CHAPITRE XXXV
11 faut qu'il ait le cœur ou de marbre ou d'acier Celui qui, sans verser des larmes bien amèrcs. Voit le destin l'ra|ipcr(les coups aussi sévères!
Un jeune bomnie accomi.li , plein de grâces, d'Iioiiiieu?;
Subir si proniptement un sort si plein d'horreur ! Poëme cité dans le Blason de NISBET.
r^^-,r7-~ 7 ous avons anticipé le cours des événements pour parïer de ^^^^#w} la guérison de Bucklaw et de ce qu'il devint ensuite , afin '^iSi^ P'^" de pouvoir reprendre sans interruption le détail des inci- ^^^y^\ dents qui suivirent la mort de l'infortunée Lucie Ashton. uJ^/ea\^L^ La triste cérémonie de ses funérailles eut lieu de très-bonne heure, dans une matinée d'automne chargée de brouillards, avec aussi peu d'éclat et de pompe qu'il fut possible. Ses plus proches parents suivirent son corps dans la même église où, quelques jours auparavant, ils l'avaient accompagnée comme fiancée, ou plutôt victime déjà anssr passive que ses froides dépouilles. Une aile de cet édifice avait été disposée par sir William pour servir de sépulture à sa famille , et sa fille fut déposée la première dans le caveau qu'il y avait fait creuser. Là, dans un cercueil qui ne portait ni le nom de la défunte ni la date de sa mort , furent descendus les restes de la jeune fille la plus aimable, la plus douce , la plus innocente, malgré l'acte cruel d'un délire occasionné par une suite de persécutions.
Tandis qu'on procédait à l'inhumation dans l'intérieur de l'église , les trois sibylles, qui, malgré l'heure peu ordinaire où se faisait l'en terrement , s'y étaient rendues, comme des vautours qui flairaient an cadavre, étaient assises sur la même pierre sépulcrale qu'elles avaient occupée le jour du mariage.
— Eh bien, dit Ailsie Gourlay, ne vous avais-je pas dit que cette belle noce serait bientôt suivie de belles funérailles?
— Je n'y vois rien de si beau, répliqua Winnie d'un air mécontent; on n'a distribué ni vivres ni boisson. Une misérable pièce de deux pence d'argent' qu'on a donnée aux pauvres, voilà tout. Ce n'était pas la peine de venir de si loin pour si peu de chose !
— Taisez-vous, reprit Ailsie. Tout ce qu'on aurait pu me donner
*. nail sons de France cnviroa
m'aurait fait moins de plaisir que ce moment de vengeance. Les voilà ceux qui dansaient et qui chantaient il y a quatre jours ! Ils ont maintenant la tête bas3C, et sont aussi tristes que ceux qu'ils méprisent. Ils étaient reluisants d'or et de pierreries , les voilà noirs comme des corbeaux. Et cette miss Lucie , qui était si fière , qui faisait la grimace quand une honnête femme s'approchait d'elle; un crapaud peut s'asseoir sur sa bière aujourd'hui, et elle ne se plaindra pas s'il coasse. Lady Ashton a le cœur dévoré par les feux de l'enfer; et sir William, avec son gibet, ses fagots et ses chaînes dont il menaçait les sorcières, jue pense-t-il maintenant des sortilèges de sa propre maison?
— Est-il donc vrai , demanda la paralytique , que la mariée a été tirée hors de son lit et emportée par la cheminée, par de malins esprits, qui déchirèrent avec leurs griffes le visage du marié?
— Que vous importe , Maggie? répondit Ailsie : ce que je puis vous dire , c'est que c'est une affaire qui n'est pas dans l'ordre naturel des choses, et on le sait bien au château.
— Mais puisque vous êtes si bien instruite, dit Winnie, dites-nous donc s'il est vrai que le portrait de sir Malise Ravenswood descendit tout seul dans le salon , et y répandit le trouble et la confusion?
— Non, non , dit Ailsie , il n'y est pas venu tout seul , et je sais pai'faitement par qui il a été placé. C'était pour les avertir que leur orgueil serait bientôt puni ; mais ils ne sont pas encore au bout. Ils verron/ encore autre chose, je le leur promets. Avez-vous vu douze personnes en deuil, avec des crêpes et des pleureuses , entrer dans l'église deux à deux?
