‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 13 sur 96 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tous ces guerriers sont-ils donc rassemblés Pour écouter un conte ridicule?

Pour quel(iues pleurs se feront-ils scrupule De s'entourer d'ennemis immolés.

Henry Mackenzie

y^f^^^ ANS la soirée du jour où le lord garde des sceaux et sa fille v««^s«g^ furent sauvés d'un péril si imminent , deux étrangers étaient assis dans la chambre la plus retirée d'une petite auberge, ou, pour mieux dire, d'un obscur cabaret qui avait pour enseigne la Tanière du Renard, à trois ou quatre milles du château de Ravenswood, et à pareille distance de la tour

i. Après la conversation un peu vulgaire de ces lords , conversation naturelle et vrai'e, il est permis de faire observer au lecteur français que les juges de la haute cour d'Ecosse sont tirés du corps de ces avocats qui, comme le Plcydell de Guy Munnaing, conservaient des habitudes plus que botirgcoises hors de leurs fonctions. Ce sont ces lords par courtoisie qu'on appelle fam'"creuiînl paper^ lord, lords de papier (lurds par la pnucarle qui les crée juges)

n LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR,

ruinée de Wolfcrag , c'est-à-dire à peu près à mi-cliemin entre ces deux demeures seigneuriales.

Un de ces étrangers paraissait âgé d'environ quarante ans. Il élait grand , sec , maigre , efflanqué , avait des yeux noirs et perçants , un air rusé et une physionomie sinistre. L'autre pouvait avoir quinze ans de moins : il était petit , mais bien fait , vigoureux , et un peu porté à l'embonpoint. Un air de gaieté, de franchise et de résolution, quoique mêlé d'un certain degré d'insouciance, donnait du feu et de l'expression à des yeux gris couverts de gros sourcils d'un blond tirant sur le roux, comme ses cheveux. Un pot de vin était placé sur la table , car à cette époque, au lieu de le servir en bouteille, on le tirait au tonneau dans des mesures d'étain, et chacun de ces étrangers avait son quaigh* devant lui. II ne paraissait pas régner entre eux une grande cordialité. Les bras croisés , ils se regardaient l'un l'autre en silence avec un air impatient; et chacun , enfoncé dans ses réflexions, ne songeait pas à les communiquer à son voisin.

Le plus jeune rompit enfin le silence en s'écriant : — Qui diable peut donc le retenir si longtemps? A-t-il échoué dans son entreprise? Pourquoi aussi m'avez-vous empêché de l'accompagner?

— Chacun doit se charger de venger soi-même ses injures, répondit son compagnon. C'est assez de hasarder notre vie pour lui en l'attendant ici.

— Au bout du compte vous n'êtes qu'un poltron , Craigengelt , reprit le plus jeune : et bien des gens n'ont pas attendu jusqu'à présent pour penser cela de vous.

— C'est au moins ce que personne n'a encore osé me dire , repartit Craigengelt en portant la main sur son épée ; et si je ne savais pas qu'il ne faut pas faire plus d'attention aux propos d'un étourdi qu'à ceux d'un insensé, je... Il attendit la réponse de son compagnon.

— Et que feriez-vous? reprit le premier avec beaucoup de sangfroid ; et pourquoi né le faites-vous pas?

— Pourquoi? répondit Craigengelt en tirant son épée à demi hors du fourreau et en l'y faisant rentrer aussitôt : parce que cette lame est destinée à quelque chose de mieux qu'à trancher la vie d'une vingtaine de cerveaux brûlés comme vous.

