l'eu de cervelle
96 LA FIANCÉE DE LAMIsIERMOÛR.
— Celui que vous voudrez , Caleb. Il me semble que ma garde-robo n'est pa? très- nombreuse.
— Pas nombreuse ! répéta le vieillard. Et qu'est-ce donc que l'habit gris que Votre Seigneurie donna à Hildcbrand, son premier coureur; et celui de velours français de lord votre père, de glorieuse mémoire; et tous ses autres vêtements qui furent distribués, à sa mort, aux différents domestiques; et le manteau de drap de Berry?
— Que je vous ai donné, Caleb, et qui, je crois , est le seul que vous puissiez me proposer, à l'exception des habits que je portais hier, et que je vous prie de m'apporter sans autre discussion.
— Si c'est la volonté de Votre Honneur..., dit Caleb en les lui présentant : il est vrai qu'il est d'une couleur sombre, et par conséquent plus convenable, attendu que vous êtes en deuil. Néanmoins je crois que, dans ce moment, le manteau de drap de Berry, et je ne l'ai pas même essayé, sachant qu'il ne me convenait pas de le porter; je crois, dis-je, que dans ce moment comme il est bien brossé, et qu'il y a des dames dans la plaine...
— Des dames! dit Ravenswood; et quelles dames, Caleb?
— C'est ce que je ne sais pas, Votre Honneur; je sais seulement que, comme je regardais les chasseurs de l'une des croisées de la tour, j'en ai aperçu quelques-unes qui avaient de grandes plumes blanches sur leurs chapeaux , et qui couraient au grand galop avec la même intré- Didité que les plus braves cavaliers.
— C'est bien, c'est bien ! Caleb. Aidez-moi maintenant à mettre mon manteau , et donnez-moi mon ceinturon. Mais quel est ce bruit que j'entends dans la cour?
— C'est le laird de Bucklaw qui amène les chevaux, dit Caleb après avoir regardé par la fenêtre; comme s'il n'y avait pas assez de valets au château, ou que je ne pusse pas remplacer ceux qui ne se trouvent point à leur poste !
— Hélas! Caleb, il nous manquerait peu de chose, si votre pouvoir égalait votre zèle et votre bonne volonté !
— Je me flatte que Votre Seigneurie n'a pas lieu d'être mécontente ; car il me semble que, tout considéré, nous soutenons l'honneur de la famille aussi bien que le permettent les circonstances. Seulement M. Uucklaw est toujours si brusque et si impatient! Et tenez, voilà qu'il a amené le palefroi de Votre Honneur, sans que la selle fût décorée du drap écarlate dont je la couvre ordinairement, et que j'aurais pu brosser en une minute.
— Oh ! c'est très-bien, mon chcF Caleb, dit son mailre en s'échap-
pant et en descendant l'escalier étroit qui conduisait dans la cour.
— Il se peut que ce soit très-bien , dit Caleb un peu sèchement ; mais si Votre Seigneurie veut seulement m'écouter, je lui dirai ce qui vaudrait encore mieux.
— Eh bien ! "qu'est-ce encore? dit Ravenswood en se retournant d'un air d'impatience.
— C'est qu'il serait bon que vous prissiez vos mesures pour ne pas revenir dîner au château, ni vous ni M. Bucklaw ; car, quoique la reine Marguerite m'ait servi si bien hier, je ne saurais faire un jour de jeûne d'un jour de fête, et, grâce à ce moment de répit, j'aurais le temps d'aviser aux moyens de déjeuner demain. Si , par exemple, Votre Honneur pouvait s'arranger de manière à se faire inviter à dîner par le lord Littlebrain?... Ou bien, si vous alliez dîner avec eux à l'auberge, vous trouveriez toujours bien quelque excuse pour ne point payer votre écot ; vous pourriez dire que vous avez oublié votre bourse , ou bien que l'aubergiste ne vous a point payé sa redevance, et que cela entrera dans le compte.
— Ou tout autre mensonge qui me viendra le premier à l'esprit , n'est-ce pas Caleb? lui dit son maître. Adieu j j'admire vos expédients pour sauver, comme vous dites, l'honneur de la famille.
