DU CHANT DE LA QUATRIEME NUIT
Il a dit, et son bras
Soulève le djérid immense.
L'énorme poids fend l'air, tombe avec violence.
p. io5.
Dans la fameuse bataille de Saint-Jacques, où dix mille Suisses se battirent contre trente mille Armagnacs , commandés par Louis XI , alors dauphin , le même fait que j'attribue à un guerrier sauvage , appartient à un citoyen du canton d'Uri.
« A la fin de la bataille , qui avait duré dix heures , » le chevalier BourkhardMunchs, seigneur d'Auens- » tein et de Landskrone , ennemi des confédérés , » parcourait à cheval le champ de bataille, accom- :-> pagné de quelques autres chevaliers ; et foulant
» les cadavres suisses , il s'écria dans sa joie : Main- » tenant je me baigne dans les roses. Alors se rew levant du milieu des morts , le capitaine Arnold » Schick , d'Uri , lui cria : Baise encore cette rose- » ci ! et lança au front de Burkhard une pierre qui » lui porta un coup mortel. » Zochokke , Hist de Suisse.
Sur le sommet du temple , on allume cette lampe de bronze, plus vaste qu'une nacelle , etc. Pag. 111.
C'est un vaste bassin d'airain où l'on verse des flots de camphre , et qui a la forme et la grandeur d'une barque, foy. Gemelli Carreri.
Demsaïl ! Demsaïl ! Les flèches de feu lancées dans l'air s'y brisent, et retombent comme une pluie d'étoiles. Pag. 111.
Les Indiens font grand usage, dans leurs fêtes
^ 179 ^ de ces fusées volantes : « La cime de la montagne, » dit Haafner, était embrasée par un continuel feu » d'artifice. Les Gondrans ne cessaient de jeter des » flammes et des fusées dont l'air était rempli ; ce » qui donnait à la vallée un air aussi singulier » qu'imposant. » Haafner.
NOTES
DE L7ESSAI SUR LES DEVEDASSiES.
Leur corps est nu depuis l'estomac jusqu'au nombril , etc. Pag. 128.
On peut s'étonner de ce que les Bayadères découvrent à l'œil la partie même du corps que la nature a négligé d'embellir , et qui offre le moins de grâce et d'attrait. Mais peut-être doit-on attribuer cette coutume à l'artifice d'une coquetterie raffinée , qui veut faire deviner par - là combien de beautés recouvre un voile mystérieux.
Le voyageur hollandais . Jacques Haafner , qui dut la vie à une jeune Bayadère } la jeune Mamia , etc. Pag. 129.
L'histoire des amours d'Haafner et de la jeune
Bayadère est pleine de charme et d'intérêt. C'est en la lisant que j'ai conçu l'idée de faire chanter à ces prêtresses de l'amour, les hymnes du dévouement. On verra dans le récit suivant , que je transcris de ce voyageur, jusqu'à quel point ces jeunes prétresses de la volupté poussent le sacrifice d'ellesmêmes, et quelle naïveté de sensations peut se joindre chez elles à tout l'héroïsme de l'amour.
Je laisse parler Haafner lui-même , afin de conserver à son récit toute la naïveté de son expression.
« La chauderie se remplissait de plus en plus de » voyageurs. Il nous arriva de tous les côtés des )> ouvriers, des pèlerins, des cipayes , des korwas, » des oders ( marchands forains ) chargés de bal- » lots , ou conduisant leurs bêtes de somme ; et m lorsqu'il était déjà sept heures, notre compagnie » fut augmentée par une troupe de daatscheries , » espèce de danseuses ambulantes , avec leurs » juntris ou musiciens.
» Après que ces danseuses curent été se baigner
» dans l'étang, quoiqu'il fît déjà nuit , et quelles
» se furent vêtues d'habillemens frais, la première
m de la troupe ( il y en avait sept en tout ) vint me
» saluer , et me présenta , ainsi qu'à mon ami
» Huau , un bouquet de fleurs , en me demandant
» en même temps , au nom de toutes ses compa-
)> gnes, la permission de danser devant nous.
» A peine eus-je fait connaître que je consentais » à faire danser , que j'entendis dire autour de moi : » JVela doré! (bon, brave monsieur!) Maha- » radjal (grand monsieur ! puissant monsieur ! ou , 9 à proprement parler , grand prince ! ) et d'autres » acclamations de cette espèce. Toute la chaude rie » fut sur-le-champ en mouvement , et l'heureuse )) nouvelle courut de bouche en bouche parmi les •» voyageurs. On réveilla ceux qui dormaient déjà, » et tous quittèrentleurs couchettes pour se procurer » à temps une bonne place. Il nous vint aussi des » habitans du village : de sorte qu'en peu d'ins- » tans, la chauderie se trouva parfaitement rem- » plie.
Après que nous eûmes soupe, je fis savoir aux » danseuses qu'elles pouvaient commencer. Sur-le- » champ on fit la place nécessaire ; chacun se rangea » convenablement , et l'on mit quelques lampes » allumées de plus dans les niches des murs (i).
» Lorsque tout fut prêt je m'assis , avec M. Huau , » sur les matelas de mon palanquin. Nous avions » devant nous une nouvelle jatte de punch , et » venions d'allumer un cigarre ; c'est dans cette w attitude que nous attendîmes, avec le cercle qui » s'était formé autour de nous, l'arrivée des dan- » seuses , qui ne tardèrent pas à paraître. Leur
- (i) Ces petites lampes , qui sont grossièrement faites ■ d'argile , s'appellent letschemie , à cause de l'image de - cette de'esse ( Lokkj'a , dont il a été parlé ci-dessus ) qui » y est représentée telle quelle. On y brûle de l'huile de » noix de coco ou de sésame. Les principaux habitaus » s éclairent avec des bougies. Chaque voyageur apporte >• avec soi de ces lampes , pour les placer dans les niches » ou petits trous triangulaires qui, pour cet effet, sont • pratiqués dans les murailles , afin d'éclairer l'endroit qu'il •• choisit pour passer la nuit. »
» visage était couvert d'un voile , et les musicien- » marchaient sur leurs pas.
w Je fis signe de la main qu'on pouvait commen- » cer, et aussitôt les instrumens se firent entendre, w Le chelinbikaren se plaça derrière les danseuses , » et aux premiers sons des cymbales, les voiles » disparurent. Alors nous vîmes devant nous sept » jeunes nymphes, bien faites, et dans tout l'éclat » de leur beauté. Les cymbales s'étant fait entendre » une seconde fois , les daatscheries se placèrent )> en haies , s'avancèrent vers nous , et commencé- )> rent, selon leur coutume, par nous témoigner » leur respect , en nous saluant , et en mettant la » main droite sur leur poitrine.
à A cet instant la musique commença; les sons )> gais et perçans des nagassarans et carnets , des y> matalans , des pilancoils et du monotone tourte, » retentirent par tout le village ; et c'est ainsi qu'on » commença la danse.
» Ces jeunes filles dansaient d'une manière ra- » vissante. Leurs mouvemens légers , bien caden- )) ces , pleins d'expression , sans avoir cependant
» rienM'immodeste , ne peuvent se décrire. Elles » étaient de Surate , ville qui a toujours fourni et » qui fournit encore les meilleures danseuses de )> l'Inde , quoiqu'elle ait beaucoup perdu de son » ancien éclat sous la domination des Anglais.
» Après qu'elles eurent dansé pendant une heure » environ , je leur fis signe , avec mon mouchoir , )> de finir. La musique cessa , et , d'après l'usage » du pays , je dus faire un compliment aux dan- » seuses.
» En voilà assez, belles mautiés (demoiselles), » en voilà assez pour cette fois. Vous m'avez causé » le plus grand plaisir par votre danse charmante , » et mon cœur est rempli de joie. Rambhé (déesse » de la danse) ne pourrait certainement pas vous » surpasser. Si vous n'êtes pas trop fatiguées, asw seyez-vous près de moi , et charmez à leur tour » mes oreilles par vos voix mélodieuses.
)> Ces louanges parurent faire un grand plaisir aux » jeunes bayadères , qui furent fort surprises dece )> qu'un Européen était non-seulement instruit dans » leur langue , mais connaissait également leurs
» usages : elles se montrèrent sur-le-champ prêtes » à satisfaire mon désir.
w On apporta alors des nattes , sur lesquelles les » danseuses s'assirent en demi-cercle autour de w moi , et les musiciens se placèrent derrière elles. » Les spectateurs, qui se tinrent un peu plus loin, )) en laissant un petit espace entre eux et les chanw teuses , cardèrent le plus profond silence.
» Après que les chanteuses m'eurent prié plu- » sieurs fois de leur dire quelle espèce de giet{\) » (chanson ) je voulais quelles chantassent, je leur » indiquai la kamie , ou histoire d'aventures amou- » reuses en vers. Elles chantèrent alors celles de » Biddhia , princesse de Bhordowan , et du prince
w Sondor de Hostinapour , qui fut persécuté et
« (1) Les poésies , les romances , les contes qu'on peut >■ chanter en langue hindoue portent tous le nom de gici. > Telle est la bhaguat-gict , ou chansou du tigre , épithète » qu'on donne quelquefois à Krischnu. Cette chanson * a e'te' traduite en français et en d'autres langues d'Eu- - rope. »
» mis à l'épreuve en subissant plusieurs événement » malheureux, par Tordre dune puissante fée , à » qui ses amours avaient déplu , mais qui parvint » cependant à posséder la belle princesse Bid- » dhia (i).
