‹ La fiancée bien gardéeChapitre 3 sur 7 · ALFRED · texte numérisé non relu

ALFRED

Cela fait, il relut sa lettre et se dit : « Si mon oncle n'est pas content de cette description, c'est qu'il sera difficile. »

Il revint à Genève, son quartier général, et trouva à la poste une longue lettre de mademoiselle Zénobie.

Dans celte lettre, cette bonne demoiselle lui donnait des nouvelles de son oncle qui n'allait pas très bien et qui, selon elle, n'était pas raisonnable. Elle l'accusait de vouloir vivre trop en jeune homme et de ne point savoir s'interdire certaines distractions qui n'étaient plus de son âge. Elle lui donnait pour complice M. de Cardeuil et les accusait tous les deux de vouloir jouer encore le rôle de mauvais sujets.

Ces réflexions intriguèrent beaucoup Alfred qui se disait en lui-même : « Est-ce qu'il y aurait de la Pulchérie là-dessous ? »

Quant à Eglée, sa seule distraction consistait à prodiguer des soins à son mari, à le faire masser et frictionner et à veiller à ce qu'on bassinât son lit. Elle chargeait mademoiselle Zénobie de la rappeler au tendre souvenir d'Afred, et de lui répéter qu'elle ne vivait que pour lui, et qu'elle comptait bien le revoir bientôt. Enfin elle terminait en l'informant que ce serait toujours à Genève, poste restante, qu'elle lui adresserait sa prochaine lettre. Elle était d'avis que son voyage

se prolongeât, car, après les confidences qu'Eglée lui avait faites, il devenait bien difficile, pour ne pas dire impossible, qu'ils pussent se trouver face à face sans se trahir.

Si Alfred s'était écouté, il serait tout de suite retourné à Paris. Il n'en fit rien, et décida qu'il n'y reparaîtrait qu'après avoir visité la vallée de Chamonix. Mais c'était tout ce que sa patience lui permettait.

En rentrant à son hôtel, la première personne qu'il rencontra fut Gaston de Saint-Phar. Ils furent heureux de se retrouver.

— Que faites vous-ici ? dit Gaston.

— Je voyage, car la vie n'est pas amusante auprès de mon oncle qui ne fait que murmurer contre ses douleurs et contre son grand âge. De ce pas je vais visiter la vallée de Chamonix.

— Quelle singulière idée, reprit Gaston, il n'y a rien de plus désolé que ce site passé de mode depuis longtemps, et qui n'est plus visité que par les naïfs et les innocents. Cette vallée a été dépoétisée par les dioramas et les panoramas qui nous la font voir plus intéressante qu'elle ne l'est en réalité. Comment ! c'est pour vous distraire que vous voyagez, et c'est cette vallée que vous allez voir ? Venez donc plutôt avec moi à Fribourg en Brisgau. Il y a là un hôtelier du diable qui a organisé dans ses caves une roulette clandestine qui, depuis la suppression des jeux à Bade, offre aux amateurs comme nous une très belle partie.

— Eh bien ! dit Alfred, je consens à vous accompagner. L'hiver approche, pour s'amuser à Paris il faut de l'argent, tâchons de maltraiter cette roulette, et alors il y aura encore de beaux jours pour les paresseux comme vous et moi, qui ne voulons pas faire œuvre de nos dix doigts.

Ils partirent pour Fribourg. Alfred était fort gai ; grâce à son ami Gaston, il avait niis de côté son air d'amoureux mélancolique et rédui-

sait à de justes proportions ce qu'il appelait son infortune.

— Dites-moi donc, farceur, quel rôle vous remplissiez aux courses de Vernon où je vous ai rencontré auprès de la très jolie femme que M. le commandant de Cardeuil, ami de mon grand-père et tous deux farceurs sous la Restauration, traînait à ses cotés ?

— Mais rien, dit Alfred, par cette excellente raison que la jolie dame dont vous parlez est réponse légitime de M. de Cardeuil. Vous le savez bien.

— Eh bien ! qu'est-ce que cela fait ? reprit Gaston. J'en voudrais à cette petite femme si elle restait fidèle à cet invalide, ce qui équivaut à dire que je la féliciterais si elle lui en faisait porter.

Alfred, visiblement embarrassé comme l'est tout amant quand il est question de celle qu'il aime sérieusement, ne répondit pas. Cette discrétion fixa son ami. Pour changer de sujet, il demanda à Gaston combien il y avait de zéros à la table de roulette de Fribourg.

