‹ La fiancée bien gardéeChapitre 7 sur 7 · MUSIDORA · texte numérisé non relu

MUSIDORA

— Pourquoi de trois à six heures seulement, dit Guy ?

— Parce que mes nuits ne m'appartiennent pas. Je dois les réserver à mon seigneur et maître, à celui qui ne sait pas que je suis ici, et qui m'a donné les cinquante louis que je viens de perdre.

— Eh bien, dit Halifax, le guichet est-il ouvert?

— Oui, dit Musidora. Qu'on m'apporte une plume et du papier.

Aussitôt cinq joueurs se levèrent et demandèrent une discrétion qu'ils consentaient à payer cinq cents francs.

Musidora souscrit ces cinq bons en échange

de deux mille cinq cents francs qui lui furent

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comptés. Ces messieurs mirent ces bons dans leur portefeuille, et la belle, se rapprochant de la table, se mit à ponter avec si peu de chance qu'elle perdit tout. Elle s'éloigna, alla s'asseoir dans un coin et devint rêveuse.

Guy, la voyant plongée dans la tristesse, s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi elle était sombre.

— Mais, mon cher, j'ai tant de papier en circulation, il faudra payer tout cela, que d'ouvrage ! Car, vois-tu, ma signature ne sera jamais protestée, avec moi il n'y aura jamais de krack, c'est bon pour les cuivres.

— En tout cas, dit Guy, j'ai un de tes bons, le voici et je le déchire.

Musidora, très touchée, regardant Guy, lui dit avec le plus charmant sourire :

— Tu es bon, tu es généreux, et avec toi je ne compterai jamais : mon cœur est une bourse dans laquelle tu auras toujours le droit de puiser.

Puis elle embrassa Guy, qui lui prit la main pour y mettre un billet de mille francs.

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Elle retourna jouer et en deux coups perdit ses cinquante louis.

— Décidément les fêtes babyloniennes ne me réussissent pas. Il est quatre heures du matin, on m'attend, je serai grondée. Et cependant quel mal ai-je fait ici ?

Puis se prenant le front avec sa main :

— Je suis folle, et j'oublie que dans ce tas d'habits rouges qui sont là à s'écharper, il y en a quatre qui ont dans leur poche le droit de me demander ce que je ne puis pas leur refuser.

Oh I quel métier ! Et dire qu'il faut tout faire par soi-même et qu'on ne peut pas prendre des ouvrières.

Cette fête avait arraché pour un instant Guy à ces entreprises compliquées auxquelles il s'était livré, et rendu plus de sérénité à son esprit. Mais la trêve ne devait pas être de longue durée.

Le journal la Mère Duchesne allait très bien, Mauprat savait le faire amusant. Il turlupinait très spirituellement le ministère et les politiciens et chaque matin il leur faisait entendre de dures

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vérités. Les chroniques mondaines étaient bien faites, suffisamment lestes, bien qu'un peu pessimistes. Quant aux théâtres, il en était rendu compte d'une façon très exacte, mais sévère.

Mauprat avait confié le feuilleton dramatique à une sorte d'ours mal léché, qui ne tenait aucun compte des démarches qu'on pouvait tenter auprès de lui pour solliciter sa bienveillance. 11 n'était l'ami d'aucun directeur, d'aucun auteur, ni d'aucun artiste. C'était à croire, d'après ce qu'il écrivait, qu'il vivait à l'attache comme un chien et qu'on ne le lâchait que pour assister aux premières représentations. Ces soirs-là, il ne se promenait pas dans les couloirs pendant les entractes, ne frayait pas avec ses confrères, dans la crainte d'être influencé. Il restait caché au fond d'une baignoire, rentrait chez lui après la représentation et écrivait son article qu*il envoyait au journal. Les comédiens craignaient ses coups de boutoir, et les comédiennes détestaient ce fâcheux, insensible à leurs sourires et il leurs coquetteries; quelques-unes s'y étant frottées en étaient revenues confuses.

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Quant à ces nouvelles et à ces cancans de théâtres et de coulisses qu'il est de mode à présent de publier tous les jours, il les détestait et ne souffrait pas qu'on en mît dans la Mère Duchesne. Il avait conçu cette haine pour ce genre d'information après avoir lu dans un des journaux les mieux informés, l'annonce de la mort de la belle-mère du second hautbois de l'orchestre des Folies-Dramatiques, puis une lettre adressée par l'auteur d'une opérette tombée à plat, au chef d'orchestre qui avait conduit l'ouvrage. Ce critique se nommait ironiquement Philinte.

Cette influence et cette puissance que Guy devait à sa fortune bien plus qu'à ses mérites devinrent bien plus grandes encore, après que le théâtre Marbœuf fut ouvert, et que les chevaux de son écurie eussent paru sur le turf.

Le théâtre Marbeuf, très coquettement décoré, était une bonbonnière que les désœuvrés et les mauvais sujets adoptèrent tout de suite. Il y avait de fort jolies comédiennes peu farouches, et qui, en paraissant sur la scène, venaient pour

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y conquérir non des couronnes de laurier, mais des écrins et des équipages pour se montrer au Bois.

L'opérette-ballet, les Gandins de la lune, était une pièce médiocre mais amusante, on devinait tout de suite que la musique n'était pas de Rossini, ni le dialogue de Beaumarchais. Mais il y avait une mise en scène splendide, les décors de la lune étaient étranges, et les costumes éblouissants. C'était une de ces œuvres ternes et inutiles comme on en voit défiler si souvent sur les théâtres de second ordre de Paris. Irma, une jolie fille que Robert avait remarquée, s'y montrait fort gentille. Quant à Zozo, inutile de dire que son intimité avec le directeur lui avait valu d'être présentée comme étoile de la danse. Elle exécuta un pas composé exprès pour elle dans lequel elle put tout à son aise se livrer à ces dislocations désordonnées à ces déhanchements lascifs qui plaisent aux spectateurs blasés, mais qui, au dire de ceux qui se souviennent de Vestris, déshonorent le bel art de Terpsichore» Elle fut néanmoins applaudie

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par Tocheslre et par une foule de bons claqueurs que Guy avait prié Saint-Phar de dissimuler dans les combles.

La presse se montra indulgente pour la pièce. Les critiques souhaitèrent que cette petite salle élégante réussît. On trouvait la pièce quelconque, et on prodiguait les éloges aux beaux yeux de mademoiselle Irma et aux gambades légères et fantaisistes de mademoiselle Zozo.

Le journal qui se montra le plus sévère pour les Gandins de la Lune fut le journal la Mère Duchesne. Philinte auquel Guy et Saint-Phar avaient cru inutile de parler, fît un article dans lequel il déclara tout net que cet opéra-ballet n'était qu'une ineptie que rendaient seuls tolérable les beaux yeux de mademoiselle Irma, gâtés, d'ailleurs, par les gestes anguleux, les poses ridicules et les pas manques de mademoiselle Zozo qui, bien que sortant de l'Opéra, ne savait pas danser.

Le lendemain, en lisant cet éreintement précisément dans un journal appartenant au possesseur du théâtre, Saint-Phar bondit d'indigna-

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tion et se rendit tout de suite chez Guy, furieux de cette maladresse. Guy se mita rire, ne pouvant prendre cet incident au sérieux. Il pria Saint-Phar de se calmer.

— Monsieur le comte, lui répétait-il, si nous ne pouvons compter sur un journal qui vous appartient pour soutenir votre théâtre, c'est à désespérer de tout, et à mettre la clef sur la porte.

— Calmez-vous, et préparez tout de suite une pièce nouvelle pour remplacer les Gandins de la Lune, qu'entre nous je trouve peu récréatifs.

Guy riait toujours, mais il dut cesser lorsque Zozo, les yeux en feu, l'injure à la bouche, vint le supplier de mettre à la porte de son journal le butor, le paysan du Danube qui s'était permis de méconnaître son talent et de ne la point comparer à Taglioni.