— Je ne me suis pas amusée à les compter, dit la boiteuse.
— Mais je les ai comptées, moi, dit Ailsie d'un air de triomphe et comme si ce spectacle avait pour elle trop d'attraits pour qu'elle en laissât échapper la moindre circonstance. Je vous dis qu'il y en avait douze ; mais il en est survenu un treizième sur qui l'on ne comptait point; et si les vieux proverbes sont vrais , il y en a un de la compagnie qui ne restera pas longtemps dans ce monde. Mais allons-nousen , mes commères : s'il leur arrive malheur, on ne manquerait pas de nous en accuser; et il en arrivera , c'est moi qui vous le prédis.
A ces mots les trois sibylles se levèrent, et, croassant comme des Corbeaux qui prédisent une peste, sortirent du cimetière.
Lorsque la cérémonie funèbre fut terminée , ceux qui y avaient été invités s'^J)crçurent en effet qu'il se trouvait parmi eux une personne de [ilus que loiscju'ils étaient partis du château. Ils s'en tirent la remarque à voix basse l'un à l'autre, et les soupçons tombèrent sur un
homme qui était en grand deuil comme les autres , et qui , appuyé contre un pilier près de la voûte sépulcrale , paraissait plongé dans une Borte d'anéantissement. Aucun des parents de la famille Asbton ne le connaissait; et , surpris de voir un étranger parmi eux, ils appelèrent sur lui l'attention du colonel , qui conduisait le deuil en l'absence de son père.
— Je sais qui est cet homme , leur dit-il à demi-voix , et j'ose dire que c'est son propre deuil qu'il porte lui-même en ce moment. Mais laissez-moi lui parler^ et ne troublez pas la cérémonie funèbre par un inutile esclandre.
A ces mots , il se sépara de ses parents , et tirant l'étranger par le manteau noir qui l'enveloppait : — Suivez-moi ! lui dit-il d'un ton violemment agité.
L'étranger tressaillit au son de sa voix, et parut sortir tout à coup d'une profonde rêverie ; il lui obéit sans trop savoir ce qu'il faisait , et ils arrivèrent tous deux au bas des degrés par lesquels on montait à l'église , les parents étant restés groupés sur le portail et surveillant avec inquiétude tous les mouvements du colonel et de l'étranger, qui, à l'ombre d'un grand if placé à l'un des bouts du cimetière , paraissaient avoir une conversation animée.
Le colonel , après l'avoir conduit en silence dans cet endroit écarté, se tourna tout à coup vers lui , et lui dit d'une voix entrecoupée : — Vous êtes le Maître de Ravenswood?
Il ne reçut aucune réponse.
— Je n'en puis douter, s'écria-t-il avec fureur : je parle au meurtrier de ma sœur.
— Vous ne m'avez que trop bien nommé , répondit Edgar d'une voix sourde et tremblante.
— Si vous vous repentez de ce que vous avez fait , dit le colonel , puisse votre repentir vous servir devant Dieu ! mais il ne vous servira point avec moi. Voici la mesure de mon épée, ajouta-t-il en lui donnant un morceau de papier. N'oubliez pas que je vous attends demain à la pointe du jour sur les bords de la mer, sur les sables à l'est de Woltlîope.
Le INlaître de Ravenswood tenait en main le papier qu'il venait de rrcevoir, et paraissait irrésolu. — Ne poussez pas au dernier ternie du désespoir, s'écria-t-il enfin, un malheureux qui en est déjà accablé; jouissez d'une vie que je n'ai nulle envie de vous arracher, et laissezmoi chercher ailleurs la mort que je désire.
— Non ! s'écria le colonel : c'est de ma main que vous la recevrez.
ou vous achèverez la ruine de ma famille en me perçant le cœur. Si vous refusez d'accepter le cartel honorable que je vous offre , je vous suivrai partout, en tous lieux je vous couvrirai d'affronts et d'insultes, jusqu'à ce que le nom de Ravenswood devienne l'emblème du déshonneur, comme il est déjà celui de la perfidie.
— Tl ne sera jamais ni l'un ni l'autre, dit vivement Ravenswood. Si je suis le dernier qui le portera , je dois à mes ancêtres de ne pas souffrir qu'il s'éteigne avec ignominie. J'accepte votre défi, l'heure et le lieu du rendez-vous. Nous nous y verrons seuls, je présume?
