CHAPITRE IL
Ainfci que je l'ai déjà dit, Mistress Katy Scudder avait invité du monde à prendre le thé. Strictement parlant, il est nécessaire, pour rendre parfaitement compte de quoi que ce soit, de commencer à la création du monde, mais pour un usage habituel, on peut se contenter de quelque chose de moins; c'est pourquoi, tenant le chapitre précédent comme une introduction suffisante à mon histoire, je continuerai d'arranger mes scènes et de dérouler mon petit drame dans la supposition que vous en savez assez pour comprendre les choses et les personnes.
Etre invité à prendre le thé en l'année 17...., avait une signification toute différente de celle qu'a de nos jours la même invitation.
Les gens étaient à cette époque imbus de la singulière idée que la nuit était faite pour dormir. Ils étaient portés à le croire par leur confiance en la sagesse de notre mère nature ; supposant que lorsqu'elle éteint ses lumières, tire ses rideaux et fait taire tout bruit dans sa maison, c'est dans l'intention de laisser dormir ses enfants. En conséquence, peu après le coucher du soleil, toute la communauté se préparait généralement à se mettre au lit, et le silence universel prêtait au son de la cloche de neuf heures une imposante solennité. La bonne compagnie, à cette époque, déjeunait à six heures, dînait à midi et prenait le thé à six heures du soir. Mais un thé prié, parmi les gens réguliers et laborieux, avait ordinairement lieu une heure plus tôt,
parce que chacune des invitées avait des enfants à coucher et autres soins domestiques à remplir ; et comme dans ces temps de simplicité, on invitait les gens parce qu'on désirait les voir, la réunion avait lieu à trois heures et se prolongeait jusqu'au coucher du soleil, heure à laquelle chaque matrone roulait son tricot et s'en retournait paisiblement chez elle.
Bien que Newport, à cette époque reculée, ne fût pas sans quelques familles affichant le luxe et la splendeur, parcourant le pays dans de magnifiques voitures armoriées et ayant des domestiques en grand nombre, cependant là, comme partout dans la Nouvelle-Angleterre, la grande majorité menait l'existence simple et laborieuse des anciens temps, alors que le travail et l'intelligence, se donnant la main, vivaient ensemble en meilleure harmonie qu'on ne les a peut-être jamais vus depuis.
Notre scène s'ouvre dans la grande cuisine où se tient habituellement la famille Scudder. Je sais que nos délicats modernes s'imaginent que la pièce ou ont lieu les opérations culinaires indispensables à une famille doit nécessairement être un endroit malpropre et peu confortable, mais cela vient de ce qu'ils ignorent les prodiges qu'opère journellement cette femme de ressource dont nous avons cidessus énuméré les talents.
La cuisine d'une matrone de la Nouvelle-Angleterre était son palais, son orgueil. Elle avait pour habitude d'y produire les plus grands résultats avec le moindre dérangement possible, et ce que pouvait une autre femme, mistress Scudder l'accomplissait par excellence. Là, tout semblait toujours fait et jamais ne se faire. La cuisson du pain et le savonnage, ces ennemis forrridables de la tranquillité des familles étaient achevées dans ces deux ou trois heures matinales pendant lesquelles nous nous livrons à un dernier nomme ; et le linge qu'on voyait flotter au vent par-dessus le mur de la cour, les lundis matin, révélait seul qu'avait eu lieu la redoutable solennité d'un blanchissage.
Le déjeuner s'y dressait comme par enchantement; puis, en un clin d'œil, fourchettes, cuillers, couteaux, propres et
brillants, étaient remis à leur place, l'air aussi innocents, aussi indifférents que s'ils n'avaient jamais servi, et n'eussent jamais dû servir.
Le plancher.... mais vous vous rappelez sans doute le plancher de votre grand'mère, avec ses planches immaculées, recouvertes du sable le plus fin et le plus blanc ; vous vous rappelez la grande cheminée occupant tout le fond de la cuisine, vaste caverne dans chaque coin de laquelle se trouvait un confortable siège assez éloigné pour qu'on pût y jouir du joyeux pétillement d'un grand feu de bois.