— Si je devais rester exposée aux gentillesses de votre Philinte, je quitterais le théâtre, dit Zozo, qui voulait bien qu'on contestât l'esprit très vif dont elle était douée, mais qui ne permettait pas qu'on doutât du talent chorégra-

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phique dout elle était totalement dépourvue.

Sur l'invitation de Guy, Mauprat fît venir Philinte et lui expliqua quel impair il avait commis en parlant dans son feuilleton si durement de mademoiselle Zozo, qui était pour Tinstant la' favorite.

Philinte, pour toute réponse, lui dit que c'était à prendre ou à laisser, mais qu'on lui couperait la main plutôt que de lui faire dire ce qu'il ne pensait pas.

L'incident n'eut pas de suite. Guy calma la fureur de Zozo en lui donnant un bijou que le soir, dans les coulisses, elle montra à toutes ses camarades, et qu'elle devait, disait-elle, à son succès.

Pendant quinze jours de suite Guy et son ami Robert, qui faisait une cour assidue à Irma, s'en allèrent au théâtre Marbeuf passer leur soirée dans une avant-scène. Malgré les attaques de Philinte la pièce faisait de l'argent et semblait promettre d'en faire longtemps.

Pendant les entr'actes, Guy passait dans les couli^ses et s'en allait flirter avec toutes les pe-

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tites filles en maillot qui^ la toile levée, jouaient un peu la comédie, mais surtout jetaient les regards les plus provocants dans Torchestre, afin de fasciner, s'il se pouvait, le nabab ou le millionnaire arrivé pendant la journée par un train de chemin de fer et venu là pour se distraire,

— Eh bien, mesdemoiselles, disait Guy, êtesvous contentes? recevez-vous beaucoup de cadeaux ?

— Ah ! monsieur, ne nous en parlez pas, nous avons bien besoin de la grande exposition pour rencontrer des amoureux plus généreux et moins transis que ceux qui habitent Paris.

— Vous les trouverez, mesdemoiselles, grâce à la grande pièce qu'on prépare et dans laquelle vous aurez toutes des rôles très avantageux.

Alors Zozo apparaissait, et en voyant Guy au milieu de toutes ces péronnelles, elle se montrait jalouse, mais son seigneur et maître ne daignait pas faire attention à ses moues.

Quant àRobert, il était des plus tendres auprès delabelleirma qui, disait-on, se montrait cruelle.

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Qael ne fut pas rétonnement de Tréfeuchel et dcLorget, lorsqu'au lendemain de la vingt-cinquième représentation des Gandins de la Lune, Saint-Phar vint verser à la caisse dix-huit mille francs tout en or.

Si Guy n'offrait sur son théâtre qu'une pièce médiocre au point de vue littéraire et musical, en revanche, grâce à l'habileté d'Oxford son entraîneur, il amenait de fort beaux chevaux sur le turf, et en moins de huit jours, il gagnait à Chantilly un prix de dix mille francs, sans les paris, remporté par Tancrède, un étalon noir d'une admirable performance, pour parler le langage du sport, et un autre prix de dix mille francs aux courses d'obstacles à Auteuil avec Rintintin, un cheval bai cerise beaucoup admiré dans les tribunes et au pesage.

Dans ces deux courses, Guy avait gagné en paris près de cinquante mille francs. Oxford tout fier, quitte à plonger Tréfeuchel et Lorgct dans un nouvel étonnement, était allé- verser cette somme à la caisse.

— Nous allons bien, dit Guy à son entrai-

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neur, et je vois que vous m'avez fait acheter ^ d'excellents chevaux. Mais dites-moi donc pourquoi Fin de Siècle, ce cheval sur lequel vous avez appelé mon attention a toujours été battu?

— Je le fais exprès, monsieur le comte, et pendant deux mois encore il n'arrivera pas premier. Je vous demande la permission de ne pas pousser plus loin mes explications. Moi, simple entraîneur, je puis bien procéder comme je le fais, mais je désire, monsieur le comte, vous mêler le moins possible à cette opération. Tout ce que je puis faire, c'est de vous inviter à venir à votre haras et là, vous verrez courir Fin de Siècle et vous reconnaîtrez tout de suite que ce cheval si déprécié est une bète de premier ordre.

Fin de Siècle était engagé dans l'Omnium, une course plate qui se court au bois de Boulogne. Au beeiing on le cotait à cent contre un.

Le jour de la course arrivé, Guy, sur le conseil de son entraîneur, mit cent louis sur son cheval. Oxford avait donné ses instructions à son jockey qui comprenait parfaitement ce qu'il y avait à faire. Fin de Siècle partit à fond

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de train, et pendant toute la durée de la course tint la tète de près de trois longueurs. Cent mètres avant le but, le jockey attaquant son cheval et par la botte et par la cravache, le fît arriver au poteau avec une avance de quinze longueurs sur ses concurrents.

En présence de ce résultat, l'émotion fut puissante et douloureuse dans les tribunes et sur la piste.

Le comte Guy, outre la valeur du prix, gagnait donc deux cent mille francs. Oxford, le chapeau à la main, vint le féliciter et mêler ses applaudissements à ceux des tribunes. Il était en cet instant le héros de la fête. Aussitôt il s'en alla saluer le marquis et la marquise de Salita et mademoiselle Gabrielle qui assistaient à son triomphe. Mademoiselle Gabrielle se montrait toute joyeuse de cette victoire qui rehaussait encore à ses yeux le prestige du comte Guy.

Lorsque les comptes furent réglés, Oxford s'en alla à l'hôtel de la rue de Monceau verser cette somme à Tréfeuchel et à Lorget, qui croyaient rêver et ne voulaient pas admettre

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qu'on put gagner de l'argent avec des chevaux coûteux et inutiles, qu'ils classaient infiniment au-dessous de ceux attelés à leurs chariots et à leurs camions.

La saison des courses touchant à sa fin, Guy n'eut plus à s'occuper de son écurie, s'en rapportant à son entraîneur qui, pour la saison du printemps prochain, lui promettait de nouveaux triomphes.

On ne s'imagine pas la passion que, dans tous les mondes à Paris, on a d'aller au spectacle pour rien. C'est une faveur que ne dédaignent pas les gens riches. Aussi partout, où il allait^ de belles dames venaient demander à Guy des loges pour son théâtre. Il les accordait avec une facilité qui engagea Saint-Phar à le prier de vouloir bien modérer un peu cette générosité qui diminuait chaque soir la recette d'une façon considérable. Guy tint compte de cette observation, ne fut pas moins généreux et se résigna à payer de sa poche les loges qu'on lui demandait.

Mais ces faveurs lui firent tort auprès des

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demoiselles qu'il rencontrait dans les salons. La pièce qu'on jouait au théâtre Marbeuf était trop leste pour que les jeunes filles pussent la voir. Leurs mères les laissaient à la maison. Un jour, mademoiselle Gabrielle se faisant l'interprète de toutes ses petites amies, adressa de vifs reproches à Guy. Il ne sut que lui répondre, il se contenta de lui dire que ces théâtres n'étaient point faits pour les demoiselles. Il croyait pouvoir s'en tenir là ; mais mademoiselle Gabrielle insista, le priant de lui expliquer pourquoi il n'était pas convenable qu'elle vit les Gandins de la lune, La tâche était embarrassante, heureusement pour lui, la marquise de Salita intervint et fit comprendre à sa fille qu'elle était trop curieuse.

Il y avait beaucoup de beau monde dans les avant-scènes du théâtre Marbeuf, attiré là par les gracieusetés du comte Guy. Comme son intrigue avec mademoiselle Zozo n'était un secret pour aucune d'elles, ces nobles dames la lorgnaient, faisant l'inventaire des pierreries attachées à ses costumes. Ce luxe insolent les

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rendait rêveuses. Elles formaient un souhait, celui que le comte Guy se mariât et qu'il parât sa femme légitime autant que la petite sauteuse qui se déhanchait devant elles et que, par dépit, elles avaient surnommé une ânesse chargée de reliques.