Et, se jetant sur son cheval, Edgar suivit Bucklaw, qui, au risque manifeste de se rompre le cou , s'était mis à descendre au grand galop un sentier étroit et presque perpendiculaire qui conduisait de la tour dans la plaine, dès qu'il l'avait vu mettre lui-même le pied dans Tétrier.
Caleb Baldergton les suivit d'un œil inquiet, craignant à chaque instant qu'il n'arrivât quelque malheur à l'héritier du nom de Ravenswood , et il ne quitta la croisée que lorsqu'il le vit en sûreté dans la plaine.
Excité par l'impétuosité naturelle de son caractère, le jeune Bucklaw volait comme un tourbillon rapide que rien ne pouvait arrêter dans sa course. Ravenswood ne le suivait pas avec moins d'ardeur , car, bien qu'il ne sortît qu'à regret de l'inactivité contemplative qui formait comme la base de son existence, une fois qu'il en était tiré il était tout de feu. Sa fougue n'était pas toujours proportionnée au motif de l'nnpulsion; elle était en quelque sorte purement machinale; c'était comme une pierre qui roule avec la même vitesse du haut d'un roc dans un précipice, soit qu'elle ait été jetée par un enfant, ou lancée par la main d'un Hercule. Il se livrait donc impétueusement au plaisir de la chasse, passe-temps si naturel à la jeunesse de tous les rangs et
93 LA 1-:ANCÉE de LAMMERMOOil.
de toutes les conditions , qu'il semble être plutôt une passion inhérente
ànousj au'un goût acquis et inspiré par l'habitude.
Le son éclatant du cor, dont alors on se servait toujours pour animer et pour diriger les meutes , les aboiements prolongés des chiens , les cris des chasseurs qu'on entendait dans l'éloigucment , la vue des cavaliers qu'on apercevait tantôt sortant de derrière les collines, tantôt courant dans la plaine , ou bien franchissant les marécages qui leur barraient le chemin, tout contribuait à animer le Maître de Ravenswuod, et à bannir de son esprit, du moins pour le moment, les souvenirs pénibles qui le poursuivaient sans cesse.
La première chose qui réveilla dans son âme des idées amères et douloureuses, fui de s'apercevoir que son cheval , malgré tous les avantages que lui donnait la connaissance parfaite que son maître avait du pays, était incapable de suivre la chasse. Pour le ménager, il venait de le mettre au pas, et songeait avec amertume que sa pauvreté l'empêchait de goûter l'amusement favori de ses ancêtres, et même leur unique occupation en temps de paix , lorsqu'il se vit aborder par un cavalier bien monté, qui l'avait suivi depuis quelques moments sans qr'il s'en aperçut, et qui paraissait être une espèce d'intendant ou d'homme de confiance.
- Votre cheval est essoufflé , Monsieur, dit cet homme avec une complaisance qu'on trouve bien rarement dans un chasseur : oserais-je prier Votre Honneur de vous servir du mien ?
— Monsieur, dit Ravenswood plus surpris que flatté d'une pareille proposition , je ne sais en vérité comment j'ai pu mériter une pareille faveur de la part d'un étranger.
— Eh parbleu! qu'importe comment vous l'avez méritée? dit Bucklaw, qui , avec beaucoup de répugnance , avait jusqu'alors retenu son coursier fougueux pour ne point se séparer de son hôte; il vous l'offre, c'est l'essentiel, et acceptez toujours, sauf à vous expliquer après la chasse. Prenez les biens que les dieux vous envoient , comme dit le grand Dryden; ou plutôt... attendez... Écoutez, mon amij prêtez-moi ce cheval , je vois que vous avez de la peine à le gouverner, et je vous réponds qu'il sera d'une docilité charmante lorsque je vous le rendrai. Quant à vous, Ravenswood, montez sur le mien, et vous n'aurez pas besoin de lui faire sentir vos éperons pour lui donner de l'ardeur.
