‹ La fiancée bien gardéeChapitre 6 sur 7 · MADEMOISELLE IMPÉRIA MICHAUX · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE IMPÉRIA MICHAUX

Artiste dramatique.

— Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle.

dit Guy.

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— Elle vient, répondit le domestique, pour l'emercier monsieur de toutes ses bontés.

— Faut-il la recevoir ? dit Guy.

— Oui, si elle est jolie, reprit Robert.

— Elle est jolie, dit le domestique.

— Alors, fais-la entrer.

Ils virent paraître une superbe fille, un peu gauche. Elle était fraîche comme une rose, et avait de toutes petites mains.

— Monsieur, dit-elle à Guy, je suis la comédienne du théâtre Marbœuf à laquelle vous avez si généreusement ouvert un crédit chez une grande couturière. Grâce à vous, j'ai obtenu un très grand succès. Je m'empresse de venir

VOUS remercier et de vous dire que je ne suis pas une ingrate. Je suis prête à vous prouver ma reconnaissance. Je vous offre une discrétion, comme nous disons dans les coulisses.

— Avec une jolie fille comme vous, une discrétion lie saurait être qu'une indiscrétion.

— Cela ne fait rien, monsieur, dit Impérla en baissant les yelix.

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— Et bien, mademoiselle, pour l'instant je suis très occupé. Je vous promets d'aller vous voir à votre théâtre. A bientôt, dit Giiy, en la priant de se retirer,

Elle sortit, très étonnée de n'avoir eu à faire aucun sacrifice,

Guy et Robert reprirent la discussion au point où ils l'avaient laissée avant l'arrivée de la visiteuse.

— Je trouve, dit Robert, que tu as été bien froid avec ta protégée.

— En effet, mais je la reverrai et je réparerai mes torts.

Puis, reprenant, il ajouta :

— Dans quel ordre dois-je fonder les trois entreprises que je médite? Je crois que je dois commencer par le journal, parce que, grâce à lui, je pourrai faire tout à mon aise des réclames pour mon théâtre et pour mon écurie.

— Eh bien, fondons le journal d'abord et, en attendant, allons diner ensemble ; puis, après, allons voir Impéria au théâtre Marbeuf.

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Après le diner, fidèle à sa promesse, Guy s'en alla voir Irapéria au théâtre Marbeuf. La petite se montra fort tendre et trouva son protecteur très froid. Il regarda sa toilette très réussie, et s'étant aperçu qu'elle ne portait aucun bijou, il lui promit de lui envoyer dès le lendemain un bracelet valant la place qu'il cacherait sur son bras magnifique.

A Paris la presse est peuplée d'Argus qui non seulement connaissent les faits mais aussi les intentions et les projets. Deux jours après, tout Paris savait que Guy, ce riche millionnaire, se proposait de fonder un journal, d'avoir une écurie et un théâtre. Aussi, on faisait queue à sa porte pour lui proposer des polémistes et des chroniqueurs, des entraîneurs et des jockeys, des comédies, des drames, des féeries et des artistes des deux sexes pour tous les emplois.

Guy congédia tout ce monde en lui faisant observer qu'il n'était pas encore fixé sur ce qu'il allait faire et que, quant à présent, il ne s'occupait que de son journal. Malgré l'insistance

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q[il*on y mit, il ne voulut donner aucun détail sur ses intentions. Pour être bien sûr qu'on le laisserait tranquille et que chacun ne viendrait point prêcher pour son saint, il condamna sa porte.

Guy, ayant bien constaté que ni lui ni son ami Robert n'entendaient rien à la fondation d'un journal, fit appel aux lumières d'un député, vieux parlementaire, ami de son grandpère, et le pria de lui donner des conseils. Il invita ce député à déjeuner. Il vint accompagné d'un journaliste très expérimenté et qui, dans la presse de Paris et des départements, avait fait ses preuves.

Ce journaliste retardait. Il en était encore à ce premier Paris qui jadis fut fait et refait tant de fois par les Châtelain, les Fonfrède et les Du moulin.

Il essaya de persuader à Guy que les journaux d'autrefois étaient mieux faits que ceux d'à présent, mais il n'en crut rien, et se vit forcé de congédier ce prétendant. D'ailleurs, il ne savait pas bien lui-même quel était le journal

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qu'il voulait fonder. Il en rêvait un spirituel, mondain, bien informé, et i^e faisant qu'effleurer, pour ainsi dire, la politique. Son irrésolution le faisait rire.

— Je suis sûr, disait-il à Robert, que je vais manger de l'argent, mais j'en ai, ceci n'est qu'un détail. Je tiens à m'amuser et à avoir tout de suite l'importance qu'on accorde dans le monde à celui qui a un journal dont il est le maître. Avec celui-là tout le moi^de doit compter, depuis le premier ministre qu'on peut attaquer, jusqu'à la danseuse dont on peut nier la grâce et la légèreté. Aujourd'hui, tous les hommes sont justiciables de la presse ; or^ je trouverai très plaisant de devenir le juge de tout le monde. C'est la plus grande promotion à laquelle puisse atteindre un inutile et un incapable comme moi. Je rêve donc, je le répète, un journal original, ne ressemblant à aucun de ceux qui ont paru jusqu'à présent, rédigé par des hommes de talent dans tous les genres, que j'ai les moyens d'attirer et de rétribuer d'une façon digne d'eux. Le difficile, c'est de découvrir le fantaisiste.

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Taudacieux, le fou si tu veux, qui pourrait réaliser mon caprice, car pour rien au monde je ne voudrais mettre à la tête de mon journal un homme grave. Il existe, mon cher Robert, ce fantaisiste-là, le tout est de le rencontrer. Il doit avoir le caractère aigri par les rebuffades des Prudhommes qui ne l'ont pas toléré dans les journaux ennuyeux qu'ils dirigent, et n'avoir qu'un désir, celui de se venger des solennels et des imbéciles qui imposent en toute chose leur volonté. Ce moyen de se venger, je le lui offre en échange de sa verve, de son ironie et des paradoxes les plus abracadabrants qu'il lui plaira de soutenir.

— Pour le trouver, dit Robert, il faudrait s'adresser à cette bohème vivant dans les brasseries et dans les tavernes excentriques qui fourmillent à Paris. Parcourons-les, ces brasseries, et écoutons ce que disent ces fous amusants qui en sont les piliers. C'est d'un pareil milieu que sont sortis Miirger, Privât d Anglemont, et tant d'autres.

Alors, dès le lendemain, Guy et Robert s'en

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allèrent passer leurs soirées an Rat Mort, aux Culs de Bouteilles et au Chat Noir, à la porte desquels ils trouvèrent autant d'équipages qu'il y en a aux portes de l'Opéra les soirs de première représentation de gala.

— Tu vois bien qu'il y a là des originaux qui savent amuser tous les mondes, dit Guy.

Au Chat Noir, les assistants étaient groupés autour d'un jeune homme aux longs cheveux noirs, qui discutait avec animation, en se livrant aux contorsions qui rappelaient celles du télégraphe aérien d'autrefois. 11 dissertait sur tout et d'autres choses encore, avec une verve endiablée. 11 était pour les grands moyens et appartenait à la catégorie de ces nerveux qui feraient brûler une maison pour cuire un œuf.

Guy s'approcha de lui sans façon, — on n'en fait pas au Chat Noir^ — et lui dit qu'il l'écoutait avec beaucoup d'intérêt.

Quand il lui disait ces mots, un garçon, sur l'ordre de Guy, apportait des coupes et des bouteilles de vin de Champagne.

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Jj'orateur remercia son amphitryon et §e montra sensible à son intention.

— Je m'appelle, lui dit-il, Mauprat, Parisien, natif de la butte des Moulins, une butte qui n*existe plus ; je suis journaliste^ mais à mon troisième article, on me prie de quitter le journal dan3 lequel j'écris, et je suis forcé de céder la place à d'excellents jeunes geiis qui écrivent des niaiseries inoffensives et racontent des histoires à dormir debout. Quand, hélas ! trouver^ije un directeur de journal qui me comprendra?

