UNE LÉGENDE DE MONTROSE
Gens du pays fameux par ses gâteaux.
S'il est des trous à vos manteaux, Cachez-les bien ; votre compatriote Vous observe, et de tout prend note.
Et puis, ma foi , le jour viendra Où tout s'imprimera.
BUKNS.
.rvNçj-,;^^ E sergent More M'Alpin était , pédant qu'il vécut parmi ^^^^«^^ nous, un des plus honorables habitants de Gandercleugh. ^^IP^Îx I Personne , le samedi soir , ne songeait à lui disputer le W^^^Ê^' grand fauteuil de cuir a au meilleur coin de la cheminée » , isiv<>^iii dans la salle commune de l auberge des Aniies de Wal~ lace, et notre sacristain John Duirward n'aurait jamais souffert que quelqu'un usurpât le banc à gauche de la chaire , occupé par le sergent chaque dimanche. C'était là qu'il s'asseyait avec son uniforme bleu des invalides , brossé avec le soin le plus scrupuleux. Deux médailles de mérite à la boutonnière, et la manche que ne remplissait plus son bras droit, attestaient ses pénibles et honorables services. Ses traits hâlés, ses cheveux blancs, réunis en queue effilée, suivant l'ancienne mode militaire , et la tête un peu inclinée à gauche pour mieux entendre le ministre , étaient encore des indices de sa profession et de ses infirmités. Près de lui était assise sa sœur Jeannette, petite vieille fort propre , avec une coifte à la highlandaise <;t un plaid de tart.wr, attentive à tous les regards de son frère , qui pour elle était le plus grand homme du monde , et pour qui clli; cherchait dans sa bible aux fermoirs d'argent les textes que le prédicateur citait ou expliquait.
3i0 L'OFFICIER DE FORTUNE.
Je crois que ce fut le respect qu'on avait généralement à Gandercleugh pour ce digne invalide , qui l'engagea à résider dans notre village j car telle n'avait pas été d'abord son intention.
ïl s'était élevé au rang de sergent-major d'artillerie aprèo avoir fait la guerre dans diverses parties du monde , et il passait pour un des plus braves soldats de l'artillerie écossaise. Une balle qui lui cassa le bras dans la Péninsule lui procura enfin une honorable retraite avec une gratification provenant des fonds patriotiques et une pension de Chelsea '.En outre, le sergent More M' Alpin ayant été aussi prudent que brave, le butin et ses économies l'avaient rendu possesseur d'une certaine somme aux trois pour cent consolidés.
Il se retira, avec l'intention de jouir de ses rentes, dans le vallon agreste des Highlands où, dans sa jeunesse , il avait gardé les vaches et les chevaux, avant que, séduit par le roulement du tambour, il eût mis son chapeau sur l'oreille pour en suivre la musique pendant près de quarante ans. D'après ses souvenirs, ce lieu relire était bien supérieur en beauté aux plus riches paysages qu'il eût vus dans ses campagnes; la Vallée Heureuse de Rasselas- n'aurait même pu soutenir la comparaison. Il vint , — il revit ce lieu chéri , — ce n'était qu'une stérile vallée entourée d'âpres rochers et traversée par un torrent. Bien plus! lesfeux de trente foyers avaient été éteints. — Il ne retrouva que quelques pierres de la cabane de ses pères. — La langue qu'il parlait dans sa jeunesse y était presque oubhée. — L'ancienne race dont il se vantait de descendre avait cherché un refuge au delà de l'Atlantique. Un fermier du sud, trois pâtres en plaid gris, et six chiens, habitaient seuls le vallon qui jadis nourrissait dans le contentement, sinon dans l'aisance, plus de deux cents habitants.
Le sergent More M'Alpin trouva néanmoins dans la maison du nouveau tenancier une source inattendue de plaisir et un objet capable d'occuper ses affections sociales. Sa sœur Jeannette heureusement était si persuadée que son frère reviendrait un jour, que, refusant d'accompagner sa famille dans son exil, elle avait consenti, non sans soupirer de sa dégradation, à prendre du service chez l'intrus des bassesterres, qui, qtioique Saxon, disait-olle, était un assez bon maître. Cette rencontre inalit-ndue avec sa sœur fut une consolation pour More M 'Alpin, quoiqu'il ne pût retenir ses larmes en entendant raconter par la dernière habitante de la vallée l'histoire de l'expatriation de toute sa famille.
