‹ La fiancée bien gardéeChapitre 1 sur 7 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY, FRÈRES · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY, FRÈRES

3, RUE âuber, 3

LA

Dans un petit hôtel de la rue Saint-Georges, habitait un honorable rentier appelé M. Sergent. Il avait soixante-dix ans bien sonnés, était veuf, sans enfants et possesseur de soixante mille livres de rente. 11 vivait avec un neveu nommé Alfred, et une demoiselle de compagnie décorée du beau nom de Zénobie de Boiscertain.

Ils formaient trois types très curieux à observer, qui, bien que n'étant pas faits pour s'entendre, ne pouvaient se séparer par la raison qu'ils avaient besoin les uns des autres. M. Sergent menait l'existence la plus régulière. Avec

lui, le proverbe qui dit que les jours se suivent et ne se ressemblent pas avait tort. Il faisait tous les jours la même chose. 11 passait huit mois à Paris et quatre mois à la campagne. Il avait mené une existence assez profane, et s'il était de mœurs plus régulières, ce n'était point par raison. L'âge seul l'avait forcé de se corriger. Sa mémoire était pleine des plus tendres souvenirs, et, si on l'en avait cru sur parole, il lui eût été impossible de dresser la liste de toutes celles qui n'avaient point été cruelles pour lui.

Mademoiselle Zénobie de Boiscertain était une de celles-là qui lui était restée dans la main sans qu'il sut pourquoi. Elle n'était plus jeune. Elle portait de faux cheveux noirs qui remplaçaient ceux qu'elle avait perdus, et un râtelier magnifique occupait la place des perles qui avaient autrefois garni son palais. L'âge avait aussi mis celle-là à la raison. C'était une excellente maîtresse de maison, sachant faire obéir les domestiques, commander de bons dîners et veiller à tous les soins du ménage. Pour faire des confitures et des conserves, et pour diriger

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des lessives, nulle n'était de sa force. Elle avait — ce qui est facile à comprendre, quand on songe que M. Sergent se souvenait de son bras dodu et de sa jambe bien faite — conquis un certain ascendant sur lui. Elle avait voix au chapitre, et bien que Bnissant par s'entendre, ils se disputaient presque toujours. Malgré les outrages du temps, mademoiselle Zénobie avait encore des prétentions et se montrait jalouse lorsque M. Sergent s'enthousiasmait en parlant des beautés à la mode et du plaisir qu'il aurait à leur donner des preuves de sa générosité.

Quant à son neveu, M. Alfred, on le connaîtra tout de suite quand on saura qu'il était assidu au boulevard, habitué des premières représentations et qu'il portait tous les soirs un gardénia à sa boutonnière. Par malheur, il n'avait aucune ressource personnelle, ne faisait rien et vivait de ce que son oncle voulait bien lui donner. Quand, ce qui lui arrivait souvent, il avait dépensé plus que sa pension et qu'il lui fallait, pour sortir d'embarras, un supplément, il ne parvenait à l'obtenir qu'à l'aide des négociations

4f LA FIANCifi BIEN GARDÉE

les plus compliquées. Il avait remarqué qu une des façons de vaincre l'avarice de son oncle était de lui parler des dames aimables.

— J'en connais une charmante, mon cher oncle, pour laquelle, tout sage que tu es, tu ferais des folies. Si tu l'avais vue il y a dix ans, tu ne serais pas resté si riche que tu l'es, et bien que je sois ton héritier, je serais le dernier à t'en blâmer.

Alors les yeux de M. Sergent s'écarquillaîent et il disait d'un petit air fripon à son neveu :

— Tu crois ?

— J'en suis sûr, répondait Alfred.

L'oncle était vaincu, et cette plaisanterie lui coûtait d'ordinaire cinq cents francs. Quand il les remettait à son neveu, mademoiselle Zénobie faisait la moue et feignait d'être jalouse. En réalité, il n'en était rien. Il y avait accord tacite entre la gouvernante et Alfred qui lui avait promis que, quand il hériterait de son oncle, il augmenterait ce qu'il lui laisserait par son testament, si le legs n'était pas assez fort.

Mais, malgré la pension et les suppléments

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qu'il touchait de M. Sergent, Alfred tirait sans cesse le diable par la queue, par la raison qu'il se montrait très généreux avec les dames, et qu'il se culottait^ c'est l'expression technique, plus souvent qu'à son tour aux courses et au baccara. Disons en passant qu'il était fanatique des courses, qu'il n'en manquait pas une, et qu'il était "plus ferré sur l'individualité des chevaux amenés sur tous les hippodromes que ne l'est un professeur d'histoire sur les grands hommes de Plutarque.

C'était surtout pendant le déjeuner que des discussions très violentes éclataient entre ces trois personnages. Ils semblaient choisir ce moment-là pour se dire ce qu'ils avaient sur le cœur. Un matin une tempête éclata. Le cocher fit demander à M. Sergent d'entrer.

— Qu'y a-t-il, Jean ?

— J'ai à apprendre une mauvaise nouvelle à monsieur.

— Quoi donc?

— Monsieur, le cheval dont vous vous servez de préférence, Ancus-Marlius, est mort ce matin.

— Ue quoi donc ?

••— D'une fluxion de poitrine.

— C'est votre faute, Jean, dit M. Sergent, vous ne savez pas soigner vos chevaux, et cependant je ne vous refuse ni les couvertures, ni les brosses, ni les essences de toute sorte que vous me demandez. Je suis sur que vous allez boire, que vous abandonnez vos chevaux et qu'il est trop tard quand vous revenez près d'eux. Ancus-Martius mort, dites-vous d'une fluxion de poitrine ! où l'aurait-il attrapée ? Dans l'écurie que vous avez sans doute laissée ouverte?

— Non, monsieur, ce n'est point là. Demandez à M. Alfred, il vous le dira, et vous serez forcé de reconnaître que vous m'avez accusé à tort.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Jean, reprit Alfred; en effet, je me suis servi du cheval de mon oncle, mais je n'ai pas exigé de lui de service trop rude.

— Qu'avez-vous à répondre, dit M. Sergent à son cocher. Parlez.

— Si M. Alfred me le permet, je dirai ce qu'il en est.

— Parlez.

— Eh bien ! monsieur, il gèle très fort la nuit en ce moment. Or, la semaine dernière, je vous ai conduit trois fois dans un hôtel de l'avenue Marbeuf où vous ne deviez rester qu'un quart d'heure, et vous n'êtes descendu que quatre heures après. Le cheval était gelé, et après cette troisième attente, il est rentré à l'écurie toussant et est mort malgré le vétérinaire, qui ne lui a pourtant pas ménagé les médicaments.

— C'est bien, dit M. Sergent. J'aviserai.

Le cocher sortit de la salle à manger, et alors l'oncle, apostrophant son neveu, lui lava la tète d'importance et lui signifia qu'à l'avenir il lui défendait de se servir de ses chevaux. Il quitta la table et se réfugia dans son cabinet, furieux, ne voulant rien entendre et repoussant brutalement mademoiselle Zénobie qui essayait de défendre Alfred.

Il resta là, enfermé, boudant et fumant des pipes avec fureur. Ce jour-là il ne fit point sa promenade au Bois, n'alla pas à son cercle, et ne reparut qu'au dîner.

Alfred et mademoiselle Zénobie redoutaient

de se retrouver avec lui, prévoyant ses rebuffades et ses mauvais compliments, et attendant dix heures avec impatience, lui pour sortir et elle pour se retirer dans sa chambre.

Tout d'abord le repas fut muet, mais à partir de la première entrée, M. Sergent rompit le silence, et les nuages qui assombrissaient son front se dissipèrent. Alors, s'adressant à Alfred, il lui dit :

— La dame à la porte de laquelle tu fais crever mes chevaux est-elle jolie au moins ?

Et en posant cette question, il était facile de deviner que M. Sergent avait oublié tout à fait le trépas d'Ancus-Martius, et ne songeait qu'à la dame aimable qui l'avait causé.

r— Elle est charmante, mon oncle, tu peux t'en rapporter à ton neveu qui, en matière de galanterie, t'a pris pour modèle. Si cette dame eût été laide, c'eût été un cheval de place et non un pur sang que j'eusse fait attendre par le froid rigoureux qui sévit en ce moment.

— Comme cela, reprit M. Sergent, elle vaut le cheval ?

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— Cent fois, dit Alfred.

Mademoiselle Zénobie n*alla pas jusgu*à se signer, mais elle ne put s*empécher de faire ob^* server qu'il n'y avait rien d'édifiant dans cette conversation. Pour bien prouver qu'elle pensait tout ce qu'elle disait, elle joignit à ses paroles une crise de nerfs. M. Sergent se leva et lui tapa fortement dans les mains. Elle revint à elle, et pour en finir, comme on était au dessert, il se fit apporter un bocal de prunes à l'eau-de-vie. Par malheur, mademoiselle Zénobie, présumant trop des forces de son râtelier, voulut briser un noyau. Elle ne brisa que le râtelier, dont les débris jonchèrent son palais. Il lui fallut sortir de table pour se débarrasser des fragments d'ivoire et d'or qui l'eussent infailliblement étranglée.

Dès que M. Sergent se vit seul avec son neveu, il lui dit :

— Comment appelles-tu celte dame ?

— Elle s'appelle la comtesse Pulchérie : ce n'est pas son nom, elle se nomme probablement Eulalie Ledoux ou Rosa Dervin, mais dans le bataillon de Cythère, dont certains journaux nous racontent tous les mâtiné» les grandes manœuvres, on la nomme la comtesse Pulchérie.

C'est une fort belle personne qui, il y a quelques années, aurait eu sûrement de tes nouvelles.

M. Sergent paraissait tout fier en entendant ces paroles.

Dès que M. Sergent se vil seul avec son neveu, il lui dit :

— Comment appelles-tu celle dame ?

— Elle s'appelle la comtesse Pulchérie : ce n'est pas son nom, elle se nomme probablement Eulalie Ledoux ou Rosa Dervin, mais dans le bataillon de Cythère, dont certains journaux nous racontent tous les mâtiné» les grandes manœuvres, on la nomme la comtesse Pulchérie.

C'est une fort belle personne qui, il y a quelques années, aurait eu sûrement de tes nouvelles.

M. Sergent paraissait tout fier en entendant ces paroles.

Il reprit :

— Puisque mademoiselle Zénobie, qu'entre nous j'ai connue autrefois bien moins bégueule qu à présent, s'est retirée, causons librement. Si j'étais ton père, je ne te devrais inévitablement que de bons conseils, mais n'étant que ton oncle je ne t'en dois que de moins bons. Je trouve parfait que tu ailles rendre des visites à la noble comtesse Pulchérie de minuit à trois heures du matin, pour faire autre chose que de lire ensemble les Aventures de Télémaque^ mais à une condition, c'est que, joli garçon comme tu l'es, tu seras un peu aimé pour toi-même et non pour l'or qu'il peut y avoir dans ton gousset. Qu'il en soit ainsi avec un vieux barbon comme moi, je l'admets, mais avec toi, je le réprouve.

— Hélas! mon cher oncle, reprit Alfred, les temps sont bien changés. Maintenant il n'y a plus ce qu'on appelait autrefois les bonnes filles, les amoureuses poétiques. A présent, le bel Antinous pauvre serait impitoyablement jeté à la porte, tandis que Quasimodo riche serait

attiré, adulé et caressé ! Il en est ainsi depuis qu'un écrivain d'un très grand talent, qu'on appelle M. Alexandre Dumas fils, a appris aux filles que la beauté fait un capital par la raison que cette beauté se vendait non seulement très cher, mais plusieurs fois. Les économistes et les équilibreurs de budget n'avaient point porté en compte cette recette dans leur bilan. Aussi l'amour n'est plus l'échange de deux fantaisies, c'estun^pur marché basé sur l'offre et la demande, comme tous les autres.

— Je m'en doutais bien un peu, mais je croyais qu'il n'en était ainsi que pour les Céladons comme nous et pas pour les beaux garçons comme toi. Alors, Pulchérie est belle, mais ça te coûte cher ?

— Oui et non. Elle a, heureusement pour moi, un vieil amoureux très généreux, qui fait aller la maison. Je n'ai à pourvoir qu'à l'argent de poche et à certains petits cadeaux.

Dès le lendemain, M. Sergent, revenu de l'alerte causée par le trépas d'Ancus-Martius, reprenait ses habitudes et, après sa promenade

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au Bois, s*en allait, avant le dîner, à son cercle rejoindre les vieux de son âge et jouer le whist. Ils étaient là une dizaine dans leur coin, tous propriétaires fort riches, les uns pères et grandspères, les autres vieux garçons, fuyant les jeunes afin de pouvoir, à l'abri de leurs critiques, parler avec plus d'abandon de leurs vieilles fredaines et se raconter ce que leur coûtaient les jolies farceuses qui, pour le quart d'heure, les trahissaient avec les chérubins dont ils fuyaient le contact.