» Il était minuit lorsqu'elles eurent fini leur » chanson. Elles voulurent en commencer une » autre , mais je les remerciai ; et après que j'eus » satisfait à l'usage , en présentant à la première » danseuse mon présent^), sur un plateau couvert
» (1) Les aventures amoureuses de Biddhia et de Sondor » forment un fort joli roman e'crit par Goblnda-Daasch , » qui vivait au commencement du kallie-joag (siècle de » fer). -
« (2) Ce pre'sent nest pas détermine ; mais il faut qu il » soit , comme tous les autres présens , en nombre impair. » Lorsque ces filles dansent pendant quelques heures de-
* vant deux voyageurs , elles sont satisfaites de rece-
• voir, par exemple, onze roupies ; quand elles passent ■ toute la nuit à quelque fête ou dans de grandes assem- » ble'cs , il est naturel que le salaire soit plus conside'rablc.
» de feuilles de béthel et de noix d'arèque, elles
» se levèrent en me témoignant leur reconnais-
» sance de la manière honnête et généreuse dont
» je les avais traitées.
m Les spectateurs se retirèrent également, les uns
» dans leurs huttes , les autres à l'endroit qu'ils
» avaient choisi pour passer la nuit , et tous paru-
)> rent fort contens du plaisir qu'ils venaient de
» goûter ; mais ils auraient sans doute été plus sa-
» tisfaits encore , si les bayadères avaient passé la
» nuit entière à danser et à chanter.
» Bientôt un silence général régna dans la chau- )> derie ; les lampes furent éteintes, car les Hindous m n'aiment pas dormir à la lumière , et tout le » monde goûta le repos. Mon ami se plaça sous )> l'appentis ; mais comme notre hôtellerie était » trop remplie, je fis porter mon palanquin en plein )> air , et j'allai m'y coucher.
• Dans de pareils cas , on leur donne de plus quelques ■ bijoux , étoffes ou autres cadeaux semblables. »
» A peine fus-je endormi , que je fus réveillé par » un mouvement qu'on fit à la couverture de mon » palanquin. Je la levai pour voir quelle était la » personne qui venait, à cette heure, troubler » mon sommeil, et m'écriai : aar idou? (qui est » là?)
» La voix douce d'une femme me répondit : — » C'est moi, Monsieur, c'est la daja{\) des sou- » tredharies . Je viens vers vous avec mille com- » plimens de la part de la ponné ( jeune fille), avec » le rawke (corset) jaune et la couronne de mou- » gaine (fleurs blanches odoriférantes ) sur la tête. » Votre honnêteté et votre galanterie ont ouvert » son cœur en votre faveur, ainsi que le sourdw joupou ( fleur qui se ferme le soir ) s'ouvre aux » rayons du soleil levant. Recevez ce béthel qu'elle )) a préparé elle-même pour vous, comme une )> marque de l'affection qu'elle vous porte. Elle est
- (1) La conductrice, la femme de chambre . et souvent 1 la complaisante amie des hu) adercs. >•
» assise au pied de votre lit , où elle attend vos » ordres (1).
» — Parmi la troupe des bayadères , il y avait » une fille d'environ quinze ans , d'une fort belle » physionomie, d'une taille admirable, et qui avait » montré beaucoup de talent et de sensibilité dans » son chant et sa danse. Elle avait remarqué, sans )> doute, que c'était sur elle que j'avais particulièrew ment arrêté, avec complaisance , mes regards ; et » comme elle en avait vraisemblablement conclu » que cette attention naissait de l'amour et non de » la curiosité , la daja avait été chargée , de sa part, » de s'assurer de mes motifs.
)> Je dois l'avouer , cette jeune personne avait » fait une forte impression sur mon esprit , et la )> beauté de cette charmante enfant aurait bien » pu me séduire , si je n'avais pas songé que c'était » une danseuse ambulante, née par conséquent » dune basse classe , qui ne devait pas être fort
» (1) Manière de parler que le bon Hollandais appelle >• mystérieuse , et dont il est facile de deviner le sens. •
» difficile sur le choix de son amant. Cette idée et
» l'intérêt que m'inspiraient les souffrances de mon
» ami Huau , ainsi que la prophétie de mes coulis
» touchant la rencontre du serpent à lunette, me
)> retinrent, et furent cause que je refusai avec froi-
» deur la proposition et renvoyai le béthel.
» — Quoi, Monsieur, me répondit la daja , vous » dédaignez la belle Mamia? J'en suis surprise ! Je » croyais avoir remarqué que cette fille ne vous » était pas indifférente. Qu'est-ce qui a pu fermer » votre cœur pour elle ? Que craignez-vous ? C'est » ma chère pupille , et vous êtes le premier à qui » elle ait offert le kampaak (1).
» — Je ne pus m'empêcher de rire de la bonne » femme. Je savais que ces dajas n'ont pas cou-
<- (1) Le kampaak est le béthel de l'amour, c està- » dire le béthel qu'une femme préparc elle-même , et » auquel elle ajoute , outre les ingre'dicns ordinaires, de » la cardamome, etc. , pour renvoyer à celui qu'elle pré- ■ fère. «
» tunie de différer long-temps à produire leurs
» élèves , et tirent le plutôt possible avantage de
» leur beauté. Je n'ignorais pas non plus les moyens
» auxquels elles ont recours pour les faire passer
» pour des vierges pures.
» Aussi ce dernier discours de la daja fit-il sur » moi un effet tout-à-fait contraire à celui qu'elle )> en attendait , et me révolta même Je lui dis qu'elle » pouvait aller entretenir un autre que moi de l'in- » nocence de sa pupille , et qu'elle n'avait qu'à se » retirer au plutôt avec son kampaak.
)> J'avais ordonné à mes coulis de venir m'éveiîler » de bonne heure , ce qu'ils firent. Le jour com- » mençait à poindre ; tout était sur pied dans la » chauderie , et chacun s'apprêtait à partir.
»Les soutredharies étaient aussi dans l'intention
» de poursuivre leur route, et leur bête de somme
> était déjà chargée. Elles vinrent l'une après l'autre
» prendre congé de moi , excepté Mamia qui ne
» parut point ; elle se tenait dans Péloignement ,
a* ig4 ^
» et causait avec une de ses compagnes , sans prendre » garde à moi. Je l'appelai par son nom. Elle leva » avec fierté sa tête, et me regarda d'un air qui ex- » primait tout à la fois la colère et le mépris, porta » ensuite la main sur sa poitrine , et sembla ne plus » s'occuper de moi.
» Cette conduite de sa part rne piqua et me plut : )> je ne m'y étais pas attendu. J'en conclus qu'elle n'é- » tait pas sans éducation : je conçus quelqu'estime )) pour elle. Ce ne fut qu'alors, à la clarté du jour, » que je vis combien elle était belle ; la lumière des )> lampes avait nui à ses attraits. Elle me parut » bien plus séduisante dans la simple robe de co- » ton , qui enveloppait dans ce moment ses mem- » bres si bien dessinés , qu'elle ne l'avait fait dans » ses habits d'apparat. Que les traits de son visage » étaient beaux ! quel charme puissant régnait sur » tout son corps ! son attitude fière , sa démarche » assurée , l'air de santé et l'éclat puissant de la » jeunesse, qui servaient à relever la douce viva- » cité de ses yeux , firent la plus vive impression
)> sur moi. Je fus fâché d'avoir rejeté avec tant »~de dédain les avances d'une aussi charmante » créature. Si la présence de mes gens et des autres » voyageurs ne m'avait pas retenu , j'aurais surï> le-champ couru vers elle pour lui demander » pardon. Je me consolai par l'idée que je la ren- » contrerais en route , parce que j'avais appris de » la daja que cette troupe se rendait , comme moi , » à Madras.
» Adieu , Mamia ! adieu , nous nous reverrons » un jour, lui criai-je au moment que mes coulis » mirent mon palanquin sur leurs épaules. Elle ne » me répondit que par un rire dédaigneux. Lors- » que j'eus fait une centaine de pas, je me tournai » encore une fois vers elle , et remarquai avec » étonnement qu'elle avait pleuré : car elle essuyait » ses yeux , et deux de ses compagnes , qui étaient » près d'elle , semblaient la consoler.
» Cette douleur était-elle véritable ? Quoi qu'il v en soit, je me trouvai vivement ému. »
^ 196 fl^
Haafner continue sa route en pensant à la belle Mainia. La morsure d'un serpent le force de s'arrêter : il demande en vain des secours aux médecins du pays et à un médecin anglais ; sa blessure devient chaque jour plus dangereuse. Il voyageait lentement et accablé de sa souffrance, quand il rencontra une troupe de femmes.
« Il n'y en eut qu'une seule qui parut craindre m de m'approcher. Va, Mamieï! vari! achadoré , » unumpayumillè ! C'est-à-dire : Viens , Mamia, » viens seulement ; c'est un bon monsieur ; sois » sans crainte ; crièrent les deux matrones et toutes » les autres femmes.
» Le nom de Mamia me fit tressaillir. Je n'avais » pas encore oublié cette bonne fille ; et quoique » je ne désirasse point la rencontrer dans l'état » fâcheux où je me trouvais , je ne pus cependant » m'empécher de penser combien j'aurais été heu- » reux de la suivre de village en village. Je n'au- » rais certainement pas passé la nuit dans le bois
» de Cairacoudrê , ni par conséquent été mordu » par un serpent. »
Mamia dédaignée le fuyait. Il se repentait de l'injure qu'il avait faite à la bayadère. Le hasard la lui fit rencontrer.
