‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 53 sur 96 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

ou

UiNE LEGENDE DE MONTROSE

Atiora bien, dijo el cura; Iraidme, senor liuesped, iiquesos libres que ios quiero ver. — Que me place, respondiô él : y eutrando en su aposento, sacô dél una maletilla vieja cerrada con una cadenilla, j abriendola, hallô en ella très libres grandes y unes papeles de muy huena letra escritos de mano.

Dox Qdijote, parte primera, capilulo 32.

A merveille, dit le curé; je vous prie, seigneur hôte, d'aller me ebercher ces livres, j'ai envie de les voir. — De tout mon cœur, répondit riiôte; et il monta à sa chambre. Il en rapporta une vieille petite valise, fermée par un cadenas, qu'il ouvrit, et il en tira trois rros volumes et quelques manuscrits en beaux caractères.

A LÉGENDE DE MoNTROSE 3 été écrite dans le but spécial de placer sous les yeux du lecteur la douloureuse destinée de lord Kilpont, fils aîné de Guillaume, comte d'Airth et de Menteitlî, et les singulières circonstances qui se lient à la naissance et à l'histoire de James Stewart d'Arvoirlich , dont la main frappa l'infortuné et noble lord.

Amené par notre sujet à parler de haines irréconciliables, nous commencerons par une qui remonte à une époque plus éloignée que ceJle dont il est question dans notre histoire. Sous le règne de Jacques IV, la mortelle inimitié des puissantes maisons de Drummond et de Murray divisait le comté de Perth ; les premiers, supérieurs en force et en nombre, enfermèrent cent soixante des IMurray dans l'église de IMonivaird et y mirent h feu. Ces malheureux périrent avec leurs femmes et leurs enfants, qui s'étaient réfugiés dans ce même édifice. Un seul homme , David Murray, fut sauvé par llmmanité d'un Drummond qui le reçut dans ses bras au moment où il s'élançait du milieu des flammes. Comme Jacques IV déployait plus d'activité que 1.) plupart de ses prédécesseurs, cette cruauté fut sévèrement punie, et {Jusieurs des coupables furent décapités à Stirling. Par suite des persécutions dirigées contre le clan des Drummond , celui auquel David Murray devait !a vie cliercha un asile en Irlande; sa fuite d'abord, puis son relour dans sa patrie, furent protégés par David : lui et ses descendants portèrent le si;ruom de Drummond-Eirinich , ou Ernoch , c'est-à-dire d'Irlande; et le même titre s'appliqua aussi à leurs biens.

Le Drummond-Ernoch , du temps de Jacques VI, était un des forestiers du roi dans la forêt de Glenartney ; on l'employa par hasard à la recherche du gibier vers l'arnée 1588 ou 89. Cette forêt touchait à la principale retraite des Mac-Gregor, race particulière, connue sous le titre de Mag-Eagh, ou les Enfants du Brouillard. La chasse du forestier dans leur voisinage leur parut une agression, ou peut-être était-il déjà l'objet de leur haine, par suite de menaces ou de violences contre un des leurs, ou par d'autres motifs du même genre. Cette tribu de Mac-Gregor était hors la loi et persécutr- , comme le lecteur peut le voir dans l'introduction de Iiob-Roy^ et la main Je

tous étant prête à se lever contre eux , la leur était naturellement disposée à frapper aussi tout ce qu'elle rencontrait. En un mot , ils surprirent et tuèrent Drummond-Ernoch , lui coupèrent la tête qu'ils emportèrent dans le [an d'un de leurs plaids.

Au milieu des transports de la vengeance satisfaite, ils s'arrêtèrent à la demeure d'Ardvoirlich et demandèrent des rafraîchissements , que la dame du lieu , qui était sœur du Drummond qu'on venait d'assassiner, n"osa pas ou ne voulut pas refuser; son mari se trouvait absent; elle fit poser devant eux du pain et du fromage , et ordonna qu'on leur préparât des aliments plus substantiels. Tandis qu'elle s'occupait do ces soins hospitaliers, les barbares placèrent la tête de son frère sur la table , remplirent sa bouche de pain et de fromage , lui disant de les manger en souvenir des joyeux repa& qu'il avait faits dans cette maison.

