‹ La fiancée du ministreChapitre 35 sur 35 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Lorsque miss Prissy eut quitté la chambre, le docteur s'assit devant sa table et cacha sa figure dans ses mains. Sa nature était puissante, passionnée, énergique, et il était arrivé à l'une de ces crises formidables dans lesquelles il nous semble que toutes les forces de notre être, tout ce que nous pouvons espérer, souhaiter ou sentir ne s'est réuni en un flot immense que pour venir se briser sur le roc d'un inévitable destin , et retomber en gémissant dans le vide.

Dans de telles heures, on a vu des hommes et des femmes maudire Dieu et la vie , briser avec violence et fouler aux pieds, dans l'amertume de leur désespoir, les biens qui leur étaient laissés. Tout ou rien! c'est le cri de l'âme humaine dans sa frénésie.

On a vu des hommes se plonger dans l'intempérance et dans tous les excès ; on les a vus chercher la mort dans les batailles, on les a vus briser la vie, la jeter loin d'eux comme un verre vide, et s'élancer, fantômes désolés, vers les terreurs du monde inconnu.

Toutes ces possibilités existaient dans le cœur qui venait de recevoir ce coup écrasant. En dépit de tant d'années de sacrifices, d'austérités, de vigilance constante , une effroyable tempête mugissait dans ce grand cœur, et pendant quelque temps les cris qu'il poussa étaient aussi vides, aussi sauvages que ceux de l'oiseau battu par la tourmente.

Cette volonté qu'il avait crue complètement domptée, semblait se dresser en lui comme un géant rebelle. Quelques heures auparavant il se croyait invinciblement établi dans une soumission absolue à la volonté de Dieu, et maintenant il sentait la révolte bouillonner en lui, et au milieu des cris passionnés de sa nature inférieure il avait peine à demeurer, suivant l'expression d'un saint, « attaché à Dieu par la force nue de sa volonté. » Mais cette volonté était ferme et résolue ; elle demeurait stable au milieu des vagues déchaînées et furieuses de la passion, attendant l'heure de reprendre le sceptre. Il arpenta longtemps la chambre, puis vint s'asseoir devant sa Bible ; mais deux ou trois fois il se trouva la tête appuyée sur les pages du divin volume et l'esprit perdu dans des pensées dont il s'éveillait avec une amère angoisse. Puis, enfin, il résolut de se mettre au travail, et prenant sa Concordance, il y chercha tous les textes à l'appui d'un des chapitres de son système théologique, jusqu'à ce qu'enfin il se trouvât assez calme pour pouvoir prier, et alors il se reprit et se gourmanda dans un langage analogue à celui qu'un auteur moderne adresse à l'humanité souffrante. «Pourquoi est-ce que tu te désoles et te tourmentes? Est-ce parce que tu n'es pas heureux? Et qui t'a dit que tu dusses être heureux? Y a-t-il dans l'univers une loi qui règle que tu seras heureux? N'es-tu donc qu'un vautour criant après sa proie ? Ne peux-tu donc te passer de bonheur? Oui, tu peux t'en passer et trouver en place la bénédiction. »

Et le docteur finit par arriver à cette conclusion , que la « bénédiction , » qui avait été le partage de son Maître en ce monde , devait lui suffire à lui aussi. Il baisa donc et bénit cette blanche colombe du bonheur qu'il voyait lasse de naviguer dans son arche, et la laissa s'envoler sans verser une larme.

Il dormit peu cette nuit-là, mais lorsqu'il vint déjeuner, tous furent frappés de l'extrême douceur, de la bénignité de sa manière , et Marie remarqua avec étonnement que ses yeux se remplissaient de larmes tandis qu'il la regardait.

Le repas terminé , il pria mistress Scudder de vouloir bien passer avec lui dans son cabinet, et miss Prissy trembla de tout son corps en y voyant entrer la sévère matrone. La porte demeura longtemps fermée , et Ton put entendre deux voix en conversation sérieuse et animée.

Presque aussitôt arriva James, empressé de rappeler à Marie sa promesse de causer avec lui.

A peine avaient-ils échangé quelques mots auprès de la fenêtre ombragée de rosiers du salon, que mistress Scudder parut à la porte avec un visage portant des traces de larmes.

« Bonjour, James, dit-elle, le docteur désire vous voir, Marie et toi, un moment ensemble. »

Tous deux demeurèrent stupéfaits, comprenant à l'air de mistress Scudder que quelque événement grave se préparait. Ils la suivirent sentant à peine la terre sous leurs pas.

Le docteur était assis à sa table , sa grande Bible favorite ouverte devant lui. Il se leva et les accueillit avec une douce gravité. Il y eut une pause de quelques minutes, pendant laquelle il demeura assis la tète appuyée sur ses mains.

«Vous savez tous, dit-il enfin, se tournant vers Marie qui était assise très-proche de lui, le lien étroit et cher que j'ai songé à contracter avec cette amie. Je n'aurais pas été digne de serrer ces nœuds, si je n'avais senti dans mon cœur le véritable amour d'un époux tel que nous le montre le Nouveau Testament, d'un époux « qui aime sa femme « comme Jésus-Christ a aimé son Église, jusqu'à donner « sa vie pour elle. » En cas de danger pour cette chère âme, je me savais prêt à me sacrifier pour elle, autrement je n'aurais jamais été digne de l'honneur qu'elle m'a fait. Je tiens que quand il y a une croix ou un fardeau à porter par l'un des époux , l'homme , qui est fait à l'image de Dieu quant à la force et au pouvoir de souffrir, doit le placer sur ses épaules et non sur les épaules de celle qui est plus faible que lui : car s'il est fort , ce n'est pas pour tyranniser celle qui est faible, mais au contraire pour porter son far-

deau, comme a fait le Christ pour son Église. J'ai découvert, ajouta-t-il en regardant Marie avec bonté , qu'il y a une croix et un fardeau douloureux qui doivent peser sur cette chère enfant ou sur moi , sans qu'il y ait eu faute de notre part ; mais par la sainte volonté de Dieu , que le fardeau retombe sur moi! Marie, ma chère enfant, je serai pour toi comme un père, mais je ne contraindrai pas ton cœur. »

En ce moment Marie, cédant à une impulsion soudaine et irrésistible, lui jeta les bras autour du cou, l'embrassa, et s'appuyant en saDglotant sur son épaulé.

« Non, non, dit-elle, je veux vous épouser comme je l'ai promis.

— Non pas malgré moi, chère enfant, dit-il, avec un sourire plein de bonté. Approchez, jeune homme, dit-il à James d'un ton d'autorité : « Je vous donne cette jeune fille pour femme. » Et soulevant Marie de dessus son épaule, il la poussa doucement dans les bras de James, qui, saisi de respect et vivement ému, la serra silencieusement contre son cœur.

« Allez, mes enfants, reprit le docteur, voilà qui est fait. Que Dieu vous bénisse! Emmenez-la, dit-il à James, elle sera plus calme tout à l'heure. »

Avant de sortir, James saisit la main du docteur, et dit :

« Voilà qui parle plus haut à mon cœur que tous les sermons; je ne l'oublierai jamais. Que Dieu vous bénisse, monsieur! »

Le docteur les regarda quitter lentement la chambre, puis il alla refermer la porte sur eux , et ainsi finirent :

Les fiançailles du ministre.

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