— Vous pouvez avoir raison, dit son compagnon, car il faut être un fou et un écervelé comme je le suis pour se fier à vos belles promesses

1. Le (^uaigh élait une conpe formée de petites douves de bois reliées ensemble comme celles d'an tonneau : on s'en servait pour boire le vin et les liqueurs. Il y en avait de différentes grandeurs. Im bois eu élait quelquefois précieux, et garni de différents ornements d'argent.

de me procurer une commission dans la brigade irlandaise. Mais que pouvais-je faire ? je n'ai plus rien, pas même de quoi payer îa dernière amende à laquelle ce vieux coquin de Turntippet a mis dans sa tête de me faire condamner , sans doute pour en faire son profit , et qui est probablement déjà prononcée. La brigade irlandaise ! qu'ai-je de commun avec elle? Je suis un franc Écossais, comme Tétait mon père avant moi; et ma grand'tante, lady Girnington, ne peut pas vivre éternellement.

— Tout cela est bel et bon , Bucklaw ; mais elle peut durer encore longtemps. Quant à votre père, il avait des terres, il vivait sur ses domaines, payait ses dettes, et ne connaissait ni les juifs ni les usuriers.

— Et à qui en est la faute , si je les ai connus? au diable , à vous et à ceux qui vous ressemblent. Voilà ce qui m'a fait voir le bout d'une jolie fortune. Et maintenant je suppose qu'il faudra m'intriguer pour trouver des moyens d'existence semblables aux vôtres. — Vivre une semaine sur une prétendue nouvelle reçue de la cour de Saint-Germain, une autre sur le rapport d'une insurrection des Highlandsj quêter mon déjeuner chez de vieilles femmes jacobites , en leur donnant des mèches de ma vieille perruque pour des boucles de cheveux du Chevalier; servir de second à mon ami pour un duel, jusqu'à ce qu'il arrive sur le champ d'honneur, et là l'empêcher de se battre sous prétexte qu'un agent politique ne doit pas hasarder sa vie dans une querelle qui lui est étrangère; voilà pourtant ce qu'il faudra que je fasse pour gagner du pain , et pour le plaisir de m'entendre nommer capitaine.

— Voilà sans doute un beau discours, dit Craigengelt, et vous devez être bien content d'avoir fait tant d'esprit à mes dépens. Mais vaut-il mieux mourir de faim ou se faire pendre , que de vivre comme je suis obligé de le faire , parce que notre roi n'a pas en ce moment le moyen de soutenir convenablement ses envoyés?

— Mourir de faim serait plus honorable , et la potence pourrait être la fin de tout ceci. Mais , pour en revenir à ce pauvre diable de Ravensw^ood, qu'en voulez-vous faire? Il n'a pas plus d'argent que moi; i<î peu de terres qui lui reste est engagé et hypothéqué ; le revenu ne suffit pas pour payer les intérêts ; que diable espérez-vous donc en vous mêlant de ses affaires ?

— Ne vous inquiétez pas, Bucklaw; je sais ce que je fais. D'abord son noni sonne bien , et les services de son père , en 1689 , feront valoir cette acquisition aux yeux des cours de Saint-Germain et de Versailles. Ensuite vous voudrez bien aussi faire attention que le Mai lie

de Ravenswood est un gaillard d'une autre trempe que la vôtre. Il H des moyens, de l'adresse, du courage, des talents; il se présentera comme un jeune homme dont la tête et les bras peuvent également être utiles , qui se connaît à autre chose qu'à la course d'un cheval ou au vol d'un gerfaut. J'ai presque perdu mon crédit en ne faisant passer en France que des officiers qui ne savent que lancer un cerf ou rappeler un faucon. Il n'en sera pas de même avec Ravenswood : a a de l'instruction, du bon sens , de la pénétration.

— Et malgré tout cela , il est tombé dans vos filets ! Pas de colère , Craigengelt ; laissez en repos la poignée de votre sabre , vous savez bien que vous ne vous battrez point. Dites-moi plutôt comment vous avez pu gagner la confiance de Ravenswood.

