‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 31 sur 96 · Bonnets avec des bauiles de cliaqiie c6ié · texte numérisé non relu

Bonnets avec des bauiles de cliaqiie c6ié

il n'avait pu donner sur la toile à la figure du mari cet air d'autorité légitime qui indique la pleine et entière jouissance du pouvoir domestique, de sorte qu'au premier coup d'œil il était facile de juger qu'en dépit de sa /nasse et de ses broderies en or, c'était le mari qui , dans l'intérieur de son ménage , portait les jupons. Le parquet de ce beau salon était couvert de riches tapis. De grands feux brillaient dans deux cheminées; et dix bras d'argent, réfléchissant , dans les plaques dont ils étaient garnis, la lumière des bougies, rendaient la clarté égale à celle du plus beau jour.

— Le Maître de Ravenswood voudrait-il accepter quelques rafraîchissements ? demanda sir William Ashton , qui commençait à trouver le silence embarrassant.

Il ne reçut aucune réponse. Ravensw^ood était si occupé à examiner les divers changements qui avaient eu lieu dans cet appartement , qu'il ne s'aperçut pas que le lord garde des sceaux lui parlait. Celui-ci réitéra les mêmes offres en ajoutant que le souper ne tarderait pas à être servi.

Enfin, Edgar sortît alors de sa distraction, et vit qu'il jouait un rôle ridicule , ou du moin': qu'il montrait trop de faiblesse en se laissant abattre par la pensée de sa fortune actuelle. Il fît donc un effort sur lui-même pour entrer en conversation avec sir William, et tâcKa de prendre un air d'aisance , autant que cela lui fut possible.

— Vous ne pouvez être surpris , sir William , lui dit-il , de l'attention avec laquelle j'examine les changements que vous avez faits dans ce salon. Du temps de mon père, lorsque nos infortures l'eurent forcé de vivre dans la retraite , il n'était guère habité que par moi. C'était ma salle de récréation , quand le temps ne me permettait pas de me promener dans le parc. Dans ce coin à gauche j'avais un étabji de menuisier avec quelques outils que le vieux Caleb m'avait procurés et dont il m'apprenait à me servir; dans celui-ci , je suspendais ma ligne, mes filets , mon arc et mes flèches.

— J'ai un petit bambin qui a absolument les mêmes goûts, dit le lord garde des sceaux, qui désirait changer la conversation j il n'est heureux que lorsqu'il est dans le parc occupé à la chasse ou à la pêche. (Il sonna.) Qu'on fasse venir Henry! Je présume qu'il est pendu au tablier de sa sœur ; car il faut que vous sachiez , Maître de Ravenswood, que cette petite fille est le bijou de toute la famille.

Cette allusion à Lucie, quoique faite avec adresse, ne suffit pas pour interrompre le cours qu'avaient pris les idées de Ravenswood.

— Nous fûmes obligés , dit-il , de laisser dans cet appartement quel-

ques portraits de famille et des trophées d'armes. Oserais-je vous demander ce qu'ils sont devenus?

— Cet appartement, répondit le lord garde des sceaux en hésitant, A été arrangé pendant notre absence, et vous savez que cédant arma to^C ''^t la maxime favorite des jurisconsultes j je crains qu'on ne l'ait suivie un peu trop à la Isttre. Cependant j'espère... je suis sûr que j*avais donné ordre... certainement on a pris soin... Puis-je me flatter que , lorsqu'on les aura retrouvés , vous voudrez bien les accepter en expiation de leur déplacement?

Edgar le salua d'un air raide et guindé, et, les bras croisés sur sa poitrine , il continua à examiner le salon.

Henry, enfant gâté d'environ quinze ans , y entra en ce moment en sautant. — Voyez comme Lucie est contrariante aujourd'hui, papa, s'écria-t-il ; elle ne veut pas descendre à l'écurie pour voir le petit cheval que Bob Wilson m'a ramené de Galloway.

— Vous avez eu tort de lui en faire la demande : la place d'une demoiselle n'est pas à l'écurie avec les palefreniers.

— Eh bien, vous aussi vous êtes contrariant; mais patience! quand maman reviendra , elle vous dira votre fait à tous deux.

— Taisez-vous, petit impertinent! Où est votre précepteur?

— Il est allé à la noce à Dunbar; et Henry se mit à chanter:

De Dunbar vive le boudin!

Tal de rai, ta! de rai.

De Dunbar vive le boudin.

Quand on veut faire un bon festin.

— Je suis fort obligé à M. Corders de son attention. Et qui a eu soin de vous pendant mon absence ?

— Norman, Bob Wilson... et moi-même.