(( A quatre heures après midi nous aperçûmes le )> grand village de Nababpeent , fameux par son » magnifique temple, ainsi que par quelques autres- » curiosités.
» Devant ce temple il y avait un fort bel étang » maçonné, dans lequel se baignait alors beau- » coup de monde; et entre autres, à l'une des )> extrémités, une petite troupe de femmes Je w n'y fis aucune attention , parce que j'étais , dans » ce moment , entièrement occupé du temple , » lorsque tout-à-coup j'entendis le cri perçant d'une » femme à peu de distance de moi. Cette voix me » pénétra vivement ; je croyais la connaitre. C'én tait Mamia qui venait de se baigner avec ses
compagnes, et qui ne faisait que sortir de l'eau, » car clic avait encore son pagne de bain.
n* 198 «il
» Mon cœur tressaillit de joie. Rakhou , rakhou! » ( arrêtez ! arrêtez ! ) criai-je à mes porteurs ; et » avant qu'ils eussent posé mon palanquin à terre , >> j'avais déjà sauté , et sans m'embarrasser du » grand nombre de spectateurs ni de mes gens , m je courus vers ma chère Mamia.
» La pauvre fille , voyant que je m'élançais avec » une espèce de transport vers elle, recula effrayée » de quelques pas , et parut même vouloir prendre h la fuite. Ce mouvement me rendit à moi-même ; » car sans cela je lui aurais certainement sauté au » cou , sans autre préambule.
)> Mamia ! m'écriai-je, ma chère Mamia! je vous » revois donc enfin ! Ah ! combien de fois n'avez- » vous pas occupé ma pensée ! Je ne pus en dire » davantage. Des larmes de joie remplissaient mes » yeux , et je restai immobile.
» Mamia parut également fort troublée , et ne » put me répondre un mot ; elle se contenta de » mettre sa main sur sa poitrine et de me saluer.
>• Qu'elle me parut belle I que l'étoffe mouillée
)> qui la couvrait alors , dessinait bien les formes
» élégantes de son corps ! Je demeurai extasié, en
» admirant tous les charmes qui se présentaient
» successivement à mes regards.
3) Cette vivacité de ma part l'intimida. Elle me » dit : — Tous les yeux sont arrêtés sur nous. Quit- » tez-moi maintenant, Monsieur; vous irez sans » doute prendre gîte dans quelque chauderie ? — w En disant ces mots elle s'en alla. Il en était temps ; » car , quoique les Hindous soient en général peu » curieux , le cri de Mamia , l'empressement avec » lequel j'étais sorti de mon palanquin , et le grand » nombre de personnes qui composaient ma suite , m et qui , dans ce moment , étaient toutes rangées n autour de moi , avaient excité l'attention de la » multitude.
» Je vous reverrai donc, Mamia? lui dis-je d'une » voix suppliante. Elle me fit un signe d'approba- » tion de la tête , et je retournai plein de joie vers » mon palanquin.
\ la chauderie ! oriai-jc à mes porteurs en
» montant dans mon palanquin ; et quelques-un » d'entre eux se mirent à rire. Il est vrai que le fe changement subit qui venait de s'opérer en moi, » et qui m'avait fait passer dune sombre mélancolie » à la plus vive joie, devait naturellement les sur- » prendre.
» Nous arrivâmes bientôt à la chauderie qui » était belle, nouvellement bâtie et fort spacieuse : )> elle pouvait bien contenir un millier de per- » sonnes.
» Mon premier soin fut alors de chercher à dé- « couvrir l'endroit que les soutredharies ou dan- » seuses ambulantes pouvaient avoir choisi pour » elles ; ce qui m'était facile par leur bête de » somme el par les juntris ( musiciens ) qui les ac- )> comparaient. Je n'aperçus cependant rien de 9 tout cela, ce qui m'inquiéta beaucoup. Je coin- » mandai à Francisque daller épier les danseuses , )> de les suivre en cachette quand elles quitteraient » l'étang , et de venir me dire ['endroit où elles se » trouveraient campées.
» Je me plaçai ensuite devant In chauderie . àfd
» je pouvais porter mes regards au loin , et par- » courus , de temps eu temps , les environs avec » ma lunette d'approche , que je dirigeai aussi quel- » quefois vers les danseuses qui se baignaient, sans » oser néanmoins les regarder long-temps , parce que » les Hindous blâment comme une action vile et » honteuse de regarder des femmes qui prennent » le bain,
» Mamia, assise sur le bord de l'étang, était oc- » cupée à tresser ses longs cheveux, et semblait » s'entretenir avec ses compagnes , en attendant » que les autres eussent fini de se baigner.
» Je brûlais d'impatience de les voir toutes ha- )> billées. Le soleil était déjà prêt à se coucher , et » je craignais que l'obscurité ne me les fît perdre » de vue. A la fin je les vis quitter ensemble l'étang » et prendre le chemin de la chauderie; je me » plaçai, comme par hasard, dans un endroit près )> duquel les danseuses devaient passer.
» C'était en vérité une troupe bien choisie de » jeunes filles belles et bien faites ; cependant
)) Mamia surpassait toutes ses compagnes. Elle avait » une physionomie si angélique , une taille si élé- » gante, si dégagée , une démarche si noble , qu'on » l'aurait prise pour une déesse entourée de ses » nymphes.
» Francisque, qui les avait suivies, ne tarda pas » d'arriver et de me dire que les danseuses et leurs » musiciens avaient établi leur gîte dans un bos- » quet près de la chauderie j ce qui me parut sin- » gulier. Pourquoi cela, me dis-je, tandis que la s chauderie est assez spacieuse , et qu il ne s y » trouve encore que peu de monde ?
» Pendant que je m'occupais de ces réflexions , )> je vis approcher la vieille daja , laquelle, à ce 9 qu'il me sembla , était restée à dessein seule m derrière la troupe.
» — Je vous apporte , Monsieur , dit-elle d'un » air riant, mille salams (complimens) de la part » de Mamia ; elle demande la permission de venir h vous souhaiter la bienvenue et de s'informer de n votre santé.
,) — Ata (mère), lui répondis-je , je vous prie j> de dire à la ponné (demoiselle) que je brûle du » désir d'entendre sa voix charmante, et que je » languis plus après sa présence que le soumi (i) )) après la pluie. Je la conjure de venir me trouver » le plutôt possible , car j'ai beaucoup de choses à » lui communiquer. — Après ces mots la daja me » quitta.
» J'attendis avec impatience l'arrivée de Mamia. » J'aperçus enfin qu'elle venait vers moi , accom- » pagnée , par décence sans doute, de sa vieille 3) daja.
» Après les complimens ordinaires sur notre heu- )) reuse rencontre, je les priai de s'asseoir vis-à-vis » de moi , sur une natte , et leur offris sur un pla- )) teau le béthel et l'arec avec leurs accompagne- )) mens d'usage.
« (i) Le soumi est un grand oiseau , qu'à cause du bruit » qu'il fait en volant , on appelle aussi chakrawakra (la » roue criarde). Selon les Hindous, il ne se désaltère -» qu'avec les gouttes de pluie qu'il reçoit sur sa mandibule » inférieure. »
» Mamia gardait le silence avec les yeux fixés a ft terre, mais ^agitation de son sein faisait assez » connaître qu'elle était vivement émue. Je crus » donc devoir commencer la conversation.
» Réjouissez-vous , Mamia , vous êtes vengée ! » je suis suffisamment puni de l'offense que je vous )) ai faite , et de la manière honteuse avec laquelle )> j'ai dédaigné votre amitié. Oh! que je me suis » bientôt repenti de ma folie ! Le jour même je )> voulus vous demander pardon, mais votre air » courroucé m'en a empêché. J'espérais vous » retrouver à Ventayalam ; ce fut en vain que » je parcourus toutes les chauderies et les en- » virons de ce village. O Mamia! le malheur et les » contrariétés m'ont constamment poursuivi depuis )> ce temps !
» — Monsieur, me répondit-elle d'un air sérieux, )> j'apprends avec chagrin les malheurs que vous )) avez essuyés , et je ne puis vous exprimer toute » la part que j'y prends; et vous voulez cependant )) que je m'en réjouisse ! Que vous connaissez peu » mon cœur î Hélas î s'il était en mon pouvoir, le
huuiiour vous suivrait partout! Ne cherchez pas >j à vous excuser de ce que vous m'avez renvoyé » le béthel ; le cruel Bidhata (i) eu est seul la » cause ; c'est lui quia écrit cet affreux chagrin sur » ma tête. Hélas ! depuis ma plus tendre jeunesse, » je n'ai éprouvé que la misère et le malheur ! Si )) vous le permettez, je vous conterai en peu de » mots l'histoire de ma vie : peut-être pourrai-je par- » là effacer de votre esprit l'idée peu avantageuse » que l'état que j'exerce doit vous avoir inspirée » de moi; car on ne juge ordinairement que d'après )> les apparences. Vous m'accorderez du moins » alors , j'espère , votre compassion.