Sur un dressoir étaient rangés quantités de plats et d'assiettes d'étain toujours brillants comme de l'argent, et à côté du feu un commode banc de bois à dossier s'offrait à des gens trop peu accoutumés au luxe pour regretter l'absence d'un coussin. Oh ! cette cuisine du bon vieux temps, la cuisine propre, vaste, originale, confortable de la Nouvelle-Angleterre ! Qu'est-ce qui y a déjeuné, dîné ou soupe, et n'a pas conservé le souvenir de son bon ordre en tout temps, de sa chaleur en hiver, de sa fraîcheur en été! La marque de midi de son plancher avait marqué nos jours les plus heureux; au moyen de cette marque nous corrigions les écarts de la vieille horloge, dont le tic tac solennel nous semblait la mystérieuse prophétie de joies futures. Gomme on y rêvait pendant le crépuscule d'hiver, alors que les chandelles n'étaient pas encore allumées, que les cricris chantaient autour du noir foyer, et qu'à la lueur des langues de flamme, de grandes ombres mouvantes se dessinaient sur le mur, tandis que la grand'mère s'endormait sur son tricot, que le chat faisait ronron et que le vieux Rover, couché devant le feu , ouvrait tantôt un œil, tantôt l'autre sur le groupe de famille! Que nos maisons plafonnées ne nous fassent pas oublier la cuisine de nos grand'mères!
Mais revenons à notre sujet, c'est-à-dire à la cuisine particulière de mistress Katy Scudder, qui vient de mettre dans le four, placé auprès de la cheminée, de merveilleux gâteaux, pour la composition desquels elle jouit d'une haute réputation. Elle a examiné et déclaré réussi un gâteau préparé pour la circonstance, qui, comme de coutume, est cuit
juste ;\ point, ni trop ni trop peu. Le salon a été ouvert et chauffé, on a secoué amicalement les rideaux blancs comme on dit bonjour à des amis, car vous saurez que, si propre que soit notre cuisine, nous sommes gens comme il faut, et nous avons quelque chose de mieux à offrir à la compagnie. Notre salon a une jolie table d'acajou verni et six fauteuils également en acajou; le sable frais qui couvre le plancher est deutelé en petits festons comme ceux que tracent les vagues sur la plage, et dans Tune des encoignures est un buffet dont les portes de verre laissent entrevoir les magnificences du thé de cérémonie. C'est une douzaine de tasses en véritable porcelaine de Chine, que Georges a achetées à Canton et fait marquer à ses initiales et à celles de sa femme réunies; un petit pot à crème en argent qui s'est transmis dans la famille de génération en génération; des petites cuillers d'argent et des plats de Ghine pour les gâteaux, qui tons ont été soigneusement essuyés avec des serviettes filées par mistress Scudder.
Celle-ci, ayant achevé tous ses préparatifs, s'essuie maintenant les mains dans la cuisine, tandis que sa fille, la douce Marie, est debout dans le passage, le soleil couchant dorant de ses reflets ses cheveux châtain-clair. C'est une petite figure, en jupon de laine rayée avec un pardessus blanc; elle tend la main, elle appelle d'un ton caressant, et bientôt une colombe de Java vient se percher sur son doigt; nous, qui avons vu des tableaux, nous songeons, en regardant ce jeune visage avec ses lignes régulières, l'expression à demi enfantine de sa bouche charmante et je ne sais quel air gé^ néral de pureté et de simplicité , nous songeons à quelque vieille peinture de la Vierge adolescente. Mais mistress Scudder, je vous en réponds, est à mille lieues d'avoir de ces idées papistes. Je ne crois pas qu'on pût lui faire une plus sensible injure qu'en parlant ainsi de sa fille. Elle n'avait jamais vu de peinture de sa vie, par conséquent Marie n'eût pu lui en rappeler aucune; en outre, il était évident que la colombe, quelle qu'en fût la raison, n'était pas dans ses bonnes grâces, car elle dit d'un ton mécontent :
« Allons, allons, Marie ! Ne reste pas là à niaiser avec cet
oiseau, il est plus que temps de nous habiller. » Marie, rougissant jusqu'à la racine des cheveux, donna une petite se~ cousse à l'oiseau, qui s'envola et disparut entre les fleurs roses des pommiers. Et maintenant que Marie et sa mère sont chacune dans leur chambre, occupées de leur toilette, tandis que la porte est fermée et que personne ne peut nous entendre, nous allons vous parler de Marie.