— Vous l'avez trouvé ce directeur, c'est moi, dit Guy, je vais fonder un jourpal, et si je suis venu ici, c'est parce qu'on m'a dit que parmi les habitués de cette taverne, je trouverais l'orir ginal que je cherche.

— Alors, monsieur, soyez le bienvenu, dit Mauprat, je n'ai qu'un désir, celui de m'eiitendre avec vous.

— Voici ma carte, dit Guy, je vous attends demain chez moi.

Robert et Guy saluèrent Mauprat, payèrent la consommation et se r^tirèrept.

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Le lendemain, Mauprî^t vint au rendez- vous, et dit à Guy de lui donner quelques indications sur l'allure et la coupe qu'il entendait donner au journal qu'il voulait fonder.

Guy lui répondit, tout d'abord :

J'ignore encore le titre à donne?» à pet qr^^ gane nouveau. Je m'empresserai d'ajouter que vous êtes en face d'une caisse sérieuse, et que, si nous nous entendons, je vous donnerai un traitement fort respectable.

Mauprat tressaillit de joie en entendant ces paroles.

— Non, reprit Guy, je ne connais pas le titre de mon futur journal, mais voici, esquissé à longs traits, ce que je voudrais qu'il fut. La politique, qui assomme, serait traitée très som-: mairement. Je n'ai aucune opinion, je me contente d'être conservateur et très libéral. Je voudrais faire une guerre implacable i tops ces charlatans qu^on a si justement appelés des po^ liticiens, qui ont fait de l'opposition au gouvernement une position, et qui passent leurs temps à imaginer à Pari? ^t dans les département? des

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banquets inutiles pour prononcer au dessert des discours dans lesquels ils répètent sans cesse la même chose. Je voudrais que les dépêches télégraphiques de V Agence Havas ne fussent reproduites que quand elles sont importantes, et qu'on ne répétât point : que le roi de Grèce est parti pour Cor/ou, aussi souvent que cette bonne agence se plaît à le dire ; je voudrais aussi qu'on bannit du journal toute cette partie dite documentaire qui ne relate que des choses sans intérêt.

— Jusqu'à présent, dit Mauprat, je suis entièrement de votre avis.

— Je voudrais, reprit Guy, avoir des critiques qui eussent le respect de nos grands auteurs et qui fussent persuadés que Racine est un très grand génie, qui fissent une guerre implacable à la plupart des pièces grossières jouées sur le Théâlre Libre, et une guerre non moins implacable aux naturalistes, aux décadents, aux déliquescents et surtout aux romans psychologiques qui, à force de mettre on scène des névrosés, des anémiques, des hypnotisés, des vie-

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limes de Tatavisme et des morphinisés en sont arrivés à écrire des romans plus incompréhensibles que la métaphysique. Enfln, si les chroniqueurs pouvaient parler un peu moins du boulevard l'hiver, et un peu moins Tété des plages à la mode, je n'en serais point fâché. Je suis exigeant, je le reconnais d'autant plus volontiers que je serais moi-même incapable de réaliser mes désirs ; mais je paierai bien tous mes rédacteurs^ et ils seront mes amis. Pour me résumer^ j'entends chaque matin, en ouvrant mon journal, trouver un plaisir semblable à celui qu'on éprouve en causant avec une personne amusante et spirituelle. Je veux, en un mot, que mon journal soit pour moi ce que furent les Mille et une Nuits pour ce sultan blasé de l'Orient.

— Savez-vous bien, monsieur, dit Mauprat, que vous êtes très exigeant et que si on se conformait à la lettre, à ce que vous venez de dire, les sujets à traiter seraient fort restreints ? Mais nous essaierons, et avec de la bonne volonté on vient à bout de tout.

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— T Surtout, reprit Guy, je veux un journal gai et ironique toutes les fois que cela sera possible, un journal fait pour les femmes qui sont les plus solides abonnées.

Ils se séparèrent, et le lendemain Mauprat vint lui apporter un spécimen.

r— Si je vous ai bien compris, dit-il à Guy, vous voulez de la fantaisie. Eh bien, le journal pourrait s'appeler La Mère Duchesne : ce titre justifierait la familiarité à laquelle on se livrerait et n'empêcherait pas, au besoin, d'aborder les questions sérieuses. Si vous le trouviez bon, voici ce qu'à la place de professions de foi qui ne sont depuis longtemps que des prospectus menteurs, je dirais dans le premier numéro :

« Peuple,

]» On se fout de toi ! Tous ces beaux parleurs qui, pour obtenir tes suffrages, t'ont promis plus de beurre que de pain, se moquent de tes souffrances comme de Colin-Tampon. Ils t'ont laissé entendre que, s'ils étaient au pouvoir, les alouettes te tomberaient toutes rôties dans l£^

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bouche, tu attends toujours les alouettes, et, pendant ce temps-là, ce sont eux qui mangent les dindes truffées.

» Franklin qui a fondé la République des Etats-Unis, a dit de ceux qui promettraient d'abolir la misère et la peine, qu'ils étaiétit des charlatans et des flatteurs. On t'a accordé tous les droits, et on t'a dispensé de tous les devoirs, ce qui t'a fait concevoir des exigences que pas plus ceux qui sont au pouvoir que ceux qui les remplaceraient ne pourraient satisfaire.

» Oui, il y a des réformes à faire qui amélioreraient ton sort, mais ces réformes attends^^ les de ceux que tu appelles dédaigneusement des modérés et des rétrogrades, parce que ceux*là connaissent les lois du travail et ont plus de fraternité dans le cœur que tous ces bavards et ces monteurs de coup qui ne te donneront jamais un radis.

» C'est pour démasquer ces imposteurs que la Mère Duchesne a été fondée. Aussi, viens avec confiance la trouver et lui exposer tes

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griefs légitimes. Tu seras bien reçu, et elle avisera pour qu'à Tavenir on ne se foutte plus de toi. 9

— « La Mère Duchesne » ouf! dit Mauprat, il fallait bien cette entrée en matière qui vous donne une idée de la façon brève dont la politique que vous n'aimez pas sera traitée. 11 va sans dire que la Mère Duchesne sera dans la suite bougrement en colère toutes les fois que les circonstances l'exigeront. Que du haut des cieux Camille Desmoulins nous soit propice !

— Oui, dit Guy, ce début me va. Ensuite que me proposez-vous?

— Gomme feuilleton inédit, je vous propose Les Microbes de Vâmey par un jeune débutant de beaucoup de talent, qui se moque très spirituellement de tous ces romans psychologiques qui à présent font d'abord tourner la tète aux femmes, puis les préparent à jeter ensuite leur bonnet par-dessus les moulins.

— Parfait, dit Guy, Insistez sur cette note.

Autrefois, Sardou, dans une de ses comédies,

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invoquait la Sainte Mousseline pour sauver nos filles qui se noyaient dans des flots de dentelles, à présent, c'est à un autre sauvetage qu'il faut procéder, celui de nos belles névrosées qui se pervertissent dans les flots des romans psychologiques.

— Comme second feuilleton, dit Mauprat, je vous propose de reproduire V Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil^ de Cyrano de Bergerac, ouvrage dont tout le monde parle et que personne ne connaît. Ce livre, je vous l'affirme, pourrait rivaliser avec tous les voyages semi-fantastiques de M. Jules Verne. Quant aux chroniques, je les ai confiées à des écrivains sachant leur métier, et qui n'oublieront pas que la Mère Duchesne^ malgré son titre un peu farouche, s'adresse surtout aux diletanttes et aux délicats.

— Eh bien ! j'approuve tout cela, dit Guy.

Voici un mot avec lequel vous toucherez tout

l'argent nécessaire pour faire paraître le journal

et payer la publicité à l'aide de laquelle il faudra

le faire connaître. Quant à vous, monsieur Mau-

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prat, je vous accorde un traitement de dix-huit mille francs par an, qui courra à partir d'aujourd'hui. Mais laissez-moi, j'ai fort à faire, et ne venez me revoir qu'avec le premier numéro de la Mère Duchesne à la main.

