‹ La fiancée bien gardéeChapitre 2 sur 7 · ZÉNOBIE · texte numérisé non relu

ZÉNOBIE

Cette lettre lui donna fort à réfléchir. Mais songeant qu'il se trouvait près d'Eglée, il ne pensa plus qu'au moyen de la voir.

— J'ai été prudent là-bas, se dit-il, je le serai autant ici, et tout ira bien.

Vers le soir il se promena pour découvrir la différence qui pouvait bien exister entre cette Bagnères-de-Luchon , et la Bagnères-de-Bigorre. Il trouva les deux villes toutes pareilles, aussi insignifiantes l'une que l'autre et sans rien présenter qui pût faire reconnaître l'une de l'au-

tre. Il ne faudrait voir rien d'excessif dans celle confusion qui se présente même à Paris. Est-ce qu'il n'existe pas des Parisiens endurcis qui n'ont pu jamais distinguer la rue de l'Echiquier de la rue d'Enghien ? Certains cochers même s'y trompent.

Tous les endroits où les baigneurs et les touristes s'assemblent lui étaient donc rigoureusement interdits. Il devait ne se faire voir que là où le beau monde n'allait pas et errer çà et là comme un voleur traqué par la police.

Un jour, Alfred apprit que, profitant d'un temps radieux, une caravane composée des baigneurs les plus élégants allait faire une excursion à la cascade du gouffre infernal, située à peu de distance de Bagnères-de-Luchon. A tout hasard, il s'assura, moyennant une forte gratification, de la protection du guide qui dirigeait la caravane, et obtint de lui de pouvoir parcourir la liste de tous les baigneurs qui la composaient. Il n'en connaissait aucun et pouvait se risquer. Mais il manquait un nom à cette liste c'était celui de madame de Cardeuil qui partait

seule, son mari élant retenu à Tliôtel par une légère indisposition.

— C'est une grande dame charmante, lui dit le guide, que madame de Cardeuil. Son mari me Ta confiée en me promettant une forte gratification si je la lui ramenais saine et sauve.

— Combien de temps durera cette excursion?

dit Alfred.

— Environ sept heures ; on sera de retour à Luchon pour dîner.

— Combien s'arrêtera-t-on de fois?

— Une fois, pendant deux heures environ, afin de permettre aux baigneurs de visiter tout à leur aise la cascade du gouffre infernal, qui est ce qu'un voyageur appelait l'autre jour le Niagara des Pyrénées. Pendant cette station, les voyageurs sont libres d'aller chacun de leur côté. On se retrouve à l'auberge, où ont été remisées les voitures qui doivent ramener à Luchon.

La caravane se mit en marche et Alfred s'en alla l'attendre hors de la ville. Quand il monta dans un char à bancs, il aperçut une petite eu-

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rieuse placée dans une autre voiture qui demandait pourquoi on s'arrêtait.

C'était Eglëe, près de laquelle avait pris place le guide préposé par son mari à la garde de sa personne. Elle savait enfin qu'Alfred était là, et se doutait bien qu'il devait la suivre depuis longtemps. Mais avant de pouvoir s'aborder, il fallait arriver jusqu'à la cascade.

Les merveilles de la nature étant toutes plus inaccessibles les unes que les autres, il fallait se résigner à passer à travers des chemins horribles et souvent dangereux, ce qui pour bien des gens dont je ferais volontiers partie ôte aux excursions et aux voyages les trois quarts de leur charme. Je n'ai jamais compris pourquoi on risquait sa vie pour voir de ces horreurs ou de ces sublimités dont d'autres plus hardis sont allés nous chercher les photographies, qui suffisent largement. Dire qu'il y a encore à l'heure qu'il est des personnes qui meurent en voulant escalader le Mont-Blanc et monter plus haut que ceux qui les ont devancés dans cette ascension ! Hélas ! malgré toute ma mansué-

tade et tout mon amour du prochain, je ne puis voir là que des trépas ridicules.

Enfin les postillons et les guides, après avoir forcé les carrosses à traverser les voies les moins carrossables, arrivèrent à la cascade du gouffre infernal. Les excursionnistes se divisèrent en petits groupes et se dirigèrent vers ces rochers sur lesquels, depuis des siècles, des torrents en délire persistent à déverser leurs ondes écumantes pour s^engouffrer ensuite dans un trou noir et sans fond.