La pauvre femme aperçut en rentrant cet affreux spectacle ; elle poussa un cri perçant et s'enfuit dans les bois, oii , suivant le récit du roman, elle erra en proie à un horrible délire, et resta pendant quelque temps sans nul rapport avec aucune créature humaine. Quelques vestiges d'anciennes sensations la conduisirent enfin à jeter de loin un coup d'œil sur les filles qui venaient traire les vaches; on l'observa, et son mari Ardvoirlich réussit à la prendre et à l'emporter chez elle , oii on la garda jusqu'au moment où elle donna le jour à un enfant qu'elle portait dans son sein; depuis lors on la vit recouvrer par degrés ses facultés mentales.

Durant ce temps, le clan réprouvé ne mit aucune borne à ses insultes contre l'autorité royale, qui dans le fait était exercée de manière à inspirer peu de respect. Le tropliée sanglant qu'ils avaient montré avec tant de barbarie à la dame d'Ardvoirlich fut porté dans la vieille église de Balquhidder, presque au centre de leur territoire ; le laird Mac-Gregor et toute la tribu y étaient rassemblés; tous posèrent successivement la main sur la tête de l'homme assassiné et prêtèrent serment, avec une formule païenne et cruelle , de défendre l'auteur du meurtre. Cette ligue sauvage et vindicative a fourni à sir Alexandre Boswal, baronnet, ami bien regretté de l'auteur, le sujet d'un poëme composé avec talent, intitulé : « Vœu du clan d'Alpin. » Il a été imprimé, mais non, je crois, publié, en 1811 *.

Le fait est avéré par une proclamation du conseil privé, datée du 4 février 1 jS9, qui ordonne de mettre à feu et à sang les possessions des Mac- (M-e^or *. Cette redoutable mission fut remplie avec une furie peu ordinaire, ï/excelleut John Buchanan de Canibusmore, qui n'existe plus, a montré à fauteur une correspondance entre son ancêtre le laird de Buchanan et le lord Drununond, au sujet de certains vallons qui doivent être dépeuplés à un teuips fixé ; ils se donnent rendez-vous « pour prendre une douce vengeance do la mort de leur cousin Drummond-Ernoch. » Riais, en dépit de tous leurs etïorls, le clan ne disparut [)as en entier ; quelques rejetons sur-

1. Vo)t'z raji[iciulicc' 11" 1. ■- 2. Vojcz l'apiifinlice n" îl.

vécurent pour supporter et infliger tour à tour de nouvelles cruautés et de nouvelles injures '.

Pendant ce temps, le jeune James Stewart d'Ardvoirlich avait atteint Tage viril; sa taille surpassait de beaucoup la hauteur ordinaire; fort et actif, U avait une telle puissance dans la pression de la main , qu'il pouvait faire jaillir le sang de dessous les ongles des personnes qui essayaient de lutter avec lui. Son caractère était bizarre, fier et irascible; il devait avoir cependant quelques bonnes qualités ostensibles, car il était tendrement aimé de lord Kilpout, fils aîné du comte d'Airth et de Menteith.