Mademoiselle Gabrielle ayant dit à Guy qu'elle s'était mortellement ennuyée pendant la soirée que sa mère avait passée au théâtre Marbeuf, il voulait la dédommager, et apporta une belle loge avec salon pour TOpéra-Gomique où l'on jouait une pièce que les ingénues de son âge pouvaient écouter sans danger. La loge était très grande, ce qui permit à mademoiselle Gabrielle d'inviter quelques-unes de ses amies qui, comme elle, s'étaient ennuyées, tandis que leurs mères étaient au spectacle. Ces demoiselles, sous la conduite de madame la marquise de Salita, occupèrent la loge à salon et trouvèrent à leurs places des bouquets extravagants et des boîtes de bonbons de toute sorte.

Pendant un entr'acte, Guy vint leur rendre visite. Madame de Salita le remercia et lui dit

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qu'avec cette loge il avait fait bien des heureuses.

— Tâchez donc, monsieur Guy, dit mademoiselle Gabrielle, de faire jouer à votre théâtre des pièces que nous puissions voir, car nous adorons toutes le spectacle.

— Mademoiselle, je songe à ce que vous me dites, et précisément, en ce moment, nous montons une féerie accompagnée de musique que vous pourrez certainement voir. La pièce est prête ; mais ce qui nous manque, c'est la femme qui sera chargée du premier rôle. Ce rôle est superbe, et, pour qu'il fut bien tenu, il faudrait une jeune fille non seulement très belle, mais encore ayant la majesté et la distinction d'une princesse.

— Ça se trouve, dit madame de Salita.

N'avons-nous pas vu, en ces derniers temps, des princesses qui se sont risquées sur les tréteaux des cafés-concerts? Et tenez, mon cher monsieur Guy, venez me voir, je vous présenterai à une de mes amies dans le salon de laquelle une demoiselle, appartenant à une famille de grande noblesse, chante avec talent, et

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que des revers de fortune vont probablement contraindre d'entrer au théâtre.

— J'accepte de grand cœur votre offre, dit Guy, introduisez-moi auprès de cette demoiselle, et si le rôle lui convient, je lui promets un engagement magniQque.

Au jour convenu, Guy, accompagné de la marquise de Salita, fut présenté à madame des Arcis, mère d'un ami de mademoiselle Gabrielle. Il se trouva en présence de la comtesse de Procida, mère de mademoiselle Irène.

Madame veuve de Procida était une grande dame déchue. Elle prétendait avoir épousé le descendant direct de Jean de Procida, qui avait joué un si grand rôle dans le drame que dans l'histoire on appelle les Vêpres siciliennes, et elle avait dans sa poche une généalogie toute prèle pour faire la preuve de cette prétention. La comtesse, âgée de près de cinquante ans, avait été fort belle. Mariée à un époux volage, elle s'était vengée et lancée dans toutes sortes d'intrigues. Elle prétendait que deux gentilshommes italiens s'étaient brûlé la cervelle

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pour elle. Mais ce beau temps était passé et sa fortune entièrement dissipée. La vie devenait pour elle un problème. Jusqu'alors, pour suffire aux dépenses indispensables, elle vendait un par un les objets d'art précieux qu'elle possédait, puis ses écrins. Bientôt elle devait arriver au bout de son rouleau.

Mais elle possédait sa fille Irène douée d'une voix superbe avec laquelle on pouvait gagner des millions, et chanter ainsi que cela se voit de nos jours à cinq mille francs par soirée.

Mademoiselle Irène était superbement belle, grande, des cheveux noirs abondants, des épaules adorables et une taille douée de la flexibilité et de la grâce d'un roseau.

Après les présentations, Guy, pria mademoiselle Irène de bien vouloir se faire entendre. Avec beaucoup de bonne grâce elle se mit au piano, et d'une voix fraîche et bien posée attaqua avec une décision saisissante la polonaise de la Jérusalem de Verdi. Elle chanta avec une verve et un brio qui enlevèrent tout l'auditoire, Guy tout le premier dont l'enthousiasme était

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à son comble. Elle aborda ensuite le Brindisi de la Lucrèce Borgia de Donizelti qui lui valut aussi un très grand succès,

Guy était ravi en songeant qu'il pouvait être le directeur de cette beauté parfaite et conquérir ainsi sur elle des droits superbes. Quelque chose lui disait qu'il allait concevoir pour Irène un amour violent qui, s'emparant de son libre arbitre, pouvait le conduire plus loin qu'il ne voudrait. Cette perspective ne l'effrayait pas. Il était tout à elle et comme étourdi par ce coup de soleil de beauté qu'il venait de recevoir à l'improviste.

— Mademoiselle, lui dit-il, je possède pour mon plaisir un théâtre sur lequel on va monter une sorte de féerie ballet. Dans cette pièce il y a une jeune reine qui doit être belle comme le jour. On dirait que ce rôle a été écrit pour vous. Je vous l'offre ce rôle, et je demande à madame la comtesse Procida votre mère de vous autoriser à l'accepter. Si madame de Procida consent, je vous prie de venir accompagnée par elle à mon théâtre. Celui qui le dirige vous

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le fera connaître, et fera déchiffrer sur un piano les airs que vous aurez à chanter.

— Monsieur, reprit madame de Procida, ma fille n'entend rien au théâtre ; vous trouverez en elle la plus novice et la plus maladroite des débutantes.

— Ne nous occupons pas de ces détails, madame, ils regardent les auteurs et mon régisseur général. On fera tout ce que mademoiselle désirera. Venez au théâtre, où j'aurai l'honneur de vous attendre demain à midi.

En effet, le lendemain on vit arriver dans les coulisses du théâtre Marbeuf la comtesse de Procida et sa fille Irène. Elle était adorable. On eût dit une déesse marchant sur la nue. Guy, les auteurs et Saint-Phar étaient là pour les recevoir. Tous furent ravis, disant que quelque inexpérimentée que fût mademoiselle Irène, une pièce jouée par elle ne pouvait être qu'un succès.

Aussitôt les études commencèrent, et mademoiselle Irène mise en rapport avec le musicien qui devait lui apprendre les airs de son rôle.

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Les répétitions duraient depuis plus d'un mois. Bientôt mademoiselle Irène venait seule. Guy la fit demander dans son cabinet. Elle s'y rendit sans paraître éprouverla moindre émotion.

Après l'avoir saluée, il la fit asseoir dans un grand fauteuil et lui dit :

— Vos répétiteurs, mon régisseur et les auteurs sont fort contents de vous. Ils prétendent que vous savez presque déjà votre rôle.

— En effet, monsieur, j'étudie chez moi sur le manuscrit qu'on m'a donné, dit Irène en jetant sur Guy un sourire charmant, et qu'un fat eût trouvé plein de promesses.

Irène ne le disait pas, mais elle trouvait Guy fort séduisant.

— Voici, lui dit-il, un papier que je vous prie de signer. C'est un engagement pour un an à mon théâtre à partir d'aujourd'hui, à raison de vingt-cinq mille francs.

Irène croyait rêver.

— Mais, dit-elle, je ne puis signer ce papier, je suis mineure et j'ai besoin de l'autorisation de ma mère.

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— Eh bien, venez demain avec elle.

Et le lendemain, la noble comtesse de Procida, accompagnée de sa fille, signait, avec un très vif empressement cet avantageux contrat qui allait adoucir sa situation et mettre, comme on dit vulgairement, du beurre dans les épinards.

— Guy signa un autre papier.

— Vous allez, dit-il à la comtesse de Procida, passer à la caisse où vous toucherez cinq mille francs à titre d'avance, nous compterons plus tard.

— Merci, monsieur, lui dit-elle, je vais faire ce que vous me dites.

Puis s'adressant à sa fille, elle ajouta :

— Je me retire, et toi, Irène, reste avec ton bienfaiteur qui a peut-être quelque chose à te dire.

Cette noble dame avait prononcé ces mots avec une sorte de cynisme. On eût dit qu'elle jetait sa fille dans les bras de Guy.

