PHILÉAS DELATOUR
Cette lecture terminée, le notaire pe retira. Alors Guy se trouvant seul avec Tréfeuchel et Lorget, leur serra 1^ maiu, et leur dit :
-î- Que la volonté de mongrand^père spilfeite ! Bien ne sera changé et je vous supplie tous les deux de vouloir bien continuer à diriger notre importante maison. Je vous délègue tous les pouvoirs qu'il faut pour cela.
Puis il les embrassa et leur dit, avec une cer-r taine émotion :
-!— Vous m'avez vu tout petit, tout gamin. Je vous prie de permettre à ce gamin de venir
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dans votre cabinet, et de m'asseoir dans le fauteuil de mon grand-père, non pour vous donner des conseils, mais pour admirer l'habileté avec laquelle vous savez si bien diriger nos affaires.
Tréfeuchel et Lorget lui dirent qu'ils auguraient bien de l'avenir et qu'ils le priaient de vouloir bien compter sur leur entier dévouement.
Le jour même Tréfeuchel et Lorget, qui étaient d'infatigables travailleurs, retournèrent à leur bureau, et reprenaient l'expédition des affaires. Ils aimaient Guy, leur jeune patron, et tous les deux se plaisaient à constater qu'il n'était pas permis d'entrevoir, même en rêve, une vie aussi radieuse que celle qui Tattendait. Guy avait vingt-six ans, il était beau garçon, très distingué de sa personne, et doué de toutes les qualités et de tous les défauts permis qui doivent faire de celui qui les possède le plus charmant mauvais sujet du monde.
— En effet, dit Tréfeuchel, il peut faire des folies tout à son aise sans compromettre sa po-
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sition, car aux bénéGces énormes produits par ses fabriques et ses usines, il faut ajouter ses autres revenus qui sont considérables. Tandis que tant de pauvres diables tirent la langue, il n'aura, lui, que l'embarras des richesses.
Guy, pour prouver aux amis de son grandpère qu'il avait une foi entière dans leur probité, fut plus de deux mois sans se montrer dans les bureaux. C'étaient, en effet, des bureaux comme ceux d'un ministère que ces salles remplies d'employés qui attenaient aux cabinets des directeurs. Ici on s'occupait des usines, plus loin des raffineries de sucre, puis plus loin encore des lainages fabriqués à Reims.
Enfin il parut et, en le voyant entrer, Tréfeuchel vint le prendre par la main et le prier de s'asseoir dans le fauteuil de son grand-père resté vacant et voilé comme l'est dans une cathédrale celui d'un évéque défunt auquel on n'a pas encore donné de successeur.
Guy les remercia de cet hommage rendu à la mémoire de celui qui n'était plus, et les pria de pardonner à son inexpérience de se donner des
q,irs de les présider. Dans la vie réelle ou voit souvent de ces choses-là,
— Eh bien, paon cher Tréfeucbel, tu me parais très occupé ? dit Guy.
— Ne na'en parle pas, je suis eu train de revoir les opérations de notre raffinerie. C'est effrayant ce qu'on mange de sucre. Il ne h\x\ plus s'étonner qu'il y ait tant de diabétiques.
-r- Et toi, Lorget ?
— Moi, je suis dans les njérinos jusqu'au cou. Nous ne pouvons suffire à la consommation. On serait tenté de croire, d'après les chiffres qui me passent sous les yeux que tous les mortels sont vêtus de mérinos des pieds à la tête. J'ai fini heureusement ce travail, et demain je passerai a,u\ charbonnages du Pas-de-Calais.
-^ Mais je vous gène daus vos calculs ; aussi je vous laisse, ne voulant pas jouer plus longteipps le rôle de cinquième roue à un carrosse.
— C'est cela, dit Tréfeucbel, va au Pois nfiontrertes beau^ç chevaux, et reviens dîner avec nous.
^ J'y çousengj, mais k h condition que qqus
dînerons tous les troi^ au café Riche où je vous offrirai un gigot de sept heures comme nos cuisiniers ne savent pas en faire, et du porto-^doré comme il n*y en a pas dans la cave de mon grand-père, |qui cependant, renferme d'exceK lents crus.