Guy s'en alla revoir Tréfeuchel et Lorget, qu'il trouva à leur bureau, plongés dans les chiffres, envoyant des dépèches et répondant à celles qu'ils avaient reçues.

Il n'eut rien à leur apprendre. Ils connaissaient la triple entreprise dans laquelle il se lançait. Il remarqua que tous les deux souriaient en lui parlant.

— Pourquoi riez-vous ? leur dit-il.

— Parce que, dit Tréfeuchel, tu vas être l'homme le plus puissant et le plus à la mode de Paris, mais cela te coûtera très cher. Je ne suis pas inquiet, tu ne feras qu'une petite brèche à la portion de ta fortune qui n'est pas engagée dans les affaires , brèche que nous réparerons par les énormes dividendes que nous aurons à te distribuer à la fin de l'année.

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— Mais à quelle somme évaluez- vous ce que je vais perdre dans ces entreprises ?

— A deux millions au moins, dit Lorget. Du reste, quand tu en auras assez, tu pourras arrêter subitement les frais.

— Mes chers amis, reprit Guy, vous n'êtes pas encourageants. Et si j'allais gagner, que diriez-vous.

— Eh bien ! essaye, ditTréfeuchel. Nous aurons deux caisses, celle de ton théâtre, de ton journal et de ton écurie, puis celle de nos fabriques. A la rigueur Tune de ces caisses pourrait venir au secours de l'autre. Mais tu es si riche, que pour toi une fantaisie de deux millions n'est rien. Je te préviens que tu vas être très occupé, et qu'il te faudra, même en n'étant pas très actif, travailler comme si tu étais pauvre. Mais je ne te plains pas, car vois-tu, ce qu'il y a encore de plus amusant en ce monde, ce n'est pas le plaisir, mais le travail.

— En cet instant un garçon de bureau entra et remit à Tréfeuchel un papier. Il en prit con^ naissance, éclata de rire, et le passa à Guy.

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C'était la facture présentée par un bijoutier du Palais-Royal, du bracelet de trois mille francs que Guy avait offert à mademoiselle Impéria Michon, artiste du théâtre Marbeuf.

— Payez, dit Tréfeuchel, et qu'on me rapporte ce reçu.

— Est-elle jolie, reprit-il, la demoiselle à laquelle tu donnes des bracelets ?

— Ma foi ! mon cher ami, reprit Guy, je Tai à peine vue.

— Ah ! farceur, il n'en sera plus de même quand tu vas avoir un théâtre à toi. Ce sera ton sérail, et je suis sûr qu'avant de jeter le mouchoir, tu regarderas celle sur laquelle il doit tomber.

— J'espère même, dit Guy à Tréfeuchel et à Lorget, que vous viendrez avec moi voir les sultanes de mon sérail. Mais il me faut fonder ce théâtre, puis mon écurie. Ce n'est pas une petite affaire, et si je devais, pour mettre tout cela à exécution, avoir autant de mal que j'en ai eu pour organiser mon journal pour un peu j'enverrais tout promener.

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— Tu es le maître de faire des folies, ou d'être

sage.

— C'est vrai, mais avoue que c'est bien amusant de faire des folies. Je ne veux pas m'occuper de nos fabriques que vous dirigez si bien, je ne veux pas rester désœuvré, donc il me faut faire quelque chose, fût-ce des folies. Vous savez bien que je m'arrêterai à temps.

— Et comme cela, dit Tréfeuchel, tu ne songes pas à te marier, à devenir sérieux. Les beaux yeux de mademoiselle Gabrielle de Salita que ton grand-père désignait pour ta femme ne te disent rien ?

— Mademoiselle de Salita est encore bien jeune, dit Guy, et puisque tu m'en parles, cela me rappelle que je suis invité à dîner chez son père, lundi prochain. J'irai et je te promets d'être très aimable avec mademoiselle Gabrielle.

— A ce dîner, reprit Lorget d'un air malin, tu rencontreras sans doute la belle comtesse Aldini, l'aventurière à la mode !

— Probablement, dit Guy, et pourquoi ristu en me disant cela ?

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— Mais pour rien, car je ne crois pas, reprit Lorget, qu'il soit vrai, ainsi que le bruit en court que tu sois au mieux avec cette noble italienne. Il y a longtemps qu'on me l'a dit.

— Et quand cela serait, dit Tréfeuchel, cela ne prouverait qu'une chose^ c'est que cette comtesse a bon goût.

— Mes chers amis, pensez-en ce que vous voudrez, je vous quitte, je retourne dans mon cabinet où doivent m'attendre des entraîneurs et des directeurs de théâtre ; j'ai, comme vous voyez, fort à faire.

En effet, Guy était attendu par un entraîneur anglais qui s'appelait Oxford et par un imprésario décoré du beau nom de Saint-Phar.

Comme il ne voulait se donner aucune peine s'adressant à l'entraîneur, il lui dit :

— J'ai une propriété à Maisons-Laffite dont vous pourrez faire un haras. Achetez-moi dix bons chevaux, engagez des jockeys, choisissez les couleurs de leurs toques, et quand vous serez prêt à présenter mes produits au poteau, sur un hippodrome, venea me trouver. Dites-

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moi combien il vous faut d'argent pour organiser mon écurie, et cet argent vous le toucherez à la caisse au rez-de chaussée de mon hôtel. Tenez vos comptes bien en règle, je m'en rapporte à vous. Je n*entends entrer dans aucun détail, mais je ne vous en surveillerai pas moins pour cela.

Oxford s^inclina, passa à la caisse, et un mois après informa Guy qu'ayant pu, de gré à gré, acheter une écurie toute montée d'un coureur qui abandonnait le turf» ses chevaux pourraient courir à la saison d'automne.

Ce fut ensuite le tour de M. Saint-Phar, un vieux beau qui, après avoir joué les premiers rôles de drame dans sa jeunesse, avait été directeur de théâtre dans plusieurs villes de province, où il avait fait de mauvaises affaires, mais il possédait les plus belles références, et les certificats délivrés par les maires des villes où il avait travaillé et par les artistes qu'il avait eus dans ses diverses troupes, attestaient qu'il était le plus honnête homme du monde, et en même temps très capable comme administra-

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teur et metteur en scène. La fatalité seule avait eu raison de ses mérites.

— J'ai loué le théâtre Marbeuf, lui dit Guy, mon intention est d'y jouer le drame, l'opérette et des ballets. Dès aujourd'hui cherchez-moi de bons artistes, et quand vous aurez formé une troupe, revenez me voir. Dites à ces braves gens qu'on peut contracter en toute sécurité avec vous, et qu'on sera payé. Quant à vous, je réglerai plus tard votre situation, car ne voulant point paraître, vous serez directeur en nom.

Guy, tirant son porfeuille, y prit cinq mille francs, qu'il remit à Saint-Phar pour se mettre en campagne. Celui-ci se retira en disant :

— Monsieur, je vous ai compris, et vous serez content de moi.

Tout était en fête, dans l'hôtel de M. le marquis de Salita, pour recevoir les vingt convives qu'il attendait à dîner.

Vers six heures et demie les invités arrivèrent. La comtesse Aldini parut la première. C'était une femme de trente -cinq ans, dans tout

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répanouissement de sa beauté. Elle portait une robe de velours noir, très décolletée, et montrait avec une sorte d'orgueil ses magnifiques épaules. Elle ressemblait à madame Julio Grisi. Puis ensuite on vit arriver, accompagnées de leurs parents, trois jeunes filles bonnes à marier qui embrassèrent mademoiselle Gabrielle de Salita, leur amie de pension.

La conversation fut d'abord languissante. On n'échangeait que de petites phrases. On en vint à parler des convives qui étaient en retard.