Parmi ces vénérables messieurs, il en était un avec lequel M, Sergent était particulièrement lié. Ils jouaient et fumaient ensemble et se racontaient d'interminables histoires. Depuis dix ans, ces histoires étaient toujours les mêmes. Ils y passaient en revue leurs bonnes fortunes d'autrefois et dressaient avec complaisance la liste des marquises, des comtesses, des bourgeoises et des comédiennes qui n'avaient pas été pour eux des Lucrèces,

Ce compagnon assidu s'appelait le commandant Hercule deCardeuil. C'était un homme qui avait dû être fort beau et qui portait avec infi-

niment de verdeur, quand il n'avait pas la goutte, son grand âge qu'il ne faisait connaître à personne, mais qu'il était facile de deviner, puisqu'il répétait à tout instant qu'il avait fait partie de la maison militaire de Charles X, et avait donné en 1830 sa démission de garde du corps. Il était décoré de la Légion d'honneur et de la croix de Saint-Louis. Il passait pour veuf depuis longtemps, on le croyait du moins. .Sa fortune était considérable et, à en juger par ses paroles, il en faisait un fort mauvais usage. Mais avec tout cela un grand air, et des façons tout à fait patriciennes. Quand M. de Cardeuil parlait de madame la dauphine^ c'était à croire qu'il était question d'une divinité. 11 essayait de prendre une attitude de paladin.

Ce soir-là, M. Sergent constata avec regret que le commandant n'était pas là. Il le supposa souffrant. Il n'en était rien, mais il devait n'arriver que très tard, et voici pourquoi :

Le commandant habitait un fort grand hôtel, situé rue de Douai, entre cour et jardin. 11 avait des équipages et de nombreux domesti-

ques. C'était un maniaque dont la vie était réglée comme un papier de musique. A dix heures, il s'habillait et, en sa qualité de vieux beau, mettait des guêtres pareilles à son pantalon, et des gilets de la même nuance que ses redingotes. Quant à sa cravate, elle était haute et ressemblait à celle que M. de Marcellus portait sous la Restauration.

Après son déjeuner, il consacrait une heure à la gestion de sa grande fortune et donnait audience à ses nombreux locataires et à tous ceux qui avaient des intérêts à débattre avec lui. Ce jour-là, il recevait le célèbre Magnus, le plus fameux couturier de Paris, qui occupait deux étages de la maison qu'il possédait rue de la Paix.

Magnus savait d*avanc6 pourquoi il était mandé ; aussi, après avoir salué son propriétaire, il lui dit :

— Mon bail expire, je suis sur que vous voulez en augmenter le prix et que c'est pour cela que vous m'avez fait venir. Mais, mon cher propriétaire, soyez généreux. J'ai du, pour les besoins de mon industrie, organiser une installation spéciale. Ainsi, autour de mon grand salon de réception, il m'a fallu créer six petites pièces dans lesquelles les grandes dames du faubourg Saint- Germain, les riches bourgeoises, les comédiennes et les grandes impures à la

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mode peuvent aller essayer avec toute sécurité les toilettes qu'elles m'ont commandées, et si j'ai fait ces grandes dépenses, c'est pour prouver à tous que ma maison est honorable et qu'il n'existe nulle part de ces judas dissimulés à l'aide desquels, prétendait un journal, des libertins qui payaient pour cela, regardaient mes clientes alors qu'elles étaient déshabillées. Cette installation m'a, je vous jure, coûté très cher ; aussi je ne saurais accepter la moindre augmentation de loyer.

— Cependant, dit M. de Cardeuil, j'entends vous augmenter de six mille francs par an.

C'est à prendre ou à laisser. Au prix où vous vendez vos robes, vous vous en tirerez sûrement, je ne suis pas inquiet.

— Oui, parlons-en du prix de mes robes.

Mais songez donc qu'il y a moitié de mes clientes qui ne me paient pas, et qu'une robe que je compte quinze cents francs ne fait entrer que sept cent cinquante francs dans ma caisse, puisqu'il y en aura une autre toute pareille que j'aurai livrée et qui ne me sera jamais payée.

20 LA FIANCés BIEN GARDEE

Vous me direz que je n'ai qu'à poursuivre les mauvaises clientes : cela ne servirait à rien ; je les mettrais sur la paille, et je n'en aurais pas pour cela plus de foin dans mes bottes. Voyons, mon cher propriétaire, soyez raisonnable.

— Choisissez mieux vos clientes, dit M. de Cardeuîl.

— Impossible. J'ai fourni des princesses, des altesses qui, l'hiver dans les bals à Paris, et l'été sur les plages, étonnaient les populations par leur luxe. Il en est parmi celles-là dont je n'ai jamais pu rien tirer. Restent les mères de famille raisonnables et économes, me direzvous, mais avec celles-là, il n'y aurait pas de l'eau à boire, ni à songer à payer des loyers comme le mien. Je n'ai plus qu'un parti à prendre si je reste chez vous, c'est, quelque élevés que soient mes prix, de les augmenter encore.

— Je vous y engage, dit le commandant, c'est convenu, vous me donnerez six mille francs de plus.

EnBn, vers six heures et demie, le commandant qu'on désespérait de voir apparut à son cercle, à la grande joie de M. Sergent qui alla au-devant de lui. On dressa la table de jeu.

Le commandant était radieux, en proie à une joie débordante. Il dit à M. Sergent et à ses autres amis :

— Je suis venu tard aujourd'hui parce que j'ai eu à traiter une affaire délicate avec un de mes locataires. Tout s'est arrangé, j'ai augmenté un des appartements de ma maison de la rue de la Paix, et d'un trait de plume j'ai obtenu six mille livres de rente de plus I

22 LA FIANGÂE BIEN GARDés

Ses amis, tous plus ou moins riches et avares, le félicitèrent, M. Sergent surtout paraissait enchanté.

Par 'malheur il chantait victoire trop tôt, et il ne devait point tardera constater qu'il n'y avait rien de lucratif dans son opération.

Magnus, pour faire face à ses nouvelles charges, fit préparer les factures de toutes ses clientes, et se mit sans plus tarder en marche pour en opérer le renouvellement. La première chez laquelle il se présenta fut la comtesse Pulchérie, une de nos impures les plus à la mode, dont il a été déjà parlé, qui habitait un petit hôtel de la rue Ampère.

Pulchérie, vêtue d'une robe de chambre en cachemire gris garni de valenciennes, était étendue dans son hamac et fumait une cigarette.

Elle donna Tordre à sa femme de chambre de faire entrer le couturier.

— Madame, lui dit-il en entrant, je vous demande pardon de vous présenter ma note. Elle se monte à dix mille francs, mais je ferai ol>

LA FIANGliB BIEN GARDEE 23

server à madame qu'elle ne m'a pas donné d'argent depuis longtemps.

— Mais c'est une fortune que vous me réclamez. Je ne sais en vérité où je pourrai trouver cette somme.

— Rien n'est plus facile. Vous la prendrez dans la poche de vos soupirants, dit Magnus d'un ton ineffable.

— Voyons cette note.

— Après l'avoir examinée, elle la rendit à Magnus en lui disant :

Je vois là une toilette de plage que vous me comptez huit cents francs. Je l'ai mise deux fois à Biarritz et une fois à Villers. Ce n'était pas merveilleux.

r— Oh 1 madame, comme vous êtes ingrate 1 Cette toilette a fait parler de vous dans tous les journaux qui s'occupent du high life. Je connais des duchesses qui paieraient sans hésiter quinze cents francs une robe qui leur vaudrait pareille bonne fortune. Vous avez dû d'ailleurs vous en apercevoir.

-— Oui, je n'ai pas à me plaindre, j'ai gagné

24 LA FlANCés BIEN GARDÉE

un peu d'argent cet été, et sans les courseï^ et les petits chevaux, ma bourse serait bien garnie. Mais cet hiver les fous et les viveurs sont d'un raisonnable affligeant. Pour en finir, revenez dans un mois, je vous donnerai un fort accompte»

Le couturier sortit.

Quand Pulchérie se trouva seule avec sa femme de chambre, elle lui dit:

— Croirais-tu que cet infâme Magnus vient de me dire qu'il allait augmenter ses prix !

— Ce n'est pas agréable, reprit la femme de chambre, mais ce n'est pas l'affaire de madame, cela regarde monsieur, que vous savez si bien mener par le bout du nez.

Un quart d'heure après, on venait prévenir Pulchérie que monsieur était arrivé et qu'il allait entrer.

Il y avait toutes sortes de raisons pour qu'il fût de mauvaise humeur. D'abord il souffrait horriblement de la goutte, puis avait trouvé des gants sur le canapé du salon.

Quel était ce protecteur qui entrait d'une

façon si brutale ? Le commandant Hercule de

Gardeuil, qui depuis plus d'un an faisait des fo-*

lies pour cette créature qui le trompait et ne lui

laissait voir que du feu. Elle le trompait, on le

sait déjà, avec le bel Alfred, qui avait laissé

crever à sa porte Ancus-Martius, le cheval de

M. Sergent, son oncle, tandis qu'il s'attardait à

soupirer à ses pieds, puis avec d'autres parmi

lesquels figurait celui qui avait oublié ses gants sur un canapé. Ajoutons pour la clarté du récit, qu'Alfred ne connaissait pas le commandant, rintime ami de son oncle, ces messieurs ne s'étant jamais rencontrés qu'au cercle.

M. de Cardeuil n'était pas beau du tout en cet instant-là. Il portait son grand âge péniblement. Cela importait d'ailleurs peu à Pulchérie dont les amours avec ce Céladon ressemblaient à ceux du doge de Venise avec la mer Adriatique. L'essentiel était d'obtenir de ce cœur éteint depuis longtemps l'argent nécessaire pour payer ses dettes.

Pulchérie, après avoir fait asseoir M. de Cardeuil dans un bon fauteuil^ alluma un cigare qu'elle lui mit à la bouche, puis se plaçant sur ses genoux en lui faisant un collier de son bras, lui dit :

— Vous serez donc toujours jaloux sans motif? Vous êtes furieux parce que vous avez trouvé des gants sur mon canapé et que vous supposez qu'ils ont été oubliés par un soupirant venu ici avant vous. Il n'en est rien. Ces

LA FIANCiK BIEN GARDEE 27

gants sont ceux de ma lingère qui est venue m'apporter ce beau jupon de dentelle que j'ai mis exprès pour vous recevoir et que vous allez chiffonner avec tant de plaisir.

En achevant cette phrase, Pulchérie se leva et, imitant le geste que fait une femme franchissant un ruisseau, releva sa jupe et montra de la façon la plus libérale au commandant et ses bas de soie noirs et son superbe jupon.

— Est-ce bien vrai ce que vouç me dites?

vous êtes une enjôleuse de première force. Ce jupon est en effet fort beau.

Et, en disant ces mots, le commandant pressait Pulchérie, au risque de déchirer les dentelles.

Alors, la belle, croyant le moment décisif arrivé, l'embrassa sur le front et lui dit :

— Vous êtes mon seigneur et maître très exigeant. Je ne parviens à vous plaire qu'à l'aide du grand luxe auquel vous me condamnez. Si demain j'étais moins élégante, je n'aurais plus aucun prestige à vos yeux. Aussi je me vois dans U dure nécessité de vous demander

d'augmenter de huit mille francs la somme que vous mettez si gracieusement à ma disposition tous les ans. Sans cela, plus de dentelles, plus de colifichets que vos mains, comme en ce moment, ont tant de plaisir à farfouiller.

Cinq minutes après, les huit mille francs étaient accordés.

Après celte libéralité, le commandant s'en alla au cercle rejoindre ses amis et faire un whist. Il n'avait pas l'air radieux de la veille, car il lui avait suffi du calcul le plus simple pour constater que l'augmentation du loyer du couturier Magnus était absorbée, et au delà par celle que Pulchérie avait arrachée à sa faiblesse» Ses amis, frappés de ce changement d'attitude, lui en demandèrent la cause. Il ne voulut point la dire, et ne la fit connaître qu'à M. Sergent qui, loin de le plaindre, se mit à en rire^ et en eût ri bien davantage s'il avait su que la demoiselle rapace qui exploitait si bien son ami n'était autre que la Pulchérie de son neveu Alfred.

L'intérieur de M. Sergent était toujours très

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monotone, surtout pour Alfred qui, placé entre son oncle et mademoiselle Zénobie, ne trouvait pas un mot à dire. Quelquefois le déjeuner et le dîner s'écoulaient sans qu'il y fût prononcé une parole. Après le dîner, Alfred fumait avec son oncle, et faisait un piquet. A dix heures il sortait. Il y avait beaucoup d'endroits où il était attiré, mais comme il n'avait que fort peu d'argent et que son oncle ne consentait que très rarement à délier les cordons de sa bourse, Paris avec ses séductions, loin d'être pour lui un séjour agréable, ne faisait que le soumettre au supplice de Tantale. Il se voyait forcé de fuir ses amis, n'étant pas à même de se livrer aux mêmes dépenses qu'eux. Alors il passait des soirées d'une façon ridicule, n'entrant dans un théâtre que quand on lui avait fait l'aumône d'un billet, ou bien s'en allant dans les cafésconcerts écouter les inepties qu'on y débite. La vie lui paraissait intolérable, et comme il ne se sentait pas le courage de travailler, il devinait qu'il était prédestiné à végéter misérablement jusqu'au jour où son oncle, dont il

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était Tunique héritier, lui ferait l'amitié de passer de vie à trépas. Il lisait les comédies du vieux répertoire qui met si souvent en présence les oncles et les neveux, et cherchait si parmi ces comédies il n'en trouverait pas une lui indiquant le moyen, pour un neveu, d'apprivoiser un oncle et de triompher de son avarice.

