CHAPITRE ni
C'était une petite pièce calme , retirée , virginale, que la chambre de Marie. La fenêtre ouvrait sous les branches d'un grand pommier alors tout chargé de fleurs rosées , et la lumière n'y pénétrait que tamisée entre ces fleurs et les feuilles nouvelles. Un doux murmure de branches agitées, le gazouillement des oiseaux, un vague bourdonnement dans les hautes herbes du verger, donnaient à cette chambre une sorte de ressemblance avec- ces petites chapelles de cathédrale où l'éclat du soleil est adouci par des verrières, et dont le silence n'est interrompu que par le bruissement des fidèles qui s'agenouillent et le murmure de leur prière. C'était un petit réduit, propre, rangé, élégant, comme la cellule d'une abeille. Le lit et les fenêtres étaient garnis de rideaux d'un blanc de neige dont Marie avait elle-même tricoté les franges. Sur une petite table placée au-dessous de la glace, était rangée la bibliothèque de toute jeune personne Bien élevée de ce temps-là. Le Spectateur, le Paradis perdu, Shakespeare et Robinson Crusoé, représentant la littérature séculière, et à côté, la Bible et les ouvrages de M. Jonathan Edwards. Un peu à l'écart, comme s'il n'eût été admis qu'avec hésitation , était le seul roman que les austères matrones de la nouvelle Angleterre permissent à leurs filles : cet interminable, assommant, délicieux Sir Charles Grandisson, ouvrage dont l'influence était à cette époque si universelle qu'on en retrouve les traces jusque dans le style épistolaire des plus graves théologiens. Notre
petite héroïne, malgré ses hautes vertus, était femme cependant et douée d'une imagination qui parfois s'égarait jusqu'aux choses de la terre; et ce héros glorieux, paré de dentelles et de broderies, unissant en sa personne le rang, la galanterie, la bravoure, la connaissance du monde, le désintéressement, la constance et la piété, passait parfois devant ses yeux tandis qu'elle filait sa quenouille* jusqu'à ce qu'elle soupirât, presque sans savoir pourquoi, de ce qu'il ne se trouvait plus de tels hommes sur la terre. Nous devons ajouter que cette invasion accidentelle du romanesque dans l'esprit calme et bien réglé de Marie était bientôt énergiquement combattue, et si le livre restait sur sa table, c'est qu'il était protégé par le souvenir de son père qui en avait fait présent à mistress Scudder pendant qu'il lui faisait la cour. La petite glace était encadrée de coraux et de coquilles curieuses, dont l'arrangement trahissait un œil d'artiste et une main adroite ; de bizarres peintures chinoises, imitation de fleurs et d'oiseaux, ajoutaient quelque chose de piquant et d'étranger à la gracieuse simplicité de cette petite retraite.
C'était là que Marie passait le peu d'heures que sa conscience exigeante lui permettait de soustraire à la couture et aux soins du ménage ; là qu'elle lisait et qu'elle écrivait, qu'elle réfléchissait et qu'elle priait; c'est là qu'en ce moment elle s'habillait pour la réunion de l'après-midi, La toilette, qui de nos jours devient souvent toute la femme , était à cette époque une affaire fort simple. Toute personne de quelque conséquence avait, il est vrai, en réserve des robes de gala et de cérémonie, et certaine malle de bois de camphrier, toujours tenue solennellement fermée dans la chambre de mistress Scudder, eût pu, si elle avait parlé, énumérerun long catalogue de satins, de brocarts et de dentelles. Là reposait la toilette de noce dans la blancheur immaculée de sa soie épaisse , roide et semée de gros bouquets de fleurs ; là étaient plusieurs écharpes de crêpe de Chine, de mousseline de l'Inde dont chacune avait son histoire, car l'une après l'autre avaient été apportées au retour d'un voyage par celui qui , hélas ! ne devait plus revenir. Mille
tendres pensées semblaient s'échapper de chaque bruissement de la soie dans les rares occasions où Ton sortait les étoffes de la vieille malle pour les secouer, les aérer, raconter leurs histoires, puis tout renfermer solennellement de nouveau. Néanmoins la possession de ces choses donnait aux femmes d'une maison une certaine dignité et comme une satisfaction de conscience, en sorte que dans cette majeure partie de l'existence communément appelée tous les jours, elles se contentaient d'étoffes simples fabriquées dans le pays, I4 toilette de Marie s'acheva donc heaucoup plus rapidement que ne le ferait de nos jours celle d'une élégante de Newport : elle consistait simplement à changer sa robe ordinaire et son jupon pour d'autres, d'étoffes un peu plus délicates : une jupe d'indienne et une robe de jaconas rayé. Ses cheveux étaient naturellement lisses et brillants comme le satin, mais néanmoins jamais jeune fille ne croirait avoir fait sa toilette si elle ne détachait ses cheveux pour les relever de nouveau. Quelques moments suffirent à Marie pour tresser les siens et les rattacher en simple nœud derrière la tête, puis ayant passé de chaque côfé ses petites mains potelées, elle s'assit un moment auprès de la fenêtre, contemplant d'un regard pensif le soleil couchant dont les longs rayons d'or glissaient sous les arbres du verger, et, sans y songer, elle se mit à gazouiller d'une voix basse et douce les paroles d'une hymne familière dont la gravité était d'accord avec la teneur générale de sa vie et de son éducation :
La vie nous est donnée pour servir le Seigneur, Efforçons-nous d'atteindre au séjour du bonheur.