— Seuls, reprit le colonel Ashton; et seul celui qui survivra doit en revenir.
— Alors Dieu fasse grâce à l'âme de celui qui succombera , dit Ravenswood.
— Eh bien, soit! répondit le colonel. Je puis encore par charité former ce vœu pour l'homme que je hais le plus au monde et avec le plus de motifs. Maintenant séparons-nous, car on viendrait nous interrompre. Les sables à l'est de Wolfhope, — au lever du soleil, avec nos épées pour seules armes.
— Il suffit ; je ne me ferai pas attendre.
Le colonel rejoignit ses parents -, Ravenswood alla prendre son clieval qu'il avait attaché à un arbre près du cimetière et chacun se retira de son côté.
Le colonel retourna au château de son père avec ses parents; mais dans la soirée il imagina un prétexte pour les quitter, et, ayant ôté son uniforme pour prendre un habit de voyage, il alla passer la nuit dans la petite auberge de Wolfhope, dont nous avons déjà parlé, afin de se trouver plus près du lieu qu'il avait fixé pour le rendez-vous du lendemain.
On ne sait ce que fit le Maître de Ravenswood pendant le reste de cette malheureuse journée. Il n'arriva que fort tard dans la nuit à Wolfcrag, et fut obligé d'éveiller son fidèle serviteur Caleb Balderston , qui ne l'attendait plus. Le vieillard avait déjà entendu parler, mais d'une manière confuse et peu exacte , de la mort de miss Ashton et des événements mystérieux qui s'étaient passés au château, et il mourait d'inquiétude en songeant à l'effet qu'ils pouvaient produire sur l'esprit de son maître.
La conduite de Ravenswood n'était pas faite pour calmer ses craintes : quand le vieux sommelier lui proposa de prendre quelques rafraîchissements, il ne lui fit d'abord aucune réponse, et un instant après il lui demanda tout à coup, d'un ton brusque, du vin, dont^
contre son usage , il but plusieurs grands verres. Voyant qu'Edgar ne voulait rien manger. Caleb le pria affectueusement de lui permettre de le conduire dans sa chambre. Ce ne fut qu'après s'être fait répéter trois ou quatre fois cette prière , que son maître lui témoigna par un signe de tête qu'il y consentait; mais quand Balderston l'eut conduit dans un appartement qui avait été meublé depuis peu , et où il avait couché les nuits précédentes , il s'arrêta à la porte.
— Non . dit-il en fronçant le sourcil , point ici ; conduisez-moi dan, la chambre où mon père mourut j dans la chambre où elle coucha la nuit qu'elle passa au château.
— Qui , Monsieur? dit Caleb, trop effrayé de l'état où il voyait son maître pour conserver sa présence d'esprit.
— Elle , Lucie Ashton , vous dis-je : voulez-vous me luer, vieillard, en me forçant à prononcer son nom?
Caleb aurait bien voulu lui faire quelques observations sur l'état de délabrement où se trouvait la chambre dans laquelle il recevait l'ordre de le conduire ; mais l'impatience et l'irritation qu'il vit dans tous les traits de son maître le déterminèrent à une obéissance passive. Il le précéda la lampe à la main, plaça cette lampe d'une main tremblante sur la table de la chambre déserte , et il s'approchait du lit pour voir s'il n'y manquait rien, quand l'ordre de se retirer lui fut intimé d'un ton qui n'admettait ni délai ni réplique.
Le vieillard, rentré dans sa chambre, ne songea pas à prendre de repos, mais se mit en prières. De temps en temps il allait à la porte de celle de son maître pom? s'assurer s'il dormait , mais le bruit que faisaient ses bottes sur le plancher de l'appartement, dans lequel il marchait à grands pas, et les gémissements profonds qu'il poussait à chaque instant, lui apprirent chaque fois qu'il était en proie au plus violent désespoir. Le vieillard crut que le jour, qu'il lui tardait de voir naître, n'arriverait jamais : mais les heures, dont le cours est toujours le même , quoiqu'elles paraissent plus rapides ou plus lentes suivant la situation d'esprit de ceux qui les comptent, ramenèrent enfin l'aurore; elle répandit une rouge lueur sur la surface de l'océan qui bordait l'horizon. On était au commencement de novembre , et le temps était beau pour la saison , mais il faisait un vent d'est très-violent qui poussait les vagues avec force sur le sable , et qui les faisait avancer beaucoup plus loin que de coutume.