Il avait remarqué que M, Sergent, presque toujours de mauvaise humeur, s'adoucissait lorsqu'il lui parlait de ses bonnes fortunes du passé, et qu'il essayait de lui prouver qu'il pourrait peut-être en trouver encore. Alors il fit le raisonnement suivant : D'ordinaire, ce sont les oncles qui turlupinent leurs neveux avec de la morale, pourquoi ne ferais-je pas le contraire et ne pervertirais-je pas mon oncle en le lançant dans des aventures où je trouverais mon profit? Tout aussitôt, il se mit en campagne.

Il avait justement Pulchérie sous la main.

Un matin, après le déjeuner, il aborda avec M. Sergent ce sujet délicat.

— J'ai VU Pulchérie hier au soir, lui dit-il. Elle était au spectacle et portait une de ces magnifiques toilettes que lui fournit son couturier Magnus.

A ce mot, M. Sergent sourit, songeant que c'était son ami M. de Gardeuil qui avait dû payer ce superbe plumage.

— Mais tu me parles sans cesse, dit M. Sergent, de cette Pulchérie ; fais-la moi donc connaître, par simple curiosité. Je ne puis pas aller chez elle, bien que cela doive être moins difficile qu'il ne l'était autrefois d'aller à Corinlhe.

— Rien n'est plus facile, mon oncle, reprit Alfred. Pulchérie va tous les jours au Bois.

Demain, je t'accompagne dans ta promenade, et je te la ferai voir.

En effet, le lendemain, Toncle et le neveu s'en allaient au Bois et dans l'allée des Acacias croisaient la voiture de cette créature chamarrée de bijoux qu'elle portait dans l'attitude d'une ânesse chargée de reliques. M. Sergent la trouva jolie et quêta un de ses regards qu'il ne put obtenir.

Le soir même, après le dîner, il congédia mademoiselle Zénobie, et, resté seul avec Alfred, il lui dit :

— Voici cinq cents francs, tu achèteras chez un joaillier du Palais- Royal une bague que tu offriras de ma part à mademoiselle Pulchérie.

Alfred, enchanté, prit les cinq cents francs qu'il appliqua à ses besoins personnels et n'offrit pas la moindre bague.

Bien qu'on fût au printemps, M. Sergent avait pris froid pendant sa promenade au bois de Boulogne. Ce petit vent aigre et traître, que les poètes persistent à appeler la brise du printemps, lui valut une terrible attaque de rhumatisme. Son médecin, consulté, fut d'avis qu'il partit pour la campagne.

M. Sergent en possédait une à Chambly, sur les bords de la Seine, aux environs de Vernon. Cette campagne, bien qu'elle fût mollement couchée au pied d'une colline, au milieu de prairies verdoyantes, n'en était pas moins l'endroit le plus dénué de pittoresque de ces

bords fleuris de la Seine si naïvement chantés par madame Deshoulières. On y comptait environ cinquante maisons de paysans et une douzaine de constructions décorées du nom de villas, que chaque été on louait à des Parisiens fanatiques de la campagne qui s'étonnent de tout ce qu'ils voient, qui raffolent des marronniers parce qu'ils ont des feuilles larges et qui ne raffolent pas moins des pruniers et des saules qui portent des feuilles étroites.

La maison de M. Sergent figurait parmi ces villas. Elle touchait à une immense prairie pourvue, bien entendu, de l'inévitable ruisseau, qui au dire des uns murmure, et au dire des autres gazouille, ce qui n'est pas la même chose.

C'est là qu'Alfred, son oncle et mademoiselle Zénobie venaient habiter, et c'est là que le pauvre Alfred allait s'ennuyer pendant toute la belle saison, n'ayant pour toute distraction que la vue des soleils couchants, les excursions dans la campagne et la pêche à la ligne.

M. Sergent arriva, enveloppé de ouate et de couvertures, pour installer ses rhumatismes

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dans sa maison d'ailleurs très confortable.

Mademoiselle Zénobie, ses domestiques et ses chevaux l'accompagnaient. Tout ayant été préparé d'avance, Tinstallalion ne fut pas longue. Dès le lendemain, mademoiselle Zénobie, qui était la prévoyance même, faisait appeler les paysans d'alentour pour acheter sur les arbres les cerises et les abricots avec lesquels, un peu plus tard, elle ferait ses confitures. Elle était tout au soin du ménage. M. Sergent était dans son fauteuil tout à ses rhumatismes, criant, jurant comme un païen et passant de sa pipe à son cigare. Quant à Alfred, il errait dans la campagne. Il alla inspecter les villas et s'informer si elles n'étaient pas louées à quelques Parisiens pouvant amener dans le pays quelques dames et quelques demoiselles. Il apprit qu'une de ces villas qu'on apprêtait avait été retenue par un vieux 'monsieur mari d'une toute jeune femme, et qu'on les attendait d'un moment à l'autre. Ce couple menait un grand train et arrivait avec des équipages et de nombreux domestiques.

36 LA FIANCÉE BIEN GARDlÈE

N'ayant pas d'argent et ne devant en toucher de son oncle qu'à une époque assez éloignée, Alfred dut aviser, et se composer un modus Vivendi sinon amusant, ce qui eût été malaisé, du moins possible. Il songea à la lecture, et s'en alla fouiller dans la bibliothèque. Il tomba sur la Prairie, roman de Fenimore Cooper.

— Si je lisais ce livre, peut-être parviendraitil à me révéler le charme que les prairies sont capables d'offrir à ceux qui les contemplent. Il y en a une très grande devant mes yeux qui va jusqu'à la Seine.

Il prit ce livre, et après le déjeuner il partit, bien décidé à se coucher à l'ombre d'un arbre, et, là, de savourer Fenimore Cooper.

Tout d'abord il n'y trouva aucun plaisir. Il n'y avait aucune ressemblance entre ce qu'il voyait et ce que décrivait le romancier américain. Il ne découvrait à l'horizon pas la plus petite jeune Anglaise et encore moins de Bas-de- Cuir. Il voyait bien dans la plaine des paysans penchés sur la terre et l'inondant de leur sueur, mais nul parmi eux ne portait de longue cara-

bine. Il en conclut que décidément l'aspect de la campagne en Normandie ne ressemblait en rien à celui des plaines de l'Amérique du Nord.

Il y avait quatre jours qu'il venait sous ce même arbre poursuivre la lecture de son roman sans y trouver le plus léger intérêt. Enfin, le cinquième jour, il fut récompensé de sa persévérance.

Vers quatre heures, il aperçut assez loin, dans la prairie, une charmante promeneuse accompagnée d'un* monsieur fort âgé et qui paraissait marcher très difficilement.

La jeune fille bondissait dans les herbes avec une légèreté et une grâce qui fixèrent son attention. On eût dit une écolière captive depuis longtemps, et à laquelle on aurait donné la clef des champs, ou un oiseau sorti de sa cage. Elle se penchait, disparaissait sous les herbes, puis reparaissait plus agile et plus folle. Il y avait un quart d'heure qu elle se livrait à ces ébats lorsque cette fois elle disparut encore et

LA FlANCis BIEN GARDEE 39

ne reparut plus. Alfred eut peur qu'elle ne fût tombée dans un trou dont ToriCçe avait été caché par les grandes herbes. Il jeta son livre et, avec l'agilité d'un tigre^ se dirigea vers l'endroit où la jeune fille était restée cachée.

De son côté, le vieillard qui l'accompagnait l'appelait et n'obtenait pas de réponse. Mais cette frayeur partagée ne fut pas de longue durée. Alfred trouva la jeune fille assise au fond d'un large fossé et faisant un bouquet de marguerites. Il la regarda et fut ébloui par sa beauté. Il ne lui dit mot, et n'en parvint pas moins à l'initier au trouble charmant de son âme. La jeune fille, par la chaste rougeur qui se répandit sur ses joues, trahit la pensée de son cœur. Elle se leva rêveuse, oubliant ses marguerites et se rapprocha du vieux monsieur qui l'accompagnait.

Alors ce vieillard, s'adressant à Alfred, lui dit:

— Merci, monsieur, sans vous je n'aurais peut-être pas retrouvé ma femme.

Puis tous deux s'éloignèrent.

Alfred, demeuré seul, se sentit consterné, anéanti, brisé. L'image de ces deux êtres disparates soulevait dans son esprit l'extase et l'aversion. La nature qu'il n'avait pas admirée jusqu'ici, n'offrant à ses yeux qu'harmonie et proportions, semblait prendre à tache de protester contre cette violation des lois humaines en vertu de laquelle on n'avait pas craint de donner une compagne si belle à un mari si vieux. Le soleil par ses rayons, la brise par sa fraîcheur, comme autant de juges échappés du ciel, prononçaient pour ainsi dire le divorce de deux êtres si peu faits l'un pour l'autre.

Il vit son beau rêve s'éloigner. A ses pieds, il ramassa les marguerites cueillies par cette enfant, puis un mouchoir, portant le nom d'Eglée, brodé à l'une des cornes, que cette petite divinité avait oubliés. Comme la tunique de Déjanire, ce mouchoir alluma en lui la fièvre de l'amour, et il s'enivra bientôt de ce parfum idéal que porte pour un amant l'objet touché parcelle qu'on aime.

Déjà la jeune fille et le vieillard auquel elle

donnait le bras approchaient des villas, lorsqu'à son grand étonnement Alfred, qui avait des yeux excellents, put constater qu'ils s'étaient arrêtés pour causer avec M. Sergent, son oncle qui était en promenade. Ils paraissaient même se faire des politesses excessives.

— Comment! dit Alfred à part lui, mon oncle connaît ce magot ? Mais alors ils vont se voir, et cet ange viendra chez nous transformer notre demeure en paradis. Que m'importe Paris, et puisse Tété que nous venons passer ici n'avoir pas de fin !

Alfred rentra chez son oncle, qui du plus loin qu'il l'aperçut l'appela.

— J'ai, lui dit M. Sergent, une singulière nouvelle à t'apprendre. Tu sais bien ces gens riches de Paris qu'on attendait pour occuper la plus belle des villas? Ils sont arrivés. C'est mon ami de Cardeuil, celui avec lequel je vais tous les jours faire mon whist au cercle, puis échanger des gaudrioles, celui enfin que la belle Pulchérie trompe si bien.

— Je ne le connaissais pas, dit Alfred. Sur-

tout sois discret et ne t'avise pas de parler de Pulchérie.

— Ce Cardeuil, reprit M. Sergent, est un fieffé tnauvais sujet. Ne s'est-il pas avisé, malgré le poids des ans sous lequel il succombe, d'épouser une jeune fille de vingt ans ? C'est elle qu'il a emmenée avec lui, ici, pour lui faire respirer un bon air. Tl a été charmé de me rencontrer. Tout de suite nous nous sommes invités à venir nous voir. La petite femme qu'il a eu la sottise d'épouser est charmante. Ne cherche pas surtout à lui faire la cour. C'est assez déjà de tromper Cardeuil avec Pulchérie.

— Sois tranquille, mon oncle, dit Alfred qui entrevoyait les jours heureux qui se préparaient pour lui, je serai plein de respect pour madame Hercule de Cardeuil.

— Et puis, reprit M. Sergent, nous voilà trois pour faire un whist. Tandis que nous jouerons, madame de Cardeuil causera avec mademoiselle Zénobie. Mais je brûle de revoir de Cardeuil, afin de me faire expliquer par suite de quelles circonstances ce vieu fou, éteint, ter-

miné, s'est marié avec une aussi délicieuse créature, que je plains, celle-là, de tout mon cœur, d'avoir à jouer tant que vivra son podagre d'époux le rôle de garde-malade.

— M. de Cardeuil est fort riche, mon oncle, dit Alfred, il laissera sa fortune à sa femme, et avec une grande fortune, un homme, si vieux et si décrépit qu'il soit, est sûr de passer pour un Adonis. Et puis k petite se vengera, et elle aura bien raison.

Cela dit, Alfred monta dans sa chambre, enferma dans son secrétaire le mouchoir et les marguerites oubliés par la belle Ëglée, et qui, pour lui, devenaient des reliques.

Dès le lendemain, M. et madame de Cardeuil arrivaient chez M. Sergent. Après les saints d'usage, M. Sergent présenta à ses visiteurs son neveu Alfred et mademoiselle Zénobie de Boiscertain. On s'inclina de part et d'autre.