Soudain on entendit un bruissement dans l'herbe du verver, le retentissement d'un pas élastique, puis les branches s'écartèrent, et, un jeune homme apparut entre les arbres. Il paraissait avoir environ vingt-cinq ans, et portait un costume de marin qui faisait ressortir sa belle taille et s'accordait avec un certain air d'aisance et de hardiesse qui caractérisait toute sa personne. Quant au reste, un front élevé.
ombragé de boucles d'un noir de jais, des yeux bruns et vifs , une bouche ferme et décidée , donnaient l'idée d'un homme qui avait engagé la bataille de la vie non-seulement avec une volonté résolue , mais encore avec une sagace habileté.
Il entra en conversation en passant les bras autour du cou de Marie et l'embrassant :
« James! s'écria Marie en rougissant. Te voilà donc?
— Sans doute, que me voilà, » dit le jeune homme en posant le coude sur l'appui de la fenêtre et regardant sa cousine avec un air de franchise comique et résolue, empreint cependant d'une si loyale honnêteté, qu'il eût été difficile à celle-ci de se fâcher. « Le fait est, Marie, ajouta-t-il tandis que son front s'assombrissait soudain, que je suis las de toutes ces grimaces. Ma tante me tient à dislance et a toujours l'air de se méfier de moi. depuis mon retour, et qu'ai-je fait pour cela, s'il vous plaît? N'ai- je pas été à l'office aussi régulièrement qu'un livre de psaumes? On ne m'a pas seulement laissé causer une seule fois avec toi; je n'ai pas même eu la chance de te donner le bras" en revenant de l'église. Ma tante Katy vient toujours se mettre entre nous deux en disant : « Allons, Marie, prends mon.bras. » A quoi bon alors aller au sermon, et risquer de me briser les mâchoires en renfonçant mes bâillements? Je ne m'endors même pas, et voilà comme on me traite! C'est par trop fort aussi! Qu'ai-je fait? Que peut-on dire contre moi? Ne suis-je pas toujours venu te voir depuis que tu étais haute comme mon genou? N'est-ce pas moi qui te conduisais à l'école dans mon traîneau? Ne faisions-nous pas nos devoirs ensemble? N'allais-je pas toujours te chercher à la classe de chant, et n'étais-je pas libre d'aller et de venir ici comme si j'étais ton frère? Et aujourd'hui voici ma tante qui se tient là roide et guindée, et qui ne bouge pas de la chambre une seule minute tant que j'y suis, comme si elle avait peur que je ne fisse quelque sottise. Encore une fois, c'est par trop fortl
— 0 James! je suis fâchée d'apprendre que tu ne vas au sermon que pour me voir ; les choses religieuses ne t'inté-
ressent pas, et puis ma mère pense que maintenant que je suis grande.... enfin, tu dois comprendre que ce n'est plus la même chose que quand nous étions enfants. Mais je voudrais te voir t'intéresser aux choses saintes.
— Je m'intéresse à quelques-unes , Marie, principalement à toi qui est la plus sainte que je connaisse. En outre, dit-il vivement et en regardant attentivement la figure de sa cousine pour voir l'effet que produiraient ses paroles : ne trouves-tu pas qu'il y a plus de mérite à moi d'écouter ces sermons qui m'ennuient si prodigieusement, qu'à toi et à ma tante Katy qui semblez vraiment y trouver quelque plaisir? Je crois, ma parole ! que vous avez un sixième sens qui m'est tout à fait inconnu , car pour moi cela me semble un vrai galimatias, je n'y comprends goutte , il nous dit vous pouvez et vous ne pouvez pas , vous ferez et vous ne ferez pas, vous voulez et vous ne voulez pas....
— James !
— Voyons, ne me regarde pas ainsi. Je n'en dirai pas davantage. Mais sérieusement, tout cela me paraît étrangement confus, ne me touche pas, ne m'avance à rien, et me rend plutôt pire que meilleur. Et alors ils viennent me dire que c'est parce que je suis un homme naturel, et que l'homme naturel n'entend pas les choses de l'esprit. Eh bien, oui, je suis un homme naturel; que veulent-ils que j'y fasse?