— Il y en a deux, et nous les taquinerons ce soir.

A Fribourg, une déception les attendait. L'hôtelier avait été dénoncé, et la police badoise, après avoir saisi une recette assez forte, avait fait fermer l'établissement. Les rues étaient remplies de chevaliers d'industrie des deux sexes, tous aussi dépouillés les uns que les autres, et auxquels il ne restait plus un sou pour s'en aller. Les bijoux de ces dames étaient tous en gage chez des usuriers. Il fallait inévitablement que l'autorité intervînt pour débarrasser la ville de ces mendiants et les rapatrier. C'était un spectacle navrant qu'Alfred et Gaston ne se sentaient point de force à contempler. Ils s'en retournèrent à Genève et le lendemain ils partaient lâchement tous les deux pour la vallée de Chamonix. Mais en se dirigeant de ce côté, Gaston avait un but, celui d'entraîner son ami à Aixles-Bains où la saison thermale jetait ses derniers feux, et où le soir, au Casino, il y avait des parties de baccara gigantesques.

Là, ces deux mauvais sujets retrouvèrent tout

LA FlANCéB BIEN GARDEE 131

à la fois les délices de Capoue et les jardins d'Armide. Si les femmes comme il faut étaient rares, en revanche tout le bataillon de Cythère était là et se livrait à un joli sabbat comprenant non seulement le samedi mais tous les autres jours de la semaine qu'on y avait ajoutés. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques sujets venus pour soigner des douleurs, mais ils ne formaient qu'une imperceptible exception. La majorité des baigneurs, par la façon dont ils mangeaient et dont ils buvaient et par le tapage qu'ils faisaient la nuit, semblait tenir à prouver qu'ils n'avaient ni rhumatismes ni embarras d'estomac.

Dès le lendemain, Gaston et Alfred brillaient au premier rang de ces viveurs. Ils s'associèrent pour prendre une banque et piochèrent toute la nuit. A neuf heures du matin, à la lueur de bougies qui brûlaient encore bien que le soleil fût levé depuis longtemps, ils firent leur caisse et s'en allèrent coucher avec un bénéfice de vingt mille francs.

La veine continua de leur sourire. Il faut dire qu'ils surent faire de leur gain le plus noble

usage. Chaque soir, dans la grande salle à manger du Casino, il y avait une table de dix cou-

verts préparée pour eux. Dans le jour, ils tâchaient de retrouver les intéressantes demoiselles qui avaient été le plus maltraitées par les cartes et les invitaient à partager leur festin. Les invitations étaient faites au nom de Gaston de Saint- Phar, car Alfred, plus amoureux que jamais, n'aurait voulu être mêlé en aucune façon à de telles aventures. Il se serait sauvé à Paris, si on ne lui avait pas conseillé de prolonger encore un peu son absence. Chaque matin, il disait à son ami Gaston :

— J'ai tort de ne pas aller à Genève voir s'il n'y a pas à la poste restante des lettres à mon adresse.

— Ecrivez à Paris que vous avez transporté votre quartier général à Aix.

— Oui, je le ferai, reprenait Alfred, qui négligea cette précaution.

Il resta quinze jours à Aix, assistant, sans y prendre la moindre part, aux petite orgies de Gaston.

Mais jugeant que son voyage avait duré assez longtemps, il dit adieu à son ami, qui lui-même, son congé expirant, devait rejoindre son régiment, et partit pour Paris sans avertir son oncle ni mademoiselle Zénobie de son retour.

11 arriva de bon matin et se mourant de faim. Il ne voulut pas rentrer tout de suite chez son oncle dont il connaissait les habitudes et qui ne devait pas être encore levé. Quant à mademoiselle Zénobie, elle était à ce moment-là à sa toilette, se posant tout ce qu'il y avait de faux dans sa personne. 11 entra au Café Riche et se fit servir à déjeuner. .

Il chercha des journaux, ne trouva que les Petites Af fiches j et se mita lire pour la première fois ce journal qui en sait autant que le Diable boiteux. En effet, personne n'échappe à ses investigations. Il est impossible de naître, de se

marier, de mourir, d'adopter, de vendre son bien, d'acheter celui d'un autre, de se disputer avec sa femme, de mettre sa dot en péril, de faire faillite, de s'associer, d'être exproprié, d'être interdit, sans qu'il n'en soit question dans cette feuille indiscrète.