Dès la pointe du jour, Caleb retourna à la porte de la chambre de son maître, et, à travers la fente, il le vit mesurer la longueur de deux a tiois épées. En ayant choisi une : — Elle est plus courte, dit-il à
3t8 • LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR.
demi-voix; mais n'importe; laissons-lui cet avantage, il en a déjà plus d'un autre.
Caleb, d'après ces préparatifs, ne vit que trop bien ce que son maître méditait , et il savait parfaitement que toute intervention à ce sujet serait complètement inutile. Il n'eut que le temps de se retirer précipitamment pour ne pas être surpris, quand il vit Edgar s'avancer tout à coup vers la porte ; Ravenswood l'ouvrit , descendit à l'écurie, et son fidèle domestique ne tarda pas à l'y suivre. Son air pâle et fatigué, le désordre de ses cheveux et de ses vêtements , étaient des preuves suffisantes qu'il avait passé toute la nuit sans prendre de repos. Il s'occupait à seller son cheval , et Caleb , d'une voix tremblante , l'ayant prié de lui en laisser le soin, il lui annonça par un signe qu'il n'avait pas besoin de ses services. Il conduisit alors son cheval dans la cour, et il se préparait à y monter, quand le vieillard , oubliant la crainte de déplaire à son maître, et cédant à la force de l'attachement qu'il lui avait voué et qui semblait le seul lien qui l'attachât à la vie , se précipita toi't à coup à ses pieds et embrassa ses genoux. — Mon cher maître, s"ècria-î-il , monsieur Edgar, tuez- moi si vous le voulez, mais ne sortez pas à présent. Je connais votre projet, ne l'exécutez point. Le marquis d'Athol a fait dire hier qu'il viendrait vous voir aujourd'hui. Attendez-le, mon cher maître , écoutez ce qu'il peut avoir à vous dire.
— Vous n'avez plus de maître ! Caleb , dit Ravenswood. Pourquoi vous attacher à un édifice qui s'écroule?
— Je n'ai plus de maître! répéta Caleb; j'en aurai un tant qu'il existera un Ravenswood. Je suis votre serviteur, j'ai été celui de votre père, de votre aïeul ; je suis né dans la famille, j'ai vécu pour elle, et je mourrai pour elle. Ne sortez pas , monsieur Edgar, et tout finira heureusement.
— Heureusement! dit Ravenswood ; pauvre vieillard! Ah! désormais il n'est plus de bonheur pour moi dans la vie, et ma dernière heure sera la plus heureuse.
Il dit, et s'arrachant des bras du vieux sommelier, il monta sur son chinai et le mit au galop ; mais soudain , se retournant , il jeta devant Caleb une bourse pleine d'or.
— Caleb, lui dit-il avec un affreux sourire, je vous fais mon héritier ; — et , tournant bride , il descendit la colline.
L'or tomba par terre , et le vieillard courut pour voir par où s'en allait son maître. Edgar prit à gauche un petit sentier dégradé qui conduisait du côté de la mer jnst|u'â une espèce de crique où, dans les anciens temps, les barques du château étaient amarrées.
Caleb monta en toute hâte sur le rempart de l'est, qui commandait toute la vue des sables jusqu'au village de Wolfhope : il vit son maître s'éloignant, toujours dans la même direction, de toute la vites^^ide son cheval , et il se souvint de la prophétie qui menaçait le dernier des Ravenswood de périr dans le flux du Kelpie, au nord de Wolfhope, entre la tour et les sables mouvants. Il le vit atteindre cet endroit fatal, et là il cessa de l'apercevoir.
Le colonel Ashton , altéré de vengeance, était déjà au rendez-vous , se promenant à grands pas et cherchant des yeux son antagoniste : le soleil était levé et montrait son large disque au-dessus de la mer, de sorte que le colonel put facilement reconnaître le cavalier qui accourait vers lui avec une ardeur égale à la sienne. Tout à coup le cheval et celui qui le montait devinrent invisibles , comme s'ils s'étaient évanouis dans les airs.