L Hospice (liM invalides de terre.
£ Voyez la des;i ipiion de celte vallée dans le roman de Samuel îo'ciisoa.
Jeannette raconta en détail les vaines offres que ces malheureux émigrants avaient faites de payer l'avance d'une'rente^ avance qui les aurait réduits à la misère, mais ils auraient tout bravé pour vivre et mourir sur leur sol natal. Elle n'oublia pas les présages qui, avaient précédé le départ de la race celtique et l'arrivée des étrangers. Pendant deux années antérieures à l'émigration, quand le vent de la nuit mugissait dans le défilé de Ballachra , c'était sur l'air de Ha til wi tulidh ( nous ne reviendrons plus), chant d'adieu des Highlanders qui s'exilent de leur patrie. Les cris sinistres des pâtres étrangers et les aboiements de leurs chiens avaient souvent retenti dans les brouillards de la montagne avant leur arrivée. Un barde , le dernier de sa race , avait consacré à l'expulsion des habitants du vallon un chant qui arracha des larmes aux yeux de l'invalide, et dont la première stance peut ^tre rendue ainsi :
Malheur, malheur à loi , fils des riches Saxons! Pourquoi quiUerais-lu tes fertiles frontières? Pourquoi venir troul)ler l'hahitant de nos moûts, Et désoler ces lieux calmes et solitaires?
Ce qui ajoutait aux chagrins de More M'Alpin, c'était que le chef qui Bvait effectué ce changement était , selon la tradition et l'opinion générale, le représentant des chefs et des ancêtres de la famille bannie; €t un des plus grands sujets d'orgueil du sergent avait été jusqu'alors •d'établir par les calculs généalogiques jusqu'à quel degré il était allié à ce personnage.
— Je ne puis le maudire, dit-il en se promenant à grands pas dans la chambre quand Jeannette eut fini son récit. — Je ne le maudirai pas, il est le descendant et le représentant de mes pères; mais jamais homme mortel ne m'entendra prononcer son nom.
Il tint parole, car jusqu'à sa mort il s'abstint de nommer ce chef au -cœur dur et égoïste.
Après avoir consacré un jour à de tristes souvenirs, le courag;^ mâle qui avait accompagné le sergent dans sa longue carrière de dangers fortifia son cœur contre ses cruels regrets. — J'irai, dit-il, au Canada rejoindre ma famille, qui a donné à une vallée transatlantique le nom de la vallée de ses pères. Jeannette retroussera ses jupons comme la femme d'un soldat. — Au diable la distance ! C'est le saut d'une puce, comparée aux marches et aux voyages que j'ai faits pour de moindres intérêts.
Dans ce dessein il quitta les Highlands, et vint avec sa sœur jusqu'à
Gandercleugh pour se rendre à Glascow, où il voulait s'embarquer. Riais l'hiver était survenu, et réfléchissant qu'il ferait mieux d'attendre que la belle saison eût ouvert le Saint-Laurent, il s'établit p^rmi nous pendant le peu de mois qu'il comptait séjourner dans la Grande-Bretagne. Gomme je l'ai déjà dit , le respectable vieillard fut comblé d'égards et de témoignages de déférence par les personnes de tous rangs , et quand le printemps revint , il fut si content de ses quartiers d'hiver, qu'il changea d'avis sur son voyage. Jeannette avait peur de la merj le sergent lui-même ressentait les infirmités de la vieillesse et l?s suites de ses longs services, beaucoup plus qu'il ne s'y était attendu ; enfin il avoua au minisire et à mon digne chef, M. Gleishbotham, qu'il valait mieux rester avec des amis connus, que d'aller plus loin pour s'y trouver moins bien peut-être.
Il élut donc son domicile à Gandercleugh , à la grande satisfaction de tout ce village , où sa science militaire, non moins que ses savants commentaires sur les gazettes et les bulletins, le rendirent un véritable oracle explicatif de toutes les guerres passées, présentes et futures.
