‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 30 sur 96 · I. As you like U. Stiaksiieare · texte numérisé non relu

I. As you like U. Stiaksiieare

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR. d73

— Eh bien, elles serviront dans un autre moment. Mais êtes-vous bien sûr que vous avez assez d'argent? car, pour l'honneur de la famille , il faudra que vous fassiez une politesse aux domestiques en vous en allant , et il faut que vous puissiez montrer quelque chose quand on vous dira : Allons , Maître de Ravenswood , je vous parie

une pièce d'or Alors tirez votre bourse, faites voir que vous pourrez

tenir la gageure 5 ayez soin de ne pas être d'accord sur les conditions, et remettez votre argent dans la poche.

— Cela devient insupportable , Caleb , il faut que je parte.

— Et vous partirez donc , dit Caleb passant rapidement du genre didactique au pathétique , vous partirez après tout ce que je vous ai dit de la prédiction, de la fiancée morte et du Kelpy? Allons! ajouta-t-il en soupirant et en lâchant la bride du cheval , il faut bien qu'un homme volontaire fasse ses volontés. Mais je vous en conjure, monsieur Edgar, si vous allez chasser dans le parc, ne buvez pas à ia fantaine

de la Sirène : vous savez Allons, le voilà parti aussi vile qu'une

flèche. Oh! vraiment les Ravenswood ont perdu la tète aujourd'hui, aussi vrai que je ferais sauter celle d'une ciboule.

Le vieux majordome suivit des yeux son maître aussi longtemps qu'il lui fut possible de le distinguer, en essuyant ds temps en temps une larme qui mouillait sa paupière. — A côté d'elle! dit-il, oui, tenant la bride de son cheval. Le saint homme a eu bien raison de dire : 0 — A ceia vous reconnaîtrez que la femme a empire sur tous les hommes. » — Sans celle-ci , peut-être notre ruine n'aurait-elle pas été complète.

Le cœur plein de funestes présages, Caleb rentra dans la tour pour y reprendre ses occupations ordinaires, aussitôt que les voyageurs eurent disparu à ses yeux.

Cependant ceux-ci continuaient gaiement leur route. Le Maître de Ravenswood , ayant une fois pris son parti , n'était pas homme à chanceler dans sa résolution par un esprit de doute et d'inquiétude. Il s'abandonna sar.s réserve au plaisir qu'il trouvait dans la compagnie de miss Ashton, et montrait une galanterie empressée, qui approchait de la gaieté autant que le permettaient son caractère et la situation de ses affaires de famille. Le lord garde des sceaux avait été frappé de la justesse des observations d'Edgar et de la manière peu commune dont il avait profité de ses études. Il appréciait surtout en lui une quaUté qu'il ne possédait nullement lui-même, un caractère ferme et décidé qui ne laissait entrer dans son cœur ni crainte ni hésitation. Sir William s'applaudissait secrètement de s'être réconcilié avec un en-

nemi si redoutable, et il jouissait d'avance de l'élévation à laquelle il prévoyait que son jeune compagnon de voyage pourrait parvenir si le vent de la faveur de la cour venait jamais à enfler ses voiles.

— Que peut-elle désirer? pensait-il , car son esprit évoquait toujours pour- lui une opposition dans la personne de lady Ashton ; que peut désirer de plus une femme en mariant sa fille, que d'assoupir une réclamation très-dangereuse , et de s'assurer un gendre noble , bravo , doué de grands talents, allié à des hommes puissants, sûr de conduire sa barque au port, de quelque côté que vienne le vent, et fort précisément là où nous sommes faibles , par sa naissance et son courage? Certainement pas une femme raisonnable ne pourrait hésiter; mais, hélas!... Ici il s'arrêta dans ses raisonnements, parce qu'il ne pouvait se dissimuler que lady Ashton n'était pas toujours raisonnable , dans le sens qu'on doit attacher à ce mot. Préférer quelque laird campagnard, ajouta-t-il pourtant, à un jeune homme aussi noble que brave; négliger de s'assurer la paisible possession du château et de la majeure partie des domaines de Ravenswood par un compromis si facile , ce serait un acte de véritable folie !

Telles étaient les réflexions auxquelles se livrait ce vétéran en politique , lorsqu'ils arrivèrent au château du lord Littlebrain , où il avait été préalablement convenu qu'ils dîneraient afin de se reposer, pour se remettre ensuite en marche.

Ils y furent reçus par les maîtres du logis avec une politesse marquée. Lord Littlebrain , qui était revenu la veille après l'orage , fit en particulier l'accueil le plus flatteur au Maître de Ravenswood. Il n'avait été promu que depuis peu de temps à la dignité de pair d'Ecosse , et il était arrivé à cette élévation autant par le bonheur qu'il avait eu de se faire une réputation d'éloquence, en employant dans ses discours une profusion de lieux communs , que par une attention suivie à l'état du baromètre politique , en cherchant constamment à rendre service à tous ceux de qui il pouvait en attendre. Se trouvant l'air un peu emprunté sous sa nouvelle grandeur, et ayant peine à en soutenir le poids, il faisait une cour assidue à tous ceux qui , étant nés dans cette sphère élevée , consentaient à rabaisser leur vol pour lui permettre de les atteindre. Les attentions que son épouse et lui eurent pour le jeune Ravenswood ne manquèrent pas de lui donner une nouvelle importance aux yeux du lord garde des sceaux , qui, quoiqu'il eût un certain degré de-/népris pour les talents de Littlebrain , avait une haute opinion de la justesse de son jugement dans tout ce qui concernait son intérêt personnel.

