‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 29 sur 96 · CHAPITRE XVÏÎÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏÎÎ

Ne fermez pas l'oreille aux avis d'un vieillard. Quel motif avez-vons pour ce brusque dépail? Vous faites, j'en euiiviens, ici fort maigre cliore. Et vous pourriez diner mieux sur une autre icrre. Mais cliez les étrangers si tout est à foison, Leurs mets les plus exquis sont souvent du poison. Restez chez vous. Leur feu vaut-il notre fuméC? La Courtisane française.

E lord garde des sceaux et sa fille s'étant retirés après le déjeuner pour se préparer à partir, le Maître de Ravcnsvvood profita de ce moment pour faire ses arrangements de manière à pouvoir aussi quitter Wolfcrag un jour ou deux. Il était indispensable qu'il fit part de ses intentions au vieux Caleb , et il trouva ce fidèle serviteur dans l'office , occupé à calculer combien de temps les restes du dîner de la veille et du déjeuner du jour pourraient entretenir la table de son maître, en les ménageant avec économie. Heureusement, pensait-il, il ne se fait pas un dieu de son ventre, et pour comble de bonheur nous n'avons plus ici ce Bucklaw, qui aurait avalé en un seul repas un cheval avec sa selle. Pour le déjeuner, mon maître n'est pas plus difficile que Caleb j un peu de cresson ou de pourpier, et un morceau de pain d'avoine , en voib autant qu'il lui en faut. Quant au dîner, voyons : il ne reste des deux canards qu'une carcasse un peu sèche; mais n'importe, cela suffira pour aujourd'hui. Oh! oui, cela suffira. Pour demain, cette cuisse d'oie...

Il fut interrompu dans ses calculs par l'arrivée du Maître de Ravonswood, qui l'informa, non sans quelque hésitation, qu'il avait dessein

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d'accompagner sir Willliam au château de Ravenswood, et d'y passer un jour ou deux.

— Que la bonté du ciel ne le permette pas! s'écria le vieillard , aevenant aussi pâle que la nappe qui avait servi pour le déjeuner, et qu'il s'occupait à plier.

— Et pourquoi , Caleb, lui demanda son maître, pourquoi désirezvous que la bonté du ciel ne me permette pas de rendre à sir William la visite qu'il m'a faite?

— Oh ! monsieur Edgar, répondit Caleb, je ne suis qu'un domestique, il ne me convient pas de parler; mais je suis un vieux serviteur, j'ai servi votre père et votre grand-père; j'ai même vu lord Randal, votre bisaïeul : il est vrai que je n'étais encore qu'un enfant.

— Et qu'est-ce que tout cela a de commun , Caleb , avec une visite d'honnêteté que j'ai dessein de rendre à un voisin?

— Ce que cela a de commun , monsieur Edgar? Votre conscience ne vous dit-elle pas que ce n'est pas au fils de votre père à aller chez de tels voisins? Que deviendrait l'honneur de la famille? Ah ! s'il venait à entendre raison , s'il vous rendait ce qui vous appartient, quand même vous penseriez à honorer sa famille de votre alliance, je ne dirais pas non ; car la jeune demoiselle est une créature bien douce, bien aimable. Mais jusque-là il faut vous tenir à votre place. Je les connais. Ils ne vous en priseront que plus

Caleb frappait assez juste, et Ravenswood le sentit; mais, ne voulant pas en convenir, il tourna la chose en plaisanterie. — Vous allez plus vite en besogne que moi, Caleb, lui dit-il ; vous me cherchez déjà une ipouse dans une famille où vous ne voulez pas que je rende une visite. Mais qu'avez-vous donc? vous êtes pâle comme la mort.

— Vous vous moqueriez de moi, monsieur Edgar, si je vous le disais : et cependant Thomas le Rimeur n'a jamais menti; jamais ses prédictions n'ont manqué de s'accomplir , et il en a fait une relative à votre famille, qui me fait trembler si vous allez à Ravenswood. Faudrait-il que j'eusse assez vécu pour en voir Taccomplissement !

— Et quelle est donc cette terrible prédiction, Caleb? lui demanda Edgar , qui désirait calmer les craintes de son fidèle serviteur.

— Jamais, répondit Caleb, je n'ai récité ces vers à âme qui vive, pas même à Mysie : je les ai appris d'un vieux prêtre qui avait été confesseur de votre grand-père dans le temps que la famille était catholique. INIais combien de fois ne me suis-je pas répété ces paroles mystérieuses ! Je ne pensais guère , ce matin , qu'elles me reviendraient à l'imagination aujourd'hui.

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— Trêve de sottises, Caleb ! s'écria son maître d'un ton d'impatience. Dites-moi ces vers sur-le-champ ; je veux les connaître.

Caleb , n'osant résister , leva les yeux et les mains vers le ciel , et, les joues pâles de crainte, récita d'une voix tremblante les vers suivants :

Qnand le dernier des Ravenswood ira Dans le château qui ce nom nortera, Pour fiancée une morte il prendra, Dans le Kelpy son coursier logera, £t pour jamais sa famille éteindra.