Il passa la main sur ses yeux , comme s'il avait vu une apparition ; et il s'avançait vers cet endroit lorsqu'il rencontra Caleb Balderston, qui arrivait de l'antre côté. On ne put découvrir aucune trace du cheval ni du cavalier; il paraît que les vents et la haute marée, la veille, avaient étendu les limites des sables mouvants , et que le malheureux Edgar, dans sa précipitation , avait suivi la route la plus droite et la plus dangereuse. Le seul indice de son sort fut une plume noire qui surmontait son chapeau , et que la marée , qui commençait à revenir, jeta aux pieds de Caleb. Le vieillard la ramassa, la fit sécher, et la plaça sur son cœur.
On donna l'alarme aux habitants de Wolfhope , qui accoururent tous , les uns du côté de la terre , les autres par mer dans des barques j mais tous leurs soins, tous leurs efforts, toutes leurs recherches furent inutiles. Les profondeurs des sables mouvants ne lâchent jamais leur proie.
Notre histoire approche de sa conclusion. Le marquis d'Athol arriva quelques heures après ce funeste événement. Il venait dans l'intention d'emmener avec lui son jeune parent , pour chercher à le distraire des idées sombres qu'il jugeait bien que la mort de Lucie Ashton avait fait naître dans son esprit ; mais il n'arriva que pour déplorer sa perte. Après avoir ordonné de nouvelles recherches, qui furent aussi infructueuses que les précédentes, il repartit pour Edimbourg , où le tumulte des affaires politiques bannit bientôt de son esprit le souvenir des malheurs qui venaient d'arriver.
Il n'en fut pas de même de Caleb Balderston. Si les calculs de l'intérêt avaient été capables de le consoler, il allait se trouver dans sa
vieillesse , grSce à la libéralité de son maître, beaucoup plus heureux qu'il ne l'avait jamais été; mais la vie avait perdu pour lui tous ses attraits. Toutes ses idées , toutes ses sensations d'orgueil et de crainte, de plaisir et de peine , avaient une liaison intime avec la famille qui venait de s'éteindre. Il cessa de porter la tête haute; il oubliait ses occupations et ses habitudes ; son seul plaisir était d'errer de chambre en chambre dans la tour de Wolfcrag , et de se rappeler les différentes scènes dont elles avaient été témoins pendant la vie de ses anciens maîtres. Il dormait sans prendre de repos, mangeait sans recouvrer ses forces , et , avec une fidélité que montre quelquefois la gent canine, mais dont on trouve peu d'exemples dans la race humaine , il languit quelque temps, et mourut avant qu'une année se fût écoulée depuis les malheureux événements que nous venons de rapporter.
La famille Ashton ne survécut pas longtemps à celle de Ravensvvood. Sir William Ashton ne mourut qu'après son fils aîné, qui fut tué en duel en Flandre; et Henry, qui succéda à ses titres et à ses biens, mourut sans s'être marié. Lady Ashton poussa sa carrière jusqu'à une extrême vieillesse, et survécut seule à tous les infortunés dont elle avait fait le malheur par son caractère implacable. Peut-être éprouva-t-elle quelques remords intérieurs , peut-être essaya-t-elle en secret de se réconcilier avec le ciel qu'elle avait si grièvement off'ensé ; mais il est certain qu'elle ne montra jamais le moindre symptôme de repentir à ceux qui l'entouraient. Elle afficha toujours à l'extérieur le même caractère fier, hautain et intraitable , dont elle avait fait preuve avant ces terribles événements. Un superbe monument en marbre rappelle son nom et ses titres, et ses victimes n'ont reçu les honneurs ni d'uD tombeau ni d'une épitaphe.
ÎV.i DE LA FIANCEE DE LAMMErvMOOS.
(a) Page 142. — le eaid (excursion) de C4i.eb balderstoi^.
L'excursion de Caleb dans la cuisine du tonnelier, a été généralement regardée, du côté méridional de la Tweed, comme une extravagance aussi grotesque qu'absurde. L'auteur doit simplement répondre qu'une anecdote sesnbJable lui fut racontée, avec le nom des personnages et la date, par un noble comte mort depuis peu. Les souvenirs des anciens temps d'Ecosse et d'Angleterre étaient non-seulement racontés avec une éloquence et une gaieté qui ne seront jamais oubliées de ceux qui ont eu le bonheur d'avoir été admis dans sa société intime, mais ils avaient encore le mérite d'une parfaite exactitude.
