'heureux triomphateur en compagnie de M. Melchisedec et de M. Sellier de l'Opéra. M. Melchisedec étant le gendre de M. iMichaëlis, un de nos plus célèbres agents de théâtre k l'étranger, après les compliments, la conversation fut bientôt toute technique, comme entre gens du métier. — Sardou a la voix belle, et, naturellement, il aime à s'entendre parler ; trois de mes amis, qui étaient à quelques tables de nous, eurent par surcroit le très grand plaisir de l'entendre aussi, avec cet extrême intérêt qui s'attache ii toute parole d'un auteur célèbre.
— Nous sommes volés de tous les côtés, disait Sardou ; mais c'est parce que nous sommes des niais !...
Aussitôt qu'une de nos pièces parait, les Anglais, les Allemands, les Américains n'ont qu'à l'acheter pour en faire tout de suite une contrefaçon, dans laquelle ils ajoutent des personnages inutiles ou grotesques... et la farce de l'adaptation est jouée... — Quanta moi, on ne m'y prend plus. J'ai trouve le moyen de parer le coup... Voilà six ou sept ans que j'engage Dumas, Meilhac et Augier à s'en tirer comme moi : & — Ne pas faire imprimer, tout est là ! — Les adaptateurs sont alors forcés de s'adresser à nous, pour avoir nos manuscrits... — Si j'avais toujours agi comme aujourd'hui, j'aurais quinze cent mille francs de plus!...
Et^ joignant à sa démonstration une preuve immédiate des iésultats déjà obtenus...
— Tenez, ajouta-t-il, tout à l'heure, Mayer^ l'agent anglais, était chez moi, je le quitte. Nous venons de signer un traité, rien que pour l'Angleterre et l'Amérique, par lequel il m'a mis, sur ma table, cinquante mille francs, que j'ai la, dans ma poche, ei que j'emporte tout de suite, parce que je ne suis à Paris qu'en camp volant. Vous voyez comme c'est limpide!
— Mais, pourtant, mon cher ami, lui dit M. Melchisedec, un peu versé dans les choses : une fois votre pièce littérale jouée à Londres, si on en fait tout de même des adaptations?...
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— Impossible! répondit Sardou, car j'ai trouve aussi le moyen de déjouer leurs dernières roueries. Voici comment : — Ma ver va tout de suite faire traduire ma pièce... en y ajoutant une simple phrase de lui, n'importe laquelle, dans n'importe quelle scène... De par ce fait, il devient mon collaborateur, et il signe Odette avec moi. La pièce représentée, si quelque indiscret se permet d'y toucher : — Halte-là ! dira mon associé, je suis uu des auteurs'.... Or, comme en Angleterre la loi s'en mêle, nul ne peut plus broncher!... Voilà mou bouclier!..
Etant donné que les Anglais ont une loi qui protège la propriété littéraire des œuvres d'imagination, il fallait encore admirer cette pratique merveilleuse des affaires, alliée au talent du poète. Moi, j'en demeurai tout rêveur... Sauf ce petit inconvénient, pour un auteur un peu méticuleux, de l'aire signer son œuvre : en Angleterre, par un Anglais; en Prusse, par un Prussien... et ainsi de suite, je ne pus me défendre d'un sentiment tout particulier devant ce Irait de génie. De toutes nouvelles idées sur la gloire me montaient au cerveau. En effet, j'étais frappe de la simplicité de celte invention autrement admirable que les miennes. — Je n'avais qu'à faire signer mes romans par d'excellents commis-voyageurs, en toute contrée
de la terro, lesquels, devenus mes collaborateurs par 1 adjonction de quelques simples lignes de leur cru dans ma prose, et, par là môme, intéressés à son débit, me verseraient leur drainage d'écus, de 3Iarks, de schillings, de Thalers, de dollars, de roubles, de douros, do piastres, de roupies, de sapèques, dctomans...
0 Hugo! 0 Musset, poètes immortels. 0 Sand ! 0 grand Damas ! 0 Balzac ! vous tous qu'on a tant traduits !.. Pour cette frivolité de ne voir que votre seul nom sur vos œuvres, vous avez perdu des millions!... L'idée était pourtant si simple.