Après avoir parcouru le chapitre des Demandes d'emplois, il arriva à la liste des décès. Alors quels ne furent pas son étonnement et sa stupéfaction en lisant ces mots : M. Hercule de Cardeuil, quatre-vingts ans, et tout près, au chapitre Apposition de scellés après décès :

M. Sergent, rue Saint-Georges. Il se leva et courut chez son oncle.

La maison était encore tendue de noir, le concierge lui apprit qu'on célébrait les obsèques de son oncle à l'église Notre-Dame de Lorette.

Il arriva au moment où, le service religieux terminé, on enlevait le corps pour le placer sur un char de quatrième classe et le conduire au cimetière Montmartre.

Alfred regarda les assistants et son étonne-

ment fut grand en constatant qu'il ne connaissait personne. Il interrogea le bedeau et lui demanda le nom de la personne que Ton enterrait.

— C'est dit le bedeau, un nommé M. Sergent.

— Non, interrompit un sacristain, vous vous trompez, M. Sergent a été enterré ce matin à la première heure. Ce convoi est celui d'un militaire, le commandant Hercule de Cardeuil, même qu'il y avait de la troupe qui vient de partir, parce qu'elle ne va plus maintenant jusqu'au cimetière.

Alfred, fort intrigué, suivit le corbillard qui s'en allait au cimetière Montmartre. Ses yeux cherchaient la veuve. Il aperçut plusieurs dames voilées hermétiquement dont aucune ne ressemblait à Eglée.

Au cimetière un monsieur se présenta pour prononcer un discours formé d'idées convenables et rares, rappelant les vertus du défunt qui, après avoir loyalement servi son roi, comme officier, était rentré dans la vie civile et s'était distingué par sa très grande charité.

Puis ce fut tout.

Alfred, dont ce double trépas allait bouleverser la vie, se fît aussitôt conduire rue Saint- Georges, à rhôtel de son oncle.

En arrivant, il vit venir à lui mademoiselle Zénobie, de noir habillée, qui lui dit :

— Votre oncle est mort depuis six jours. Je vous ai écrit à Genève, comme vous me l'aviez dit. Je vous ai envoyé trois télégrammes et vous ne m'avez pas répondu.

— Je n'étais pas à Genève, ma chère demoiselle, dit Alfred, et je n'ai été informé de rien, sans cela je serais accouru tout de suite pour rendre à mon pauvre oncle les derniers devoirs,

— Je n'ai pu, dit mademoiselle Zénobie, retarder d'une heure de plus l'instant de la cérémonie. L'autorité s y est opposée et j'ai dû céder. Comme vous n'étiez point là, le juge de paix s'est présenté et, d'office, a apposé les scellés dont je suis la gardienne.

— Et M. de Cardeuil, reprit Alfred, il est mort aussi !

— Oui, le lendemain, on dirait que votre

11 arriva de bon matin et se mourant de faim. Il ne voulut pas rentrer tout de suite chez son oncle dont il connaissait les habitudes et qui ne devait pas être encore levé. Quant à mademoiselle Zénobie, elle était à ce moment-là à sa toilette, se posant tout ce qu'il y avait de faux dans sa personne. 11 entra au Café Riche et se fit servir à déjeuner. .

Il chercha des journaux, ne trouva que les Petites A/ fiches, et se mit à lire pour la première fois ce journal qui en sait autant que le Diable boiteux. En effet, personne n'échappe à ses investigations. Il est impossible de naître, de se

marier, de mourir, d'adopter, de vendre son bien, d'acheter celui d'un autre, de se disputer avec sa femme, de mettre sa dot en péril, de faire faillite, de s'associer, d'être exproprié, d'être interdit, sans qu'il n'en soit question dans cette feuille indiscrète.

Après avoir parcouru le chapitre des Demandes d'emplois, il arriva à la liste des décès. Alors quels ne furent pas son étonnement et sa stupéfaction en lisant ces mots : M. Hercule de Cardeuil, quatre-vingts ans, et tout près, au chapitre Apposition de scellés après décès :

M. Sergent, rue Saint-Georges. Il se leva et courut chez son oncle.

La maison était encore tendue de noir, le concierge lui apprit qu'on célébrait les obsèques de son oncle à l'église Notre-Dame de Lo-

rette.

Il arriva au moment où, le service religieux terminé, on enlevait le corps pour le placer sur un char de quatrième classe et le conduire au cimetière Montmartre.