El jetant la bride de son cheval au Maître de Ravenswood, il s'élança sur celui que l'élranger lui avait cédé, et continua sa course au grand (ialop.
— A-t-on jamais vu un pareil fou? dit son ami; et vous, Monsieur, comment avez-vous pu lui confier votre cheval ?
— Le cheval appartient à quelqu'un qui se fera toujours un plaisir de le prêter à Votre Seigneurie ou aux personnes qu'elle honore de son amitié.
— Quel est le nom de celui...?
— Votre Honneur voudra bien m'excuser; mais vous l'apprendrez de lui-même, si vous voulez bien prendre le cheval de votre ami et me laisser le vôtre; je vous rejoindrai à la curée, qui ne tardera pas longtemps, car le son du cor me fait entendre que le cerf est déjà aux abois.
— Je crois, en effet , que ce sera le meilleur moyen de retrouver votre cheval, dit Ravenswood; et montant sur le coureur de Bucklaw, il se dirigea avec toute la vitesse possible vers l'endroit où les sons du cor annonçaient que le cerf était au moment de terminer sa carrière.
Hyke a Talbot , Hijke a Teviot , nowboys, now^ ! Tels étaient les cris de l'ancien langage de la vénerie anglaise. A ces sons bruyants se mêlaient les cris des veneurs et les aboiements impatients des chiens, qui étaient alors presque suspendus sur leur proie. Les cavaliers épars commencèrent à accourir de différents côtés vers le lieu de l'action; mais Bucklaw, qui était parti avant les autres, conseri^a son avantage, et arriva le premier à l'endroit où le cerf, épuisé de fatigue et hors d'état de courir plus longtemps, s'était retourné sur la meute, et. comme disent les chasseurs, tenait les abois. La tête penchée en avant , les flancs couverts d'écume, les yeux étincelants, et exprimant tout à la fois la rage et la peur, il était à son tour devenu un objet d'alarme pour ceux qui le poursuivaient.
Les chasseurs arrivèrent l'un après l'autre, et semblaient épier roc«= casion de l'attaquer; ce qui, dans ces circonstances, demande une certaine prudence. Les chiens se tenaient à l'écart , et redoublaient leurs aboiements , sans se hasarder à approcher de leur ennemi ; chaque cavalier semblait vouloir céder à son camarade le dangereux honneur de lui porter le premier coup. Le terrain était creux dans cet endroit, ce qui offrait peu d'avantage pour approcher du cerf sans qu'il s'en aperçût ; et l'air retentit de cris de joie lorscjue Bucklaw, avec celte dextérité qui distinguait un cavalier accompli de ce temps, sauta tout à coup à bas de son cheval , courut sur le cerf, et le Qt tomber en lui coupant le jarret avec un couteau de chasse. Les chiens, se préci-
\. Ce sont là plutôt desniiomatnpécs que des mois iiiiduiis : Eu avant, Talbot! en avant, Teviot I allons, mes garçons I — Talbot et Teviot soûl des noms de chiens.
pilant sur leur ennemi hors d'état de se défendie , eurent bientôt mis fin à ses souffrances, et proclamèrent sa mort par de longs aboiements ; tandis que les fanfores des cors de chasse et les cris de joie des cavaliers taisaient retentir une mort ' jusque sur les vagues de la mer.
Le veneur rappela alors la meute et alla présenter, à genoux , son couteau à une dame montée sur un beau palefroi blanc, et qui , par crainte , ou peut-être par compassion , s'était tenue jusqu'alors à quelque distance. Elle avait un masque de soie noire, mode qui, dans ce temps, était généralement adoptée, tant pour préserver le teint contre les ardeurs du soleil, que d'après certaines idées de bienséance qui ne permettaient pas à une dame de paraître la figure découverte au milieu d'une troupe de chasseurs, ou de toute autre bande bruyante, dans laquelle il se trouvait nécessairement des personnes de toutes les classes.