Je vais répéter les paroles de cet homme aimable et regretté , en omettant seulement les noms. Voici l'anecdote ;
Dans un des comtés du milieu de l'Ecosse, il y avait un certain célibataire, ■fils cadet d'une ancienne famille, qui vivait de la fortune d'un cadet, v'idelicet. Ses misérables rentes étaient cependant si bien administrées par son domestique John , qu'il pouvait tenir son rang parmi les gentilshommes du comté. Il chassait , dînait , jouait aux dés , buvait avec eux, à termes égaux en apparence.
Il est vrai que , comme la société du maître était très-amusante, les amis avaient l'art de faire accepter au doiaestique, à la déi'obée, des secours de différente espèce. Cependant, malgré ces dispositions favorables envers John et son maître , les jeunes chasseurs s'imaginèrent que ce serait une excellente plaisanterie que de prendre John en faute.
Remplis de ce projet , et , je crois , animés par un pari , une bande composée de quatre ou cinq de ces jeunes gens arriva au petit manoir du nauvre gentilhomme, qui était voisin d'un village considérable. Ils s'y arrêtèrent un peu, en attendant l'heure du dîner, car il fut jugé convenable de donner à John un avertissement régulier. Ils parurent aux yeux du domestiq/^e stupéfait, entrèrent dans le petit salon, et, racontant quelque histoire concerter; pour excuser leur invasion, ils demandèrent à leur hôle s'il voulait leur fairi» servir à dîner. Le jeune homme les reçut avec cordialité et sans embarras, et quant au dîner, il s'en rapporta à son intendant. John fut appelé et reçut de son maître l'ordre de faire préparer à dîner pour la société qui venait d'or-
river d'une façon si inattendue. John promit une prompte obéissance, sans qu'il se peignît le moindre changement sur son visage. Les visiteurs et Thôte lui-m.ême attendirent avec une grande impatience l'effet de ces belles promesses. Quelques-uns d'entre eux, parmi les plus curieux, avaient été fair.^ un tour à lu >.i«^sine, et ne virent rien qui pût réaliser les assurances du ma jordome. Mais aussitôt que l'heure du dîner sonna, le ponctuel John place sur la table un somptueux morceau de bœuf bouilli avec un accomjiagnemen ", convenable de légumes, sufOsant amplement pour rassasier la société, el pour décider que ceux qui avaient cru prendre John au dépourvu avaient perdu leur pari. L'explication fut la même que celle de Caleb Balderston John avait pris la liberté de soustraire la fortune du pot d'un riche paysan du village , et de l'emporter dans la maison de son maître, exposant le propriétaire du bœuf et ses amis à dîner avec un morceau de pain et du fromage; et, comme John le disait, « assez bon pour eux. » La crainte d'offenser tant (le personnes de distinction empêcha le paysan de faire du bruit , et il fut récompensé de sa modération par une protection indirecte. Ainsi la plaisanterie fut trouvée bonne des deux côtés. En Angleterre , à toutes les époques , et dans quelques parties de l'Ecosse de nos jours, cela ne se passerait pas aussi tranquillement.
(b) Page 145. — ancienne hospitalité.