Instinctivement, Alfred et Eglée s'arrêtèrent, et quand la foule eut disparu ils se rejoignirent faisant tous leurs efforts pour mettre une sourdine à rémotion et à la joie dont ils tressaillaient. Ils entrèrent dans Tauberge et se réfugièrent dans une salle du rez-de-chaussée dont les fenêtres donnaient sur un petit jardin aride comme l'Arabie pétrée.

— Je vous donne une grande preuve d'amour et de confiance, dit Eglée, en venant seule à ce rendez-vous. Il n'a fallu rien moins que mon estime pour vous et le respect dont je vous crois

pénétré pour moi pour me donner ce courage.

— Merci, dit Alfred, à la créature divine dont j'espère être un jour le mari, de me tenir un tel langage. Mais nos instants sont précieux.

— Oui, dit Eglée. D'abord mon mari est souffrant et je crois l'avoir décidé à quitter les Pyrénées et à nous en retourner à Paris. Je le désire pour moi, et aussi pour vous, aGn de faire cesser cette vie intolérable que je vous condamne à mener et près de laquelle serait enviable celle des brigands traqués par la gendarmerie. Je vous ai donné ma parole, restezmoi fidèle, et dès que je serai libre, je jure de vous épouser. Jusque-là, excepté à Paris, où, celai serait peut-être possible, n'insistez pas pour me voir. Eloignez-vous même de temps en temps^ vous pouvez le faire impunément, je vous aime trop pour vous oublier. Je vais rentrer à Paris avec mon mari ; évitez d'y rentrer tout de suite ; on pourrait trouver étrange ce retour simultané. Allez en Suisse, fixez votre quartier général à Genève et c'est là que, d'accord avec mademoiselle Zénobie, je vous

donnerai de mes nouvelles, et où vous serez informé de tout ce qui se passera.

— J'admire votre tête, ma belle, dit Alfred, vous songez à tout, vous êtes née pour le commandement, et pour trouver des serviteurs prêts à mourir pour vous.

— Je vais vous quitter, dit Eglée. Je viens d'entrer dans une foule de détails 'qu'il était important d'aborder, et qui ne valent pas, je le reconnais, les paroles passionnées que j'aurais voulu échanger avec vous. Ces paroles tendres resteront sur mes lèvres. Mais avant de nous séparer, embrassez-moi pour aujourd'hui affectueusement. Plus tard, nous nous embrasserons amoureusement. De cette façon, vous serez forcé d'admettre que ma vertu et mon honnêteté égalent la très grande beauté que votre indulgence veut bien me reconnaître.

Cela dit, Alfred saisit Eglée dans ses bras et la serra sur sa poitrine, tandis que ses lèvres butinaient sur les joues et sur le cou de cette exquise créature les baisers plus ou moins conformes à ceux qu'elle l'avait autorisé à prendre.

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Ensuite ils en vinrent aux serrements de mains, puis les excursionnistes, repus du spectacle delà cascade du gouffre infernal, revinrent, et tout le monde remonta en voiture pour s'en retourner à Bagnères-de-Luchon.

Les amoureux se tinrent parole. Deux jours après, Eglée quittait Bagnères-de-Luchon, et ramenait à Paris son époux éclopé. Alfred, de son côté, bouclait sa malle, s'en allait à Lyon, pour de là se rendre en Suisse.

Avait-il sujet d'être gai, avait-il sujet d'être triste ? Il s'interrogeait sans pouvoir se répondre. En réalité, il devait être content, puisqu'il était amoureux d'une femme qui de son côté l'aimait avec passion, et avait juré de le prévenir dès qu'elle pourrait se donner à lui. Hélas ! l'amour est une passion qui ne sait pas attendre. Les espérances pour lui ne sont rien, ce qu'il lui faut c'est la possession. A quoi servait à Alfred d'être jeune, d'être libre, d'avoir de l'argent dans sa poche? A rien, absolument à rien. Il lui eût été impossible de courir les aventures, puisqu'il lui était interdit d'aimer, son cœur ne lui appar-

tenait plus, cet autre plaisir, si vif qui consiste à se conduire en prodigue n'était pas plus possible.

Tout cela n'eût été rien s'il avait pu assigner une durée à cette façon de vivre exceptionnelle que la fatalité des choses lui imposait. M. de Cardeuil était vieux et malade, mais malgré cela il pouvait vivre encore assez longtemps pour que l'extrême beauté de sa femme put se flétrir. Ces réflexions qui l'assaillaient sans cesse amoncelaient les nuages sur son front.