Alfred regarda les assistants et son étonne-

Il arriva de bon matin et se mourant de faim. Il ne voulut pas rentrer tout de suite chez son oncle dont il connaissait les habitudes et qui ne devait pas être encore levé. Quant à mademoiselle Zénobie, elle était à ce moment-là à sa toilette, se posant tout ce qu'il y avait de faux dans sa personne. Il entra au Café Riche et se fit servir à déjeuner.

Il chercha des journaux, ne trouva que les Petites Affiches, et se mita lire pour la première fois ce journal qui en sait autant que le Diable boiteux. En effet, personne n'échappe à ses investigations. Il est impossible de naître, de se

marier, de mourir, d'adopter, de vendre son bien, d'acheter celui d*un autre, de se disputer avec sa femme, de mettre sa dot en péril, de faire faillite, de s'associer, d'être exproprié, d'être interdit, sans qu'il n'en soit question dans cette feuille indiscrète.

Après avoir parcouru le chapitre des Demandes d'emplois y il arriva à la liste des décès. Alors quels ne furent pas son étonnement et sa stupéfaction en lisant ces mots : M. Hercule de €ardeuil, quatre-vingts ans, et tout près, au chapitre Apposition de scellés après décès :

M. Sergent, rue Saint-Georges. Il se leva et courut chez son oncle.

La maison était encore tendue de noir, le concierge lui apprit qu'on célébrait les obsèques de son oncle à l'église Notre-Dame de Lorette.

Il arriva au moment où, le service religieux terminé, on enlevait le corps pour le placer sur un char de quatrième classe et le conduire au cimetière Montmartre.

Alfred regarda les assistants et son étonne-

claration d*amour plus passionnée et plus violente que s'ils eussent eu recours à la parole. 11 ne fallut rien moins que le respect qu'inspirait Eglée à Alfred, pour mettre fin à cette extase.

Ils se séparèrent consolés par cette pensée que désormais il n'y avait plus de puissance au monde qui put les empêcher de se revoir.

Alfred embrassa Eglée sur le front. En se retirant il lui dit :

— A demain.

Puis il ajouta :

— Je suis bien malheureux. Jusqu'à présent je ne pouvais vous voir sans vous compromettre ; désormais les convenances s'opposent à ce que je vous voie trop, car enfin la loi est là et elle ne nous permet de nous épouser que dans dix mois. Comment allons-nous vivre pendant cette éternité ? Décidément, le Code est absurde, et il aurait dû supprimer ce délai pour toute femme qui serait veuve d'un mari ayant atteint sa soixante-quinzième année.

C'est un cruel supplice que celui de deux

èlres qui s'aiment, qui sont libres de leurs actions et auxquels des devoirs qu'ils veulent observer ordonnent de vivre séparés. En amour, les soupirs et les protestations ne suffisent pas, il faut des preuves. Or, Alfred, voulant épouser une femme digne de lui, devait se résigner à celte tentation et la subir aussi longtemps que la loi l'exigeait. Avec une sagesse qui a lieu de surprendre de deux cœurs aussi épris et aussi passionnés, ils se soumirent à cette rigueur inflexible du Code, et se jurèrent, bien que devant se voir tous les jours, de vivre comme frère et sœur.

Chacun de son côté avait fort à faire.

Eglée devait s'occuper de recueillir la belle fortune que M. de Cardeuil lui avait si loyalement léguée dans son testament, et que des collatéraux éloignés s'apprêtaient, disait-on, à lui disputer. Alfred la mit en rapport avec le notaire de son oncle, qui eut le talent de convaincre et de décourager tout de suite ces prétendants que, de son vivant, leur parent ne pouvait point voir en peinture. ËUe prit pour mandataire

claration d'amour plus passionnée et plus violente que s'ils eussent eu recours à la parole. Il ne fallut rien moins que le respect qu'inspirait Eglée à Alfred, pour mettre fin à cette extase.

Ils se séparèrent consolés par cette pensée que désormais il n'y avait plus de puissance au monde qui pût les empêcher de se revoir.

Alfred embrassa Eglée sur le front. En se retirant il lui dit :

— A demain.

Puis il ajouta :

— Je suis bien malheureux. Jusqu'à présent je ne pouvais vous voir sans vous compromettre ; désormais les convenances s'opposent à ce que je vous voie trop, car enfin la loi est là et elle ne nous permet de nous épouser que dans dix mois. Comment allons-nous vivre pendant cette éternité ? Décidément, le Code est absurde, et il aurait du supprimer ce délai pour toute femme qui serait veuve d'un mari ayant atteint sa soixante-quinzième année.