Il est vrai que le sergent avait ses inconséquences. C'était un jacobiie déclaré, opinion de son père et de ses quatre oncles en 1745; mais il n'en était pas moins un ferme adhérent du roi George, au service duquel il avait perdu trois frères et fait sa petite fortune; de sorte que vous risquiez également de lui déplaire en appelant le prince Charles le Prétendant, ou en disant quelque chose qui pût blesser la dignité du roi George. En outre il est inutile de nier que , lorsque le jour de toucher ses dividendes arrivait , le sergent était assez enclin à rester à l'auberge de Wallace plus avant dans la soirée qu'il ne convenait à sa tempérance ou même à ses intérêts pécuniaires ; car, dans ces occasions, ses compagnons de table flattaient quelquefois ses opinions en chantant des refrains jacobites, ou en buvant à la ruine de Bonaparte et à la santé du duc de Wellington ; si bien que M'Alpin n'était pas seulement flatté de solder tout le compte , mais se laissait aller jusqu'à prêter de petites sommes à ses amis intéressés. Après ces frasques, comme il les appelait, il manquait rarement de remercier Dieu et le duc d'York' qui avaient empêché qu'un vieux soldat se ruinât par sa folie aussi facilement que cela lui était arrivé dans son jeune temps.
Ce n'était pas dans ces occasions-là que je me mêlais à la société du sergent More M'Alpin; mais souvent, quand j'en avais le loisir^
1. l'Iiis estimé comme niinislre île la guerre que comme général; prince et homme, le duc d'York • f<iii plusieurs rcgicmeuts de discipliuc dont ta sagesse est rarement couteâice.
j'aimais à lui tenir compagnie dans sa parade du matin et du soir • c'eï^t ainsi qu'il appelait sa promenade, à laquelle il était aussi exact, chaque fois qu'il faisait beau temps, que s'il eût obéi à l'appel du tambour et des trompettes.
Sa promenade du matin avait lieu sous les ormes du cimetière ; car la mort , disait-il , avait été sa voisine pendant un si grand nombre d'années , qu'il n'avait aucun motif d'abandonner une vieille connaissance.
Son rendez-vous du soir était une petite esplanade sur le bord de la rivière , où on le voyait souvent , les lunettes sur le nez , lisant les papiers publics à un cercle de politiques du village, expliquant les termes militaires , et venant au secours de l'intelligence de ses auditeurs par des figures tracées sur le sable avec sa canne. Dans d'autres occasions, il était entouré d'un bataillon d'écoliers qu'il dressait à la manœuvre, et qu'il instruisait quelquefois, ce qui plaisait moins aux parents , dans l'art des feux d'artifice ; car , lors des réjouissances publiques, le sergent était le pyrotechniste du village de Gandercleugh (c'est, je crois, le terme qu'emploie l'Encyclopédie ' ). *■
C'était le matin que je me promenais le plus fréquemment avec l'invalide ; encore aujourd'hui je puis à peine regarder le sentier ombragé par les ormeaux, sans penser que je le vois s'avancer vers moi, d'un pas mesuré, avec sa canne, et prêt à me rendre le salut militaire. — Mais il est mort, et repose avec sa fidèle Jeannette sous le troisième arbre à l'extrémité occidentale du cimetière.
Le plaisir que je goûtais dans la conversation du sergent M'Alpin ne tenait pas seulement aux nombreuses aventures de sa vie errante, mais encore au souvenir qu'il avait conservé de plusieurs traditions des Highlands, telles que sa jeunesse les avait apprises de ses parents, et dont il croyait qu'on ne pouvait sans hérésie contester l'authenticité.
Plusieurs de ces traditions avaient rapport aux guerres de Montrose, dans lesquelles quelques-uns des ancêtres du sergent s'étaient distingués. Quoique dans les commotions civiles les Highlanders eussent acquis leur plus grande gloire , puisque ce fut la première fois qu'ils St. montrèrent supérieurs ou du moins égaux en bataille rangée à leurs voisins des basses-terres, cette époque a été moins célébrée parmi eux qu'on n'aurait pu s'y attendre en considérant l'abondance des tradiîions qu'ils ont conservées sur des sujets moins intéressants. Ce fut donc avec le plus grand plaisir que j'empruntai de mon ami l'invalide quelques
♦. Pour ariificier.
particularités curieuses de ce temps -là. On y trouvera le mélange de ce goût pour le merveilleux , qui appartient au temps et au narrateur, mais que je permets au lecteur de ne pas accueillir en toute confiance, pourvu qu'il veuille bien croire du moins les événements naturels de mon histoire , fondés sur la vérité , comme dans ceux que j'ai eu l'honneur de soumettre à sa critique ' .