Celui-ci fut généreux et réservé. Mais Irène était si belle, si séduisante, si passionnée, que

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tout lui disait qu'il n'en serait pas longtemps ainsi. Il voulut la questionner sur sa façon de vivre, sur ce qu'elle avait fait jusqu'à présent. La petite ne se livra pas. Ses réponses étaient vagues et pouvaient, à la rigueur, être aussi bien celles d'une innocente que d'une rouée.

Plus il la questionna, plus il essaya de sonder son cœur, plus il demeura perplexe. Cependant, n'y tenant plus, il lui prit la main et l'embrassa sur ses joues, qui devinrent alors colorées comme des pêches. Quant à ses yeux, ils étaient si penchés qu'il ne put y lire ce qu'ils exprimaient.

. La petite en le quittant, lui dit :

— Demain, avant la répétition, je viendrai vous voir dans votre cabinet. Une vieille comédienne amie de ma mère m'a dit qu'au théâtre on ne saurait être trop bien avec son directeur.

Guy demeuré seul se sentit très amoureux et cherchant en vain de deviner devant quelle créature il se trouvait, se demandait à lui-même si cette eufant-là était blanche comme l'hermine ou rouée comme la potence»

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La pièce que Toii montait s'appelait Vénus en voyage. Vénus, • lasse d'être déesse^ quittait l'Olympe et apparaissait aux hommes sous les traits de Cléopâtre, d'Armide et de madame de Pompadour. Elle était, dans sa course folle à travers les siècles, suivie de Vulcain, son boiteux et insupportable mari, qui venait sans cesse la troubler lorsque, avec une faiblesse et une coquetterie de déesse, elle attirait à un rendez-vous le mortel qui avait eu le don de la charmer. Ce n'était pas très fort comme intrigue, mais cela permettait de montrer la cour de Cléopâtre, les jardins d'Armide et le Trianon de la Pompadour. Il y avait de fort beaux décors, des costumes splendides, et par-ci par-là des petits airs très réussis.

Dans les coulisses, tout gravitait autour d'Irène qui se savait maîtresse de la place.

Aussi était-elle un peu capricieuse, un peu insolente, et n'en faisait qu'à sa tète, au grand désespoir de Saint- Phar, qui n'augurait pas bien pour le théâtre de cette fascination que cette belle enfant exerçait sur Guy.

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Quant aux autres femmes, elles étaient jalouses, prétendaient qu'on les comptait pour rien, et qu'il n'y en avait que pour Irène. Zozo surtout était dans un état d'irritation indescriptible. Son beau temps était passé, Guy ne pensait plus à elle.

Les plus habiles couturiers de Paris furent chargés de préparer les costumes qu'Irène devait porter dans la pièce, c'est-à-dire ceux de Vénus, de Cléopâtre, d'Armide et de la Pompadour. Lorsqu'ils furent prêts, ce fut dans le cabinet de Guy, derrière un paravent, qu'on vint les essayer, ce qui permit à Irène d'apparaître aux yeux de celui qui était déjà amoureux d'elle jusqu'à la folie, sous les aspects les plus provocants et les plus tentateurs. On conviendra qu'un sage lui-même n'aurait pu supporter une pareille épreuve sans perdre la raison, Guy se comporta comme l'aréopage devant Phrynée.

Ces costumes étaient exquis, mais ils manquaient de pierreries, Guy fut le premier à le constater, et promit à Irène que dès le lendemain cette lacune serait comblée. Il ne s'agis-

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sait pour cela que de s'eu aller rue de la Paix et au Palais- Hoyal, dévaliser les bijoutiers.

En effet, le lendemain, Irène, en entrant dans le cabinet de Guy pour essayer une seconde fois ses costumes, trouva trois parures complètes qui arrachèrent des cris d'admiration. On l'habilla, on remarqua beaucoup la petite fleur de lotus en rubis que la reine d'Egypte devait, se^ Ion l'histoire, offrir à César. C'était une merveille qui scintillait comme un buisson ardent.

Lorsque l'essai fut terminé, Guy dit à Saint- Phar :

— Croyez-vous que ces parures feront de l'effet à la scène ?

— Oui, répondit Saint-Phar, mais elles ont dû vous coûter plus cher que ce qu'on a dépensé pour monter la pièce ?

— Peut-être bien, dit Guy, en faisant comprendre aux personnes présentes qu'il désirait qu'on le laissât seul avec sa pensionnaire.

Il ne savait plus où il en était, tant son trouble était grand, fasciné, vaincu par cette superbe fille qui, elle-même, semblait partager son

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ivresse. A peine seuls, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et échangèrent de ces soupirs, de ces baisers et de ces frissons près desquels toutes les déclarations d'amour eussent été pales et froides. Irène se sentit perdue, n'ayant plus la force de résister.

— Je vous plais, mon beau cavalier, dit-elle à Guy, et moi aussi je vous aime, ma bouche et mes yeux vous le disent assez.

— Oui, je vous aime, reprit Guy, et ce qui m'embarrasse, c'est de savoir, après vous avoir vue dans vos trois costumes, laquelle je préfère de Cléopâtre, d'Armide, ou de la Pompadour.

En vérité je ne saurais dire ce que je voudrais être, de César, de Renaud ou de Louis XV.

— Eh bien soyez ces trois héros l'un après l'autre, c'est la façon la plus simple de sortir de votre incertitude.

Puis rougissant de ce qu'elle venait de dire, Irène se cacha la figure dans un voile de dentelle.

En cet instant Guy écrivit un petit billet et donna l'ordre à son domestique d'aller le porter à son adresse.

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— Ma chère Irène, dans ce petit papier j'apprends à la marquise de Procida que sa fille Irène, retenue au théâtre par une répétition générale, ne la rejoindra pas avant ce soir minuit.

— Que votre volonté soit faite, dit Irène, vous me perdez, mais dans ma chute votre protection ne me manquera pas.

Guy ferma au verrou la porte de son cabinet, et prenant Irène dans ses bras il lui dit : il y a en vous une trinité de beauté.

— Eh bien , procédez chronologiquement, soyez César , moi je vais essayer de me faire Cléopâtre.

Guy se conduisit en dictateur et sut entrer tout botté dans le cœur de sa belle, comme autrefois Cromwell dans le parlement.

A sept heures il demanda sa voiture, emmena Irène chez lui et s'en alla dîner ensuite avec elle dans un salon du café Riche.

Le lendemain, madame la marquise de Procida lui ayant fait Tamitié de ne point paraître, il lui envoya un chèque qui lui valut ses plus

vifs remerciements. Il ne s'était d'ailleurs ja-

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mais fait d'illusion sur cette créature qui n'avait dû reculer devant rien pour styler et pervertir sa fille. On lisait sur son visage ravagé par les passions qu'elle appartenait à la catégorie de ces aventurières interlopes comme il y en a tant à présent, qui s'en vont déballer, l'hiver dans les capitales, et l'été sur les plages à la mode une noblesse et des armoiries frelatées, auxquels tant de nigauds se laissent encore si souvent prendre.

Alors, sous le coup de ces réflexions, il prit une résolution héroïque. 11 se jura de ne point prendre Irène au sérieux et de réserver son cœur pour une plus digne, sans cesser pour cela de savourer la beauté de cette petite malheureuse qui avait été perdue par celle précisément qui avait mission de la protéger.

Irène ne se doutait de rien. Le lendemain, en venant au théâtre, elle alla tout droit dans la loge de son directeur, qui n'était pas encore arrivé. Dès qu'il parut, elle se jeta dans ses bras, et, avec le plus entraînant des sourires, dans la posture la plus lascive, lui dit :

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— Hier, vous avez été César, c'est aujourd'hui le tour de Renaud, votre Armide ne l'oublie pas.

Elle fut comprise, et un instant après le cabinet du directeur était métamorphosé en jardin.