» Je suis née, continua-t-elle , de la caste des )) waitiums (médecins). Je n'avais pas encore at- » teint l'âge de huit ans , que mon père (car ma » mère n'existait plus ) me maria à l'un de ses )> amis. Cet homme, qui était beaucoup plus âgé
« (i) Le dieu du sort , lequel , d'après la croyance des » Hindous, écrit leur sort sur la lêle des hommes, huit » jours après leur naissance. »
» que moi , mourut peu de temps après notre ma- » riage ; je restai donc koriaraanro (1). Quatre ans » après, je perdis aussi mon père. Je n'avais ni -» frère, ni autre proche parent. Un allié fort éloi- » gné devint notre héritier et me prit chez lui. » Ce vieillard avare me donnait à peine ce qu'il » fallait pour me couvrir , et me fit souffrir toutes » sortes d'autres privations. Je devais cependant » travailler jour et nuit sans relâche. Je ne pus ré- » sister qu'une année à ces mauvais traitemens ; » livrée au désespoir, j'abandonnai un soir sa » maison , avec la ferme résolution de n'y plus re- » tourner.
» Il me restait une tante , que je me déterminai
« (1) Savoir, une personne qui est devenue veuve avant
■ que d'être nubile, par conséquent avant que le mariage »> pût être consomme'. Une pareille veuve est véritable- » meut malheureuse , car on observe sa conduite avec »> beaucoup plus de rigueur que celle d'une veuve qui a eu » des enfans ; et elle doit être pendant toute sa vie la ser- » vante du parent le plus proche à qui elle tombe en pa;-
■ tac/e. -
» d'aller trouver à Tansjaour , pour lui deman- » der un asile. Je courus pendant toute la nuit et » le jour suivant, sans me reposer et sans manger. )> J'étais d'ailleurs si craintive , qu'à peine osais-je » demander le chemin à ceux que je rencontrais. » A la fin, je me trouvai tellement exténuée de » faim et de fatigue, que je dus me réfugier dans » une chauderie, où je pleurai amèrement et ré- )) solus de mourir. Peu de temps après , cette bonne » femme vint avec sa compagnie dans la même hô- » tellerie. Elle me demanda avec tant d'intérêt la » cause de mes larmes , que je lui fis part sur-le- » champ de mon état et de mes chagrins. Elle eut )> pitié de moi , me présenta à manger et m'offrit » une place dans sa compagnie , avec la promesse » de me faire apprendre à chanter et à danser ; de )> me donner de plus le vêtement, la nourriture, » et une part de ce que mes compagnes pourraient » gagner.
» Que pouvais-je faire ? J'étais encore fort jeune, » je n'avais, hélas ! aucun refuge assuré , pas même » à Tansjaour j où ma tante pouvait refuser de
» me recevoir. J'avais déjà mangé avec les sou- » tredharies ; leur genre de vie , qu'elle me pei- » gnit avec les couleurs les plus agréables, leur » indépendance , leurs beaux habits , leur parure , » tout me plut et me séduisit, au point que je me » déterminai à me joindre à leur troupe. Voilà déjà » quinze mois que je m'y trouve , sans que j'aie » eu la moindre raison de me repentir. Cette bonne )> femme, à qui nous appartenons toutes, m'aime » comme si j'étais sa propre fille, et me laisse maî- » tresse absolue de ma personne , ainsi que j'en suis » expressément convenue avec elle.
» Vous pensez donc bien qu'il m'aurait été facile » de gagner beaucoup d'argent avec ceux que mes » faibles charmes ont pu séduire ; il n'a même dé- » pendu que de moi d'entrer dans le zenana ( sé- » rail ou harem ) d'un nabab ; mais j'ai trop de » fierté pour m'abandonnerpour de l'argent comme » une awserie (courtisane), ou pour me laisser >t traiter en esclave.
» — Elle me dit ensuite que la manière (Latteuse )) avec laquelle je l'avais accueillie comme dan-
j> scuse , et la préférence que je lui avais marquée au-dessus de ses compagnes, l'avaient détermi- » née en ma faveur. Elle avait espéré de trouver » en moi un amant constant ; mais combien ne se )> vit-elle pas trompée et offensée, lorsque je lui » renvoyai , d'une manière si dédaigneuse , le » béthel d'amour ! Cependant elle n'avait pu me » donner tout-à-fait tort , parce qu'une pareille » démarche de la part d'une danseuse commune , » doit naturellement révolter tout homme délicat; » que cette répugnance de ma part avait même » servi à augmenter son estime pour moi. Elle » avait résolu cependant de ne plus me revoir de » la vie , afin d'éviter mes nouveaux mépris. En » conséquence , elle avait prié la daja et toutes ses )> compagnes d'éviter les lieux où elle pourrait me » rencontrer ; et c'est à cause de cela qu'elles ne )> s'étaient point arrêtées à Ventapalam.h;\ bonne » Mamia croyait déjà m'avoir oublié, lorsqu'elle » entendit, il y avait quatre jours, un pandarom » racontei dans une chaude rie , qu'un wcllekaren » (Européen) avait été mordu par un sepent , et
» qu'il en était mort. Cet homme avait donné des » renseignemens si exacts de la personne qui avait » eu ce malheur , ainsi que de son palanquin , que » Mamia n'avait pas eu de peine à reconnaître que » c'était de moi qu'on parlait. Elle tomba en fai- » blesse de l'effroi que lui causa cette nouvelle, et » s'aperçut seulement alors que son cœur n'était » pas encore fermé pour moi. En voyant aujour- » d'hui arriver mon palanquin , elle s'était imagi- » née que ce ne pouvait être que mon esprit, ce » qui lui avait fait pousser un si grand cri. Mainte- » nant elle se réjouissait de me voir vivant et dans » une parfaite santé.
)> Je lui fis connaître alors que le pandarom , » qu'elle accusait d'imposture, n'avait pas eu tout- » à-fait tort ; que je ne me portais pas bien, comme » elle pouvait le voir par mon visage pâle et dé- » fait , et par la maigreur de tout mon corps ; que » j'avais véritablement été mordu par un serpent, » et que je ne me trouvais pas encore hors de dan- » gcr. Je lui contai toute mon aventure avec le ser- » peut à lunette , jusqu'à la blessure que je reçus à
» Carracoudrë , et les suites qu'elle avait eues. Je » lui fis à dessein ce récit, pour voir l'impression » qu'il ferait sur elle.
)> Loin que cet événement détournât la bonne » Mamia de moi , je m'aperçus qu'elle prenait vi- » vement part à mon malheur. Elle me plaignit en )> versant des larmes; et, à mon grand étonne- » ment , elle insista à voir ma main enflée , quoiw que les Hindoues aient , en général , une grande » aversion pour de pareils spectacles.
w Elle jeta un grand cri quand elle eut vu l'hor- » rible état de ma main, et voulut sur-le-champ » courir , avec un des musiciens de sa troupe et un » de mes coulis, à Panépette , village situé à une » lieue de l'endroit où nous étions , pour y cher- » cher un waitium , dont elle réassura , en pre- » nant à témoin la daja et ses compagnes, avoir )> entendu raconter des merveilles, pendant le sé- » jour que la troupe y avait fait à l'occasion d'une » fête à laquelle elle avait dansé. Elle m'assura » même que cet homme était un goenëschagor
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m (océan de savoir), qu'on venait trouver de loin » pour le consulter.
» Cette offre généreuse, qu'elle renouvela avec » les plus vives instances , me remplit les yeux de » larmes. Je la refusai cependant, parce que j'étais » résolu de ne plus employer de médecin avant » mon arrivée à Madras. Gomme elle vit que c'était » en vain qu'elle cherchait à me persuader de » suivre son conseil, elle me demanda la permis- » sion de préparer elle-même un onguent qu'elle » avait appris à faire de son père, qui avait été » aussi, dans son temps, un habile waitium , et a avait guéri plusieurs personnes mordues par des » serpens. J'acceptai de me soumettre à cette cure , » d'autant plus que je regardais ma main comme u perdue, et ne voulais pas décourager tout-à-lait » cette excellente fille.
» A cette condescendance de ma pari , jHamia » sauta de joie, en disant qu'elle allait chercher les » ingrédicns nécessaires pour la préparation <ic son w remède. Je priai la daja de rester avec moi, » pendant son absence , pour nie tenir compagnie .
» ce qu'elle accepta , enmedisantbeaucoup de bien » de sa poutri (fille); car c'est ainsi qu'elle la nom- » mait toujours. Elle se plaignit ensuite de ce que » j'allais partir si tôt, et qu'alors j'oublierais sans » doute de nouveau la pauvre Mamia , qui paraissait » m'aimer avec tant de bonne foi , et ne pourrait » me bannir facilement de son cœur.
» Je la tranquillisai à ce sujet, en lui assurant » avec franchise que je n'abandonnerais plus ma m bonne Mamia, parce que mon cœur était trop )> attaché à elle, pour que je pusse le dégager )> jamais.
» Il s'était à peine écoulé une demi-heure, lorsque » Mamia revint : le plaisir et la satisfaction bril- » laient dans ses yeux.
» —Dieu soit loué ! dit-elle d'un air triomphant, » j'ai trouvé au bazaar (marché) tout ce qu'il faut » pour le servai (onguent) , et mes compagnes )> m'ont aidée à le préparer.