A la richesse de sa parure, à la beauté de son palefroi, ainsi qu'au compliment champêtre que lui fit le veneur, Bucklaw reconnut que c'était la reine de la chasse. Mais ce ne fut pas sans un sentiment de pitié, qui approchait même du mépris, que ce chasseur enthousiaste la vit refuser le couteau que le veneur lui présenta pour qu'elle fit la première incision dans la poitrine du cerf afin de découvrir la qualité de la venaison. Il avait une sorte d'envie de lui présenter ses hommages j mais par malheur la vie que Bucklaw avait menée jusqu'alors ne lui avait pas fait connaître parfaitement la bonne société, et les femmes dont il avait recherché l'intimité n'étaient pas précisément de la classe la plus honorable et la plus distinguée : aussi , malgré son audace naturelle, éprouvait-il de l'embarras et une sorte de honte lorsqu'il voulait parler à une dame de qualité.
A la fin , rassemblant tout son courage, il se décida à saluer la belle chasseresse , et à lui dire qu'il espérait que son amusement avait répondu à son attente. La réponse de la jeune dame fut modeste et polie, et elle témoigna quelque reconnaissance au brave cavalier qui avait terminé la chasse avec tant d'adresse, lorsque les chiens et les chasseurs semblaient intimidés et n'osaient avancer.
— Soit dit entre nous. Madame, reprit Bucklaw, que cette observation ramena sur son terrain , il n'y a pas grand mérite à ce que j'ai fait, attendu que rien n'est plus facile, pourvu seulement qu'on n'ait pas trop peur de recevoir une paire d'andoiiilhn-s dans la poitrine. J'ai chassé cinq cents fois à forcer le cerf, Madame, et je ne l'ai jamais vu
'. C/ianlde mort, exiiresslon de vénerie.
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR. iOi
aux abois, que je ne me sois hardiment avancé sur lui : l'usage et la pratique, Madame, voilà tout le secret; cependant il faut aussi de la prudence et de l'attention , et je vous conseille d'avoir toujours un couteau de chasse bien affilé à deux tranchants, afin de pouvoir frapper en avant ou en arrière, suivant l'occasion; car une blessure faite par un coup de corne est dangereuse et sujette à s'envenimer.
— Je vous remercie de ce conseil , Monsieur, dit la jeune dame, tandis que son masque cachait à peine le léger sourire de ses lèvres; mais je crains bien de n'avoir pas souvent occasion de le mettre en pratique.
— Ce que monsieur dit n'en est pas moins très-sensé, dit un vieux veneur qui avait écouté la harangue de Bucklaw avec beaucoup d'admiration; et j'ai souvent entendu dire à mon père, qui était garde des bois, que les défenses du sanglier faisaient des blessures moins dangereuses que les cornes d'un cerf.
— Très-bien parlé, mon ami. Mais à présent, ajouta Bucklaw, qui était alors dans son élément, et qui désirait diriger toutes les opérations, il me semble que les chiens étant bien fatigués et ayant bien fait leur devoir, il faut songer à leur donner la curée ; et s'il m'est permis de dire mon avis, le veneur qui le dépècera doit commencer par vider, à la santé de madame, un pot de bière ou un verre d'eau-de-vie; car, s'il néglige de remplir cette formalité , la venaison ne pourra pas se conserver.
Ce conseil très-agréable fut, comme on se l'imagine, suivi strictement par le veneur, qui, en revanche, présenta à Bucklaw le couteau que la jeune dame avait refusé; et sa maîtresse pria celui-ci de ne point rejeter cet honneur.
— Je suis persuadée. Monsieur, dit-elle en se retirant du cercle qui s'était formé autour d'elle, que mon père, pour l'amusement duquel lord Littlebrain a fait sortir aujourd'hui ses meutes, s'en rapport'ora volontiers, pour tout ce qui est d'usage, à un homme qui a votre expérience.