Parmi eux figurait M.GuyDelatour. Ace nom, tout le monde dressa la lète, mademoiselle Gabrielle, surtout, parce qu'on lui avait déjà dit que M. Guy était aussi beau et aussi élégant qu*il était millionnaire. On prétendait qu'il possédait une des plus grandes fortunes de Paris.

Il était évident que les quatre jeunes filles qui se trouvaient là, stylées peut-être par leurs mères, s'apprêtaient à développer toutes leurs grâces, pour fixer s'il se pouvait l'attention de ce beau cavalier. Debout devant les glaces elles se miraient, se pomponnaient, rectifiant les ru-

ir

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bâtis de leur corsage, et les itiêcheâ de Içur chevelure, qui s'étaient dérangées, afin de comparaître devant lui dans la tenue la plus correcte. Leurs yeux, qu'elles ne gouvernaient plus, lançaient des regards qui trahissaient le secret de leur cœur.

— C'est un homme tout à fait charmant que M. Guy, dit M. de Salita. Nous allons le revoir souvent. Depuis un an nous Tavons à peine aperçu lorsqu'il était en deuil de son grandpère qui lui a laissé tous ses millions. C'est un garçon très simple qui ne fait pas comme tant d'autres sonner ses écus. On le dit charitable à l'excès.

— Oui, dit la comtesse Aldini, M.Guy est l'hoinme le plus simple du monde, et le plus modeste. II a trouvé dans les papiers de son grand-père un litre de comte qu'il ne porte pas et qu'il aurait le droit de porter. Il pense sans doute qu'il est Inutile d'être comte, lorsqu'on est riche comme un prince du sang.

— Mais étes-vous bien sûre de ce que vous dites? reprit M. de Salitft, j'âl beaucoup connu

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son grand-père qui fut mon ami, et jamais il ne m'a parlé de ce titre. Il était, et il semblait insister à se dire, simplement industriel et capitaliste.

— Ce titre, dit la comtesse Aldini, lui a été accordé par le pape, pour le remercier des sommes qu'il versait, chaque année, au denier de saint Pierre.

— S'il en est ainsi, je vais ordonner au domestique de lui donner ce titre, lorsque tout à l'heure M. Guy va entrer dans le salon.

Cette révélation inattendue troubla toute l'assistance. Les quatre jeunes filles en furent agitées et trouvaient que le Prince Charmant, qui les faisait déjà rêver, tardait beaucoup à arriver. De leur côté, les mères de ces demoiselles n'étaient pas tnoins anxieuses. Elles semblaient se dire : Si ma fille l'épousait^ non seulement elle serait millionnaire, mais aussi comtesse. Toute l'assistance se sentait un peu soumise à une sorte de supplice de Tantale.

Guy arriva en cet instant et fut tout surpris d'entendre le domestique qui l'annonçait lui

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donner son titre de comte qu'il avait jusqu'ici caché avec autant de soin que d'autres en mettent à le faire sonner. Il jeta sur le domestique un regard sévère qui fut très remarqué.

Il salua le maître et la maîtresse de la maison et alla ensuite s'incliner respectueusement devant mademoiselle Gabrielle. Il passa en s'inclinant devant les autres invités, puis, d'un petit air assez froid, il tendit la main à la comtesse Aldini.

On se mit à table, et les dames et les demoiselles constatèrent avec envie qu'il était placé à côté de mademoiselle Gabrielle et qu'il se montrait fort empressé.

Ce fut surtout la comtesse Aldini qui se trouvait presque scandalisée. Elle dit à sa voisine :

— Il est impossible de jeter avec plus d'impudence la main d'une jeune fille à un préten-

dant.

Mais la comtesse disait cela à la mère d'une des jeunes filles, qui aurait bien voulu que pareille invite fut faite à la sienne.

On causa, on forma des apartés, ce ne fut

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que vers la fin du dîner que M. de Salila, s*adressant à Guy, demanda de quelle façon il passait son temps.

— Jusqu'à présent, dit-il, j'ai été fort désœuvré, et je suis las de mon inaction. Pour y ipettre fin, je viens d'acheter une écurie dans laquelle il y a de fort bons chevaux. J'ai organisé un haras, et, à partir du mois de septembre, je^ferai courir. De cette façon, je ne serai plus inactif. Hier, j'ai vu mon entraîneur et choisi la couleur des toques et des tuniques de mes jockeys.

— En eflet, dit M. de Salita, le Sport a déjà parlé de cette affaire.

Tous les convives, les mères et les demoiselles approuvèrent cette entreprise.

— Mais reprit Guy, ce n'est pas la seule dans laquelle je me lance. Je viens de fonder un journal que nous avoiis appelé la Mère Duchesne,

— Eh ! dit M. de Salita, ce qui se passe en politique lui fournira souvent l'occasion d'être 6... igrement en colère.

— Nous n'y manquerons pas, dit Guy. Cet

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organe sera conservateur et libéral à restées, sa spécialité sera de soutenir les pauvres et les déshérités, il fera peu de politique, puis publiera des chroniques mondaines et des romans. Je vais être désormais très occupé, et je ne vous ai point encore fait part de ma troisième création. Je vais posséder un théâtre qui sera exploité par un homme qui a toute ma conQauce, et qui connaît le métier.

En cet instant, le dîner finissait et les convives quittant la salle à manger rentraient dans les salons inondés de fleurs et de lumières. Guy remarqua que les dames tenaient un petit conciliabule dans un coin, on discutait avec animation.

La comtesse Aldini disait assez haut pour être entendue :

— • Il est perdu. Une écurie de courses bien, mais un journal^ il va se compromettre en politique et devenir la victime de tous les ambitieux et de tous les intrigantSj qui vont s'agiter autour de lui. Il perdra de l'argent et son journal, en fin de compte, grandira autant qu'il le

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rappetissera» Quant à son théâtrej vous savez, mesdames, ce que c'est qu'un théâtre à présent: c'est un harem dans lequel on exhibe des femmes. La musique et la littérature n'ont rien à voir là. M. Guy, qui est riche et beau garçon, va devenir la proie de toutes ces farceuses à maillot, qui s'apprêtent à faii'e danser ses écus. Je n'ai pas de fille à marier, mais si j'en avais une, je vous prie de croire que je ne voudrais pas la donner à un jeune homme possesseur d*un théâtre.

Malgré l'ardeur qu'elle mettait à discuter, la comtesse ne parvint pas à persuader les amies auxquelles elle s'adressait, qui ne se montraient pas d'ailleurs aussi effarouchées qu'elle. Hélas I c'était le dépit qui la faisait parler ainsi. La comtesse savait que Guy, qui l'avait beaucoup aimée, n'éprouvait plus pour elle que de l'amitié, et que dans ce théâtre il allait trouver celle qui lui prendrait la place qu'elle avait occupée dans son cœur. Suffoquée par toutes sortes d'idées noires et folle de jalousie, elle demanda sa voiture et se retira de très bonne heure.

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La comtesse disparue, Guy se sentit plus à Taise et vint causer avec la marquise de Salita qui l'avait connu alors qu'il était encore enfant. La marquise se rapprochant de ses invités, la conversation devint générale, et Guy dut répondre à la fois aux mères et aux jeunes filles qui le pressaient de questions. Il était facile de deviner qu'il avait beaucoup de prestige à leurs yeux et que toutes ces jeunes filles auraient très volontiers consenti à devenir madame la comtesse.

Pour la première fois, bien qu'il l'eût vue souvent, Guy admira les beaux yeux de mademoiselle Gabrielle, ainsi que la grâce de toute sa personne. Il sortit de l'hôtel tout à fait sous le charme de cette charmante ingénue. Quant aux autres jeunes filles, bien qu'elles fussent jolies, elles ne lui disaient rien, et c'était la faute de leurs mères qui vraiment avec trop d'effronterie semblaient les lui offrir.

Guy n'accordait aucun prix aux tendres œillades dont on le gratifiait, sachant bien que ces marques de sympathie s'adressaient à ses

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millions bien plus qu'à sa personne. Or, son miroir lui ayant dit qu'il était fort beau garçon, il entendait être aimé pour lui-même, ce qui devient de plus en plus rare par le temps qui court où même dans le mariage on ne pense plus qu'à la dot, et pas du tout à la lune de miel.