Notre pauvre petite héroïne n'était point de ces demoiselles que forment les pensionnats d'aujourd'hui et que nous voyons en négligé de soie chatoyante, au milieu d'une agréai ble profusion de bijoux, de rubans, de colifichets, de dentelles et d'adorateurs, discourir à perte de vue sur tousles sujets imaginables. Quoique sa mère valût un monde à elle seule pour l'énergie et la « ressource, » et qu'elle eût dépensé sur cet unique objet de ses affections, en vigueur , eii soins et en bons enseignements, de quoi suffire à seize enfants, le résultat n'était pas de nature à être fort apprécié de nos jours. Marie ne savait ni valser, ni polker, ni baragouiner en français, ni chanter des romances italiennes; mais il faut néanmoins que nous vous disions quelle avait été son éducation et en quoi consistaient ses talents.
Eh bien donc, elle savait lire et écrire couramment dans sa langue natale. Elle savait filer sur le grand et le petit rouet, et les armoires étaient pleines de serviettes, de nappes, de draps et de taies d'oreiller qui attestaient l'habileté de ses petits doigts. Elle avait façonné plusieurs canevas d'une si rare beauté, qu'on les avait encadrés; ils étaient suspens dus dans les différentes pièces de la maison, étalant aux yeux une infinie variété de dessins à l'aiguille admirablement exécutés. Marie excellait à coudre et à broder, à tailler et à ajuster les vêtements avec une adresse tranquille qui surprenait son énergique mère. Celle-ci ne pouvait comprendre qu'on fit tant de choses avec si peu de bruit. Bref, pour tous les soins du ménage, c'était une vraie fée, dont le savoir semblait infaillible et inné ; et, soit qu'elle lavât ou repassât le linge, qu'elle fît un pain an beurre ou préparât une compote, sa douce beauté semblait colorer de poésie toute la prose de la vie.
Il y avait néanmoins chez Marie quelque chose qui la distinguait des autres jeunes filles de son âge. Elle tenait de son père un caractère méditatif et réfléchi, disposé à l'exaltation morale et religieuse. Née en Italie, sous la douce influence d'un ciel splendide et plein de visions, à l'ombre des cathédrales, où les saints et les anges vous sourient dans un nimbe de nuages, du haut de chaque arceau, elle aurait pu, comme sainte Catherine de Sienne, voir des apparitions bienheureuses dans les nuées ou une colombe aux ailes argentées descendre vers elle pendant ses prières; mais elle s'était développée dans l'atmosphère claire, nette et froide de la Nouvelle -Angleterre, elle avait été nourrie de sa théologie abstraite et positive; ses dispositions religieuses prirent un autre tour. Au lieu de se prosterner dans des extases mystiques au pied des saints autels, elle avait lu et médité des traités sur la volonté, elle avait écouté avec une ardente attention son guide spirituel, le docteur Hopkins, développer les théories du grand Edwards sur la nature de la véritable vertu !. En vraie femme, elle avait saisi la subtile poésie de ces abstractions sublimes qui traitaient de l'inconnu et de l'infini, qui lui parlaient de l'univers, de son grand architecte, de l'humanité et des anges comme d'objets d'une contemplation intime et quotidienne. Son maîtrev l'esprit le plus grand, le cœur le plus simple qui fut jamais, s'étonnait souvent de l'aisance avec laquelle cette belle jeune fille parcourait ces hautes régions de l'abstraction, devinant quelquefois, par la netteté singulière d'un esprit privilégié, les conclusions auxquelles il était arrivé par une longue suite de raisonnements. Parfois, quand elle tournait vers lui sa figure enfantine et sérieuse pour lui faire une réponse ou lui adresser une question, le digne homme tressaillait, comme si un ange lui eût apparu. Sans s'en rendre compte, il semblait souvent la suivre, comme Dante suivait des yeux Béatrix remontant les cercles des sphères célestes.
