‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 56 sur 96 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Tandis que ces feuilles étaient sous presse , l'auteur reçut une lettre dfc Robert Stewart d'Ardvoirlich actuel , contenant une relation de la malheureuse mort de lord Kilpont, qui diffère de celle que nous a transmise Tévcque Wishart, et paraît beaucoup plus vraisemblal)le; le récit de ce dernier porterait à accuser de folie ou de la plus noire trahison James Stewart d'Ardvoirlich , ancêtre de la famille actuelle du même nom. Il me semble convenable de donner en entier le document que j'ai reçu de mon respectable correspondant , qui est plus détaillé que ne le sont les histoires de l'époque.

« Bien que je n'aie pas l'honneur d'être personnellement connu de vous , j'espère que vous voudrez bien pardonner la liberté que je prends de m'adresser à vous au sujet d'un événement que votre plume a rappelé plus d'une fois , et dans lequel un de mes ancêtres se trouve malheureusement intéressé. Je parle du meurtre de lord Kilpont, Gis du comte d'Airth et de Menteith , par James Stewart d'Ardvoirlich, en 1644. La cause de cette déplorable action et la querelle qui y donna lieu n'ayant jamais été rapportées avec exactitude par les historiens contemporains ; voyant d'ailleurs que vous aviez adopté, dons la seconde série de vos admirables ouvrages sur l'histoire de l'Ecosse, la version de Wishart, et bien persuadé , dès lors , qu'elle recevrait de vous. Monsieur, une authenticité qu'elle ne mérite pas; désirant aussi rendre, autant que possible, justice à la mémoire de mon infortuné aïeul, je me suis décidé à vous envoyer le rapport de cette affaire tel qu'il s'est transmis dais la famille.

« James Stewart d'Ardvoirlich qui vivait au commencement du dix-septième siècle, et qui fut la malheureuse cause de la mort de lord Kilpont, avait été choisi pour commander une des compagnies indépendantes levées dans les Ilighlands , à la naissance des troubles du règne de Charles I". Une autre de ces compagnies était sous les ordres du lord Kilpont , et une grande intimité , fortifiée par les liens d'une parenté éloignée, existait entre eux. Lorsque IMontrose leva l'étendard royal , Ardvoirlich se déclara un des premiers pour lui, et l'on dit qu'il fut le principal mobile qui entraîna lord Kilpont d'ns la même cause; tous les deux, avec sir John Drummond et leurs troupes respectives, joignirent Montrose à Buchanty, comme le liii. Wishart. Leur liaison était alors si étroite qu'ils passaient les jours et les nuits sous la même tente.

•' Les Irlandais conduits par Alexandre Mac-Donald arrivèrent au iii:np a

la même époque; ils avaient durant leur marche commis quelques excès sur des terres appartenant à Ardvoirlich , /]ui se trouvaient sur la ligne qu'ils avaient suivie en venant de la côte occidentale. Ardvoirlich s'en plaignit à Montrose qui , désirant sans doute concilier autant que possible ses nouveaux alliés , (raita l'affaire d'une manière évasive. Ardvoirlich , dont les passions étaient violentes, n'ayant pas obtenu la satisfaction qu'il demandait, appela Mac-Donald en combat singulier. Mais avant que ce combat pût avoir lieu, Montrose, averti et conseillé, dit-on, par lord Kilpont, les fit mettre tous deux aux arrêts. Montrose , prévoyant les maux qui pouvaient résulter de leur inimitié , dans des temps si critiques, effectua entre eux une espèce de rapprochement, et les contraignit de se donner la main en sa présence. On prétend quj' Ardvoirlich , qui était doué d'une force remarquable, pressa avec une telle vigueur la main de IMac-Donald que le sang jaillit de ses doigts. Il paraît donc que la réconciliation n'était nullement sincère.