— En flattant sa soif de vengeance. Je savais qu'il ne m'aimait pas; mais j'ai guetté l'instant favorable ; et j'ai parlé quand il était aigri par ce qui s'était passé aux funérailles de son père. Il est allé en ce moment pour s'expliquer , comme il le dit et comme il le pense peut-être, avec LÎr William Ashton. Mais je sais comment l'explication se terminera. Le iord garde des sceaux traitera le jeune homme avec hauteur , et celui-ci le tuera , car il avait dans l'œil cette étincelle qui ne vous trompe jamais quand vous voulez juger des intentions de quelqu'un. Au surplus, quand il ne le tuerait pas, il y aura une bonne querelle; sa démarche sera regardée comme un guet-apens contre un conseiller privé; il sera en rupture ouverte avec le gouvernement; l'Ecosse deviendra trop chaude pour lui , la France lui offrira un refuge , et nous partirons tous ensemble sur le brick français V Espoir , qui nous attend à la hauteur d'Eyemouth.

— Je le veux bien , dit Bucklaw : l'Ecosse n'a pas grand'chose à présent qui m'intéresse. Si la compagnie de Ravenswood doit nous procurer un accueil plus favorable en France, qu'il y vienne, de par tous les diables ! car je doute un peu de vos moyens personnels pour nous obtenir de l'avancement. J'espère qu'avant de nous rejoindre il aura logé une balle dans la tête du lord garde des sceaux. Il faudrait mettre tous les ans quelques grains de plomb dans la cervelle d'une couple de ces hommes d'état , pour apprendre aux autres à vivre.

— Rien do plus vrai , et cela me rappelle qu'il faut que j'aille voir si nos chevaux ont mangé , et s'ils sont prêts à partir ; car si le lord garde des sceaux est mort , il ne faudra pas que l'herbe ait le temps de croître sous leurs pieds.

Il s'avança jusqu'à la porte , et se retournant alors brusquement : ~ Bucklaw, s'écria-t-il , quel que puisse être le résultat de l'affaire du

Mnitre àe Ravenswood, je compte que vous serez assez juste pour vous rappeler que je n'ai rien fait ni rien dit qui puisse me faire regarder comme fauteur ou complice d'aucun acte de violence auquel il aurait pu se porter.

— Vous en êtes capable , répondit Bucklaw , vous connaissez trop bien les risques auxquels vous exposeraient ces mots formidables, fauteur ou complice! — Et il se mit à réciter les vers suivants, comme s'il se fût parlé à lui-même :

S'il ne lui donna pas l'afifreux conseil du crime, Son doigt lui désigna le cœur de la viclime.

— Plaît-il ? s'écria Craigengelt en se retournant une seconde fois d'un air inquiet : que dites-vous donc là ?

— Rien, je répète deux vers de tragédie.

— J'ai pensé bien des fois, Bucklaw , que vous étiez né pour être comédien. Vous traitez tout avec une légèreté, une insouciance

— Je pense aussi que j'aurais beaucoup mieux fait de prendre ce parti que de jouer un rôle avec vous dans la fatale conspiration. Mais partez, occupez-vous du vôtre; et allez visiter nos chevaux, comme un palefrenier que vous êtes. Né pour être comédien ! ce propos mériterait un coup d'épée , mais ce Craigengelt est si lâche ! Et cependant cette profession ne m'aurait pas déplu. — Voyons donc... oui... J'aurais débuté dans Alexandre ' :

De la nuit des toml)eaux vous me voyez sorlir,

Pour vous offrir encor des lauriers à cueillir.

Que l'éclair, mes amis, soit moins prompt que vos armes;

Que la gloire à vos yeux brille de tous ses charmes!

Il s'agit de sauver l'objet de mon amour.

Comme Bucklaw finissait sa tirade , qu'il déclamait d'une voix de tonnerre , et avec les gestes les plus exagérés , Craigengelt rentra avec un air d'alarme.

— Nous sommes perdus, Bucklaw, s'écria-t-il ; le cheval de Ravenswood s'est tellement enchevêtré dans ses harnois à l'écurie , qu'il en est boiteux , complètement boiteux. Celui (lu'il monte en ce moment sera fatigué de sa course , et jamais il ne poiu'ra fuir assez vite s'il est poursuivi.

— n est certain qu'il sera moins prompt que l'éclair, reprit Bucklaw

Page 1