— Mon cher Alfred, dit M. Sergent, tu ne connaissais pas mon ami de Cardeuil que depuis plus de vingt ans je vois tous les jours d'hiver au cercle. Malgré notre grande intimité, l'idée ne nous est jamais venu de nous attirer l'un chez l'autre.

— Cela se passe beaucoup ainsi à Paris, reprit M. de Cardeuil, on a des amis de cercle

qu'on ne voit que là, avec lesquels on est intime et qu'on connaît beaucoup moins quand on les rencontre ailleurs. C'est à cette rencontre fortuite d'hier que nous devons qu'il en soit autrement. Je vous en veux beaucoup de ne m'avoir pas dit que vous aviez un neveu. Pourquoi ne nous le présentez-vous pas au cercle?

— Pourquoi? reprit M. Sergent, parce que, dans notre coin, nous n'aimons pas les jeunes gens. Il nous font trop de tort.

— Mais, reprit de Cardeuil, ce n'est pas là une raison pour vous, un neveu n'est jamais le rival de son oncle.

Alfred approuva fort ces paroles, puis on daigna s'occuper un peu de madame de Cardeuil, dont le petit nom était Eglée.

C'était une belle personne de vingt ans à

peine, ornée d'une peau blanche, fraîche comme

une rose de Bengale, avec des cheveux d'un

blond cendré et une bouche qu'on ne pouvait

comparer qu'à une grenade en bouton. Ajoutez

à cela une taille exquise, flexible comme un

roseau, de petites mains, pour pieds des illusions

46 LA FIANCéfl BIEN GARDEE

et VOUS VOUS ferez une idée de celle pelile merveille. Elle paraissait fort timide et rougissait quand on lui adressait la parole , mais rougissait surtout lorsque ses regards rencontraient ceux d'Alfred, parce qu'elle trouvait dans ses yeux limpides et passionnés ce qu'elle aurait en vain cherché dans ceux de son mari.

M. Sergent présenta mademoiselle Zénobie qui, pour la circonstance, s'était appliqué sur le front le plus frais de ses tours de faux che- Veux et sur les joues le plus rouge de tous les fards qu'elle avait pu trouver dans l'arsenal de son cabinet de toilette. Sur sa tète était posé un bonnet agrémenté de tout ce qu'une modiste en délire peut y accrocher. Il y avait des rubans, des dentelles, des fleurs, des tètes d'oiseau et même des fruits. Il rappelait le Jardin d'acclimatation. Le tout rendait celte respectable demoiselle laide à ravir. Mais il est juste de rappeler qu'on voyait errer sur ses lèvres un sourire aimable et bon qui semblait implorer le pardon pour les fredaines qu'elle pouvait avoir sur la conscience.

LA FIANCés BIEN GARDÉE 47

Après une station assez longue dans le salon, M. Sergent et M. de Cardeuil s'en allèrent fumer et causer dans le jardin, Alfred s'éloigna et madame de Cardeuil et mademoiselle Zénobie restèrent en tète à tête. Par ses regards la gouvernante de M. Sergent faisait comprendre à cette jeune femme qui avait été si mal mariée qu-elle devinait tout ce qu'elle devait souffrir et compatissait à son infortune.

Ainsi qu'on le devine, lorsque les deux amts qui connaissaient si bien leurs faiblesses, leurs erreurs et leurs ridicules furent seuls dans un coin du jardin, ils se posèrent une foule de questions. Cet interrogatoire n'était d'ailleurs point fait pour les embarrasser ou les troubler.. Ils avaient des torts^ ils le savaient, mais étaient tout disposés à se les pardonner.

M. Sergent alla droit au but.

— Vous m'avez bien étonné hier, dit-il à M. de Cardeuil, en me présentant votre femme. J'ignorais absolument que vous fussiez marié et marié à une aussi jeune personne. Par vos

conversations au cercle, alors que vous nous racontiez vos profanes aventures, je ne voyais en vous qu'un de ces libertins blasés et résignés comme il y en a tant, qui ne demandait aux femmes de bonne volonté que beaucoup d'indulgence et de vouloir bien fermer les yeux sur i/ le spectacle ridicule, que leur offrait une galanterie tout à fait hors de saison. Je me trompais, et jamais je n'aurais pu admettre que celui qui devait avoir trop de la fausse comtesse Pulchérie, s'était en outre uni à une femme légitime de vingt ans à laquelle il ne pouvait être capable de décerner autre chose qu'une sérénad e, y — Eh ! mon cher, interrompit de Cardeuil, je sais tout ce que vous pouvez me dire, je sais que je suis vulnérable de. tous les côtés, et pour résumer toute ma pensée, je me sens aussi ridicule à mes yeux que je sais l'être aux vôtres et à ceux de toutes les personnes qui me connaissent. Mais apprenez que, quand un homme est riche comme je le suis et piqué au jeu comme je l'ai été, il est deux sentiments fort distincts qu'il confond fatalement : l'amour etl'amour-propre.

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C'est par amour-propre, par un coup de tète que je me suis marié sans me demander si j'étais en état de faire un mari. Je connaissais la fille sans volonté et sans expérience dont je suis devenu le mari. Je la voyais chez sa mère, je lui donnais des bonbons et je la faisais danser sur mes genoux. Quant elle fut grande, sa mère voulut la marier à un sacripant qui l'aurait bientôt plantée là. Ce drôle inspirait de l'horreur et de l'effroi à cette enfant, et malgré cela sa mère était disposée à passer outre et à la contraindre à lui donner sa main. Alors cette pauvre petite, éperdue, affolée, se sauva, vint se jeter dans mes bras comme elle eût fait dans ceux d'un père, et me conta ses malheurs, en me disant:

» — Je n'ai plus qu'à mourir, je ne saurais vivre qu'à la condition que vous m'épousiez, que vous deveniez mon maître, parce qu'alors je pourrais échapper au bourreau, auquel ma ! mère veut me livrer.

Ici M. de Cardeuil s'arrêta. Il reprit aussitôt : — Il n'y a pas, mon cher ami, au Théâtre-

LA FIANGÂE BIEN GARDÉB 51

Français, une tragédienne en état de déclamer une tirade avec plus d'énergie, de puissance et de persuasion que n'en mît cette candide ingénue en me faisant cet aveu et en me demandant celte grâce. Moi, vieux blasé, vieux coureur, je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme. J'embrassai cette enfant comme si elle eut été ma fille et je lui dis : « Cessez de trembler, vous avez bien fait de m'instruire de votre malheur, j'irai voir votre mère et vous n'épouserez pas le monstre qui vous répugne.

— Mais c'est tout un drame que votre mariage, dit M. Sergent, je suis tout ému de ce que je viens d'entendre, achevez-moi votre histoire.

— J'allai, reprit M. de Cardeuil, trouver J|U-<Î mère d'Epiée que j'avais connue alors qu'elle ^ était l a maîtresse d'un de sèf^amis. C'était une UvjJ :> t^ V de ces aventurières venues de l'étranger qu'on

prend si facilement au sérieux à Paris pourvu qu'elles soient jolies, qu'elles habitent de beaux appartements et qu'elles se montrent à l'Opéra avec des manteaux couleur de la pourpre des ^ [ Césars. Elle se disait veuve d'un prince qui tan- » ^

tôt avait habité le Caucase et tantôt la Sibérie. Du reste, bonne fille, on l'invitait volontiers aux fêtes que mes amis et moi donnions dans les cabarets à la mode. Elle me parla de sa fille qui était très jolie et élevée d'une façon exemplaire, me faisant part des inquiétudes que lui causait une enfant si belle et par malheur sans dot.

— Elle sondait le terrain, dit M. Sergent.

— Mais cela ne prenait pas. Je voyais souvent cette petite à laquelle je faisais des petits cadeaux. Elle me prit en affection, je ne l'effarouchais pas. Je devais passer à ses yeux pour son grand-père. Enfin quand elle eut dix -huit ans, elle vit surgir devant elle l'aventurier malintentionné qui demanda à sa mère de la lui accorder en mariage, accompagnant sa demande de quelques libéralités destinées à jeter de la poudre aux yeux de la prétendue princesse qui tirait le diable par la queue, de façon à la lui arracher. La mère donna son consentement. Eglée, c'est son nom, refusa.

On la battit, elle ne voulut point céder. Lors-

qu'elle se vit au pied du mur, c'est alors qu'elle pensa à moi. Elle se sauva, comme je vous l'ai dit, et vint demander ma protection. J'allai trouver sa mère ; je lui prouvai facilement que celui qui lui demandait sa main n'était qu'un malfaiteur, et, cela fait, j'ajoutai que j'étais prêt à épouser Eglée. Il va sans dire qu'elle accepta avec reconnaissance. Dans sa première effusion, elle se jeta à mon cou et m'embrassa.

— Eh bien ! dit M. Sergent, vous pouvez vous vanter d'avoir été embrassé par une rude mère.

— Oui, reprit Cardeuil, le mariage a eu lieu, j'ai constitué à cette mégère une pension de six mille livres de rentes à la condition que je ne la verrais que pendant deux heures, deux fois par an. Elle a accepté et tout prouve, dans son attitude, que l'absence de sa fille ne fait aucun vide autour d'dle,

— Mais, dit M. Sergent, quel caractère a votre femme ?

— C'est une ingénue très douce, très bon-

nête, qui est intelligente. Elle n'est pas coquette, et si elle est très élégante, ainsi que je Tai exigé, ce n'est pas pour plaire aux jeunes gens, mais pour rendre les femmes envieuses.

Cette ingénuité durera- t-elle toujours? Je Tignore et, en tout cas, je ne m'en préoccupe pas. Voilà deux ans que je suis son mari, elle n'en est pas même encore à laisser flirter. Son innocence est toujours la même.

— Et il est bien probable, dit ironiquement M. Sergent, qu'il en sera toujours ainsi, si personne ne vient vous aider pour dénicher ce trésor.

— Décidément, mon cher ami, vous êtes ironique. Vous êtes donc inconsolable de n'être plus le mauvais sujet d'autrefois ? Sur ce pointlày je veux bien le reconnaître, nous sommes logés à la même enseigne. Vous n'avez sur moi qu'un avantage, celui de n'avoir pas à veiller sur la vertu d'une créature portant votre nom.

— Mais, Pulchérie, qu'en faites-vous au milieu de tout cela? reprit M. Sergent.

— Pulchérie, je la garde comme un perro-

LA FIANGlilS BIEN GARDis 55

quel, comme un oiseau au beau plumage, dont le ramage ou plutôt le bavardage me distrait, alors que je vais chez elle fumer mon cigare et lui voir essayer ses fastueuses toilettes. Je suis son amant de la même façon que je suis le mari de ma femme in pariibiis infidelium. Ça coûte cher, mais à quoi dépenserais-je mon argent?

Après cet entretien dans le jardin, les deux amis rentrèrent au salon, où ils retrouvèrent Eglée et mademoiselle Zénobie en tète à tète. Elles s'étaient fort bien comprises et avaient fait respectivement leur conquête.

Alfred, qui avait disparu, rentra. Il s'en était allé dans le jardin couper toutes les fleurs pour en faire un superbe bouquet qu'il offrit à Eglée. Celle-ci, en le prenant, devint rouge. En face de ce beau jeune homme, elle ne sentait pas son âme en sûreté.

— Merci, monsieur, dit-elle à Alfred, des magnifiques fleurs que vous m'offrez, précisément je les adore. A Paris, l'hiver, mes jardinières me coûtent fort cher. A Noël, les roses, le muguet et le jasmin se vendent au poids de l'or.

— C'est yrai, madame, mais au moins ces fleurs sont belles, tandis qu'à la campagne^ elles sont rabougries. On ne sait pas les cultiver, et puis alors qu'on ijous les offre comme des primeurs, elles ne sont plus déjà que des conserves à Paris.

A partir de cet instant, l'intimité devint fort grande et les deux maisons n'en firent plus qu'une. M. Sergent était sans cesse chez M. de Cardeuil, ou M. de Cardeuil chez M. Sergent.

Dans le jour c'étaient des excursions en voiture dans les environs de Vernon. On allait même plus loin. Alfred était le grand ordonnateur de ces déplacements. Un jour il conduisit ceux qui voulaient bien se laisserguiderparlui, visiter les ruines farouches du Château-Gaillard qui se dressent sur cette montagne qui touche à cette prosaïque sous-préfecture qu'on appelle les Andelys. Quelque peu doué d'imagina-

tion qu'on soit, il serait impossible de regarder ces ruines soit le jour aux rayons du soleil, soit la nuit surtout à la clarté de la lune, sans éprouver une sorte de frisson. L'esprit se refuse à admettre que ces cavernes béantes et noires, qui appellent des lions ou des voleurs, aient été autrefois des palais somptueux où les reines et les plus belles princesses de France festoyaient avec de pimpants seigneurs ou des chevaliers bardés de fer.