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— Je voudrais, pensa-t-il, que lady Ashton fût témoin de cette réception. Personne ne sait aussi bien que Littlebrain de quel côté le pain est beurré , et il a fait sa cour au Maître de Ravenswood comme un mendiant affamé la ferait à mi cuisinier. Peut-être est-il au courant des intrigues du marquis d'Athol pour opérer un changement dans l'administration. Et sa femme! elle met en avant ses quatre filles si gauches et si maussades, comme si elle voulait lui dire : Voyez et choisissez; mais elles ne sont pas plus comparables à Lucie qu'une chouette à un cygne; et elles peuvent chercher d'autres chalands pour leurs gros sourcils noirs.

A la suite du dîner, nos voyageurs , qui avaient encore à faire la plus grande partie de leur voyage , se mirent en route après que le lord garde des sceaux et le Maître de Ravenswood et les domestiques eurent bu ce qu'on appelle en Ecosse le doch an dorroch , ou le coup de rétrier, avec les liqueurs réservées aux personnes de leur rang.

La nuit commençait à tomber lorsqu'ils entrèrent dans la longue avenue, bordée de vieux ormes, qui conduisait en droite ligne en face du château de Ravensw^ood. Les feuilles des arbres agitées par le vent du soir semblaient soupirer en voyant l'héritier de leurs anciens maîtres passer sous leur ombrage, dans la compagnie et presque à la suite de leur nouveau maître. Un secret sentiment, à peu près semblable, pesait aussi sur le cœur de Ravenswood. Il devint par degrés plus silencieux, et se trouva, sans s'en apercevoir, derrière Lucie, à côté de laquelle il avait toujours marché jusqu'alors. Quoiqu'il fût bien jeune à cette époque, il se rappelait encore le jour où , à la même heure , il avait suivi son père quittant, pour ne jamais y revenir, le château dont il tirait son titre et son nom. La façade de l'antique édifice, vers lequel lise souvenait de s'être retourné plusieurs fois, était ce jour-là aussi sombre qu'un vêtement de deuil ; mais à présent elle étincelait de lumières. Les unes étaient stationnaires comme des étoiles fixes, et les autres erraient de croisée en croisée, indiquant les préparatifs qu'on faisait pour recevoir le maître du logis, dont un courrier avait annoncé l'arrivée. Ce contraste produisit un effet pénible dans le cœur d'Edgar, et réveilla quelques-uns des sentiments qu'il nourrissait encore naguère contre le nouveau propriétaire du domaine de ses ancêtres. Sa physionomie avait un air de gravité sévère lorsque, étant descendu de cheval, il se trouva dans le château qui n'était plus le sien, entouré des nombreux domestiques de celui qui en était alors le maître.

Sir William Ashton se tourna vers lui pour lui dire, avec la corojalité que leur nouvelle liaison semblait autoriser, qu'il était le bienvenu

au château de Ravenswood; mais il s'aperçut des idées qui l'occupaient, et il se contenta de lui faire un profond salut, témoignant ainsi avec délicatesse qu'il savait apprécier les sentiments qui agitaient le cœur de son jeune hôte.

Deux domestiques, portant de superbes chandeliers d'argent, introduisirent la compagnie dans un salon que Ravenswood crut reconnaître, mais où de nombreux embellissements annonçaient l'opulence des habitants actuels du château. La vieille tapisserie qui , du temps de son père, couvrait les murs de ses lambeaux, avait été remplacée par une élégante boiserie ; les panneaux sculptés représentaient des guirlandes de fleurs et des oiseaux qui, quoique l'ouvrage du ciseau, étaient si bien imités , qu'ils semblaient battre des ailes et enfler leur gosier pour chanter. De vieux portraits de famille et quelques trophées d'armes avaient fait place aux portraits en pied du roi Guillaume et de la reine Marie, de sir Thomas Hope et de lord Stair, célèbres jurisconsultes écossais j on y voyait aussi ceux du père et de la mère du lord garde des sceaux : celle-ci, à l'air guindé, rechigné et acariâtre, couverte d'un mantelet noir, avec un de ces bonnets de nos anciennes matrones , appelés pinners ' , et tenant à la main un livre de dévotion ; l'autre montrant , sous une calotte de soie noire à la genevoise, collant sur sa tête comme si elle eût été rasée , une véritable figure de puritafn , où l'orgueil paraissait dans toute sa petitesse , et terminée par une barbe rousse taillée en pointe. C'était enfin une de ces physionomies dans l'expression desquelles l'hypocrisie semble le disputer à l'avarice et à la friponnerie.

— Et c'est pour faire place à de telles gens, pensa Ravenswood, que mes ancêtres ont été chassés de la place qu'ils avaient occupée si longtemps sur les murs qu'ils avaient construits ? Il les regarda encore une fois , et plus il les regardait, moins le souvenir de Lucie Ashton, qui n'était pas entrée avec eux dans le salon , avait de pouvoir sur son imagination. On y voyait aussi deux ou trois drôleries hollandaises , comme on nommait alors les tableaux de Van-Ostade et de Téuicrs, et un assez bon morceau de l'école italienne.

Mais on remarquait surtout deux grands portraits en pied, de grandeur naturelle, représentant : l'un , le' lord garde des sceaux en grand costume -, l'autre , sa noble épouse couverte de soie et d'hermine ; beauté altière exprimant tout l'orgueil de la maison des Douglas liont elle était descendue. La vérité avait triomphé du talent du peintre, et

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