Tragédie de Nathiinel Lee el de Uryden
6« LA FIANCEE DE LAMMERMOOï*.
sèchement. Mais, un instant ! vous pouvez lui prêter votre cheval. Au risque d'être arrêté moi-même ! Je vous remercie de la proposition.
— Mais si le lord garde des sceaux a été tué , ce que je ne pense point, par parenthèse , attendu que Ravenswood n'est pas homme à tirer sur un vieillard sans armes et sans défense j mais enfin , en mettant les choses au pis , qu'avez-vous à craindre? vous savez que vous n'êtes m fauteur ni complice.
— Cela est vrai , répondit Craigengelt d'un air embarrassé; mais vous oubliez ma commission de Saint-Germain.
— Commission que bien des gens croient de votre fabrique , noble capitaine. Au surplu§ , si vous ne voulez pas lui donner votre cheval , eh bien , il "'\ le mien.
— Le vôtre !
— Oui , le mien. H ne sera pas dit que j'aurai promis à un voisin de le soutenir dans une petite affaire d'honneur, sans l'aider à en sortir au moment du danger.
— Vous lui donneriez votre cheval? Mais faites-vous attention à la perte?
— La perte ? Il est bien vrai que mon cheval m'a coûté vingt jacobus, mais le sien en valait le double avant d'être boiteux, et je sais comment r»'''y prendre pour le guérir. Prenez un jeune chien, écorchez-le, videz-b, remplissez-lui le corps de colimaçons noirs et gris, faites-le rôtir ensuite en temps convenable, arrosez-le d'huile, de spica noir, de safran , de cannelle et de miel , frottez ensuite la jambe du cheval malade avec la graisse qui en tombera , et vous verrez...
— Et vous verrez qu'avant que le cheval soit guéri, avant que votre chien soit rôti et môme écorché, vous serez dépisté , arrêté et pendu; car ne doutez pas qu'on ne donne une chasse vigoureuse à Ravenswood. Je voudrais pour beaucoup que nous eussions pris pour rendezvous un endroit plus voisin de la mer.
— En ce cas, je ferai peut-être aussi bien de prendre l'avance, et de m'en aller en me promenant; car, bien certainement, je lui laisserai mon cheval. Mais, silence! écoutez. Je crois qu'il arrive. N'enkîndoz-vous pas le pas d'un cheval ?
— Oui, répondit Craigengelt : mais êtes-vous bien sûr qu'il n'y en ait qu'un? Je crains qu'il ne soit poursuivi. Il me semble que j'entends plusieurs chevaux.
— Allons donc! vous entendez lo bruit des patins de la servante qui va tirer de l'eau au puits de la cour. — En vérité , Craigengelt, vou*
devriez vous débarrasser de votre brevet de capitaine el de toutes vos missions secrètes; car vous prenez l'alarme aussi facile! iient qu'une oie sauvage. Mais voici le Maître de Ravenswood, et il paraît aussi sombre qu'une nuit de novembre.
Edgar entra en ce moment, enveloppé dans son manteau, les bras croisés, l'air sérieux et même abattu. Il jeta son manteau sur une chaise , s'assit sur une autre , sans prononcer une parole , et parut enfoncé dans une profonde rêverie.
— Eh bien! qu'est-il arrivé? qu'avez-vous fait? lui demandèrent en même temps Craigengelt et Buckiaw.
— Rien.
— ' Rien ! dit Bucklaw : et vous nous aviez quittés bien déterminé à demander raison au vieux coquin de toutes les injures qu'il vous a faites ainsi qu'à votre famille et à tout le pays. Ne l'avez-vous pas vu?
— Je l'ai vu.
— Vous l'avez vu, et vous revenez sans l'avoir obligé à régler le compte qu'il vous devait dcquis si longtemps! Par ma foi, ce n'est pas ce que j'attendais du Maître de Ravenswood,
— Peu m'importe ce que vous attendiez de moi. Ce n'est pas à vous, Monsieur, que je suis disposé à rendre raison de ma conduite.
— Patience! s'écria Craigengelt qui vit que Buckldw était sur le point de s'emporter; un moment de patience! Les projets du Maître de Ravenswood ont sans doute rencontré quelque obstacle qu'il ne pouvait ni prévoir ui empêcher. Mais il doit excuser l'inquiétude et !a curiosité de deux amis aussi dévoués que nous.