En Angleterre : « Ilernani, par MM. Mayer et Hugo. En Allemagne : « Ruy Blas, par MM. Schuhfliecker et Hugo. « Il ne faut jurer de rien, par MM. Mayer et Musset. Mademoiselle de Belle-Isle, par MM. Van Gobsek et Dumas, etc., etc.
Ma foi, moi, je l'avoue, enthousiasmé de cette conférence sur les avantages de la renommée internationale, je ne songeai plus... qu'à faire mon procès. — Aussi j'y reviens.
Comme on le voit, deux doctrines, également affermies dans leurs principes sont en présence et se combattent, même dans l'esprit de notre très éminent confrère.
Notre grande discussion philosophique et idéaliste
me paraissant à cette heure esquissée, élucidée qu'elle est déjà par la très grande autorité de mon adversaire lui-même, arrivons à la question d' Odette, objet de ce conflit.
Devant un tribunal, il ne suffît pas qu'une adaptation soit publiquement reconnue, il faut encore que le corps du délit soit solidement constitué.
Dans cet autre ordre d'idées, c'est encore à l'auteur même de Divorçons et d'Odette qu'il nous faut recourir, pour soulever le voile trompeur qui dissimule une œuvre, en ayant l'air de la parer d'un agrément nouveau ; car nul n'entend le théâtre mieux que lui.
Dans cette même lettre célèbre intitulée : Réponse à la Société des Gens de lettres, préface des Pommes du voisin, s'adressant à Edouard Fournie^ fort dur dans ses arlicles, après avoir enfin conlbndu ses accusateurs, en déclarant qu'il s'était empressé de s'acquitter avec Michel Lévy moyennant l'abandon du tiers de ses droits d'auteurs, notre émincnt confrèro
précisait en ces termes les rcrjles de l'adaptation, (jui ont l'ait de ce l'actum un dociinient précieux :
« ^lais, si j'étais ce que vous dites, concluait-il, messieurs de la Commission, qui n'osez pas me l'écrire, mais qui le proclamez partout, qui df)uc m'empêchait de prendre ce sujet à ma convenance, de débaptiser les personnages, de changer le lieu de la scène, et de servir le tout comme de mon cru?... On ne crierait pas davantage après moi ; j'y gagnerais tout juste le tiers de mes droits, et je défierais bien tous les membres de toutes les commissions de tous les gens de lettres du monde de me faire un procès dans ces conditions-là, et de le gagner ...»
Le procédé est donc fort clair : débaptiser les personnages, changer le lieu de la scène, servir le tout comme de son cru... et, moyennant ces simples précautions utiles : gagner son procès.
Comme on le voit, si j'osais me servir dlme expression que l'académicien me reprochci-ait sans doute, le truc est débiné. . .
Po|p" ce qui nous intéresse, à ce point du débat, toute notre affaire est donc d'examiner si Odette est réellement une pièce originale, ou si, suivant le ^/'HC, elle ne serait qu'une œuvre d'adaptation, débaptisant les personnages al changeant h lieu.
Tout d'abord, il nous faut revonir sur la manière de l'auteur et sur les procédés qu'il emploie.
Tempérament très personnel et tout particulier, nous l'avons déjà dit, Sardou n'emprunte véritablement rien (cela, je me plais à le confesser) à la loi des trois unités, non plus qu'aux procédés de composition de Corneille, de Racine, de Molière, de Victor Hugo, d'Augier, de Sandeau, de Dumas; dramaturges classiques, qui, partant sur une idée de pièce, l'exposent, la développent ; chaque scène et chaque personnage faisant corps avec lo sujet, tout incident se rattachant ;\ une intrigue serrée, marchant au dénouement... Le très spirituel auteur de Divorçons; et d'Odelte, il est devenu banal de le répéter, est par excellence, comme l'écrit Sarcey, Vaninseiw de grand talent qui sait saisir dans l'air l'idée qui vole, le fait à la mode, le ridicule de la saison. Nul mieux que lui n'est habile à chiffonner ces riens, qui constituent ce qu'en littérature on pourrait appeler Y Article-Paris. Les plus jolies actrices figurent dans ses pièces pour dire trois mots; mais les exhibitions de toilelios sont là surtout toute une affaire, pour les couturiers en vedette, collaborateurs actifs du succès. Les trois premiers acles (le toutes ses œuvres sont invariablement consacrés aux cxcontricilés du j<»ur. Sans
jamais s'embrouiller dans leurs ficelles, vingt personnages accessoires vont, viennent, entrent, sortent, s'asseoient, se lèvent, jouent ou dansent, s'olîrent entre eux des bouquets, ou des coups de revolvers... Ce Kaléidoscope charmant mène, invariablement encore, à la fin d'un troisième acte où. commence, alors, une action quelconque que va dénouer le quatrième.