Le soir de la première, Guy avait distribué les plus belles loges à ses amis. La marquise de Salita, sa fille Gabrielle et toutes ses jeunes amies occupaient deux avant-scènes. La comtesse Aldini était placée dans une loge de face. Presque toutes les autres loges avaient été louées par des femmes fort élégantes appartenant à tous les mondes, et les stalles d'orchestre par des messieurs au gardénia. Guy était, avec son ami Robert, caché dans une petite loge située sur la scène.

Tréfeuchel et Lorget n'avaient pas été oubliés. Ces vieux philosophes qui considéraient toujours Guy cornme un enfant riaient de ses folies qu'ils avaient évaluées à deux ou trois millions. Malgré tout ce qu'il avait déjà gaspillé, il y avait encore de la marge. Dès qu'Irène entra en scène, ils prirent leurs lorgnettes pour

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faire l'inventai re de toutes les pierreries dont elle était chargée. Alors Tréfeucliel dit à Lorget :

— Nous saurons bien à quoi nous en tenir, par la raison que toutes ces belles choses seront payées à la caisse et que les factures passeront par nos mains.

La toile se leva, et Irène, qui jouait Vénus cachée sous les traits de Cléopàtre, parut dans un costume étincelant de pourpre, d'or et de pierreries. L'espèce de petit casque qu'elle portait sur la tète attira tous les regards, ce fut un cri d'admiration générale. Tous étaient fascinés par cette beauté parfaite, absolue, dominatrice, à l'influence de laquelle il eût été impossible de se soustraire. Les hommes étaient fous et les femmes envieuses de cette créature sortie de l'enfer qui faisait tout pâlir à coté d'elle.

On se calma un peu lorsque Irène se mit à chanter. Sa voix chevrottait, elle était glacée de peur, et ne tenait pas compte de l'indulgence avec laquelle on l'écoutait, indulgence qui s'adressait à sa beauté et à sa toilette, et

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pas du tout à son talent de comédienne... Elle fut applaudie un peu par politesse, et avec frénésie par ceux qui avaient été payés pour cela.

Il en fut de même pendant les trois actes.

Son mérite se borna à prouver qu'elle pouvait à la rigueur prétendre égaler en beauté Cléopâtre, Armide et la Pompadour, mais c'était tout. Aussi disait-on dans la salle : « Quel malheur qu'elle ait à chanter et à parler, sans cela elle serait parfaite. »

La pièce eut un succès dans lequel Irène fut pour peu de chose. Ce succès fut obtenu par un comique boiteux qui remplissait le rôle de Vulcain, et qui, semblable à ces diables sortant des boites à surprises, arrivait juste à temps pour empêcher Vénus de faire : cascader sa vertu, comme on dit dans la Belle Hélène^

Pendant le second entr'acte, Guy envoya son ami Robert parcourir les couloirs pour écouter ce qu'on disait d'Irène. Dans tous les groupes, on était d'accord pour la proclamer une reine de beauté^ mais on ne lui reconnaissait aucun talent ni comme chanteuse, ni comme comé-

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dienne. Un habitué de l'Opéra l'avait définie une grue solennelle. Ce mot circula et le lendemain on le trouvait rapporté dans tous les articles sur la soirée théâtrale. La Mère Duchesne seul ne l'insérait pas» Saint-Phar avait prévenu Mauprat qui lui-môme avait vu le farouche Philinte.

Dans la loge de la marquise de Salita» on ne pouvait causer qu'à mots couverts, à cause des demoiselles qui étaient là. Malgré les précautions prises, mademoiselle Gabrielle comprit un peu ce qu'on disait» ce qui la rendit rêveuse. Elle cessait d'Atre une enfant et devenait jeune fille.

Quant à la comtesse Aldini, elle était jalousOi sachant bien qu'il n'y avait pas de lutte possible avec Irène: mais elle dissimulait sa jalousie et disait à ceux qui lui faisaient visite, que le comte Guy avait très bon goût et que mademoi^ selle Irène de Procida était digne de tous les hommages et de toutes les splendeurs dont elle était entourée.

— ^ Ce qui me console» disait-elle en prenant

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une bouche méchante, c'est que cet engouement ne durera pas longtemps. Guy ne tardera pas à découvrir combien cette aventurière est méprisable et comme elle a su profiter des leçons de sa mère»'

Robert rentra dans les coulisses pour faire part à Guy de tout ce qu'il avait entendu et appris dans les couloirs et dans les loges où il était allé faire de petites stations. Il lui affit*ma que toute la jeunesse élégante brûlait pour Irètie.

Guy fut charmé en entendant ces paroles, et pour lui, Vénus en voyage était un grand succès, quel que fût le sort qui lui était réservé. Pour certains mauvais sujets on n'est réellement l'amant que quand la foule le sait. Orj tout Paris le savait. Son but était atteint.

Grâce aux photographes, la beauté d'Irène obtint tout de suite une grande notoriété. Son portrait fut exposé dans toutes les vitrines* On la représentait dans son triple rôle de Cléopâtrô, d'Armide et de la Pompadoui*, puis couchée liiollenlent sur les coussins des landaux attelés

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de chevaux superbes que Guy lui avait donnés pour s'en aller au Bois.

A son cercle, ses amis disaient à Guy : « Irène est bien belle, mais tu ne la conserveras pas, elle te sera sûrement volée par un de ces nababs ou de ces gros négociateurs d'emprunt qui flânent toujours sur le pavé de Paris. »

DaQS les salons, Guy était montré au doigt par les dames qui avaient des filles à marier et qui toutes leur souhaitaient pour dot l'argent qu'il donnait à cette jeune farceuse. Cela flattait son amour-propre et avait même bien plus de prix à ses yeux qu'Irène elle-même à laquelle il reprochait de s'aimer plus qu'elle ne l'aimait.

Enfin le temps passait, Vénus en voyage faisait de belles recettes au théâtre Marbeuf, où l'on allait pour voir la comédienne avec le même empressement qu'on avait mis dans ces derniers temps pour entrer dans ces baraques où l'on montrait des belles Fatma.

Etant allé dîner chez la marquise de Salita, il apprit des nouvelles qui lui donnèrent fort à

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penser. Mademoiselle Gabrielle, qui était devenue belle comme le jour, avait déclaré à sa mère qu'elle entrerait au couvent si Guy ne consentait pas à Tépouser. Avec son innocence de jeune fille elle osait jeter le gant à l'aventurière fastueuse qui tous les soirs exhibait ses charmçs entre quatre chandelles à tous les premiers venus qui pouvaient obtenir ce plaisir pour cent sous. Un bruit vague et confus lui disait que Guy saurait l'apprécier à sa juste valeur, et que dans son esprit et dans son cœur il y aurait des voix secrètes qui se feraient entendre pour lui dire que tous les oripeaux de celle demoiselle ne valaient pas la couronne virginale qui formait toute sa parure à elle, noble et pure demoiselle Gabrielle de Salità.

Celte charmante créature ne se trompait pas.

Dès que Guy Teut retrouvée dans le salon de sa mère, il se sentit ému, reconnut que l'innocence est encore plus troublante que le vice, et qu'entre une vierge et toutes les rôtisseuses de

balais si jeunes, si fastueuses et si dépravées

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qu'elles fussent^ la lutte n était pas possible. Il se sentait tout prêt à rire de pitié au nez du diQ>ble, de ses pompes et de ses œuvl'es, et à se mettre à genoux pour dire sa prière aux pieds de la vierge.

Pendant le diner et la soirée , il profita des instants où mademoiselle Gabrielle était près de sa mère pour lui dire les choses les plus déil** cates et les plus tendres. On devinait à l'accent de sa voix et à Teitpression de son regard qu'il était sincère, et de quel mépris subit il avait été pris pour toutes les farceuses au milieu des-* quelles il avait vécu jusqu'alors.

Quand il se retira, il hésita à retourner à son hôtel parce qu'Irène devait l'y attendre. Il se montra pour elle d'une froideur désespérante^ et pour l'expliquer prétendit qu'il était un peii souffrant. Il s'était assis sur un canapé, fumant un cigare et ne semblant pas songer à se coueher, bien qu'il fut très tard.