En effet Guy s*en alla au bois de Boulogne^ et à sept heures et demie rejoignit ses invités au café Riche. Le dîner fut fort gai. Le menu se composait d'une carpe à la Chambord, du fameux gigot de sept heures annoncé et d*uu rôti de perdreaux dodus, truffés et bardés de lard et d'une feuille de vigne.
On but du vin de Bordeaux décanté dan^ de^ carafes, du viu de Champagne et du porto-doré, Ensuite vinrent le café et les cigares.
 dix heurosi Tréfeuchel et Lorget sonnèrent la retraite.
— Nous avons à travailler demain, dit Lor* get ; nous vérifions les comptes de tes mines dq charbon. Aussi nous allons nous coucher, notre journée est finie. Pour toi, elle commence ; tu vas aller au cercle, puis après... nous gavons
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bien où tu iras, mais nous ne voulons pas le dire. Je ne plains pas tes amoureuses, car tu es beau et tu es généreux. La pluie d'or doit souvent tomber de tes mains sur les Danaë d'alentour.
Plus d un an s'était écoulé depuis la mort de M. Delatour, et Tréfeuchel et Lorget, rendant compte de leur gestion, étaient tout fiers de pouvoir annoncer à Guy que les bénéfices réalisés par les mines et les usines étaient supérieurs à ceux des années précédentes. Ils lui remirent une somme énorme, qu'ils lui conseillèrent de placer en actions de la Banque, ou en acquisitions de terres ou de maisons. Guy laissa cette somme entre leurs mains.
Son deuil fini, il put reprendre toutes ses habitudes. Son premier soin fut de renouveler ses équipages et de commander à son carrossier les landaus, les victorias et les coupés les plus élégants, puis d'acheter des chevaux merveilleux.
Guy reparut aux courses puis au spectacle. Il était habitué de l'Opéra et de la Comédie- Française, bien décidé à écouter le Médecin malgré
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lui et la Juive toutes les fois qu'on les jouerait.
Il serait fastidieux de s'étendre, après tant d'autres, sur la façon dont vit à Paris un jeune homme désœuvré et très riche. Ce qu'on appelle la vie à grandes guides est,, si on l'analyse, fort insipide et fort monotone, et il n'est pas bien sûr que celui qui la mène éprouve en une année plus de plaisir que n'en éprouvent de leur côté tant de jeunes gens modestes et non blasés qui n'ont pour se distraire que le dimanche. Le jeune riche fait ce qu'on appelle du chic, les chroniques le proclament /7^Au//, v'ian, épatant. Quel profit y trouve-t-il ? Il paie cinq cents francs des primeurs en tout genre que d'autres peuvent acquérir pour vingt francs. En amour, lui et ses pareils sont les plus trompés. S'ils sont malheureux au jeu, ce sont eux qui, au baccara et aux courses attrapent les plus fortes culottes. Ce ne sont point là précisément des jouissances.
Guy le savait bien, quoique très jeune et plein d'illusions il était déjà un peu philosophe. A son cercle quand la partie était engagée et qu'on proposait un banco, il ne refusait pas,
mais il gagnait ou perdait sans éprouver la moindre émotion. Comme son grand-père lui avait recommandé d'être très charitable et très généreux, il cherchait les occasions de faire profiter les pauvres de sa richesse, Dès qu'on lui signalait une infortune il la soulageait avec une sorte de prodigalité. Il lui arrivait souvent de faire atteler une voiture et d'aller dans les plus pauvres quartiers de Paris, de monter cinq étages et de venir frapper à la porte de la mansarde ou du taudis dans lesquels des femmes d'ouvriers chargés de petits enfants habitaient sans feu et sans couvertures. Ce spec^ tacle delà misère l'attendrissait beaucoup, alors il tirait sa bourse et laissait sur la cheminée des sommes assez importantes pour mettre aussitôt fin à ce dénuement.
— Voilà, disait-il, à ces mères éplorées, de quoi acheter du bois, des vêtements chauds, puis de quoi mettre le pot au feu et donner une bonne nourriture à ces petits êtres. Pour eux voici des bonbons et des joujoux.
Il ne quittait point la maison sans laisser son
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adresse, en les engageant à venir le trouver lorsque les secours qu'il laissait seraient épuisés.