Alfred, autorisé par M. de Gardeuil et accompagné de mademoiselle Zénobie, le modèle des duègnes, offrit son bras à Ëglée et la conduisit vers l'entrée du plus sinistre de tous ces gouffres noirs. On s'y arrêta et on aperçut au loin, à l'horizon, le train rapide du Havre qui glissait à toute vapeur sur les rails.

— Tenez, madame, dit-il à Eglée, voulez-vous voir ce qu'il y a de plus disparate autour de nous ? Regardez ce train rapide, regardez les oubliettes de ces ruines qui sont sous vos pieds, puis regardez^vous dans votre beauté rayon* nante.

LA FiANcéB BIEN GARDEE 59

— En effet, monsieur, reprit Eglée, il y a là des contrastes. Je vois que vous avez un esprit très romanesque. \y

Pendant cette ascension, M. de Cardeuil et M. Sergent, restés au pied de la montagne et assis sur un banc, se racontaient des histoires et se seraient crus à leur cercle. M. de Cardeuil n'avait aucune crainte. Mademoiselle Zénobie n'était-elle point là pour veiller sur la vertu de sa femme ? Et puis, était-il jaloux? Il n'en savait rien. Jamais Eglée n'avait manifesté le moindre mouvement de coquetterie.

Le lendemain de cette excursion, on se reposa. M. Sergent et M. de Cardeuil, un peu goutteux, allèrent s'asseoir au soleil et fumer d'innombrables pipes en lisant leurs journaux. Le soir, on dîna chez M. Sergent, et mademoiselle Zénobie annonça que le jardinier avait apporté à la cuisine la première botte d'asperges de la saison.

^— Mon oncle, dit Alfred, ton jardinier retarde. Il est fier de t'apporter des asperges^ mais il y a longtemps qu'on n'en mange plus à Pa-

ris. Oui, tout retarde à la campagne, les roses comme les asperges. Aujourd'hui j'ai parcouru tous les jardins et je n'ai pu trouver assez de fleurs pour préparer le bouquet que je voulais ofi'rir à madame de Cardeuil.

— Dans ma campagne, dit M. de Cardeuil, il n'y a pas une fleur.

— Le cas est bien différent, monsieur, reprit Alfred, vous êtes simple locataire de la villa que vous occupez, tandis que mon oncle est propriétaire. Son jardinier retarde, je le répète, et ne lui en coûte pas moins pour cela les yeux de la tête. Il est temps, je le vois, que je prenne la direction de la maison. Avec moi tout cela changerait.

A ce mot, mademoiselle Zénobie approuva du bonnet.

Ce que voyant, M. Sergent leur dit :

— Faites ce que vous voudrez.

Après le dîner on passa dans le salon et on dressa une table de whist à laquelle vinrent prendre part M. de Cardeuil, M. Sergent et Alfred, tandis qu'Eglée et mademoiselle Zénobie

se mirent à broder. Voilà, sans peu de variantes, ce que devait être le programme de toutes les soirées de Tété.

Le mot whist veut dire silence, ainsi que le rappellent à tout instant les joueurs qui ne cessent de parler. Ce soir-là on parla beaucoup. Alfred jouait en dépit du bon sens et coupait à tout instant les cartes maîtresses de son partner et le mettait en fureur.

On a déjà deviné pourquoi il en était ainsi.

Alfred n'était pas au jeu, mais tout à Eglée avec laquelle il échangeait des regards tendres à ce point de faire redouter qu'ils se transformassent le lendemain en soupirs. On ne s'imagine pas ce que deux amoureux qui se comprennent peuvent se dire sans se parler. Ces dialogues muets sont sans fin et permettent de pousser plus loin les confidences, les questions et les aveux que si on se servait de la parole. La partie dura une heure et demie. Alfred avait coupé une foule de cartes maîtresses, mais que n'avait-il pas dit à Eglée ? Elle ne se contenait pas de joie en songeant que le lendemain on de-

yj' ù^ *Vi- nf>'\ K\^ ;->v««Av'i ^

62 LA FIANGl&B BIEN aARDÉE

vait se réunir dans les mêmes conditions et que ce gazouillement d'amoureux devait recommencer de plus belle.

A dix heures et demie du soir, car on se couche, comme on sait, de très bonne heure à la campagne, M. de Cardeuil et sa femme, qu'un domestique était venu chercher, se retirèrent en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Mademoiselle Zénobie embrassa Eglée sur le front, et les messieurs échangèrent des poignées de main.

En remontant dans sa chambre, Alfred prit mademoiselle Zénobie à part. Elle était tout à sa dévotion y sachant quelles étaient ses in* tentions le jour où il hériterait de son oncle. Avant qu'il eût parlé, mademoiselle Zénobie lui dit:

— Monsieur Alfred, cette petite femme est un ange, et, sans sa profonde innocence qui est restée immaculée^a vie pour elle ne serait pas tolérable. J'espère que vous avez assez causé ce soir, et que vous recommencerez demain*

^^ Je le crois bien, nous ne nous sommes en«

core rien dit. Croyez-vous que M. de Cardeuil se méfie de moi ?

— Non, pas encore, mais cela viendra sûrement avant la fin de la saison. Mais je suis là et si j'insiste toujours pour accompagner madame de Cardeuil là où elle veut aller, rappelezvous que je suis une amie et non une importune. Et puis je crois cette petite femme très bien intentionnée et incapable de se mal conduire. On ne saurait rêver une créature plus pure et plus honnête. Pour tout dire, c'est une enfant qui est restée lis au milieu des chardons parmi lesquels elle est née.

Le lendemain, dans l'après-midi, par un temps superbe, M. Sergent, Alfred et M. et madame de Cardeuil se promenaient au bord de la Seine, bénissant le printemps et lui sachant gré de n'être plus aussi froid et anssi maussade que rhiver. Ils récitaient en chœur une sorte de litanie qu'on entend d'ici et qui sert de passetemps à ceux qui vont à la campagne pour s'abandonner à la plus complète inaction. Vers cinq heures, ils virent apparaître un petit yacht à vapeur d'une coupe très gracieuse et marchant avec une vitesse incroyable. Le capitaine, ou plutôt le très élégant jeune homme posses-

seur de celte embarcation de plaisance, donna Tordre de débarquer. Parti de grand matin de Saint-Germain, il trouvait avoir traversé assez d'écluses pendant sa journée et n'était point fâché de se reposer ; son intention était de coucher là et d'aller chercher des vivres dans le village le plus voisin qu'il apercevait au delà de l'immense prairie qui bordait le fleuve.

Ce jeune homme mit pied à terre et se trouva en face des quatre promeneurs qui s'étaient arrêtés pour regarder son embarcation. Aussitôt Alfred reconnut dans cet arrivant un de ses amis intimes, un de ses camarades de plaisirs de Paris. Ils se serrèrent la main, après quoi Alfred dit à son oncle, à monsieur et à madame de Cardeuil :

— Mon oncle, ainsi que vous, monsieur et madame, permettez-moi de vous présenter mon ami, Gaston de Saint-Phar, canotier sur la Seine et gentleman sur terre.

On s'inclina de part et d'autre, et aussitôt

M. Sergent, que les bonnes façons de ce nouvel

arrivé avaient séduit, lui offrit l'hospitalité dans

66 LA PIANGés BIEN GARDÉE

sa maison, le priant de vouloir bien dîner chez lui et y coucher.

Alfred insistant, Gaston accepta et pria M. Sergent de vouloir bien lui permettre d'aller changer de vêtements et de faire un peu de toilette pour le dîner. Alfred et Gaston prirent les devants, tandis que M. Sergent, M. et madame de Cardeuil les suivaient de loin pour les rejoindre à la maison.

Tout en opérant cette retraite, M. de Cardeuil, appuyé d'un côté sur le bras de sa femme et de l'autre sur une canne, disait à voix basse :

— Mais, de Saint-Phar, je connais ce nom-là, et je ne manquerai pas de demander à ce jeune homme s'il tient de près ou de loin à celui que j'ai connu.

Gaston descendit de sa chambre, mis d'une façon très élégante et très correcte. Il était en habit noir et en gilet et pantalon de Casimir gris. Il fit une belle salutation à mademoiselle Zénobie sans savoir au juste quelle était sa situation dans la maison, puis adressa quelques paroles

très aimables à madame Ëglée dont la beauté paraissait l'impressionner beaucoup.

Ou se mit à table.

M. de Cardeuil, n'y tenant plus, voulut de suite être fixé sur ce qui l'intriguait.

— Monsieur, dit-il à M. Gaston, ètes-vous le parent de Cinéas-Aristide, comte de Saint-Phar avec lequel j'ai eu l'honneur de servir dans la maison du roi Charles X ?

— Je suis, monsieur, son petit-fils.

— Eh bien ! monsieur, vous voyez en moi un ami intime de votre grand-père. Sous Louis XVIII, votre grand-père avait été mousquetaire dans la compagnie de Noailles, et sous Charles X il passa dans les chasseurs de la garde. C'est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Je me le rappelle comme si c'était hier. Nous nous étions trouvés dans l'escorte qui accompagnait madame la dauphine allant à Versailles. Le soir, notre service terminé, nous avons dîné ensemble, et à partir de cet instant, nous ne nous sommes plus quittés qu'en 1830, alors que la garde royale

fut licenciée. Vôtre grand-père était un gentilhomme accompli, un officier aussi brillant au bal que brave à la bataille, montant à cheval comme on ne monte plus depuis que messieurs les Anglais sont venus bouleverser les principes de ce que nous appelions la belle école de Versailles et dont on ne retrouve plus la trace qu'au cirque de Franconi aux (^Ihamps-Elysées. Je vous souhaite, monsieur, de ressembler à votre grand-père.

— Je fais tout ce que je puis, monsieur, pour marcher sur ses traces. Je suis officier de dragons et en congé régulier. En ce moment, je canote, et avec mon yacht je me rends aux courses de Vernon qui vont avoir lieu.

— Votre grand-père, je vous Tai déjà dit, était un bel officier ; il avait les façons et les manières de l'ancien régime, qui, entre nous, valaient bien celles du nouveau. Mais pardon, je radote en exaltant comme je le fais toujours le passé aux dépens du présent. Saint-Phar était un très joyeux compagnon. Nous étions deux mauvais sujets, nous avions tous les vices

permis dont chaque année à Pâques nous allions demander pardon à notre confesseur, car dans ce temps les soldats, qui étaient aussi braves que ceux d'à présent, tenaient à leurs aumôniers. Le matin avec Saint-Phar nous déjeunions au Palais-Royal, au restaurant de Valois, qui était le café des mousquetaires, puis des gardes du corps, et dans la soirée, quand nous n'étions pas de service, nous allions prendre des sirops au joli café du Bosquet et conter des fadeurs à la belle limonadière qui trônait au comptoir. Ah! c'était le bon temps. Je n'avais pas la goutte.

— C'est possible, interrompit cruellement M. Sergent, mais en ce temps-là, vous n'étiez pas le mari de la très séduisante femme qui est là assise près de moi ; c'est bien quelque chose, cela.

Et prenant la main d'Eglée M. Sergent l'em»

hrafifif! /<* fet.ii.ù^ ^ ^i:k. '>nviw*? )

Quant à Gaston, il ouvrit de grands yeux, ne pouvant comprendre pourquoi le compagnon d'armes de son grand-père pouvait être l'époux

d'une exquise créature qu'il avait prise jusquelà pour sa petite-fille.

Le dîner continuait et M. de Cardeuil tenait, sans le quitter, le dé de la conversation. Il était tout à la Restauration et à la maison du roi. M. de Villèle, M. deMartignac, M. de Marcellus, Chateaubriand, madame la Dauphine, étaient passés en revue, et les anecdotes pleuvaient, ce qui n^amusait ni Eglée, ni M. Sergent, ni M. Gaston, ni personne. Alfred pour rompre les chiens, comme on dit vulgairement, essaya de mettre un autre sujet de conversation sur le tapis.

— Mon oncle, dit-il à M. Sergent, Gaston va aux courses de Vernon, c'est tout près d'ici, allons-y avec nos chevaux, nous verrons du monde et ces dames regarderont les toilettes des élégantes qui seront venues de Paris.

— Ce serait même, ajouta mademoiselle Zénobie, une occasion pour madame de Cardeuil de mettre sa toilette de sport, qui figure parmi celles qu'elle a apportées ici.

— Oh 1 oui, allons à ces courses, dit Eglée,

dont les yeux rayonnaient de la joie que lui cau« sait ce prétexte de s*habiller.

M* de Cardeuil et M. Sergent furent peu enthousiastes, mais la majorité l'emportant, il . fut décidé qu'on irait aux courses de Vernon.