— Tu pourrais ne pas parler partout comme tu fais. Tu plaisantes, tu te moques de façon à faire penser à tout le monde que tu ne crois plus à rien. J'ai peur que ma mère ne te regarde comme un incrédule; je sais bien que cela n'est pas possible, cependanton nous rapporte de toi toutes sortes de discours étranges.
— Je suppose que tu veux parler de ce que j'ai dit au diacre Twitchel, que j'avais trouvé d'aussi bons chrétiens parmi les mahométans qu'à Newport. Si tu avais vu quels yeux il a ouverts! Et cependant c'est vrai.
— Dans toutes les nations , celui qui fait le bien et qui craint Dieu est accepté de lui, dit Marie, et s'il y a de meilleurs chrétiens que nous parmi les mahométans, j'en suis
bien aise, James, je t'assure. Mais après tout, la grande question c'est de savoir si nous sommes nous-mêmes chrétiens. 0 James , si seulement tu pouvais être un chrétien sincère et courageux !
— Toi, Marie, tu es arrivée au port malgré les bancs de sable, les rochers et tous les écueils, et maintenant est-ce bien à toi de laisser dehors un pauvre diable battu de Forage sans seulement lui tendre la main pour l'aider à entrer? Cette façon que vous avez, vous autres gens pieux, de vous redresser et d'abandonner les pécheurs à eux-mêmes n'est pas généreuse. Dans tous les cas, tu devrais avoir quelque souci de l'âme d'un ancien ami, ce me semble?
— N'en ai-je donc pas souci, James? Combien de jours et de nuits ai-je passés en prières pour toi! Si je pouvais arracher de mon âme mes espérances de salut pour te les donner, je le ferais de grand cœur. Le docteur prêchait dimanche sur ce texte : « Je souhaiterais que Jésus-Christ me rendît moi-même anathème pour mes frères, » et il expliquait comment nous devons être prêts à sacrifier même notre salut éternel, s'il est nécessaire, pour le bien des autres. Il y en avait qui trouvaient cette doctrine bien dure; pour moi je la comprenais aisément. Ainsi, je donnerais volontiers mon âme pour la tienne ; plût à Dieu que je pusse le faire ! »
Il y avait dans le ton de Marie une solennité et une émotion qui arrêtèrent un instant la conversation. James était vivement touché ; ces paroles sortaient d'une bouche si sincère, dont la simplicité était si inflexible ! Les yeux de Marie se remplirent de larmes, son visage s'anima d'une ardeur mêlée de tristesse, et James en la regardant ne put s'empêcher de songer à un tableau qu'il avait vu dans une cathédrale d'Europe, représentant la jeune Mère de douleurs
Radieuse et grave, Triste, mais triste du crime d'un autre.
James avait cru aimer Marie ; il avait admiré sa beauté remarquable ; il s'était senti fier des privilèges que lui don-
naît auprès d'elle son titre de cousin ; il avait songé à elle comme à la gardienne de son foyer ; il avait souhaité de se l'approprier complètement ; mais dans tout ceci, il n'avait, après tout, pensé qu'à lui, et voici que pour cette pauvre mesure de ce qu'il appelait amour, elle était prête à un sacrifice éternel.
Il arrive parfois qu'à la lueur rapide d'un éclair, on découvre tout un paysage, la vieille tour, la ville, la rivière avec ses sinuosités, et au loin la mer ; de même un éclair de sentiment sembla révéler aux yeux de James sa vie passée tout entière ; et elle lui apparut si misérable, si inutile et si creuse à côté de cette enfant, à qui les plus nobles sentiments étaient si familiers, qu'il se sentit saisi d'une sorte de frayeur; comme jadis les apôtres, « il trembla en entrant dans le nuage ; » il lui sembla que la corde profonde de quelque éternelle douleur avait vibré entre eux.
Après un moment de silence, il reprit d'une voix basse et altérée :
« Marie, je suis un pécheur, ni psaume ni sermon ne m'en avaient jamais convaincu, mais maintenant je le sens. Ta mère a raison, Marie; je ne suis pas digne de toi. Oh! que penserais-tu de moi si tu me connaissais à fond ? J'ai mené une vie misérable, indigne, et toi tu es une âme sainte et innocente, Ah ! comment est-il possible que tu t'intéresses si vivement à moi ?
— Eh bien, James, tu seras bon, maintenant. Si tu causais un peu avec le docteur?