On aurait certes mauvaise grâce à critiquer cette méthode. A un auteur qui sait si bien embellir tout ce qu'il touche, le public doit encore du retour. Mais le fait important c'est de dégager ici l'élément littéraire de l'élément industriel.
En toutes ses comédies, les exhibitions de tableaux de ce charmeur sans rival importent si peu à l'action finale, qu'il pourrait indifféremment prendre les trois premiers actes de l'une pour faire le commencement d'une autre. C'est comme un passe-partout propre à ouvrir toutes les portes. Cela s'adapte à tout sujet, à toute péripétie de la Un indispensable à toute pièce, et pourrait au besoin se jouer avec des variantes, selon le public, ou le lieu. Tout comme le dernier acte de Nos intimes est lait avec le Discours de rentrée de Rougemont, si, comme action d'Odette, à la fin de ses trois actes, l'éminent auteur voulait prendre l'action et les péripéties de la Femme de Claude, du Supplice d'une femme, du
3Ian'age d'OUjmpc, ou de Froufrou, pour les taire alterner avec l'action de la Fiammina, de deux jours l'un, il n'en serait ni plus ni moins. Ce ne serait que l'affaire d'un crochet ; sans que les vingt acteurs, qui figurent dans toutes ces jolies bagatelles de la porte, eussent à désapprendre ou à retrancher une seule ligne de leurs rôles, pour toutes les scènes qu'ils ont jouées jusque-là. Cela peut aboutir tout droit à n'importe quel 'drame à effets de gens séparés, de femme adultère ou de mariage désuni, de mère sans entrailles ou de mère repentie. . . Ce qui doit constituer l'idée, le nœud, le dénouement nécessaires à toute œuvre théâtrale, n'est plus là, pour l'auteur, qu'un travail d'ingénieuse si'lection. Et c'est ce que nous allons démontrer.
Une idée de pièce, nous l'avons déjà dit, c'est une idée de pièce. . . Et, quand on n'a pas d'idée de pièce, il est tout à fait impossible de faire une pièce., A moins de recourir à celles du voisin.
Ce qui constitue l'idée : c'est une thèse à poser, à soutenir, à développer, au moyen d'épisodes tirés du fonds commun de nos passions humaines. Le plan général de ^œu^Te se résume en un argumentum de quelques lignes qui expli(inenl la situation, du point de départ de l'action jusqu'à sou dénouement.
Or, pour en revenir à nos moutons, l'identité de l'idée, du plan général et de Vargumcntum de la Fiammina et à! Odette, est-elle suffisamment prouvée?
Une analyse logique, technique et détaillée est ici en son lieu.
L'idée de pièce, dans la Fiammina, c'est la situation de deux époux séparés, qui se retrouvent au bout de quinze ans; ayant entre eux un fils qui croit que sa mère est morte.
L'idée de pièce, dans Odette, c'est la situation de deux époux séparés, qui se retrouvent au bout de quinze ans; ayant entre eux une fille qui croit que sa mèrft est morte.
L'exécution, ou la composition d'un ouvrage dramatique, consiste dans les trois points suivants : L'exposition, Le nœud, Le dénouement.
L'exposition arlidc-Pnri^ cVOdette se monte et se démonte si bien à volonté que Weiss a pu dire « que leprologue et le premier ac/e pouvaient se supprimer, sans le moindre inconvénient pour la conduite du sujet. . .
C'est ce que nous allons faire loucher du doigt, en empruntant les comptes rendus.