» Il fallut alors que je découvrisse ma main; car » Mamia voulut absolument appliquer elle-même » l'onguent, qui était d'une couleur bleuâtre, et
» répandait une odeur aromatique. Je fis d'abord
» difficulté de le permettre , parce que je connaissais
» la répugnance des Hindous pour tout ce qui est
)> impur (i) ; mais elle insista et parut même prendre
» plaisir à me rendre ce service, qu'une autre aurait
» refusé avec dédain. J'en fus moins étonné que le
» capitaine Huau, qui nous regardait avec sur-
» prise. Mais ce n'était que par simple et pure amitié
» que Mamia faisait tout cela , sans que ma plaie ,
w dégoûtante et fétide, parût lui répugner. Elle
» s'en acquitta comme si c'eût été son devoir. Il
» fallait voir avec quelle attention elle agissait, et
» quelle douceur et compassion brillaient dans ses
« (i) Les Hindous sont en générai si propres, qu'ils ne
» manquent point de se laver les mains et les pieds lors-
* qu'ils ont touché à quelque chose de sale. Us ne mettent » jamais leurs doigts dans la bouche ; jamais ils ne touchent » leur salive ou quelqu'autre éjection du corps ; et ils ont » plus de répugnance encore à laver ou bander la plaie
• d'un autre , à moins que ce ne soit leur état, surtout » lorsqu'il s'agit de rendre ce service à une personne d'une » caste inférieure. »
» traits angéliques. Elle était assise près de moi ; » la daja nous éclairait, et comme elle s'inclinait » en avant pour mieux voir, je ne pus m'empêcher » d'imprimer un baiser plein de feu sur son front. )> Elle sourit avec grâce et modestie.
)> Qu'elle me parut belle et digne d'amour dans » ce moment ï Lorsqu'elle couvrit la plaie , il me » sembla que je reprenais une nouvelle vie. Toute •» incertitude, toute crainte sur la pureté de ses » sentimens pour moi avaient disparu, et je lui » vouai une éternelle reconnaissance.
» Après qu'elle eut rempli cette répugnante tâ- » che , elle se remit à sa première place et dit :
)> — Monsieur , voilà le premier et le dernier ser- » vice que je puis vous rendre. Puisque vous ne » voulez pas aller à Panépette , je vous conseille )> de vous rendre au plutôt à Madras , pour vous )> faire guérir radicalement. Si mon remède ne vous » cause pas quelque soulagement, ce que j'espère » cependant, je vous prie du moins de vous sou- » venir quelquefois de moi ; car nous ne nous re- » verrons sans doute jamais. En disant ces mots ,
» elle baissa les yeux : la tristesse couvrit tout-à- » coup sa belle physionomie, et je vis des larmes » inonder ses joues.
» Comment, Mamia , mécriai-je avec surprise, » que voulez-vous dire par-là ? Jamais ne nous » revoir ?
» Elle me dit qu'elle craignait ce malheur, parce )> que Madras , où la daja et elle-même n'avaient )> jamais été , était une si grande ville , qu'elle ne » pouvait guère espérer de m'y rencontrer dans une » foule aussi considérable de monde , ou de décou- >) vrir l'endroit où je pourrais loger. — D'ailleurs , » ajouta-t-elle , vous ne tarderez point à oublier une » simple soutredharie.
» Non, Mamia, lui répliquai-je d'une voix for- » tement émue, vous n'avez pas cette ingratitude » à craindre de ma part. Je lui fis alors connaître » toute Tétendue de mon amour et de ma recon- » naissance pour les soins quelle avait eus pour
moi , quoique je lui fusse étranger; et l'assurai, * par tout ce qu'il y a de plus sacré, que non-seu- » lement je ne l'oublierais de la vie, mais que je
lui resterais attaché par l'amour le plus sincère et » le plus inviolable, comme à une personne que sa » beauté, mais surtout son caractère rendaient » plus précieuse à mes yeux que la plus illustre » begum (princesse). Je lui promis d'avoir soin m que nous pussions nous retrouver sans peine » à Madras , en l'adressant à l'un de mes amis de » cette ville, où il tenait un rang distingué ; et que » là je ne manquerais pas de lui témoigner toute la )) gratitude que je lui devais.
» J'écrivis alors sur une ola (i) , en langue et en » caractères malabares, mon nom, celui de mon » ami Frank à Madras 9 et de quelques personnes » de ma connaissance , dans le cas que M. Frank fût » mort ou absent. J'eus la précaution d'y indiquer )> l'endroit où j'avais coutume d'aller me promener » le soir, l'auberge où j'irais quelquefois dîner, et » même l'étang où je comptais aller, selon ma cou-
« (i) On donne le nom d'o/a à une feuille séclie'e de - palmier, sur laquelle les Malabares écrivent , faute de » papier, avec un style de fèr. ■>
» tume, me baigner le matin et le soir. Je lui remis » cette feuille.
» Je demandai aussi à la daja dans quel endroit î> de Madras elle comptait aller loger? mais comme » cette ville lui était entièrement inconnue , et » qu'elle ne pouvait par conséquent me dire d'a- » vance ce qu'elle pourrait faire à cet égard, je lui » indiquai un quartier convenable, en lui conseillant » de prendre une maison particulière pour elle et sa » compagnie ; ce qu'elle me promit de faire, d'autant » plus que son intention était de passer quelque » temps à Madras. Ces promesses, et les preuves » d'amour et de sincérité que je donnai aMamia, la » tranquillisèrent.
» Je priai ensuite Mamia de me permettre de l'ac- » compagner jusqu'à l'endroit où étaient ses com- )> pagnes; ce qu'elle approuva, et nous quittâmes » \nchauderic.
» Nous traversâmes, à pas lents, le bosquet, » jusqu'à ce que nous aperçûmes îe feu du gîte des » soutredharies. Je voulus prendre congé ici. La » soirée était admirablement belle; un vent doux
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» venait, en murmurant à travers le feuillage dos » arbres, rafraîchir l'air encore imprégné de la » chaleur du jour. Partout les plantes et les fruits » répandaient leurs odeurs suaves et balsamiques ; » le cri monotone du grillon , les sons flûtes que faiw sait entendre , de temps en temps , pour appeler )> sa compagne, le miincourvie , qui se tient sur le » bord des étangs , mais qui aime aussi à se percher » sur les arbres fruitiers ; le disque argenté de la v lune, qui, cà et là, faisait scintiller ses rayons » entre la voûte verdoyante de ce bosquet, et » l'ombre des branches qui semblait folâtrer sur le )> sol d'un sable blanc ; tout inspirait les plus douces » rêveries.
» Je priai Mamia de rester encore un moment )> avec moi , dans l'idée que mes gens ne devaient » pas être prêts à partir, que par conséquent il me » resterait quelques minutes de délai. Nous nous » assîmes, et la daja s'éloigna pour nous laisser » seuls ; mais à peine eut-elle fait quelques pas , que )> nous entendîmes un coup de fusil, signal dont » j'étais convenu avec le capitaine Huau , pour
>) m'annoneer que tout était disposé pour >c Mettre » en route.
» Le moment de notre séparation était donc ar- » rivé. Mamia pleura amèrement, et tomba dans » un si grand abattement, que j'en fus fort em- » barrasse. Je l'aurais volontiers emmenée avec » moi, et j'y pensai même un instant ; mais le temps » que m'auraient coûté les soins de lui trouver un » palanquin ou un douli et des porteurs , et l'in- )> certitude où j'étais sur l'endroit où je pourrais la » loger à notre arrivée à Madras , me déterni i- )) nèrent, malgré le chagrin que cela me faisait, à » la laisser avec ses compagnes.
» Je la consolai en attendant de mon mieux , et » la daja fut de mon avis ; de sorte que nous pai - » vînmes à la tranquilliser un peu. Je remerciai la )> daja de ses peines , et voulus lui donner quelques » pagodes, pour qu'elle put procurer plus de com- )> modités à Mamia, jusqu'à ce que nous nous re- » vissions; mais, à ma grande surprise, elle M )> voulut rien recevoir, eu me disant quelle ue de-
» mandait point qu'on payât ses soins, pour cette » bonne enfant.
» Nous nous séparâmes enfin, et je me rendis en » hâte, le cœur oppressé, à la chauderie , où l'on » n'attendait que moi pour partir. On alluma les » flambeaux, et nous nous mîmes en route. Je m tournai encore une fois mes regards vers Mamia, » que j'aperçus placée , avec la daja , derrière un » arbre près de moi. Je lui donnai un signal d'a- » dieu avec mon mouchoir, et nous la perdîmes » bientôt de vue. Je fis alors tomber la couverture )> de mon palanquin et me disposai a dormir, après » avoir souhaité la bonne nuit à mon compagnon » de voyage. Je ne pus cependant fermer l'œil : m l'aventure de cette soirée occupait entièrement )> mon esprit, et mon cœur était plein de Mamia. )> Ce ne fut qu'après avoir réfléchi long-temps sur » cet événement, et m'être déterminé à choisir la » bonne Mamia pour la compagne de ma vie , que » je parvins à goûter le sommeil. »
Après avoir terminé ses affaires, le voyageur revient à Madras, où il retrouve Mamia.
a On me dit qu'une personne était venue me de- » mander, et avait montré beaucoup d'empres- » sèment à me parler : qu'elle reviendrait sans faute )> me trouver de fort bonne heure le lendemain : » et qu'elle avait prié de me dire que certaines » gens de ma connaissance étaient arrivées à Ma- » dras.
)) Je ne doutai point que c'était des soutredltaries » qu'il était question ; et ma joie fut telle, que je » ne pus fermer l'œil de toute la nuit. A peine fit-il » jour, que je me levai et m'habillai en hâte pour » attendre le messager dont on m'avait parlé. Il )> ne tarda pas long-temps avenir, et je le reconnus » sur-le-champ pour un des juntris (musiciens) de » la troupe de Mamia.