Tout à coup il sortit de son silenee et de sa rêverie^ Un papier sorti de la poche d'Irène était totnbé à ses pieds. C'était une lettre^ ûné

l'arghigommbux 263

déclaration d'une bôtise irritante et d'une insolence de palfrenier.

Irène lui arracha'cette lettre des mainâ et s*écria :

— A quoi donc penôe ma mère^ en vidant si mal mes poches ?

Pour Guy, il y avait dans ces simples paroles une légende de Gavarni, c'est-à-dire tout un roman. Gela signifiait qu'Irène se laissait faire la cour, que sa mère était sa complice et que c'était sur elle qu'elle comptait pour dissimuler les traces de ses intrigues.

— Vous voilà de mauvaise humeur, dit Irène à Guy, et cela tombe bien mal, carj'avaiô précisément un service importait à vous demander. On ne doit rien attendre des lèvres qui font la moue, celles qui sourient seules savent donner.

— Moi, reprit Guy, je ne suis pas fait comme les autres, et je tiens à vous le prouver... Que désirez-vous? parlez*

— Il me faut absolument deux mille franc i pour demain matin. J'en ai besoin comme uh pauvre a besoin d'un sou^

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— Eh bien ! Je vous en donne trois mille, si vous consenter à me quitter tout de suite et à vous en aller coucher chez votre mère. Vous la gronderez tout à votre aise à propos de la négligence qu'elle met quand elle fouille vos poches.

— Vous êtes jaloux, dit Irène, et vous attachez de l'importance à la lettre que vous venez de lire ?

— Non, dit Guy donnant trois mille francs à Irène, heureusement je ne suis pas jaloux.

Là-dessus elle sortit et monta dans un coupé que Guy avait donné Tordre d'atteler.

Demeuré seul, l'image de mademoiselle de Salita s'installa devant ses yeux. Un demi-sommeil s'empara de lui et alors le ciel lui accorda la grâce de le faire rêver de sa belle. Il se réveilla calme, reposé, dispos. Il se mit à résumer sa vie, et trouva que, par sa faute, il la gaspillait bêtement. Dans son sérail que, grâce à son immense fortune, le monde lui attribuait, il voyait la comtesse Aldini qu'il n'aimait plus, Zozo qui pour l'instant lui était indifférente.

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Irène de Procida qu'il venait de mettre à la porte, puis quelques autres drôlesses qui visaient sa bourse. Hors de ce milieu impur, il entrevoyait mademoiselle Gabrielle parmi des lis et des roses lui souriant, et trouvant le moyen, par des prodiges de physionomie, de lui faire comprendre que c'était lui, lui seul, qu'elle aimait, et pas du tout ses millions. Elle était d'ailleurs plus belle que ses rivales, car ses lèvres n'avaient jamais menti ni subi aucune souillure.

Tandis qu'il restait plongé dans cette extase qu'il aurait voulu voir durer toujours, la marquise de Salita se sentait perplexe.

Guy semblait bien affectueux et bien aimable pour sa fille, mais il n'avait rien dit. La question était de savoir si ce viveur qui, grâce à sa richesse, n'avait jamais pu rien désirer, entendait continuer sa vie dévergondée ou, si fatigué de ses folies et de ses débordements, ayant achevé de jeter sa gourme, ainsi qu'on a coutume de le dire, ne rêvait pas une existence plus calme et plus honorable. La marquise sa-

266 L'^ARGHiaOMMBUX

vait par expérience que les jeunes gens, qui ont commis le plus de sottises, font e&suite les meilleurs maris*

Le marquis et la tnarfluise» gens très délicats et très chatouilleux sur les questions d'honneur, craignaient, si ce projet d'union se réalisait, qu'on les accusât dans le monde d'avoir intrigué pour faire contracter à leur fille un mariage d'argent. Ils possédaient eux-mêmes titiê certaine fortune, mais qui n'était plus rien, comparée à celle de Guy. Ils résolurent de ne rien brusquer et de laisser aller les choses* S'ils eussent écouté les impatiences de mademoiselle Gabrielle, ils eussent fait la demande tout de suite. Mais ils résistèrent au désir de leur enfant, et lui rappelèrent qu'une fille de bonne famille devait attendre qu'on la demandât en mariage^ et ne pas se jeter à la tète de celui qu'elle souhaitait pour époux* Us se montrèrent sur ce point inflexibles.

Us remarquèrent que Guy, qu'ils n'avaient vu jusque-là que rarement, inventait des prétextes pour les Visiter; Ils discernèrent là un

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symptôme favorable* Il était évident qu'il éprouvait à se trouver avec Gabrielle un plaisir égal à celui qu'elle ressentait de son côté. Les amoureux sont comme les sages j ils se comprennent à demi-mot. Mais enfin, il ne se déclarait pas*

Ce n'était pas l'envie qui lui en manquait, mais autant il était hardi avec les jeunes farceuses qui venaient mendier ses hommages, autant il se sentait timide en face de la jeune fille honnête qui pouvait être sa femme et porter son nom. Cette vague incertitude qui n'était pas sans charme le détachait pour ainsi dire de ce qui n'était pas sa bien-aimée, et le rendait aussi sage qu'il avait été écervelé et dissolu jusqu'alors.

Avant de se déclarer, Guy avait jugé à propos de liquider toute sa situation et de dire ainsi un adieu définitif à toutes ses folies de jeunesse- Quand cette détermination fut bien arrêtée dans son esprit, il s'en alla trouver Tréfeuchel et lui fit part de ses desseins.

— Mon cher ami^ lui dit-il^ j'en ai alslsez de ma vie décousues On a beau me dire dans les

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gazettes frivoles, et parmi les mauvais sujets de mes amis, que je suis le jeune homme le plus chic de Paris, cela ne fait pas le bonheur, et personne ne comprend mieux que moi, pas même toi, la nullité bête de mon existence. Il me semble que j'ai un autre rôle à jouer, et qu'il est temps d'en Onir avec toutes mes coûteuses fantaisies. Je viens pour te dire que je veux me défaire de mon journal et démon théâtre. Peut-être conserverai-je mon écurie de courses.

— Bravo, Guy, dit Tréfeuchel, j'applaudis des deux mains à celte héroïque résolution. Tu deviens sage et tu le resteras. Il t'en aura coûté assez cher pour en être venu là, car tu as déjà gaspillé beaucoup d'argent. Je parierais que tu ne t'es jamais fait rendre compte de ce que nous avons payé pour toi ?

— Jamais, dit Guy, et je vais prier Lorget, qui a été particulièrement chargé de payer, de me dire où j'en suis.

— Mon cher ami, dit Lorget, tu as dépensé moins d'argent que je ne le pensais. Tu n'as

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mangé avec ton théâtre et ton journal qu'un million. Sais-tu bien que tu as payé vingt sous la ligne le feuilleton si ennuyeux des Microbes de Vâme publié par la Mère Duchesne. Quant à ton théâtre, il t'aura coûté en réparations de la salle, en engagements d'artistes, en décors et en costumes, il t'aura coûté, te disje, les yeux de la tète. Du reste tous les comptes sont là, tu pourras vérifier. Reste ton écurie de courses. Oxford, ton entraîneur, est un fort habile homme et il a su mettre les deux bouts en un. Tu auras raison de conserver cette écurie.

— Eh bien ! c'est dit, reprit Guy, je vends le théâtre et le journal. Demain je convoque ici Mauprat et Saint-Phar pour leur faire part devant toi de mes projets.

Mauprat et Saint-Phar comparurent devant un aréopage composé de Guy, de Tréfeuchel et de Lorget. Mauprat parla le premier.