En procédant de la sorte il eut bientôt ses pauvres qui, tous les samedis piatin, pe présentaient à son hôtel et trouvaient à qui parler, Il disposait lui-même de ce qu'il appelait son budget delà charité, et ne voulait le confier ni aux bureaux de bienfaisauce, par cette raison que les prêtres n'assistaient que ceux qui fréquent taient l'église, tandis que les laïques n'ac-r cueillaient que les indigents qui n'y mettaient jamais les pieds. Guy n'entendait pas qu'il en fût ainsi. Souvent il ne voulait pas même connaître le nom de ceux qu'il assistait pour se conformer à ce verset de l'Evangile qui dit que la main droite devait ignorer ce que faisait 1^ gauche.
A côté de sa charité chrétienne, Guy avait sa charité profane. Ainsi quand il apprenait que dans les théâtres de second ordre on montait une pièce nouvelle qui mettait des petites comédiennes gagnant à peine de quoi vivrç, dans la, nécessité de pe saiguer au;c qyatrç veiiie§ pour
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payer leurs toilettes, il faisait savoir à ces demoiselles qu'il leur ouvrait un crédit chez la grande faiseuse à la mode.
Il eut en peu de temps une clientèle nombreuse. C'était le mercredi matin de chaque semaine qu'il recevait toutes les belles pécheresses qui venaient mettre en gage leur cœur à ce mont-de-piété que Guy avait organisé pour elles. On faisait queue à sa porte. On ne se doute pas du nombre de demoiselles galantes qu'il y a à Paris, ayant toujours besoin de cinq ou de dix louis, quelque généreux que soient leurs entreteneurs et leurs autres amoureux.
Car il ne faudrait pas croire que les charmantes drôlesses qui le jour se montrent au Bois dans leurs voitures, et le soir au théâtre dans les avant-scènes, roulent sur l'or. Il en est parmi elles qui n'ont souvent pas quarante sous d'argent de poche.
Guy faisait comparaître les belles devant lui, et avant qu'elles eussent parlé, il devinait à leur âge, à l'aspect de leur toilette, la somme qu'elles allaient lui demander. Tout d'abord, il
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faisait comprendre à ces petites mendiantes que ce n'était pas en vain qu'elles étaient venues frapper à sa porte. Mais en échange^ il exigeait des confidences. Rien ne l'amusait plus que de connaître les noms de leurs amants. Il les rassurait sur sa discrétion. Les petites parlaient, il inscrivait les noms et, de cette façon, espérait arriver à composer la liste complète de tous les maris qui, à Paris, trompent leurs femmes, tout en protestant de leur fidélité.
Parmi celles qu'il obligeait, il y avait même des lionnes pauvres qui s'adressaient à lui pour acquitter, sans que leurs maris le sussent, les notes imprudentes faites chez leurs couturières. Il était le petit manteau bleu de toutes ces petites folles. Peut-être bien parce qu'il était pourvu, il jetait très rarement le mouchoir aux fort jolies filles qui défilaient devant lui. Non seulement il les obligeait, mais il les autorisait à donner son adresse à leurs amies qui pouvaient se trouver dans la gêne.
Un certain jour, dînant en ville, la maltresse de la maison le présenta à une baronne fort jo-
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lie, et le mit à table à côté d'elle. Qu'on juge (Je rembarras de celte malheureuse qui, le matin s'était présentée chez lui, et à laquelle il avait donné cinq mille francs. C'est à peine s'il connaissait son nom, mais elle avait de si beaux yeux et se trouvait dans une si grande gène, qu'il n'avait pas su lui rien refuser.
— Grâce, monsieur, lui dit tout bas la dame I Je suis honteuse et coupable I
— Coupable d^ quoi, lui dit Guy? Venez demain me voir.
La dame qui avait du cœur fut exacte au rendez-vous. Comme elle était belle et qu'ils étaient seuls, ils furent fort tendres Tup pour l'autre. La })aronne sortit la tète haute, ayant payé sa dette.
En la reconduisant, Guy lui serra la ipaiu et lui dit tout bas â l'oreille :
— A votre service.