Ce vaillant et jeune seigneur joignit Montrose lorsqu'il leva l'étendard en 1644, avant la bataille décisive de Tippermuir, livrée le l^"" septembre de celte même année. Stewart d'Ardvoirlich était alors le compagnon inséparable du lord Kilpont, durant le jour, et il partageait son lit durant la nuit ; cinq ou six jours après le combat, Ardvoirlich , cédant à un accès subit de fureur, ou à un profond ressentiment, entretenu depuis longtemps contre un ami rempli de confiance, frappa au cœur lord Kilpont, et s'enfuit du c.nmp de Montrose en tuant la. sentinelle qui cherchait à l'arrêter. L'évêque G uthrie donne pour motif de ce crime le refus fait avec horreur par lord Kilpont à Ardvoirlich , qui lui proposait d'assassiner Montrose ; mais rien ne prouve la justesse de cette accusation, qui est restée un simple soupçon. L'assassin se réfugia près des ligueurs, et fut employé et protégé par eux. Il obtint des lettres de grâce pour le meurtre de lord Kilpont , qui furent confirmées par le parlement en 1644 ; et il fut nommé major dans le régiment d'Argyle en 1648. Tels sont les faits de l'histoire, donnés ici comme une légende des guerres de Montrose. Le lecteur s'apercevra qu'ils ont subi dans la narration du roman une forte altération. ^

L'auteur s'est efforcé d'animer la teinte tragique du récit en introduisant un personnage qui ait la couleur locale de l'époque et du pays. Sous ce rapport, d'excellents juges ont pensé qu'il n'avait pas tout à fait échoué. Le mépris que les jeunes gens qui avaient quelque prétention à la noblesse éprouvaient pour le commerce, la pauvreté de l'Ecosse, le penchant natio-

i. Je profite de l'occasion qui m'est donnée par une seconde mention de cette iTïbix, pour relever l'eircur qui attribue à un individu nommé Ciar Molir Mac-Grcgor le carnage des étudiants à la bataille de Glenfruin. J'ai reçu de Jolin Gregorson, Esq., l'assurance que le chef de ce nom est mort près d'un siècle avant celte bataille ; il ne peut, par conséquent, avoir commis l'action cruelle dont il s"agit. Celte mcprife ne doit pas m'èlre imputée, car j'ai décliné toute responsabilité deceite tradition, en la citant; et l'on ne doit s'en prendre qu'à cette renommée populaire toujours portée à attacher aux actions n-marquubles des noms remarquables aussi. — Voyez ce passage erroné dans l'introduction de Rob- Jio'j, p. 7; et puisse l'ombre offensée de Dugald CiarMohi reposer désonnais en paix.

C'est avec un plaisir mêlé de confusion que je me rappelle l'erreur plus importante qui m'a fait ■ innoncer la mort du révérend docteur Graliaiiie, ministre d'Abertoïl. — Voyez fioi-fioî/. Je ne puis me souvenir à présent du motif précis qui m'a engagé à priver de l'existence mon savant et excellent dmi, à moins que, suivant l'exemple de M. Kirke, son prédécesseur dans la paroisse, le bon docteur j'alt fait une courte excursion dans le pays des fées, dont les merveilles lui sont si familières; mais quelle que sait la cause qui m'ait induit en erreur, je n'en regrette pas moins sincèrement d'avoir rtiiandu un tel bruit, et personne n'a pu être plus heureux que moi en apprenant la fausseté ûe la nouvelle que j'avais accréditée, et en acquérant la certitude que le docteur Graliame est encore le pas- ■eui vivant d'Aberfoïl, pour les délices el l'instruction de ses frères les antiquaires.

nal vers une vie errante et aventureuse, tout tendait à conduire les Ecossais à quitter leur pays et à prendre du service dans les contrées étrangères qui étaient en guerre les unes contre les autres. On les distinguait sur le continent à leur bravoure; mais en se soumettant au trafic de soldats mercenaires, le caractère national se trouvait nécessairement altéré. La teinture de savoir que la plupart possédaient dégénérait en pédanterie, rair.éuité de leurs manières n'était plus qu'un simple cérémonial; leur crainte de blesser l'honneur ne les tenait pas longtemps éloignés de ce qui l'offense réellement, mais se portait sur certaines observances minutieuses , sans plus s'occuper de ce qui est en soi vraiment digne de louange. Un homme d'honneur, qui courait après la fortune , pouvait par exemple changer de service aussi facilement que d'habit , se battre comme le vaillant capitaine Dalgetty, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre , sans égard à la justice de la cause, piller avec la rapacité la plus inflexible les campagnes que le sort de la guerre mettait en son pouvoir ; mais il devait prendre garde à la manière dont il supportait le plus léger reproche, même d'un ecclésiastique, s'il avait pour objet une négligence dans le service. Le passage suivant prouvera la vérité de cette assertion :