— Messieurs, dit-il, la Mère Duchesne ne gagne pas d'argent, mais bientôt, avec un peu de persévérance, ferait ses frais. Si le succès s'est

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fait attendrei cela tient à deux causes : le journal était conservateur et libéral» Cela ne suffit plus aujourd'hui. 11 faut, en politique, être radical, ce qui n'engage à rien, par la maison que les journaux les plus violents ont surtout pour lecteurs des conservateurs. Mais on n'est élu, à quoi que ce soit, par le suffrage universel, qu'en se disant très avancé. Sans cela, on est tiède, insipide, et on endort ses lecteurs. Vous me trouverez peut-être bien sceptique. A présent, il faut l'être pour réussir. En littérature, il convient d'être un peu naturaliste et, sinon porno* graphique, tout au moins fort leste, fort égrillard dans les chroniques. Les femmes n'aiment plus que les histoires pimentées, celles qui les émoustillent. Soyez sûrs que si on publiait aujourd'hui Paul et Virginie et même Manon Lescauts ces romans n'auraient qu'un médiocre succès. Paul est trop innocent et, dans Manon^ Thiberge est trop ennuyeux.

— Et bien, mon cher Mauprat, dit Guy, vous dites que le journal la Mère Duchesne fera bientôt sesfrais, je vous le donne pour rien. Gardes-

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le si vous voulez, sinon il cessera de paraître. On paiera dans ce cas un an d'appointements à tous les rédacteurs. Quant à vous, Saint- Phar, qu'avez-vous à me dire du théâtre Marbeuf?

— Monsieur le comte, dit Saint-Phar, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour faire marcher Tentreprise. Je n'ai pas réussi, parce que vous m'avez prescrit une mise en scène trop coûteuse. Décors, costumes, vous vouliez qu'on n'épargnât rien, et qu'on mit de la soie, là où le coton ou la laine eussent suffi. Et puis, et cela me coûte beaucoup à vous le dire, mais cela importe à ma défense, vous avez eu, monsieur le comte, des faiblesses pour mademoiselle Zozo, et mademoiselle de Procida, qui ont coûté cher au théâtre. Ces demoiselles se sentant soutenues par vous, n'en faisaient qu'à leur léte et pour un oui Ou pour un non, nous forçaient de faire des relâches.

— Tu vois encore, cher Guy, dit Tréfeuchel en riante ce qu'il en coûte quand oti est trop bon pour les demoiselles.

— D'autant pluB,reprit Sâint-Phar,que ces deux

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cabotines, car ce ne sont, en réalité, que des cabotines, n'étaient pas du tout fidèles à monsieur le comte.

— Laissons cela, dit Guy, vous les avez mises à la porte, qu'elles aillent se faire prendre ailleurs. Fermez le théâtre Marbeuf ou gardezle pour votre compte. Si vous vous trouvez dans l'embarras par suite de cette fermeture, venez me trouver, je suis là. Vous me coûterez moins cher que des soubrettes, des chanteuses et des danseuses. Je ne veux plus entendre parler de rien.

Cela dit, Guy chargea Lorget de terminer les comptes et de se montrer très généreux avec Mauprat et avec Saint-Phar. Il avait gaspillé en moins de deux ans plus de douze cent mille francs. Comme satisfaction il s'était donné le plaisir de faire un peu turlupiner par Mauprat dans son journal quelques hommes politiques qui lui déplaisaient, et dans son théâtre, défaire endosser à Irène de Procida et à Zozo quelques ' toilettes bien tapageuses.

Etant restés seuls, Tréfeuchel dit à Guy :

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— Tu as une immense fortune, fais-en au moins à l'avenir un usage qui te profite. Rien n'est plus facile. Ne t'obstine plus à subventionner des feuilles de choux comme la Mère Duchesne, ni des bouibouis comme le théâtre Marbeuf, et avec l'argent que tout cela te coûtait, fais des cadeux à l'Institut, donne aux astronomes des télescopes et une foule d'instruments qui leur font défaut, parce que le budget de l'instruction publique ne peut les payer, et de cette façon, tu te feras tout de suite connaître comme un bienfaiteur de la science. Les savants te feront la cour et te grandiront autant que lu te diminuais à plaisir au milieu de ceux qui t'entouraient. Et puis, si à l'aide de tes télescopes tu discernes sur la scène de l'Opéra ou ailleurs des étoiles de première grandeur, tu pourras aller les visiter au milieu de leurs constellations.

— Tu as raison, reprit Guy, mais pour l'instant il n'est plus question d'étoiles. Il n'y enaplus qu'une pour moi, que je veux épouser afin de rentrer dans la vie vraie, calme et honorable.

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J'aime à la folie mademoiselle de Salita, et mon intention est de la demander en mariage à son père.

— Mais je t'approuve d'autant plus, dit Tréfeuchel, que ton grand-père avait distingué cette petite fille, et que plusieurs fois Lorget et moi, nous lui avons entendu dire qu'un jour tu pourrais devenir son mari. Ton grand-père avait été en relations avec M. le marquis de Salita qui possède des terres dans le nord et qui avait coutume de nous vendre pour nos raffineries les betteraves qu'il récoltait dans ses champs. C'est ton grand-père qui donnait chaque année les plus belles poupées à mademoiselle Gabrielle. Le père et la mère se doutent-ils de tes projets ?

— Je n'en sais rien, dit Guy ; en tout cas ils ne les ignoreront pas longtemps, car mon intention est de te prier d'aller faire ma demande.

Cette détermination prise, Guy se sentit libre. Qu'on se figure un oiseau captif auquel on rend la liberté, et qui aussitôt se mettrait à voler éperdument. Il oublia le théâtre Marbeuf, et il oublia la Mère Duckesne^ son-

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géant qu'il n'était plus pour rien dans ces entreprises. Il était tout heureux de pouvoir penser à sa bien-aimée et de réciter ces prières interminables et muettes dont se compose la messe des amoureux. Il lui tardait de brusquer les choses.

Sa demande faite par Tréfeuchel qui représentait son grand-père, fut bien accueillie. Tout de suite, le marquis et la marquise de Salita donnèrent leur consentement et autorisèrent Guy à venir faire sa cour. Mademoiselle Gabrielle était ravie et trouvait moyen de puiser, dans sa joie et dans son bonheur, un surcroît de beauté.

Dès ce jour-là, Guy vint assidûment visiter sa belle et lui roucouler sous les yeux vigilants de sa mère cette kyrielle de phrases toutes faites qui, depuis que les jeunes gens font la cour aux jeunes filles, ont passé sur les lèvres de toutes les générations. La marquise de Salita était très sévère, il y avait plus d'un grand mois que Guy répétait avec sa belle ses roulades amoureuses et il ne lui avait pas encore été

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permis d'échanger le plus petit serrement de main. 11 se plaignait de cette sévérité ; mademoiselle Gabrielle joignait ses plaintes aux siennes, et la marquise persistait dans ses rigueurs. Lorsqu'ils devenaient trop pressants^ la marquise répondait :

— Restez tranquilles, vous aurez tout le temps de vous embrasser lorsque vous serez mariés.

Ils trouvaient cette réponse pitoyable.

Déjà Guy s'occupait de la corbeille de fée qu'il voulait otîrir à sa fiancée. Tous les fournisseurs en renom de Paris avaient été mis en réquisition, et sommés de se surpasser et d'inventer des parures et des colifichets nouveaux pour l'adorable personne à laquelle ils étaient destinés. Mais il fallait un certain temps pour préparer ce trousseau d'infante.

Enfin, le jour de la cérémonie nuptiale fut fixé, et les journaux annonçaient dans leurs Echosy parmi les grands mariages, celui de M. le comte Guy Delatour avec mademoiselle Gabrielle de Salita, fille du marquis et de la marquise de Salita.

l'archigommeux 277

En apprenant cette nouvelle, les envieux, que les plus honnêtes traînent toujours à leur suite en ce monde, ne purent contenir leur dépit, et résolurent aussitôt de troubler le bonheur de ces deux amoureux, si biens faits l'un pour Tautre, Tune étant très belle et l'autre étant très riche.