Lorsque sa mère le questionnait avec inquiétude sur l'é-
1. Jonathan Edwards, théologien célèbre de la Nouvelle-Angleterre , auteur de deux traités sur la Volonté et sur les Affections.
tat spirituel de sa fille, il répondait que c'était une enfant d'une étrange suavité de nature et d'an génie singulier. Sur quoi Katy reprenait avec orgueil que c'était tout le portrait de son père. Il est bien rare qu'une femme positive soit raffinée et exaltée par un amour réel, mais alors' que cela arrive, il est touchant de voir combien la mort même est impuissante à éteindre cette affection : car la mère retrouve dans l'enfant une sorte de mystérieuse possession du père.
Marie était réellement une épreuve féminine de la nature de son père. L'esprit intérieur qui l'animait était celui qui fait les poètes et les artistes ; mais l'air froid et piquant de la Nouvelle-Angleterre cristallise les émotions en idées et contraint plus d'une âme poétique à ne manifester ses tendances que dans la vie pratique.
La rigide discipline théologique de la Nouvelle-Angleterre est plus faite pour engendrer la force et la pureté que pour donner la joie. Bien qu'elle dût ennoblir, exalter une nature grave et sensible, elle était peu propre à la rendre heureuse.
Le système du docteur Hopkins n'avait pu prendre naissance que dans une âme à la fois dévouée et logique, mais en même temps accoutumée dès ses plus jeunes années aux sentiments qu'engendrent des institutions monarchiques. Car, bien que le docteur eût pris, comme tout le clergé, une part active dans la révolution, il avait cependant grandi à l'ombre d'un trône, et l'homme ne parvient jamais à briser tout à fait le moule où fut coulée sa jeunesse. Sa théologie consacrait au souverain invisible cet esprit de loyauté et de soumission absolue qui est une des plus nobles facultés de notre nature. Ainsi qu'un brave soldat sacrifie sa vie et son intérêt personnel à la cause de son roi et de son pays, et se tient prêt à monter le premier à l'assaut, à être fusillé, ou à faire de son corps sanglant un pont à la faveur duquel de plus heureux que lui arriveront à la victoire, ainsi le docteur Hopkins se regardait comme voué au Roi du ciel, pour servir entre ses mains à édifier la république éternelle, soit en étant sacrifié comme un esprit perdu, ou glorifié comme
un élu, prêt à donner non-seulement sa vie mortelle, mais encore jusqu'à son éternité, dans l'espoir incertain de combler avec une âme immortelle le gouffre que franchiraient les élus pour arriver à un état de splendeur et de délices dont Farnplitude réduirait la misère des âmes perdues à un infinitésimal.
Il h<i nous appartient pas de décider ici du plus ou moins de vérité de ces systèmes de philosophie théologique qui semblent avoir été, pendant un grand nombre d'années, l'aliment principal de l'activité des esprits dans la Nouvelle- Angleterre; mais comme développements psychologiques, ils sont dignes du plus vif intérêt. Celui qui ne comprend pas la grandeur de ces efforts de l'âme méconnaît une des plus nobles prérogatives de l'humanité.
Il n'y a pas d'artiste réel ni de véritable philosophe qui n'ait été parfois prêt à se sacrifier complètement pour la gloire de l'invisible. Il y a eu des peintres qui se seraient fait crucifier pour démontrer l'action d'un muscle, des chimistes qui eussent consenti à être eux-mêmes fondus dans leur creuset, si une nouvelle découverte eût dû surgir de leur fumée. Des personnes même simplement douées d'une vive sensibilité artistique sont parfois ravies, par la puissance de la musique, de la peinture ou de la poésie, dans une extase momentanée pendant laquelle elles seraient prêtes à immoler tout leur être devant F autel d'une beauté invisible. Ces rudes théologiens de la Nouvelle-Angleterre étaient les poètes de la philosophie métaphysique ; ils bâtissaient des systèmes avec une ferveur artistique et sentaient leur personnalité s'anéantir à mesure qu'ils s'élevaient dans les hautes régions de la pensée. Mais le terrain que foulent avec une sublime assurance les théoriciens et les philosophes, la femme n'y marche qu'avec des pieds ensanglantés; car elle s'efforce sans cesse de réaliser les abstractions; où le philosophe se contente de penser, elle sent.