— Ce que femme veut, Dieu le veut, dit M. de Cardeuil d'un air narquois, nous irons aux courses de Vernon. Elles ne doivent pas être plus ennuyeuses que les autres, car je dois avouer, dusse je bien étonner MM. Gaston et Alfred, que je déteste ce que vous appelez maintenant le sport. Vos courses ont décidément pris ^ ^ trop de place dans nos mœurs. Le sport a sa langue qui est ridicule et qui menace de remplacer la langue française. Cette langue, on la parle avec autant de fureur dans les salons que dans les écuries. Les femmes elles-mêmes se sont mises de la partie. C'est à croire que l'idéal pour elles serait de causer avec des jockeys et des^ »/ entraîneurs. Ah I j'aimais mieux le temps où pour mériter leurs faveurs on marivaudait à leurs pieds, où tous leurs soupirants, voyant en elles des bergères de VAsirée ou de Watteau^

se faisaient humbles comme des bergers, et où dans un langage précieux on disait d'une épingle qu elle servait à fixer le lin flottant sur le sein des bergères. Je sais, messieurs, que je dois vous faire pitié, être la dernière des ganaches, et passer à vos yeux pour reculer les bornes du rococo. ^

— Mais nullement, dit Alfred, les goûts sont libres, vous ne faites pas du sport votre plaisir favori, voilà. Vous n'en viendrez pas moins pour cela aux courses, vous parierez, et comme vous êtes riche, vous gagnerez, je vous le prédis.

Gaston avait fait chauffer son yacht et, comme on était très près de Vernon, il obtint de ses hôtes de les conduire à bord. M. Sergent, mademoiselle Zénobie et Alfred, accompagnés de M. et madame de Cardeuil, vinrent embarquer, Eglée avait endossé la ravissante toilette de course apportée de Paris. Quand Gaston lui offrit le bras pour la faire monter sur son embarcation, la Seine n'était plus la Seine, mais le Nil, et Eglée, c'était la reine Cléopâtre tenant à la main, en guise du lotus, une ombrelle ma-

LA FInANCÉE bien GARDEE 73

gique ayant la forme d'une fleur de convolvulus renversé sous laquelle elle se préservait des rayons du soleil. On arriva à Vernon au moment du signal de la première course, et on alla prendre place dans la tribune du pesage au milieu des élégantes de Vernon et de celles accourues des châteaux environnants et de Paris.

Les courses furent ce qu'elles sont sur tous les hippodromes. Il y eut des surprises, en ce que les prix furent gagnés par des chevaux sur lesquels les malins ne comptaient pas, tandis que les favoris étaient indignement battus.

M. de Cardeuil ayant vu sur le programme une pouliche irrespectueusement appelée Eglée, qui était à quinze contre un, paria pour elle et gagna une assez forte somme, tandis que Gaston, Alfred et M. Sergent, qui avaient eu foi dans un

favori, perdaient tout ce qu'ils ne voulaient pas.

On rit beaucoup de cette malignité du hasard.

M. de Cardeuil, auquel ce gain inespéré semblait avoir donné un instant de verdeur, offrit

74 LA fiangëb bien gardée

le bras à sa femme et circula avec elle devant les tribunes, au pesage et sur la piste. Il tenait absolument à montrer à la foule cette petite merveille, qui languissait à Tombre de sa décrépitude. Il se couvrait de ridicule aux yeux de tous, mais en sa qualité de mari, il ne s'en doutait pas. \ \

Après la dernière course, ils rejoignirent leurs voitures qui étaient venues les chercher, et retournèrent diner chez M. de Cardeuil qui pria Gaston de Saint-Phar, le petit-fils de son compagnon d'armes, de vouloir bien venir prendre part à ce festin.

De retour à la maison, Alfred pria mademoiselle Zénobie de venir lui parler dans sa chambre.

— Mademoiselle, lui dit-il, je ne puis plus y tenir, je suis fou d'amour d'Eglée. La toilette ravissante dans laquelle elle m'est apparue aujourd'hui a mis le comble à ma tentation. Il serait défendu à une femme d'être plus jolie que ne Test madame Eglée. Qu'ai-je à faire?

— Vous n'avez qu'à attendre et ne rien brus»

LA FIANcéB BIEN GARDÂG 7S

quer ; songez donc que pendant deux ou trois mois encore vous vous trouverez tous les soirs près de cette enchanteresse, avec laquelle vous pourrez échanger de ces regards que vous avez tous les deux le talent de rendre si passionnés et si significatifs. Vous avez la tète bien bouleversée, mais votre trouble ne va pas encore jusqu'à vous faire risquer un enlèvement qui ne réussirait peut-être pas, car il est de mon devoir de vous dire qu'il résulte des demi-confidences que m'a faites madame Eglée, que vous lui plaisez, qu'elle vous aime, mais que, malgré cela, il lui reste assez de force et de raison pour l'empêcher d'oublier ses devoirs et de trahir un homme qu'elle aime comme on aime son grandpère, et dans lequel elle voit un bienfaiteur qui l'a arrachée aux griffes de sa mère et du sacripant, de l'ogre qui sentait la chair fraîche.

-— Mais que faire alors? dit Alfred.

— - Attendre, comme je vous l'ai dit, jouer un whist tous les soirs avec votre oncle et M. de Cardeuil, puis en réalité passer la soirée en extase devant la jolie personne qui brodera à

VOS côtés. Ne vous plaignez pas, je souhaiterais pareil sort à tous les amoureux.

— Songez donc, ma chère demoiselle Zénobie, que, depuis que nous nous sommes rencontrés ici à la campagne, il ne m'a pas encore été possible d'échanger une parole seul à seul avec elle ! Jusqu'à présent j'ai été d'une prudence extrême, mais ma patience s'use et la passion m'égare.

— Ne cherchez pas cette occasion. Elle âe présentera d'elle-même. Mais l'heure du dîner chez M. de Cardeuil approche. Allez vous habiller, et ce soir pendant le whist soyez à votre poste. Eglée de son côté sera au sien, vous n'avez pas à en douter.

M. de jCardeuil avait fait préparer un véritable festin. Il avait auprès de lui mademoiselle Zénobie et M. Gaston de Saint-Phar. Eglée avait à sa droite M. Sergent et à sa gauche Alfred, qui affectait une froideur peut-être plus compromettante qu'une grande assiduité. Mais tous deux étaient fixés et en étaient arrivés à se comprendre sans se parler.

Ce fut M. de Cardeuil qui prit encore la parole et se mit à raconter une foule d'anecdotes sur les mousquetaires de Louis XVIII et les gardes du corps de Charles X — anecdotes dans lesquelles le comte de Saint-Phar et lui, M. de Cardeuil, alors à Tapogée de leur brillante jeunesse, étaient mêlés. A l'en croire, ils avaient été de fieffés mauvais sujets, dévorant tous les cœurs et toujours prêts à mettre flamberge au vent.

— En ce temps-là, disait M. de Cardeuil, je n'avais pas la goutte, et mon agilité était telle que je montais achevai sans jamais me servir de mes étriers. Plusieurs fois j'eus l'honneur d'être félicité par madame la dauphine, que j'avais escortée, de la façon dont je savais galoper à la portière de son carrosse. Monseigneur le comte de Chambord n'ignorait pas ce détail qu'il tenait de sa mère, et une fois, dans une de mes visites à Frohsdorff, il daigna me le rappeler. Puisque j'ai l'honneur de vous avoir à ma table, je veux vous offrir un souvenir de la Restauration. Louis XVIII et Charles X avaient un vin

de prédilection, c'était le viu de Paccaret qui n'est plus à présent à la mode. J'en ai fait apprêter une bouteille que nous allons boire en souvenir de votre cher grand-père qui en a savouré si souvent avec moi.

Puis s'adressant à son domestique :

— Apportez-moi, lui dit*il, cette bouteille de Paccaret.

On versa ce vin qui ressemblait à de l'or en fusion, et M. de Cardeuil, trinquant avec M. Gaston, lui dit :

— A la mémoire de votre grand-père !

Gaston s'inclina et le remercia de ce pieux

souvenir.

Après le dîner on passa dans le salon, et Alfred fit tout ce qu'il put pour organiser une partie. Mais la journée avait été laborieuse, l'excursion à Vernon avait très fort fatigué M. Sergent et M. de Cardeuil, qui tous les deux gC tàtaient les jambes et sentaient ces petits élancements qui sont les signes précurseurs des crises rhumatismales. On ne joua point ce soirlà, bien qu'Alfred se fût déjà placé à la table de

jeu, tout près de l'endroit où Eglée s'apprêtait à broder.

On se retira de bonne heure. Gaston remercia ses hôtes de leur gracieuse hospitalité, et le soir même se fît conduire à Vernon pour prendre le chemin de fer et s'en aller aux cour-^ ses de Rouen, abandonnant son yacht que son pilote devait ramener à Paris. Après s'être in» cliné respectueusement devant madame de Cardeuil^ il pressa la main de ces messieurs, ainsi que celle de mademoiselle Zénobie, et disparut.

Alfred se consola en songeant que le lendemain il y aurait whist et qu'il pourrait pendant toute la durée de la partie causer par signes avec la merveille qu^il adorait et qui, de son côté, savait apprécier ses soupirs.

En effet, le lendemain les deux maisons se réunirent pour passer la soirée. M. Sergent et M. de Cardeuil jouaient au whist, tandis qu'Eglée et mademoiselle Zénobie causaient et brodaient. Le même cliquetis de regards s'engageait entre Alfred et la jeune femme. Leur conversation muette ne manquait pas de va-

riété, biea qu'ils se dissent toujours la même chose.

L'abbé de Lamennais eut parfois des pensées fort irrespectueuses. C'est lui qui, sur l'album d'une dame, écrivit ces mots : « L'ennui naquit un soir à la campagne, et en famille. » Mais il ne pouvait naître pour ces deux amoureux entre lesquels s'était établi un courant continu de fluide passionné.

Il serait impossible, même au prix des plus grands efforts, de trouver une façon supportable de décrire ces soirées. Pour s'en faire une idée, il faudrait se reporter à ce délicieux roman de Balzac appelé : le Lys dans la Vallée. On sait que la scène se passe dans un château de la Touraine, où le soir sont en présence les uns des autres M. de Mortsauf, un hypocondriaque d'une morosité indissipable, sa jeune femme charmante que cette hypocondrie éteint et fait mourir à petit feu, puis Félix de Vandenesse qui se meurt d'amour pour la jolie châtelaine. Balzac, avec ce talent qu'il a poussé jusqu'au génie, a trouvé le moyen de mouvemen-

ter et de dramatiser cette monotone situation et de décrire en traits de feu les ardeurs, les tentations, les anxiétés et les angoisses de ces deux amoureux. C'est à une situation semblable que ce roman se heurte en cet instant ; je ne m'y frotte pas et je préfère renvoyer le lecteur au Lys dans la vallée afin de m'épargner un fiasco complet. J^a t^l^ MvU^^^^ ;

Or, les jours et les soirs s'écoulaient tous pareils, la saison avançait et Alfred et Eglée soupiraient sans avoir pu se dire un seul mot en cachette, tant cette jeune femme était tenue par son vieux mari et espionnée par ses domestiques. Un matin^ M. Sergent se réveilla par un accès de rhumatisme au pied qui le força de rester couché. Tout de suite prévoyant qu'il ne pourrait aller rejoindre de Cardeuil, il envoya Alfred, prévenir son ami de ce contretemps. Dans le trajet entre. les deux maisons, Alfred rencontra Eglée que ses domestiques observaient de loin. Elle s'en allait de son côté prévenir M. Sergent que M. de Cardeuil était,

comme lui, pris au pied par la goutte et qu'il

82 LA FIANCéE BIEN OARDÉE

ne pourrait pas quitter son lit. En amoureux prudents, ils ne s'arrêtèrent pas, afin qu'Alfred put prouver à M. de Cardeuil que, puisqu'il était là à son chevet, il ne s'égarait point avec sa femme.

Mais cet accès simultané de goutte et de rhumatisme ne devait pas être sans profit pour ces deux tourtereaux, et ce fut d'un commun accord qu'ils chargèrent mademoiselle Zénobie de leur enseigner la façon de se rencontrer pendant la journée sans éveiller les soupçons de personne, certains d'avance que le goutteux et le rhumatisant ne viendraient point les troubler.

C'était la duègne la plus sévère, la plus revêche qu'on put imaginer, mais pas quand il s'agissait d'Alfred. Il fut convenu qu'on se rencontrerait dans le jardin de M. Sergent, sous une charmille très touffue. Mademoiselle Zénobie pria Alfred de spécifier d'avance l'emploi qu'il était censé avoir fait de son temps, pendant les instants qu'il aurait passés en extase devant sa belle. On se procura une friture, qui prouverait qu'il était allé pécher dans la Seine.

LA FlANCéB BIBN OARD^B 83

Eglée, tremblante et pâle, vint à ce rendezvous, marchant sur la pointe des pieds etnepe* sant pas plus sur la terre que cette jeune fille grecque morte très jeune pour laquelle, dans une inscription, on demande à cette terre de lui être légère. Malgré Tattrait de ce rendez-vous, elle se serait enfuie si mademoiselle Zénobie n'avait pas été là pour la protéger.