On eut recours, cette fois comme toujours, à la lettre anonyme. Chaque matin, on en apportait au marquis et à la marquise de Salita, dans lesquelles on leur disait que c'était une bien grande imprudence et une bien coupable action de donner à une jeune fîile aussi pure et aussi parfaite que la leur un mari comme le comte Guy Delatour, un libertin et un dissolu de la pire espèce, qui, malgré ses protestations, se trouvait toujours mêlé à diverses intrigues coupables auxquelles son mariage ne mettrait sûrement pas fin. On délayait cette infamie en quatre pages.

Le marquis et la marquise de Salita eurent

la faiblesse d'attacher de l'importance à ces basses

calomnies qui n'étaient pas prouvées, mais qui

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après tout étaient vraisemblables, étant donné le passé fort agité de Guy. Ils s'en attristèrent de façon à inquiéter mademoiselle Gabrielle et Guy autant qu'elle.

N'y tenant plus, et se doutant un peu de ce qui se passait, Guy voulut tout de suite savoir à quoi s'en tenir. Il questionna le marquis de Sali ta, protesta d'abord avec énergie contre les calomnies qu'on essayait de diriger contre lui, puis devinant qu'il se heurtait à des lettres anonymes, cette arme des lâches, il le pria de lui communiquer ces lettres, sûr qu'il était d'avance d'en découvrir l'auteur.

Le marquis consentit.

Guy les analysa et sans hésiter il dit au marquis :

— Toutes ces lettres ont été écrites par la même personne. Je connais depuis longtemps ce style déclamatoire dont elle se servait avec moi pour protester de son violent amour, quand elle supposait que je cessais de l'aimer, soit pour me demander de l'argent lorsque celui qu'elle attendait de son sacripant de mari n'arrivait

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pas. Cette personne, c'est la comtesse Aldini, qui s'est imaginée que je Taimerais toujours.

— Quoi ! La comtesse Aldini ? dit le marquis.

— Oui, elle-même, celle à laquelle vous avez fait, par erreur, l'honneur de la recevoir dans votre salon. Du reste, tout autre y eût été pris comme vous. La comtesse Aldini a les manières d'une grande dame, c'est une enjôleuse qui flatte tout le monde et se dit prête à tout propos à se sacrifier pour son prochain. Elle est encore belle^ séduisante, spirituelle et possède tous les ingrédients dont se compose un démon. Pour donner le change, ces lettres ne sont pas toutes écrites de la même écriture, ni dans le même esprit. Parmi elles, il y en a dans lesquelles je suis accablé par une maîtresse que j'abandonne, malgré mes serments, puis d'autres qu'on dirait dictées par des mères pourvues de filles à marier qui sont furieuses que je ne demande pas leurs mains. Ayez foi en moi, monsieur le marquis, je suis sincère quand je parle de mon amour pour mademoiselle Ga-

280 , l'archigommeux

brielle, et laissez-moi faire. Je vais aller trou-

ver la comtesse Aldini, et d'un mot je la ferai ramper à mes pieds.

Le marquis fut ravi en écoutant ces paroles dites avec une assurance et une décision qui ne pouvaient laisser aucun doute dans son esprit. Sans tarder, il s'en alla retrouver la marquise, tandis que Guy courait chez la comtesse Aldini.

Celle-ci, à la façon brusque avec laquelle Guy entra 4ans le boudoir où elle se trouvait perdue au milieu des tleurs, devina tout de suite le but de sa \isite et sentait déjà gronder l'orage.

Elle prit la pose qui lui allait le mieux, lui prodigua ses sourires les plus tendres, espérant non seulement le désarmer, mais peut-être le séduire et rallumer des feux qu'elle supposait mal éteints. Mais ce fut en pure perte qu'elle se livra à toutes ces coquetteries. Guy n'y fît pas attention, lui qui autrefois lui avait si souvent dit qu'il la trouvait troublante et capiteuse. Elle ne pouvait admettre tant d'indifférence et en appelait à son miroir, qui certifiait qu'elle

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était toujours enviable et jolie, et dans tout Téclat de cette beauté de l'automne qui, chez certaines femmes, vaut celle du printemps.

— Comtesse, dit Guy d'une voix sévère, vous devinez pourquoi je viens. Vous avez commis la dernière des infamies, en essayant de faire manquer le mariage qui doit faire le bonheur de toute ma vie. Mais, sans hésiter, j'ai percé à jour votre indigne conduite, et je viens vous sommer de me laisser tranquille, sans cela vous auriez affaire à moi. Vous savez bien que j'ai dans mon portefeuille certains papiers avec lesquels je pourrais demain vous forcer de rendre des comptes à la justice. Sans moi, sans certaines sommes que je vous ai données, vous étiez convaincue de faux. Je ne me servirai jamais de ces armes contre vous, et, en échange de cette générosité, je vous prie, je vous ordonne de ne plus troubler ma vie.

— Grâce! grâce! dit la comtesse Aldini en

tombant à ses genoux. La pauvreté excuse bien

des choses. J'étais au moment où ces vilaines

choses se sont passées, sans ressource aucune,

282 l'àrghiqommeux

et je serais morte de misère si ma beauté ne vous avait pas fléchi.

— Votre grâce, je vous l'accorde, à la condition que vous quitterez tout de suite la France. Partez pour Gênes, et quand vous serez arrivée dans cette ville, écrivez-moi. Par retour du courrier, je vous enverrai une lettre de crédit de cinquante mille francs. C'est dit, n'est-ce pas ? Prouvez-moi, en exécutant loyalement cette convention, qu'il y a encore à côté de la femme légère, un honnête homme.

Huit jours après, Guy expédiait à la comtesse Aldini, installée à Gênes, un chèque de cinquante mille francs.

Quant au marquis de Salita, il ne recevait plus de lettres anonymes.

Guy raconta au marquis de Salita ce qui s'était passé et à partir de cet instant put faire la cour à sa bien-aimée, sans que rien ne vint troubler son bonheur.

Oabrielle était éprise de lui à ce point qu'il ne fallait rien moins que les rigueurs inflexibles de sa mère pour la eontenii* dans cette réserve

L'ARGHiaOMMEUX 263

que doit observer une fille d'honneur envers celui qui sera sûrement son époux. Lorsque ces barrières opposées aux élans de sa témérité la taquinaient par trop, elle prenait des petites moues adorables, qui avaient leur cause que pour rien au monde elle n'aurait dite à son ' fiancé, mais qu'elle se promettait bien de lui faire connaître plus tard. A Taide de cet esprit que le diable, sans aucun doute, sait donner aux filles les plus sévèrement observées, Gabrielle était jalouse dil passé de Guy, et ne pouvait, sans froncer le sourcil, penser aux folles créatures dont il avait été pendant si longtemps entouré.

Mademoiselle Gabrielle de Salita reçut en dot cinq cent mille francs. Quant à Guy, à la soirée de contrat, un notaire dut faire Ténumération de ce qu'il possédait. Pendant plus d'une heure il compta ses fabriques, ses fermes, ses hôtels, ses maisons de plaisance, puis on arriva à son portefeuille bourré d'actions de la Banque, d'actions de chemins de fer> de coupotis de fente, puis de reçus de Targent déposé chei les

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plus riches banquiers de France, d'Angleterre et des Etats-Unis.

Tréfeuchel et Lorget, ses témoins, étaient aussi fiers que si toutes ces richesses leur eussent appartenues.

— Mon cher gendre, dit le marquis de Salita, en vous épousant, ma fille ne trouvera dans votre maison qu'un seul embarras, celui des richesses.

La bénédiction nuptiale eut lieu à l'église Saint-Philippe-du-Roule en présence d'une très nombreuse assistance. Robert était le garçon d'honneur de son ami le comte Guy. Mademoiselle Gabrielle était fulgurante de beauté et perdue au milieu des dentelles et des pierreries. Après la messe, on vint à la sacristie la complimenter et parmi les dames qui défilèrent devant elle, se trouva une vieille marquise du faubourg Saint-Germain qui, lui baisant la main, lui dit:

— Ma petite, vous êtes à l'heure présente, la plus jolie femme de Paris. Dites à votre mari

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