Il était aisé pour Marie de croire à la nécessité du renoncement à soi-même, car elle était née avec la vocation du martyre. Aussi quand on lui parlait de souffrir des peines éternelles pour la gloire de Dieu et le bien de l'humanité,
elle embrassait cette idée avec une sorte de joie sublime, telles que certaines natures la ressentent en face d'un grand sacrifice. Mais quand elle voyait autour d'elle les bonnes et vivantes figures de ses parents, de ses amis, de ses voisins, et qu'on lui montrait les gens qu'elle aimait comme placés entre des destinées si effroyablement différentes, elle sentait les murs de sa foi se resserrer sur elle comme une cage de fer. Elle s'étonnait que le soleil pût briller d'une si vive ■clarté, les fleurs se revêtir de si splendides couleurs, tant de parfums embaumer l'air, les petits enfants jouer, la jeunesse aimer et espérer, et tant d'influences séductrices se réunir pour dérober aux victimes la pensée que leurs premiers pas pouvaient les précipiter dans les horreurs d'un abîme sans fin. L'élan de la jeunesse et de l'espérance était glacée en elle par le chagrin qui pesait continuellement sur son cœur. C'était seulement au milieu de ses prières et dans l'accomplissement de quelque acte d'amour et de charité, ou dans la contemplation de ce beau jour du millenium dont son guide spirituel se plaisait à l'entretenir, qu'elle avait la force de se réjouir et de se sentir heureuse.
Parmi les jeunes compagnons de Marie, il y en avait un qui, dans son enfance, avait été pour elle un frère. C'était le fils d'un cousin de sa mère, en sorte que, par privilège de parenté, il avait toujours eu un libre accès dans la maison de mistress Scudder. Il s'embarqua, comme faisaient presque tous les jeunes gens hardis et résolus de Newport, et rapporta des pays étrangers ces nouvelles façons de parler, ces nouveaux yeux pour envisager les opinions et les coutumes reçues, qui blessent si souvent les préjugés établis, en sorte qu'il était regardé comme un impie par les cercles religieux les plus austères de sa ville natale. Mistress Scudder, maintenant que Marie n'était plus une enfant, surveillait d'un œil sévère ce jeune cousin. Elle avait prémuni sa fille contre le danger de le voir trop souvent et trop familièrement, en sorte que.... nous savons tous ce qui arrive quand on avertit constamment une jeune fille de ne point penser à un jeune homme. Marie, la plus consciencieuse et la plus obéissante petite personne qui fût au monde,
résolut bien de veiller sur elle-même. Elle ne penserait jamais à James, excepté, bien entendu, dans ses prières, mais comme elle priait constamment, il lui était malaisé de l'oublier.
Tout ce qu'on lui répétait de l'insouciance de James, de sa légèreté, de son mépris des opinions orthodoxes, de ses façons de parler hardies et singulières, ne faisait que graver plus profondément le nom de son cousin dans son cœur, car James n'était-il pas en danger de perdre son âme ? Pouvait-elle voir cette loyale et joyeuse figure, entendre ce rire si franc, et penser qu'une chute du haut d'un mât ou une tempête.... Ah! quelles affreuses images s'offraient à sa pensée. Pouvait-elle croire tout cela et oublier ce pauvre James ?
Vous voyez qu'au lieu d'apprêter notre thé, comme nous nous l'étions promis au commencement de ce chapitre, nous sommes tombés dans les descriptions et les méditations ; et, qui pis est, nous craignons bien que le chapitre suivant ne s'éloigne également de la question. Mais ayez patience ; nous avançons selon que le vent nous pousse, et nous ne savons jamais bien exactement où nous aborderons.