Après avoir salué tout le monde il se retira. En montant dans sa voiture, il ne savait pas où il allait. D'abord il se fit conduire à son cercle, mais changeant d'avis il s'en alla, malgré l'heure avancée, rue Saint-Dominique, chez la comtesse Aldini où il avait ses grandes et petites entrées.

La comtesse s'était déshabillée et était en robe de chambre de cachemire ouverte, ce qui permettait de voir la chemise de soie grise qui couvrait ses luxuriantes épaules.

— Ah ! dit-elle en le voyant, je vois que vous êtes miséricordieux, et que vous avez voulu tout de suite apporter un peu de baume sur mes blessures. J'ai bien souffert dans le salon de madame la marquise de Salita, en face de toutes

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ces jeunes filles qui vous faisaient comprendre d'une si éloquente façon combien elles étaient prêtes à vous épouser.

— Oui, dit Guy, mais ne soyez pas jalouse, ma chère amie, c'était bien moins à moi qu'à mes millions que s'adressaient les hommages de ces demoiselles. Si je suis riche, je l'expie cruellement. Où que j'aille il en est ainsi, et cela me met en fureur.

En cet instant, Guy prit les mains de Isi com* tesse, qui lui dit :

— Vous êtes bon, je vous ai même dit^ en vous voyant paraître, que vous étiez miséricordieux, mais mon règne est fini, je le sens bien ; vous avez, un instant, consolé une veuve, car j'en suis une, mon mari ayant disparu depuis plus de cinq ans, sans que je sache où il est, ni s'il est vivant ou mort, mais c'est fini. Ce soir, j'ai enduré le martyre entre mademoiselle Gabrielle, qui est belle et qui sera votre femme et la silhouette qui apparaissait à mes yeux, des filles perdues que vous allez posséder dans ce théâtre que vous avez eu la fatale pensée d'où-

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vrir. En attendant que mademoiselle Gabrielle, qui est encore trop jeune, puisse vous épouser, vous passerez votre temps au milieu de vos comédiennes, et moi je serai seule, sachant bien qu'avec la vierge qui sera votre femme et les infernales créatures de votre théâtre, la lutte serait impossible, vous voyez bien que je suis très malheureuse, et laissez-moi pleurer.

Ici, Guy essaya de la consoler et la prit par la taille.

— Je suis trop sincère et trop loyal, dit-il, pour oser vous dire que vous n'avez pas raison. Je vous ai aimée à la folie> mais il n'y a pas d'union en ce monde qui ne se brise. En amour, dussé-jevous offenser, il faut du nouveau. Qui sait si vous n'en désirez pas autant que moi?

— Vous blasphémez, je suis d'une race où on ignore de telles dépravations.

— Mais permettez, il y a des princesses et des reines, surtout dans votre pays, qui ont eu de telle dépravation, malgré la belle race à laquelle elles appartenaient. Il faut vous consoler. Il y a des livres où vous puiserez la force de

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cei^ jeunes filles qui vous faisaient comprendre d'une si éloquente façon combien elles étaient prêtes à vous épouser.

— Oui, dit Guy, mais ne soyez pas jalouse, ma chère amie, c'était bien moins à moi qu'à mes millions que s'adressaient les hommages de ces demoiselles. Si je suis riche, je l'expie cruellement. Où que j'aille il en est ainsi, et cela me met en fureur.

En cet instant, Guy prit les mains de Isi comtesse, qui lui dit :

— Vous êtes bon, je vous ai même dit^ en vous voyant paraître, que vous étiez miséricordieux, mais mon règne est fini, je le sens bien ; vous avez, un instant, consolé une veuve, car j'en suis une, mon mari ayant disparu depuis plus de cinq ans, sans que je sache où il est, ni s'il est vivant ou mort, mais c'est fini. Ce soir, j'ai enduré le martyre entre mademoiselle Gabrielle, qui est belle et qui sera votre femme et la silhouette qui apparaissait à mes yeux, des filles perdues que vous allez posséder dans ce théâtre que vous avez eu la fatale pensée d'où-

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vrir. En attendant que mademoiselle Gabrielle, qui est encore trop jeune, puisse vous épouser, vous passerez votre temps au milieu de vos comédiennes, et moi je serai seule, sachant bien qu'avec la vierge qui sera votre femme et les infernales créatures de votre théâtre, la lutte serait impossible, vous voyez bien que je suis très malheureuse, et laissez-moi pleurer.

Ici, Guy essaya de la consoler et la prit par la taille.

— Je suis trop sincère et trop loyal, dit-il, pour oser vous dire que vous n'avez pas raison. Je vous ai aimée à la folie^ mais il n'y a pas d'union en ce monde qui ne se brise. En amour, dussé-jevous ofTenser, il faut du nouveau. Qui sait si vous n'en désirez pas autant que moi?

— Vous blasphémez, je suis d'une race où on ignore de telles dépravations.

— Mais permettez, il y a des princesses et des reines, surtout dans votre pays, qui ont eu de telle dépravation, malgré la belle race à laquelle elles appartenaient. Il faut vous consoler. Il y a des livres où vous puiserez la force de

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surmonter le grand chagrin qui vous accable.

— Oui, peut-être, il y a des livres qui offrent des recettes, mais ces recettes sont mauvaises..

— Eh bien, croyez moi; lisez Adolphe^ cet admirable roman de Benjamin Constant qui a pour donnée une situation tout à fait pareille à la nôtre. Ce livre ne vous consolera peut-être pas, mais il vous prouvera que vous n'êtes pas la première à endurer le supplice auquel vous êtes soumise en ce moment.

La comtesse Aldini se leva et soulevant un voile de dentelle elle mit dans les mains de Guy V Adolphe de Benjamin Constant qu'elle cachait et quelle dévorait depuis plusieurs jours, puis ouvrant le livre, elle lut tout haut ce qui suit : « C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime, mais c'est un bien plus grand malheur d'être aimé avec passion, quand on n'aime plus. »

— Ne dirait-on pas, dit Guy, que ces lignes ont été écrites pour nous ?

— Pour vous surtout, dit la comtesse qui fondit en larmes.

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— Nous déraisonnons, dit Guy. Plutôt que de radoter, j'aime bien mieux regarder vos belles épaules, et pour cela permettez-moi d'écarter votre chemise qui me les cache.

La comtesse Âldini ne résistant pas, il usa largement de sa faiblesse, et en un instant il la dépouilla de ses atours et la vit alors parée de cette toilette d'Eve à laquelle les femmes ont eu si grand tort de renoncer. Il fît une longue station aux deux fossettes qui ornaient ses épaules.

— Laissez-moi, dit la comtesse, avec un accent qui signifiait : continuez, ce que vous faites me charme et me fait retrouver pour un instant mon beau Guy d'autrefois.

Tout devint silencieux. Le cocher, resté à la porte, s'endormit sur son siège, et Guy, étendu sur un canapé, en fit autant.

Guy s'était imaginé que la grande fortune pouvait le dispenser de s'occuper de ses créations nouvelles. Il acquit bientôt la preuve qu'il n'en pouvait être ainsi, car il dut donner au-

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dience à Oxford son entraîneur, qui vint lui démontrer qu'il ne pouvait se dispenser d'aller à Maisons-Laffitte visiter ses écuries, inspecter ses nouveaux chevaux, et faire connaissance avec ses jockeys et ses palfreniers. Il fallut donc le suivre et aller voir tout cela.

Avant de quitter son haras, Oxford lui dit :

— Je prie monsieur le comte de venir examiner d'une façon particulière ce cheval noir qui s'appelle Fin-de-Siècle. A l'automne, cette bète vous ménage une grande surprise. Je prie monsieur le comte de ne pas oublier ce que je lui prédis en cet instant.

— J'approuve tout ce que vous avez fait ; ce que nous avons acheté est payé ?