« Peu de jours après la bataille de Tippermuir, Montrose, campé avec son armée près de Collace, donna un repas à ses officiers en réjouissance de la victoire qu'il avait remportée; Kilpont et son ami étaient du nombre des convives; en retournant à leurs quartiers, Ardvoirlich, qui semblait toujours préoccupé de sa discussion avec Mac-Donald , et qui dans ce moment était échauffé par le vin, se mit à blâmer lord Kilpont de l'avoir empêché d'obtenir satisfaction , et s'emporta contre Mac-Donald qui lui avait refusé ce qu'il regardait comme une réparation convenable. Naturellement lord Kilpont chercha à justifier sa conduite et celle de Montrose , son parent ; de vives paroles s'échangèrent , et l'état oii ils étaient tous les deux rendant la transition facile, on passa des injures aux voies de fait, et lord Kilpont tomba sans vie sous le poignard d' Ardvoirlich. Il prit aussitôt la fuite , et, favorisé par un épais brouillard , échappa à toutes poursuites , laissant sur son lit de mort l'aîné de ses fils, Henry, blessé mortellement à la bataille de Tippermuir.

« Ceux qui suivaient sa bannière quittèrent sur le champ Montrose, et il ne lui resta d'autre parti à prendre que celui de se jeter dans la faction opposée, où il fut bien accueilli. Son nom est souvent cité dans les campagnes le Leslie, et l'on voit qu'il se servit plus d'une fois de sa liaison avec lui pour protéger ses anciens amis , lorsque la cause royale devint désespérée.

« Je n'ignore pas que cette relation diffère essentiellement de celle de AVishart, qui rapporte que Stewart avait formé le projet d'assassiner Montrose, et qu'il tua Kilpont pour avoir refusé d'entrer dans ce complot. Qu'il me soit à présent permis d'observer qu'en outre Wishart a toujours été regardé comme un écrivain partial, dont l'autorité est très-incertaine quand il s'agit des motifs et de la conduite de ceux qui ne sont pas d'une opinion conforme â la sienne, et que lors même que Stewart eût conçu un tel dessein , Kilpont était, par son nom et ses relations, le dernier des hommes qu'il pût choisir pour confident et pour complice. D'un autre côté, quoique j'aie la certitude que les détails que je viens de donner n'ont jamais été di-

vulgués, ils se sont conservés dans la famille par vje tradition constante, et eu comparant la date du fait avec celle de la source d'où dérive la tradition , je n'ai nul raotïï de douter de son authenticité. Il y a plusieurs années que toutes ces circonstances ont été racontées à mon père, M. Stewart, à présent d'Ardvoiillch, par un homme qui nous était allié de fort près, et qui vécut cent ans. Cet individu était arrière-petit-fils de James Stewart, par John, son fils naturel , dont plusieurs aventures se racontent encore dans le p.iys , et qu'on y désigne sous le nom de Jolm Dhu Mhor. Ce John était avec sou père à l'époque de l'événement, et fut témoin des faits ; il survécut longtemps à la révolution, et c'est de lui que linlerlocuteur de mon père, qui était parvenu à l'âge d'homme avant la mort de son grand père, John Dhu Mhor, recueillit les renseignements que je vous transmets.

« Je vous dois plus dune excuse pour avoir tant abusé de votre patience ; mais j'ai cédé au désir bien naturel de détruire , s'il est possible , l'imputation que je crois portée sans fondement sur la mémoire de mon ancêtre, avant qu'elle ait acquis la sanction de l'histoire. Je ne prétends pas nier l'impétuosité ni la bizarrerie de son caractère, trop ouvertement attestées par les nombreuses traditions conservées eucore dans ce pays; mais qu'il ait formé le projet d'assassiner Montrose, c'est ce que démentent la conduite et les principes de sa vie entière. Sa réunion au parti opposé fut purement une mesure de sûreté, Kilpont ayant un grand nombre d'amis et de parents qui tous pouvaient et voulaient venger sa mort.

" 11 ne me reste qu'à ajouter que vous avez pleine permission de faire de cette communication l'usage qui vous conviendra; libre à vous de la rejeter tout à fait, ou de lui accorder la confiance que vous penserez qu'elle mérite; vous me trouverez en tout temps disposé à vous fournir les renseignements que vous paurrez désirer lorsqu'il sera en mon pouvoir de vous les offrir.

« Aidvoirlicli, 23 janvier 1830. »

La publication d'un document si intime, et probablement si exact, est une dette due à la mémoire de James Stewart, victime, à ce qu'il paraît, de la violence de ses propres passions , mais incopalile peut-être d'un acte de Irahison prémédité.

Abboisford, 1" Sûûl tS20.

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