— Au diable le docteur! dit James. Pardon, Marie, mais je ne puis comprendre un mot de ce qu'il dit, ton docteur. Je ne sais jamais à qui il en a et où il veut en venir. Vous autres femmes, vous ne connaissez pas votre puissance. Toi, Marie, par exemple, tu es un évangile vivant. Tu as toujours eu un singulier pouvoir sur nous autres garçons; tu ne parlais jamais beaucoup de religion, et cependant j'ai vu certains d'entre nous, des garçons gais et bruyants, sortir d'avec toi sérieux et calmes comme on se sent en entrant dans une église. Je n'entends rien à la prédestination, à l'aptitude morale et à l'aptitude naturelle, à
l'efficacité de la grâce, à l'action de l'homme et à tout ce que nous débite le docteur Hopkins. Mais je te comprends, toi, tu peux me faire du bien !
— Oh! vraiment James?
— Marie, je vais te faire ma confession. Je m'étais aperçu que, pour une raison ou pour un autre, le vent m'était contraire du côté de la tante Katy, et nous autres marins nous n'aimons pas à être battus, comme tu sais. L'opposition ne fait que nous exciter davantage. Eh bien, je t'avoue que la religion ne me préoccupait pas beaucoup, mais je me suis dit, sans être pour cela un hypocrite, que je te laisserais essayer de sauver mon âme, daos le désir de t'obtenir, car il n'y a rien qui amorce davantage une femme que l'espoir de sauver l'âme d'un homme. C'est un coup qui ne rate jamais. Maintenant, notre vaisseau part ce soir, et j'ai pensé à traverser par le verger pour venir te parler. Tu te rappelles que j'avais coutume autrefois de Rapporter des pêches et des cerises par ce chemin, même qu'une fois je t'ai apporté un ruban?
— Oui, je l'ai toujours, James.
— Eh bien, Marie, tout ceci maintenant me semble mal, oui, c'est mal de vouloir ruser avec toi qui es cent fois trop bonne pour moi. Je me sentais bien fier ce matin de penser que j'allais partir comme contre-maître, et qu'à mon prochain voyage je commanderais un vaisseau. Je voulais exiger de toi une promesse, mais j'y renonce. Seulement, Marie, donne-moi ta petite Bible; je te promets de la lire sérieusement d'un bout à l'autre, et nous verrons ce qui en résultera. Et puis, prie pour moi, et si pendant mon absence un honnête homme se présente qui t'aime et qui soit digne de toi, eh bien ! épouse-le, c'est là mon conseil .
— Je ne pense point à cela, James; je n'ai pas l'intention de me marier jamais. Et je suis bien aise que tu ne me demandes pas de promesses, parce que ce serait mal à moi de t'en faire une ; maman n'aime même pas à ce que je sois beaucoup avec toi. Mais elle ne me blâmera pas de t'avoir parlé comme j'ai fait ce soir, j'en suis sûre. Je lui répéterai tout ce que je t'ai dit.
— Ah ! si ma tante Katy savait par où il faut que passent les pauvres diables qui gagnent leur vie à la mer, elle ne serait pas si sévère, si égoïste ; Marie, vous autres femmes vous ne connaissez pas le monde dans lequel vous vivez; il vous est aisé d'être bonnes et pures; votre vie ne ressemble guère à la nôtre. Tu ne sais pas quels hommes, quelles femmes, non ce ne sont pas des femmes 1 quelles créatures nous assiègent dans chaque port étranger et dans des auberges qui sont de véritables succursales de l'enfer ; et puis après, si un pauvre garçon qui revient de tout cela ne marche pas parfaitement droit, vous relevez votre robe et vous vous serrez contre le mur de crainte qu'il ne touche en passant le bord de vos vêtements. Je ne dis pas toi, Marie, tu n'es pas comme les autres ; mais si vous faisiez ce qui est en votre pouvoir, vous pourriez nous sauver. Enfin, ça ne sert de rien de parler; Marie, donne-moi ta Bible, et aie bien soin de ma colombe, je t'en prie, car elle m'a donné bien de la peine pendant la traversée, et je serais fâché qu'elle mourût. »
Si Marie eût dit tout ce qui jaillissait de son pauvre cœur en ce moment, elle en eût peut-être trop dit ; mais le devoir mit sur ses lèvres son sceau accoutumé. Elle prit la petite Bible sur sa table et la donna d'une main tremblante à James qui fit un pas pour s'en aller; puis se retourna et demeura un instant irrésolu.
« Marie, dit-il enfin, nous sommes cousins ; je ne reviendrai peut-être pas; ne pourrais-tu m'embrasser? »
Le baiser fut donné et reçu en silence, puis James disparut entre les arbres.
« Allons, allons, Marie, appela mistress Scudder dans le passage, j'aperçois la voiture du diacre Twitchel.... es-tu prête ? k
— Oui, ma mère. »