» Il m'apportait des salams (eomplimens ) de la » daja et de la moutté (demoiselle) Mamia, qui » désiraient beaucoup de me voir , et me faisaient » prier de leur faire une visite.
)) Je partis avec cet homme sans perdre un mo- )> ment. Chemin faisant, il me conta qu'ils étaient » tous arrivés le soir précédent ; mais que faute de
» connaître la ville, ils s'étaient campés , en atten-
» dant, dans un petit bois. La daja l'avait sur-lc-
» champ envoyé avec une adresse chez Frank, dont
h un des domestiques lui avait indiqué ma demeure.
)> Lorsque nous eûmes atteint le bois, je me » plaçai dans un endroit isolé, et chargeai lejunlrl » d'avertir Mamia de mon arrivée. Un instant après, » je la vis s'avancer à grands pas vers moi avec la » daja- la joie et le bonheur étaient peints sur son » beau visage.
» Nous nous embrassâmes avec transport, et je » vis Mamia transportée de joie, lorsque je lui dis » que ce n'était qu'à son onguent que je devais la )> conservation non-seulement de mon doigt, mais )) de toute ma main.
)) La daja me fit de grands éloges de la bonne » Mamia, et me laissa la liberté de la prendre sur- » le-champ avec moi, et de disposer à mon gré de » son sort futur ; parce qu'elle était persuadée que » cette chère enfant ne pouvait passer que des jours a heureux avec moi.
» Pour faire connaître à l'une et à l'autre la droi- » ture de mes intentions, je leur offris d'aller sur » l'heure voir ensemble la demeure que j'avais » choisie pour Mamia , ce qu'elles acceptèrent ; et » les deux chambres que devait occuper mon amie y> dans la maison d'une veuve, parurent lui con- » venir. Nous résolûmes qu'elle ne retournerait )) plus avec ses compagnes , mais qu'elle resterait » ici , et que la daja lui enverrait ses habits et » autres effets. Je lui donnai l'argent nécessaire » pour former son petit ménage, et chargeai mon )> dobasch de lui trouver une femme pour la » servir.
)> Je me sentis alors parfaitement heureux de » la possession d'une femme véritablement ange- » lique, tant par sa beauté, que par son esprit et » sa vertu.
» Après que tout fut en ordre, je pris congé de » Mamia, en lui promettant de revenir vers Je soir, )) et partis avec la daja, pour lui indiquer quelques » rues où elle trouverait, selon moi, le plus faci- » lement une demeure à bon compte.
Il était plus de midi, avant que j'eusse fini à » régler toutes ces affaires , et que je rentrai chez » moi.
» Autant le séjour de Madras m'aurait déplu , » dans d'autres temps et d'autres circonstances , à » cause de la grande aversion que j'avais conçue » pour cette ville , autant il me parut actuellement » agréable ; ce qu'il faut attribuer à la satisfaction » que je goûtais dans la compagnie de mes amis et » de ma chère Mamia. J'y passais mon temps avec » tant d'agrément et si peu de soucis , que j'ou- » bliais , pour ainsi dire , mon voyage dans le sud, » et mon projet d'établissement au village de Venta tapalam.
» Après le repas , je me rendais tous les jours » chez ma chère Mamia, qui m'attendait chaque » fois avec la plus grande impatience. La possession » de cette aimable personne loin de refroidir mon » amour pour elle , l'avait au contraire rendu plus » vif, plus senti; aussi recevais-je d'elle les plus » fortes preuves de son affection et de sa fidélité ; m et chaque jour, je découvrais en elle de nouveaux
» charmes et de nouvelles qualités. C'était chez » elle que j'allais prendre ordinairement le thé , » que je lui avais appris à faire ; car les Hindous ne » boivent ni thé , ni café, ni chocolat. Je le trouvais » toujours prêt, lorsque j'arrivais chez elle à quatre » heures après midi, heure à laquelle j'avais cou- » tume de me rendre tous les jours à sa demeure.
)> Quelquefois , au lieu de prendre le thé , nous » allions nous promener ensemble à Marine long } -» Saint- T home , Véperi, ou quelque autre village -» voisin. Je faisais alors mettre à Mamia une robe m de Métisse, que je lui avais fait faire pour ces » excursions : précaution que la décence exigeait. » Cette espèce d'habillement lui allait fort bien ; » cependant elle me plaisait davantage dans le vé- » tement léger du pays.
» Nous passions la soirée à jouer au chadringa
» (les échecs), auxquels Mamia était assez habile, ou p bien elle chantait un khejour (chanson d'amour), )> ou un giet (hymne OU chanson héroïque), en h accompagnant sa belle voix du vinv (espèce de
« guitare). D'autres fois, elle me contait de petites » histoires, ou me proposait des énigmes; en un » mot, elle employait tous les moyens qu'elle m pouvait imaginer pour me faire passer agréable- )> ment le temps. 11 ne faut pas oublier ici le souper , » qu'elle apprêtait elle-même en causant et en î> chantant; et quand tout était servi, elle m'in- » vitait à m'asseoir à côté d'elle sur la natte, où je )> trouvais un plat de riz et du tajer (lait caillé), j) un peu ftatchar avec une jatte de mologoniev » (eau poivrée); et chaque fois ce repas frugal me » paraissait un banquet des dieux.
» Souvent la daja , qui faisait de fréquentes vi- )) sites à Mamia , était notre convive. Son grand âge )> et sa faible santé ne lui permettaient plus de » courir le pays avec les soutredharies. Après avoir )> cédé sa troupe à la plus ancienne de ses élèves , )> elle s'était acheté une petite maison pour y jouir )> le reste de sa vie de l'argent qu'elle avait épargné. )> Sa tendresse pour Mamia était vraiment mater- » nelle. Toutes deux étaient étrangères dans la )> ville, et n'avaient d'autres connaissances que moi
0 seul. Aussi ne sortaient-elles qu'ensemble, soit » pour aller au culte des dieux , dans quelque » temple , soit pour assister à une procession reli- » gieuse; c'étaient là leurs seuls amusemens.
» Le matin, de bonne heure, au chant du » coq, je me mettais en route avec Mamia, pour » aller, selon l'usage du pays, nous rafraîchir par » un bain. INous nous rendions dans un beau jar- ■» din , garni d'excellens arbres fruitiers , et en- » touré d'une muraille , qui se trouvait près de la » ville, sur le chemin de Saint-Thomé , et qui a appartenait à un riche négociant que M. Beisser » avait guéri d'une dangereuse maladie. Cet homme, » que j'avais appris à connaître dans cette occasion , » eut la complaisance de me confier la clef de ce m jardin, pour que j'y pusse entrer à l'heure que je » voudrais. C'était là un admirable refuge pour » Mamia et pour moi ; nous y trouvions un bel étang, )> entouré de grands cocotier* , dans lequel nous » allions nous baigner.
)> Telle était la manière dont je passais mon » temps à Madras : c'étaient là mes occupations el
» mes amusemens ordinaires, et tel devait être » bientôt mon train de vie à Ventapalam , où je » comptais me retirer avec ma chère Mamia.
» Il était temps de songer enfin à mon voyage sur >j la partie méridionale de la côte de Coromandel y » car j'avais des affaires importantes à régler à » Pondichéry , à Tranquebar , à Nagapatnam , » et qui devaient me retenir, au moins pendant » quelques jours, dans chacun de ces endroits. Je » pouvais encore, si je ne différais pas plus longm temps à me mettre en route , faire l'aller et le » venir de cette excursion avant l'arrivée de la » mauvaise saison, pour passer le temps des pluies » à Madras.
)> Je me déterminai donc à membarquer , et je » trouvai par hasard un naikodda , qui conduisait » un double thoni , destiné, sous trois jours , pour yy Trinquemale , mais qui devait toucher à Pon- » dichéry. M. Frank me conseilla de profiter de » cette occasion , à cause que le bâtiment était )> neuf, et que le naikodda passait pour un homme » qui entendait bien la manœuvre. M. Frank , qui
» lai avait rendu quelques services , me recoin- » manda fortement à ses soins ; de sorte que nous » fûmes bientôt d'accord sur les frais du passage. )) Je ne pris avec moi qu'une petite malle, et laissai » le reste de mon bagage chez M. Beisser. Après » m'être pourvu des vivres nécessaires pour ce )> trajet, je me rendis, dans l'après dîner du jour » avant mon départ, à bord du navire , pour exa- » miner la place que le naikodda m'avait destinée, » et dont j'eus tout lieu d'être content.
» Il y avait d'autres passagers sur le tJioni • sa- « voir , quelques femmes portugaises noires , deux » marchands maures , et un molla ou prêtre mahow meta nt. Je fus charmé de trouver cette compa- » gnie , dans l'espérance que cela me procurerait » du moins l'occasion de passer le temps à causer.
5) Le naikodda me dit qu'il mettrait sans faute à )) la voile le lendemain, vers les six heures du ma- )* tin , et me pria de rester dès ce moment à bord , )> afin de ne pas négliger l'heure du départ. C'est ?» ce que je n'aurais pas fait pour tout au monde .
» je n'avais pas encore pris congé de ma chère Ma-
» mia , et j'avais encore plusieurs choses à régler ;
» mais je promis de me trouver à temps sur le
» tlioni.