— D'amis! capitaine Craigengelt, dit Edgar avec hauteur. Je ne sache pas qu'il se soit passé entre nous la moindre chose qui puisse vous donner le droit de m'appeler ainsi. La seule relation qui existe entre nous consiste dans le projet que j'avais formé de partir d'Ecosse avec vous, aussitôt que j'aurais visité l'ancien château de mes ancêtres, et que j'aurais eu une entrevue avec celui qui en est aujourd'hui le possesseur, je ne dirai pas le propriétaire.
— Cela est vrai, Monsieur, répondit Bucklaw : mais, comme nous avions pensé que vos projets pouvaient attirer sur vous quelques dangers, peut-être vous mettre une corde autour du cou, nous nous étions exposés au même péril en vous attendant. Quant à Craigengelt, ce serait un bien petit accident , car la potence a été imprimée sur son front dès l'instant do sa naissance; mais, pour moi, je dois avouer qu'une telle fin ne serait pas de mon goût, et elle ne ferait pas honneur à ma famille.
— Messieurs, dit Edgar, je suis fâché de vous avoir causé tanl d'embarras, mais il doit m'êlre permis de décider ce que j'ai à faire, sans rendre compte à personne de mes motifs : j'ai changé de dessein, et je ne songe plus à partir d'Ecosse pour le moment.
— Vous ne songez plus à partir ! s'écria Craigengelt. Ne point partir après toutes les peines que j'ai prises, après toutes les dépenses que j'ai faites pour assurer votre passage, après le risque que j'ai couru pour vous attendre !
— En adoptant pour un instant. Monsieur, l'idée de quitter ce pays avec tant de précipitation, j'ai accepté l'offre obligeante que vous m'avez faite de me procurer des moyens de départ; mais je ne vous ai nullement promis de partir si quelques raisons me déterminaient à rester. Je suis fâché des peines que je vous ai données , et je vous en remercie. Quant à vos dépenses, ajouta-t-il en mettant la main à sa poche, il existe des moyens plus solides de régler cette affaire : j'ignore en quoi elles peuvent consister; mais voici ma bourse, payezvous suivant votre conscience.
En même temps il présenta au soi-disant capitaine une bourse dans laquelle il y avait quelques pièces d'or, et celui-ci avançait la main pour la prendre, quand Bucklaw lui arrêta le bras.
— Je vois, Craigengelt, lui dil-il, que vos doigts ont des démangeaisons de tenir ce petit ouvrage de filet en soie verte; mais si vous avez le malheur d'y toucher, je vous jure que jo les abats d'un coup d'épée. Je sais qu'il ne vous est rien dû. Puisque le Maître de Ravenswood a changé d'avis , rien ne l'oblige à nous suivre , et nous n'avons pas besoin de rester ici plus longtemps, mais je lui demande la permission de lui dire...
— Dites-lui tout ce que vous voudrez , reprit le capitaine , mais laissez-moi d'abord lui faire sentir les inconvénients auxquels il s'expose en quittant notre société ; les dangers qu'il court ici ; les difficultés qu'il éprouvera pour se présenter convenablement à Versailles et à Saint-Germain, s'il n'y arrive escorté de gens qui y aient établi des relations utiles.
— Et le désagrément, dit Bucklaw, de compromettre l'amitié au moins d'un homme d'honneur.
— Messieurs , dit Edgar, permettez-moi de vous faire observer encore une fuis que vous avez bien voulu attacher à notre liaison momentanée plu^ d'importance que jo n'ai jamais eu dessein de lui en donuer. Quand j'irai dans une cour étrangère, je n'aurai pas besoin d'y être présenté par un aventiu'icr intrigant et par une tête chaude.
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR. Cî>
Et sans attendre de réponse , il sortit de l'appartement , remonta ;: cheval , et partit.
— Morbleu! s'écria Craigengelt, voilà ma recrue au diable.
— Oui , capitaine, dit Bucklaw : le poisson emporte l'hameçon et la ligne. Mais il faut que je le suive, car il m'a montré plus d'insolence que je ne puis en digérer.
— Vous accompagnerai-je? lui demanda le capitaine.
— Non , non. Restez au coin de la cheminée jusqu'à mon retour. Vous pourriez vous exposer à quelque estafilade.
A ces mots il sortit en chantant :
Bonne femme, au coin de son feu. Du grand venl s'inquièle peu.