Alfred, en la voyant, lui dit :

— Ma beauté souveraine, nous ne nous sommes jamais parlé et nous n'avons cependant rien à nous dire ; nous connaissons les pensées les plus secrètes de nos cœurs. Je vous aime à la passion, et la fatalité veut que je n'aie même pas la possibilité de vous le dire, ce mot charmant, qui est, comme Ta dit Alfred de Musset, le cri de la nature entière. Je vous aime depuis ce jour où vous m'êtes apparue dans cette prairie que j'achèterai afin de pouvoir faire entourer d'une barrière l'endroit où votre pied s'est posé. Mais que faire ? Souffrir, je le vois bien. Je suis au bout de mon courage, et je pressens que cette réserve et cette prudence que j'ai jus-

qu'ici observées devant votre mari ne me sont plus possibles.

— Ne me dites point cela, reprit Eglée, et ayez pitié de moi. Si je résiste à votre passion, ce n'est point parce que je ne vous aime pas, mais parce que la moindre défaillance de ma part serait le comble de l'ingratitude.

— Je ne vous comprends pas, dit Alfred.

— Ecoutez-moi, reprit Eglée. Si j'étais libre, s'il ne s'agissait pour moi que de commettre le crime d'adultère, il y a longtemps déjà que ce crime eût été consommé. Mais songez, vous ne l'ignorez pas, qu'en consentant à m'épouser, M. de Cardeuil m'a arrachée au plus horrible des supplices et retirée des griffes d'un homme infâme auquel ma mère, qui ne fut toute sa vie qu'une aventurière, m'avait vendue. Ce mari, dont je suis allée quêter la main, je ne l'ai jamais aimé d'amour, parce qu'en le retournant de tous les côtés, je n'aurais jamais pu trouver en lui un amoureux, mais je l'aime par reconnaissance pour le service qu'il m'a rendu, je l'aime comme on aime son père : cela doit vous

rassurer. Tout ce qu'il y a de tendresse, de passion, de délire, de feu en moi vous appartient, et s'il était- écrit que je ne dusse jamais vous les offrir en pâture, ils n'appartiendraient à personne : j'entrerais dans un couvent et je me ferais sœur de charité.

Eglée prononçait ces paroles avec une énergie, une persuasion et une sincérité qui allèrent droit au cœur d'Alfred. C'était la voix d'or de la vérité qui sortait de la bouche de cette petite enchanteresse.

— Pour vous prouver la sincérité de mon amour, je vous offre deux moyens très différents de sortir de notre situation présente, prête à vous obéir aveuglément. Vous pouvez m'enlever, je suis résignée à vous suivre ; mon mari ne serait pas de force à courir après nous. Mais malgré son âge, le beau rôle serait pour lui, je ne serais point l'ingénue qui se venge d'un tuteur absurde et repoussant, mais une ingrate répondant par la plus noire ingratitude à un très grand bienfait. Mais ce qui serait plus sage, et c'est là le second moyen, ce serait d'attendre la

86 LA FIANaén BIEN aARD^B

mort de mon mari, qui est plus malade qu'on ne croit. Je serais libre et riche, j'en suis sûre, je vous épouserais et, je vous le jure, je tombe^* rais pure, chaste et vierge dans vos bras 1

— Ce que vient de vous dire Eglée, dit mademoiselle Zénobie, est le comble de la sagesse et vous prouve Thonnèteté de son cœur et de son âme. Patientez, monsieur Afred, et, plus tôt peut-être que vous ne le croyez, tous vos vœux seront comblés. Alors vous épouserez une femme digne de vous, à laquelle vous aurez prouvé que votre respect pour elle égale votre amour. Promettez-vous tous les deux de ne pas faire d'imprudence et de ne pas éveiller la jalousie de M. de Cardeuil, car ne l'oubliez pas, un vieillard jaloux est toujours cruel.

On se le promit^ et comme gage mademoiselle Zénobie, qui après avoir été une femme légère était devenue une honnête femme, engagea Alfred et Eglée à s'embrasser bien tendrement.

— Vous êtes fiancés à partir d'à présent, dit mademoiselle Zénobie et, monsieur Alfred,

soyez bien persuadé que votre fiancée est bien gardée.

Après celte entrevue ou ce rendez-vous, comme on voudra, Alfred retourna au chevet de son oncle et Eglée à celui de son mari.

Quelques jours après, les goutteux étaient guéris et reprenaient leur vie ordinaire qui consistait à faire des excursions dans le jour, à diner ensemble, et le soir à se grouper autour d'une lampe éclairant la partie de whist de ces messieurs et les travaux à Taiguille de ces dames. Il va sans dire qu'Alfred, distrait, coupait les cartes maîtresses et échangeait avec Eglée des regards plus passionnés que jamais. La fatalité des choses les condamnait à ce maigre ordinaire. Malgré cela, leur passion grandissait par cette raison que l'amour, ainsi que l'a dit de Musset, vit d'inanition et meurt souvent de nourriture.

Un soir, pendant la partie, M. Sergent et M. de Cardeuil, comme s'ils s'étaient donné le mot, s'endormirent profondément. Alfred, onle comprend, ne fît rien pour les réveiller, mais il eut * l'imprudence de saisir la petite main d'Eglée, de se pencher de son côté et d'embrasser l'adorable chignon formé par ses cheveux. Il insista trop, savoura trop longtemps ce plaisir, en un mot son baiser ne fut pas assez furtif. M. de Cardeuil, se réveillant en sursaut, les trouva dans cette position trop intime à côté de mademoiselle Zénobic qui, elle-même, avait feint de dormir aQn de n'encourir aucune responsabilité.

— Nous dormons, dit sèchement M. de Cardeuil, nous sommes fatigués, il est temps d'aller nous coucher.

Et ayant à peine achevé ces paroles, il se leva et invita sa femme à demander son manteau.

Lorsque ces deux époux si mal assortis se trouvèrent seuls, la scène éclata. M. de Cardeuil dit à sa femme qu'elle trahissait tous ses devoirs, et que, d'après ce qu'il avait vu, elle

90 LA FIANGÉB BIEN OARDéll

devait être la maîtresse d'Alfred. Il fut dur et impitoyable dans ses suppositions,

— Sans moi, lui dit-il, que seriez-vous devenue ! C'est vous qui êtes venue, suppliante à mes pieds, me demander de vous prendre pour femme. Voilà ce que vous ne devez pas oublier et qui devrait vous inspirer le bon goût de me pardonner mon grand âge. Ce n'est donc rien d'avoir fait de vous une grande dame, et de vous avoir arrachée au monde interlope dans lequel votre mère vous condamnait à vivre ?

Ëglée, en entendant ces paroles sévères, se mit à pleurer. Quand ses sanglots lui permirent de parler, elle dit à son mari :

— Les reproches très durs que vous m'adressez seraient mérités s'ils étaient justifiés, mais ils ne le sont pas, je n'ai point trahi mes devoirs. Si je plais & M. Alfred, je n'y peux rien et je n'ai rien fait pour encourager ce qu'il se permet. Vous ne devriez pas en douter, car avec la surveillance, je pourrais dire l'espionnage que vous avez organisé autour de moi, il me serait absolument impossible de me mal

conduire. Vous pouvez aussi consulter mademoiselle Zénobie et elle vous dira que je n'ai point péché.

— Mademoiselle Zénobie, reprit M. de Cardeuil, ne m'inspire aucune confiance. C'est une personne qui a eu \me jeunesse fort orageuse et à laquelle, en souvenir de ses faiblesses, mon ami Sergent a accordé les invalides dans sa maison.

— Je vois, reprit Eglée, que vous ne voudrez rien entendre. Vous me croyez coupable, il faut que cela soit, et tout ce que je pourrai» dire ne servirait à rien. A mon tour je me révolte et je vous signifie que je veux dès demain être séparée de M. Alfred. Partons, je suis prête, vous aimez les voyages, voyageons, allons dans les Pyrénées, en Italie ; là, vous serez tranquille. Ce que je vous dis est sérieux. Je veux partir.

Après cette explication, M. de Cardeuil se mit au lit, et Eglée alla de son côté se coucher dans une chambre voisine.

Celte scène conjugale valut à cet époux jaloux un épouvantable accès de goutte qui le mit sur le flanc. C'est alors que réfléchissant sur ce qui s'était passé, il regretta beaucoup la dureté avec laquelle il avait parlé à sa femme. M. de Cardeuil avait du bon sens, et se sentait pourvu d'une dose suffisante de philosophie pour reconnaître qu'il avait peut-être à se dire, comme ce personnage de la comédie : tu l'as voulu, Georges Dandin. Les réflexions auxquelles il se livra le conduisirent même plus loin. Comme Eglée voulait s'éloigner et être au plus tôt séparée d'Alfred, il en conclut qu'elle

ne l'aimait peut-être pas. Il la fît demander.

En la voyant paraître, il Tembrassa sur le front, et lui dit :

— Je vous demande pardon, mon enfant, de mes brutalités d'hier soir. J'avais tort, je le reconnais, et je reste convaincu, malgré ce que je vous ai dit, que vous n'avez pas cessé d'être reconnaissante de ce que j'ai fait pour vous. A mon âge, on est forcément ridicule d'être le mari d'une aussi jeune femme et, si vous me trompiez, le monde serait unanime à en rire.

Mais ce ridicule, vous voulez bien me l'épargner. Pour vous prouver que tout soupçon a disparu de mon esprit, nous resterons ici, je n'ai plus la moindre méfiance de M. Alfred.

Eglée tout d'abord ne voulut pas y consentir, mais M. de Cardeuil devint si pressant qu'elle céda. Il fut convenu entre eux que la scène de la veille serait oubliée. Quant à lui, il s'engageait à ne plus s'endormir au whist. Eglée embrassa ce père indulgent qui avait la bonté de lui dire qu'il doutait de ce dont, au fond, il était sûr.

— Pourquoi hélas ! se dit à part lui M. de Cardeuil, suis-je si âgé 1

Si ce séjour calme de la campagne convenait à ces deux vieillards et offrait un asile confortable à leurs douleurs, il ne convenait point ni à Eglée nia Alfred. Il est vrai que la première, rivée par le devoir à son mari, était tenue de ne le point quitter ; quant à Alfred, il était libre, mais il y avait deux raisons pour qu'il ne fit point usage de sa liberté. Il était amoureux et il était sans argent. Il n'avait donc plus son libre arbitre. Heureusement la saison avançait et le moment approchait où on retournerait à Paris. Là Alfred se promettait d'aviser et, dût -il avoir recours à des usuriers, de se procurer à tout prix l'argent qui lui manquait.

Et puis M. de Cardeuil, tout en disant à sa femme qu'il n'était plus jaloux, n'avait point cessé de l'être. La scène du whist ne s'était pas renouvelée, mais ces deux jeunes gens avaient des façons de se regarder et de se rapprocher qui l'inquiétaient fort.

Prévoyant un départ prochain, Alfred se

concerta avec mademoiselle Zénobie, qui voyait déjà dans Eglée la future femme du neveu de M. Sergent.

Chargée par lui de questionner Eglée sur les desseins de son mari, elle apprit que M. de Cardeuil emmènerait sûrement sa femme passer l'automne dans les diverses stations des Pyrénées. Dans ce cas il avait été convenu qu'Eglée correspondrait avec Alfred pour le tenir au courant des parages où elle s'arrêterait, et que ses lettres seraient adressées à mademoiselle Zénobie, laquelle avait accepté sans scrupule ce rôle d'intermédiaire, à la condition qu'Eglée ne tromperait pas son mari, et aurait la patience de ne se donner à Alfred que quand M. de Cardeuil ne serait plus, ce qui ne pouvait tarder, étant donnés son très grand âge, sa vie agitée, orageuse d'autrefois, et la goutte qui s'était ins- / tallée dans sa carca sse. Mademoiselle Zénobie insistait sur ce point et entendait qu'il fût bien précisé, voulant bien servir Alfred dans ses amours, mais le faire honnêtement et ne point se faire la complice de manœuvres déloyales.

Il avait été aussi convenu qu'Alfred écrirait à Eglée, sous le nom de mademoiselle Zénobie, laquelle pouvait écrire sans éveiller les soupçons de M. de Cardeuil.

On quitta la campagne, et on revint à Paris, M. Sergent dans son petit hôtel de la rue Saint- Georges et M. de Cardeuil dans celui de la rue de Douai. Ces messieurs, reprenant leurs habitudes, se retrouvaient chaque jour avant le dîner à leur cercle.

Quant à Alfred, comme il prévoyait qu'Eglée allait partir avec son mari pour explorer les stations thermales des Pyrénées, . il devait se mettre en mesure de suivre sa belle et bien retnplir sa bourse que son oncle persistait à laisser vide. Il fallait donc se mettre en rapport avec les usuriers. Balzac prétend qu'il n*y en a plus dans

Paris, et qu'ils ont tous été ruinés par les fils de famille.