Ce qu'il aimait surtout, c'était, après les spectacles, de s'en aller à son cercle, et de bavarder dans un salon avec ses amis intimes, assis dans un bou fauteuil fumant un cigare et buvant du
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ihé ou des sirops. En devisant, ce petit cénacle bâtissait une foule de châteaux en Espagne. Guy était le seul paripi eux qui fût en état de les construire. Ses amis le savaient bien, et l'avaient surnommé le marquis de Carabas.
— Ah! messieurs, disait Robert de Lucy, ami intime de Guy, on ne se doute pas de ce qu'4 présent il faut avoir d'argent, même pour être pauvre l J'en sais quelque chose, car enfin je possède quelque fortune et je p'ai jamais le sou. Comme le comte d'Orsay avait raison quand il disait que la vie ne commençait qu'à cinq cent mille livres de rentes» Et encore une dame lui ayant demandé ce qu'il ferait s'il possédait cette fortune, il répondit sans hésiter : des dettes. Que dirait aujourd'hui le comte d'Orsay avec l'augmentation de prix de tout ce qui est nécessaire à la vie?
— Mon cher Robert, dit l'un des assistants, il me semble que tu vois tout en noir, car enfin tu n'as p?is à te plaindre. Tu ^s déjà de la for, tune, et tu en attends encore de tes parents. On sait quQ tu eg le mortel le plus abondamment
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pourvu de vieilles tantes et d'oncles d'Amérique.
— Avec tout cela je suis gêné, les plus belles années de ma jeunesse s'écoulent, je suis horriblement trompé dans mes amours et, chose plus grave, les usuriers ne veulent plus me recevoir. J'ai épuisé mon crédit.
— Tu es insatiable et tu mangerais l'encaisse métallique de la Banque si tu pouvais disposer de la clef de sa caisse.
— Non, je ne suis pas insatiable ; seulement, à la place de la vie misérable que je mène, je regrette de ne pouvoir mener celle que j*ai rêvée.
— Et quelle est cette vie que tu rêves ? dit Guy.
— La voici. Si j'étais riche, j'étonnerais Pa-« ris et tous seraient jaloux de moi. Je voudrais posséder assez de millions pour avoir une écurie de courses, un théâtre et un journal. Selon moi on doit être pourvu de tout cela, si on tient à faire bonne figure dans le monde. Mais il faut des millions, et je ne les ai pas. Toi seul Guy tu les as, et jusqu'à présent tu ne t'en es pas servi*
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— Eh bien, reprit Guy, ce que tu viens de dire m'a beaucoup frappé, et dès demain je vais y réfléchir^
Guy aimait beaucoup Robert, ce jeune fainéant qui avait esquissé ce programme de la vie. Us étaient du même âge et avaient été élevés dans le même pensionnat. Robert était un cavalier fort à la mode, grand conducteur de cotillon, excellant au jeu des petits papiers, très fêté dans les salons par les demoiselles bien élevées et inspirant, on ne sait pourquoi, confiance à leurs mères. Il passait pour très débrouillard, comme on dit à présent, pour une sorte de maître Jacques sachant opérer de haut.
Guy rappela, et tout de suite il lui annonça son attention bien arrêtée de se servir de ses millions pour fonder un journal, monter une écurie de courses, et acheter un théâtre, trois grosses entreprises qu'il se sentait incapable dediriger,mais qui, avec l'aide de collaborateurs bien choisis, pouvaient réussir et donner de beaux résultats.
— Comment, dit Guy, procéderais-tu?
— C'est bien simple, répondit Robert, qui ne
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doutait de rien. Tu as de Targeut, eh bien ! il s'agit de trouver un bon journaliste que tu mettrais à la tète de l'organe que tu veujt fonder. Ensuite tu irais en Angleterre et tu te procure rais un entraîneur ayant fait ses preuves, puis des jockeys. Reste le théâtre. Sans te déranger tu trouveras sûrement à Paris, soit un excellent régisseur sans emploi, soit un ancien directeur, et tu le mettras à la tète de ton théâtre. Nous serons là pour les surveiller, car je t'offre de t' aider dans la grosse affaire que tu entreprends. Nous nous en tirerons grâce à la caisse qui pourra fournir l'argent qui n'est pas seulement le nerf de la guerre, mais celui de toutes les entreprises.
Les deux amis en étaient là de leur conversation, lorsqu'un domestique apporta une carte pour Guy, sur laquelle étaient écrits ces mots :