A ces mots , elle le salua d'un air gracieux , et s'éloigna suivie de deux domestiques, qui semblaient attachés plus particulièrement à son service. A peine Bucklaw s'aperçut-il de son départ; car il était trop enchanté de trouver l'occasion de déployer son talent, pour qu'il y eût homme ou femme au monde qui, dans un pareil moment, pût occuper la moindre place dans ses pensées. Déjà il s'était débarrassé d^ son habit; retroussant les manches de sa chemise, il enfonça ses bras nus jusqu'au coude dans le sang et dans la graisse, coupant, taillant et
dépeçant avec toute la précision du chasseur ou du boucher le plus accompli , tandis qu'en même temps il avait soin de faire résonner tous les termes de l'art aux oreilles des chasseurs qui l'entouraient , ne parlant que de nombles, de daintiers, et autres expressions techniques dont nous feron grâce à nos lecteurs.
Lorsque Ravenswood , qui avait suivi d'assez près son ami , vit que le cerf avait succombé, l'ardeur momentanée qui l'avait entraîné vers le lieu de la chasse fit place à ce sentiment de répugnance qu'il éprouvait à rencontrer, dans son abaissement , le regard de ses égaux ou de ses inférieurs. Il retint son cheval, et monta sur le sommet d'une colline peu élevée, d'où il observa la scène bruyante et animée qui se passait dans la plaine, écoulant les cris des chasseurs, les aboiements des chiens et les hennissements des chevaux.
Mais ces sons de joie n'inspiraient au jeune Edgar que des sentiments bien opposés. La chasse et tous ses plaisirs, depuis les temps féodaux, ont toujours été regardés comme des privilèges presque exclusifs des grands, et c'était autrefois leur principale occupation en îemps de paix. Se voir privé, par ses malheurs, de prendre part à un amusement champêtre qu'il devait regarder comme une prérogative spéciale de son rang et de sa naissance; penser que des étrangers chassaient alors librement sur des domaines dont ses ancêtres s'étaient toujours réservé la jouissance exclusive, tandis que lui , qui aurait dû être l'héritier de leurs biens et de leurs titres, était obligé de se tenir à l'écart , et de dévorer en silence sa honte et son humiliation : c'était un spectacle, c'étaient des réflexions de nature à faire une impression profonde sur une âme telle que celle de Ravenswood, naturellement portée à la tristesse et à la mélancolie.
Sa fierté finit cependant par triompher de son abattement , qui fit place à une vive impatience lorsqu'il vit que Bucklaw, avec son étourderie ordinaire, ne pensait nullement à revenir et à ramener le cheval qu'on lui avait prêté, et que, lui Ravenswood, avant de s'éloigner, il désirait voir rendre à son maître complaisant. Il s'apprêtait à se diriger vers le groupe au milieu duquel Bucklaw s'évertuait pour montrer son talent, lorsqu'il fut rejoint par un cavalier qui, comme lui, s'était tenu à l'écart pendant la fin de la chasse.
Ce personnage paraissait d'un âge avancé ; il portait un grand manteau d'écarlale, qui é(ait croisé jusque sous le menton, et son chapeau était rabattu sur ses yeux, sans doute par précaution contre les injures du temps. Sa monture, cheval d'amble, doux et docile, convenait à un cavalier qui se proposait de voir la chasse plulùt que d"y prendre part:
un domestique le suivait à quelque distance j et tout semblait indiquer que c'était un seigneur de distinction. II aborda Ravensvvo^d trèsporiment, mais non sans quelque embarras. — Vous p9''aissez pleiu d'ardeur et de courage , Monsieur , lui dit-il , et cependant vous sem* blez regarder ce noble amusement avec autant d'indifférence que a vous étiez chargé du poids de mes années.
— Il fut un temps où je m'y livrais aussi avec enthousiasme, répondit Edgar; aujourd'hui, des événements récemment arrivés dans ma famille doivent me servir d'excuse... d'ailleurs, ajouta-t-il, j'étais assez mal monté au commencement de la chasse.
— Je crois, dit l'étranger , qu'un de mes domestiques a eu le bon sens de donner un cheval à votre ami.
— Il a eu en effet cette complaisance, et permettez-moi de vous en remercier, au nom de mon ami, M. Hayston de Bucklaw, l'un des chasseurs les plus intrépides qu'il soit possible Je voirj il ne tardera pas, je l'espère, à rendre le cheval à votre domestique, et joindra alors lui-même tous ses remerciements à ceux que je vous prie d'agréer de ma part.