— Un garde-chasse, un palefrenier ! voilà d'excellents précepteurs pour un jeune avocat! Vous ne connaîtrez jamais que les lois sur ia chasse et contre les braconniers.

— A propos de chasse , Norman a tué un daim pendant votre absence. Mais Lucie m'a dit que vous avez tué avec la meute de lord Littlebrain un cerf dix cors. Cela est-il vrai?

— Il mo serait inipossiblc de dire s'il rn avait dix ou vingt. Mais voilà quelqu'un, ajouta-t-il en lui montrant Edgar, qui vous parlera de chasse beaucoup mieux que je ne pourrais le faire : allez le saluer et faites connaissance avec lui. C'est le .Maître de Kavenswood.

Le père et le fils causaient ainsi près du feu, tandis qu'Edgar, le dos

tourné de leur côté , examinait un des tableaux qui étaient suspendus dans le salon. Henry courut à lui, le tira par le pan de l'habit, avec la liberté d'un enfant gâté. — Monsieur! Monsieur! s'écria-t-il , me direz-vous si c'était un cerf dix cors? — Mais dès que Ravenswood se fut retourné, et que Henry eut vu sa figure, celui-ci parut tout à coup déconcerté. Il se tut, fit quelques pas en arrière, et regarda Edgar avec un air de surprise et de crainte qui bannit de ses traits toute la vivacité qui y brillait habituellement.

— Approchez-vous, monsieur Henry, dit le Maître de Ravenswood; je me ferai un plaisir de répondre à toutes vos questions.

— Qu'avez-vous donc, Henry? lui demanda son pèrej vous n'avez pas coutume d'être si timide, si sauvage.

Tout fut inutile. Après avoir bien examiné Edgar , Henry décrivit autour de lui un demi-cercle pour s'en éloigner , marchant avec précaution sans le perdre de vue , et alla rejoindre son père près duquel il semblait vouloir se coller comme pour se mettre sous sa sauvegarde. 'Ravensv/ood , ne voulant pas écouter la discussion qui commençait à s'établir entre le père et le fils , se retourna vers les tableaux , et en -continua l'examen sans faire attention à leur entrelien, qui se passait à demi-voix.

— Pourquoi ne parlez-vous pas au Maître de Ravenswood, tête folle? dit le lord garde des sceaux.

— C'est qu'il me fait peur, répondit Henry.

— Peur ! répéta son père en le secouant par le bras. Et qu'a-t-il de si effrayant ?

— C'est qu'il ressemble au portrait de sir Malise Ravenswood, dit Henry à voix basse.

— Quel portrait, imbécile? Je croyais que vous étiez un écervelé, mais je crains que vous ne soyez qu'un idiot.

— Le portrait de sir Malise Ravenswood, vous dis-je. On croirait que c'est sa figure qui s'est détachée de la toile. Je l'ai vu assez souvent pour le connaître, puisqu'il est dans la pièce où les filles font la lessive. La seule différence, c'est que le portrait a une barbe, des moustaches, et je ne sais quoi autour du cou.

^ Et qu'y a-t-il de si surprenant que M. Edgar ressemble à un de ses ancêtres?

— Rien du tout. Mais s'il vient ici pour nous chasser du château; s'il a avec lui vingt hommes déguisés; s'il s'écrie tout à coup avec une grosse voix : J'attends le moment ! s'il vous tue comme sir Malise tua l'ancien maître du château...

— Sottises! fadaises ! s'écria le lord garde des sceaux, qui n'était pas très-charmé d'être forcé à se rappeler le souvenir de cette anecdote.

Heureusement Lockhard vint annoncer que le souper était servi, ce qui mit fin à cette conversation.

Lucie entra au même instant par une autre porte : elle avait changé de costume depuis son arrivée. Ses traits charmants, qui n'étaient voilés que par les boucles de ses beaux cheveux blonds, sa taille de sylphide couverte d'une robe de soie bleu de ciel, sa grâce enchanteresse et son sourire firent disparaître , avec une rapidité qui étonna Edgar lui-même, toutes les idées sombres qui avaient occupé son imagination depuis qu'il était entré dans le château. Il ne pouvait trouver en elle aucune trace de ressemblance ni avec le puritain à barbe rousse et son épouse à mine refrognée , ni avec l'air de duplicité du lord garde des sceaux et la physionomie impérieuse de lady Ashton. Lucie lui semblait un ange descendu du ciel, qui n'avait rien de commun avec les simples mortels parmi lesquels il daignait habiter. Tel est le pouvoir qu'exerce la beauté sur l'imagination d'un jeune homme ardent et enthousiaste.

Page 1