— Oui, monsieur le comte, voici mes livres, J'ai pris tout cet argent à la caisse de votre hôtel de la rue de Monceau...

— C'est bien.

Il revint à Paris très modérément intéressé par ce qu'on lui avait montré, et il espérait pouvoir se reposer dan? un grand fauteuil et s'abandonner tout à son aise aux étrange» pen«

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sées qui s'entrecroisaient dans ton cerveau. Mais cette satisfaction ne lui fut point permise. Mauprat l'attendait avec le premier numéro de son journal la Mère Duchesne, qui devait paraître le lendemain. Il arrivait tout fier de son ouvrage, ne doutant pas que Guy dut le compli-

menter.

— Voici le journal, dit Mauprat, parcourez-le à la hâte, je crois que, comme spécimen, il eat réussi et que les lecteurs devineront tout de suite que nous voulons sortir de la routine et entrer dans une voie nouvelle.

Guy prit le journal et vit en tète l'article politique. Il passa à d'abondantes informations, toutes pourvues d'une pointe d'ironie. La chronique intitulée : les Vapeurs de la Baronne était signée Télémaque, mais Télémaque sans Mentor, qui ne lui aurait point permis ses hardiesses. De là il passa au feuilleton les Microbes de VAme^ <Jui débutait par la description d'une femme blonde couchée dans un hamac, essayant de fermer ses grands yeux, mais empêchée par les rameaux infinis de plantes exotiques qui lui ca^

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ressaient le bord des lèvres et des narines, comme on fait avec la barbe d'une plume sur ceux qu'on veut faire rire.

Cette description de la belle héroïne du roman était vraiment extraordinaire. Qu'on se figure une agglomération d'hyperboles, une profusion d'images et de métaphores que l'auteur pouvait peut-être comprendre, mais auxquelles, à coup sur, ses lecteurs ne devaient entendre goutte.

— Est-ce que l'auteur persiste dans cette façon d'écrire ? dit Guy avec un ton bienveillant.

— Je vous ferai observer, mon cher directeur, dit Mauprat, que ce roman est un pastiche, une parodie des romans psychologiques dont les lecteurs, bien à tort, selon moi, raffolent à présent. Les femmes veulent avant tout rêver et ne se fâchent pas du tout de ne point toujours bien comprendre ce qu'elles lisent. Cette sorte de vague dans lequel on les jette a même pour elles un certain charme. Moins on les peint ressemblantes, plus elles se reconnaissent. Il y en a même qui cessent d'être ce qu'elles sont pour

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devenir pareilles aux chimères sorties du cerveau de nos romanciers à la mode. De là ces attitudes et ces expressions de visage qu'elles apportent dans le monde et qui les rendent méconnaissables même pour leurs proches. La psychologie pour l'instant répond à tout, c'est la Tarte à la crème de Molière. Mais je persiste à le dire, ce roman est très original, très neuf. Si vous ne deviez pas le lire, je vous demanderais de vous en signaler les passages saillants.

— C'est convenu, dit Guy. Laissez-moi ce numéro. Je veux lire les Vapeurs de la baronne, du nommé Télémaque.

— Je n'ai plus qu'à vous demander les noms des députés et des sénateurs qui sont vos amis, aBn de les bien traiter dans le journal que vous m'avez recommandé de faire très mordant.

— Je vous les ferai connaître.

Là-dessus Mauprat se retira, en lui disant :

— A bientôt !

Resté seul, Guy se recueillit, et avec la franchise qu'on met toujours quand on se répond

à soi-même, il fut obligé de constater que la

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création du journal, quanta présent du moins, ne le passionnait pas plus que celle de son écurie de courses. Il en était ainsi, parce qu'il prévoyait qu'il ne pourrait point se borner à jeter l'argent par les fenêtres et qu'il lui faudrait inévitablement payer un peu de sa personne.

Il s'apprêtait à rêver dans le bon fauteuil qui lui tendait les bras, lorsqu'on lui remit la carte de Saint-Phar. Il le fît entrer.

— Mon cher Saint-Phar, dit-il en l'apercevant, vous venez me parler de notre théâtre. Je n'ai pas le temps de vous écouter aujourd'hui. Depuis ce matin je discute pour mon écurie, et pour mon journal, revenez demain je serai tout à vous. Les engagements d'artistes marchent-ils?

— C'est de cela que je venais vous parler.

J'ai trouvé des ingénues et des soubrettes charmantes.

— Eh bien 1 amenez-les demain. Excusezmoi de vous congédier si vite.

Quand il fut parti, Guy s'écria : ouf 1 et s'apprêtait à s'asseoir lorsque son ami Robert entra comme un ouragan*

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— Guy, s'écria-t-il en entrant, il y a une lacune dans le programme de la vie à grandes guides que je t'ai soumis et que tu as en partie réalisé.

— Quelle lacune.

— J'ai oublié un yacht qui est aussi utile qu'une écurie, le sport nautique prend une extension énorme.

— J'ai bien assez de ce que tu m'as mis sur le dos. Je suis débordé, je n'ai plus une minute à moi, et si cela continue, je travaillerai plus qu'un chef de rayon ou qu'un commis de l'enregistrement. Depuis ce matin, je n'ai pu encore m'asseoir et fumer un cigare.

— Je comprends. Eh bien ! pour te soulager, prends-moi pour secrétaire ainsi que je te l'ai proposé. Je serai tout à toij et tu ne me donneras pas d'appointements. Mais, je t'en supplie, achète un yacht, sans cela tu restes incomplet. Cette acquisition ne te causera aucun souci, un yacht reste sur la mer et ne viendra pas te trouver,

— Eh bien ! je ne dis pas non, mais demain

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nous reparlerons de cela. Viens, tu le trouveras avec Saint-Phar qui justement m'amène des échantillons d'ingénues et de soubrettes pour le théâtre Marbeuf. Je vais me reposer un peu, puis ce soir nous irons à l'Opéra porter des bonbons à mademoiselle Zozo, qui doit trouver que nous la négligeons singulièrement.

— C'est convenu, dit Robert.

Zozo était une petite danseuse sans talent.

Elle avait une petite figure chiffonnée, un nez à la Roxelane, et avec cela gracieuse, admirablement faite, spirituelle comme un démon et charmeuse à l'excès. Elle avait horreur des imbéciles, qui d'ailleurs n'osaient point lui parler. C'était, pour tout dire, la coqueluche des habitués des coulisses.

Lorsque Guy s'approcha pour lui remettre des bonbons, elle lui dit :

— Mais vous allez posséder un journal. J'espère bien que dans celui-là on dira du bien de moi, et qu'il me sera permis de faire dire un peu de mal de celles que je déteste. On dit aussi que vous allez commanditer un théâtre et que sur ce

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théâtre on y dansera. Engagez-moi, ici je ne gagne presque rien. On ne sait pas reconnaître mes mérites.

Guy promit tout ce qu'elle voulut. Il avait un faible pour cette petite, qui Tamusait et qui était en partie cause de sa froideur pour la comtesse Aldini. La gaieté, Tesprit et Tinsouciance de cette gamine avaient eu raison de la majesté de la grande dame.

Le régisseur vint interrompre ce dialogue.

S'approchant de mademoiselle Zozo, il l'avertit que l'instant était arrivé pour elle d'entrer en scène. Guy passa dans la salle de l'Opéra, et alla saluer madame la marquise de Salita dans sa loge.

— Savez-vous, mon cher ami, lui dit-elle, qu'à mon dîner, l'autre jour, vous avez eu le plus grand succès auprès des dames et des demoiselles qui toutes vous ont trouvé charmant ?

— Ce sont là des succès qui ne me rendent

pas fier, reprit Guy ; je les dois moins à ma

personne qu'à ma fortune. Que demain je dç-

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vienne pauvre, et vous verrez si on persistera à m'accueillir, à m'accaparer, je pourrais dire.