En parlant ainsi, le Maître de Ravenswood salua l'étranger, et prit le chemin de Wolfcrag, de l'air d'un homme qui a fait ses adieux définitifs; mais l'étranger n'était pas d'avis de se séparer de lui si promptement ; et , prenant la même route , il dirigea son cheval si près de celui de Ravenswood, que celui-ci, à moins de passer devant lui, ce que la civilité, l'étiquette du temps et le respect du à l'âge ne lui permettaient guère de faire , ne pouvait aisément s'échapper de sa compagnie.
Le vieillard ne garda pas longtemps le silence. — Voici donc l'ancien château de Wolfcrag , dont il est si souvent parlé dans l'histoire d'Ecosse, dit-il en regardant la vieille tour sur laquelle un épds nuage, qui s'était détaché de l'horizon, commençait à jeter un voile sombre; car, à la distancé de moins d'un mille, le cerf ayant fait un détour dans sa fuite, avait ramené les chassurs à peu près au même endroit où ils étaient lorsque Ravensv^^ood et Bucklaw étaient partis pour les rejoindre.
Ravenswood ne répondit à cette observation que par un signe de tête.
— C'est, à ce que j'ai entendu dire, ajouta l'étranger sans se laisser déconcerter par sa froideur, l'une des plus anciennes propriétés de l'honorable famille de Ravenswood.
— La plus ancienne, Monsieur, et probablement la dernièrCv;
— Je... je... j'espère que non, Monsieur, dit le vieillard, toussant à plusieurs reprises pour s'éclaircir la voix, et faisant un effort sur luimême pour surmonter une certaine hésitation; l'Ecosse sait ce qu'elle doit à cette ancienne famille , et n'a pas oublié les exploits éclatants par lesquels elle s'est signalée. Je ne doute pas que si l'on représentait d'une manière convenable à Sa Majesté l'état de misère... je veux dire la décadence, où se trouve une famille si noble et si illustre, on ne pût trouver des moyens ad reœdificandam antiquam domum...
— Je vous épargnerai la peine de pousser plus loin cette discussion, Monsieur, dit Edgar avec une noble fierté. Je suis l'héritier de cette malheureuse maison, je suis le Maître de Rav?nswood j vous avez vousmême des sentiments trop nobles et trop généreux pour qu'il soit nécessaire de vous rappeler que , s'il est quelque chose de plus pénible que le malheur , c'est la mortification de se voir l'objet d'une pitié qu'on ne réclame point.
— Je vous demande mille fois pardon , Monsieur dit l'étranger : je ne savais pas... je sens fort bien que je n'aurais pas dû parler... rien n'était plus éloigné de ma pensée que de supposer...
— Aucune excuse n'est nécessaire, Monsieur, répondit Ravenswood; voici l'endroit oii il faut sans doute nous séparer j et je vous assure que je n'emporte pas le moindre sentiment d'aigreur.
En disant ces mots, il s'apprêtait à prendre le sentier étroit qui conduisait à Wolfcrag, lorsque la jeune dame dont nous avons parlé arriva près du vieillard, suivie de ses domestiques.
— Ma fille, lui dit l'étranger, voici le Maître de Ravenswood.
Il semblait naturel qu'Edgar adressât quelques mots à celle à qui il se voyait ainsi présenté, ou qu'il s'informât du moins du nom du vieillard qui paraissait déterminé à faire, malgré lui, sa connaissance; mais quel que fût le sentiment qui le dominait il restait complètement muet et immobile. Dans ce moment, le nuage qui s'abaissait depuis longtemps sur Wolfcrag, et qui en s'avançant couvrait l'horizon de ténèbres de plus en plus épaisses, commença, par deux ou trois coups éloignés, à annoncer le tonnerre qu'il portait dans son sein, tandis que deux éclairs, se succédant presque aussitôt, firent voir dans le lointain les tourelles grises de "Wolfcrag , et plus près les vagues agitées de la mer qui brillèrent un moment d'une lueur rouge.