Mais Balzac exagérait les choses. Il y en a encore, seulement ils ne ressemblent plus à ceux d'autrefois. Sous Louis-Philippe, ces philanthropes, car ce sont des philanthropes qui ont très souvent sauvé l'honneur de gens embarrassés, en les écorchant un peu, c'est vrai, ces philosophes offraient à leurs clients une partie de la somme prêtée en argent, et l'autre partie en marchandises consistant presque toujours en ce que dans le commerce on appelle des rossignols dont personne ne voudrait et composés de cravaches, d'animaux empaillés, d'enseignes de sage-femme en cœur de chêne, quelquefois même en vieux pavés. Les usuriers de nos jours ont renoncé à ces stocks de marchandises ; ils ne donnent que de l'argent, mais à un taux fabuleux.

A Paris, les usuriers sont en rapport avec des Tricoche et des Gacolet qui les renseignent de la façon la plus exacte sur le montant des successions que doivent un jour recueillir tous les

prodigues décidés à faire des sottises. Il y a la liste des prodigues, comme il y a celle des notables. Non seulement on connaît l'importance des successions qu'ils doivent recueillir, mais on a aussi des renseignements sur Tâge et sur l'état de santé des détenteurs de ces fortunes, ce qui facilite beaucoup les transactions.

Aussi quand Alfred, sur l'indication que lui avait donnée son ami Gaston de Saint-Phar, se présenta pour la première fois chez M. Salvador, banquier, dans le taudis qu'il occupait rue Lacuée, au quatrième étage, dans une troi* sième cour, il fut très étonué que M. Salvador l'appelât par son nom, lui demandât des nouvelles de M. Sergent, son oncle, et s'informât si la saison d'été qu'il venait de passer au bord de la Seine, près de Vernon, l'avait préservé des rhumatismes qui le dévoraient.

Alfred répondit à ces diverses questions en priant Salvator de lui expliquer de quelle façon il en savait si long sur son compte.

— Rien n'est plus facile, et pour cela ouvrez ce registre. Il contient la liste de tous les oncles

riches qui ont des neveux susceptibles de faire des fredaines et d'emprunter à gros intérêts avant d'avoir été interdits. Votre oncle est fort riche, vous en feriez tout ce que vous voudriez si vous saviez le prendre, et^ pour le prendre, vous n'avez qu'à lui persuader que, malgré ses soixante-douze ans et ses rhumatismes, il y a encore des femmes qui raffolent de lui. Mais ce n'est point mon affaire. Votre oncle, précisément parce qu'il se soigne beaucoup, n'ira pas loin. Il vous laissera dans les soixante mille livres de rente. Aussi, sans hésiter, je mets quarante mille francs pour un an à votre disposition contre un reçu de cinquante mille. Avec moi on ne marchande pas, cela fait perdre du temps, c'est à prendre ou à laisser.

— Je prends, reprit Alfred.

Après avoir signé le reçu, il suivit Salvador dans la chambre voisine. Là, le vieux sorcier ouvrit sa caisse, qui était pleine d'or, de billets et de pierres précieuses et, prenant quarante billets de mille francs, les mit dans la main d'Alfred.

— Vous êtes joli garçon, lui dit Salvador, et il doit y avoir une femme dans l'affaire. Je parierais que ça n'est pas pour construire un tronçon de chemin de fer du troisième réseau que vous m'empruntez cette somme. Aussi prenez cette petite perle noire qui est assez belle, et offrez-la de ma part à la demoiselle. Hélas! pourquoi ai-je soixante-douze ans 1 Si je n'en avais que trente-cinq, c'est moi qui porterais la perle à cet ange. Si vous voyez votre ami M. Gaston de Saint-Phar, rappelez-moi à son souvenir et dites-lui qu'il ne me fait que de trop rares visites.

Alfred, après avoir remercié Salvador, se retira.

— Mais ce n'est pas la un usurier, c'est de chez Saint-Vincent de Paul, de chez l'homme au petit manteau bleu que je sors !

Alfred revint chez son oncle qu'il trouva d'assez bonne humeur. Il questionna mademoiselle Zénobie et apprit par elle que M. et madame de Cardeuil partaient dans dix jours pour les Pyrénées. Ils devaient aller s'installer à Bagnères-de-Bigorre .

Quant à lui, il était aussi très joyeux ; grâce aux quarante mille francs qu'il avait dans sa poche, il pouvait, sans avoir à compter avec l'avarice de son oncle, suivre sa belle partout où son jaloux et triste époux pouvait la conduire. Il crut devoir dire tout de suite à M. Sergent qu'il allait s'absenter et voir les lacs et les beaux vallons de l'Helvétie. Il imaginait ce mensonge afin de ne point lui permettre de deviner qu'il suivait Eglée.

— Mais pour voyager, lui dit M. Sergent, il faut de l'argent. Ne va pas t'embarquer sans biscuit.

— Mon oncle, reprit Alfred, il y a quelque chose de meilleur que le biscuit, c'est la brioche. Or, il te serait très facile de m'en donner. Je n'ai pour parcourir la Suisse que les très maigres économies que j'ai faites à la campagne, pendant les trois mois passés près de toi. C'est tout juste ce que me coûteront mes frais à l'hôtel et mes frais de locomotion.

— Eh bien ! tu as été depuis longtemps rempli de prévoyances pour moi, tu ne m'as pas fait

crever de chevaux depuis Ancus-Martius, et cela remonte à l'hiver dernier, je tiens à te prouver que je ne suis pas un ingrat, et pour cela, je te donne un billet de mille francs, mais ne t* éternise pas dans ton voyage, reviens dans un mois et écris-moi de temps en temps. Je raffole des descriptions de la Suisse. Le Mont-Blanc, le Rhigi, selon moi, ce sont les merveilles de la nature.

Il y avait trois jours que M. et madame de Cardeuil, accompagnés de nombreux domestiques, étaient partis pour Bagnères-de Bigorre. Alfred jugea que cette avance était suflisante et qu'il pouvait de son côté se mettre en voyage pour rejoindre ceux qu'il appelait les fugitifs, ^ar selon lui, en allant aux Pyrénées, M. de Cardeuil avait bien moins pour intention de voyager que d'isoler Eglée, qui depuis l'aventure de la soirée de whist ne cessait de lui inspirer une très grande jalousie.

Comme c'était la première fois qu'il allait visiter les montagnes qui séparent la France

de l'Espagne, Alfred avait emporté avec lui le Guide des Pyrénées, qu'il se proposait d'étudier en route. Il allait donc savoir la différence qu'il y a entre Bagnères-de-Bigorre et Bagnères-de- Luchon. On voit sourire d'ici les personnes qui savent leurs Pyrénées par cœur. Mais tout le monde n'en est pas là. De ce que l'on sait une chose, ce n'est pas une raison pour que les autres la sachent. Quelque grande que soit une popularité, il y a toujours des gens auxquels elle n'est point parvenue. Songez donc qu'il y a à Paris une foule de personnes très respectables qui n'ont pas encore vu la Dame blanche. Quoi d'étonnant qu'Alfred, pour lequel le bois de Boulogne, l'Opéra et son cercle formaient la moitié de l'univers, ne connût ni Bagnères-de-Bigorre, ni Bagnères-de-Luchon.

Mais le moment approchait où il allait être ferré sur ce sujet autant qu'un géographe

Le voyage qu'il entreprenait n'était pas très amusant. Il lui fallait aller à la recherche de voyageurs, s'assurer de l'endroit où ils s'étaient arrêtés et ne point se faire voir, car sa présence

aurait tout gâté et fait reprendre le chemin de Paris à ceux qu'il venait surprendre. Cette perspective Tirritait, mais comme après tout il voulait réussir, il finissait par reprendre assez d'empire sur lui-même pour se calmer. Il arriva à Bagnères-de-Bigorre, et dans la crainte de confondre cette station avec celle qui s'appelle si ridiculeusement Bagnères-de-Luchon , il eu écrivit en grosses lettres le nom sur son calepin. Puis reprenant son gaide et l'apprenant par cœur comme un écolier apprend sa leçon, il se dit : Bagnères-de-Bigorre, département des Hautes-Pyrénées, chef-lieu Tàrbes, tandvé que Bagnères-de-Luchon est situé dans la Haute- Garonne, chef-lieu Toulouse. Mais malgré toute l'attention qu'il y apportait, au bout de cinq minutes, il lui eût été impossible de préciser dans quel Bigorre il se trouvait. Un guide lui affirma que cette confusion avait de tout temps égaré l'esprit des touristes, et que beaucoup par dépit avaient brusquement quitté les Pyrénées sans avoir vu les beautés qu'elles cachent dans leurs gorges.

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, Alfred n'osa point s'intaller dans un hôtel à la mode et crut devoir se loger dans une misérable cabane, qu'un guide consentit à lui louer. Il n'osa point davantage endosser les jaquettes à la mode qu'il avait apportées de Paris, et conserva ses habits de voyage.

Le soir, il alla rôder autour du Casino où se réunissaient les touristes élégants pour entendre de la musique et danser ensuite. Il ne tarda point à reconnaître Eglée, portant une délicieuse toilette et traînant péniblement M. de Cardeuil, qui paraissait jouir d'un fort violent accès de goutte. Ils s'installèrent sur des fauteuils et écoutèrent le concert, dont le programme ne comportait que des airs espagnols, que depuis bien longtemps déjà les vielles et les musiciens ambulants ont colportés aux quatre points de l'Europe.

Lorsqu'on donna le signal de la valse, une nuée de jolis gandins français et espagnols vint inviter Eglée. M. de Cardeuil la supplia d'accepter ces invitations.

— J'ai la goutte, ma chère enfant, lui dit-il,

A^v-Aw^

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mais toi tu ne Tas pas. Amuse-toi, c'est pour cela que je t'ai emmenée aux Pyrénées, où se trouvent réunies en ce moment les sociétés élégantes de toutes les grandes villes de France, d'Angleterre et d'Espagne.

Eglée accepta, et alors Alfred, du fond du petit coin dont il lui était impossible de sortir, ne la quitta pas des yeux. Il fut charmé de la froideur qu'elle opposa aux papillons qui vinrent, les uns après les autres, la prendre par la taille, lui montrer leur bouche en cœur et lui débiter les compliments les plus excessifs. Eglée resta figée tout le temps de la soirée. Vers onze heures elle offrit son bras à M. de Cardeuil et le confia à un valet de chambre vigoureux qui l'attendait à la porte.

Pendant huit jours, les choses se passèrent de la même façon. M. et madame de Cardeuil, invisibles dans le jour, s'en allaient le soir au Casino. Alfred, toujours caché dans un coin, voyait Eglée valser, et Eglée ignorait qu'il fût là, brûlant d'amour, la dévorant des yeux et n'osant pas révéler sa présence. La position n'était pas

tenabicet, pour ce pauvre amoureux, Bagnèresde-Bigorre, c'était le bagne. (thX ;

Un matin, Alfred, allant au bureau de poste restante, y trouva une lettre de mademoiselle Zénobie, dans laquelle, de la part d'Eglée, elle le prévenait que, fort ennuyée du séjour de Bagnères-de-Bigorre, elle avait obtenu de i^on mari de s'en aller visiter Bagnères-de-Luchon. Dans cette lettre, Eglée engageait Alfred, qu'elle avait su décider à la suivre, à se montrer très prudent, afin de ne point mettre en fureur son irascible et goutteux époux.

Alfred salua ce signal de départ comme une délivrance. Il se figurait que dans cette nouvelle Bagnères la vie serait peut-être plus tolérable, qu'Eglée serait peut-être moins tenue et que, dans une excursion qu'elle ferait sans son podagre de mari, il lui serait possible de la rencontrer et de se venger en un court instant de ses privations et de ses tentations.

Il avait été bien renseigné, et le lendemain de bon matin il vit M. et madame de Cardeuil partir pour Bagnères-de-Luchon. Alors Alfred quitta

sa cabane et alla s'installer dans un bon hôtel, croyant prudent d'attendre deux jours avant que de retrouver les fugitifs.

Il se tint parole et ne partit que quarante-huit heures après.

Son premier soin, en arrivant à Luchon, fut d'aller à la poste. Il y trouva une seconde lettre de mademoiselle Zénobie, contenant ces mots :

« Monsieur Alfred,

» J'ai reçu des nouvelles de madame de Cardeuil. Il paraît que son mari est presque dangereusement malade. Elle vous supplie d'être très prudent. Elle prétend que, si M. de Cardeuil vous découvrait, il interpréterait fort mal votre présence dans les Pyrénées et vous accuserait de suivre sa femme dans le dessein de la conduire à mal.

» Madame Eglée ajoute que M. de Cardeuil, égaré par la jalousie, serait capable de refaire son testament et de lui enlever sa fortune qu'il lui laisse tout entière.

» Vous êtes averti, je compte sur votre sa-

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gesse pour ne commettre aucune imprudence.

» A votre place, je ne poursuivrais pas ce voyage. Je reviendrais attendre à Paris l'adorable femme qui vous aime, qui serait incapable de vous trahir, et qui ne le pourrait pas, tant, je vous le répète, elle est bien gardée.

j> Votre oncle a la goutte, il prise, il fume et se fait porter à son cercle. Il est très ironique à l'égard de son ami de Cardeuil, et le plaisante à tout propos.

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