— Mais non pas, dit la marquise, vous êtes -^ vos millions n'ont rien à voir là-dedans — un très beau cavalier. Mais dites-moi donc, mon cher ami, poursuivit la marquise, vous êtes le lion, le Dieu du jour. Les chroniques ne s'occupent que de vous qui possédez tout ce qu'on doit posséder pour faire du bruit dans le monde galant et frivole.

— Ne m'en parlez pas, marquise, je suis étourdi du bruit qu'on fait autour de moi. Du matin au soir jene rencontre que des solliciteurs. Ce matin j'ai dû donner audience à trois mères d'actrices venues sans leurs filles, ce qui n'était pas un moyen de me fléchir.

— Prenez ma lorgnette, dit la marquise, et regardez le ballet. Que pensez-vous de cette petite danseuse qui s'agite dans le coin? Comme elle est légère, on dirait que ses pieds bavardent. C'est mademoiselle Pavi.

— ' Oui, dit Guy, mademoiselle Pavi, dite Zozo, pour les habitués. Eh bien ! marquise,

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je viens de Teiigager àii théâtre que je subventionne.

D'autres visites étant entrées dans la loge de la marquise, Guy se retira.

Le lendemain, aidé par son ami Robert, il reçut Saint-Phar qui vint lui présenter quelques-uns des artistes engagés pour le théâtre Marbeuf.

— Ces artistes, dit Saint-Phar, sont presque tous des élèves du Conservatoire, le seul endroit où Ton sache apprendre à chanter et à jouer la comédie. Veuillez, mesdemoiselles, venir vous incliner devant le commanditaire du théâtre Marbeuf.

Alors, Guy et Robert purent inspecter tout à leur aise des soubrettes piqjiantes — les soubrettes, depuis Marivaux, le sont toujours — et des ingénues au teint de lis, avec des yeux grands à s'y noyer. L'Odéon et la Comédie- Française ayant eu le mauvais goût de ne pas les engager, elles avaient dû chercher fortune ailleurs et venir frapper à la porte dû théâtre Marbeuf.

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Guy leur débita quelques fadeurs, comme on disait autrefois, et remarqua que les soubrettes étaient bien plus timides que les ingénues.

Il crut pouvoir risquer quelques questions.

— Pourquoi, leur dit-il, choisissez-vous la carrière du théâtre ? Pour réussir, il faut avoir la vocation et se résigner à beaucoup travailler, on n'acquiert du talent qu'à ces conditions-là.

— Nous n'avons, lui répondirent-elles, ni vocation, ni intention de travailler ; nous voulons monter sur les planches parce que c'est un moyen certain de mettre notre beauté en évidence et de trouver des amoureux qui ne seraient jamais venus nous dénicher là où nous sommes. La galanterie est un métier comme un autre, mais, il faut savoir l'exercer, ce métier, ^i nous sommes sur un théâtre^ chaque soir nous comparaissons devant des fauteuils d'orchestre occupés par des jeunes gens prêts à faire des folies, ou des vieux libertins qui, sachant bien qu'ils ne sauraient être aimés pour eux-mêmes, sont décidés à tous les sacrifices. .

— Mais, dit Guy, où avez-vous acquis tant

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d'expérience ? Vous êtes toutes jeunes et déjà rouées comme si vous aviez rôti un quantité de balais.

— Un peu partout, répondit une ingénue, au Conservatoire, et dans les loges des portières d'où la plupart de nous sommes sorties. Nous savons bien que nous n'avons pas de talent, que nous n'en aurons jamais, mais il n'en faut pas pour entrer dans le bataillon de celles qu'on appelle des grues.

— Grues, soit ! dit une petite blonde à laquelle on aurait donné le bon Dieu sans confession ; que m'importe d'être grue, si je trouve unjeune amant riche et un vieux libertin encore plus riche ? Avec eux je porterai des robes de soie, je souperai, je mangerai des asperges etdes fraises en hiver. Qu'est-ce que tout cela m'aura coûté ? Le sacrifice de ma vertu. Hélas ! ma pauvre vertu, elle ne m'aurait jamais tant rapporté.

Les douze demoiselles amenées par Saint-Phar étaient toutes de la même opinion. Elles étaient fraîches et jolies.

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— Engagez-les, dit Guy, je ne suis pas le gardien de leur innocence, et puis si elles ne la perdent pas au théâtre Marbeuf, elles iraient la perdre ailleurs.

Cet examen terminé, Guy prescrivit à Saint- Phar de monter le plus vite possible l'opérette des Gandins de la Lune avec laquelle on devait procéder à l'ouverture du théâtre Marbeuf, puis d'engager comme première danseuse mademoiselle Pavi, dite Zozo, de TOpéra.

Guy s'en alla à Timproviste voir Tréfeuchel et Lorget, qu'il avait un peu négligés.

— Bonsoir, monsieur le comte, lui dirent ces deux travailleurs qu'il arrachait à leurs chiffres et à leur correspondance.

< — Vous savez donc?... dit Guy.

— Oui, nous savons que, l'autre jour, chez le marquis de Salita, un domestique, en t'annonçant, t'a donné ton titre que tu n'avais pas porté jusqu'à présent. Il n'y a pas de mal à cela.

— La voix de ce domestique a retenti dans tout Paris, dit Guy, car, à partir de cet ins-

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tant, partout où je suis allé, on m'a appelé: monsieur le comte, gros comme le bras. Ce que voyant, j'ai cru devoir prescrire à mes domestiques de me le donner aussi. Mais assez là-dessus. Je viens vous voir pour des choses plus graves. Voici ce dont il s'agit : Tous les projets que j'avais formés et qui vous ont tant fait rire, sont réalisés, j'ai une écurie à la tète de laquelle est un entraîneur ; mon journal la Mère Duchesne.,.

— Que nous venons de lire, dit Lorget, et qui est très amusant.

— Mon journal a son rédacteur en chef, et mon théâtre est pourvu d'un régisseur qui passera pour le directeur. J'ai ouvert à ces messieurs un crédit dont ils ont dû user. Jusqu'ici, tout va bien, mais ce qui m'agace, c'est d'avoir à mes trousses, entraîneur, rédacteur en chef et directeur de théâtre. Je veux, sans cesser de les surveiller quand cela me plaira, m'en débarrasser et concentrer tout cela entre les mains d'un administrateur que vous trouverez sans doute parmi les employés capables de nos bureaux.

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— C'est possible, dit Tréfeuchel. Je te comprends. Tu veux bien faire danser tes écus, mais tu tiens à savoir dans quel abime ils seront tombés ?

-^Toujours encourageant, ce satané Tréfeuchel. Mais je te pardonne, car si je vais perdre de l'argent, Lorget et toi vous savez m'en gagner avec nos fabriques plus que je n'en gaspillerai. Et puis, tu sais, j'ai fixé la somme à laquelle mes pertes s'arrêleront. Je ne la dépasserai pas d'un louis.

Après avoir pris cette décision, Guy se sentit plus libre, et put enfin vivre comme il l'entendait. Mais la situation puissante qu'il s'était faite avait créé bien des envieux. A son cercle, les jeunes gens lui parlaient sans cesse de cette puissance. Il pouvait tout, et on ne pouvait rien contre lui.

— Nous serons tous vos tributaires, lui disait un vieux beau, et nous aurons sûrement un service quelconque à vous demander, par cette raison qu'il y a en vous une sorte de petit Mé* cène. Hommes politiques, littérateurs, auteurs

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dramatiques, vous les tenez tous avec votre journal et votre théâtre. Vous n'entrerez pas dans un salon, sans qu'une dame ne vous recommande, soit un poète de beaucoup de talent et de beaucoup de misère, soit un chanteur, soit une comédienne.

Après ces créations diverses, Guy se sentit très fatigué, et, en même temps, f)ris d'un besoin irrésistible de faire la fête à la façon de Balthazar. Il fit part de ce projet à ses amis du cercle, qui tirent chorus et tout de suite voulurent rédiger le programme d'une orgie galante.