Le cheval de la jeune dame se montra rétif, se mit à bondir et à se dresser sur ses pieds de derrière, au point de donner quelques inquiétudes; Ucvenswood avait trop d'honneur, trop d'humanit(\ poi-r s'éloigner brusquement dans un pareil moment et l'abandonner aux soins
d'un faible vieillard et de ses damestiques. Il fut donc, ou du moins il se crut obligé par la politesse de saisir la bride du cheval indocile, et d'aider la belle chasseresse à le diriger. — Tandis qu'il remplissait ce devoir, le vieillard fît l'observation que l'orage semblait augmenter... Ils étaient très-éloignés de la maison de lord Littlebrain, chez lequel ils logeaient alors, et il serait fort obligé au Maître de Ravenswood de vouloir bien lui indiquer où il pourrait trouver quelque endroit povir se mettre à l'abri. En même temps il jeta un regard timide et embarrassé du côté de la tour, et il était impossible de n'en pas comprendre l'expression.
Dans une circonstance semblable, Ravenswood ne pouvait éviter avec bienséance d'offrir l'abri momentané de sa maison à un vieillard et à sa fille , surpris par l'orage et éloignés de toute autre habitation. L'état même où se trouvait la jeune dame rendait cet acte de politesse indispensable ; car, tandis qu'il tenait la bride de son cheval, il ne put s'empêcher de remarquer qu'elle tremblait beaucoup et qu'elle était extrêmement agitée : ce qui provenait sans doute de ce qu'elle redoutait l'orage, qui paraissait devoir être terrible.
Je ne sais si le Maître de Ravenswood partageait ses craintes, mais il ne paraissait pas non plus très-calme lorsqu'il répondit : — La tour de Wolfcrag n'a rien à offrir que l'abri de son toit; mais s'il peut être agréable dans un pareil moment... Il s'arrêta, comme s'il lui eût été impossible de proférer le reste de l'invitation. Mais le personnage qui s'était constitué de son chef son compagnon ne lui laissa pas le temps de battre en retraite, quand même il en aurait eu envie, et regarda co peu de mots comme une invitation sutrisanle.
— L'orage, dit-il, devait être une excuse pour bannir toute cérémonie... La santé de sa fille était très-faible, elle avait beaucoup souffert des suites d'une frayeur qu'elle avait eue récemment. Il espérait que ce ne serait pas une indiscrétion d'accepter , en pareille circonstancel'hospitalité que leur offrait le Maître de Ravenswood. La vie de son enfant devait lui être plus chère que l'étiquette.
Il ne restait plus aucun moyen d'employer quelque défaite. Ravenswood montra donc le chemin à ses hôtes, en continuant de teiiir par la bride le cheval de la jeune dame , de peur qu'il ne prît de nouveau l'alarme à quelque explosion inattendue du tonnerre. Il n'était pas encore plongé assez profondément dans ses réflexions pour ne point remarquer que la pâleur mortelle qu'il avait aperçue sur la partie de son visage que le masque de soie ne cachait pas entièrement, avait fuit place à une vive rougeur, et il sentait avec la plus grande confusion
que, par une sympathie secrète , ses joues se couvraient de couleurs non moins vives.
L'étranger épiait tous les mouvements de son jeune compagnon avec une attention que celui-ci attribuait à son inquiétude sur la santé de sa fille. Ils arrivèrent enfin devant l'antique forteresse, et Ilavenswood semblait toujours en proie à des sentiments d'une natuic trèscompliqués; mais il fit un effort sur lui-même pour prendre sou calme et son sang-froid, et, lorsqu'il fut entré dans la cour et qu'il appela Caleb, il y avait dans son ton et drns ses manières quelque chose de sec et de sévère qui pouvait surprendre de la part d'un gentilhomme auquel il arrive des hôtes de distinction.