» J'avais bien parlé à Mamia de mon voyage ;
» mais je lui avais laissé ignorer qu'il dût être si
» prochain , pour qu'elle ne s'affligeât pas trop d'a-
» vance. Elle fut donc fort étonnée lorsque je l'en
» instruisis ; mais son chagrin augmenta quand elle
■» apprit que je devais faire ce trajet par mer. Elle
)> s'y opposa de toutes ses forces, et ne voulut pas
» consentir que je m'exposasse à la merci des va-
» gués ; mais lorsqu'elle vit qu'elle ne pouvait me
» détourner de cette résolution, elle me conjura de
» la prendre avec moi, pour qu'elle ne restât point
» chez elle, livrée à d'éternelles craintes. Je ne
m voulus cependant pas consentir à cette demande,
» et tâchai de la tranquilliser le mieux qu'il me
» fut possible, en lui promettant de revenir par
» ferre, ce qui parut la calmer un peu. Je lui don-
» nai l'argent dont elle pouvait avoir besoin pen-
» dant mon absence , et l'adressai à M. Franck,
» qui devait lui procurer tous les secours néces- » saires.
» Je recommandai cette bonne fille aux soins de » la femme chez qui elle demeurait , et pris ensuite » congé d'elle.
» Le jour ne paraissait pas encore , lorsque mon )> dobasch vint pour ni'éveiller. Je quittai sur-le- » champ la maison de mon ami Beisser, où tout le )) monde était encore plongé dans le sommeil. Le » soleil se levait exactement à l'instant où nous ar- » rivâmes sur le rivage.
)> J'avais déjà ordonné , le jour avant, qu'on re- » tînt pour moi une chelingue qui devait , au lever )) du soleil , me conduire à bord du thoni. On me » fit signe de loin qu'il était prêt à partir. Deux )> femmes malabares semblaient disposées à y mon- » ter. Quel fut mon étonnement ! c'étaient Mamia » et son ancienne daja.
» Mamia ne m'eut pas plutôt aperçu, qu'elle » vint à moi , en s'écriant : — Praanaath ! ( sei- » gncur de ma vie ! ) permettez-moi seulement de
» vous accompagner avec la chelingue jusqu'au » vaisseau ; je vous promets d'être ensuite plus » tranquille.
» — Ce fut en vain que je cherchai à la détourner » de ce projet , en lui représentant que nous se- » rions tous les deux fort mouillés par les brisans. » Véritablement la hauteur des houlles était éton- » nante, et j'aurais même différé d'un jour mon » voyage , si je n'avais pas craint que le vaisseau » ne partit sans moi. C'était exactement à cause » de ce danger que la bonne Mamia voulut m'ac- » compagner. — Car en cas de malheur, me dit~ » elle , je serai du moins près de vous. — Je ne » pus lui résister plus long-temps , et l'événement )> me prouva que cette condescendance devait servir » à me sauver la vie.
» Je me rendis donc avec elle à la chelingue que » j'avais louée ; mais , à ma grande surprise , je la » trouvai , pour ainsi dire , entièrement remplie de
marchandises ; et j'appris bientôt que le maître » d'équipage Hall y avait mis un embargo , pour m conduire des effets à un navire qui se trouvait
>i près de-là, malgré qu'on lui eût représenté qu'elle )> avait été retenue pour mon compte. Je ne fus pas » peu indigné de cette conduite ; car comment » passer heureusement par-dessus les brisans avec » une chaloupe ainsi chargée ? Je fis part de ma » crainte à l'officier de marine qui avait ordre de « conduire ces marchandises à bord ; mais il me » donna à connaître que j'étais un homme timide. » Cependant le batelier à qui je demandai s'il n'y •» avait pas de danger, leva les épaules en disant : » Tembrane maharse ! (Dieu est grand ! ) Pauvre » consolation !
» Cependant il ne me restait point de choix à faire , » car il n'y avait point d'autres chaloupes pour le m moment, et je ne pouvais laisser partir sans moi » le ihoni , sur lequel se trouvait ma malle, qui )> contenait mes comptes et autres papiers d'impor- » tance, dont la perte aurait causé ma ruine. J'é- » tais cependant encore incertain, lorsque le tan- » ciel (batelier) me cria de venir. L'Anglais s'em- )> portait en voyant mon irrésolution , et je fus » forcé d'entrer dans la chelingue. Je voulus néan-
» moins engager Mamia à ne point nie suivre; » mais , au lieu de me répondre , elle sauta après » moi dans le canot , et je fus honteux de voir » qu'une jeune fille montrât plus de résolution que » moi, quoiqu'elle n'eût jamais été sur la mer.
» Nous nous plaçâmes donc dans la chelingue , » qui était montée, outre le tandel et six rameurs, » par quatre personnes, savoir, Mamia et moi, l'of- » ficier anglais et une métisse, laquelle devait se » rendre également avec le ihoni à Pondichery.
» A peine nos rameurs eurent-ils quitté la terre, » que l'arrière de lachelingue surchargée s'enfonça » tellement, qu'il ne resta plus qu'un empan des » œuvres mortes hors l'eau. Dans ce moment, le » premier brisant vint frapper notre proue; et nous » en étions déjà près, lorsque l'idée me vintd'ap- » peler un catimaron pour nous conduire au thoni; m usage auquel on emploie souvent cette espèce » d'embarcation. J'étais fâché de n'y avoir pas » songé plus tôt ; mais la querelle avec le batelier et » l'officier anglais m'avait fait tout oublier. Le bruis- » sèment des houlles empêcha qu'on n'entendîtma
» voix sur ie rivage . Je fis alors signe à mon dobasc h » et à la daja d'envoyer à notre aide une couple de » catimarons qui se trouvaient sur la grève (1). » J'invitai aussi notre batelier à retourner à terre » pendant qu'il en était temps encore ; mais l'Anglais » s'y opposa , et nous en vînmes à une assez vive » dispute. Le batelier faisait en attendant son pos- » sible pour éviter les brisans ; mais sa chelingue » était trop chargée pour qu'il pût la gouverner )> convenablement, et empêcher les brisans de se » précipiter sur nous ; de sorte que la chelingue u ne tarda pas à se trouver remplie d'eau, dont il •» n'était plus temps de vouloir nous débarrasser, )> car l'embarcation commençait déjà à couler bas. )) L'effroi fut général, et des cris terribles se firent » entendre. Alors l'Anglais dit qu'il fallait virer de » bord; mais il était trop tard, la chelingue n'o-
« (i) On se sert, dans îles cas pareils à celui où nous nous > trouvions, de deux ou trois de ces radeaux , quiaccom- » pagnenl la chelingue , pour sauver les personnes qui U
montent , si elle venait à périr. •
» béissait plus au gouvernail. Le second brisant » suivit immédiatement le premier , et s'éleva en » mugissant, comme une montagne, pour nous en- » gloutir. Il n'y avait alors plus de temps à perdre. » Mamia, suivez-moi I criai-je en m'élançant dans » la mer. Je savais qu'elle nageait supérieurement. » bien ; et je n'avais aucune inquiétude sur son » sort.
)> A peine fusqe dans l'eau, que le brisant se pré- » cipita sur moi. Je n'avais eu que le temps de re- » prendre haleine avant qu'il nous couvrît. Je tra- » vaillai alors Mes mains et des pieds pour revenir » sur l'eau, ce qui me réussit; et lorsque je levai » la tête, la chelingue avait disparu. Les rames a flottaient dispersées dans la mer, et à peu de dis- » tance de moi , je vis Mamia. Aussitôt qu'elle m'eut » aperçu elle jeta un cri de joie, et se porta précipi- » tamment démon côté , en m'encourageant, et me » tendit sa main pour me soutenir. Je n'avais ce- » pendant pas encore besoin de ses secours , car » j'étais bon nageur et fort légèrement vêtu. Nous )) nageâmes ainsi quelque temps ensemble vers le
» rivage, qui ne se trouvait qu'à environ trois cents » pas de nous.
» Le plus grand danger était passé , et nous » attendions le premier brisant, qui devait nous » jeter sur la grève. Nous vîmes aussi arriver » un catimaron à notre secours, lorsque je me » sentis tout-à-coup entraîner vers le fond de la » mer par un poids énorme. Je me retournai, et w vis que c'était la vieille métissa qui s'était ac- 3> crochée à mon habit , pour se laisser traîner par » moi. Je cherchai à me débarrasser d'elle , mais » cela ne me fut pas possible. Je demandai alors » du secours à Mamia, qui ne me perdait pas un )> moment de vue. Elle ne pouvait comprendre ce » qui me retenait, et craignait qu'un requin ne se » fût saisi de moi. Elle s'élança avec de grands cris » de mon côté ; et lorsqu'elle eut appris la cause de » mon embarras , elle tacha de faire lâcher prise à » la métisse , mais ses efforts furent inutiles. La mé- » tisse, que la frayeur avait fortement attachée à )> mon habit, paraissait toucher à sa fin. Elle leva » encore deux fois la tête hors de l'eau, après quoi
)) elle coula à fond en m'entraînant avec elle ; je » fis tous mes efforts pour me sauver sans pouvoir )> y parvenir. Parfois je levai la tête un moment ; )) mais comme j'étais déjà fort fatigué , je touchais » au moment de périr, si Mamia ne m'eût pas in- » vite à m'attacher avec mes mains à ses épaules , » pour ne nager que des pieds. Mais cela ne pouvait )> durer long -temps. Comment était-il possible a qu'une jeune fille délicate put traîner après elle, » en nageant, deux personnes ? Cette bonne créa- » ture s'agitait avec violence dans l'intention de » me sauver, en criant de toutes ses forces pour )> demander du secours. J'eus enfin le bonheur de » me débarrasser de la vieille métisse , en la frap- » pant de mes pieds, et cependant il m'était impos- )> sible de nager plus long-temps , parce que mes )> bras étaient engourdis par les efforts que j'avais » faits. Par malheur, un énorme brisant vint rouler )> par-dessus nous ; j'avalai de nouveau beaucoup )> d'eau , et perdis connaissance. Lorsque j'eus re- » pris mes sens, je me trouvai couché sur la grève, » entouré de plusieurs personnes qui étaicntvcnues
» d5un comptoir voisin de la mer, de la part de » M. Hall, au secours de l'officier anglais, lors* » qu'elles eurent appris son naufrage. On m'avait >; roulé de côté et d'autre , pour me faire rendre » l'eau de mer que j'avais dans le corps , ce qui » réussit jusqu'à un certain point. Un des specta- )> teurs fit venir son palanquin du comptoir mari- » time, pour me porter chez moi. Lorsqu'on me » souleva, je rendis de nouveau avec effort beau- )> coup d'eau, et repris ensuite mes esprits.