Il fut décidé qu'on louerait les vastes salons du grand hôtel transatlantique, qu'un tapissier serait chargé de babyloniser ou de niniviser. Fleurs, tentures, lumières, divans, lits de repos, table de festin, petits nids secrets, tout devait se trouver là à profusion. Dès le lendemain dans les échos de tous les journaux mondains, on parlait longuement de cette fête qui devait dépasser en splendeur et en excentricités

tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Celui qui la

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donnait voulait, disait-on, /réaliser un caprice de Rajah, et étonner sa génération.

Il va sans dire que les demoiselles les plus jolies et les plus perverties de Paris devaient être invitées à y venir parées de leurs plus beaux atours. Dans les cercles, les viveurs les plus élégants s'apprêtaient à se faire inviter. Guy et quatre ou cinq de ses amis qu'il s'était adjoints étaient accablés de sollicitations. Le nombre des invités ne devait point passer cent, ce qui était peu pour le nombre de viveurs que Paris renferme dans ses murs. Mais on se tint parole. Guy ne voulait pas, quelque vastes que fussent les salons, qu'il y eût foule. Une élite, un dessus du panier, rien de plus.

Au jour dit, Guy et les commissaires qu'il avait choisis s'en allèrent visiter l'hôtel Transatlantique. Le tapissier avait fait merveille.

C'était à croire, tant la décoration différait de tout ce que nous voyons aujourd'hui dans nos fêtes les plus brillantes, que cet artiste avait assisté au festin de Balthazar ou à l'entrevue de la reine de Saba avec le roi Salomon.

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La fête devait commencer à onze heures du soir, par un souper, suivi d'un bal, et se terminer par des baccara formidables.

Dès onze heures, les invités arrivèrent, reçus par Guy entouré de son état-major, composé des viveurs les plus v'ian et les plus épatants de Paris, les hommes d'abord, tous portant des habits rouges avec gardénia et des culottes courtes qui firent voir de bien laides paires de mollets.

Les femmes suivirent de près. Zozo avec sa laideur spirituelle brillait au premier rang, puis venaient Bérénice la blonde, Sémiramis à la mèche blanche, Sosthénie aux fossettes profondes, Actée aux mains perfides, Clara au baiser violent, Septimanie au sourire vainqueur, Técla au corset d'acier domptant des réalités à la fois considérables et délicates, Ëléonore aux yeux toujours battus et contents, Frosine en deuil de sa chasteté persistante, Militona toujours à la recherche de ce qu'elle avait perdu, et enfin la subhme Musidora, la femme des émissions et des chemises de nuit étonnantes. Puis

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d'autres petites non classées dans le bataillon de Cythère, et décidées à tenter tout ce qu'il faut pour arriver aux plus hauts grades.

La fête commença. Les cavaliers et les femmes se mêlèrent et alors Halifax, un beau garçon ami de Guy, s'écria :

— Au nom de notre amphitryon, je rappelle à l'assistance qu'il est défendu d'être de mauvais ton, mais qu'il est permis de tenir de lestes propos. Nous sommes ici, non pour poser, mais pour nous amuser.

— Oui, dit Guy, soyons gais et appelons les choses par leur nom, je ne connais rien de plus immoral que les périphrases.

On usa tout de suite de la permission. Les uns formant des groupes, se vautrèrent sur les divans babyloniens et se livrèrent aux conQdences les plus intimes assaisonnés de baisers plutôt offerts que volés, et les autres à des valses effrénées avec des serrements de taille, des confusions de soupirs à faire frémir la nature.

L'orchestre lit rage, mais sans pouvoir stimuler les danseurs. Ce que voyant, Guy proposa à

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ses invités d'aller se mettre à table. On passa dans la salle à manger. Une longue table craquait sous le poids des plats, des amphores et des bronzes. Cette table rappelait le Jardin d'acclimatation, tant elle était encombrée d'animaux, tels que des dragons, des licornes, des aigles, des éléphants, des rhinocéros tous sortant de buissons en fleurs. Des petits nègres vêtus de jaune versaient à boire aux convives.

Il n y avait pas eu de places marquées. Guy avait retenu pour voisines Musidora et Sémiramis. On fît honneur au festin, qui était excellent, et on but de façon à tarir la cave de l'hôtel Transatlantique. On dit, pendant la durée du repas, ces propos lestes r.t ces bêtises auxquels, en toute occasion, s'abandonnent ceux qui se trouvent réunis dans ce qu'on nomme un raoût ou une orgie, au lieu de l'appeler tout simplement un souper. Mais c'est la mode, à présent, de ne plus appeler les choses par leur nom.

C'est ainsi que le goûter de nos pères s'appelle à présent le five oclock tea.

Au dessert, les dames étaient fort animées.

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Grâce aux vins généreux qu'elles avaient bus, leurs visages paraissaient barbouillés de rouge. Quelques-unes chancelaient et semblaient chercher des moulins pour jeter par-dessus leurs bonnets. L'orchestre joua la ritournelle, et ces demoiselles essayèrent de se livrer aux déhanchements les plus épilepliques. Elles ne semblaient pas contentes d'elles-mêmes. Ce qu'elles regrettaient, ce n'était pas la danse chaste et légère de mademoiselle Mauri, mais les contorsions canailles de La Goulue, De dépit, elles quittaient le quadrille et s'en allaient faire des culbutes téméraires sur les larges divans, entraînant dans leur chute des cavaliers qu'elles dépouillaient de leurs gardénias, tandis qu'eux ravageaient leurs coiffures et déchiraient les dentelles de leurs fichus pour mieux voir ce qu'une trop chaste couturière avait eu le tort de cacher.

Pendant ce temps-là, dans un salon voisin une quinzaine d'habits rouges jouaient au baccara à banque ouverte, et s'écharpaient impitoyablement. Guy tout honteux avait eu une passe de

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six, qu'il avait trouvé en tirant deux fois à cinq, ce qui avait scandalisé ses voisins, mais prenant la banque à son tour, il rendit fort galamment à ses invités les cinq mille louis qu'il leur avait gagnés. Il avait gagné et perdu cette somme sans se départir d'un calme qui aurait pu don^ nerà penser qu'il jouait des haricots.

Les femmes sont toutes comme la Marco des Filles de marbre. En entendant le bruit de l'or, elles quittèrent les unes la valse, les autres les divans sur lesquels elles se vautraient en fumant des cigarettes et s'approchèrent de la table de jeu.

Alors Halifax, qui pontait avec malheur, se leva pour leur adresser cette petite proclamation :

— Mesdemoiselles, la partie est très sérieuse et me parait avoir de l'avenir. Jouez si vous voulez, mais éclairez ; cela ne doit pas vous être difficile, car, jolies comme vous l'êtes toutes, vous devez avoir des amants, jeunes ou vieux, qui vous donnent de l'argent.

Tous les joueurs approuvèrent ce langage.

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T— Eh bien, dit Sémiramis, nous éclairerons, et vous ne perdrez rien.

Alors ces dames se mirent à ponter. Avant la fin de la première taille, il s'en trouva deux ou trois qui avaient perdu jusqu'à leur dernier louis. La belle Musidora se trouvait parmi les victimes.

— J'avais cinquante louis sur moi, je n'ai plus rien, et j'ai une envie de jouer effrayante.

— Comme le hasard est stupide, dit un habit rouge, de dépouiller une adorable personne comme vous^ car vous êtes une merveille, un trésor.

— Un trésor, dit Halifax, et bien, fais des bons du trésor, peut-être que tu en trouveras le placement parmi ces messieurs.

— Mais c'est une idée, dit son voisin, car enfin, on l'a dit depuis longtemps, une jolie femme n'est jamais insolvable.

— Mais si je fais des bons, dit Musidora, en est-il parmi vous qui les accepteraient ?

— Oui, dit Guy, je suis prêt à en prendre.

— Eh bien, reprit la belle décavée, j'ai eu un amant qui opérait à la Bourse et qui m'a appris

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bien des choses. Si jamais, m'a-t-il dit, tu empruntais, il faut libeller ainsi les bons :

« Bon pour une discrétion, payable à vue chez moi, de trois à six heures du soir.

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