Caleb ne se fit pas longtemps attendre; mais ni la pâleur de la belle étrangère, lorsque le tonnerre avait commencé à gronder, ni celle de toute autre personne dans quelque circonstance qu'elle se trouvât placée, n'était rien auprès de celle qui se répandit sur les joues amaigries du vieux sommeher lorsqu'il vit ces nouveaux hôtes, et qu'il réfléchit que l'heure du dîner approchait rapidement.
— Est-il fou? murmura-t-il tout bas; est-il complètement fou? Nous amener des seigneurs et des grandes dames , et une foule de laquais à leur suite, lorsque midi va sonner! il faut qu'il ait perdu la tète. S'approchant alors de son maître, il le pria de l'excuser s'il avait permis au reste de ses gens d'aller voir la chasse, et il ajouta que, comme il ne s'attendait point que Sa Seigneurie rentrerait avant la nuit, il craignait qu'ils ne revinssent que fort tard.
— Silence, Balderston! dit Ravenswood d'un ton ferme; vos foliet sont déplacées. Monsieur, dit-il en se tournant vers son hôte, ce vieillard et une servante encore plus vieille et plus infirme composent toute ma maison. Les rafraîchissements que nous pouvons vous offrir sont encore plus chétifs que vous ne pourriez vous le figurer; mais, quels qu'ils soient , ils vous seront offerts de bon cœur.
L elrangpr, frappé de la vétusté et du délabrement de la tour, à laquelle les ténèbres qui continuaient à couvrir l'horizon donnaient une couleur encore plus sombre, et peut-être aussi intimidé par le ton sévère et décide dont son hôte avait parlé, jeta autour de lui un regard inquiet, comme s'il se repentait à demi d'avoir accepté si précipitamment l'hospitalité qui lui était offerte. Mais il n'était plus possible alors de reveiiir sur ses pas, ni de sortir d'une position dans laquelle il s'était placé lui-môme.
Pour Caled, il fut si étourdi de l'aveu public et sans réserve que son nla^tir^ venait de faire de sa Miisèrc , que pi ndant deux minutes il ne
pr.t que marmotter dans sa barbe hebdomadaire, car depuis six jours elle n'avait pas senti le rasoir : — Décidément il est fou... fou à lier... complètement fouJ Mais que Caleb soit à jamais maudit, dit-il en appelant à son secours toutes les ressources de son génie inventif, que Caleb soit niaudit s'il ne parvient pas à sauver l'hunneur de la famille, mon maître fût-il à lui seul aussi fou que les sept sages étaient sages! 11 s'avança alors hardiment ; et , malgré les regards de dépit et d'impatience que lui lançait Edgar, il demanda gravement s'il ne servirait pas quelques rafraîchissements à la jeune dame, un verre de tokoi ou de vieux vin d'Espagne, ou bien...
— Trêve encore une fois à vos folies , dit Ravenswood d'un ton sévère; conduisez les chevaux à l'écurie, et ne nous tourmentez pas davantage de vos absurdités.
— Votre Honneur sera toujours scrupuleusement obéi dans tout ce qu'il lui plaira de commander, dit Caleb; néanmoins, quant au tokai et au vin d'Espagne dont vos honorables hôtes paraissent ne pas vouloir...
IMais dans ce moment la voix de Bucklaw, qui perçait au milieu des aboiements des chiens et des hennissements des chevaux, annonça qu'il approchait à la tête de la plus grande partie des chasseurs.
— Que je meure , dit Caleb prenant courage en dépit de cette nouvelle invasion de Philistins ; que je meure s'ils parviennent à me dérouter ! Cet écervelé ne saurait rien faire de bien. M'amener une pareille engeance qui va s'attendre à trouver ici de l'eau-de-vie en aussi grande abondance que de l'eau de puits ! et cela lorsqu'il sait parfaitement la
position dans laquelle nous nous trouvons ! Voyons un peu Si nous
pouvions nous débarrasser en même temps de ces faquin» de laquais
qui se sont faufilés dans la cour à la suite de leurs supérieurs Ce
serait un coup de maître, et je pourrais alors parer encore à tout.
Le lecteur verra dans le chapitre suivant, quelles mesures ie boa Caleb prit pour exécuter cette difficile entreprise.