C'est un cruel supplice que celui de deux

èlres qui s'aiment, qui sont libres de leurs actions et auxquels des devoirs qu'ils veulent observer ordonnent de vivre séparés. En amour, les soupirs et les protestations ne suffisent pas, il faut des preuves. Or, Alfred, voulant épouser une femme digne de lui, devait se résigner à celte tentation et la subir aussi longtemps que la loi Texigeait. Avec une sagesse qui a lieu de surprendre de deux cœurs aussi épris et aussi passionnés, ils se soumirent à cette rigueur inflexible du Code, et se jurèrent, bien que devant se voir tous les jours, de vivre comme frère et sœur.

Chacun de son côté avait fort à faire.

Eglée devait s'occuper de recueillir la belle fortune que M. de Cardeuil lui avait si loyalement léguée dans son testament, et que des collatéraux éloignés s'apprêtaient, disait-on, à lui disputer. Alfred la mit en rapport avec le notaire de son oncle, qui eut le talent de convaincre et de décourager tout de suite ces prétendants que, de son vivant, leur parent ne pouvait point voir en peinture. Elle prit pour mandataire

claralion d*amour plus passionnée et plus violente que s'ils eussent eu recours à la parole. Il ne fallut rien moins que le respect qu'inspirait Eglée à Alfred, pour mettre fin à cette extase.

Ils se séparèrent consolés par cette pensée que désormais il n'y avait plus de puissance au monde qui pût les empêcher de se revoir.

Alfred embrassa Eglée sur le front. En se retirant il lui dit :

— A demain.

Puis il ajouta :

— Je suis bien malheureux. Jusqu'à présent je ne pouvais vous voir sans vous compromettre ; désormais les convenances s'opposent à ce que je vous voie trop, car enfin la loi est là et elle ne nous permet de nous épouser que dans dix mois. Comment allons-nous vivre pendant cette éternité ? Décidément, le Code est absurde, et il aurait dû supprimer ce délai pour toute femme qui serait veuve d'un mari ayant atteint sa soixante-quinzième année.

C'est un cruel supplice que celui de deux

èlres qui s'aiment, qui sont libres de leurs actions et auxquels des devoirs qu'ils veulent observer ordonnent de vivre séparés. En amour» les soupirs et les protestations ne suffisent pas, il faut des preuves. Or, Alfred, voulant épouser une femme digne de lui, devait se résigner à cette tentation et la subir aussi longtemps que la loi l'exigeait. Avec une sagesse qui a lieu de surprendre de deux cœurs aussi épris et aussi passionnés, ils se soumirent à cette rigueur inflexible du Code, et se jurèrent, bien que devant se voir tous les jours, de vivre comme frère et sœur.

Chacun de son côté avait fort à faire.

Eglée devait s'occuper de recueillir la belle fortune que M. de Cardeuil lui avait si loyalement léguée dans son testament, et que des collatéraux éloignés s'apprêtaient, disait-on, à lui disputer. Alfred la mit en rapport avec le notaire de son oncle, qui eut le talent de convaincre et de décourager tout de suite ces prétendants que, de son vivant, leur parent ne pouvait point voir en peinture. Elle prit pour mandataire

Alfred, sous les yeux duquel on procéda à Tinventaire des papiers de M. de Cardeuil.

On trouva dans les tiroirs de la caisse et du secrétaire du défunt tous ses titres de propriétés bien en règle et tenus avec une régularité irréprochable, mais dans certains autres tiroirs on trouva une correspondance qui prouvait à quel point cet octogénaire avait été autrefois mauvais sujet, Alfred s'abstint de toute réflexion et se contenta de brûler toutes ces paperasses sans dire un mot à Eglée des choses peu édifiantes qu'il y avait trouvées. C'est toujours de la sorte que cela finit chez les viveurs.

Après avoir mis en ordre la succession de M. de Cardeuil, il s'occupa de celle de M. Sergent son oncle qui, par beaucoup décotes, avait de l'analogie avec celle de son ami. II ne permit pas à mademoiselle Zénobie de l'assister dans cette opération, supposant avec raison que la pudeur de cette vieille fille aurait trop à souffrir à cet examen.

Au bout de trois mois, Alfred et Eglée étaient en possession de leur fortune dont ils pou-

vaient disposer à leur gré. Mais il n'en était pas de même de leurs personnes.

Eglée était toujours en grand deuil et couverte de grands voiles noirs qui ne parvenaient point à attrister sa beauté. Alfred la trouvait charmante ainsi, et le lui répétait à tout propos.