« Je ne dois pas omettre de parler ici d'un prédicateur, Master AVilliam Forbesse, qui prêchait les soldats, et même devenait capitaine au besoin pour les conduire dans les bonnes occasions , étant plein de courage, et surpassant en prudence et en bon sens maints capitaines que j'ai connus et qui n'étaient pas aussi capables que lui dans ce temps-là. Non-seulement il priait pour nous , mais il marchait avec nous pour observer, je crois , la conduite de nos hommes. Ayant trouvé un sergent, que je ne veux pas nommer, qi.i négligeait à la fois son devoir et son honneur, il le réprimanda et le prévint qu'il allait m'en avertir, ce qu'il fit en effet après le service. Le sergent , étant mandé devant moi et accusé, nia l'accusation et affirma que, si elle était soutenue par un autre que par le ministre , il ne supporterait pas cette injure. Le prédicateur lui offrit le combat en preuve de la vérité de ce qu'il avançait. Sur ces entrefaites, je cassai le sergent et donnai sa place à un autre plus digne de l'occuper, appelé Mungo Gray, gentleman, d'un grand mérite et très-courageux. Le sergent destitué ne défia jamais IMaster William au combat, ce qui le perdit de réputation, si bien qu'il se retira dans ses foyers et quitta la carrière des armes. »

Cette citation est prise d'un ouvrage souvent consulté par l'auteur lorsqu'il composait les feuilles qu'on va lire. 11 est écrit d'une manière qui se rapproche beaucoup du caractère du capitaine Dugald Dalgetty; i! porte le formidable titre qui suit : — « Campagnes de Rlonro dans le digne régiment écossais appelé le régiment de Mac-Keye, levé en août 162G, par le colonel sir Donald xMac-Keye, lord Ress , pour le service da S. M. le roi de Danemark, et licencié après la bataille de INorthlingue , en septembre lG31,à Worms, dans le Palalinat; emplo3é à diverses actions et services, d'abord sous le magnanime roi de Danemark, diir.-^X ses guerres contre llimpire,

ensuite sous l'invincible roi de Suède, durant la vie de S. M.; et depuis sous le directeur général le royal chancelier Oxenstiern et ses généraux ; recueillies et rassemblées, à des heures de loisir, par le colonel Robert Monro , comme premier lieutenant au susdit régiment; dédiées au noble et digne capitaine Thomas Mack-Kenzie de Kildon, frère du noble lord le lord comte de Seaforth , pour l'usage de tout noble cavalier suivant l'honorable profession des armes; auxquelles est joint un abrégé d'exercices, et diverses pratiques et observations pour les jeunes ofGciers , terminées par les méditations d'un soldat allant monter sa garde. — London, 1637. »

Un autre personnage , digne de la même école , et qui envisage l'état militaire à peu près sous le même point de vue , est sir James Turner, soldat de fortune qui parvint à occuper un rang élevé sous le règne de Charles II, fut chargé de la mission de supprimer les conventicules dans les comtés de Galloway et de Dumfries, et fut fait prisonnier, par les covenantaires insurgés, dans le soulèvement qui précéda le combat de Pentland. Les prétentions de sir James surpassent même celles du lieutenant-colonel Monro ; il est l'auteur d'un traité sur l'exercice de la pique , intitulé « Pallas Arraata. » De plus il a été élevé au collège de Glascow, ce qui ne l'a pas empêché d'obtenir le grade d'enseigne dans les guerres germaniques , au lieu de prendre son diplàme de maître ès-arts dans cette savante université.