C'était autrefois une coutume générale de placer de l'aie, du vin ou quelque liqueur forte, dans la chambre d'un hôte de distinction, pour apaiser sa soif s'il en éprouvait en s'éveillant dans la nuit , ce qui n'était pas improbable, si l'on considère que l'on poussait alors jusqu'à l'excès les devoirs de l'hospitalité. L'auteur a retrouvé jadis cette habitude dans quelques familles qui suivaienî encore les modes de l'ancien temps. Ce ne fut peut-être pas une fiction poétique qui fit dire ;
« Mon hôte et moi nous allâmes nous coucher. On mit deux larges pintes « au pied de notre lit; nous les vidâmes pendant la nuit. Que pensez-vous de « moi et de mon iiôte.' »
C'est une histoire connue que , dans la maison d'une ancienne famille de distinction très-dévouée à la cause presbytérienne, on mettait toujours dans la chambre à coucher d'un hôte une Bihle avec une bouteille d'ale. Dans une occasion , il y eut une assemblée d'ecclésiastiques dans les environs du château; tous furent invités à dîner par le digne baronnet, et plusieurs passèrent la nuit chez lui. Suivant l'usage de l'époque , sept des révérends furent campes dans une espèce de baraque qui servait de chambre dans ce temps d'iiospitalité. Le sommelier prit soin que les ecclésiastiques fussent pourvus, suivant la coutume , d'une Bible et d'une bouteille d'ale chacun. IMai.s on assure «ju'après une légère délibération, ils rappelèrent le domestique au moment où il quittait l'appartement : « Mon ami , dit un des véuérableii hôtes, TOUS savez que lorsque nous nous rassemblons en commun , comme frères, le plus jeune ecclésiastique lit tout haut quelques chapitres do ri'*>rituro au
reste de la société. Ainsi une Bible nous suffira ; emportez les six autres ^el apportez m place six bouteilles d'ale de plus. »
Ce synode eût très-bien convenu au sage ermite de Johnson , ^fii rcpondil à un élève s'informant de la véritable route à suivre pour être heureux , par cette ligne célèbre :
• Venez, mon garçon, et buvez de la bière. ■>
(c) Page 159. — appel au paklehent.
Le droit d'en appeler de la cour des sessions, cour suprême de l'Ecosse, au parlement écossais, dans les cas de droit civil, fut violemment combattu avant l'Union. C'était un privilège bien favorable aux sujets , puisque la facilité de faire examiner et révoquer ses sentences par le parlement servait de freina des juges qui en avaient grandement besoin, à une époque où ils étaient plus célèbres par leurs connaissances en jurisprudence que par leur justice et leur intégrité.
Les membres de la faculté des avocats (c'est ainsi qu'on appelle les avocats plaidants écossais), dans l'année 1674, encoururent le mécontentement de la cour des sessions , pour avoir refusé de renoncer au droit d'en appeler au parlement; et, par une procédure fort arbitraire, la plus grande majorité fut bannie d'Edimbourg , et conséquemment privée de sa profession pendant plusieurs sessions ou termes. Par un article du traité de l'Union, un appel à la chambre des pairs d'Angleterre a été assuré aux Écossais, et ce droit eut sans doute une grande influence à former le caractère impartial et indépendant, qu'en opposition à leurs prédécesseurs les juges de la cour des sessions ont montré depuis.
Il est facile de concevoir qu'un vieux avocat comme le garde des sceaux , dans le texte, soit alarmé que les jugements prononcés en sa faveur, sur des points de strictes lois pénales, soient appelés , par une procédure nouvelle et redoutée, devant une cour éminemment impartiale et mue par des principes d'équité. Dans les premières éditions de cet ouvrage, cette distinction légale n'était pas assez expliquée.
(d) Page 181. — l'épaule de mouton du pauvbe.
Le paleron d'une épaule de mouton est appelé en Ecosse « un pauvre homme »; de même que dans quelques parties de l'Angleterre on l'appelle « un pauvre chevalier de Windsor », comme contraste, on doit le présumer, du baronnet sir Loin. On dit que , dans l'ancien temps , un vieux pair d'Ecosse, et qui n'était pas des plus distingués , avait jusqu'à l'excès l'expression sauvage des habitants des hautes terres. Il tomba malade à Londres où il s'était rendu pour remplir ses devoirs de pair. Le maître de l'hôtel où il logeait, désirant prouver son intérêt à son noble convive, lui faisait l'énumération de tout ce que contenait son garde-manger bien garni, comme pour rencontrer
quelque chose qui pût flatter l'appétit du malade. « Je crois, monsieur l'bôte », dit Sa Seigneurie en se levant sur son séant, et en jetant en arrière le plaid d& tartan qui dérobait aux regards ses traits et l'expression féroce de son visage ; « je crois que je pourrais manger un morceau de pauvre homme. * L'hôte s'enfuit de frayeur» ne faisant aucun doute que Sa Seigneurie ne tût un cannibale qui avait l'habitude de manger un morceau de paysan , comme mets léger, lorsqu'elle était au régime.
FIN DES ^'OTES.