— Je connnais le Kelpy, Caleb, dit le Maître de Ravensw^ooa; n'est-ce pas ainsi qu'on nommait autrefois les sables mouvants qui se trouvent le long de la mer entre Wolfcrag et Wolfhope? Mais jamais homme de bon sens ne s'avisera d'y loger son cheval.

— Ne cherchez pas à expliquer la prophétie , monsieur Edgar. A Dieu ne plaise que nous en connaissions jamais le sens ! Mais restez chez vous, et laissez les étrangers retourner chez eux. Nous en avons fait pour eux bien assez; et. en faire davantage serait agir contre l'hor* • neur de la famille.

— Je vous sais le meilleur gré de vos avis, Caleb; mais je ne vais pas au château de Ravenswood pour y chercher une fiancée ni morte ni vivante , et je tâcherai de trouver pour mon cheval une meilleure écurie que le Kelpy. D'ailleurs, je ne me suis jamais hasardé dans cet endroit , depuis qu'une patrouille de dragons anglais y fut engloutie il y a environ dix ans. Mon père et moi nous les vîmes du haut de la tour lutter contre la marée qui s'avançait , et qui les entraîna avant qu'on put leur porter aucun secours.

— Et ils l'avaient bien mérité , les coquins ! dit Caleb. Qu'avaient-ils besoin d'aller faire le métier d'espions sur nos côtes , et d'empêcher d'honnêtes gens de rapporter chez eux un petit baril d'eau-de-vie? Combien de fois n'ai-je pas été tenté de faire feu sur eux de la vieille coulevrine qui était alors sur la tourelle du sud ! Mais je craignais que le cou{> , en parlant, ne fit crever la pièce.

Caleb était alors tellement occupé à maudire les soldats anglais qui empêchaient la contrebande , que son maître échappa à de nouvelles remontrances, et alla rejoindre ses hôtes. Tout était prêt pour leur départ. Lockhard avait sellé les chevaux, et l'on se disposa à se mettre enroule.

Caleb avait , non sans peine, ouvert les deux battants de la grande porte, et, debout tout à côté, il tâchait, en prenant un air d'impor-

tance respectueuse , de faire oublier qu'on n'y voyait n: portier , ni gardes , ni domestiques en livrée.

Le garde des sceaux lui rendit d'un air de bonté le salut qu'il lui adressa, et, se baissant sur son cheval , lui glissa dans la main le présent qu'il était alors d'usage que tout hôte en partant fît aux domestiques de la maison où il avait été reçu. Lucie sourit au vieillard avec sa douceur ordinaire, lui dit adieu , et lui remit aussi son présent avec tant de grâce, avec un accent si doux, qu'elle aurait entièrement gagné le cœur de Caleb s'il n'eût eu trop présente à l'esprit la prophétie de Thomas le Rimeur et le tort que la famille Ashton avait fait à celle de Ravenswood. Quoi qu'il en soit , il se serait volontiers écrié comme le duc, dans Comme il vous plaira ' :

Vous trouveriez bien mieux le cbomin de me plaire, Si vous aviez reçu le jour d'un autre père.

Ravenswood, à côté de Lucie, encourageait sa timidité, et, tenant la bride de son cheval, le guidait le long du sentier rocailleux et étroit par où l'on descendait du château , quand il entendit Caleb l'appeler à grands cris, il craignit que ses co:npagnons de voyage ne trouvassent singulier qu'il ne voulût pas s'arrêter un instant pour écouter ce que son domestique pouvait avoir à lui dire , et , tout en maudissant le zèle déplacé de son fidèle serviteur , il retourna vers la porte de la tour , laissant Lockhard s'acquitter d'une fonction qui lui semblait si douce.

Il commençait à demander au vieillard , d'un ton brusque, pourquoi il l'appelait ainsi , quand Caleb s'écria à demi-voix : — Paix ! Monsieur, paix! je n'ai qu'un mot à vous dire; mais je ne pouvais pas le dire devant tous ces gens-là. Voilà trois bonnes pièces d'or, ajouta-t-il en lui mettant dans la main ce qu'il venait de recevoir; prenez-les , vous aurez besoin d'argent là-bas. Mais chut ! dit-il en voyant son maître prêt à se récrier : il ne faut pas qu'on sache cela. Seulement ayez soin de les changer dans la première ville , car elles sont toutes neuves, et il est possible qu'elles gagnent quelque chose.

— Vous oubliez, Caleb, lui dit son maître en le forçant à reprendre cet argent, que ma bourse est encore suffisamment garnie. Gardez cela pour vous , mon vieil ami , et laissez-moi partir ( car Caleb retenait son cheval par la bride); je vous assure que je ne manque pas d'argent. Vous savez que vous avez l'art d'arranger les choses de manière que nous ne dépensons rien, ou pres(iue rien.

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