A une époque plus rapprochée de nous, il composa plusieurs discours sur des sujets historiques et littéraires; le club Bannatyne en a extrait et publié quelques passages concernant sa vie et son siècle, sous le titre de « Mémoires de sir James Turner. » J'ai tiré de ce curieux livre le récit suivant, comme une preuve de combien de traits semblables le c«pitaine Dalgetty aurait pu conserver le souvenir, s'il eût écrit un journal; disons encore, pour en donner une idée plus juste , qu'il est tel que le génie de De Foe l'aurait imaginé pour répandre sur une fiction l'exactitude et l'attrait de la vérité elle-même.

« Je veux raconter ici une mésaventure qui m'est arrivée; quoiqu'elle n'ait rien de très-extraordinaire, les détails en sont cependant fort bizarres. Mes deux brigades étaient dans un village situé à un demi-mille d'Applebie; et j'occupais la maison d'un gentleman, capitaine de cavalerie, qui était alors avec sir Marmaduke ; sa femme ne sortait pas de sa chambre , se trouvant au moment de faire ses couches. Le château étant abandonné et Lambert assez loin , je pris la résolution de me coucher toutes les nuits , pour me reposer des fatigues précédentes. Je dormis assez bien la première nuit. Le matin en me levant, je m'aperçus qu'il me manquait un bas de fil, un de filoselle et une chaussette : trois objets qui couvraient une dt, mes jambes sous la botte ; il fut impossible de les trouver. En ayant d'autres du rfiême genre, je m'abillai et je me rendis à cheval au quartier général. Au retour je ne pus avoir aucune nouvelle de mes chaussures, he soir je me couchai , et le matin suivant la même perte se renouvela ; les trois bas d'une seule jambe avaient disparu: les trois autres étaient à la même plate où je les avais lais-

ses la veille. On chercha avec plus de soin encore que la première fois, mais sans succès. J'avais en réserve une paire de bas et une de chaussettes plus larges que les autres, je les mis à mes jambes. Le troisième matin fut semblable aux deux gui l'avaient précédé; je ne pus me chausser qu'à moitié. Nous imaginâmes ^îlors, moi et mes domestiques, que c'étaient sans douce des rats qui me dévalisaient ainsi. La maîtresse de la maison ne l'ignorait pas , mais elle n'avait pas voulu me le dire. La chambre, qui était une salle basse, étant bien examinée avec des lumières, on aperçut au bord d"un trou le haut de la large chaussette dans laquelle ils avaient fourré tout le reste. Je sortis alors , et donnai ordre de lever le plancher, afln de voir comment les rats avaient disposé de mes effets. La maîtresse du logis envoya une de ses servantes pour assister à cette opération qu'elle savait devoir i intéresser. Une des planches étant tant soit peu entr'ouverte , l'enfant d'un lie mes gens y mit la main et retira vingt- quatre vieilles pièces d'or et un .'ingel *. La servante affirma que le tout appartenait à sa maîtresse. Le petit garçon m'apporta sa trouvaille. Je me rendis sur-le-champ près de la dame, ft je lui dis qu'il était probable que Lambert avait logé dans sa maison , ce qui était en effet ; que l'un de ses domestiques avait pu cacher cet or, qu'ainsi il était à moi ; mais que si elle prouvait qu'il lui appartînt, je le lui rendrais aussitôt. La pauvre femme me répondit , en pleurant , que son mari n'étant pas très-rangé, et à la vérité c'était un prodigue, elle avait caché cette somme à son iusu pour s'en servir dans l'occasion, et surtout pour celle qui s'approchait; elle me conjura au nom de l'affection que j'avais pour le roi, pour qui elle et son mari avaient déj i beaucoup souffert, de ne pas retenir son argent ; elle ajouta que s'il se trouvait plus ou moins de vingtquatre pièces entières et deux demies, elle n'en réclamait aucune; elle dit aussi les avoir mises dans une bourse de velours rouge. Après que je l'eus rassurée sur le compte de l'or, on procéda à une nouvelle recherche , et l'on trouva l'autre angel et la bourse de velours rouge toute rongée, ainsi que mes bas. L'argent fut à l'instant remis à la dame. J'ai souvent entendu dire que c'était un mauvais présage d'avoir ses vêtements rongés par les rats, et que ceux dont les habits souffraient de leurs morsures étaient menacés de quelque malheur; je remercie Dieu de n'avoir jamais ajouté foi à de tels pronostics. 11 est vrai que peu de temps après il m'arriva plus d'une infortune ; mais j'aurais pu les prévoir moi-même mieux que des rats ou tout autre animal , et cependant je ne le fis pas. Ou m'a , à la vérité , raconté plusieurs belles histoires de rats qui ont abandonné des maisons et des vaisseaux , lorsque les unes devaient être brûlées et les autres submergés. Les naturalistes disent que ce sont des crtatures douées d'un tact trèsfin , et je le crois; mais je ne penserai jamais qu'ils puissent prévoir les événements futurs, que je ne suppose pas que le diable Ini-méme puisse coniKiîlre ni prédire, ces choses étant du domaine de celles que le Tout-