Quand Alfred arriva à Genève, il fît un violent effort pour se délivrer de sa tristesse et pour se décider à vivre de la vie contemplative, c'està-dire à se monter la tête et à imiter les moutons de Panurge qui s'en vont en Suisse pour se pâmer d'aise devant les montagnes parce qu'elles sont hautes, devant les vallées parce qu'elles sont plates, devant les lacs parce qu'ils sont liquides et devant les rochers parce qu'ils sont solides. L'enthousiasme n'est, après tout, qu'une affaire de convention, on peut en avoir beaucoup, ou n'en avoir pas du tout/Pour l'instant,

il importait qu'il en ressentit énormément. Rien n'était d'ailleurs facile comme, de se procurer cet enthousiasme dont les guides donnaient la recette.

Alfred se rappela que M. Sergent, son oncle, raffolait des descriptions de voyages et qu'il lui en avait promis. Vite il partit pour le Righi, non qu'il fût avide de grimper au sommet de cette montagne qui ressemble tant à un pain de sucre gigantesque, mais pour trouver le sujet d'une lettre. Il connaissait d'ailleurs le Righi, il l'avait vu paré de son aspect sauvage et primitif, mais pas depuis que la civilisation et son confortable l'avaient défiguré. Il en fit l'ascension avec l'intention d y coucher et de s'offrir le lendemain le spectacle d'un lever de soleil, curiosité stéréotypée avec encore bien plus de fixité sur le programme de l'ascension que ne l'est la Dame blanche sur l'affiche de l'Opéra-Comique.

Il resta là deux jours sur l'extrémité de ce pain de sucre, en compagnie de quelques touristes qui devaient forcément partager ses déceptions. Le soleil ne parut point à l'horizon.

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Il demanda une plume et écrivit à M. Sergent la lettre suivante :

« Du haut du Righi, l6 10 septembre.

» Mon cher oncle,

» Grâce à ta générosité, je fais un voyage charmant à travers THelvétie et les heureux habitants de ses beaux vallons. Je te demande pardon d'avoir autant tardé à t'écrire, mais je vais réparer le temps perdu, et puisque tu aimes les descriptions, je t'en envoie une très fidèle et très étendue.

» Je t'écris du sommet du Righi où je suis emprisonné depuis trois jours pour voir le lever du soleil. Par malheur, Fastre du jour y met de Fentètement, et depuis trois jours il s'est levé dans un brouillard épais qui Ta dérobé à tous les regards. J'attends encore un jour, mais si le soleil persiste, je m'en vais, et j'essaierai de me consoler de l'absence de ce globe de feu que le matin, par les fenêtres de ton hôtel de la rue Saint-Georges, tu vois mieux que moi.

» Da reste, le bruit court partout en Suisse que le brouillard a voulu jouer cette année la mauvaise plaisanterie aux touristes de leur cacher toutes les beautés de THelvétie. Je me trouve ici en compagnie d'Anglais, de Russes , de Français qui viennent de parcourir les vingtdeux cantons sans avoir pu voir ni les montagnes ni les lacs que ce satané brouillard semblait emmailloter dans des flots inGnis de mousseline. Ils sont furieux, ils ont semé leur argent dans des hôtels où les denrées ne sont pas précisément vendues pour rien et rentreront chez eux sans avoir vu quoi que ce soit. On prétend que cette invasion de la brume est due aux photographes qui l'ont provoqué afin de vendre énormément d'images.

» Je t'ai dit que le Righi avait perdu son originalité primitive. Juges-en. On a raboté ses flancs escarpés pour y construire un chemin de fer, de la même façon que sur des porte-cigares on incruste des ornements en galvanoplastie.

Au sommet, au lieu de cette cabane rustique, s'élève un hôtel somptueux avec table d'hôte

sur laquelle on sert des filets Chateaubriand, des tourne-dos à la plénipotentiaire et des canapées de volaille. Vois-tu de là les yeux que ferait Guillaume Tell si on lui présentait la montagne dans cet état-là ?

» Je vais tenter de voir la vallée de Chamonîx si le brouillard le permet. C'est de là que je t'écrirai. Peut-être là aurais-je pu voir un tout petit côté de la Suisse.

» Si tu avais à m'écrire, adresse-moi tes lettres, à Genève, poste restante.

» A bientôt, mon cher oncle, mes amitiés à mademoiselle Zénobie, mes hommages à M. de Cardeuil et à sa jeune femme et crois-moi ton neveu afTectueux.

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