» Je reconnus sur-le-champ mon dobasch parmi » ceux qui nous entouraient. La première demande m que je lui fis eut Mamia pour objet. — Elle est » également sauvée, me répondit-il, et n'ayez au- » cane inquiétude sur elle ni sur votre malle ; » j'aurai soin de l'une et de l'autre. — Il indiqua )> ensuite aux coulis la maison où ils devaient me )> porter; et c'est de cette manière que j'arrivai chez » M.Beisser, qui, dansce moment, déjeunait avec » ses hôtes. Qu'on s'imagine la frayeur qu'il eut en )> me voyant dans cet état, trempé d'eau, sans )> chapeau, et pale comme la mort
» Je lui contai en peu de mots ce qui m'était ar- » rivé. M. Beisser me donna sur-le champ un cor- » diaJ pour me débarrasser de l'eau qui me restait » encore dans le corps, et me conseilla de me cou- » cher, ce que je fis , mais sans pouvoir me reposer. » L'accident qui venait de m'arriver occupait trop » mon esprit, et je frémissais en me rappelant le •» danger que je venais de courir. Je répandis des » larmes de reconnaissance en pensant aux preuves » héroïques que Mamia m'avait données de son » amour et de son attachement dans cette funeste m circonstance. O ! que je désirais de voir celle qui , ) en hasardant sa propre vie, venait de sauver la )> mienne ! Cette idée m'avait ému profondément , » et ce fut avec peine que je pus attendre l'arrivée » de mon do bas ch.
)) Il arriva enfin à neuf heures, et m'apporta ma » malle , qu'il avait été chercher lui-même avec i> une autre chelingue à bord du thoni , aussitôt » qu'il eut indiqué ma demeure aux porteurs de •» mon palanquin.
» Je le priai de me donner des nouvelles de la
)! santé de Mamia , et de me dire ce qui m'était ai » rivé pendant le temps que j'étais resté sans con- » naissance; comment j'étais arrivé sur le rivage, » et ce qui m'avait rendu à la vie ?
» — Ah! monsieur, me dit-il , il m'est impossible » de vous exprimer les frayeurs que j'ai eues , lors- » que je vous vis sauter de la chelingue dans l'eau » avec la pounné( demoiselle) , et couverts ensuite w parle brisant, disparaître âmes yeux! Moi-même » et quelques personnes placées sur le rivage , )> criâmes aux catimarons d'aller à votre secours. » Ils arrivèrent encore exactement à temps pour » vous aider, et pour sauver ensuite mademoiselle, » qui d'une main tenait votre tête au-dessus de )> leau et nageait de l'autre, mais épuisée de fati- » gue ; de sorte qu'elle touchait au moment de périr » de faiblesse. Elle s'attacha au caliniaron , ainsi )) que me le rapportèrent des pêcheurs, et ne voulut )> recevoir de secours que lorsqu'on vous eutsauvé. » Comme vous ne donniez plus aucun signe de vie , la » bonne demoiselle s'imagina que vous étiez mort, )> el se livra au plus grand désespoir. La daja et
u moi nous eûmes toutes les peines du monde pour » l'empêcher de se jeter sur vous. Quelque faible » et malade qu'elle fût, elle ne voulut cependant )> retourner chez elle que lorsqu'elle se crut con- » vaincue que vous ne reviendriez plus à la vie. » Tous les spectateurs restèrent surpris et touchés » de cette marque d'attachement, et vous regar- » daient comme heureux de posséder une personne » aussi aimable et capable d'un dévouement aussi » généreux.
» — Ah ! Moutou (c'était le nom du dobasch), » lui répondis-je , le cœur pénétré de ce qu'il ve- » nait de me conter, combien cette bonne fille doit m être inquiète sur mon sort! quel désir elle doit » avoir d'apprendre quelque nouvelle de moi ! Allez m en diligence; dites-lui que je me trouve mieux, » et que ce soir encore je me rendrai auprès » d'elle.
» Mais il me fut impossible d'attendre jusqu'à ce » temps. J'avais encore, il est vrai, un horrible a mal de tête, et n'étais pas sans fièvre; cependant
» mon désir de voir Mamia ne nie laissait point de » repos; et avant que mon dobasch fut revenu » avec la réponse de mon amie, je me fis conduire ■» jusqu'à une certaine distance de la maison de » Mamia , dans le palanquin de M. Beisser , qui » venait de partir pour voir un malade. Là je le » renvoyai , et me rendis inopinément chez cette » bonne fille, que je trouvai assise sur une natte, » la tête enveloppée d'un linge, et parlant de moi » avec mon dobasch.
» Elle ne m'eut pas plutôt aperçu, qu'elle s'é- » lança vers moi avec la rapidité de la flèche , et » vint tomber inanimée dans mes bras. J'étais moi- » même tellement ému de cette nouvelle marque )> de son amour , que ce ne fut qu'avec peine que w je pus me soutenir. Cependant, aidé par l'hô- » tesse qui se trouvait là dans ce moment , je par- )> vins à la remettre sur sa natte , avec le dos ap- » puyé contre le mur; je m'assis alors à côté d'elle » et lui jetai un peu d eau au visage. Elle reprit » bientôt ses esprits , me regarda pendant quelque » temps d'un oeil fixe , sans prononcer un mot , posa
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» sa tète sur mon épaule et pleura amèrement. » Lorsque nous fumes revenus de ces premières » impressions de joie et de douleur, je l'embrassai , )> et versai dans son sein toute la reconnaissance w dont mon cœur était pénétré, de ce qu'elle « m'avait sauvé la vie (i), et lui jurai un amour » éternel.
» Elle répondit qu'elle n'avait fait que son devoir, » et que j'attachais plus de prix à son action qu'elle )) ne valait, puisqu'elle était résolue de mourir » mahasti , dans le cas qu'elle eût le malheur de » me perdre (2). Je ne pouvais douter que ce ne » fût là sa ferme intention.
« (1) Ma chère Mamia et moi furent les seuls sauvés de » quatre passagers qui se trouvaient sur la che/ingue, La » vieille me'tisse , qui avait manqué de m'entraîner au fond » de la mer , avait péri , de mémo que l'orgueilleux offi- » cier anglais. Leurs cadavres, comme je l'appris ensuite , >• furent jetés encore ce même jour sur la grève par les va- " gués. »
- (2) On donne le nom de mahasti à la femme el à la fille
» Pour détourner notre entrelien de ce triste su- » jet, je lui demandai comment elle se trouvait, J> et si elle avait avalé aussi beaucoup d'eau de mer. » Elle me dit qu'elle s'était trouvée si faible , que )> ce ne fut qu'avec l'aide de la daja et d'une autre )> femme quelle était parvenue à regagner sa mai- » son. Qu'on avait sur-le-champ fait venir un mé- » decin hindou , qui lui avait fait prendre un vo- » mitif, par le moyen duquel elle avait rendu une )> grande quantité d'eau de mer ; qu'il s'était même » trouvé un peu de sang mêlé avec cette eau ; que » maintenant elle éprouvait une douleur dessous le » sein droit, avec de grands maux de tête , et que » d'ailleurs ses bras étaient comme paralysés.
» Cela n'était pas étonnant. Elle m'avait soutenu » pendant plus de dix minutes au-dessus de l'eau. » Je ne pouvais comprendre comment une fille aussi
>• qui se fait brûler vivante avec le corps de son défunt mai i » ou amant), ou qui , pour ne pas lui survivre, se prive de » la vie par quelque autre moyen violent. »
» jeune, aussi délicate, avait pu faire, pendant si » long-temps, de pareils efforts. »
La bonne Mamia mourut bientôt après d'une fièvre maligne, causée par les suites de son dévouement, et aggravée par la douleur d'une séparation qui se prolongea plus long-temps que le voyageur n'avait pensé.
Ce récit, écrit d'un style quelquefois ridicule et avec une simplicité qui pourrait recevoir un autre nom , n'en est pas moins un des plus touchans que Ton puisse lire; et je doute que l'on trouve ailleurs l'exemple d'un dévouement plus tendre et plus absolu que celui de la bonne Mamia.