f. Soi le (le Dioniiaie qui vaut dix scliclliiigs d'Ani;Ielerre.

Puissant garde ensevelies dans le sein de sa divine prescience. Si les vicissitudes de la vie sont réglées d'avance par Dieu, si elles sont prédestinées et doivent arriver par la loi d'une nécessité irrésistible , c'est une question qui n'est pas encore décidée '. »

En citan' ces anciennes autorités , je ne dois pas oublier l'esquisse phn moderne d'un soldat écossais de la vieille mode , tracée de main de maître dans le rôle de Lesmahagow ; car l'existence de ce brave capitaine priva seule l'auteur actuel de tout droit à une entière originalité. Cependant Dalgetty, comme le produit de sa propre imagination, est devenu pour lui l'objet d'une prédilection paternelle si prononcée, qu'il est tombé dans cette erreur d'assigner au capitaine un rang trop marquant dans l'histoire. C'est Topinion d'un critique placé sur une de nos sommités littéraires les plus élevées. L'auteur ne peut que se féliciter d'avoir encouru cette censure, puisqu'elle fournit à sa modestie un prétexte décent de citer quelques lignes qu'il n'aurait pu mettre en évidence sans blesser les convenances, si l'éloge eût dé sans restriction. Ce passage se trouve dans la Revue d'Edimbourg , n° 5.5, et contient une critique (Tlvanhoe :

« Dalgetty se rencontre peut-être trop couvent , — ou plutôt il occupe , proportion gardée, une trop grande place dans l'ouvrage, — car, en luimême, nous pensons qu'il est toujours amusant; — et l'auteur n'a montré nulle part plus d'affinité avec le génie incomparable qui a pu amener en scène ses Falstaffs et ses Pistols dans un si grand nombre d'actes et de pièces successives, les exerçant chaque fois en d'interminables dialogues, sans jamais épuiser leur verve, ni s'écarter d'une note du ton caractéristique, que dans les longs et réitérés échantillons d'éloquence du redoutable Ritmeister. L'idée générale de ce caractère est familière aux auteurs comiques et dramatiques qui ont écrit après la restauration, et il peut en quelque sorte être regardé comme un com^posé de celui des capitaines Fluellen et Bobadil ; — mais la plaisante combinaison du soldado avec l'étudiant en théologie du collège Mareschal est tout à fait originale, et jamais on n'a mis en action avec autant de bonheur un tel mélange de talent, d'amourpropre, de courage, de grossièreté et d'imagination. 11 n'y a pas une seule de ses nombreuses harangues qui ne soit marquée du cachet qui lui e^t propre, et toutes paraissent, à nous du moins, très-divertissantgs- »

i . Voyez les méwoires de sir James Turuer, édition Bauiiatyne, page 50.

Page 1