Pour que le temps passât plus vite, ils savouraient ensemble les maigres distractions que comporte le deuil qu'on veut porter avec décence, et de façon à faire comprendre aux indifférents qu'on a le respect de ceux qui ne sont plus.

Eglée n'avait pour l'assister aucune parente.

Elle avait bien sa mère, mais elle ne la voyait

plus et n'avait aucun désir de la retrouver.

Cette singulière personne, qui se croyait noble

et qui pensait le faire croire en portant sans

cesse sur ses épaules un manteau rouge comme

la pourpre des Césars, était d'ailleurs en Russie.

Sa fille lui avait écrit pour lui faire part de la

mort de son mari, et pour lui apprendre que la

pension dont elle jouissait lui serait conservée.

La mort de M. de Cardeuil l'avait laissée froide

mais la continuation de sa pension l'avait tou-

146 LA FtANCBE BIEN GARDEE

chée. Elle répondit à sa ûUe, la priant de la dispenser de venir la voir, rassurée, disait-elle, sur le sort heureux que lai créait la grande générosité de son défunt mari. Eglée lui avait répondu qu elle approuvait beaucoup sa résolution de rester en Russie, où sa pension viagère lui serait régulièrement servie.

Cet échange de lettres attrista beaucoup cette jeune fille. Cette marâtre qui remplaçait sa mère était le seul point noir de son existence. Elle s'en consolait en songeant à son grand amour pour Alfred.

Quant à lui, il en était arrivé aux dernières limites de l'impatience. Attendre ! toujours attendre ! couver du regard l'être dont on est amoureux presque à la folie et condamné à rester froid à ses côtés, tel était pourtant le triste sort auquel ils en étaient réduits tous les deux au nom de l'inflexible loi qu'ils se faisaient un devoir d'observer ponctuellement, afin d'en arriver à la légitime union qu'il fallait à leurs cœurs. Dés êtres jeunes 6t passionnés qui se soumettent à ces rigueurs qu*exige la société,

mais que la nature réprouve, sont deux fois ver^ tueux et peuvent se vanter d'avoir vaincu celle de nos passions que la Bible proclame plus forte que la mort. On a osé prétendre que celui qui endurait ce supplice trouvait dans ses abstinences une consolation à ses tentations. Ce n'est là qu'un paradoxe écrit à froid par un vil déclamateur.

Enfin le jour du mariage approchait. Eglée demanda à Alfred la permission d'entrer en retraite et de rester deux jours sans le voir. 11 trouva la rigueur excessive^ mais elle la lui avait demandée avec tant de grâce et de gentillesse, qu'il ne sut pas résister.

Cette enfant, qui n'avait jamais été heureuse et qui avait été riche sans savourer le charme de la richesse, était devenue craintive. Il lui semblait que le bonheur auquel elle touchait allait lui échapper. Elle avait cependant deux consolations, sa foi religieuse et son grand amour pour Alfred. En le priant de s'éloigner pour deux jours, elle voulait s'en aller à l'église

voir le directeur de sa conscience et se confesser. Voilà pourquoi elle voulait être seule.

Une fois ces devoirs accomplis, elle se sentit toute radieuse et plus passionnée que jamais. Alfred, de son côté, avait deviné ce qui s'était opéré en elle. A défaut de parents, ce furent des amis intimes qui leur servirent de témoins.

Après la bénédiction nuptiale, Eglée, qui portait une robe claire, mais qui n'avait point osé se parer de fleurs d'oranger, se jeta dans les bras d'Alfred et lui dit :

— Je jure devant Dieu que je n'ai jamais aimé que vous au monde, et qu'ainsi que je vous l'ai dit, je tombe chaste, pure et vierge dans vos bras !

Alfred, pour toute réponse, lui dit :

— Vous êtes un ange, je le sais depuis longtemps !

L'ARGHIGOMMEUX

Vers midi, dans le grand salon d'un magnifique hôtel de la rue Monceau, quatre hommes étaient réunis. L'un était un notaire qui venait donner lecture du testament de M. Philéas Delatour, mort depuis un mois.

Cette lecture était faite à M. Guy Delatour, petit-fils et seul héritier du défunt, puis à MM. Tréfeuchel et Lorget, amis du testateur et gérants des établissements industriels dépendant de la succession. Ce testament était ainsi conçu:

« Je donne et lègue toute ma fortune, à mon petit-fils Guy Delatour mon héritier légitime.

Page 1